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Full text of "La Science sociale : suivant la méthode d'observation"

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ÉCOLE 
DES  HAUTES  ÉTUDES 
r  COAAAAERCIALES 
I   DE  MONTRÉAL 


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BIBLIOTHEQUE 


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Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.arcliive.org/details/lasciencesociale49soci 


JANVIER  1910 


65«  LIVRAISON. 


BULLETIN 


BlhUoTHKin 


DE  LA  SOCIÉTÉ  INTERNAfflONjUDE  9  19C5 

DE  SCIENCE  SOClKï^f  *»  4^,,.»  ti 


SOMMAIRE  :  Liste  générale  des  membres.  —  Nouveaux  membres.  —  Les  missions  d' 

—  Les  cours  de  .science  sociale. —  Le  cours  de  science  religieuse.  —  Les  réunions  mensuelles. 

—  École  libre  d'assistance  privée.  —  Bibliographie.  — Livres  reçus. 


LISTE  GÉNÉRALE  DES  MEMBRES 


Les  abonnés  de  la  Science  sociale,  qui  ne  sont  pas  membres  de  la  Société,  ne  figurent  pas  sur 
cette  liste. 


PARIS 

D.  Alf.  Agache,  rue  Eug.-Flachat,  11. 
Alfred  Agache,  rue  Weber,  14. 

Dr  E.  A.VIEUX,  Faub.  St-Honoré,  2Lj. 

M.  AuBRY,  rue  de  Hambourg,  14. 

.J.  AvENOL,  rue  Jasmin,  9. 

P.  Babonneau,  rue  des  Volontaires,  24. 

L.  Bâcle,  ingénieur,  .square  Maubeuge,  3. 

M.  Baelen",  rue  de  Rennes,  1 14. 

.Jean  Paul  Belin,  rue  de  Yaugirard,  52. 

E.  Benoit,  industriel,  rue  Oberkampt',  84. 
Charles  Bessand,  rue  La  Boëtie,  UG. 
Paul  Bes-sand,  rue  du  Pont-Neuf,  2  bis. 
.Jean  Bessand,  rue  du  Pont-Neuf,  2  bis. 

G.  Blanchon  (Michel-Mérj's),  rédacteur  au 
.Journal  des  Débats,  rue  de  Condé,  20. 

.Jules  BocQuiN,  ingénieur  des  Arts  et  Manufac- 
tures, avenue  de  Wagram,  157. 

.Jean  Borderel,  rue  de  Clignancourt,  135. 

BoucHiÉ  DE  Belle,  avenue  Marignj-,  29. 

Paul  Blreau,  professeur  de  droit,  rue  du 
Cherche-Jlidi,  83. 

E.  Castan,  chaussée  de  la  Muette,  2. 

Calsse,  rue  du  Val-de-Gràce,  9. 

Charles  Chatillon,  rue  Cortambert,  18. 

M.  Chopard,  rue  Cail,  16. 

Emile  Coppeaux,  rue  du  Général-Foy,  6. 

J.-A.  CoRTEGGL\Ni,  rue  de  Rennes,  87. 

.Jules  Cousin,  boul.  Poi.ssonnière,  10. 

Paul  Descamps,  secrétaire  de  la  Rédaction  de 
la  Science  sociale,  rue  .Jacob,  56. 

Le  Directeur  du  Musée  social,  rue  Las-Cases,  5. 

Eugène  Dlbern,  rue  de  l'Université,  8S. 

Ainédée  Dufaure,  av.  des  Champs-EIvsées, 
UG  bis. 


Augustin  Dufresne,  rue  du  Helder,  9. 
Auguste  Ferrand,   rue  Lalo,  18. 
Georges  Ferrand  fils,  rue  Lalo,  18. 
Filleul-Brohy,  industriel,  rue  de  \'ienne,  21 
Alfred  Firmin-Didot,  ancien  éditeur,  rue  de  Va 

renne,  61. 
Maurice    Firmin-Didot,  éditeur,  boul.   St-Ger- 

main,  272. 
Fougère,  r.  de  la  Chaise,  22. 
Charles-Félix  Fournier,    rue    de  l'Université, 

119. 
Henry  de  France,  rue  de  Lille,  55. 
L'abbé  Francis,  boul.  Pereire,  204. 
G.  Gauthier,  rue  Racine,  1. 
Gauthier-Villars,  rue  de  Bourgogne,  21. 
G.  Giraud-.Jordan,  rue  de  l'Université,  106. 
M.  Godard,  av.  de  la  République,  1. 
L.  GoDEviLLE,  rue  de  Ponthieu,  2. 
Paul  GoDEviLLE,  rue  de  Rivoli,  158. 
M"°  Grapin,  rue  Soufflot,  22. 
Comte  Pierre  d'Harcourt,  rue  Vaneau,  11. 
M.  Haudricourt,  rue  de  Lubeck,  25. 
Labbé  H.  Hemmer,  rue  Jlozart,  61  bis. 
Gustave  Huard,  avocat  à  la  Cour  d'appel,  rue 

d'Amsterdam,  52. 
M.     Isambert,    boul.     de    Latour-Maubourg, 

88  bis. 
L'abbé  .Jouin,  curé  de  St-Augustin,    av.  Por- 
tails, 8. 
C"  Lad.  Karoli.ii,  quai  d'Orsaj',  41. 
^L  deLanzac  deLaborie,  rue  de  Bourgogne,  19. 
M'"'  la  V^"'^  de  la  Panouse,  rue  St-Dominique, 

33. 
M.  L.\udet,  boul.  Malesherbes,  27. 
Georges  Laurent,  rue  Mizon,  4  bis. 
Robert  Lebaudy,  rue  de  Lubeck,  12. 


BULLETIN   DE   LA   SOCIETE    INTERNATIONALE 


Uobert  Le  Bret.  avocat,  av.  Jlarceau,  J. 

Robert  Legav,  rue  Cazotte,  2. 

Paul  Lemonnier,  rue  Taitbout,  80,   Pavillon  G. 

Marquise  de  Lisle,  r.  Dupliot.  13. 

Tommy  IMartin,  rue  Frédéric-Bastiat,  3. 

M.  MoLLARD,  rue  J.-J. -Rousseau,  39. 

Louis  MoNNiER,  Banquier,  rue  de  Monceau,  33. 

L.  DE  MoNTi  DE  RÉzÉ,  ruc  de  Lille,  25. 

A.  NozAL,  artiste-peintre,  quai  de  Passy,  7. 

Armand  Parent,  rue  de  l'Université,  37. 

L'abbé  Picard,  rue  de  la  Sorbonne,  2. 

Emile  Pierret,  rue  de  Courcelles,  115. 

Robert  Pinot,  av.  Henri-:\Lartin,  109. 

Piolet,  rue  Miromesnil,  13. 

R.  DE  Planhol,  rue  Jacob,  13. 

Plocque,  r.  d'Hauteville,  I. 

Is.  PoLAKO,  avenue  du  Trocadéro,  40. 

jjrae  Provot,  boul.  de  Courcelles,  82. 

L'abbé  L.  Rai  fin,  rue  Joubert,  28. 

(t.  Raverat,  industriel,  rue  Legendre,  L 

Paul  Raynaud,  rue  Agrippa-d'Aubigné,  3. 

A.  DE  RicQLÈs,  rue  Gustave-Flaubert,  9. 

31.  RooLF,  rue  de  l'Entrepôt,  13. 

Paul  de  Rousiers,  président  de  la  Société  In- 
ternationale de  Science  sociale,  rue  de 
Monceau,  9. 

D'  Sabouraud.  rue  Miromesnil,  62. 

M.  DE  Sainte-Croix,  rue  des  Saints-Pères,   11. 

Saint-Paul  de  Sincey,  rue  Riclier,  19. 

SuLEAU,  rue  Croix-des-Petits-Champs,  11. 

J.  Tachon-Labrèche,  rue  St-Dominique,  110. 

M.  Thiéry,  rue  Pestalozzi,  0. 

Ed.  Thomine,  ingénieur,  rue  du  Faubourg-du- 
Temple,  18-20. 

\y  Henri  Triboulet,  médecin  des  hôpitaux,  av. 
d'Aiitin,  25. 

D"'  .Iules  Tripet,  rue  de  Compiègne,  2. 

M.  TuRPAUD,  rue  Lecourbe,  3. 

U.  Henri  Tlrquet,  av.  Yictor-Hugo,  95. 

Paul  Vanuxem,  boul.  de  la  Villette,  74. 

Philippe  de  Vilmorin,  quai  d'Orsay,  23. 

V.  DE  Vulitch,  rue  Crevaux,  5. 


FRANCE  :  DÉPARTEMENTS 

Ain 

QuiNSON  (Jean),  à  Tenay. 
Richard,  industriel,  à  Jujurieux. 

Aisne 

Caillet  (N.),  abbé,  curé  de  Manicamp,  par  Blé- 

rancourt. 
Creveaux  (Eugène),  constructeur,   à  Ver\ins. 
(Guillemot,  ingénicu l'-agronome, S"-Geneviève, 

par  Soissons. 
Tkétaigne  (B""  de),  château  de  Festieux,  à  Fes- 

tieux. 

Allier 

Buffault,  Faubourg  Ste-Catherine,  à  Moulins. 
Mesuré  (Charles),    ingénieur-conseil  de  la  C" 
de  Chàtillon,  à  Montlueon. 


Alpes-Maritimes 

Daui'rat  (E.),  4,  rue  de  la  Paix.  ;ï  Mci'. 

Ardèche 

Jacquot  (Raoul),  avoué,  à  Largentière. 
Lafarge  (Albert  de),  directeur  de  l'Usine   de 
Lafarge,  à  Viviers. 

Aude 

Mittou,  abbé,  professeur  au  Petit  Séminaire, 
à  Carcassonne. 

Belfort  (Territoire) 

Garreau  (L.),  directeur  de  banque,  23,  rue  de 
Vauban,  à  Belfort. 

Bouches-du-Rhône 

AzAMBu.iA  (G.  d"),  20,  Traverse  de  l'Eperon,  à 
Marseille. 

De\'alois  (Henri;,  restaurant  Vérande,  32, 
place  d'Aix,  à  Marseille. 

IIlbert(M.),  ingénieur,  200,  avenue  du  Prado, 
à  Marseille. 

Lachesnais  (E.  de),  château  du  Roucas-Blanc, 
Corniche,  401,  à  Marseille. 

Mistral  fils  (B.),  à    St-Rémy. 

jMontaudoin  (de),  57,  cours  Pierre-Puget,  à  Mar- 
seille. 

Pascal  père  et  fils,  fabr.  d'huiles,  à  Salon. 

PiiiLippoN  (Georges),  château  de  Mazargues, 
à  Mazargues. 

pRAT  (Louis),  167,  rue   Paradis,  à  Marseille. 

ToRNi'y.v  (A.),  à   St-Louis. 

Calvados 

Allainguillaume  (Louis),  quai  de  la  Londe,  à 

Caen. 
AsTOLL,  41,  rue  Haldot,  Caen. 
Mosciios  (D'),  à  Trévières. 

Charente 

BoiTEAu  (A.-L.),  àAngoulême. 

JIiMAUD  (Jules),  7,  rue  du  Palais,  à  Ruffec. 

Préville  (A.  de),  château  de  Bonethères,  par 

Chabanais, 
Sazerac  de  Forge,  à  Angoulême. 

Charente-Inférieure 

Bouygues  (Joseph),  17,  Chaussée  du  Calvaire, 
à  St-Jean-d'Angely. 

Bures  (Jlaurice),  avocat,  à  Saintes, 

Canaud  (Lucien),  32,  rue  Villeneuve,  à  La  Ro- 
chelle. 

Dahl  (Oscar),  a  La  Rochelle. 

Magmer  (Paul),  La  Champagne-Salignac,  par 
Mirambeau. 

M'""  Orbigny  (Alcide  d'),  2,  rue  St-Côme,  à  La 
RocheUe. 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


INi.NciN,  pi-opi'ir'taii'c,  à  Hrisaïubouri:. 
I'hibali.t,  notaire,  ;'i  La  Koch(>lli'. 

Cher 

ÇouBiN  HE  Mangoux,  à  Vorly,  i)ar  Lcvot. 
.Ian.nin  (Georges),  Société  de  Distillerie  à  G(m-- 

laisiuy-Bourges. 
I.A  Vkvre  {Henri  de),  château  de  La  Vèvre,  par 

lUin-s.-Auron. 
'rovTor(IL  de),  château  de  Bar, par  Nérondos. 

Côte-d'Or 

Hektschy  (F.),  31,  avenue  Victor-IIugo.    â  Hi- 
jou. 

Dordogne 

Lm'Evre  (Fernand),  à  La  Roche-Chalais. 
MoNTCHELiL  (PauI  de),  château  de  Montcheuil, 

par  Nontron. 
l'oTHiEfi,  Capitaine  en  retraite,  La  Brande,  par 

Vergt. 
Saint-Martin  (André),  •2-2,  place  Francheville, 

à  Périgueux. 

Doubs 

•I  vi'V-BoiGEOL  (A.),  à  Audincourt. 

Drôme 

Matras  (L.),  directeur  de  La  Mutuelle,  à  Va- 
lence. 

Eure 

AiiACHE  (Auguste),  à  Biz}--Vernon. 

Bertier  (Georges),    Directeur  de   l'École    des 

Roches,  par  Verneuil. 
Carcopino  (D"'),  à  Verneuil. 
Ci.ermont-Tonnerre  (M'"  de),  château  de  Gli- 

solles,  par  La  Bonnevihe. 
CoL'LTHARD  (R.    C),  profcsseur  à  l'Ecole  des 

Roches,  par  Verneuil. 
Demolins   (M'"''),  à  La  Guichardière  par  Ver- 
neuil.   • 
Desmonts  (Abbé),  curé  de  Glisolles,  par  La  Bou- 
neville. 
Fleury  (E.j,  professeur  à  l'École  des  Roches, 

par  Verneuil. 
Gamble  (Abbé),  aumônier  â  l'École  des  Roches, 

par  Verneuil. 
Hkrvey,  à  Notre-Dame-du-Vaudreuil. 
Jenart  (Paul),  ingénieur-agronome,  â  l'Ecole 

lies  Roches,  par  Verneuil. 
Loisy(.J.  de),  27,  rue  .Joséphine,  à  Evreux. 
Maistre  (C"    de),  château    de  Tourville.  par 

Pont-Audemer. 
-Malherbe,  Grande-Rue,  Pont-Audemer. 
.M\kty,  professeur  à  l'Ecole  des  Roches,   i»ar 

Verneuil. 
Mlntré,  professeur  à  l'École  des  Roches,  par 

Verneuil. 
SroREz  (Maurice),  30,    rue  des  Tanneries,  à 

Verneuil. 
Tourville    (M"'"   de),  château    de    Tourville, 

par  Pont-Audemer. 


Eure-et-Loir 

FiRMiN-DiDOT  (M"'),  au    chàleau   d'Escorpain, 

par  Laons. 
Mareuil   (Baron    de),    lieutenant-colonel    au 

l"  Chasseurs,  â  Châteaudun. 
\VADDiNr.TON(Cli.),  château  de  Vert-en-Drouais, 

par  Dreux. 

Finistère 

Vincelles  (Comte  de),  château  de  Penaurun, 
])ar  Concarneau. 

Gard 

Gasparin  (C'°  de),  24,  quai  de  la  Fontaine,  à 
Nîmes. 

Garonne  (Haute-) 

Encausse  de  Labattlt  (B.  d'),  4,  allée  St- 
Étienne,  à  Toulouse. 

Godard,  ingénieur  delà  C'"  des  Ch.  de  fer  du 
Midi,  à  Toulouse. 

Lavalette  (R.  de),  château  de  Cessales,  par 
Viliefranche-de-Lauragais. 

Laye  (Abbé),  aumônier,  6,  rue  de  la  Fonderie, 
à  Toulouse. 

IMertz  (Abbé),  curt'  de  Marquefave,  par  Car- 
bonne. 

Saint-Raymond  (Edmond),  5,  rue  Merlane,  â 
Toulouse. 

Sales  (Danielj,  1,  rue  Begué-David,  àToulouse. 

Gers 

Cassaii;neau  (M.  D'^),  à  Montréal-du-Gers. 

Gironde 

Feuillade  de  Chauvin  (A.),  104,  cours   du  Jar 

din-public,  à  Bordeaux. 
Labrouste    (P.),     146,  chemin     d'Ej-sines,     à 

Caudéran. 
Maurel  (Marc),  48,  rue  du   Chapeau-Rouge,  à 

Bordeaux. 
ViALOLLE  (D'),  Carbon-Blanc. 

Hérault 

Vernazobres  (Henri),  â  lîaboulet,  par  Capes- 
tang. 

Ille-et- Vilaine 

La  Lande  de  Calan  (Ch.  de),  à  Saint-Grégoire, 

par  Rennes. 
Marotte  (L.),  Le  Mont  Hymette,  Redon. 
Villarmois  (C'°  de  la),  château  de  Trans,  par 

Pleine-Fougères. 

Indre-et-Loire 

Dauprat  (A.),  Le  Breuil-St-Michel,  par  Chedi 

gny. 
Lecointre    (C'    p.),  château    de    Grillemont, 

par  Ligueil. 


BULLETIN   DE    LA    SOCIETE   INTERNATIONALE 


Lemesle  (M°'«  a.),  château  de  Planclioury, 
par  St-Michel-s. -Loire. 

Loir-et-Cher 

SiLVESTKE,  4,  place  du  Château,  à  Bhos. 

Loire 

Neyret,  Bel-Air,  à  St-Étienne. 
Vincent   (André),    17,    rue    d'Arcole,    à     St- 
Étienne. 

Loiret 

Brun  (Henri),    avocat,  château    de   la   Barre, 

Ouzouer-s.-Trezée. 
Chami'.^ult  (Ph.),  à  Chàtillon-s.-Loire. 
CouDERC  (Henri),  rue  Prudhonune,  Pithiviei'S. 
Del.^foy  (C),  à  ]Mainvillier.s,  pai- Maleshei'Vios. 
FouGERON  (Emile),  rue  de  la  Bretonnerie,  71, 

à  Orléans. 

Lot 

Marqlès  (Georges),  avocat,  à  Castelnau-de- 
Montratier. 

Lot-et-Garonne 

Garas  (.J.),  à  Mézin. 

Maine-et-Loire 

Ballu  (Louis),  à  Parnay,  par  Moiitso- 
reau. 

L'Estoile  (Jean  de),  53.  rue  Toussaint,  à  An- 
gers. 

Nonneville  (V"  de),  24,  rue  du  Bel-Air,  à  Angers. 

Reichard  (M"'*  la  Générale),  cliàteau  de  la 
Gaudinièrc,  par  Allonnes. 

Manche 

Postée,  19,  rue  Amiral-Courbet,  à  Cherbourg. 

Marne 

Butte  (H.),  capitaine,  4,  rue  Léger-Bertin,  à 
Epernay. 

Marne  (Haute-) 

Genevoix  (M""),  place  de  rilùtel-de-Ville,  à 
Langres. 

Mayenne 

Robien  (C'°  de),  château  de  l\Iontgirou\,  par 
Alexain. 

Meurthe-et-Moselle 

Coanet,  2,  rue  Lafayette,  à  Nancy. 

Garnier  (Paul),  8,    rue  de  la  Source,  à  Nancy. 

Melin  (Ci.),    39,  rue  de  Boudonville,  à  Nancy. 

Meuse 

Delattre  (Georges),  Auzéville,  par  Clermont- 
en-Argonne. 


Morbihan 

Charier  (Abbé  IL),  â  Arradon. 
Jan  (Abbé),  à  Rochel'ort-en-Terre. 
Prieur   (F.),    chef  de    bataillon    en   retraite. 
10,  l'ue  Jeanne-d'Arc,  à  Vannes. 

Nièvre 

Basse  (Abbé  J.),    curé  à  l'ougues-les-Eaux. 

Nord 

Allaert  (P.),  avocat,  IG  1er,  rue  des  Foulons, 

à  Douai. 
Bigo-Danel,  95,  boul.  de  la  Liberté,    à    Lille. 
Clerc,   capitaine  à  l'état-major  du    1"  corps 

d'armée,  à  Lille. 
CoQUELLE  (Félix),  à  Rosendael. 
Pilate  (Henri),  22,  rue  Négrier,  à  Lille. 
Reboux  (A.),  directeur  du  Journal  de  Roubaix. 

à  Roubaix. 
Scrive-Loyer  (Jules),    294,    rue  Gambetta,  à 

Lille. 
Valdelièvre  fils  (G.),  6,  rue  des  Fossés-Neufs. 

a  Lille. 

Oise 

Buron,  rue  Valentin-Legrand,  à  Saint-Just 
en-Chaussée. 

Jacquot  (D"),  à  Creil. 

Leplat  (D'),  directeur  de  l'École  de  Tlle- 
de-France,  Liancourt. 

Olivier  (Benoist),  propriétaire-agriculteur  à 
Plailly. 

RoujoL  (A.),  professeur  à  l'École  de  l'Ile-de- 
France,  Liancourt. 

Pas-de-Calais 

Agniel  (G.),  ingénieur  de  la  C"  des  Mines  de 
Vicoigne  et  de  Nœux,  à  Verquin,  par 
Béthune. 

Carrez  (Victor),   ingénieur,  à  Aire-sur-la-Lys. 

Pelori  (Paul),  agriculteur,  à  Bois-en-Ardres, 
par  Ardres. 

Furne  (Constant),  â  St-Léonard,  par  Pont-de- 
Briques. 

Laroche  (Joseph),  château  de  Bouvignv,  par 
Bully. 

Ledoux  (Abbé  A.),  curé  à  Guenips,  par  Au- 
druick. 

PiBDFORT,  abbé,  directeur  de  l'Institut  Indus- 
triel, 34,  rue  du  Cosmorama,  à  Calais. 

Rivenet  (Victor),  fabricant  de  chicorée,  à 
Vieille-Église. 

Puy-de-Dôme 

PiNGUssoN,  négociant,  43,  rue  Blatin,  à  Clei- 

mont-Ferrand. 
Roux  (Ferdinand),  château  de  Javode,  par  Is- 

soire. 
Roux   (Paul),  château  de  Javode,  par  Issoire. 
Tai.lon  (Ch.),  19,  rue  du  Collège,  Riom. 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


Pyrénées  (Basses  ) 

lu  11:1.  (  Fcrnaïul),  11,  rue  Marca,  à  l'an. 
Camy,   li(Mit(Mi;uit   de  riiilanterie  colonialo  à 
()loi'on-St  ('-Mario. 

Pyrénées  l'Hautes-) 

(iASTi!:iiOis(I.ouisin:),  villa  'Mario-Albei-t.  à  Loiii'- 

dos. 
.Idianolou    (aiibô),    11,    rue    Moscliii,  Tarijcs 

Pyrénées-Orientales 

Santanach  (Paul),  3,  place  de  la  R(''voIution 
à  Perpignan. 

Rhône 

Bridieu (Marquis  de),  1,  rue  de  Créqui,  à  Lyon. 
Cadot  (.Jean),  9,  quai  de  la  Guiilotière,  à  Lyon. 
Cadot    (Pétrus),  9,  quai  de  la   Guiilotière,  à 

Lyon. 
Clément   (abbé),  directeur  de  VÉtoile,  2,  quai 

de  la  Pêcherie,  à  Lyon. 
Constantin,    capitaine,   65,     cours    Lafayette 

prolongé,  à  Lyon-Villeurbanne. 
GuiNET  tîl.s  (A.),  13,  rue  du  Griffon,  à  Lyon. 
KoszuL,  26,  quai  des  Brotteaux,  à  Lyon. 
.Martin  (Camille),  22,  rue  Centrale,  à  Lyon. 
Paquet  (Jean),  46,  rue  de  la  Charité,  à  Lyon. 
Pey  (Joanny),  1,  rue  Bàt-d'Argent,  à  Lyon. 
Ragey  (abbé),   chez  M.   Sibelle,  2(),  rue  Vau- 

becour,  à  Lyon. 
Roux  (abbé  .Jo.?eph),  Belleville-s. -Saône. 
Villard,  6,  quai  d'Occident,  à  Lyon. 

Saône  (Haute-) 

Gasser  (A.),  Directeur  de  la  Revue  d'Alsace, 
à  Mantoche. 

Saône-et-Loire 

.Jeannin-Naltet,  Chalon-s. -Saône. 

Savoie 

Forestier  (11.  D"),  à  Aix-les-Bains. 

Seine. 

Boulanger  (H.),  à  Choisy-le-Roi. 

Boutter  (abbé),  65,  av,  des  BatignoUes,  à  Saint- 
Ouen. 

Charonnat  (A.),  meunier,  10,  quai  National, 
à  Puteaux. 

Dubois  (L.),  51,  rue  Sadi-Carnot,  à  Puteaux. 

DuRiEu,  rue  Louis-Dupont,  à  Clamart. 

Géual  (Henri),  33,  rue  du  Val-d'Osne,  à  St- 
Maurice. 

IIouDARD  (Ad.),  21,  rue  Thomas-Lemaitre,  à 
Nanterre. 

Lecamp  JI"»,  98,  chaussée  de  l'Etang,  Saint- 
Mandé. 

Tanquerey,  École  supérieure  libre  de  théolo- 
gie, 59  bix,  rue  Ernest-Renan,  à  Issy-les- 
Moulineaux. 


Seine-Inférieure 

A.MRLARn  (Emile),  ingénieur,  2,  rue  'l'ouslain, 
Dieppe. 

Baillaiu)  (abbé),  professeur  d'histoire  à  l'Ins- 
titution .loiii-Lanibert,  à  Rouen. 

Bellevu.i.e,  50,  rue  Arinand-Carrel,  à  Roiuni. 

Chevallier  (abbé),  curé  «le  Baromesnil,  parSt- 
Rémy-Boscrocourt. 

DuFRESNE  (Rol)ert).  Manoir  de  Calniont,  par 
Dieppe. 

Evrard  Pierre,  rue  du  ]"aiiiiourg-de-la-Barre. 
à  Dieppe. 

Favé  (P.),  14,  rue  de  l'Écureuil,  à  Rouen. 

Lefkvre  (Frédéric),  1,  rue  du  Champ-des-Oi- 
seaux,  à  Rouen. 

Lenglet,  21,  place  Tliiers,  à  Fécamp. 

Lion  (Camille),  26   bis,  rue  Lenôtre,  à  Rouen. 

Maurec  (abbé),  curé,  à  Esteville,  par  Cailly. 

Seine-et-Marne 

Gelin,  rue  Malakoff.  à  Coulommiers. 
GÉRARD  (aljbé),  curé  à  Esbly. 
TissiER  (Paul),    à  Saint-Mard. 

Seine-et-Oise 

Bailiiache(D'),  à  Dourdan. 

Bouts  (Maurice).  20,  rue  Dusétel,  à  Versailles. 

Dezorry,  lObis,  rue  Grétry,  Montmorency. 

Hallouin  (L.),  39,  avenue  de  Paris,  à  Ver- 
sailles. 

•loNCARD,  Maison  de  retraite,  à  Pontchar- 
train. 

Klein  (F.)  (abbé),  à  Bellevue. 

Legi;ain.  au  Val-Biron,  par  Dourdan. 

Legrelle  (.lacques),  39,  rue  Berthier,  à  Ver- 
sailles. 

Maubec  (Louis),  La  Clairière,  Meudon. 

NivARD  (Paul),  11,  parc  de  Montretout,  à 
St-Cloud. 

Olphe-Galliard  (G.),  57,  rue  des  Galons,  à 
Meudon. 

Raffestin  (Ferd.),  receveur  de  l'Enregistre- 
ment, à  Palaiseau. 

R0GIE  (M-"»),  1,  boul.  du  Roi,  à  Versailles. 

Soulard   (abbé  \V.),  curé  à  Chamarande. 

Thibault  (Eugène),  rue  de  Chartres,  à  Dour- 
dan. 

Velten  (Gaston),  17,  rue  Maurepas,  à  Ver- 
sailles. 

Vidal,  12,  rue  Albert-Joly.  à  Versailles. 

Sèvres  (Deux) 

Frev  (D'),  à  Airvault. 

Somme 

Bréart  de  Boisanger  (L.),  chef  d'escadron  au 

3"  chasseurs,  à  Abbeville. 
Dessaint,  publiciste,  à  Amiens. 
GouRDET,  1,  rue  lie  Noyon,  à  Anii(>ns. 


BULLETIN    DE   LA    SOCIÉTÉ  INTERNATIONALE 


Tarn 

Carbonmkres  (Caries  de),  4,  rue  du  Consulat, 

à  Castres. 
TouRNiER (Henri),  à  Aiguefonde,  parMazamet. 

Tarn-et-Garonne 

Bo  UR.iADE  (Steplien),  8,  avenue  de  Pomponne, 
à  Montauban. 

CouiLLARD,  55,  avenue  St-Michel,  à  Montau- 
ban. 

KiMiîAUD  (J.),  5,  rue  Ste-Catherine,  à  Moissac. 

Var 

Bilans  (dej,  capitaine  de  vaisseau,  1,  avenue 
de  Yauban,  à  Toulon. 

Vaucluse 

Verdet  (Aug.),  73,  rue  Joseph-Vernet,  à  Avi- 
gnon. 

Vendée 

David  (Aristide),  St-Michel-en-riIerm. 
JoFFRioN  (D")  ,  à  Bénet. 

Vienne 

Lebouteux  (M™'~),  à   Verneuil,  par   Jligné. 

Haute-Vienne 

David  (Gaston),  Les  Biards,  par  Glandon. 
Soury-Lavergne  (H.),  à  Rochecliouart. 

Vosges 

Decosse  (Paul),  avocat,  à  Neufchàteau. 
Peters  (Louis),  avenue  Gambetta,  à  Épinal. 
Peters   (Paul),  industriel,  rue   de  Provence 

à  Épinal. 
Peters  (Victor),  industriel,  rue  de  Provence, 

à  Épinal. 
Rasqiin,  instituteur,  à  Chababois,  par  Gi'an- 

ges. 

Yonne 

Saifroy  (Louis),  notaire,  Brienon-sur-Arnian- 
çon. 

Alsace-Lorraine 

Doyen   (abbé),    professeur   au   SiMiiinaire    de 

Beauregard,  par  Thionville. 
Frey  (Léon-.I.),  l'ue  de  la  Sinne.  Mulhouse. 


ETRANGER 

Europe.  —  Allemagne.  —  P. -F.  Dujahdin,  in- 
génieur,  Breitestrasse,  71,  Dusseldorf. 

Alfred  Marlier,  Maxtorgraben,  45,  à  Nurem- 
berg. 


Angleterre.  — F.  Bertholon,  négociant,  Christ- 

churcli   Road,   8,   Streatham    llill,  London 

S.  W. 
Frédéric  Boudin,  Alexandra  Ilùtel,  Lincoln. 
Charles  Gilbertson,   C.  o.   Mrs.   de  Carteret, 

Rosslyn,    Mulgrave  Road,  Sutton,    Surrey. 
Maurice  Honoré,  Shandon,  Dyke  Road,  Brigh- 

ton. 

C.  S.  Loch,  professeur  à  Christ  Collège,  Dry- 
law  Hatch,  Oxshott,  Surrey. 

Jean  Périer,    the  Grove    Boitons,    25,    South 

Kensington,  Londres  S.  W. 
Baronde  YoMÉcouRT,  33,  Cromwell  Road,  Hove. 

Brighton. 

Autriche-Hongrie.  —  Marcel  Luc,  ingénieur, 
Libiaz  (Galicie). 

D"'  Hugo    Marki,   IV  Kaplony  u.  7,  Budapest. 

Menyhent  Szanto,  V  Jlaria  Valeria-u.  12,  Bu- 
dapest. 

Baron  Félix  von  Oppenheimer,  I  Karnthner- 
strasse,  51,  Vienne. 

Belgique.  —  Emile  de  Becker,  juge  d'instruc- 
tion, rue  de  l'Aigle,  2,  Louvain. 
L.  de  Buggenoms,  avocat,  place  de  Bronckart, 

19,  Liège. 
Léon    Collin,    lieutenant    d'artillerie,    route 

Provinciale,  La  Hulpe  (Brabant). 
Charles  Dejace,  professeur  à  l'Université  de 

Liège,  boul.  d'Avray,  280,  Liège. 
Martin   Derihon,  industriel,  Lonçin-lez-Liége. 
Ernest    Desenfons,  avocat,   rue   du   Mont-de- 

Piété,  11,  Mons. 
Pascal  LoHEST,  avocat,  6G,  quai  de  l'Abattoir, 

Liège. 
Victor  MuUer,  chargé  de  Cours  à  l'Université 

de  Liège,  rue  Sainte-Véronique,  20,  Liège. 
A.  PocHET,  rue  du  Parc,  49,  Liège. 
Charles  Sépulciire-Dor,  industriel,  rue  Charles- 

Morren,  31,  Liège. 
François  Sépulchre,   industriel,  place  Saint- 

.lacques,  Liège. 
Louis  Sépulchre,  Herstal. 
D'  Edg.  Snyers,  l'ue  Saint-Denis,  10,  Li(''ge. 

Espagne.  —  Don  Manuel  Anton,  .Jefe  del  Mu- 
seo  Antropologico,  calle  de  Alfonso  XII, 
Madrid. 

Andrcs  de  Arzadun,  calle Maj'or,  80,  Pamplona. 

Manuel  Bertrand,  industriel,  Trafalgar,  50, 
Barcelone. 

D.  Higinio  g.  Caso,  Trinidad,  7,  Gijon. 
Marquis  de  Castelar,  Magdalena,   12,  Jladrid. 
R.  P.  Fr.  Albino  Gonzalez,  Meson  de  J'aredes, 

30,  Madi'id. 

D.  Diego  Angulo  Laguna,  Valverde  del  Ca- 
mino  (Huelva). 

Pedro  G.  Jlaristany,  Rambla  de  Catalunya, 
83  pral.  Barcelone. 

Oriol  Marti,  Puerta  Ferrisa,  17,  1°,  Barcelone. 

Trinitat  IMonegal,  avocat,  Claris  99,  1",  Bar- 
celone. 

José  Monegal  y  Noguès,  calle  de  Moncada,  19, 
Barcelone. 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


Alojantli'o  Navajas,  Sondoja.  7.  Bilbao. 
Martin  Roi'.ku,  l'alaiiios  (Calalo.iincl. 
lldiM'oiiso  Sln(ii.,   ni(>  Siiuou-Ollcr,    1,    Harce- 
lons. 
Alltert  TiiiKUAi  T,  Villamicva,  11,  Madrid, 
.loan  Vkki;i;s  l'.Aïuiis,  à  Palafrugell,  Catalogne 

Italie.  —  Marquis  d'AvAi.A  Vai.va,  Hioue  Si- 
rignano,  x*.  Naplcs. 

Nobilo  Girolanio  Calvi,  via  Clerici,  I,  Milan. 

C"  François  Cavazza,  via  Farini,  3,  Bologne. 

L'ablié  Giovanni  Crovato,  professeur  au  Sé- 
minaire de  St-Angelo  de  Brescia. 

0'  Giuseppe  Gallavresi,  via  Manin,  13,  ^Milan. 

M.  Grandmont,  à  Taormina  (Sicile). 

(îiuseppe  Masala,  à  Sassari. 

Comte  Ranuzzi  Seuxi,  via  S.  Stefano,  114,  Bo- 
logne. 

Pippo  RuscoM,  San  Domenico  di  Firence. 

Norvège.  —  Louis  Arqué,  Bygdo-Allee,  -28, 
Christiania. 

PoRïroAL.  —  D.  José  d'Almeida,  R.  C.  Mat- 
toso  A.  Coimbra. 

Conego  J.  Dias  d'Andrade,  professeur  au 
Séminaire,  Coimbra. 

Anselme  Braamcamp  Freire,  pair  du  royaume, 
rua  do  Salitre,  314,  Lisbonne. 

José  de  Mattos  Braamcamp,  rua  dos  Doura- 
dores,  179-183,  Lisbonne. 

A.  RoDKiGUEs  Braga,  médccin  de  marine,  rua 
da  Esperança,  175-1",  Lisbonne. 

Jacinto   Carneiro  e  Silva,  Abrantes. 

D"'  C.  CnAMPALiMAND,  Roccio,  30,  la,    Lisbonne. 

J.  A.  da  Clnha  Peixoto,  Santo  Amaro  d'Ai- 
raes. 

G.  Frlctcoso  da  Costa,  professeur  au  Sémi- 
naire, Vizeu. 

Visconte  de  Guilhomil,  Cadouços,  Foz  de 
Douro,  Porto. 

Joaquim  L.  Lobo,  général  de  brigade  en  re- 
traite, Aleobaça. 

D"  S.  Maia  de  Loureiro,  Praça  Duque  daSal- 
danha,  1,  Lisbonne. 

D'  Marnoco  e  Souza,  rua  de  S.'Tliereza,  13, 
Coimbra. 

Mendes  Oi.iva,  Villa  Nova  de  Tazeni. 

D'  Mendes  dos  Remedios,  bibliothécaire  <le 
l'Université,  Coimbra. 

Alberto  de  IMonsaras,  Rua  dos  Militares,  Coim- 
bra. 

Joaquim  Nunes  Mexia,  Alemtejo,  Mora. 

D'  Joào  PiNTO  DOS  Santos,  Bairro  Canioéns, 
Lisbonne. 

Joâo  Perestrello,  rua  de  S.  Domingos  à  Lapa, 
38,  Lisbonne. 

L.  Pla,  Carcavellos. 

1>'  Santos  Proema,  secrétaire  général  du  gou- 
vernement civil.  Vizeu. 

Frederico  Ramirer,  Villa  Real  Santo-Antonio, 
iVlgarve. 

I.e  conseiller  Ressano  Garcia,  Lisbonne. 

IV  Serras  e  Silva,  professeur  à  la  Faculté  de 
Médecine,  Coimbra. 

José  Slce.na,  Coimbra. 


RoiMANu:.  —  C.  A.  Br.HiMiEi,  Strada  Precii- 
j)etii  Wocci,  I'Mjù,  Bucarest. 

<;.  GiuRGEA,  Strada  Lueger,  10,  Bucarest. 

Iv.  Gruei-e,  rue  Bi'ezoianu,   11,  Bucarest. 

Valeriu  IIllurei,  avocat  et  professeur  de  idii- 
losophie  au  Lycée  national,  rue  Ilotin,  2, 
Ja'ssj'. 

IV  St  G.  Mangilrea,  médecin  en  chef  de  l'hô- 
pital T.  Severin. 

Le  capitaine  Stambulescu,  Str.  13  Septembre, 
28,  Bucarest. 

N.  Zanné,  professeur  à  l'École  des  Ponts  et 
Chaussées,  Strada  Negustori,  I,  Bucarest. 

Russie.  —  E.  A.  Belgard,  propriété  KrougliUi 
Efremoff  (Gouv.  de  Toula). 

G.  Ferrand,  administrateur  de  la  Parfume- 
rie Brocard  et  C",  JMoscou. 

Paul  GiKAUD,  industriel  à  Moscou. 

E.  de  Loisv,  direct,  de  la  Société  Générale  des 
Hauts  Fourneaux  à  Makievka,  Territoire  des 
cosaques  du  Don. 

S.  PoLACHKowsKY,Vassili  ostrov  seconde  ligne, 
11,  Saint-Pétersbourg. 

Jean  Szwaxski,  rue  Naberezna,  4,  ap.  12,  Vilna. 

René  Weiller,  vice-consul-chancelier,  consu- 
lat de  France,  Moscou. 

Joseph  WiLBOis,  Petite  Loubianka,  14,  .Moscou. 

Alexandre  Zweguintzeff,  membre  de  la  Dou- 
ma, Palais  de  Tauride,  Saint-Pétersbourg. 

Suisse.  —  L'abbé  E.  Carry,  rue  des  Granges. 

13,  Genève. 
Alfred  GEiiiV.  Fossé  Saint-Léonard,  à  Bàle. 
Léon  Poinsard,  Daxelhoferstrasse,   17,  Berne. 

Turquie.  —  S.  A.  1.  le  Prince  Sabaheddine, 
Ivouroutchechmé,  Constantinople. 

Asie.  —  Chine.  —  D"'  Chabaneix,  professeur  à 
l'École  impériale  de  médecine,  Tien-tsin. 

IL  Dangu,  p.  0,  Box,  183,  Hongkong. 

Ch.  Jasson,  receveur  des  Postes  françaises, 
à  Han-kéou. 

Saint-Pierre,  l)anque  do  l'Indo-Chine,  Pékin. 

Afrique.  —  Algérie  et  Tunisie. 

M'"  Adler,  villa  Armand,  à  Bousaréa  (Alger). 

M.  l'abbé  Botrel,  à  Essemane  près  Béjà  (Tun.). 

M.  René  Bourgoin,  ingénieur-agronome.  Do- 
maine d'Amourah,  prov.  d'Alger. 

D'  A.  GuÉNOD,  rue  Zarkoum,  I,  Tunis. 

Jules  Kravenbuhl,  Colon-Agriculteur,  Aïn-el- 
Asker  (Tunisie). 

Jacques  Lelong,  Passage  Ribet,  1,  à  Tunis. 

Écypte.  —  Ahmed  Fathy  Zagloul  Pacha,  sous- 
secrétaire  d'État  au  Ministère  de  la  Justice, 
Le  Caire. 

.\frique  occidentale.  —  PliilippeGADEN,  Maison 
DevèsChaumet  et  C",  Saint-Louis  (Sénégal). 

E.  Reyxes,  lieutenant  d'Infanterie  coloniale, 
bataillon  de  Zinder,  Niamey,  via  Dahomey. 

L.  Tauxier,  à  Ouagadougou,  Haut  Sénégal,  Ni- 
ger. 


H 


BULLETIN    DE   LA   SOCIETE    INTERNATIONALE 


Amérique."  —    Canada.   —   L.-O.    Bourmval. 

médecin-pharmacien,  Saint-Barnabe,  Comté 

St-Maurice,  P.  Q. 
K.-P.  Phil.  BouRNivAL,  Saint-Boniface  (Mani- 

toba). 
Thomas  Carox,  avocat, rue  Sussex,  559,  Ottawa. 
Philippe  DLR0CHER,rue  St-Denis,525,  Montréal. 
Léon  Gérin,  Coaticooke,  prov.  de  Québec. 
B.  Soury-Lavergxe,  Ferme  Chute,  par  Pasqua 

Sas  Katchevaw. 

P.RÉsiL.  —  D''  Ariowaldo  A.  do  Amaral,  rua  Au- 

rora  52,  Sào-Paulo. 
D'  José  AuGUSTo,  Natal  (Rio  Grande  do  Norte). 
A.  S.  Azevedo  Junior,  rua  do  Rosario,  4,  Santos. 
D''  Coreolano  Burgos,  Amparo,  Sào-Paulo. 
D'  Vicente  de  Carvalho,  Juiz  da  3"  V,  Crimi- 

nal  Sào-Paulo. 
1)'  Arnaldo   Y.   de  Carvalho,  rua    Ipyranga, 

8,  Sào-Panlo. 
[y  José   Gonçalves  de  Castro  Cincuha,  Largo 

■Z  de  Julho,  45,  Bahia. 
Le  Comte  D'  Aifonso   Celso,  avocat,  villa  Pe- 
tiote, Petropolis  (Rio-de-Janeiro). 
D"^Silveira  Cintra,  rua  do  Bom-Retiro,  23,  Sào- 
Paulo. 
Arthur  Ferreira  Maciiado  Guimaraès,  rue  '^  So- 

tombro.  113,  1°,  Rio. 
!)'■  F.   FuRTADO  FiLHO,  Alamcda  do  Trium  pho, 

42,  Sao-Paulo. 
D  Joâo  GuiAO,  Ribeirâo  Preto,  Sâo-Paulo. 
Jacob   GuYER,    rua  Santo-Antonio,  15,   Caixa 

Postal,  64,  Santos. 
D'  Domingos  J.*glaribe,  director  do  Instituto 

Psicho-Phisiologico,  Sâo-Paulo. 
C'  A.   DE  Lacerda   Franco,    rua    Conselheiro 

Nebias,  75,  Sào-Paulo. 
D'  Bernardo  de  3L\galuaes,  rua  dos  Guaya- 

nazes,  131,  Sào-Paulo. 
D'  Joaquim  :\Iiguel,  rua  Frei  Gaspar,3,  Santos. 
D'  Alfredo  Patricio,  Amparo,  Sâo-Paulo. 
D'  Calos  Reis,  Rua  da  Boa  Morte,  47,  Sào-Paulo. 
D'  Raul  de  Rezende  Carvalho,  Santos. 
D^  J.  M.  RoDRiGUES  Alves,  rua  Maranhâo,  21, 

Sào-Paulo. 
D'  Sylvio  Romero,    rua  7  Setembro,  113,  1°, 

Rio-de-Janeiro. 
D'"  V.  DA  SiLVA  Freire,  Caixa  18,  Sào-Paulo. 
D'  L.-G.  da  Silva  Leme,  rua  da  Liberdade,  45, 

Sâo-Paulo. 
(Gabriel  A.  da  Silva  Oliveira,  Sào-Joào  da  Boa 

Vista,  Sào-Paulo. 
José  da  Silveira  Campos,  planteur  de  café,  Ri- 

beiraô  Preto,  Sâo-Paulo. 
D    José  Maria  Whitaker,  Caixa  264,  Santos. 

Colombie.  —  Patrocinio  Figueroa,  Tuquerres 

(Narino). 

Martinique.  —  llip.   Ernoult,  Fort-de-France 

[Mexique.  —  Gonzalo  Camara,  callc  57,  n°  512, 

Merida,   Yucatan. 
D'    J.-E.    îIONJARAs,    2'    de    Yturbide,    n°    1, 

Mexico,  D.  F. 


République  Argentine.  —  Antonio  Freixas, 
calle  Cangallo  1448,  Buenos-Aires. 

D.  Gonzalez  Gowland,  Pozos,  77,  Buenos-Aires. 
Casimiro  Olmos,  Parana. 

Haïti.  —  M^'  Conan,  archevêque  de  Port-au- 
Prince. 

Fleury-Féquière,  député,  Port-au-Prince. 

Auguste  jMagloire,  publiciste,  Port-au-Prince. 

Clément  Magloire,  directeur  du  Malin,  45, 
rue  Roux,  Port-au-Prince. 

Ms'  PiCHON,  évéque,  Port-au-Prince. 

Eugène  Roy,  syndic  des  agents  de  change, 
Port-au-Prince. 

E.  Sepe,  42,  rue  des  Fronds-Forts,  Port-au- 
Prince. 

Uruguay.  —  M""  Carrau,  Piedras,  352,  Monte- 
video 

François  M.  Carrau.  Apartado,  138,  Monte- 
video. 

Louis  J.  Supervielle,  banquier,  Calle  25  de 
Blayo,  234,  Montevideo. 

Océanie.  —  Miss  Bessie  Hancock,  Girton 
collège,  Bendigo  (Yictoria). 

AVIS  IMPORTANT 

Nous  rappelons  aux  membres  de 
notre  Société  qu'ils  doivent  envoyer 
leur  cotisation  par  mandat-poste  ou 
en  un  chèque  à  vue  sur  Paris  avant 
le  31  janvier,  s'ils  veulent  éviter  les 
frais  de   recouvrement. 

NOUVEAUX  MEMBRES 

M"''  MoNK,  228,  rue  Lagauchetière  E. 
Montréal  (Canada),  présentée  par  M.  Paul 
de  Rousiers. 

D'' Miguel Fonseca,  àBarcellos  (Portugal), 
présenté  par  le  même. 

Etienne  Baron,  San  Martin  150,  Buenos- 
Aires  (République  Argentine),  présenté 
par  le  même. 

LES  MISSIONS  D'ÉTUDE 

Cette  année,  notre  secrétaire  de  rédac- 
tion, M.  Paul  Descamps,  fera  un  voyage 
d'observations  sociales  en  Angleterre.  Au 
nom  de  la  Société  Internationale  de  Science 
sociale  et  de  tous  ceux  qui  s'intéressent 
à  nos  études,  nous  remercions  S.  A.  le 
Prince  Sabaheddine,  qui  veut  bien  se  char- 
ger .spontanément  des  frais  de  la  mission. 

LES  COURS  DE  SCIENCE  SOCIALE 

Le  cours  de  M.  G.  Melin  a  lieu  totis  les 
vendredis  à  5  h.  1/2  dans  le  grand  am- 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


phithéâtre  de  la  Faculté  des  Lettres  de 
Nancy.  Le  sujet  traité  cette  année  a  pour 
objet  :  La  famille;  les  diverses  méthodes 
communément  employées  pour  arriver  à  la 
ronnaissance  du  sujet  (méthodes  évolu- 
tionistes,  philosophiques,  socialistes); swpe- 
rioriléde  la  mét/todf  de  la  Science  Sociale; 
son  emploi;  étude  des  principaux  Ii/jjcs 
familiaux. 

Le  cours  de  M.  J.  Durieu,  qui  commen- 
cera le  25  janvier  à  5  h.  1/2,  aura  lieu 
tous  les  mardis  à  5  h.  I  /2  au  Collège  libre 
des  Sciences  sociales,  28,  rue  Serpente,  à 
Paris. 

M.  Durieu  traitera  cette  année  de  l'ap- 
plication de  la  méthode  d'observation  à 
l'étude  des  populations  de  V Ile-de-France 
et  particulièrement  des  points  suivants  : 
Détermination  de  Tinfluence  d'un  grand 
centre  urbain  sur  les  types  sociaux  de  la 
région  où  il  est  situé.  —  Conformément  à 
la  méthode  tourvillienne,  étude  successive 
des  métiers  de  simple  récolte,  d'extrac- 
tion, de  fabrication,  de  transport  et  de 
commerce.  —  Types  des  métiers  d'extrac- 
tion :  Le  bûcheron  des  forêts  de  Tlle-de- 
France.  Stabilité  et  paix  sociale  de  ce  mé- 
tier sous  le  régime  de  l'appropriation  des 
forêts  par  la  famille  stable  ou  la  province  ; 
instabilité  et  conflit  sous  le  régime  de 
l'appropriation  par  la  famille  instable,  la 
commune  ou  l'Etat.  —  Plàtrières  et  car- 
rières de  la  banlieue.  Evolution  différente 
des  plàtrières  vers  la  propriété  et  la  con- 
centration industrielle,  et  des  carrières 
vers  la  déchéance  et  l'abandon.  La  grande 
ancienneté  des  carrières  explique  qu'elles 
soient  soumises  à  un  régime  de  propriété 
ditlerent  de  celui  des  mines.  —  La  Fa- 
brication dans  rile-de-France  :  Le  déve- 
loppement moderne  du  grand  atelier  de 
fabrication  ne  provient  pas  du  machi- 
nisme, qui  n'est  lui-même  qu'un  effet 
secondaire,  mais  bien  de  l'avènement, 
dans  l'humanité,  du  travail  manuel  libre, 
résultant  du  plus  grand  événement  social 
que  l'histoire  ait  enregistré  :  l'apparition 
des  sociétés  particularistes  ;  vérification 
de  cette  hypothèse  par  l'étude  méthodique 
de  la  fabrication  dans  l'Ile-de-France. 


COURS  DE  SCIENCE  RELIGIEUSE 

Notre  K'evue  a  plusieurs  fois  signalé  et 
recommandé,  à  cause  de  sa  conception  et 
de  sa  portée  toutes  spéciales,  le  cours  de 
M.  l'abbé  Picard,  ami  et  membre  de  notre 
Société. 

Ce  cours  de  science  religieuse  selon  la 
méthode  d'observation  scientifique  est  dû 
à  la  puissante  et  féconde  initiative  de 
H.  de  Tourville.  Il  était  très  apprécié  et 
encouragé  par  E.  Demolins  (Cf.  sa  lettre 
au  conférencier  du  mois  d'octobre  1906, 
publiée  dans  notre  Bulletin,  43^  fascicule, 
janvier  1908,  p.  350). 

Il  est  gratuit. 

Il  a  lieu  rue  Furstenberg,  6,  près  de 
Saint-Germain-des-Prés,  le  dimanche  ma- 
tin, à  9  h.  45,  pour  finir  toujours  avant 
11  heures. 

Les  résumés  des  leçons,  très  explicatifs, 
avec  de  nombreuses  indications  documen- 
taires, sont  mis  à  la  disposition  des  au- 
diteurs. 

Pour  avoir  des  cartes  d'entrée,  on  est 
prié  de  s'adresser  à  M.  l'abbé  Picard,  à 
son  domicile,  2,  rue  de  la  Sorbonne. 


LES  REUNIONS  MENSUELLES 

La  prochaine  réunion. 

Ainsi  que  nous  l'avons  déjà  annoncé,  la 
prochaine  réunion  mensuelle  aura  lieu  le 
vendredi  28  janvier,  à  8  heures  3/4  du 
soir,  à  r Hôtel  des  Sociétés  savantes,  28,  rue 
Serpente  (près  la  place  Saint-Michel). 
M.  Paul  Descamps  y  parlera  sur  le  sujet 
suivant  :  Comment  on  fait  l'analyse  sociale 
cVune  œuvre  littéraire,  en  prenant  des 
exemples  dans  les  fameux  contes  arabes 
des  Mille  et  une  Nuits. 

Compte  rendu  de   la  séance 
de  novembre. 

M.  Paul  Bureau  rappelle  d'abord  les 
caractères  essentiels  de  la  constitution 
politique  des  États-Unis  :  d'une  part,  le 
gouvernement  fédéral  qui  no  s'occupe  que 


10 


BULLETIN    DE    LA    SOCIÉTÉ   INTERNATIONALE 


des  rapports  avec  l'étranger  et  des  inté- 
rêts les  plus  généraux  de  la  nation  (poids 
et  mesures,  brevets  d'invention,  postes, 
etc.);  d'autre  part,  les  gouvernements 
particuliers  de  chaque  Etat  qui  légifèrent 
souverainement  sur  toutes  les  matières  de 
droit  civil,  pénal  et  administratif.  Nous 
qui  parlons  si  souvent  de  décentralisation 
en  France,  s'imagine-t-on  exactement  ce 
que  cette  formule  signiiîe?  Sur  les  écoles 
comme  sur  la  famille  et  le  divorce,  sur  la 
faillite  et  sur  les  peines,  chaque  parlement 
local  légifère  librement. 

Sur  cette  répartition  des  tâches  légis- 
latives entre  le  parlement  de  Washington 
et  les  parlements  locaux  il  y  aurait  beau- 
coup à  dire.  Il  est  bon  seulement  de  re- 
marquer deux  choses  :  la  première, 
qu'elle  suppose  une  conception  de  la  li- 
berté et  de  l'ordre  public  bien  différente 
de  celle  que  nous  avons  en  France.  Ima- 
gine-t-on  chez  nous,  par  exemple,  que  le 
divorce  fût  soumis  à  des  conditions  par- 
ticulières à  Marseille,  et  à  d'autres  à 
Nancy,  et  à  d'autres  encore  à  Bordeaux  : 
tous  les  partis  politiques  s'accorderaient  à 
crier  au  scandale.  Et  cependant  les  Amé- 
ricains vivent  sous  ce  régime.  11  faut  noter 
en  second  lieu  que  cette  attitude  contri- 
bue singulièrement  à  diminuer  l'acuité 
des  querelles  politiques.  Que  de  luttes 
seraient  évitées  chez  nous,  si  la  France 
avait  été  répartie  en  cinq  ou  six  régions, 
ayant  chacune  le  droit  de  promulguer  sa 
législation  particulière.  A  supposer  que  le 
fait  ait  été  possible ,  ce  qui  est  peu  pro- 
bable, en  mesure-t-on  les  conséquences? 

M.  Bureau  prend  comme  exemple  de  la 
vie  législative  d'un  Etat  américain ,  celle 
de  l'État  de  New-York.  Chose  curieuse,  le 
Parlement  de  cet  État  siège  non  pas  à 
New-York,  mais  à  Albany,  petite  ville  sans 
importance;  il  ne  siège  guère  plus  de 
six  mois  chaque  année,  mais  dans  ce  laps 
de  temps,  il  promulgue  ou  revise  en 
moyenne,  700  à  900  lois,  et  encore  bon 
nombre  de  ces  lois  sont  extrêmement  lon- 
gues. 

Cette  fécondité  tient  à  plusieurs  causes. 
D'abord  aux  États-Unis,  les  Parlements 
locaux  doivent  s'occuper,  non  seulement 
d'élaborer  les  lois,  mais   de  réglementer 


tous  les  détails  de  leur  application.  En 
France,  les  Chambres  ne  votent  que  les 
textes  généraux  pour  laisser  la  réglemen- 
tation des  détails  à  des  décrets  adminis- 
tratifs, et  toutes  nos  grandes  lois  sont 
accompagnées  d'un  ou  plusieurs  décrets 
réglementaires.  Aux  Etats-Unis,  le  Parle- 
ment édicté  lui-même  le  règlement  d'ap- 
plication, dans  la  loi  même.  Voici,  par 
exemple,  une  loi  de  l'Etat  de  New-York 
sur  les  assurances  sur  la  vie  :  elle  ne 
comprend  pas  moins  de  23  pages,  parce 
qu'elle  contient  jusqu'au  texte  des  for- 
mules à  employer  dans  chaque  espèce  de 
contrat  d'assurance.  Chez  nous,  nous  con- 
fions au  pouvoir  exécutif  des  fonctions 
très  étendues,  nous  bornant  à  un  contrôle 
par  voie  de  questions  ou  d'interpellations. 
Les  Américains  qui  pratiquent  le  régime 
représentatif,  mais  ne  connaissent  pas  le 
régime  parlementaire  suivent  une  autre 
méthode  :  ils  associent  directement  le 
parlement  aux  actes  plus  importants  du 
pouvoir  exécutif  :  ainsi  les  hauts  fonc- 
tionnaires ne  peuvent  être  nommés  qu'avec 
l'agrément  du  Sénat. 

L'abondance  des  lois  a  aussi  une  autre 
cause  :  un  grand  nombre  de  textes  visent 
exclusivement  une  ville  ou  une  corporation 
spéciale.  Notamment  chaque  ville  a  sa 
charte  particulière,  qui  détermine  jusque 
dans  les  plus  menus  détails  l'organisation 
de  son  régime  municipal  :  il  en  est  de 
même  pour  un  grand  nombre  d'associa- 
tions religieuses  ou  de  bienfaisance.  Or,  il 
arrive  très  vite  que  tel  ou  tel  texte  de  la 
charte  rend  impossible  une  mesure  né- 
cessaire d'administration  ou  une  modi- 
fication dans  les  rouages  administratifs  : 
aussi  on  est  forcé  de  demander  au  Parle- 
ment une  revision  du  texte.  Cliaque  année, 
plusieurs  centaines  de  lois  sont  consacrées 
à  ces  re visions  et  modifications.  On  voit 
par  là  combien  ces  lois  d'intérêt  parti- 
culier diffèrent  des  nôtres.  Chez  nous 
aussi,  il  arrive  souvent  qu'une  loi  concerne 
une  ville  ou  un  département  ;  mais,  dans 
ce  cas,  la  loi  se  propose  d'exercer  ce  que 
nous  appelons  la  tutelle  administrative  : 
elle  sanctionne  un  vote  de  l'assemblée 
communale  ou  départementale.  Les  Amé- 
ricains ignorent  cette  tutelle. 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


11 


EiiHu  une  deniirre  caractéristique  des 
législations  américaines,  c'est  la  har- 
diesse avec  laquelle  les  pi'oblèmes  posés 
par  la  vie  sociale  sont  abordés  et  résolus. 
Les  lois  de  l'Etat  de  New- York  pour  l'an- 
née 1907  en  fournissent  un  très  intéres- 
sant exemple.  On  voit  qu'aux  Etats-Unis, 
nombre  de  services  publics  sont  exploi- 
tés par  des  sociétés  privées,  exemptes  de 
tout  contrôle  particulier  des  pouvoirs  ad- 
ministratifs, et  cette  autonomie,  dans  des 
industries  soustraites  à  la  concurrence, 
autorise  de  nombreux  abus.  Il  en  est  ainsi 
notamment  pour  les  tramways,  l'éclairage 
public,  les  chemins  de  fer,  etc.  Pour  com- 
battre ces  abus,  le  parlement  de  l'Etat  de 
New- York  vient  de  promulguer  une  loi 
très  audacieuse,  instituant  un  contrôle 
des  sociétés  chargées  des  services  publics. 
Deux  commissions  de  5  membres  chacune 
sont  nommées,  l'une  pour  la  cité  de  New- 
York,  l'autre  pour  le  reste  du  territoire. 
Chacun  des  membres  recevra  une  indem- 
nité de  75.000  francs  par  an,  et  les  commis- 
sions auront  le  droit  d'enquête  le  plus 
étendu;  ils  pourront  scruter  à  loisir  la 
comptabilité,  rechercher  le  coût  de  pro- 
duction, le  comparer  au  prix  de  vente,  et 
au  besoin  abaisser  les  prix.  Les  ristournes 
et  les  inégalités  de  tarifs ,  notamment 
pour  le  transport  des  marchandises  sont 
strictement  prohibés.  Il  ne  faut  pas  avoir 
trop  de  confiance  dans  l'efficacité  de  cette 
loi,  mais  du  moins  elle  aborde  franche- 
ment un  grave  problème.  Elle  atteste 
aussi  que  les  Américains  ont  une  autre 
idée  que  nous  des  «  droits  acquis  »,  ils 
savent  que  la  vie  nouvelle,  la  vie  ({ui  s'or- 
ganise, a  aussi  des  droits,  et  sans  doute  ils 
n'ont  pas  tort. 

M.  FouRNiÈRE  pense  que  l'on  peut  établir 
une  certaine  analogie  entre  la  Suisse  et 
les  Etats-Unis  au  point  de  vue  politique. 
C'est  sans  doute  à  cause  de  la  petitesse  du 
pays  que  la  Suisse  a  pu  arriver  plus  tôt  à 
l'unification  du  Code  civil  et  du  Code  pénal. 

M.  DE  RousiERs  croit  qu'il  y  a  des  diffé- 
rences plus  essentielles  entre  la  Suisse  et 
les  Etats-Unis.  Dans  ce  dernier  pays,  on 
voit  quelquefois  des  lois  générales  devenir 
locales,  comme  par  exemple  celles  qui  ont 
trait  à  la  faillite. 


M.Olimie-C.mj.iard  se  demande  pourquoi 
les  Américains  n'ont  pas  donné  le  pouvoir 
complet  au  gouvernement  contrai  on  ma- 
tière de  relations  extérieures. 

M.  Bure.au  répond  que  c'est  là  une 
question  plus  complexe' qu'elle  n'apparaît 
au  premier  abord.  Au  surplus,  il  faut  tenir 
compte  de  la  mentalité  américaine  qui  se 
méfie  de  l'intervention  centrale.  En  outre, 
depuis  1787,  les  Etats-Unis  ne  forment  plus 
une  confédération  d'États,  mais  un  État 
fédéral. 

Répondant  à  une  question  de  M.  Dubern, 
M.  Bureau  dit  que  ce  sont  les  tribunaux 
locaux  qui  assurent  la  répression  juridi- 
que, à  moins  qu'il  ne  s'agisse  d'affaires 
entre  citoyens  d'États  différents  ou  avec 
des  étrangers. 

M.  DE  RousiERS,  répondant  à  une  autre 
question  de  M.  Dubern,  dit  que  ce  qui  s'op- 
pose à  la  création  d'une  banque  centrale, 
ce  sont  les  privilèges  que  l'on  a  été  forcé 
d'octroyer  aux  banques  qui  ont  bien  voulu 
avancer  des  fonds  au  moment  de  la  guerre 
de  Sécession. 

M.  Blanchon  pense  qu'en  France,  la 
décentralisation  serait  plus  dangereuse,  à 
cause  des  dialectes  provinciaux  différents. 

M.  DE  RousiERS  croit  que  la  centralisa- 
tion ne  s'est  pas  imposée  aux  Etats-Unis  à 
cause  de  la  sécurité  politique  extérieure. 
11  se  demande  si  le  fait  que  les  États 
américains  légifèrent  sur  des  intérêts 
particuliers  n'explique  pas  la  corruption 
administrative  qui  sévit  dans  ce  pays. 

M.  Olphe-Galliard  attire  l'attention  sur 
l'analogie  qu'il  y  a  entre  les  rapports  qui 
existent  entre  le  gouvernement  de  "Was- 
hington  et  ceux  des  États  particuliers  amé- 
ricains, et  ceux  qui  existent  entre  la 
Grande-Bretagne  et  ses  colonies. 


ÉCOLE    LIBRE  D'ASSISTANCE  PRIVEE 


On  nous  prie  d'annoncer  l'ouverture  des 
cours  suivants  organisés  par  l'Ecole  libre 
d'assistance  privée,  et  qui  auront  lieu  au 
siège  de  la  Société  internationale  pour  /'c'- 
tude  des  questions  d'' assistance,  49,  rue  de 
Miromesnil,  à  Paris  : 


12 


BULLETIN    DE    LA   SOCIETE    INTERNATIONALE 


Tous  les  jeudis,  à  4  heures,  l'abbé  Viollet 
y  traitera  des  Mœurs  et  de  la  Psycho- 
logie des  classes  pauvres  ;  ioxin  les  jeudis,  à 
5  h.  1/2,  M.  Maurice  Beaufreton  parlera 
sur  les  Rapports  de  l'assistance  publique 
et  de  la  bienfaisance  privée  en  France  an 
commencement  du  XX^  siècle. 

Ces  cours  sont  publics  et  gratuits. 


BIBLIOGRAPHIE 

Les  grands  ports  de  France:  leur  rôle 
économique,  par  Paul  de  Rousiers,  1 
vol.  in-18,  3  fr.  50  (A.  Colin,  édit.  Paris). 

Les  lecteurs  de  la  Science  sociale  con- 
naissent les  grandes  modifications  surve- 
nues dans  tous  les  domaines  de  l'activité 
humaine  à  la  suite  du  perfectionnement 
inouï  des  moyens  de  transport  ;  mais  s'ils 
connaissent  les  répercussions  causées  par 
l'amélioration  des  transports,  il  leur  a  été 
peu  donné,  jusqu'à  ce  jour,  d'avoir  des  ren- 
seignements précis  sur  les  transports  eux- 
mêmes,  par  suite  du  manque  d'analyses 
faites  sur  ce  genre  de  travail  conformé- 
ment à  la  méthode  de  la  Science  sociale. 

Une  si  vaste  lacune  ne  peut  être  com- 
blée en  un  jour,  mais  je  pense  que  tout  le 
monde  sera  d'accord  pour  souhaiter  qu'elle 
le  soit  le  plus  tôt  possible.  Quoi  qu'il  en  soit, 
le  premier  coup  de  hache  vient  d'être 
donné  dans  cette  forêt  touffue,  et  nul  n'é- 
tait mieux  qualifié  que  M.  de  Rousiers 
pour  tracer  la  voie  dans  cette  direction. 
Grâce  à  sa  compétence  spéciale  des  choses 
maritimes,  placé  au  centre  même  des  do- 
cumentations concernant  la  matière,  il 
était,  parmi  ceux  qui  ont  l'expérience  de 
la  méthode,  celui  qui  devait  fatalement  le 
faire,  et  l'on  ne  peut  que  se  réjouir  qu'il 
se  soit  décidé  à  la  commencer,  car  sans 
doute,  cette  étude  n'est-elle  qu'un  com- 
mencement. 

Ce  commencement  a  pour  objets  les 
ports  de  commerce  et  comprend  les  mo- 
nographies des  sept  ports  français  les 
plus  importants.  Les  ports  sont  des  orga- 
nismes sociaux  qui  se  classent  aux  trans- 
ports et  par  conséquent  au  Travail.  Ils 
peuvent  donc  être  analysés    comme  tout 


groupement  de  travail,  en  examinant  suc- 
cessivement l'objet,  l'outillage,  l'atelier,  le 
personnel  et  l'opération.  Sans  négliger  les 
autres  éléments  —  puisqu'on  nous  parle 
des  dockers  de  Dunkerque,  de  l'outillage 
du  port  de  La  Pallice,  etc.,  —  l'objet,  ou 
la  fonction,  a  été  pris  comme  l'élément 
central,  le  pivot  autour  duquel  tourne 
toute  l'étude. 

Comme  tout  organisme,  le  Port  a  une 
fonction,  et  cette  fonction  peut  revêtir  des 
formes  multiples  qui  permettent  de  clas- 
ser lesvariétés.  C'est  ainsi  que  M.  de  Rou- 
siers est  parvenu  à  déterminer  trois  mo- 
dalités dans  la  fonction  du  Port,  selon  que 
prédomine  le  rôle  régional,  industriel  ou 
commercial.  Bien  entendu,  ces  divers 
rôles  se  trouvent  parfois  entremêlés  et  com- 
binés dans  un  même  port.  Ainsi  les  fonc- 
tions industrielles  et  régionales  du  Havre 
ne  doivent  pas  être  négligées,  quoiqu'il 
soit  surtout  un  port  commercial.  Demême 
Rouen,  qui  est  surtout  un  port  régional, 
remplit  cependant  une  fonction  indus- 
trielle, qui  a  son  importance.  Au  contraire, 
Dunkerque  est  presque  exclusivement  un 
port  régional,  Nantes  un  port  industriel,  et 
La  Rochelle-La  Pallice,  un  port  d'escale. 

Parfois,  le  rôle  d'un  port  varie  suivant 
les  époques,  par  suite  des  changements 
qui  surviennent  dans  les  conditions  éco- 
nomiques générales. 

C'est  ainsi  que  Marseille  a  vu  une  fonc- 
tion industrielle  se  substituer  à  son  an- 
cienne fonction  commerciale,  etc. 

En  résumé,  ce  livre,  par  son  objet  et 
par  le  point  de  vue  particulier  auquel  s'est 
placé  l'auteur,  prend  tout  naturellement 
place  dans  la  Bibliothèque  de  la  Science 
sociale,  à  côté  des  autres  livres  qu'il  nous 
a  déjà  donnés  et  que  tous  nos  lecteurs 
connaissent. 

P.  Descamps. 

Le  Mirage  oriental,  par  Louis  Bertrand, 
1  vol.  3fr.  50  (Librairie  académique  Per- 
rin  etC''=,  Paris). 

Ce  livre  est  la  reproduction  d'une  série 
d'articles  qui  ont  paru  dans  la  Bévue  des 
Deux-Mondes,  en  1908-1909,  et  dans  les- 
quels M.  Louis  Bertrand  relatait  les  im- 
pressions recueillies  par  lui  au  cours  d'un 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


13 


séjour  d'uno  année  (lu'il  lit  en  Orient,  par- 
ticulièrement  en  Turquie  et  en   Egypte. 

De  gramls  événements  se  sont  produits 
on  Tuniuie,  depuis  lors,  et  leur  marche 
a  été  tellement  foudroyante,  qu'il  semble, 
au  premier  abord,  que  les  récits  de 
M.  r.ertrand  n'ont  plus  qu'un  intérêt  ré- 
trospectif —  ce  qui  déjà  serait  loin  d'être 
négligeable,  car,  quoi  que  l'on  fasse,  le  Pré- 
sent sort  du  Passé.  Mais  nos  lecteurs  con- 
naissent la  juste  place  qui  revient  aux 
transformations  politiques,  quelque  fan- 
tasmagoriques qu'elles  nous  paraissent. 
Aussi,  sans  nier  qu'une  évolution  ne  soit 
en  train  de  se  produire  en  Turquie,  nous 
pensons  que  des  transformations  pro- 
fondes n'ont  pas  encore  pu  se  produire, 
et  ne  se  produiront  que  lentement, 
et  en  surmontant  de  nombreuses  diffi- 
cultés. 

Nous  ne  disons  pas  cela  pour  décourager 
ceux  qui  se  sont  voués  à  une  rude  tâche 
qui  ne  peut  qu'avoir  toute  notre  sympa- 
thie; mais,  entretenir  des  illusions  ne 
ferait  que  retarder  une  œuvre  dont  la 
réussite  exige  nécessairement  une  vue 
consciente  de  la  réalité  des  choses.  Or, 
comme  le  dit  justement  M.  Bertrand,  «  la 
liberté  ne  s'improvise  pas  du  jour  au  len- 
demain ».  Quand  un  parti  s'empare  du 
Pouvoir,  il  ne  peut  s'y  maintenir  qu'en 
employant,  au  moins  en  partie,  les  pro- 
cédés de  domination  du  parti  qu'il  a  ren- 
versé et  qui  continue  à  lutter  contre  lui. 
On  ne  l'a  que  trop  constaté  en  France,  et 
la  Turquie  ne  peut  échapper  aux  lois 
sociales.  La  véritable  révolution  est  celle 
qui  se  fait  lentement  et  qui  opère  sur  les 
forces  de  la  vie  privée. 

Mais  revenons  aux  impressions  que 
M.  Bertrand  aeues  de  l'Orient.  Elles  sem- 
blent bouleverser  toutes  nos  idées  classi- 
ques. 

On  dirait  presque  une  gageure.  Que 
deviennent  les  vertus  que  l'on  attribuait 
bénévolement  aux  Orientaux?  Nous  qui 
pensions  que  la  plèbe  au  moins  y  était 
moins  malheureuse  que  dans  nos  sociétés 
occidentales,  on  nous  dit  maintenant  qu'elle 
est  à  un  degré  plus  bas  :  Pour  toute  nour- 
riture, «  un  pain,  ou  une  galette,  fabri- 
<iués  avec  des  farines  inférieures  ou  adul- 


térées de  farine  de  fèves  et  de  haricots  ',  » 
avec  en  plus,  en  été,  des  pastèques  et 
des  tomates.  Pour  logement  un  taudis 
jamais  entretenu  et  dont  la  femme  se  dé- 
sintéresse complètement  ;  en  effet,  «  on  vit 
dehors  beaucouji  plus  qucjchez  nous...,  les 
enfants  grouillent  dans  la  rue,  les  femmes 
vont  aux  provisions  ou  bavardent  autour 
des  fontaines,  on  ne  rentre  au  logis  que 
pour  dormir  et  pas  toujours  pour  man- 
ger 2  ».  Nous  voilà  loin  de  la  famille  pa- 
triarcale et  du  culte  au  foyer  :  «  En  ce 
qui  concerne  la  plèbe,  la  famille  nous  y 
apparaît  peut-être  encore  plus  instable  que 
chez  nos  prolétaires  occidentaux  3  > . 

Par  contre,  d'après  l'auteur,  on  aurait 
beaucoup  exagéré  l'inertie  et  la  paresse 
des  ouvriers  :  «  ...  l'ouvrier  des  villes 
s'efforce  d'améliorer  sa  technique  au  con- 
tact de  l'ouvrier  européen,  il  essaie  de  le 
concurrencer  et  souvent  il  y  réussit  *  » . 

Malheureusement,  M.  Bertrand  nous  dit 
peu  de  choses  de  la  classe  aisée,  ni  non 
plus  des  paysans.  Sans  doute,  là,  il  aurait 
trouvé  des  familles  mieux  constituées  et 
ayant  conservé  des  mœurs  plus  patriar- 
cales. 

Ce  qu'il  y  a  de  curieux  à  constater,  c'est 
que  la  plupart  des  ouvriers  manuels  sont 
des  indigènes,  tandis  que  la  classe  com 
merçante  est  essentiellement  cosmopolite, 
mais  d'un  cosmopolitisme  im  peu  spé- 
cial en  ce  que  les  différentes  races  ne 
se  mélangent  pas  et  conservent  chacune 
leurs  traditions,  leur  langage,  leur  reli- 
gion et  leurs  coutumes.  C'est  pourquoi 
l'on  rencontre  dans  toutes  les  grandes 
villes  des  communautés  de  Grecs,  de 
Coptes,  d'Arméniens,  de  Juifs,  etc. 

Dans  les  derniers  chapitres,  on  trouvera 
une  foule  de  détails  sur  les  écoles  en 
Orient,  et  l'état  de  l'instruction. 

Que  valent  les  impressions  dont  l'au- 
teur nous  fait  part?  En  l'absence  d'études 
monographiques  sérieuses,  il  est  bien  dif- 
ficile de  se  prononcer.  Tout  ce  que  l'on 
peut  dire,  c'est  qu'elles  sont  sincères,  et 
qu'à  ce  titre  elles  ne  doivent  pas  être  igno- 


1.  p.  l2iJ. 

-2.  P.  111. 

3.  P.  1-29. 

i.  P.  vm. 


14 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


rées  de  ceux  qui  s'intéressent  aux  choses 

de  l'Orient. 

P.  Descamps. 

Le    Brésil  au  XX^   siècle,  par   Pierre 

Denis,  1   vol.  3  fr.   50  [A.  Colin.,  édit., 

Paris). 

Dans  ce  livre,  l'auteur  nous  donne,  d'une 
façon  méthodique,  les  résultats  de  ses  obser- 
vations personnelles  faites  au  cours  d"un 
voyage  au  Brésil.  Dans  les  premiers  cha- 
pitres, il  nous  donne  quelques  généralités 
sur  ce  vaste  pays,  qui,  de  jour  en  jour,  prend 
une  importance  de  plus  en  plus  grande. 
Nous  signalons  particulièrement  le  cha- 
pitre dans  lequel  l'auteur  analyse  les  effets 
du  change,  qui  joue  un  rôle  de  première 
importance  quant  aux  relations  commer- 
ciales extérieures.  M.  Denis  étudie  ensuite 
les  caractères  particuliers  que  présentent 
les  principaux  États  composant  la  Fédéra- 
tion brésilienne.  Ici  nous  nous  permettrons 
une  petite  critique  :  peut-être  eùt-il  mieux 
valu  rejeter  les  délimitations  politiques 
toujours  plus  ou  moins  artificielles,  etpren- 
dre  pour  base  celles  tracées  par  la  nature. 

Voici  quelques-unes  d'es  régions  que  l'on 
y  trouve,  et  que  l'étude  de  M.  Denis  per- 
met de  caractériser  comme  suit  : 

P'  Le  littoral,  région  dans  lacjuelle  le 
lieu  (chaleur  et  humidité)  et  les  transports 
maritimes  faciles  ont  amené  le  déve- 
loppement de  la  culture  des  produits  tro- 
picaux en  vue  de  l'exportation,  princi- 
palement la  canne  à  sucre. 

Or,  la  canne  à  sucre,  quoique  se  cultivant 
entièrement  à  la  main,  exige  la  grande  cul- 
ture, parce  que  chaque  domaine  doit  ali- 
menter une  raffinerie.  Les  nègres  fournis- 
sent la  main-d'œuvre  nécessaire  et  vivent 
en  familles  instables.  Affranchis,  depuis 
1888,  ils  sont  aujourd'hui  ouvriers  jour- 
naliers ou  colons  partiaires,  mais  ils  ne 
fournissent  qu'une  main-d'œuvre  à  la  fois 
indolente  et  irrégulière,  parce  qu'ils  trou- 
vent des  moyens  d'existence  faciles,  grâce 
à  la  pêche  et  à  la  culture  du  manguier  et 
de  l'arbre  à  pain  :  seul  l'appât  de  Peau-de- 
vie  les  poussent  à  venir  travailler  chez  les 
grands  propriétaires. 

2"  La  serra,  montagnes  boisées  paral- 
lèles à  la  côte,  encore  peu  défrichées,  si  ce 


n'est  dans  les  régions  tempérées  du  Rio 
Grande  do  Sul,  colonisées  d'abord  pardes 
Allemands,  puis  par  des  Italiens.  Ce  qui 
domine  ici,  c'est  la  culture  en  petites  pro- 
priétés, d'une  trentaine  d'hectares  environ. 
Chaque  famille  vit  directement  des  pro- 
duits du  domaine  :  seigle,  pommes  de  terre, 
manioc,  haricots,  porcs  (nourris  de  maïs)  ; 
vin,  etc. 

Le  travail  se  fait  entièrement  à  la  main, 
à  Paide  de  méthodes  primitives.  L'orga- 
nisation de  la  famille  est  quasi  patriarcale 
ou  particulariste,  car  on  y  trouve  com- 
munément la  pratique  de  la  transmission 
intégrale  du  domaine. 

3'^  Le  plateau  intérieur  composé  surtout 
de  savanes,  où  domine  l'art  pastoral. en 
vue  de  l'alimentation  des  villes  et  de  la  ré 
gion  du  littoral.  Ici,  Part  pastoral  n'a  pas 
développé  la  famille  patriarcale,  car  on 
ne  vit  pas  directement  des  produits  du 
troupeau  comme  dans  l'Asie  Centrale  ;  les 
animaux  sont  vendus  dans  les  foires,  ou 
bien  abattus  et  transformés  en  viande  bou- 
canée. De  là,  la  nécessité  de  capitaux,  et 
par  conséquent  de  la  grande  propriété.  Au 
surplus,  Part  pastoral  n'y  est  pas  pratiqué 
à  l'état  nomade,  ni  même  tran.shumant. 
mais  à  l'état  sédentaire,  et  ceci  nécessite 
le  forage  de  puits  pendant  la  saison  sèche  : 
le  sol  subit  donc  un  commencement  de 
transformation.  Selon  les  régions,  la  main- 
d'œuvre  se  compose  de  gauchos  portugais 
et  espagnols  ou  d'Indiens.  Le  régime  do- 
minant est  celui  du  clan  :  les  clients  et  les 
patrons  sont  unis  par  des  liens  permanents 
et  héréditaires,  et  les  derniers  détiennent 
â  la  fois  la  direction  du  travail  et  des  fonc- 
tions publiques,  et  se  considèrent  comme 
les  protecteurs  naturels  des  premiers,  à 
qui  ils  concèdent  gratuitement  la  jouis- 
sance des  parcelles  de  terrain  nécessaires 
à  l'alimentation.  Sur  ces  parcelles,  chaque 
famille  cultive,  à  la  main,  et  par  le  pro- 
cédé de  Pécobuage,  le  manioc  et  le  maïs 
dont  elle  se  nourrit. 

4"  La  région  du  café,  anciennes  forêts 
défrichées  au  xix''  siècle  dans  les  États 
de  Sâo  Paulo,  de  Minas  et  d'Espirito- 
Santo.  Là  domine  la  culture  commerciale 
en  grandes  propriétés  [Fatendas)  et  avec 
le  patronage  de  l'État.  Celui-ci  favorise  en 


DR    SCIENCE    SOCIALE. 


15 


effet  riiiiuiigTatiou  eumpéciint'  ^Italiens, 
etc.),  aclu'te  et  emmagasine  le  café  pro- 
duit par  les  fazeudaires  afin  de  couibattrc 
la  baisse  des  prix  due  à  la  surproduction. 
établit  une  caisse  pour  régulariser  le 
change,  etc.  La  culture  est  faite  entière- 
ment à  la  main,  mais  chaque  fazenda  élève 
des  bœufs  pour  les  transports.  Depuis 
Pabolition  de  l'esclavage,  le  régime  domi- 
nant est  :  ou  bien  celui  du  salariat,  là  où 
les  travailleurs  sont  nègres,  comme  dans 
le  Minas;  ou  bien  celui  du  métayage,  là 
où  l'on  emploie  surtout  la  main-d'œuvre 
européenne,  comme  dans  le  Sào-Paulo. 
Chose  curieuse,  tandis'que  les  colons  blancs 
vivent  en  villages  à  banlieue  morcelée, 
les  noirs,  par  réaction  confre  les  casernes 
du  temps  de  l'esclavage,  vivent  en  cases 
isolées,  mais  se  réunissent  pour  travailler 
en  bandes. 

11  faudrait  ajouter  à  ces  régions  celles 
où  le  travail  dominant  est  la  cueillette 
commercialisée  : 

L' Amazonie  ou  sylve  équatoriale  où  l'on 
récolte  le  caoutchouc; 

Le  Paranaoii  l'on  récolte  le  maté. 

En  résumé,  l'étude  de  M.  Denis  nous 
fournit  une  ample  moisson  de  faits  sociaux 
sur  un  pays  que  la  science  .sociale  n'a  pas 
encore  étudié. 

P.  Descami's. 

La  Hollande  politique,  in  parti  catho- 
lique en  pays  protestant,  par  Paul  Vers- 
chave    1.   vol.    in-16.    Librairie   acadé- 
mique Perrin.  — Paris,  1910.    - 
M.  Verschave  s'est  proposé  dans  cet  ou- 
vrage de  faire  défiler  sous  les  yeux  du  lec- 
teur les  divers  partis  politiques  hollandais 
en  retraçant  l'origine,   les    programmes 
et  l'évolution  de  chacun  d'eux,  et  en  fai- 
sant connaître  les  chefs  de  ces  divers  par- 
tis, leurs  principes,  leur  tactique  et  leurs 
moyens  d'action.  Le  lecteur  une  fois  mis 
au  courant,  il  raconte  par  le  menu  quelles 
luttes  ces  divers  partis  se  sont  livrés  pour 
le  triomphe  de  leurs  doctrines  et  la   pos- 
session du  pouvoir. 

Et  ce  livre,  extrêmement  documenté,  est 
aussi  un  livre  intéressant,  d'un  intérêt 
actuel,  parce  que  la  lutte  entre  les  partis 
qui  se  disputent  la  Hollande  s'est,  depuis 


soixante  ans,  déroulée  principalement  sur 
le  terrain  religieux  et  social,  et  parce  que 
la  question  scolaire,  qui,  en  France  au- 
jourd'hui, tend  à  prendre  une  si  grande 
importance,  a  joué  dans  la  politique  des 
Pays-Bas  un  rôle  prépondérant. 

Nous  avons  lu  cet  ouvrage  avec  un  in- 
térêt d'autant  plus  vif  que  les  études  sur 
la  Hollande  sont  peu  fréquentes  chez  nous. 
Le  grand  empire  voisin  fait  tort  dans  nos 
préoccupations  d'esprit  au  petit  pays  vi- 
vant à  ses  côtés,  et  cela  est  dommage. 
M.  Verschave  nous  montre  que  la  vie  poli- 
tique et  sociale  hollandaise  mérite  d'être 
observée;  aussi,  croyons-nous,  son  livre 
attirera  l'attention  et  saura  la  retenir. 

J.B. 


LIVRES  REÇUS 

L'apprentissage  et  l'enseignement  techni- 
que, par  Ferdinand  Dubief,  1  vol.  6  fr. 
(V.  Giard   E.  Brière,  édit.). 

JJn  an  de  Journalisme  à  Lourdes,  par 
Edouard  de  Perrodil,  1  vol.  in-18,  340  pa- 
ges, 3  fr.  50  (P.  Lethielleux,  édit.). 

Vers  la  pair,  par  Alberto  Terres  (Etu- 
des sur  l'établissement  de  la  paix  générale 
et  sur  l'organisation  de  l'ordre  internatio- 
nale), 1  vol.  (Imprensa  Nacional,  Rio-de- 
Janeiro.) 

Projet  de  transformation  du  collège  et 
création  de  cours  secondaires  de  jeunes 
filles  (Conférence  pédagogique  faite  à 
Condé-sur-Escaut),parTh.  Gautier,  1  bro- 
chure (Imprimerie  Edmond  Wattelez, 
22,  rue  de  l'Escaut,  Condé). 

Qu'y  a-t-il  dans  les  livres  condamnés  par 
;es£'i'é9'Mes,l  brochure  (Imprimerie  E.  Pail- 
lard, Abbeville). 

Dorotchim  ou  la  gloire  de  Sodome,  par 
Kamidel,  1  brochure  0  fr.  'yO  (Imprimerie 
Louis  Bertrand,  Nancy). 

La  répartition  des  fortunes  en  France, 
par  J.  Séailles,  1  vol.  grand  in-8",  111, 
144  pages,  .')  fr.  (Félix  Alcan,  édit.). 

La  liberté  d'enseignement  d'après  trois 
hommes  d'État  italiens  {Mughetti,  Boreghi, 
Mamiani),  par  Aug.  Pouget,  1  vol.  lfr.50, 
en  vente  chez  l'auteur,  à  Chaillevette 
(Charente-Inférieure). 


16 


BULLETIN   DE   LA    SOCIETE    INTERNATIONALE   DE    SCIENCE    SOCIALE. 


De  la  tradition  considérée  comme  source 
du  droit  musidman,  par  Riad  Ghali,  doc- 
teur en  droit  à  la  Cour  d'appel  au  Caire, 
1  vol.  (Arthur  Rousseau,  édit.). 

Manuel  d'instruction  civique,  par  G.  de 
la  Guillonnière,  1  vol.  in-iô  jésus,  broché 
1  fr.  25,  cartonné  1  fr.50  (P.  Lethielleux, 
édit.). 

Ce  qu'ils  enseignent:^  Est-ce  vrai:''  par 
Paul  Lorris,  1  vol.  in-12,  0  fr.  50  (P.  Le- 
thielleux, édit.). 

Le  réformisme  (la  question  sociale  ou- 
vrière), 1  brochure  0  fr.  25  (Bibliothèque 
de  l'Association,  31,  rue  Lecourbe,  Paris). 


Il problema  agrario  siciliano  è  la  nazio- 
nalizziazione  délia  terra,  par  S.  Camma- 
reri  Scurti  (Uffici  délia  critica  sociale,  23, 
portici  Galleria.  Milan). 

Le  revers  de  la  Révolution  (l'insurrec- 
tion en  Russie,  armée  aux  frais  du  Japon), 
1  brochure  (édition  du  journal  Golos 
Pravdy,  Saint-Pétersbourg;  Monskaïa  13). 

Les  conséquences  économiques  et  sociales 
de  la  prochaine  guerre,  d'après  les  ensei- 
gnements des  campagnes  de  1870-71  et  de 
1904-5,  par  Bernard  Serrigny,  avec  une 
préface  de  Frédéric  Passy,  1  vol.  10  fr. 
(V.  Giard  et  Brière,  édit.  Paris.) 


'^1fjM^<-'--^'^'^\ 


BIBLIOTIIKQUK   DE   LA  SCIENCE  SOCIALE 

FONDATKUK 

EDMOND    DEMOLINS 


QUESTIONS  DU  JOUR 

OUVRIERS  ET  PATRONS  TULLISTES 
DE    CALAIS 

A  PROPOS  D'UN  CONFLIT  RÉGENT 

PAR 

PAUL    VANUXEM 


L'ORGANISATION  DE  LA  VIE  PRIVEE 

L'ORIENTATION  PARTICULARISTE 

SA  NÉCESSITÉ  ET  SA  RÉALISATION  PRATIQUE 

PAR  l" — „.     _^ 

GABRIEL    MEHN         i'^^^^'lOTïïfSr 


NOV  9   1936 

/   'i-'ïii  Kl  mu  in 

PARIS  ^ ^^"'« 


BUREAUX   DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

56,     RUE    JACOB,     56 
Janvier  1910 


SOMMAIRE 


A.  -    PATRONS  ET  OUVRIERS    TULLISTES  DE    CALMAIS,  pai  Paul 
ranuxem. 

B.  -  L'ORIENTATION  PARTICULARISTE  DE  LA  VIE,  par  (;.  Melin. 
Etat  général  de  trouljle  et  de  malaise,  mieux  supporté  par  les  peujiles  à  for- 
mation particulariste  que  par  les  peuples  à  formation  communautaire.  — 
Ce  que  c'est  que  le  particularisme.  —  Pourquoi  l'orientation  vers  le  par- 
ticularisme  s'impose  à  notre  époque  et  à  notre  pa3'S.  P.  25. 

1.  —  Cette  orientation  est-elle  possible?  —  Objections.  —  Répouse  affirma- 
tive :  l'exemple  de  l'Allemagne.  P.  -29. 
H.  —  Comment  se  fait  cette  orientation  en  Allemagne.  P.  36. 
m.  —  Premiers  symptômes  d'une  orientation  semblable  en  France.  P.  41. 

IV.  —  Comment,  pratiquement,  peut  et  doit  se  taire  notre  orientation?  — 
Par  la  famille.  —  Point  de  départ  :  l'installation.' P.  55. 

V.  —  Organisation  de  la  vie  :  A.  Aspect  négatif  :  défendre  son  indépendance 
contre  les  envahissements  (presse,  œuvres,  monde,  etc.).  P.  65. 

VI.  —  Organisation  de  la  vie  (suite).  B.  Aspect  positif  :  acquérir  les  qualités  du 
particulariste.  P.  76. 

VII.  —  Applications  pratiques  {\ïe  phj'sique,  intellectuelle,  morale  et  leligieuse, 
professionnelle,  familiale,  sociale).  P.  88. 

VIII.  —  Écueils  à  éviter.  P.  113. 

l-\.  -^  Conclusion  :  Accoi'd  avec  la  V('rité  sociale  et  la  vérité  philosophique. 

P.  u;. 


QUESTIONS  DU  JOUR 


OUVRIERS  ET  PATRONS  TULLISTES 

DE   CALAIS 

A  PROPOS  D'UN  CONFLIT  RÉCENT 


Dans  les  premiers  jours  de  septembre,  la  presse  s'est  inté- 
l'essée  aux  événements  de  Calais.  VAssociation  syndicale  des 
fabricants  de  tulles  et  dentelles  mécaniques,  dénonçant  le  tarif 
cju'elle  avait  élaboré  en  1890,  avec  V Union  française  des  ou- 
vriers tullistes  et  similaires,  prétendait  faire  appliquer,  à  partir 
du  13  septembre,  de  nouvelles  bases  de  salaire.  L'Union,  de  son 
côté,  avait  ordonné  à  ses  membres  de  cesser  le  travail  dans  tous 
les  ateliers  où  serait  tentée  la  réforme.  Une  grève  générale 
était  à  redouter,  et  les  journaux  s'accordaient  pour  la  prévoir 
désastreuse,  car  la  fabrique  commençait  à  peine  à  se  relever 
d'une  crise  de  dix-lmit  mois.  Le  jour  critique  venu,  les  patrons 
cédèrent,  à  l'exception  d'une  maison  dont  les  treize  ouvriers 
se  mirent  en  grève  :  il  n'y  avait  plus  là  de  quoi  alimenter 
les  colonnes  des  quotidiens;  le  silence  se  fit  sur  Calais. 

La  question  cependant  reste  entière  :  si  le  tarif  ne  convient 
réellement  plus  aux  besoins  de  l'industrie  calaisienne,  il  sera 
quelque  jour  modifié;  mais  peut-être  par  voie  d'entente  entre 
les  parties,  et  sans  que  les  journaux  s'occupent  à  nouveau  des 
tullistes.  Quoi  cju'il  arrive,  nous  nous  proposons  d'exposer  aux 


QUESTIONS    DU    JOUR. 


lecteurs  de  la  Science  sociale^  au  cours  d'un  aperçu  de  la  con- 
dition des  ouvriers  tullistes,  quelques-unes  des  données  de  ce 
problème  qu'un  avenir  tout  proche  aura  probablement  à  ré- 
soudre. 


I,   —   SAIXT-PIERRE-LES-CALAIS. 

Si  l'on  met  à  part  les  corps  d'état  qui  se  rattachent  au  port 
de  commerce  et  les  marins  pêcheurs  du  Courgain,  tout  le  reste 
des  66.000  habitants  de  Calais  vit  de  l'industrie  tuUière.  A  Calais- 
Nord,  l'ancienne  ville  fortifiée,  sont  les  banques,  les  maisons 
d'achat  et  de  commission,  les  demeures  des  grands  fabri- 
cants et  des  riches  bourgeois.  Calais-Sud,  qui  est  l'aggloméra- 
tion la  plus  nombreuse,  formait  avant  1885  la  commune  indé- 
pendante de  Saiiit-Pie?Te  :  c'est  la  ruche  industrieuse  où  la 
dentelle  s'élabore,  dans  le  fracas  des  métiers.  Trente-six  «  usîjies 
collectives  >•>  et  k^O  ateliers  indépendants  abritent  plus  de  2.600  mé- 
tiers —  pour  569  fabricants.  Presque  aussi  nombreux  que  les 
cabarets  —  qui  pourtant  ne  font  pas  défaut  —  sont  les  bureaux 
de  vente  et  d'échantillonnement,  signalés  au  passant  par 
l'éclatante  plaque  de  cuivre  :  N...,  Tulles  et  Dentelles. 

La  fabrication  occupe  tous  les  hommes  ;  la  population  fémi- 
nine ne  suffit  pas  au  finissage,  puisqu'on  envoie  du  travail 
jusque  dans  les  villages  les  plus  reculés  de  la  Flandre  fran- 
çaise. 

Saint-Pierre  liéisàt  qu'une  bourgade  de  3. 500  habitants  quand 
r Anglais  Webster,  bravant  les  lois  de  son  pays  \  y  monta  ■ —  en 
1816  —  une  mécanique  au  tulle  qu'il  avait  fait  venir,  pièce 
par  pièce,  de  Nottingham.  C'était  pour  l'audacieux  la  fortune 
assurée,  car  les  tulles  anglais,  bien  supérieurs  à  ceux  que 
pouvaient  fabriquer  à  la  même  époque  les  métiers  de  Lyon  et 
de  Nîmes,  étaient  prohibés  en  France  depuis  1809 .  Il  eut  bientôt 
de  nombreux  imitateurs,  auxquels  s'associèrent  les  habitants  du 

1.  Les  lois  anglaises  punissaient  avec  une  extrême  rigueur  quiconque  tentail  de 
transporter  à  l'étranger  les  secrets  de  l'industrie  nationale. 


(UVIUKUS    I:T    l'ATKONS    Tlf.LIST':»    lU:    CALAIS.  5 

pays.  Des  coustriicfours  s'établirent,  et  les  métiers  se  multipliè- 
rent dans  tout  le  Calaisis.  Un  commerce  actif  s'organisa,  pour 
la  conlrehande  des  cotons  filés,  qu'il  fallait  faire  venir  d'An- 
gleterre malgré  la  prohibition  :  la  filature  française  n'était 
pas  encore  eu  état  de  fournir  les  fils  excessivement  ténus 
qu'emploie  l'industrie  du  tulle. 

Protégée  eflicacement,  pour  le  marché  intérieur,  contre  la 
concurrence  de  Xottingham,  bien  située,  d'autre  part,  pour  élu- 
der commodément  la  prohibition  des  matières  premières,  la 
place  de  Calais  prit  rapidement  de  l'importance.  Mais  l'abon- 
dance des  produits  amena  la  baisse  des  cours,  et  la  fabrique 
connut  les  crises. 

Voiilillage  se  perfectionna  lentement.  Au  début,  les  métiers 
ne  donnaient  qu'un  tulle  uni,  formé  de  mailles  uniformes  et 
fabriqué  «  en  plein  »  sur  toute  la  largeur  du  métier.  On  ap- 
prit à  faire  ce  tulle  en  bandes  de  diverses  largeurs,  et  on  s'ef- 
força de  reproduire,  les  uns  après  les  autres,  tous  les  réseaux 
de  la  vraie  dentelle.  Dans  ces  réseaux  on  interposa  des  tissus 
mats  formant  dessin,  avec  des  effets  variés  de  mouches,  de 
grillés,  de  jours,  etc..  Enfin,  l'application  du  Jacquard  permit 
d'entourer  mécaniquement  d'un  gros  fil  brodeur  les  motifs 
brochés  sur  le  tulle,  et  le  tissu  obtenu,  fabriqué  par  bandes 
étroites,  avec  lisière  et  picot,  constitua  une  fidèle  reproduction 
de  la  dentelle  aux  fuseaux  (Cf.  H.  Hénon,  loc.  cit.). 

En  1850,  les  <(  blondes  »  de  soie  furent  à  la  mode  :  Calais 
présenta  des  imitations  si  parfaites  que  Paris  les  accepta  ;  les 
dentelles  mécaniques  se  répandirent  aussitôt  dans  le  monde 
entier.  Et,  depuis  cette  époque,  la  fabrique  augmente  d'année 
en  année  le  nombre  et  la  puissance  de  ses  métiers.  La  courbe 
de  la  population  de  Saint-Pierre  accompagne  sensiblement 
celle  de  la  valeur  du  matériel.  Elle  s'élève  rapidement  dans 
les  temps  prospères,  mais  présente  des  paliers,  qui  marquent 
les  crises  périodiques  de  l'industrie. 

Calais  ne  suit  que  de  loin  cet  essor  :  les  ateliers  l'ont  déserté 
après  l'arrêté  de  1832  qui  interdisait  le  travail  de  nuit,  accusé 
de  troubler  le  repos  des  paisibles  bourgeois.  Et  lorsqu'en  1885, 


0  QUESTIONS   DU    JOUR. 

les  deux  villes  sœurs  se  fondent  en  une  seule  commune,  Saint- 
Pierre  compte  deux  fois  plus  d'habitants  que  Calais. 

II.    LE  MÉTIER. 

Entrons   dans  un  atelier,  pour  examiner  cette  machine,   à 
laquelle  Saint-Pierre  doit  sa  fortune  !  Son  étude   domine  toute 


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Jw.       :  t^^,<.  ,  01-*-  5*-  -w^eo-^/coiyt  C«^  ùu.i.aj  -  ycLOT-fii 

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1  M^  tXc'^JC  oS,  - 


Coupe  schématique  du  métier  Leavers. 

l'analyse  du^ travail,  et  si  nous  n'en  connaissions  au  moins 
le  principe,  le  tarif  aujourd'hui  contesté  demeurerait  pour 
nous  une  énigme. 

Le  métier  Leavers  et  les  Jacquards  qui  le  conduisent  forment 
une  mécanique  d'imposant  aspect.  Tout  en  haut  du  robuste  bâti, 


01  VniEHS    KT    l'ATltONS    TILLISTES    ItK    CALAIS.  7 

S'enroule  sur  un  cylindre  le  tissu  lentement  fabriqué  :  un 
peigne,  fonctionnant  comme  les  épingles  de  la  dentellière  aux 
fuseaux,  retient  les  torsions  acquises.  Dans  chaque  «  gâte  », 
intervalle  de  deux  pointes  du  peigne,  aboutissent  un  fil  de 
trame,  et  tout  un  pinceau  de  fils  de  chaînes  et  de  fils  brodeurs. 
Chaque  fil  de  trame  se  déroule  d'une  bobine  plate  qui  tourne 
à  frottement  doux  dans  un  mince  chariot.  Les  autres  fils  vien- 
nent de  multiples  rouleaux,  placés  au  bas  du  métier,  et  trou- 
vent chacun  leur  trou  d'abord  dans  une  plaque  perforée  fixe, 
puis  dans  l'une  ou  l'autre  des  guide-barres,  qui,  sorties  du 
Jacquard,  courent  tout  le  long' du  métier,  dans  un  étroit /055e, 
sous  le  passage  des  chariots  de  trame. 

Certains  organes  sont  en  deux  séries  qui  travaillent  tour  à 
tour,  aux  coups  successifs  ou  motions,  battus  par  le  métier.  A 
chaque  motion,  les  chariots  sont  lancés  d'un  côté  de  la  chaîne 
à  l'autre,  et  aussitôt  les  barres,  commandées  par  le  Jacquard, 
jouent  indépendamment  les  unes  des  autres,  et  modifient  la 
distribution  de  la  chaîne  dans  la  région  où  les  chariots  vont  la 
traverser  à  nouveau.  Les  fils  s'entre-croisent,  et  les  points  sont 
cueillis  à  mesure,  par  le  peigne. 

La  combinaison  de  ces  simples  mouvements  permet  en  prin- 
cipe de  reproduire  les  réseaux  les  plus  compliqués,  mais  tout 
progrès  exige  un  perfectionnement  préalable  des  i?itérieurs  des 
métiers.  Les  barres  se  multiplient,  sans  que  le  fossé  s'élargisse  : 
on  les  fait  longues  de  8  à  9  mètres,  épaisses  de  1/8  à  1/12  de  mil- 
limètre !  On  amincit  les  chariots  et  les  bobines  pour  en  pouvoir 
faire  travailler  un  plus  grand  nombre  sur  la  même  hauteur  de 
dentelle,  et  obtenir  ainsi  une  maille  plus  fine.  Le  guage  du 
métier  est  le  nombre  des  chariots  qui  concourent  à  l'exécution 
d'une  bande  de  un  demi-pouce  anglais  delarge^.  Les  métiers 
actuels  ont  de  8  à  18  points  de  guage.  —  Leur  largeur  utile  dé- 
passe 4  mètres.  Ils  possèdent  souvent  plus  de  250  barres,  et  plus 
de  30.000  fils  se  meuvent  parfois  à  chaque  motion. 

1.  Le  demi-pouce  anglais  vaut  0"',0127r>.  —  Le  inélier  de  lar;^eur  étalon,  du  tarif, 
mesure  144  pouces,  soit  3"',672.  Si  le  guage  est  de  18  points,  le  nombre  total  des 
chariots  est  donc  de  1  4'i  x  2  X  18  :=  5. 841. 


QUESTIONS   DU    JOUR. 


III.    —  LES  OUVRIERS. 


1.  Nature  du  travail.  —  Pour  conduire  une  «  mécanique  » 
aussi  délicate,  il  faut  à  l'ouvrier  tulliste  un  coup  d'oeil  sûr,  une 
attention  toujours  en  éveil,  et  une  certaine  science  de  la  den- 
telle. 

Debout  sur  la  passerelle  qui  longe  le  métier,  la  main  à  portée 
du  volant  d'embrayage,  il  regarde  le  tissu  se  former  sous  ses 
yeux.  Dès  qu'un  défaut  se  manifeste,  il  arrête  le  métier  et 
recherche  la  cause  du  mai.  Tantôt,  ce  n'est  qu'un  fil  cassé  :  il 
le  rattache  d'un  nœud  prestement  fait;  tantôt,  c'est  une  bobine 
trop  serrée  dans  son  chariot  et  qui  tend  trop  fortement  son  fil  de 
trame  —  ou  bien  encore  un  rouleau  de  chaîne,  dont  le  frein  s'est 
relâché  :  la  maille  ne  vient  régulière  que  si  les  tensions  de  tous 
les  fils  restent  parfaitement  réglées.  —  Parfois,  l'origine  du 
défaut  est  malaisée  à  découvrir  :  il  faut  consulter  pancarte  et 
barème  pour  vérifier  le  montage  des  fils  et  les  mouvements  des 
barres.  Peut-être  les  fins  points  de  l'atelier,  les  meilleurs  ou- 
vriers devront-ils  venir  à  la  rescousse  :  on  tiendra  conseil,  on 
fera  jouer  avec  méthode  tous  ces  organes  si  délicats  :  les  expé- 
riences variées  finiront  par  mettre  en  évidence  le  point  malade. 
S'il  faut  réajuster  une  pièce,  on  appellera  un  mécanicien  spécia- 
liste, caria  machine  est  trop  sensible  pour  qu'on  en  puisse  con- 
fier la  réparation  à  l'ouvrier  qui  la  conduit. 

En  somme,  la  besogne  du  tulliste,  toute  d'attention  et  de  sur- 
veillance^ n'exige  aucune  dépense  de  force  musculaire.  Elle  ne 
serait  pas  fatigante  sans  le  bruit  assourdissant  qui  emplit  l'ate- 
lier. M.  Hénonne  conte-t-il  pas'  que,  dans  les  premiers  temps  où 
les  moteurs  à  vapeur  avaient  remplacé  les  anciens  ouvriers 
tourneurs,  un  tulliste  oublia  d'arrêter  son  métier,  un  soir  qu'on 
ne  doublait  pas.  Il  fut  fort  étonné  de  trouver  la  machine  qui 
battait  encore  le  lendemain  matin,  et  qui  avait  fait  dans  sa  nuit 
sept  racks  sans  casser  un  fil  !.. . 

1.  n.  Hénon,  L'industrie  des  tulles  et  dentelles  mécaniques  dans  le  départe- 
ment du  Pas-de-Calais.  —  Calais,  typographie  des  Orphelins. 


OUVRIERS    ET    PATRONS   TULLISTES    DE    CALAIS.  9 

2.  Durée  du  travail.  —  Quand  on  tourne  en  plein,  les  métiers 
vont  nuit  et  jour  et  sont  doublés  :  il  y  a  par  machine  une  équipe 
de  deux  ouvriers,  qui  alternent,  et  font  chacun  deux  quarts.  Ce 
système,  incommode  à  bien  des  égards,  est  préféré  par  les  tul- 
listes,  parce  que  leur  vue  se  fatiguerait  outre  mesure  d'un 
travail  ininterrompu  de  plus  de  cin(j  ou  six  heures. 

Autrefois  le  moteur  tournait  sans  arrêt  toute  la  semaine  et 
les  quarts  se  succédaient  sans  relâche.  Depuis  la  grève  de  1900, 
survenue  au  moment  de  l'application  de  la  loi  Millerand-Gol- 
liard^,  les  ouvriers  ne  font  plus  que  dix  heures.  —  Le  pre- 
mier quart  commence  à  \  heures  du  matin;  le  dernier  finit  à 
minuit.  De  minuit  à  4  heures,  tout  le  monde  peut  dormir  à  Saint- 
Pierre,  elles  moteurs  sont  arrêtés.  C'est  à  8  heures  du  matin,  à 
1  heure  et  à  7  heures  du  soir,  que  les  partenaires  viennent  se 
remplacer  :  le  choix  de  ces  heures  permet  à  tous  de  prendre 
leurs  repas  en  famille.  La  solution  de  1900  constitue  ainsi  un 
réel  progrès. 

3.  Le  salaire.  —  L'équipe  est  payée  aux  pièces  :  le  Tarif 
indique,  pour  chaque  nature  de  travail,  quel  salaire  est  dû  par 
rack,  ou  série  de  1.920  motions.  Un  compteur  mécanique,  qui 
porte  aussi  le  nom  de  rack,  totalise  les  coups  battus  par  le  mé- 
tier; une  simple  lecture,  à  la  fin  de  la  semaine,  permet  de 
calculer  le  salaire  de  l'équipe,  que  les  deux  partenaires  se  parta- 
gent également,  à  moins  que  l'un  d'eux  ne  soit  le  moyenneur, 
l'apprenti  de    l'autre. 

Le  prix  au  rack  varie  avec  le  genre  de  la  dentelle,  et  la 
nature  de  la  matière  première  :  lin,  coton,  soie,  laine,  ou  fil  de 
métal  précieux.  Il  est  fonction,  pour  chaque  article,  d'un  certain 
nombre  de  facteurs  : 

1"  La /«r^e?/;*  du  métier  ; 

2°  Le  rendement  qui  est  la  longueur  de  dentelle  obtenue 
par  rack  de  1.920  motions; 

3"  Le  nombre  des  barres  à  mettre  enjeu; 

V  La  hauteur  de  la  dentelle  ; 

1.  Les  hommes  et  les  femmes  étaient  employés  dans  les  mOmes  ateliers. 


10  OUESTIOiNS    DU    JOUR. 

5°  Le  guage^  du  métier.  Le  salaire  est  proportionnel  au 
nombre  à^  points  :  c'est  qu'on  ne  peut  confier  qu'à  des  ouvriers 
d'élite,  les  fins  points,  les  métiers  des  guages  élevés. 

Pour  un  même  nombre  de  racks,  un  18  points  recevra  donc 
deux  fois  plus  qu'un  9  points.  Mais  les  salaires  moyens  sont  loin 
de  varier  du  simple  au  double,  suivant  l'habileté  des  ouvriers. 
Les  métiers  fins,  plus  délicats,  battent  moins  vite;  ils  se  dérè- 
glent plus  facilement,  ce  qui  augmente  la  fréquence  des  arrêts. 
Enfin  les  périodes  de  changement,  pendant  lesquelles  l'ouvrier 
prépare  le  travail  du  métier,  et  ne  reçoit  qu'un  faiJde  salaire  à 
la  journée,  ont  une  durée  relative  d'autant  plus  grande  que  le 
guage  est  plus  élevé. 

V.  Préparation.  —  Avant  d'aborder  l'importante  question  des 
changements  dont  l'étude  complétera  l'analyse  du  salaire  de 
l'ouvrier  tulliste,  il  nous  faut  dire  un  mot  de  la  série  des  opéra- 
tions préliminaires. 

Le  fabricant  d'abord  a  fait  choix  d'un  genre  :  c'est  quelque 
ancienne  dentelle  qu'il  s'agit  d'imiter.  Il  arrête  les  diverses 
hauteurs  dans  lesquelles  il  le  montera,  et  demande  une  esquisse 
au  àes^indXenv-esquisseur,  pour  fixer  la  forme  et  l'aspect  à 
obtenir.  Le  dessinateur-me/^e^^r  en  carte  recherche  par  quelles 
passes  et  combinaisons  de  fils  divers  pourra  se  réaliser  le  pro- 
gramme de  dessins  et  d'effets,  tracé  par  l'esquisse.  Celle-ci  est 
reportée  à  grande  échelle  sur  une  carte  divisée,  où  le  dessinateur 
exécute  une  ingénieuse  représentation  graphique  des  mouve- 
ments qu'il  faudra  imposer  aux  fils.  Il  faut  dix  ans  pour  faire  un 
bon  metteur  en  carte,  mais  les  appointements  atteignent  de 
.5.000  à  10.000  francs  par  an. 

Le  pointeur,  apprenti-dessinateur  le  plus  souvent,  traduit 
sur  un  papier  barème  le  travail  de  son  maître  :  il  représente  par 
des  chifï'res  les  positions  de  toutes  les  barres,  aux  motions  suc- 
cessives. Suivant  les  indications  du  barème,  le /J^rcewr  perforera 
les  cartons  qui,  mis  en  chapelet  par  le  laceur,  se  dérouleront 
lentement  sur  les  Jacquards  et  commanderont  les  mouvements 

1.  I^es  Calaisiens  prononcent  ^wcrif/e. 


OUVlilKRS    r.T    l'ATHONS    TILLTSTES    DE    CALAIS.  11 

(les  guide-barres.  C'est  ainsi  que  les  cartons  de  certaines  orgues 
mécaniques  y  commandent  l'émission  des  sons. 

D'un  autre  côté,  les  matières  premières,  après  dévidage,  ont 
été  transportées  sur  les  rouleaux,  par  le  icapeur,  ou  ourdisseur, 
ou  bien  sur  des  tambours,  et  de  là  sur  les  bobines  de  trame, 
par  la  wheelcuse  '.  —  Wapeurs  et  wheelenses  travaillent  tantôt 
aux  pièces  et  tantôt  à  la  journée.  Les  wheeleuses  gagnent  de 
25  à  35  francs,  les  w  apeurs  de  30  à  50  francs  par  semaine.  Les 
femmes,  bien  entendu,  ne  travaillent  point  la  nuit. 

5.  Le  changement.  —  Tout  est  prêt  maintenant  pour  le  mon- 
tage du  nouvel  article.  Le  tulliste  coupe  les  fils  qui  retiennent 
au  métier  la  pièce  terminée  ;  il  démonte  les  rouleaux  et  les 
chariots;  les  bobines  sont  livrées  au  survideui-,  un  gamin,  qui 
fait  passer  sur  des  bobinots  tout  ce  qui  reste  de  la  précieuse 
matière  première.  Les  rouleaux  neufs  sont  alors  mis  en  place, 
et  le  tulliste  passe  un  à  un  dans  les  trous  et  les  barres  conve- 
nables, les  20.000  ou  30.000  fils  qui  vont  travailler  :  il  a  sous 
les  yeux,  pendant  ce  travail  de  longue  patience,  le  barème,  et  la 
pancarte,  qui  est  un  agrandissement  de  la  carte.  — Les  bobines 
emplies  par  la  wheeleuse,  sont  pressées  à  chaud,  pour  unifor- 
miser leur  épaisseur,  puis  insérées  dans  leurs  chariots.  La  trame 
une  fois  montée,  il  n'y  a  plus  qu'à  placer  le  chapelet  de  cartons 
sur  le  Jacquard,   et  la  machine  sera  parée  pour  le  démarrage. 

Le  dessin  sorti,  il  faut  corriger.  Telle  esquisse  qui  promettait 
un  joli  travail,  ne  donne  une  dentelle  passable  qu'après  de  pa- 
tients essais  dans  chacun  desquels  on  modifie  la  mise  en  carte 
et  le  perçage.  La  soie  donne  peu  de  mécomptes,  mais  avec  le 
coton,  on  est  beaucoup  moins  certain  d'obtenir  les  effets  attendus. 

Quand  la  correction  est  un  peu  importante,  le  tulliste  chôme, 
jusqu'à  la  mise  au  point  du  dessin  et  des  cartons.  Pendant  les 
changements,  qui  demandent  souvent  trois  semaines  à  une 
équipe  de  deux  ouvriers,  ceux-ci  reçoivent  \  francs  par  jour. 
Mais  une  fois  le  métier  en  marche,  le  salaire  au  rack  leur  donne 
les  énormes  semaines  de  80,  100  et  200  francs,  suivant  les  ar- 

1.  Wapeur  vient  de  l'anglais  wor/jer (ourdisseur);  wiieeleuse,  de  wMel  (roue;. 


12  QUESTIONS    DU    JOUR. 

ticles,  qui  valent  à  Saint-Pierre  la  renommée  d'une  ville  où  l'ar- 
gent se  gagne  facilement. 

C'est  pourtant  dans  la  période  de  changement  que  le  tulliste 
doit  se  donner  le  plus  de  mal.  N'est-il  point  paradoxal  de  le 
payer  aux  pièces,  et  à  un  taux  très  élevé,  au  moment  où  il  n'a 
qu'à  surveiller  sa  machine,  et  de  ne  lui  accorder  qu'un  mo- 
dique salaire  à  la  journée,  dans  le  temps  où  on  lui  demande  le 
plus  d'activité  et  le  plus  d'attention? 

Un  système  de  salaires  aussi  singulier  doit  se  justifier  par 
quelque  sujétion  particulière  de  l'industrie  du  tulle! 

Il  est  bien  rare  en  effet  que  le  fabricant  soit  certain  à  l'avance 
du  produit  d'un  article  qu'il  fait  monter.  Il  ne  peut  prévoir  la 
durée  des  essais  et  des  corrections;  et,  après  la  sortie  du  dessin 
définitif,  il  devra  encore  trouver  acheteurs  sur  ses  échantillons. 
Si  l'article  se  vend  bien,  on  en  exécutera  de  nombreuses  pièces, 
et  les  racks  s'ajouteront  aux  racks  pendant  des  semaines  et  des 
mois.  Mais  il  n'en  est  pas  toujours  ainsi,  surtout  dans  les  moments 
de  crise,  où  les  articles  proposés  ne  trouvent  preneur  qu'à  vil  prix. 

Le  patron  ignore  donc  le  nombre  des  journées  productives 
qui  suivront  la  période  improductive  de  préparation  du  métier. 
Aussi  réduit-il  au  minimum  le  salaire  de  changement,  quitte  à 
indemniser  l'ouvrier  du  surcroit  de  travail  fourni,  au  moment 
où  la  machine  fera  les  racks  rémunérateurs. 

Ce  mode  de  rétribution,  très  rationnel,  puisqu'il  diminue  l'im- 
portance relative  des  sommes  absorbées  par  les  essais,  présente 
encore  l'avantage  de  rendre  l'ouvrier  solidaire  du  fabricant. 
Tous  deux  sont  intéressés  à  réduire  la  durée  des  changements, 
et  à  augmenter  ainsi  le  rendement  du  matériel.  N'y  a-t-il  pas  là 
comme  une  sorte  de  participation  de  l'ouvrier  aux  risques  et 
aux  bénéfices  de  l'entreprise  ? 

Le  patron  peut  dès  lors  se  borner  à  faire  la  réception  du  tra- 
vail :  les  menus  défauts  de  la  dentelle  seront  réparés  aux  frais 
de  l'équipe,  les  pièces  manquées  seront  laissées  pour  compte 
aux  ouvriers  *. 

1.  Les  ouvriers  vendent  aisément  ces  pièces  manquées  à  certains  négociants  de  la 
place. 


OUVRIERS    ET    PATRONS    TIMJ.ISTES    HE    CALAIS.  13 

Pendant  toute  la  fabrication,  c'est  le  rack  qui  surveille,  et 
sanctionne  de  son  arrêt  Tinassiduité  ou  la  nég-ligence  du  tulliste  ; 
c'est  encore  par  le  rack  que  chacun  contrôle  le  travail  de  son 
partenaire. 

Les  ouvriers  jouissent  donc,  vis-à-vis  du  patron,  de  la  plus 
grande  indépendance;  ils  vont  et  viennent  à  leur  gré,  et  peu- 
vent converser  entre  eux,  tout  en  suivant  le  travail  de  leurs 
tnétiers.  Le  fabricant  n'intervient  jamais  dans  le:  choix  des  par- 
tenaires, ni  dans  le  partage  du  salaire,  qui  se  fait  au  cabaret, 
le  samedi  soir. 

Cette  indépendance  fait  du  tulliste  un  ouvrier  fier,  qui  ne 
supporte  ni  les  observations  injustes,  ni  les  mots  blessants.  Le 
sentiment  des  distances  peut  d'ailleurs  difficilement  exister  entre 
ces  patrons,  souvent  parvenus  de  la  veille,  et  ces  ouvriers  dont 
beaucoup  sont  propriétaires  et  pourraient  être  patrons  demain. 

Ce  système  de  salaires,  commode  pour  l'industriel,  favorable  à 
l'indépendance  de  l'ouvrier,  apporte  dans  Yéconomie  ménagère 
de  graves  perturbations.  Pendant  des  mois  le  tulliste  gagne  au 
moins  80  francs  par  semaine  :  l'article  épuisé,  le  changement 
arrive,  et  réduit  à  25  francs  ce  salaire.  C'est  la  gène,  si  on  n'a 
pas  pris  ses  précautions;  c'est  la  tentation  d'acheter  à  crédit, 
en  escomptant  les  racks  à  venir.  Les  maisons  d'abonnement 
font  à  Calais  des  affaires  d'or  :  la  plus  forte  n'a  pas  moins  de 
6.000  familles  dans  sa  clientèle.  Elle  ne  serait  peut-être  pas  si 
florissante,  si  les  tullistes  recevaient  un  salaire  régulier. 

Le  salaire  moyen  des  ouvriers  est  assez  difficile  à  connaître 
de  façon  précise,  mais  on  admet  généralement  que,  pendant  les 
très  bonnes  années,  il  atteint  80  francs  par  semaine. 

L'industrie  calaisienne  subit  périodiquement  des  crises,  pen- 
dant lesquelles  les  salaires  s'abaissent.  La  durée  relative  des 
changements  s'accroît.  Les  ouvriers  travaillent  beaucoup  et  ga- 
gnent peu.  Puis,  les  commandes  se  raréfiant  davantage,  les 
équipes  sont  dédoublées  :  et  les  ouvriers,  taxés,  ne  doivent  plus 
produire  au  delà  d'un  salaire  prévu  :  50,  25  francs,  et  parfois 
moins  encore.  Les  petits  fabricants  sont  même  obligés  de  con- 
gédier leur  personnel ,  en  ne  conservant  qu'un  ouvrier  qui  en- 


iï  QUESTIONS   DU    JOUR. 

tretiendra  le  maiériel.  —  Et  ces  semaines,  oi)  on  fait  blanc ^  sont 
la  misère  pour  les  imprévoyants  et  la  gène  pour  le  plus  grand 
nombre. 

Malgré  ces  années  mauvaises,  le  taux  moi/en  des  salaires  de- 
meure assez  élevé  :  cela  tient  sans  doute  à  leur  instabilité,  et 
aussi,  pour  une  bonne  part,  au  voisinage  de  Nottingham;  une 
forte  organisation  syndicale  a  permis  aux  tullistes  calaisiens 
d'obtenir  le  tarif  élevé  de  leurs  camarades  anglais. 

G.  L'apprentissage.  — Le  métier  exige,  nous  l'avons  montré, 
lîeaucoup  d'intelligence,  une  grande  puissance  d'attention  et 
de  la  dextérité.  Mais  il  n'est  pas  bien  long  à  apprendre  à  qui- 
conque a  «  de  ridée  ».  Les  gamins  de  l'atelier  regardent  faire  les 
ouvriers  :  à  seize  ou  dix-sept  ans,  ils  pourront  devenir  moyen- 
neiirs  et  entrer  en  équipe  avec  un  maître.  Un  an  ou  deux  après, 
ils  seront  ouvriers. 

Depuis  plusieurs  années,  une  école  professionnelle,  subvention- 
née par  un  grand  nombre  de  fabricants,  forme  en  dix-huit  mois 
de  bons  tullistes,  et  prépare  en  trois  ans  les  meilleurs  de  ses  élèves 
à  la  profession  de  dessinateur.  M.  l'abbé  Picdfort,  qui  est  mem- 
bre de  la  Société  de  Science  sociale,  dirige  cet  Institut  indus- 
triel calaisien.  Il  y  enseigne  les  sciences  appliquées,  et  une 
technique  très  complète  du  tulle,  qu'il  a  constituée  de  toutes 
pièces.  Quelques  heures  chaque  jour  sont  consacrées  aux  tra- 
vaux pratiques,  sur  les  métiers  que  possède  l'établissement. 

L'Institut  n'a  aucun  caractère  confessionnel. 

7.  Le  finissage.  Après  sa  sortie  du  métier,  la  dentelle  écrite 
subit  encore  de  multiples  opérations. 

La  teinture,  le  blanchiment  et  l'apprêt  se  font  en  général 
dans  des  usines  spéciales. 

Le  raccommodage,  l'effilage  et  le  découpage,  la  confec- 
tion, le  visitage,  le  pliage,  l'échantillonnage,  sont  exécutés 
tantôt  chez  le  fabricant,  et  tantôt  à  l'extérieur,  à  domicile  le 
plus  souvent.  Ces  travaux  à  la  main  sont  confiés  à  des  femmes , 
des  entrepreneurs  distribuent  la  besogne  :  le  sweating-system 
est  la  loi,  et  les  salaires  sont  avilis. 

Toutes  les  femmes  de  Saint-Pierre,  à  part  les  dévideuses  et 


OUVRIERS    r.T    PATRONS    TUIXISTICS    1>!':    CALAIS.  15 

les  wheeleuses  dont  le  travail  est  difficile  et  bien  rémunéré, 
restent  à  la  maison  pour  faire  le  ménage,  tout  en  s'occiipant 
au  finissage  du  tulle.  Beaucoup  qui,  jeunes  filles,  ont  été  «  eu 
fabrique  »  sont  des  ménagères  peu  expertes. 


IV.   MODE    I)  EXISTENCE    DES  OUVRIERS. 

Quand  les  métiers  tournent  en  plein,  les  semaines  de  la  famille 
ouvrière  sont  comparables  aux  mois  de  bien  des  fonctionnaires  ! 

Certains  ouvriers  éconoines  continuent  de  vivre  modeste- 
ment comme  ils  faisaient  aux  temps  plus  durs  :  ils  constituent 
une  épargne  qui  les  fera  en  peu  d'années  propriétaires,  ren- 
tiers, ou  patrons. 

Dans  d'autres  ménages  régnent  l'imprévoyance  et  l'insou- 
ciance :  on  règle  sa  vie  sur  le  salaire  maximum,  et  l'on  est  fort 
dépourvu  quand  vient  la  crise. 

Mais,  la  plupart  du  temps,  les  tullistes  vivent  très  largement 
aux  époques  de  prospérité,  en  épargnant  tout  juste  de  quoi 
subsister  au  prochain  chômage.  Rien  n'est  trop  cher  pour  eux  : 
leurs  femmes  disputent  aux  «  fabricantes  »  les  volailles  et  les 
viandes  de  choix  du  marché. 

La  toilette  est  un  des  chapitres  les  plus  chargés  du  budget 
des  dépenses.  Les  hommes  vont  à  l'atelier  en  vêtements  de 
drap  et  chapeau  de  feutre.  On  ne  suit  les  convois  qu'en  redin- 
gote! —  C'est  naturellement  chez  les  jeunes  filles  que  le  luxe 
de  la  toilette  est  poussé  le  plus  loin  :  elles  portent  chapeau, 
voilette,  gants  et  bijoux,  pour  se  rendre  au  travail.  Elles  s'ha- 
billent avec  goût,  leur  démarche  est  élégante  :  elles  n'ont  pas 
moins  d'allure  que  les  midinettes  de  la  capitale. 

Ce  souci  de  décence,  de  «  respectability  »,  qui  donne  à  la 
ville  comme  un  air  de  fête,  môme  au  plus  fort  des  crises,  ne  se 
rencontre  pas  chez  tous  les  ouvriers  à  hauts  salaires  de  notre 
pays.  Il  marque  chez  les  tullistes  une  dignité  plus  grande,  un 
goût  mieux  formé,  qui  résultent  sans  doute  de  la  nature  de 
leur  travail. 


IG  QUESTIONS    DU    JOUR. 

Les  récréations  absorbent  aussi  une  forte  partie  des  ressources 
(les  Saint-Pierrois.  Les  hommes  les  moins  prodigues  gardent 
5  francs  par  semaine  pour  leur  argent  de  poche.  En  temps  de 
crise,  ils  vont  à  la  pêche,  mais  ils  prennent  permis  de  chasse 
quand  Tannée  est  bonne.  Les  longs  voyages  sont  fort  en  hon- 
neur. Les  dimanches  d'été,  on  dépense  en  excursions  et  en  pi- 
que-niques le  plus  clair  de  la  paye  de  la  veille. 

A  mener  un  tel  train,  on  vient  facilement  à  bout  des  salaires 
les  plus  élevés,  surtout  quand  on  pratique  le  déplorable  sys- 
tème des  achats  à  l" abonnement .  Ceux  qui  s'enrichissent  à  Ca- 
lais, ce  sont  les  commerçants  détaillants,  étrangers  à  la  ville 
pour  la  plupart  :  ils  réalisent  de  gros  bénéfices  parmi  cette 
population  qui  dépense  sans  compter. 


V.   LA  FABRIQUE. 

Le  machinisme,  à  Calais,  n'a  pas  engendré  la  grande  indus- 
trie patronale.  D'après  une  statistique  récente,  le  matériel  de  la 
fabrique  se  répartit  ainsi  : 

1)  Fabricants  foiisscurs. 

1  grande  usine  patronale  :  environ. .  00  métiers. 

10  usines  particulières,  groupant. ...         166  métiers. 

360  petits  fabricants  finisseurs  groupant,     i. 000  métiers. 

Total  :  371  finisseurs 2.226  métiers. 

2)  Fabricants  façonniers. 

19S  petits  fabricants  façonniers  :  pour.      418  métiers. 

Total  général  :  a69  fabricants  pour 2.644  métiers. 

Le  régime  dominant  est  donc  celui  des  -ateliers  modestes^,  à 
personnel  restreint,  et  il  en  est  ainsi  depuis  l'origine  de  la  fabri- 
que calaisienne.  Cela  tient  sans  doute  à  la  difficulté  du  travail 
de  direction.,  très  grande  au  delà  de  8  à  10  métiers,  dans 
cette  industrie  soumise  à  tous  les  caprices  de  la  mode  et  dont 

1.  Un  grand  nombre  de  ces  ateliers  doivent  cependant  être  rangés,  d'après  la  No- 
menclature d'Henri  de  Tourville,  sous  la  rubrique  «  grand  atelier  ».  parce  que  les 
patrons  n'y  travaillent  pas  de  leurs  mains. 


OLVHIKHS    i;r    l'ATHONS    TILI.ISÏHS    I)K    CALAIS.  17 

les  produits  ne  valent  souvent  que  par  leur  fini  et  leur  origi- 
nalité. La  fabrication  ne  se  lait  d'ailleurs  jamais  par  grandes 
masses,  si  ce  n'est  dans  les  articles  tout  à  lait  ordinaires.  H 
faut  ne  faire  «  racker  "  qu'à  coup  sûr,  car  les  stocks  ont  bientôt 
fait  d'immobiliser  un  capital  considérable.  Les  coûteux  essais 
qui  précèdent  la   fabrication,  sont  à  suivre  de  fort  près. 

D'autre  part,  le  matériel,  qui  coûte  fort  cher,  puisqu'un 
bon  Leavers  vaut  jusqu'à  30.000  francs,  doit  être  fréquemment 
remis  au  point  :  tout  changement  dans  le  goût  du  public  exige 
en  efïet  l'accommodation  des  intérieurs  des  métiers,  un  môme 
montage  ne  pouvant  donner  qu'uni  nombre  restreint  d'articles. 
Pour  s'agrandir,  le  fabricant  emploiera  les  bénéfices  des  bonnes 
années,  non  pas  à  augmenter  le  nombre  de  ses  métiers,  mais 
à  échanger  son  matériel  démodé  contre  des  machines  plus 
larges  et  plus  rapides,  et  mieux  appropriées  aux  exigences 
nouvelles    de   la  consommation. 

Les  vieux  métiers,  vendus  à  perte,  sont  parfois  transportés 
dans  des  places  concurrentes  :  Caudry,  Lyon,  Varsovie,  Barce- 
lone, qui  ne  prétendent  pas  lutter  avec  Calais  pour  la  haute 
nouveauté. 

Mais  le  plus  souvent,  ce  sont  des  Saint-Pierrois,  saisis  de  la 
fièvre  du  tulle  qui  les  lachètent  pour  les  monter  à  des  articles 
ordinaires.  Dessinateurs  et  comptables,  ouvriers  économes,  et 
petits  commerçants,  tous  ceux  qui  possèdent  quelque  épargne 
veulent  se  lancer  dans  cette  industrie  de  luxe,  dont  ils  oublient 
les  risques.  Chaque  époque  de  prospérité  voit  ainsi  s'accroitre 
l'éparpillement  de  la  fabrique.  Puis,  la  crise  vient,  et  les  impru- 
dences se  paient  par  la  faillite  et  la  ruine.  L'industrie  se  con- 
centre à  nouveau,  et  le  nombre  moyen  des  métiers  par  atelier 
retrouve  une  sorte  de  valeur  d'équilibre. 

Le  régime  du  petit  atelier  est  tellement  stable  à  Calais,  que  la 
substitution  des  moteurs  à  vapeur  aux  anciens  ouvriers  ^oz<;vie^<r5 
ne  l'a  pas  entamé.  —  Les  vastes  usines  qui  se  sont  fondées, 
sont  des  usines  de  rapport.  Elles  sont  divisées,  par  des  cloisons 
de  bois,  en  un  grand  nombre  de  petits  ateliers,  dont  chacun 
contient  autant  de  places  que  le  locataire  possède  de  métiers. 


18  QUESTIONS   DU    JOUR. 

La  place  se  paie  de  500  à  1.000  francs  l'an,  selon  la  prospérité 
de  l'industrie.  Elle  donne  droit  à  la  force  motrice  et  au  chauf- 
fage à  vapeur.  L'éclairage,  électrique,  se  paie  à  part.  Les  usi- 
niers loueurs  de  force  motrice  sont  en  général  eux-mêmes  fabri- 
cants. Ils  réservent  à  leurs  métiers  une  partie  de  l'usine. 

Depuis  quelques  années,  l'emploi  de  moteurs  à  gaz,  écono- 
miques aux  faibles  puissances  (on  compte  1/4  cheval  par  métier) 
diminué  l'avantage  qu'avaient  les  petits  industriels  à  se  grou- 
per autour  du  moteur  mécanique. 

Le  taux  élevé  des  appointements  et  des  salaires,  d'une  part, 
et,  d'autre  part,  l'existence  des  usines  collectives,  la  mise  en 
vente  assez  fréquente  de  matériel  d'occasion,  l'organisation 
d'entreprises  à  façon  pour  les  multiples  travaux  accessoires, 
tout  cela  rend  facile  aux  employés  et  aux  ouvriers  sérieux 
Vaccession  à  la  'propriété  du  métier,  et  au  patronat.  Les  bour- 
geois de  Calais  et  les  banques  font  volontiers  des  avances  aux 
laborieux  et  aux  habiles  qui  ont  su  économiser  une  partie  du 
capital  nécessaire.  Il  y  a  même  depuis  quelque  temps  des 
constructeurs  anglais  qui  vendent  à  tempérament  de  bons 
métiers,  à  quiconque  peut  faire  un  premier  versement  de  plu- 
sieurs milliers  de  francs. 

Les  fabricants  nouveaux ,  qui  veulent  s'épargner  les  soucis 
et  les  aléas  de  la  vente,  se  font  façonniers.  Ils  engagent  le  tra- 
vail de  leurs  métiers  à  des  fabricants  finisseurs  déjà  lancés,  ou 
bien  encore  à  certaines  maisons  qui  exécutent  par  elles-mêmes 
toutes  les  besognes  accessoires,  mais  ne  possèdent  pas  de  métiers. 
Avec  le  fil  en  écheveaux,  ils  en  reçoivent  tout  préparés  les  des-  . 
sins  et  les  cartons  ;  ils  livrent  la  dentelle  écrue  au  sortir  du 
métier.  Ils  touchent,  le  samedi  matin,  le  prix  de  façon,  géné- 
ralement calculé  au  double  prix  du  rack  du  tarif  ouvrier,  avec 
un  supplément  de  0  fr.  2.5  ou  0  fr.  30  par  rack,  pour  les  frais 
de  dévidage,  wheelage  et  ourdissage.  Le  samedi  soir,  ils  don- 
nent la  paye  à  leurs  équipes. 

Sans  autre  capital  engagé  que  son  matériel,  sans  autres 
frais  que  la  location  de  la  place  et  les  salaires  de  changement, 
le   façonnier  gagne   pour  chaque  rack    la  même  somme  que 


OUVRIERS    ET    l'AT[K)NS    TULLISTES    DE    CALAIS.  19 

l'équipe  des  deux  ouvriers.  Le  travail  de  direction  étant  insigni- 
liant,  il  peut  entrer  lui-même  dans  IVquipe,  ou  bien  surveiller, 
en  qualité  de  contreniaitre,  les  ateliers  voisins  ;  s'il  n'est  pas  de 
la  partie,  il  a,  en  ville,  un  commerce  ou  un  emploi.  Que  plusieurs 
bonnes  années  se  succèdent,  que  ses  métiers  puissent  donner 
sans  modification  trop  onéreuse,  des  articles  que  la  mode 
accepte  quelque  temps  encore,  et  notre  façonnier  va  pouvoir 
s'affranchir,  et  devenir  finisseur. 

Mais  alors,  il  se  trouvera  aux  prises  avec  les  difficultés  de  la 
vente,  et  de  l'écoulement  des  produits.  La  plupart  des  petits 
fabricants  ignorent  tout  du  commerce  et  ne  peuvent  que  se  jeter 
pieds  et  poings  liés  sous  la  griffe  des  négociants  :  ils  produisent 
d'abord  sans  aucune  retenue,  et  puis  vendent  à  n'importe  quel 
prix  si  les  affaires  sont  peu  actives.  Rien  ne  limite  les  rabais 
qu'ils  consentent,  puisqu'ils  sont  souvent  incapables  de  calculer 
leurs  prix  de  revient  '. 

Ils  font  en  outre  aux  bonnes  maisons  une  co/icmrence  stupide 
et  parfois  peu  loyale.  Dès  qu'une  création  semble  prendre  à  la 
vente,  ou  se  procure  par  tous  les  moyens  des  bouts  d'échantil- 
lons; on  imite,  on  coirie  même,  au  risque  de  tomber  sous  le 
coup  des  lois  qui  protègent  la  propriété  industrielle;  on  fa- 
brique au  plus  vite  des  articles  similaires,  en  y  employant  des 
matières  moins  fines,  pour  pouvoir  vendre  meilleur  marché; 
et  telle  nouveauté  qui  aurait  procuré  de  jolis  bénéfices  à  bien 
des  fabricants,  si  la  production  et  la  vente  en  avaient  été  régle- 
mentées, se  trouve  en  quelques  semaines  vulgarisée  sur  la 
place,  et  tout  à  fait  dépréciée. 

La  surproduction  chaotique,  et  l'anarchie  commerciale^  telles 
sont  à  Calais  les  conséquences  économiques  de  la  trop  facile 
accession  au  patronat. 

VI.    —  LES    CiUSKS. 

Les  crises  reviennent  périodiquement  à  Calais,  à  peu  près 
tous  les  dix  ans;  elles  suivent  de  très  près  les  années  de  grande 

1.  Cf.  II.  Hénon,  Loc.  cil. 


20  O LESTIONS    DU    JOUR. 

prospérité,  et  sont  d'autant  plus  intenses  que  les  affaires  ont 
été  plus  actives  pendant  le  plein. 

Quand  la  demande  de  dentelle  abonde  et  fait  hausser  les  cours, 
la  fabrique  multiplie  ses  moyens  de  production.  On  marche 
jour  et  nuit,  on  installe  de  nouveaux  métiers,  on  embauche  et 
on  dégrossit  en  quelques  mois  tous  les  ouvriers  que  l'on  peut 
trouver.  La  plupart  des  patrons  augmentent  follement  leur  train 
de  vie,  elle  surplus  des  bénéfices  est  employé  à  accroître  encore 
la  puissance  du  matériel. 

Mais  la  production  finit  par  prendre  de  l'avance  sur  la  con- 
sommation :  des  stocks  se  forment  ;  on  s'en  débarrasse  par  des 
soldes^  et  les  cours  s'avilissent.  Aussitôt  c'est  la  panique,  parmi 
les  fabricants  :  on  cherche  à  retenir  par  tous  les  moyens  les 
bonnes  grâces  des  acheteurs,  on  subit  volontiers  les  pires  exi- 
gences des  négociants-commissionnaires ^  Les  bonnes  maisons 
redoublent  d'ardeur  dans  la  création  des  nouveautés  :  elles 
dépensent  beaucoup  en  essais  et  en  changements.  Mais  la  cojyie 
fait  fureur,  et  les  prix  de  vente  continuent  de  s'abaisser. 

Le  chômage  s'impose  enfin  :  l'anarchie  de  la  place  a  décou- 
ragé les  acheteurs  :  les  cours  sont  tellement  instables  qu'on 
n'ose  plus  faire  de  grosses  commandes.  —  C'est  la  faillite  pour 
beaucoup  de  petits  fabricants,  qui  ne  gagnent  plus  de  quoi 
payer  le  loyer  de  leur  place  :  les  métiers  vendus  à  tempérament 
sont  repris  aux  malheureux  qui  ne  peuvent  verser  les  lourdes 
mensualités.  C'est  la  gêne  pour  les  gros  industriels,  car  le  crédit 
se  resserre.  Chaque  crise  amène  avec  elle  un  triste  cortège  de 
ruines,  de  misères,  de  suicides. 

Peu  à  peu  cependant,  la  situation  se  liquide  :  la  reprise  s'an- 
nonce, partielle  d'abord  et  localisée  dans  certains  articles. 
Heureux  les  fabricants  qui  possèdent  justement  des  métiers 
appropriés  aux  genres  en  faveur!  —  Le  calme  revient,  et  le 
marché  reprend  pour  quelques  années  une  activité  normale. 

Que  la  marche  des  affaires  vienne  à  s'accentuer,  la  roue 
continuera  de  tourner  :  les  mêmes  phénomènes  de  «  plein  », 

1    Le*  ventes  se  font  en  gros,  à  des  maisons  d'achat,  pour  l'intérieur,  ou  aux  aclie- 
leurs  étrangers,  par  l'intermédiaire  de  négociants-commissionnaires. 


OlVr^IEHS    ET    PATHONS    Tl'LLlSTKS    01',    CALAIS.  21 

crise  et  reprise  se  reproduiront  dans  le  mémo  ordre,  et  sensi- 
blement dans  le  même  temps. 

La  constance  de  la  période  de  ces  phénomènes  économiques 
semble  bien  marquer  qu'ils  sont  dus  principalement  à  des  cau- 
ses intérieures  à  la  fabrique,  à  Taccession  trop  aisée  à  la  pro- 
priété du  métier,  à  la  production  anarchique  qui  en  résulte.  Car 
les  faits  extérieurs  qui  influent  sur  la  marche  des  atlaires  ne 
sont  pas  périodiques,  ou  bien  ont  des  périodes  très  différentes. 
C'est  surtout  sur  l'amplitude  des  oscillations,  et  non  sur  leur 
durée  moyenne,  qu'agiront  la  concurrence  des  autres  places, 
les  crises  commerciales  ou  financières  des  pays  clients  et  la 
mode  enfin,  qui  est  un  facteur  essentiel  puisqu'elle  règle  la 
consommation  de  la  dentelle. 

«  La  dentelle,  accessoire  de  la  toilette,  est  asservie  à  la mof/e, 
tout  comme  les  femmes  pour  qui  la  mode  fut  inventée'  »;  et 
la  mode  est  une  terrible  maîtresse,  aux  caprices  soudains  et 
impérieux.  C'est  le  succès  des  blondes  de  soie  qui  donna,  vers 
1850,  l'essor  définitif  à  la  fabrique  calaisienne.  En  1900,  on 
proscrit  des  robes  et  des  chapeaux,  les  Valenciennes  et  les 
Malines.  Aujourd'hui  que  le  costume  tailleur  triomphe,  que  les 
(^  dessous  »  se  réduisent  de  plus  en  plus,  il  est  heureux  pour 
Calais  que  son  commerce  d'exportation  soit  considérable,  et 
que  les  modes  des  lointains  pays  soient  de  quelques  années  en 
retard  sur  celles  de  Paris. 

vil-    LES   SVNDICATS. 

L'âpre  concurrence  que  se  font  les  patrons  calaisiens  aurait 
infailliblement  amené  l'avilissement  des  salaires  de  leurs  ou- 
vriers, si  ceux-ci  ne  s'étaient  pas  organisés  pour  la  résistance. 
11  faut  lire  dans  l'étude  de  M.  de  Seilhac^,  l'histoire,  féconde 
en   enseignements,  des  syndicats    de  Calais. 

Les  premières  tentatives  en  1851  —  1867—  1883  eurent  des 

1.  Off.  du  Travail  de  Belgique;  Verhaegen,  «  La  dentelle  à  la  main  ». 

2.  Musée  social,  avril  1901,  La  Crève  des  TuUisles  de. Calais,  par  M.  Léon  de 
Seilhac. 


22  QUESTIONS   DU   JOUR. 

résultats  éphémères.  La  loi  de  188i  vint  enfin  :  V Alliance,  syn- 
dicat «  jaune  »,  prospéra,  pendant  que  le  syndicat  «  rouge  », 
y  Union,  se  formait  péniblement,  grâce  aux  ellbrts  de  Salembier. 
L'hiver  de  1887-1888  amena  une  crise  très  dure  :  lamentable 
fut  la  misère  des  ouvriers.  Et  le  syndicat  socialiste  fit  de  rapi- 
des progrès,  bien  que,  seule,  TAlliance  eût  été  associée  par  les 
patrons  à  la  distribution   d'importants  secours. 

L'Association  syndicale  des  fabricants  profita  de  la  crise 
pour  tenter  une  réforme  longtemps  souhaitée  :  l'adoption  par 
tous  les  patrons  d'un  même  tarif  de  salaires  au  rack.  Mais  les 
bases  qu'elle  proposa  aboutissaient  à  une  réduction  des  salaires 
si  manifeste,  que  l'Union  eut  derrière  elle  tout  le  peuple  de 
Saint -Pierre,  quand  elle  protesta  contre  le  «  tarif-pilon  ». 

Aux  mises  à  l'index  de  l'Union,  soixante-dix  fabricants  fé- 
dérés répondirent  par  le  lock-oiit. 

Mais  l'accord  se  fit,  après  quelques  mois  de  lutte,  sur  un  tarif 
de  conciliation,  élaboré  par  une  commission  mixte  patronale  et 
ouvrière.  L'Alliance,  à  cette  époque  «  un  cadavre  »,  n'avait  pas 
été  représentée  dans  le  débat.  Le  «tarif  de  1890  »  fut  accepté, 
pour  ime  année,   par  l'Association  patronale,   et  par  l'Union. 

Au  bout  d'un  an,  les  fabricants  reprirent  leur  liberté.  L'Union 
entreprit  contre  les  ouvriers  «  renégats  »  une  guerre  ;\  ou- 
trance. Cent  cabarets  et  pas  mal  de  boutiques,  fermèrent  leur 
porte  aux  «  moutons  noirs  ».  L'Union  demandait  à  ses  mem- 
bres de  foi'tes  cotisations,  car  elle  se  préparait  à  réclamer  le 
tarif  de  Nottingham  —  un  peu  plus  élevé  que  celui  de  1890  — 
et  la  journée  de  10  heures^  comme  à  Nottingham. 

Profitant  du  manque  d'entente  entre  les  ouvriers  et  les  pa- 
trons, des  commissionnaires  allemands,  nouveaux  venus  dans 
la  place,  osèrent  tenter  X accaparement  de  l'industrie  calai- 
sienne.  Ils  fournissaient  aux  tullistes  des  métiers  à  crédit,  qu'ils 
devaient  rembourser  par  leur  travail,  en  se  faisant  façonniers 
au  compte  de  leurs  commanditaires.  Ceux-ci  leur  donnaient  à 
faire  des  dentelles  copiées  sur  les  échantillons  que  la  fabrique 
présente  à  la  commission,  pour  être  soumis  aux  grands  ache- 
teurs. 500  métiers  sur  1.800  étaient  déjà  aux  mains  des  accapa- 


Ol'VRIKHS    KT    PATRONS   TILLISTKS    DE    CALAIS.  l-i 

rciii's,  quand  un  groupe  de  défense  se  forma  dans  le  sein  de 
l'Association  patronale  et  prononra  la  mise  à  rindex  des  indé- 
licats commissionnaires,  qui  durent  renoncer  à  fabriquer  ou 
faire  fabriquer  pour  leur  propre  compte,  en  concurrence  avec 
leurs  commettants  (ISOG). 

L'Union,  clairvoyante,  avait  secondé  les  efforts  du  groupe  de 
défense  :  les  pourparlers  furent  repris  entre  les  deux  syndicats, 
qui  s'accordèrent  pour  généraliser  l'application  du  tarif  de 
1890.  Soixante-quatorze  maisons  récalcitrantes  furent  mises  à 
l'index,  les  unes  après  les  autres  :  en  dix  mois,  soixante-quatre 
avaient  cédé.  —  L'Union  avait  pu  distribuer  32. 000  francs  en 
indemnités  de  grève.  Elle  gagna  en  1899  un  lot  de  100.000  francs 
au  tirage  d'obligations  du  Crédit  foncier  et  se  crut  alors  assez 
forte  pour  imposer  à  la  fabrique  la  journée  de  8  heures,  et  un 
tarif  majoré  de  20  0/0  pour  compensation.  Mais  la  politique  di- 
visait le  prolétariat  calaisien.  Les  révolutionnaires  guesdistes 
avaient  suivi  M.  Delecluze  dans  un  syndicat  dissident  :  1'  «  Eman- 
cipation ».  M.  Salembier  continuait  à  diriger  l'Union,  plutôt 
réformiste. 

L'Union  fut  seule  à  mener  la  grève.  Les  jaunes  et  les  guesdis- 
des  firent  le  jeu  des  patrons,  et  assurèrent  l'entretien,  le  «  dé- 
rouillage  »  des  métiers.  Ce  fut  un  échec  lamentable,  dont 
l'Union  se  relève  à  peine,  bien  que  les  autres  syndicats  aient 
depuis  disparu. 

Les  misères  de  la  grève  s'oublièrent  bien  vite,  car  une  ère 
d'inouïe  prospérité  s'ouvrait  pour  Calais  :  l'Amérique  demandait 
d'énormes  quantités  de  ces  Valenciennes  de  coton,  dont  la  place 
avait  peu  à  peu  repris  la  fabrication  pour  tirer  bénéfice  de  la 
législation  douanière  de  1892.  Les  exportations  se  développè- 
rent rapidement.  Les  articles  sole,  qui  alimentaient  surtout  le 
marché  intérieur,  furent  abandonnés  à  Caudry. 

Mais  après  un  «  plein  »  de  plusieurs  années,  dans  lesquelles 
le  chiffre  des  affaires  atteignit  de  100  à  120  millions,  le  krach 
américain  amena,  en  1907,  une  crise  qui  dure  encore.  Pour 
relever  la  fabrique,  on  songea  à  monter  de  nouveau  les  den- 
telles de  soie.  La  perfection  de  ses  produits  aurait  sans  peine 


24  OUESTIONS  DU    JOrR. 

fait  retrouver  à  Sainf-Pierre  son  ancienne  clientèle,  si  Caudry 
n'avait  eu  l'avantage  de  payer  le  rack  20  ou  30  %  moins  cher. 
—  Un  accord  fut  tenté  l'an  dernier,  en  vue  d'unifier  les  tarifs 
des  deux  places;  mais  les  patrons  caudrésiens  s'opposèrent  à 
toute  élévation  des  salaires  de  leurs  ouvriers.  [.'Association  syn- 
dicale des  fabricants  de  Calais  prescrivit  alors  à  ses  membres 
d'appliquer  un  nouveau  tarif,  mieux  approprié  aux  articles 
soie,  disait-elle,  et  que  son  comité  avait  élaboré  sans  consulter 
le  syndicat  ouvrier.  —  Devant  les  menaces  de  grève  de  l'Union, 
les  patrons  reculèrent  :  nous  avons  dit  comment,  dans  les  pre- 
mières lignes  de  cette  étude. 

Le  statu  qiio  est  donc  maintenu  :  le  contrat  de  1890  continue 
de  régir  en  princijie  la  quotité  des  salaires.  En  fait,  des  infrac- 
tions se  commettront  fréquemment,  dans  l'ombre,  tant  que  les 
circonstances  n'auront  pas  permis  à  l'Union  de  reprendre  la 
lutte  pour  l'application  loyale  du  tarif  :  on  voit,  à  chaque  crise, 
façonniers  et  petits  fabricants  faire  travailler  au  rabais;  les 
chômeurs  sont  trop  nombreux  déjà,  et  l'Union  ne  peut  réagir, 
contre  cette  stupide  concurrence,  qui  s'exerce  au  détriment  des 
maisons  sérieuses  et  des  ouvriers  fidèles  au  pacte  syndical. 

Le  conflit  reste  ouvert  :  nous  n'aurons  pas  la  prétention  de 
terminer  par  des  pronostics  sur  son  issue  une  étude  aussi  ra- 
pide, aussi  incomplète.  Tout  au  plus  sommes-nous  à  même, 
désormais,  de  suivre  les  débats  et  d'interpréter  les  événements. 

Quoi  qu'il  arrive  cependant,  nous  pouvons  croire  que  l'indus- 
trie calaisienne  continuera  ses  progrès.  Les  crises,  certes,  re- 
viendront :  elles  sont  le  résultat  de  l'anarchie  commerciale  de 
la  place.  L'accession  trop  aisée  à  la  propriété  du  métier,  puis 
au  patronat,  rend  impossible  toute  réglementation  de  la  pro- 
duction et  de  la  vente.  Il  y  a  là  comme  un  vice  de  constitution 
qui  condamne  la  fabrique  à  connaître  tour  à  tour  la  fièvre  et 
la  dépression,  mais  les  cellules  de  ce  grand  corps  mal  orga- 
nisé sont  tellement  actives,  leurs  produits  sont  si  parfaits,  qu'a- 
près ces  crises  de  croissance,  il  se  relève  plus  fort  et  plus  vi- 
vace. 

Paul  Vanuxem. 


L'ORGANISATION   DE   LA  VIE  PRIVEE 


L'ORIENTATION  l'ARTICLLARISTE 

SA  NÉCESSITÉ  ET  SA.  RÉALISATION  PRATIQUE 


«  Ceux  qui  ne  savent  que  faire  comme  tout  le  monde,  sont 
Ijons  à  grossir  la  troupe  en  marche;  il  faut  des  initiateurs, 
des  chefs;  il  faut  des  hommes  résolus  qui  commencent  peti- 
tement, modestement,  mais  avec  une  vue  nette  et  une  in- 
domptable contiance  :  ils  vont  loin,  et  ils  entraînent  et  gui- 
dent les  autres.  » 

(L.  Ollé-Laprune,  Le  Prix  de  la  Vie.  p.  427. 


Un  peu  partout,  mais  plus  particulièrement  dans  les  pays 
communautaires  et  surtout  en  France,  les  gens  qui  pensent  et 
réfléchissent  se  rendent  compte  qu'il  y  a  quelque  chose  de 
faussé  dans  l'organisation  et  le  fonctionnement  de  la  vie  so- 
ciale. Dans  tous  les  groupements  que  constituent  les  hommes 
vivant  en  société,  familles,  ateliers,  associations  profession- 
nelles, cités,  états,  se  manifeste  un  sentiment  indéfinissable 
de  gène  et  de  malaise  qui  est  l'indice  très  certain  d'une  situa- 
tion troublée  et  anormale.  On  a  vite  fait  de  dire  ({ue  cela  n'a 
rien  d'étonnant  —  puisque,  de  l'aveu  de  tous,  nous  sommes  à  une 
période  de  «  crise  »,  à  un  «  tournant  de  l'histoire  »  —  et  que 
les  choses  finiront  par  s'arranger  un  ^owy,  fataviam  invenient. 
Il  serait  sans  doute  préférable  et,  en  tous  cas,  plus  scientifique, 
de  rechercher  les  causes  profondes  de  cette  situation  critique 
et  d'examiner  si  la  volonté  humaine  ne   peut  rien  pour  nous 


26  l'orientation    PARTICULARISTE   ItE    LA   VIE. 

aider  à  sortir  des  conjonctures  difficiles  au  milieu  desquelles 
nous  nous  débattons. 

A  vrai  dire,  Fécole  de  la  Science  sociale  a  multiplié  les  études 
dans  cet  ordre  d'idées  et  ce  n'est  pas  aux  lecteurs  de  cette  revue 
que  nous  avons  à  l'apprendre.  Parles  enquêtes  qu'elle  a  pour- 
suivies, les  monographies  qu'elle  a  dressées  et  les  comparaisons 
qu'elle  a  instituées  entre  les  diverses  sociétés  qu'elle  soumettait 
à  son  examen,  elle  est  parvenue  à  montrer  assez  exactement 
pourquoi  la  prospérité  était  mieux  assurée  ici  que  là,  pourquoi 
tel  groupement  fonctionnait  mieux  dans  ce  pays  que  dans  cet 
autre  où  il  végétait  au  contraire  et  se  mourait  de  langueur. 

Ces  études  comparées  sont  éminemment  suggestives  et  déga- 
gent de  précieux  enseignements.  Sans  vouloir  entrer  dans  de 
longs  détails,  il  suffira,  pour  le  but  que  nous  nous  proposons, 
de  rappeler  que,  d'une  façon  générale,  la  science  constate  que 
les  divers  groupements  de  la  vie  sociale  sont  plus  vivants, 
doués  d'une  énergie,  d'une  efficacité,  d'une  fécondité  plus  in- 
tenses, et,  d'un  mot,  se  montrent  infiniment  plus  prospères 
dans  les  pays  particularistes,  c'est-à-dire  anglo-saxons,  que  dans 
les  pays  communautaires. 

Le  particularisme  apparaît  ainsi,  non  en  vertu  d'une  théorie 
préconçue,  mais  par  le  seul  effet  d'une  observation  bien  con- 
duite, comme  un  état  singulièrement  favorable  à  la  prospérité 
sociale.  De  fait,  aujourd'hui,  lorsqu'ils  veulent  nous  proposer 
des  exemples  à  suivre,  des  modèles  à  imiter,  en  quelque  ordre 
de  sujets  que  ce  soit,  les  écrivains  les  moins  au  courant  des 
travaux  de  la  Science  sociale  ne  manquent  pas  d'emprunter 
leurs  exemples  et  leurs  modèles  à  l'Angleterre  et  aux  États- 
Unis.  11  y  a  même  à  cet  égard  une  sorte  d'engouement  dont 
nous  dénoncerons  les  abus  plus  loin.  Le  fait  n'en  est  pas  moins 
significatif.  Tout  le  monde  sent  confusément  que  les  peuples  à 
traditions  invétérées,  à  procédés  routiniers,  immobilisés  par 
l'amour  exagéré  de  la  vie  en  commun,  le  besoin  d'appuis  exté- 
rieurs, le  prestige  des  fonctions  publiques,  la  terreur  des  nou- 
veautés, ont  partout  aujourd'hui  l'infériorité  sur  ceux  dont 
l'énergie  est  toujours  tendue,  l'initiative  en  éveil,  la  responsa- 


SA    NECESSITK    KT    SA    REALISATION    l'RATIQL'i:.  IL  i 

bilité  prête,  qui  ne  redoutent  ni  le  labeur  des  professions  in- 
dépendantes, ni  le  risque  des  entreprises  hardies,  ni  l'isolement 
du  pionnier,  ni  l'adaptation  aux  nouveautés  salutaires...  car 
c'est  bien  cela  le  particularisme  :  aptitude  à  se  tirer  d'afiaires 
par  soi-même,  à  se  décider,  à  se  conduire  et  à  réussir  sans  le 
conseil  et  l'appui  constamment  sollicités  des  autres  ^ 

Dans  ces  conditions,  l'orientation  vers  le  particularisme  se 
montre  comme  une  nécessité  des  temps  présents.  Qu'on  le 
veuille  ou  qu'on  s'y  refuse,  c'est  une  question  de  vie  ou  de  mort. 
«  Les  temps  sont  solennels,  dit  M"'  Ireland...  Le  monde  est 
dans  les  douleurs  de  l'enfantement  :  nous  assistons  à  la  nais- 
sance d'un  àg-e  nouveau.  Les  traditions  du  passé  s'évanouissent  ; 
de  nouvelles  formes  sociales,  de  nouvelles  institutions  politiques 
se  lèvent.  Il  y  a  une  évolution  dans  les  idées  et  les  sentiments 
des  hommes.  Tout  ce  qui  peut  être  changé  sera  changé  et  rien 
de  ce  qui  était  hier  ne  sera  demain-...  »  Dès  lors,  aujourd'hui 
plus  que  jamais  «  le  monde  a  Ijcsoin  d'hommes  mieux  trempés 
que  les  autres,  d'hommes  qui  voient  plus  loin,  qui  s'élèvent 
plus  haut,  qui  agissent  plus  hardiment  que  les  autres.  Pas  n'est 
besoin  qu'ils  soient  nombreux;  ils  n'ont  jamais  été  nombreux. 
Mais  même  en  petit  nombre,  ils  entraînent  la  foule  et  souvent 
l'humanité 3  ». 

«  Partout  ce  sont  d'intenses  courants,  écrit  de  son  côté  M.  Liard, 
courants  d'idées,  courants  de  science,  courants  de  richesses; 
mise  en  valeur  du  sol,  des  forces  de  la  nature  et  des  forces  de 
l'homme.  Les  âges  classiques,  qui  furent  grands,  mais  d'une 
autre  grandeur,  n'ont  connu  rien  de  pareil.  On  peut  regretter 
que  les  temps  soient  changés,  regretter  aussi  les  vies  doucement 
coulées  au  charme  des  belles  choses.  Ces  vies-là,  bien  peu  les 


1.  «  L'effort  personnel  consiste  à  ne  pas  mettre  à  contribution  l'effort  d'autrui 
|)0ur  ce  qu'on  peut  faire  soi-même...  L'initiative  consiste  à  faire  par  son  propre 
conseil  et  de  son  propre  mouvement  aussi  bien  et  mieux  que  ce  à  quoi  on  pourrait 
être  déterminé  par  le  conseil  et  l'impulsion  d'autrui  »  (H.  de  Tourville,  cité  par 
Cl.  Bouvier,  H.  de  Tourville,  Paris.  Bloud,  p.  G7,  note). 

2.  L'Eglise  et  le  Siècle,  trad.  fr.,  p.  26,  70.  —  Cf.  E.  Demolins,  .1  quoi  tient  la 
supériorité  des  Anglo-Sa.rons,  p.  93-98,  409-410. 

3.  Ms'  Ireland,  op.  cit.,  p.  25. 


■•IH  l'orientation  farticilaiuste  de  i.a  vie. 

connaîtront  maintenant.  Il  faut  agir  sous  peine  de  dépérir;  il 
l'aut  affronter  les  courants,  sous  peine  d'être  laissé  au  rivage, 
comme  une  épave  1,  »  Si  donc  nous  ne  voulons  pas  devenir  de 
tristes  épaves  abandonnées  sur  la  rive,  il  faut  courageusement, 
virilement,  nous  diriger  dans  le  sens  du  particularisme,  et,  par 
conséquent,  tourner  nos  reg-ards  vers  ceux  qui  nous  ont  dépassés 
dans  la  voie  du  progrès,  pour  cherchera  leur  dérober,  sur  les 
points  du  moins  où  nous  ne  les  valons  pas,  le  secret  de  leur 
supériorité.  Les  anciens  Romains  ne  procédaient  pas  autrement  : 
'(  Ce  qui  a  le  plus  contribué,  dit  Montesquieu,  à  rendre  les 
Romains  les  maîtres  du  monde,  c'est  qu'ayant  combattu  succes- 
sivement contre  tous  les  peuples,  ils  ont  toujours  renoncé  à  leurs 
usages  sitôt  qu'ils  en  ont  trouvé  de  meilleurs-,  »  Les  Romains 
n'en  ont  pas  pour  cela  perdu  leur  caractère  national  ni  les 
qualités  propres  à  leur  race  :  il  en  sera  de  même  pour  nous, 
si  nous  savons  nous  y  prendre  avec  adresse  et  prudence. 
Mais  une  première  question  se  pose  : 

1.  Le  nouveau  plan  d  études  de  l'enseignement  secondaire.  Paris,  Cornély, 
p.  19.  —  Cf.  P.Schwalm,  Les  Français  d'hier  et  ceux  de  demain  [Science  sociale, 
t.  XVII,  p.  459  et  s.)  V.  surtout  les  chap.  intilulés  :  L'ancienne  douceur  de  vivre. 
Un  âge  nouveati,  qui  commence,  p.  464  et  465.) 

2.  Grandeur  et  Décadence  des  Jtomains,  chap.  i. 


CETTE  ORIENTATION  VERS  LE  PARTICULARISME  EST-ELLE 

POSSIBLE? 


Une  formation  sociale  est  le  résultat  de  facteurs  nombreux 
dont  les  principaux  sont  le  lieu^  c'est-à-dire  le  sol,  ses  produc- 
tions, son  climat,  et  le  travail  que  la  nature  de  ce  lieu  impose. 
De  la  formation  particulariste  anglo-saxonne  nous  connaissons 
la  longue  et  laborieuse  histoire,  grâce  aux  travaux  de  Henri  de 
Tourville^.  Comment  des  communautaires  pourraient- ils  se 
donner,  quand  ils  le  voudraient,  cette  formation  originale  qui 
a  pris  naissance  sur  les  Ijords  de  la  Norvège  pour  se  com- 
pléter dans  la  Plaine  saxonne  et  dans  la  Grande-Bretagne, 
et  qui  se  trouve  être  ainsi  le  résultat  d'une  lente  évolution 
poursuivie  pendant  des  siècles?  Eux-mêmes  ont  reçu,  depuis 
les  origines  de  leur  race,  une  formation  toute  différente  qui  les 
a  fixés  en  de  certaines  pratiques,  de  certaines  coutumes,  de 
certaines  habitudes  de  travail  et  de  groupement;  pour  se  trans- 
former, il  leur  faudrait  donc  reprendre  à  leur  tour  le  chemin 
suivi  jadis  par  les  premiers  cmigrants  goths  et  saxons  et  recom- 
mencer les  expériences  de  travail  et  d'installation  de  ceux-ci  : 
ce  serait  le  seul  moyen  scientifique,  semble-t-il  au  premier 
abord;  mais  son  extravagance  même  le  fait  aussitôt  rejeter... 
Alors  ne  faut-il  pas  conclure  qu'on  nait  communautaire 
comme  on  nait  particulariste,   qu'on  reste  toute  sa  vie  ce  qu'on 

1.  Ilisloirede  la  formalion  particulariste,  Paris,  Firmin-Didot. 


.30  l'orientation  tarticulariste  de  la  vie. 

est  né  et  qu'il  y  a  là  une  sorte  de  déterminisme  social  auquel 
il  est  impossible  de  se  soustraire? 

Cette  con'clusion  n'est  pas  aussi  nécessaire  qu'elle  le  parait 
tout  d'abord,  et  c'est  l'observation  des  faits  qui  va  nous  le 
montrer.  Si  l'on  va  au  fond  des  choses,  on  reconnaît  bien  vite 
que  ce  qui  imprime  aux  individus  les  caractères  spécifiques 
de  la  formation  à  laquelle  ils  appartiennent,  c'est  I'éducation 
qu'ils  reçoivent  dans  leurinilieu  d'origine.  C'est  l'éducation  qui 
donne  aux  Anglais,  aux  Américains  ces  qualités  d'initiative, 
d'indépendance,  d'endurance,  de  maîtrise  de  soi-même,  de 
self  heljj^  de  self  control  qui  sont  si  caractéristiques  de  la  forma- 
tion particulariste.  Sans  doute  ce  genre  d'éducation  est  singu- 
lièrement facilité  par  la  nature  des  choses  dans  un  pays  où  ces 
qualités  sont  pour  ainsi  dire  les  produits  spontanés  du  lieu  et  du 
travail  ;  mais  s'il  est  plus  difficile  ailleurs,  ce  genre  d'éducation 
ne  se  heurte  pas  pour  cela  à  une  impossibilité  invincible.  Par 
une  application  intelligente,  une  volonté  réfléchie,  un  effort  per- 
sévérant, on  y  peut  réussir  encore  :  les  difficultés  seront  mani- 
festement plus  grandes,  le  succès  n'en  sera  que  plus  méritoire  '. 

Vainement  objecterait-on  l'inaptitude  des  communautaires  à 
se  transformer  par  ce  procédé  rapide  de  l'éducation  :  l'exemple 
des  États-Unis  pourrait  donner  un  démenti  à  cette  allégation. 
Le  plus  grand  nombre  des  immigrés  en  territoire  américain  sont 
d'origine  communautaire;  cependant  n'aperçoit-on  pas  qu'au 
bout  d'une  ou  deux  générations,  beaucoup  sont  complètement 
assimilés,  américanisés,  particularisés  si  l'on  peut  dire,  et  cela 
surtout  grâce  aux  procédés  d'éducation  dont  ils  sont  l'objet 
dès  leur  arrivée  aux  États-Unis  2. 

1.  «  Un  préjugé  fort  répandu  contribue  à  décourager  l'esprit  de  réforme;  je  veux 
parler  de  celui  qui  subordonne  la  destinée  des  peuples  à  l'organisation  physique  des 
races.  Le  préjugé  est  démenti  par  l'observation...  Comprenons  que  la  grandeur  de 
l'humanité  consiste  précisément  en  ce  que  les  forces  matérielles  peuvent  être  subor- 
données à  des  forces  morales,  dominées  elles-mêmes  par  notre  volonté;  que  chaque 
peuple  peut,  en  conséquence,  trouver  en  lui-même  le?,  ressources  nécessaires  pour 
s'élever  à  la  hauteur  de  ses  rivaux.  »  —  Le  Play,  La  Reforme  sociale  en  France, 
ch.  V  (7"  édition,  t.  I,  p.  32  et  35). 

2.  Anatole  Leroy-Beaulieu,  L'Immigration  et  l'unité  nationale  aux  États-Unis 
(Réforme  sociale,  1903,  1,  289). 


CKTTE    OHIKMATION    KST-ELLI':    l'OSSIBLi:  ?  31 

Mais,  dans  ce  cas,  dira-t-on,  la  transformation  s'opère  dans 
un  milieu  et  gT;\ce  à  une  ambiance  particulai'istes.  La  question 
est  de  savoir  si,  tout  en  restant  sur  son  terrain  d'origine,  un 
peuple  a  le  pouvoir  de  se  transformer  par  le  seul  effet  de  son 
application  et  de  sa  volonté.  Pour  répondre  à  cette  question,  les 
raisonnements  et  les  théories  ne  serviraient  à  rien.  Rien  ne  vaut 
un  fait  ou  un  exemple  concret  toujours  facile  à  contrôler.  Dans 
le  cas  particulier  le  fait  et  l'exemple  nous  sont  fournis  par 
V Allemagne  contemporaine . 

Tout  le  monde  sait  que  l'Allemagne  est,  dans  sa  plus  grande 
partie,  de  formation  communautaire  '  :  il  en  est  ainsi  de  la 
grande  plaine  du  Nord-Est,  de  la  région  des  vallées  dans  l'Alle- 
magne centrale  et  méridionale,  de  la  plaine  rhénane  ;  la  for- 
mation particulariste  ne  se  rencontre  que  dans  la  plaine 
saxonne,  c'est-à-dire  dans  le  Hanovre,  le  Mecklembourg,  une 
partie  de  la  Westplialie  et  dans  quelques  régions  élevées  de 
la  Franconie,  de  la  Thuringe,  de  la  Souabe -,  Les  traits  de 
cette  formation  communautaire  sont  nombreux  :  l'Allemagne 
est  par  excellence  le  pays  des  groupements  patriarcaux,  le  pays 
de  la  discipline  autoritaire -^  des  ateliers  paternalistes  K  L'unité 
allemande  en  a  fait  un  pays  centralisé  où  les  fonctions  publi- 
ques sont  très  recherchées  '  ;  c'est  la  terre  d'élection  du  socia- 
lisme d'État^  et  du  socialisme  sous  sa  forme  la  plus  commu- 
nautaire, le  collectiviste  marxiste  ■. 

1.  M.  Demolins  a,  il  est  vrai,  classé  rAlleinagne  ainsi  que  la  Suisse  parmi  les  Socié- 
lésa  formation  particulariste  ébranlée  {Glàs&idcdVioa  sociale,  Science  sociale,  nouv. 
série,  fasc.  10-11,  p.  111  et  s.);  mais  celte  dénominalion  peut  être  critiquée  et  elle  l'a 
été  au  congrès  de  1907  (Bullet.  de  Se.  soc,  1907,  p.  263). 

2.  L.  Poinsard,  L'Allemagne  contemporaine  (Science  sociale,  t.  XXV  et  XXVI,  arti- 
cles reproduits  par  l'auteur  dans  son  ouvrage  :  La  Production,  le  travail  et  le  pro- 
blème social  dans  tons  les  pays  au  début  du  w  siècle,  t.  Il,  p.  43  et  s.). 

3.  V.  notamment  dans  J.  Huret,  Rhin  et  Wcstphalie,  le  chap.  sur  La  discipline, 
p.  187  et  s.)- 

4.  V.  P.  de  Rousiers,  Le  Paternalisme  allemand,  comment  II  empêche  la  cons- 
titution d'une  élite  ouvrière  (Science  sociale,  t.  XXXI,  p.  389)  ;  du  même  auteur.  Ham- 
bourg et  l'Allemagne  contemporaine  (Paris,  A.  Colin),  p.  297-302. 

5.  Demartial,  Zes  fonctionnaires  prussiens  (Revue  politir/.  et  parlement.,  septem- 
bre et  octobre  1908  et  les  références  données  dans  cet  article). 

6.  L.  Poinsard,  La  Production,  le  travail,  etc.,  t.  II,  p.  154-159. 

7.  J.  BourUeau,  Le  socialisme  allemand,  p.  1  etpassim. 


32  l'orientation  particllariste  de  la  vie. 

Cependant  que  voyons-nous  depuis  un  certain  nombre  d'an- 
nées? Nous  voyons  que  ce  peuple,  pourtant  bien  enfoncé  dans 
Fornière  des  pratiques  communautaires,  cherche  à  se  dégager, 
à  s'affranchir  de  sa  formation  sociale  originaire  et  qu'il  y  réus- 
sit. Il  y  réussit  grâce  à  l'action  très  visible  d'une  élite  particu- 
lariste,  mais  aussi  grâce  à  un  effort  général  très  sérieux  et  très 
soutenu  d'application  et  de  volonté,  tendu  vers  un  but  déter- 
miné. 

«  L'Allemand,  dit  M.  Georges  Blondel,  est  au  fond  pesant  et 
routinier;  il  n'a  pas  à  un  haut  degré  l'esprit  d'initiative...  sa 
volonté  est  gauche  dans  l'acte  isolé...  il  a  fortement  besoin 
d'être  dirigé'.  »  C'est  ce  qui  taisait  dire  déjà  à  M'"'  de  Staël: 
«  L'Allemand  voudrait  que  tout  lui  fût  tracé  d'avance  en  fait 
de  conduite..-,  moins  on  lui  donne  à  cet  égard  l'occasion  de 
se  décider  par  lui-même,  plus  il  est  satisfait ~.  » 

Et  pourtant  cet  Allemand  si  lourd,  si  dilficile  à  remuer,  est 
en  train  de  se  transformer,  de  sq  particulariser  au  point  que 
le  spectacle  de  son  activité  donne  aux  observateurs  les  moins 
prévenus,  comme  M.  J.  Huret,  des  réminiscences  d'Amérique  : 
«  Après  dix  mois  de  voyages  à  travers  l'Empire  allemand, 
je  suis  frappé  de  la  quantité  de  souvenirs  et  d'impressions 
d'Amérique  qu'évoquent  en  moi  non  seulement  les  villes  in- 
dustrielles de  la  province  rhénane  et  de  la  Westphalie,  non 
seulement  l'aspect  des  rues,  mais  l'aspect  des  foules,  mais  la 
vie  des  habitants,  leurs  mœurs  et  leurs  goûts  »  ;  et  un  peu 
plus  loin  :  en  Allemagne,  «  ce  qui  s'offre  à  présent  à  nos 
regards,  c'est  l'épanouissement  complexe  d'une  vieille  race  pau- 

1.  Eludes  sur  les  populalions  rurales  de  l Allemaç/ne.  Paris,  Larose,  p.  219; 
L'Essor  industr.  et  commerc.  du  peuple  allemand,  ibitl.,  p.  288. 

2.  JJe  l'Allemagne,  ch.  ii  (édit.  Garnier,  p.  27).  M^^  de  Staël  di.sail  f  ncore  :  «  On  a 
beaucoup  de  peine  à  s'accoutumer,  en  sortant  de  France,  à  la  lenteur  et  à  l'inertie 
du  peuple  allemand;  il  ne  se  presse  jamais,  il  trouve  des  obstacles  à  tout  ;  vous  en- 
tendez dire  en  Allemagne:  c'est  impossible,  cent  fois  contre  une  en  France. Quand  il 
s'agit  d'agir,  les  Allemands  ne  savent  pas  lutter  avec  les  difficultés.  »  (lOid.,  p.  20), 
Et  plus  loin  :  «  En  Allemagne,  les  résolutions  sont  lentes,  le  découragement  est  fa- 
cile, parce  qu'une  existence  assez  triste  ne  donne  pas  beaucoup  de  confiance  dans 
la  fortune.   L'habitude  d'une  manière  d'être  paisible  et  réglée  prépare   si  mal   aux 

chances  multiples  du  hasard,   qu'on  se  soumet  plus  volontiers  à  la  mort  qui   vient 

avec  méthode  qu'à  la  vie  aventureuse  »  [Ibid.,  p.  24). 


CETTE    ORIENTATION    EST-ELLE    POSSIBLE?  :{.'} 

vre  à  qui  la  fortune  a  souri,  qui,  surprise  et  ravie,  s'est  mise  au 
travail,  s'est  lancée  hardiment,  très  hardiment,  dans  rentre- 
prise  et  la  spéculation  modernes  et  s'accorde,  sans  tarder,  tout 
le  confort  permis...  *  ». 

De  cette  activité,  de  cette  hardiesse  les  preuves  abondent  : 
c'est,  d'une  façon  générale,  l'essor  prodigieux  de  l'industrie  et 
du  commerce";  c'est,  pour  prendre  quelques  faits  plus  précis  : 
le  développement  extraordinaire  du  port  de  Hambourg  qui  est 
devenu  le  premier  port  de  l'Europe  continentale  et  le  troisième 
du  monde-^;  c'est  l'extension  des  grandes  compagnies  de  navi- 
gation'■  ;  c'est  la  puissante  organisation  des  banques  •'•;  c'est 
l'esprit  d'association  des  industriels'^  :  c'est  une  concurrence 
intense  qui  dénote,  chez  ceux  qui  s'y  livrent,  une  étonnante 
passion  de  la  lutte  et  du  succès  ;  par  exemple  :  Krupp  s'at- 
tarde aux  ^^eux  procédés  pour  la  fabrication  des  canons;  aus- 
sitôt surgit  Ehrhardt,  de  Dûsseldorf,  qui,  avec  ténacité,  cherche 
à  faire  mieux  que  son  rival  et  parfois  l'emporte  sur  lui,  malgré 
la  vieille  réputation  de  celui-ci  et  la  faveur  gouvernementale 
qui  lui  reste  acquise  ^  —  iMais  ce  qui  est  assurément  le  plus  ca- 
ractéristique, c'est  l'avènement  en  Allemagne  d'hommes  éner- 
giques paraissant  offrir  toutes  les  qualités  de  vrais  particula- 

1.  J.  Huret,  Rhin  et  Wesphalie.  p.  1  et  2. 

'1.  V.  notamment  l'ouvrage  déjà  cité  de  M.  G.  Blondel.  L'Kssor  iadustr.  et  com- 
mère, du  peuple  allemand  et  les  articles  de  M.  H.  Hauser  sur  \e  Développement 
économique  de  l'Allemagne,  publiés  dans  la  Bévue  des  Cours.  1898-1899,  l.  I. 
Cf.  les  détails  donnés  par  J.  Huret  sur  l'industrie  chimique  :  Eliiii  et  Wesplialie, 
p.  106-131. 

3.  P.  de  Rousiers,  Hambourg  et  l'Allemagne  contempor.  V.  notamment  le 
chap.  V,  ;"  4  :  Comment  Hambourg  est  devenu  un  grand  port,  p.  203  et  s.  —  Cf. 
J.  Huret,  De  Hambourg  aux  marches  de  Pologne,  p.  101  à  238. 

4.  P.  de  KousierS;  Hambourg,  ch.  v,  ;',  5  :  L'Armement  et  les  grandes  compagnies 
de  navigation,  ^.1\ie:i  s.  — J.  Huret,  De  Hambourg  aux  marches  de  Pologne. 
p.  143  et  s.,  La  Compagnie  H ambxirg-Amerika . 

5.  G.  Blondel,  VEssor...  p.  467-485;  J.  Huret,  De  Hambourg  aux  marches  de 
Pologne,  p.  205  et  s.  L'Appui  des  banques. 

6.  P.  de  Rousiers,  Ze.s-  Cartells  allemands,  dans  les  Syndicats  industriels  de 
producteurs  en  France  et  à  l'étranger  (Paris,  A.  Colin),  p.  107-183.  —  Cf.  J.  Huret, 
Jihin  et  Westphalie,  p.  ?.50  et  s.  :  Le  Syndicat  de  l'acier:  de  Hambourg  aux 
marches  de  Pologne,  p.  349-380  :  Les  Kartels. 

7.  J.  Huret,  Rhin  et  Westphalie,  p.  262  et  s.  Un  concurrent  de  Krupp  : 
M.  Ehrhardt. 

3 


34  l'orientation  particulariste  de  la  vie. 

ristes  anglo-saxons.  Tel  est,  par  exemple,  M.  Thyssen,  le 
richissime  propriétaire  minier  et  maître  de  forges  du  bassin  de 
la  Rhur  ;  en  lisant  son  histoire  que  raconte  M.  J.  Huret,  on  croit 
lire  celle  d'un  self  made  man  an£;lais  ou  américain  : 

Thyssen  <(  ce  nom,  déjà  connu  en  France,  dans  les  milieux 
de  grande  industrie,  jouit  en  Allemagne  d'une  autorité  et 
d'une  puissance  considérables.  M.  Thyssen  est  l'un  des  hommes 
dont  nos  voisins  ont  le  plus  de  raison  d'être  fiers  à  l'heure 
présente,  un  de  ceux  dont  C effort  victorieux  a,  depuis  trente  ans, 
réalisé  les  plus  belles  œuvres  industrielles  et  commerciales  de 
l'Empire  allemand...  Thyssen  a  ce  mérite  iVêtre  seul  et  d'avoir 
toujours  été  seul  (cela  est  bien  particulariste).  Il  a  édifié  sa 
colossale  fortune  et  sa  puissance  sans  le  secours  d'awun  associé 
ni  d'aucun  ancêtre.  Il  est  parfaitement  représentatif  du  type 
de  rxillemand  d'aujourd'hui,  car  sa  destinée  fut  la  même  que 
celle  de  son  pays.  Pauvre  en  somme  en  1871,  son  père  lui 
donna  une  dizaine  de  mille  marks  en  lui  disant  :  «  Débrouille- 
toi  ».  Aujourd'hui.  M.  Thyssen  dirige  quatre  usines  dont  l'une, 
celle  de  Bruckhausen,  Deutscher  Kaiser,  est  formidable. 
M.  Thyssen  est  catholique...  et  bien  qu'il  ne  s'occupe  pas  de 
politique  militante,  le  parti  du  Centre  au  Reichstag  compte  avec 
lui,  car  il  est  une  force.  Dans  ses  quatre  usines  et  ses  mines  de 
charbon  de  Bruckhausen,  de  Mullieim-sur-la-Ruhr,  de  Dinslaken 
et  de  Meiderich,  il  gouverne...  plus  de  25.000  ouvriers.  On  sait 
très  bien,  en  haut  lieu,  qu'en  1890  il  y  avait  10.000  habitants 
à  Bruckhausen  et  qu'aujourd'hui  on  en  compte  60.000.  » 

M.  Huret  visite  les  usines  qui  possèdent  80  kilomètres  de 
chemin  de  fer  avec  2.500  wagons  et  39  locomotives.  M.  Thyssen 
demande  à  son  hôte  ses  impressions  sur  ces  usines  :  «  Je  lui  dis 
la  vérité,  que  j'ai  été  frappé  de  leur  organisation  rappelant  tout 
à  fait  celle  des  Etats-Unis  «.Puis,  après  quelques  réflexions  sur 
la  supériorité  américaine  :  «  Oui,  ce  doit  être  vrai,  fit  M.  Thyssen. 
Ah  !  les  Américains,  ils  sont  encore  les  premiers!  Tous  nos  prin- 
cipaux ingénieurs  sont  allés  en  Amérique.  «  —  «  Et  vous?  »  — 
«  Pas  encore.  Peut-être  m'y  déciderai-je  cette  année  ou  l'au- 
tre. »  Voilà  donc  un  homme   de  soixante-quatre   ans,  conclut 


CETTK    OHIHM'ATION    l'.Sï-ELI.E    l'OSSIHLE  l*  35 

M.  Il  met,  qui  se  préparc  à  traverser  l'Océan  pour  ses  affaires  ^  » 
(îctle   orientation  très  nette  de   l'Allemagne   contemporaine 
vers  le  partie tilarisme  mérite  qu'on  s'y  arrête  quel(|ues  instants 
pour  eu  rechercher  les  causes. 

1.  J.  llurcl,  llhin  et  Wcslithalk',  p.  221-:>50,  C'Ae;  M.  77«y.ç.seîi.  Peut-être  y  au- 
rait-il lieu  de  signaler  le  revirement  qui  se  dessine  depuis  quelques  années  en  Alle- 
magne contre  le  socialisme  marxiste,  à  la  suite  des  critiques  de  lîernstein,  comme  un 
nouveau  synqitùme  de  cette  orientation  particulariste.  M.  Poinsard  a  très  bien  montré 
pouniuoi  et  comment  tous  les  jnogrès  acconq)lis  dans  le  sens  du  particularisme  vont 
directement  à  rencontre  des  tendances  collectivistes.  Oi).  cil.,  t.  H,  p.  716  et  s.  — Sur 
Bernstein,  V.  P.  Leroy-Beaulieu.  Le  Collectivisme,  5"édit.,p.  461  et  s. — J.Bourdeau, 
Ll'ootutioa  du  socialisme,  càap.  lu,  p.  83  et  s.  :  La  Crise  du  soci(flis)ne.  La  fin 
d'une  doctri)ie. 


II 


GOMMENT  SE  FAIT  CETTE  ORIENTATION  EN    ALLEMAGNE 

Il  parait  bien  certain  que  c'est  une  élite,  et  une  élite  seulement, 
qui  entraîne  l'Allemagne  dans  la  voie  du  particularisme.  Mais 
d'où  vient  cette  élite  et  comment  s'y  prend-elle  pour  atteindre 
son  but  ? 

Il  est  probable  que  la  plupart  de  ceux  qui  la  composent  sont 
d'origine  particulariste,  c'est-à-dire  sont  issus  de  ces  groupes 
particularistes  dont  nous  rappelions  plus  haut  la  présence  sur 
le  territoire  allemand  '.  On  ne  peut  douter  par  exemple  que  les 
villes  libres  du  Nord  qui  sont  en  plein  pays  particulariste,  ne  pro- 
duisent un  grand  nombre  des  membres  de  cette  élite  progres- 
siste. Dans  son  livre  sur  Hambourg ,  M.  de  Rousiers  consacre  tout 
un  chapitre  ~  à  V esprit  d'entreprise  des  Hambourg eois,  et  voici  sa 
conclusion  :  «  Dans  cette  masse  allemande  un  peu  pesante, 
un  peu  inerte,  il  s'est  rencontré  en  quantité  suffisante  un  levain 
très  agissant.  Les  anciens  centres  industriels  de  la  Westphalie, 
les  populations  du  Hanovre  ont  fourni  beaucoup  de  cet  élément 
actif.  Hambourg  tout  particulièrement  a  été,  par  son  ancienne 
formation  hanséatique,  un  élément  excitateur  et  vivifiant.   » 

Cependant  on  ne  saurait  affirmer  que  tous  ceux  qui  s'orien- 
tent aujourd'hui  dans  les  voies  nouvelles  descendent  de  par- 
ticularistes authentiques.  Il  y  a  là  un  mouvement  très  général 

1.  Ainsi  M.  Thyssen  est  originaire  du  Nord-Ouest  de  lAllemagne. 

2.  Pages  228  à  237. 


COMMliNI'    SK    lACl'    CiriTi;    OlUENTATION    ICN    ALLEMAGNE.  37 

OÙ  semblent  bien  engagés  des  communautaires  avérés.  Comment 
s'y  prennent-ils  et  quel  est  le  principe  de  leur  action? 

Sans  doute  ils  peuvent  bien  avoir  ét(''  servis  par  les  circons- 
tances :  la  richesse  naturelle  de  certaines  régions,  l'accroisse- 
ment de  la  population,  les  victoires  de  1870  avec  l'indemnité 
de  guerre  qui  en  a  été  la  conséquence,  l'unité  allemande  pro- 
clamée en  1871,  etc.  '.  Mais  ces  événements  favorables  n'expli- 
([uent  rien,  car  il  a  fallu  justement  savoir  en  profiter  et  en 
tirer  parti,  et  c'est  là  ce  qu'il  faut  expliquer. 

L'explication  se  trouve  1res  simplement  dans  ce  fait  que  les 
Allemands  se  sont  applùjui's  et  ont  voulu.  Avec  beaucoup  de 
bon  sens,  ils  ont  cherché  d'abord  à  se  rendre  un  compte  exact 
du  but  qu'il  leur  fallait  atteindre;  ils  ont  mesuré  leurs  dis- 
tances et  lentement,  patiemment,  méthodiquement,  ils  se  sont 
mis  en  marche  et  ils  sont  arrivés. 

«  L'Allemand,  a  dit  très  justement  M.  Blondel,  n'a  pas  de  ces 
coups  de  tète  héroïques  et  de  ces  élans  d'enthousiasme  dont  les 
races  latines  sont  parfois  trop  fières.  Il  a  conservé  dans  son 
caractère  quelque  chose  de  cette  vis  durans  dont  parlait  déjà 
Tacite  et  qui  est,  en  toute  matière,  une  condition  de  succès.  Sa 
volonté  est  une  voloîité  à  longue  portée  qu'il  cherche  à  maintenir, 
par  un  entraînement  judicieux,  dans  une  intensité  modérée,  mais 
toujours  égale,  de  façon  à  n'avoir  jamais  besoin  de  lui  demander 
des  prodiges  dont  il  la  juge  à  bon  droit  incapable.  Cette  volonté 
c'est  la  volonté  de  l'avenir,  c'est  la  volonté  qui,  dans  l'humanité 
^ mûrie,  comme  chez  l'homme  fait,  doit  succéder  à  l'énergie 
souvent  mal  réglée  de  la  jeunesse.  L'Allemagne  doit  une  bonne 
partie  de  ses  victoires  économif[ues  à  la  somme  d'efforts  faits 
par  ses  enfants,  à  ce  labeur  opjinidtre  que  n'ont  point  reijuté  les 
défaillances  d'un  naturel  un  peu  ingrat-.  » 

Une  fois  que  l'Allemand  eut  conçu  son  idéal  de  développe- 
ment économique,  industriel,  commercial  et  d'expansion  mon- 
diale, il  mit  tout  en  œuvre  pour  le  réaliser,  sans  négligence 

1.  V.  l'exposé  (le  ces  circonsUmces  favorables  dans  les   articles  de   M.  II.  Hauser 
déjà  cités. 
'}..  Essor  induslr.  et  cnDintcrc.  du  peuple  allemand,  p.  27.j-'276. 


38  l'orientation  particulahiste  de  la  vie. 

ni  omission,  sans  précipitation,  mais  avec  un  remarquable  es- 
prit d'organisation  et  de  méthode. 

Et  tout  d'abord,  avec  une  confiance  illimitée  et  très  justifiée 
dans  le  pouvoir  de  la  science,  il  se  dit  que  rien  de  sérieux  et 
de  puissant  ne  pouvait  être  tenté  à  notre  époque  sans  son  appui 
et  son  autorité.  Il  se  mit  donc  à  étudier  la  science  ou  plutôt 
les  sciences  avec  une  rare  ténacité,  atin  d'en  tirer  successive- 
ment toutes  les  applications  pratiques.  Et  le  succès  couronna 
ses  efforts;  un  exemple  pris  au  hasard  le  fera  voir  : 

«  Ce  qui  a  fait  le  succès  de  l'industrie  cliimique  (en  Allema- 
gne), dit  le  professeur  Fischer,  de  Berlin,  c'est  le  génie  d'organi- 
sation des  Prussiens,  leur  ordre  et  surtout  leur  persévérance. 
Ensuite  viendrait  leur  science  qui  est  grande,  parce  qu'elle  est 
spécialisée.  Dans  les  usines  allemandes,  parmi  des  milliers  de 
chimistes,  il  s'en  trouve  qui  mériteraient  de  prendre  un  siège 
de  professeur  à  l'Université.  Inversement  vous  voyez  très  sou- 
vent des  privat-docent,  des  agrégés,  allant  dans  les  usines  tra- 
vailler, gagner  leur  vie  et  en  même  temps  étudier...  » 

«  Simple  question  de  recJierches  et  de  patience,  dit  à  son 
tour  un  grand  industriel.  Pour  ne  prendre  que  l'exemple  des 
colorants,  depuis  le  jour  où  Perkins  aperçut  la  couleur  violette 
au  fond  de  la  cornue  où  il  distillait  le  goudron,  et  Natanson  le 
rouge  d'aniline,  il  y  a  cinquante  ans  de  cela,  tous  les  peuples 
auraient  jni  tirer  parti  de  leur  découverte.  Ce  fut  même  un 
Français,  Vergoin,  de  Lyon,  qui,  le  premier,  trouva  le  moyen 
d'extraire  les  couleurs  industriellement,  trois  ans  après  la  dé-, 
couverte  de  Perkins.  Il  ne  fallait  donc  ensuite  que  de  Vappli- 
cation  et  de  la  persévérance...  Nous  entrâmes  d'abord  timide- 
ment dans  la  voie...  Mais  en  Allemagne  on  travaille  ferme. 
Plusieurs  chimistes  cherchèrent  de  nouvelles  couleurs,  quelques- 
uns  en  trouvèrent.  Et  quand  peu  à  peu  le  goudron  révéla  aux 
manipulateurs  ses  richesses,  les  usines  se  fondèrent,  s'a- 
grandirent ^  » 

Ces  quelques  citations  montrent  sur  le  vif,  dans  une  indus- 

1.  J.  Huret,  nhin  el  Weatphalie  :  l'Industrie  chimique,  p.  119  et  125. 


COMMENT    SK    FAIT    T.KTTE    ORIENTATION    EN    AM.EMAGNE.  iJO 

ti'ic  détei'iiiinéo,  la  luaiiirre  de  procéder  des  Allemands,  manière 
lente,  prudente,  mais  sûre  d'elle-même,  parce  qu'elle  s'appuie 
sur  la  science.  L'Allemand,  répétous-le,  n'a  pas  l'élan  impulsif 
du  Latin,  ni  l'initiative  hardie  de  FAniito-Saxon.  Mais  il  pos- 
sède, parce  (pi'il  a  su  se  les  donner,  la  méthode,  le  talent  d'or- 
ganisation, la  patience,  la  persévérance,  le  sérieux,  la  docilité 
aux  enseignements  de  ceux  dont  la  compétence  est  éprouvée  — 
toutes  qualités  moyennes,  à  la  portée  de  tous,  mais  dont  l'Alle- 
mand a  su  tirer  un  parti  incomparable. 

Avec  un  imperturbable  bon  sens,  il  se  dit  aussi  qu'il  n'y 
aurait  rien  de  fait,  du  moins  rien  de  durable,  si  l'éducation  de 
la  jeunesse  n'était,  elle  aussi,  adaptée  aux  besoins  de  l'époque 
présente. 

il  n'y  a  pas  très  longtemps  encore,  l'éducation  allemande 
était,  en  Allemagne  même,  l'objet  des  plus  sévères  critiques  ^  : 
on  sentait  confusément  qu'elle  ne  formait  pas  les  hommes, 
les  caractères  dont  on  pressentait  que  la  société  devait  avoir 
besoin  dans  un  avenir  rapproché.  Il  y  aurait  exagération  à  dire 
que  tout  est  changé  aujourd'hui  :  du  moins  est-il  très  certain  que 
des  efforts  énergiques  ont  été  faits,  et  —  ce  qui  est  intéressant 
à  noter  —  faits  par  les  familles  elles-mêmes,  par  les  parents  : 

M  Les  jeunes  Allemands,  je  l'ai  maintes  fois  constaté,  dit 
M.  Blondel,  sont  élevés  aujourd'hui,  beaucoup  plus  que  nos 
jeunes  Français,  pour  le  travail,  la  vie  active,  l'effort  de  tous 
les  instants.  Pendant  les  séjours  que  j'ai  faits  en  Allemagne,  en 
pénétrant  dans  l'intimité  d'un  certain  nombre  de  familles  de 
la  bourgeoisie  et  en  causant  de  l'éducation  des  enfants,  j'ai  dû 
reconnaître  que  les  parents  étaient  plus  préoccupés  d'armer 
ces  enfants  pour  la  lutte  de  la  vie  que  de  les  mettre  à  l'abri  de 
cette  lutte.  On  cherche  moins  qu'en  France  à  économiser  pour 
eux,  à  leur  rendre  l'existence  facile,  à  leur  préparer  un  nid  con- 
fortable. On  n'en  fait  pas  des  paresseux  bien  pourvus;  on  tâche 
d'en  faire  des  individus  capables  de  pourvoir  eux-mêmes  à  leur 
existence. 

1.  E.  Demolins,  .1  quoi  lient  la  sripcriorilc  des  Anglo-Suj-ons,  livre  I,  chap.  ii  : 
Le  régime  scolaire  allemand  forme-t-il  des  hommes? 


40  l'orientation    PARTICULARISTE    HE   LA    VIE. 

«  C'est  ainsi,  continue  M.  Blondel,  que  dos  milliers  de  jeu- 
nes x\llemands  intelligents,  et  souvent  riches,  quittent  chaque 
année  leur  pays  pour  s'employer  quelque  temps  dans  les  atfai- 
res,  magasins,  fabriques,  usines,  situés  sur  tous  les  points  du 
monde.  Ils  partent  fréquemment  comme  volontaires,  sans  au- 
cun salaire,  jîour  une  période  plus  ou  moins  longue.  Ces  jeu- 
nes gens,  dit  un  rapport  consulaire  allemand,  sont  générale- 
ment notés  pour  leur  travail  et  leur  sobriété.  Quelques  années 
plus  tard,  ils  rentrent  chez  eux  avec  la  connaissance  d'une  lan- 
gue étrangère,  de  nouvelles  méthodes  d'affaires  et  très  souvent 
d'importants  secrets  techniques'.   » 

En  même  temps  se  sont  créées,  sur  le  modèle  anglais,  des 
écoles  nouvelles,  dues  à  l'initiative  privée.  Tout  le  monde  a 
entendu  parler  des  Landerziehungslieime  d'Usenburg,  de  Hau- 
binda,  de  Bieberstein  qui  ont  été  fondées  il  y  a  quelques  années 
par  le  D'  Lietz,  en  pleine  campagne  ou  au  milieu  des  bois  et 
où  l'on  s'applique  à  développer  énergiquement  tout  à  la  fois 
les  muscles,  les  intelligences  et  les  volontés  ~, 

Enfin,  partout  en  Allemagne,  les  particuliers,  les  villes,  les 
États  se  sont  ingéniés  à  créer  des  institutions  scolaires  suscep- 
tibles d'offrir  aux  capacités  les  plus  diverses  les  formes  d'ins- 
truction les  mieux  appropriées.  On  n'a  pas  cherché  à  couler,  de 
gré  ou  de  force,  tous  les  esprits  dans  un  moule  uniforme, 
système  funeste  entre  tous.  Mais,  au  contraire,  on  a  multiplié 
les  écoles  spéciales  pratiques,  techniques,  industrielles,  com- 
merciales, en  sorte  que  toutes  les  aptitudes,  même  les  plus 
modestes,  pussent  trouver  à  s'utiliser  ;  c'est  ce  qui  a  fait  dire  très 
justement  que  l'Allemand  avait  inventé  un  art  nouveau:  Vuti- 
lisatioti  des  médiocrités  '■''. 


1.  Essor  induslr.  et  commerc.  du  peuple  allemand,  3°  édit.,  p.  294-295. 

2.  Sur  ces  écoles  on  lira  avec  intérêt  un  article  du  D"  IJelz  lui-m«^me  dans  le 
premier  numéro  de  la  revue  l'Éducation,  p.  103  et  s.  :  Principes  fondamentaux 
des  Landerziehungslieime,  et  la  brochure  de  M.  F.  Conlou  :  Écoles  nouvelles  et 
Land-Erziehungsheime,  Paris,  1905.  —  Cf.  J.  Carcopino,  L'École  allemande  par  un 
professeur  allemand  (Science  sociale,  t.  XXVI  p.  437  et  s.)  —  D.  Sales,  L'Éducation 
nouvelle  en  Allemagne  (Mouvement  social,  t.  VIII.  p.  Ii3). 

3.  Hauser,  oj).  cil.,  p.  043. 


COMMENT    SE    FAll'    CETTI',    ORIENTATION    I:N    ALLEMAGNE.  ïi 

«  Les  programmes  de  ces  écoles  sont  très  bien  conçus,  ai- 
firme  M.  Blondel,  et  je  puis  dire  qu'il  sort,  par  centaine,  de  ces 
écoles,  des  jeunes  g'(;ns,  peu  brillants  quelquefois  au  premier 
abord,  mais  bien  préparés  en  somme  aux  divers  services 
qu'on  attend  d'eux,  aptes  à  construire,  à  organiser,  à  diriger 
même,  dans  un  esprit  sérieux  et  scientifique,  les  fabriques  et 
les  usines  les  plus  importantes  soit  en  Allemagne,  soit  à  l'é- 
tranger ' .    )) 

Il  y  aurait  beaucoup  à  dire  encore  sur  cette  orientation  nou- 
velle de  l'Allemagne  vers  le  particidarisme .  Les  limites  de  cette 
étude  ne  nous  permettent  pas  d'insister  davantage.  iMais  si  nous 
chercbons  à  résumer  brièvement  ce  que  nous  venons  d'exposer 
et  à  le  condenser  dans  une  formule  concise,  il  semble  que  nous 
pourrions  dire,  sans  trop  gros  risques  d'erreur  :  le  peuple  al- 
lemand cherche  et  parvient  à  s'évader  de  la  formation  com- 
munautaire pjar  la  porte  de  la  science,  à  force  de  volonté. 

De  tout  temps  l'Allemand  a  été  épris  d'études,  de  culture  intel- 
lectuelle, de  science  :  la  preuve  en  est  dans  l'ancienneté  et  la  ré- 
putation de  ses  universités.  Très  laborieux,  très  appliqué,  très 
consciencieux,  il  a  toujours  éprouvéle  besoin  d'approfondir  toutes 
choses  méthodiquement,  scientifiquement.  C'est  ainsi  qu'il  a 
étudié  l'état  du  monde  contemporain  et  qu'il  a  pu  se  rendre 
compte  des  conditions  de  succès  et  de  prospérité  d'une  grande 
nation  moderne.  Comme  la  science  lui  avait  désigné  le  but, 
elle  lui  indiqua  les  moyens.  But  et  moyens  connus,  il  n'y  avait 
plus  qu'à  passer  à  l'action,  et  c'est  alors  qu'intervint  le  rôle  de 
la  volonté. 

Ici  nous  touchons  à  un  point  de  psychologie  assez  délicat. 
Il  est  bien  certain  que  la  volonté  ne  se  met  pas  en  mouve- 
ment d'elle-même  et  qu'il  lui  faut,  pour  l'entraîner,  quelque 
mobile  d'action  plus  ou  moins  puissant.  D'autre  part,  ce  mo- 
bile peut  toujours  se  ramener  à  une  idée  philosophique  ou  à 
un  sentiment  moral.  Quel  est-il  chez  le  peuple  allemand? 

Il  semble  qu'en  Allemagne  un  sentiment  très  profond  ins- 

1.  Esaor,  p.  ?.98-2ii9. 


"52  l'orientation    l'ARTIClLARISTE    DE    LA    VIE. 

pire  la  conduite  générale  des  hommes,  le  sentiment  du  sérieux 
de  la  vie,  à  savoir  cette  conviction  intime  que  la  vie  de  tout 
homme,  quel  qu'il  soit,  riche  ou  pauvre,  intelligent  ou  borné, 
est  un  don,  un  bien  qui  doit  être  utilisé  et  dont  c'est  un  de- 
voir de  tirer  parti.  La  vie  vaut-elle  la  peine  d'être  vécue?  La 
question  ne  se  pose  pas  pour  la  grande  majorité  des  Allemands; 
elle  est  toute  résolue.  Certes,  la  vie  mérite  d'être  vécue  ;  mieux 
que  cela  :  c'est  notre  devoir  strict  de  vivre  pour  le  mieux  la 
vie  qui  nous  est  donnée.  Et  voilà  pourquoi  nous  trouvons  en 
général  l'Allemand  si  appliqué,  si  studieux,  si  attentif,  et,  par 
suite,  prenant  si  complètement  au  sérieux  le  métier  qu'il  a 
choisi.  Chez  nous,  nous  ne  le  savons  que  trop,  le  mépris  de  la 
profession  quotidienne  est  très  répandu  :  «  Chacun  en  France, 
disait  M'""  de  Girardin,  méprise  son  métier  :  on  a  toujours  mieux 
à  faire  que  son  devoir  ^  »,  et  l'argot  moderne  a  créé,  pour 
désigner  cet  état  d'esprit,  un  mot  expressif  :  lejem'en  fichisme. 
L'Allemand  au  contraire  fait  tout  sérieusement  :  il  a  pour  ses 
occupations  professionnelles,  même  les  plus  humbles,  une  haute 
considération  ;  il  est  fier  de  son  titre,  si  modeste  soit-il  ;  il  se 
le  fait  donner  en  public,  et  à  sa  femme  comme  à  lui-même; 
cela  fait  quelquefois  sourire  les  étrangers  ;  mais,  dans  cet  or- 
gueil naïf  de  la  profession,  qui  suppose  un  très  profond  res- 
pect de  la  vie,  il  faut  reconnaître  qu'il  y  a  pour  la  volonté  un 
principe  d'action  éminemment  fécond. 

De  tout  ce  qui  précède,  il  résulte  clairement  qu'il  existe  deux 
sortes  de  particularisme .  Il  y  a  d'abord  le  particularisme  na- 
turel ou  spontané,  celui  qui  est  le  produit  tout  simple  des 
conditions  de  lieu,  du  régime  de  travail,  du  mode  d'éducation 
auxquels,  par  suite  de  son  développement  historique  en  un 
lieu  donné,  telle  race  a  été  soumise;  c'est  celui  des  Anglo- 
Saxons.  —  Mais,  à  côté,  il  y  a  le  particularisme  acquis  ou  vo- 
lontaire, celui  que,  par  un  effort  de  réflexion  et  d'application, 
peuvent  se  donner  les  communautaires  intelligents    et    avisés 

1.  Cité  par  M.  Blondel.  Essor,  p.  277.  —  Cf.  J.  Hurel,  Rhin  et  Weslphaiie,  p.  188. 


C(»mmi;nt  sk  kait  ckttI':  orientation  en  ali.kma(;ni:.  I.'J 

qui  se  rcncleiit  compte  que,  })artoiit  et  en  tout,  les  particularistcs 
authentiques  prospèrent,  triomphent,  qui  n'entendent  pas  leur 
laisser  le  monopole  de  la  prospérité  et  du  succès  et  s'ingé- 
nient, par  tous  les  moyens,  à  leur  dérober  le  secret  de  leur 
force  et  de  leur  supériorité'. 

C'est  ce  particularisme  que  nous  devons  et  que  nous  pou- 
vons acquérir  si  nous  nous  y  appliquons  avec  volonté,  méthode 
et  intelligence.  Nous  sommes,  au  point  de  vue  de  la  forma- 
tion sociale,  à  peu  près  dans  la  même  situation  que  l'Allema- 
gne, plutôt  dans  une  situation  meilleure  :  les  éléments  parti- 
cularistes  sont  nombreux  et  importants  chez  nous'^.  Ce  que  les 
Allemands  ont  l'ait,  à  plus  forte  raison  le  pouvons-nous  faire -^ 

1.  Lire  à  ce  sujet  un  curieux  article  de  M.  Deinolins  :  Un  Méridional  qui  cesse 
de  V être  {Science  sociale,  t.  XII,  p.  48  et  s.). 

'1.  E.  Demolins,  Classification  sociale  (Se.  soc.  lasc.  10-11,  p.  130). 

3.  Cf.  Deinolins,  La  France  cvolue-l-elle  vers  le  particularisme  (Mouvement 
social),  t.  III,  p.  5-7).  —  H.  de  Tourville,  Observât,  sur  l'enquête,  ibid.,  p.  207.  —  A  rap- 
procher deux  articles  du  vicomte  de  Meaux,  Un  parallèle  entre  la  race  française 
et  la  race  anglo-saxonne  [Correspondant  des,  10  et  25  août  1897). 


III 


PREMIERS    SYMPTOMES    DUNE    ORIENTATION    PARTICU- 
LARISTE  EN  FRANCE 

Au  reste,  des  symptômes  très  encourageants  se  manifestent, 
en  France,  d'une  volonté  déjà  fermement  orientée  dans  les 
voies  nouvelles.  Nous  ne  pouvons  entrer  à  ce  sujet  dans  de  biens 
longs  détails;  quelques  indications  suffiront. 

Sans  doute  les  statistiques  ne  donnent  pas,  pournotre  commerce 
et  notre  industrie,  les  clnlfres  élevés  qu'elles  accusent  pour  les 
Etats-Unis,  l'Angleterre  et  l'Allemagne.  Il  serait  injuste  cependant 
de  méconnaître  la  puissante  organisation  de  nos  établissements 
industriels  et  commerciaux,  l'activité  et  le  zèle  de  leur  person- 
nel, la  qualité  de  leurs  produits,  l'extension  de  leurs  débouchés 
et,  d'un  mot,  leur  prospérité'.  Qu'on  parcoure,  en  particulier, 
nos  centres  industriels  du  Nord  ou  de  l'Est  et  qu'on  dise  si  ces 
régions  françaises  ne  rivalisent  pas  heureusement  avec  les  plus 
riches  et  les  plus  laborieuses  de  l'Angleterre  ou  de  l'Allema- 
gne. Serions-nous  embarrassés,  s'il  le  fallait,  de  mettre  en  pa- 
rallèle avec  M.  Thyssen  tel  ou  tel  de  nos  grands  patrons  français, 
homme  de  réflexion  et  d'initiative,  parti  de  rien  et  arrivé,  lui 
aussi,  par  son  travail  et  son  énergie  à  la  haute  situation  qu'il 
occupe.  Un  interviewer  allemand,  émule  de  M.  J.  Huret,  ne  se- 
rait embarrassé  que  pour  faire  son  choix  ;  et  ce  qu'il  aurait  de 
plus  à  constater  c'est  le  souci  presque  général  qu'ont  ces  pa- 
trons du  sort  de  leurs  ouvriers  et  employés  :  presque  tous  ont 
des  préoccupations  d'ordre  moral  et  social,  et,  parmi  eux,  beau- 

1.  V.  E.  Théry,  Les  profjrrs c'conomiques  de  la  France.  P.  Cauwès,  6"  édit.  Paris, 
E.  Rey, 1908. 


l'Iil'.MII'.IiS    SVMl'TiiMKS    K.\    FMANCE.  ÏO 

coup  emploient  des  capitaux  considérables  à  des  œuvres  de  cha- 
rité et  de  philanthropie'.  Ces  hommes  sont  avisés,  toujours  à 
Fallût  des  procédés  nouveaux,  des  perfectionnements  les  plus 
récents;  ils  savent  à  l'occasion  créer  entre  eux  des  associations 
fécondes,  par  exemple  ce  Comptoir  métalhirgique  de  Longivy 
dont  iM.  de  Rousiers  a  exposé  l'histoire  et  le  fonctionnement  : 
les  fontes  lorraines  a\'aient  mauvaise  réputation  à  cause  de  la 
proportion  excessive  de  phosphore  qu'elles  contenaient  ;  mais 
la  découverte  du  procédé  Thomas  les  rendait  éminemment  pro- 
pres à  la  fabrication  de  l'acier  ;  il  s'agissait  de  les  faire  con- 
naître comme  telles  :  «  Il  fallait  vaincre  la  résistance  des  vieil- 
les habitudes,  créer  des  débouchés  nouveaux,  consentir  parfois 
d'assez  lourds  sacrifices  pour  enlever  une  première  commande. 
Il  fallait  un  organisme  social  puissant.  La  création  du  Comp- 
toir métallurg-ique  de  Longwy  répondit  à  ce  besoin...  Il  est  le 
résultat  naturel  d'une  situation  industrielle  et  commerciale  par- 
ticulière... Lliabiletu,  r énergie,  r initiative  de  ses  membres  se 
sont  appliqués  à  tirer  parti  des  circonstances  -.  » 

Si  nous  avons  de  grands  industriels,  nous  pouvons  être  fiers 
aussi  de  nos  commerçants.  Rencontre-t-on  à  l'étranger  beau- 
coup de  maisons  comparables  à  notre  Bon  Marché  ou  à  notre 
Louvre,  pour  ne  citer  que  les  deux  plus  célèbres"'? 

Les  initiatives  ne  manquent  pas  en  France,  mais  on  ne  les  con- 
naît pas  suffisamment;  on  ne  leur  fait  pas  assez  de  cette  ré- 
clame de  bon  aloi  qui  entraînerait  si  facilement  les  imitateurs^. 

1.  Comme  très  bel  exemple  de  ce  type  de  grand  patron  bienfaisant,  on  peut  citer 
M.  Philibert  Vrau.  de  Lille,  dont  la  biographie  vient  d'être  écrite  par  M»'  Baunard, 
Philibert  Vrau  et  les  œuvres  catholiques  du  JS'ord.  Paris,  Poussieigue. 

2.  P.  de  Rou.siers,  Les  syndicats  indtistriels  de  producteurs  en  France  et  à  l'é- 
tranger, p.  211  et  253.  —  V.  aussi  le  livre  récent  du  même  auteur  sur  Les  grands 
ports  de  France  (A.  Colin).  La  conférence  de  M.  Brocard  sur  La  Lorraine  dans  le 
mouvement  économique  français  {Le  Pays  lorrain  des  20  août  et  20  mai  1909  et 
tirage  à  part).  —  Les  trois  articles  de  M.  Eug.  Martin  :  Comment  ta  Lorraine  tra- 
vaille à  l'œuvre  nationale  de  décentralisation  (Revue  lorraine  Ht.  de  1906. 

3.  V'°  d'Avenel,  Le  mécanisme  de  la  vie  moderne,  V  série.  Cf.  Mouvement 
social,  t.  V,  p.  89. 

4.  Chose  curieuse,  nous  ne  semblons  pas  vouloir  reconnaître  nous-mêmes  ce  qui 
se  fait  de  bien  dans  notre  pays  :  il  faut  que  ce  soil  l'étranger  qui  nous  l'apprenne. 
C'est  ainsi  qu'on  verra  dans  le  livre  de  Smiles,  Self  Help,  un  grand  nombre  de  traits 


46  l'orientation  particulariste  de  la  vie. 

Connaissons-nous  assez  nos  grands  explorateurs  contempo- 
rains? «  Ils  font  plus  en  un  demi-siècle,  écrit  M.  llanotaux, 
que  leurs  prédécesseurs  en  des  milliers  d'années.  Les  lignes 
de  leurs  itinéraires  se  croisent  et  s'entre-croisent  sur  les  cartes 
soudain  vivantes  et  animées.  Ils  peuplent  les  déserts,  déplacent 
les  montag-nes,  replient  ou  redressent  les  courbes  des  fleuves. 
On  dirait  qu'ils  remanient  la  face  de  la  terre'.  »  Une  race 
qui  produit  des  hommes  tels  que  les  Bonvalof,  les  Crampel, 
les  Marchand,  les  Savorgnan  de  Brazza  et  tant  d'autres,  a  en  elle 
des' ressources  d'énergie  qui  ne  peuvent  qu'inspirer  confiance. 
Personne  n'ignore  ce  que  ces  pionniers  doivent  déployer  de 
courage,  d'endurance,  de  possession  de  soi-même  pour  réus- 
sir dans  leurs  périlleuses  entreprises 2. 

Connaissons-nous  assez  les  prodiges  d'initiative  et  de  har- 
diesse de  nos  ingénieurs,  de  nos  inventeurs?  Sans  doute,  ce  n'est 
pas  à  la  France  seule  qu'on  doit  les  progrès  du  cyclisme  et  de 
l'automobilisme,  l'utilisation  des  hautes  chutes  d!eau,  les  mer- 
veilles de  la  navigation  sous-marine  ou  aérienne;  mais  qui 
pourrait  contester  l'importance  de  l'apport  français  dans  cette 
vaste  association  d'efforts  et  de  labeurs?  «  S'il  était  démontré, 
dit  M.  Hanotaux,  cju'un  seul  de  ces  progrès  qui  vont  probable- 
ment transformer  les  conditions  de  la  vie  au  xx'  siècle,  comme 
la  découverte  de  la  vapeur  et  de  l'électricité  ont  transformé  celles 
de  la  vie  au  siècle  précédent,  se  soit  passé  de  la  collaboration  de 
nos  compatriotes,  on  pourrait  conclure,  sinon  aune  léthargie,  du 
moins  à  un  demi-sommeil  de  l'énergie  française.  Mais  les  noms 
des  Michaud,  des  Berges,  des  Dupuy  de  Lôme,  des  Gustave  Zédé, 


et  d'exemples  ernprunlés  à  la  France,  en  sorte  que  nous  avons  ce  speclacle  inatlendu 
d'un  particularisle.  venant  chercher  des  motlèies  en  pays  communautaire  pour 
encourager  ses  compatriotes  à  l'énergie  et  à  rinitiative.  Self  Help  a  été  traduit 
en  français,  par  M.  Alfred  Talandier.  Paris,  Pion. 

1.  L'Énerç/ie  française,  p.  3r)9. 

2.  Il  ne  faut  pas  oublier  les  actes  admirables  de  courage  et  de  dévouement  ac- 
complis par  nos  missionnaires  catholiques.  Voir  à  ce  sujet  le  magnifique  ouvrage  du 
P.  Piolet,  Les  Missions  catholiques  françaises  au  XfX"  siècle,  6  vol.  (A.  Colin).  — 
Cf.  P.  Sertillanges,  L'Expansion  de  l'Église  ca f ho liq ue,  tinns  Un  siècle,  mouvement 
du  monde  de  1800  à  1900  (H.  Oudin);  E.  Lecanuet,  L'Église  de  France  sous  la  troi- 
sième   république,  cliap.  xi  (Poussielgue). 


l'REMIKHS    SYiMl'TÙMKS    l'.N    l'IiANCK.  H 

dos  (loubot,  des  Bollre,  des  Dion,  des  Konard,  des  lîranly  sont 
joints  à  riiistoirc  de  chacune  de  ces  transformations  décisives, 
et  si  riiumanitc  se  soulève  pour  voir  s'ouvrir  devant  elle  des 
horizons  nouveaux,  elle  ne  peut  négliger  le  bras  de  la  France 
(pii  la  soutient'.  » 

C'est  par  le  détail  qu'il  faudrait  étudier  chacune  de  ces  éton- 
nantes initiatives.  M.  Hanotaux  l'a  fait  pour  quelques-unes.  On 
pensait  que  personne  n'oserait  jamais  capter  ces  forces  accumu- 
lées provenant  des  hautes  chutes  d'eau.  Le  problème  se  posait 
depuis  de  longues  années.  «  Un  homme  a  osé.  Unjour,  il  a  com- 
mandé des  conduites  destinées  à  capter  les  eaux  d'une  chute 
de  200  mètres.  Cela  parut  à  tout  le  monde  une  folie.  On  riait  : 
ses  tuyaux  crèveront,  ses  turbines  se  briseront;  le  mieux  serait 
de  l'enfermer.  Cependant  il  tint  bon  et,  malgré  mille  déboires, 
il  réussit-'.  »  Cet  homme  était  un  Français,  M.  Berges,  de  Gre- 
noble. Il  a  lui-même  «  baptisé  »  la  nouvelle  force  industrielle  ;  il 
l'a  appelée  d'un  nom  définitif  :  la  houille  blanche.  Et  depuis  lors, 
la  houille  blanche  se  pose  en  rivale  heureuse  de  la  houille  noire. 

Nos  savants,  nos  artistes  mériteraient  une  mention  particu- 
lière. Ce  sont  de  beaux  exemples  d'activité,  d'initiative  et  de 
persévérance  intellectuelles  que  nous  donnent,  dans  les  sciences, 
les  Pasteur '■  et  les  Curie,  et,  dans  les  arts,  pour  n'en  citer  qu'un 
seul,  le  Lorrain  Emile  Galle,  cet  initiatenr  de  l'art  nouveau, 
auquel  il  a  fallu,  pour  imposer  ses  conceptions  si  originales  à 
force  de  naturel,  l'affirmation  d'une  personnalité  singulièrement 
puissante  et  convaincue ''. 

Et  comment  passer  sous  silence  les  merveilles  de  l'initiative 
privée  en   matière   de  bienfaisance  et  de  charité?   On  peut  af- 

1.  L'Énercjie  française,  p.  3Ô9. 

2.  L'Énergie  française,  p.  171.  II  faut  lire  tout  le  chap.  i\  :  La  houille  blanche. 
Sur  ce  sujet,  voir  une  conférence  de  M.  Achille  Berges  dans  le  Bulletin  de  la  So- 
ciéle  induslr.  de  l'Est,  n»  67,  février  1909. 

3.  Un  des  plus  beaux  livres  et  des  plus  attachants  qu'on  puisse  lire  est  la  biogra- 
phie de  i'asieur  par  M.  Vallery-Radol,  dont  une  nouvelle  édition  vient  de  paraître 
à  la  librairie  Hachette. 

4.  Sur  l'œuvre  de  Emile  Galle  et  celle  des  principaux  artistes  de  l'école  de  Nancy, 
lire  ;  les  articles  déjà  cités  (p.  45,  note  2]  de  M.  Eug.  Martin,  dans  la  Rev.  lorr. 
m.  de  rJOR;  Roger  Marx  :  E.  Galle  écrivain,  Mémoires  de  l'Acad.  de  Stanisl'is, 
1906-1907,  p.  23G  et  S.';  de  E.  Galle  lui-même  :  Écrlls pour  l'art  (H.  La.urens). 


48  l'orientation  tarticilariste  de  la  vie. 

firmer  que  nulle  part  plus  qu'en  France  on  ne  s'est  ingénié  à 
créer  des  institutions  et  des  œuvres  mieux  appropriées  aux  be- 
soins et  aux  misères  qu'il  s'agissait  de  secourir  :  ni  l'argent,  ni 
le  zèle,  ni  le  dévouement  n'ont  été  comptés.  Ici  on  ne  peut 
citer  de  noms,  car  la  charité  est  anonyme;  mais  aux  résultats 
obtenus,  on  devine  quelles  énergies  se  sont  mises  au  service  de 
cette  noble  cause'. 

Ainsi  de  tous  côtés  et  en  tout  ordre  de  matières,  les  initiatives 
se  manifestent  et  s'accusent  :  initiatives  industrielles,  commer- 
ciales, scientifiques,  artistiques.  Initiatives  sociales  aussi  :  par- 
tout on  voit  se  former  de  vigoureuses  associations  pour  la 
défense  des  intérêts  privés  :  Touring-cluV-^  Ligue  des  contri- 
buables ^  Association  des  porteurs  de  valeurs  étrangères''^  Ligue 
nationale  de  décentralisation'-',  Unions  régionalistes ^  etc.,  etc.. 
Mais  surtout  faut-il  attirer  l'attention  sur  le  développement  et 
Textension  du  mouvement  syndical  ouvrier.  Sans  doute  ce 
mouvement  est  encore  chez  nous  bien  confus,  peu  ordonné,  mal 
dirigé  :  il  est  pourtant  l'indice  certain  d'un  éveil  de  la  person- 
nalité et  de  la  volonté  chez  les  classes  laborieuses.  Avec  le  temps 
le  syndicat  assagi  et  fortement  organisé  pourra  devenir  l'agent 
d'une  transformation  profonde  et  heureuse  dans  la  condition  des 
ouvriers". 

Ce  qui  est  à  remarquer,  c'est  que,  dans  la  masse  du  pays, 
sous  des  influences  diverses,  semble  s'éveiller  un  esprit  général 

1.  Tout  le  monde  connait  la  Cliarilc  privée  a  Paris,  de  Maxime  du  Camp.  Mais 
ce  livre  remonte  à  1885  :  que  de  chapitres  nouveaux  ne  faudrait-il  pas  y  ajouter  pour 
décrire  tant  d'œuvres  nouvelles  écloses  depuis  cette  époque!  Et  combien  d'autres 
livres  semblables  ne  seraient-ils  pas  à  écrire  pour  faire  connaître  les  œuvres  particu- 
lières créées  dans  chacune  de  nos  provinces!  V.  par  exemple  pour  la  Lorraine  :  La 
Charité  privée  à  Nancij,  de  rabi)é  Girard. 

2.  Touring-Club  de  France,  siège  social  :  avenue  de  la  Grande-Armée,  G5  ;  prési- 
dent :  A.  Bailif. 

3.  Ligue  des  Contribuables,  siège  social  :  rue  Drouot,  2G;  président,  J.  Roche. 
(Cf.  Mouvement  social,  18'J9,  p.  7).  Jo^irnal  des  contribuables,  5,  rue  Lallier, 
Paris. 

4.  Association  nationale  des  porteurs  français  de  valeurs  étrangères,  siège  so- 
cial :  rue  Gaillon,  5;  président  :  A.  Macbart. 

5.  Président  :  M.  de  Marcère. 

6.  Voir  sur  ce  point  et  dans  ce  sens  le  livre  de  M.  P.  Bureau  :  Le  contrai  de  tra- 
vail, le  rôle  des  syndicats  professionnels.  Paris,  Alcan. 


PREMIERS    SY.MI'TÔMKS    EN    FRANCE.  49 

d'activité  et  d'initiative  ' .  Assurément  cette  disposition  s'assoupit 
et  sommeille  quelquefois.  Mais  que  surgisse  un  événement  qui 
en  exige  le  réveil,  on  la  voit  aussitôt  à  l'œuvre.  A  cet  égard 
rien  n'est  plus  instructif  que  le  récit  fait  par  M.  Hanotaux  du 
travail  auquel  durent  se  livrer  les  viticulteurs  du  Midi  pour 
reconstituer  leurs  vignobles  détruits  par  le  phylloxéra  : 

«  Quand  on  constata  l'étendue  du  désastre,  les  bras  et  les 
courages  tombèrent  :  on  crut  vraiment  que  c'était  fini...  Ce- 
pendant, peu  à  peu,  tout  se  classa,  s'ordonna...  On  se  mit  à  la 
besogne  de  la  replantation.  L'Amérique  qui  nous  avait  envoyé 
l'insecte  destructeur  nous  fournit  l'arbuste  réparateur...  Aujour- 
d'hui le  mal  est  réparé,  le  vignoble  est  reconstitué.  Il  couvre  de 
nouveau  les  plaines  et  les  collines...  Les  50  millions  d'hec- 
tolitres qu'avait  connus  l'année  1870  emplissent  de  nouveau, 
annuellement,  nos  celliers. 

«  Mais  maintenant  que  l'œuvre  est  accomplie,  continue  M.  Ha- 
notaux, comment  ne  pas  rendre  hommage  à  l'énergie,  à  la  té- 
nacité, à  l'endurance  du  brave  peuple  qui  donna  sa  peine  et  sa 
confiance  à  cette  œuvre  de  résurrection,  qui  replanta  pied  par 
pied,  attendit  d'abord  trois  ans  la  première  grappe,  puis  la 
bonne  récolte,  puis  la  vente  rémunératrice...  On  a  parlé  parfois 
si  légèrement  de  ces  vaillantes  populations  méridionales  qu'il 
est  bien  permis  de  rappeler  ici  quels  furent,  dans  cette  crise 
héroïque,  leur  sagesse,  leur  sang-froid,  leur  ténacité,  leur  vigi- 
lance et  leur  science. 

1.  A  propos  de  la  mémorable  semaine  d'aviation,  en  Champagne,  au  mois  d'août 
1909,  on  a  pu  écrire  ces  lignes  significatives  :  «  En  quelques  semaines,  M.  le  marquis 
de  Polignac  et  son  comité  ont  su  organiser  ce  qui  vient  de  faire  notre  émerveillement 
et  celui  du  monde.  Avec  un  entrain  d'initiative  et  un  courage  alerte  qu'ils  ont  vite 
communiqué  autour  d'eux,  ils  ont  tout  prévu,  pourvu  atout.  Si  bien  qu'en  moins  de 
temps  qu'il  n'en  aurait  fallu  à  des  commissions  officielles  pour  envisager  seulement 
leur  tâche  ou  se  diviser  en  sous-cornmissions,  ils  ont  créé  un  aérodrome,  improvisé 
une  sorte  de  cité,  où  200.000  personnes  accouraient  hier,  et  réglé  un  service  d'ordre 
si  parfait  que  tout's'est  passé  sans  à-coup,  sans  heurt,  sans  un  accident,  malgré  cette 
allluence...  Sans  parler  des  lenteurs  avec  lesquelles  il  aurait  fallu  compter,  qu'on 
s'imagine  ce  qu'une  pareille  entreprise  —  coulage  et  gabegie  à  part  —  eût  coûté  à 
l'État,  s'il  s'en  fût  chargé.  Or,  ce  que  l'État  eût  si  mal  réalisé  et  à  tant  de  frais,  un 
grou|)e  de  particuliers  l'a  fait  avec  une  entente  précise  et  une  si  prompte  aisance 
qu'on  y  trouve  de  l'agilité  et  de  la  grâce  françaises  [Journal  des  Débals,  mardi 
31  août  1909). 

4 


oO  l'orientation  particulariste  de  la  vie. 

Pourquoi  laisser  dans  1  oubli  le  spectacle  si  remarquable  offert, 
pendant  des  années,  par  les  cercles  viticoles  des  arrondisse- 
ments, des  cantons  et  des  communes?...  Les  vertus  déployées 
dans  cette  crise  furent  grandes...  La  France  est  un  puissant  ac- 
cumulateur d'énergies  i.  )) 

Que  d'autres  initiatives  admirables  seraient  à  citer  dans  nos 
campagnes!  On  a  écrit  des  livres  entiers-  sur  les  syndicats  agri- 
coles qui  se  sont  développés  et  multipliés  chez  nous  sous  des 
formes  si  variées  et  si  fécondes  depuis  1884.  Mais  on  connaît 
peut-être  moins  ce  retour  aux  champs  qui  semble  en  train  de 
s'opérer  dans  les  classes  élevées  de  notre  société.  Combien  voit- 
on  d'hommes  aujourd'hui  qui,  lassés  par  l'incapacité  et  l'incurie 
de  leurs  fermiers,  reviennent  courageusement  prendre  posses- 
sion de  leurs  terres  pour  en  diriger  eux-mêmes  directement 
l'exploitation!  Combien  d'autres,  déçus  par  les  fonctions  pu- 
bliques, fatigués  des  vaines  obligations  de  la  vie  urbaine,  se 
décident  à  acquérir  un  domaine  et,  véritables  colons  du  pays  de 
France,  s'y  installent  en  résidence  permanente,  avec  l'intention 
fermement  arrêtée  d'y  faire  souche  de  garçons  et  de  filles  libre- 
ment élevés  loin  des  contraintes  universitaires...  Et  cela  réussit, 
et  ces  familles  sont  heureuses,  prospères,  et  leur  exemple 
rayonne''  ! 

D'autres  n'hésitent  pas  à  gagner  les  colonies.  On  se  rappelle 
ce  professeur  de  l'Université  qui,  il  y  a  quelques  années,  partait 
avec  son  frère,  docteur  en  médecine,  pour  la  Nouvelle-Calédonie, 

1.  L'Energie  française,  p.  3ji7-350. 

'1.  Voir  en  particulier  celui  (te  M.  de  Rocqulgii}  :  Les  Syndicats  agricoles  (A. 
Colin). 

3.  Voir  dans  la  Science  sociale  les  articles  de  H.  de  Tourville  :  La  décadence 
du  fermage,  t.  Ht,  p.  109  et  s.;  Une  nouvelle  colonie  normande  en  Normandie, 
t.  VI,  p.  265  et  s.;  Les  retours  de  la  classe  lettrée  et  libérale  à  la  culture  directe 
au  cours  du  dernier  siècle,  t.  XXXV,  p,  273  et  s.;  les  articles  de  M.  A.  Dauprat  :  La 
révolution  agricole,  récit  de  notre  expérience  personnelle,  t.  XXVIII  à  XXX;  La 
révolution  agricole  suivant  la  méthode  d'observation,  t.  XXX*  à  XXXII,  articles 
reproduits  dans  la  nouvelle  série  :  fascicule  n°  5,  La  révolution  agricole,  nécessité 
de  transformer  les  procédés  de  culture:  fasc.  n»  15,  Une  expérience  agricole  de 
propriétaire  résidant.  —  Cf.,  t.  XXXV,  p.  i39  et  530;  t.  XXXVI,  p.  73  et  201; 
E.  Demolins,  Super,  des  Anglo-saxons,  p.  399.  —  Rappelons  enlin  le  livre  de  J. 
Méline  :  J.e  fietour  à  la  terre  (Hachette),  et  le  beau  roman,  d'une  si  haute  portée 
sociale,  de  G.  Fonsegrive  :  Le  Fils  de  l'esprit  (Gabalda). 


r 


i'Hi:.Mii:its  sY.\ii'T<KMi;.-   kn  kiîa.nci:.  51 

où  il  îillait  s'éta])lir  et  planter  du  café'.  Ce  qui  fut  alors  si  re- 
marqué le  serait  à  peine  aujourd'hui.  On  va  couramment  s'ins- 
taller en  Algérie,  en  Tunisie,  aussi,  quoique  plus  rarement,  à 
Madagascar  et  au  Tonkin.  Ce  qui  est  plus  fréquent,  c'est  de 
voir  des  parents  prévoyants  faire  aux  colonies  des  acquisitions 
de  terrains,  des  plantations  de  vignes  ou  d'oliviers  au  profit 
de  leurs  lils  auxquels  ils  peuvent  ainsi  assurer  pour  l'avenir 
des  occupations  lucratives  avec  une  vie  saine  et  indépendante. 

C'est  surtout  en  matière  à' éducation  que  les  efforts  et  les  ini- 
tiatives doivent  être  signalés"^.  Les  parents  semblent  se  rendre 
mieux  compte  qu'autrefois  de  leurs  devoirs,  de  leur  responsa- 
bilité ;  ils  sentent  mieux  la  nécessité  de  donner  à  leurs  enfants 
autre  chose  que  l'instruction  ou  la  culture  purement  intellec- 
luelle,  de  leur  assurer  un  plus  complet  développement  phy- 
sique et  surtout  moral. 

Sous  l'empire  de  ces  préoccupations,  l'on  en  voit  qui  se  con- 
sacrent eux-mêmes  complètement  à  l'éducation  de  leurs  enfants 
et  s'installent  à  la  campagne  pour  travailler  à  cette  œuvre  plus  à 
loisir,  plus  fructueusement  et  plus  utilement  3.  D'autres  que 
leurs  occupations  retiennent  à  la  ville,  surveillent  du  moins  très 
soigneusement  l'instruction  que  leurs  enfants  reçoivent  dans  les 
lycées  ou  collèges  et  la  complètent  par  une  éducation  familiale 
très  attentive^.  —  D'autres  enfin,  ou  trop  absorbés  par  leurs  de- 
voirs professionnels,  ou  reconnaissant  très  simplement  leur  mani- 
feste incompétence  éducative,  n'hésitent  pas  à  consentir  de  lourds 
sacrifices  pour   confier  Jeurs  enfants  aux  maîtres  excellents  qui 

1.  Mouvement  social,  1898,  p.  24  ;  1899,  p.  160.  —  Cf.  Science  sociale,  l.  XXX,  p.  97, 
p.  477;  t.  XXXI.  p.  91.  Le  Goupils.  Un  normalien  colon  {Revue  de  Paris,  15  octobre, 
1"  novembre  1907). 

2.  «  Le  collège  perd  de  sou  prestige,  »  écrivait  déjà  E.  Demolins  en  1892  {Mouve- 
ment social,  I,  p.  51). 

3.  A  ce  sujet  on  peut  constater  la  tendance  très  marquée  et  très  louable,  surtout 
parmi  les  familles  nombreuses,  à  quitter  le  centre  des  villes  pour  aller  habiter  la 
banlieue  et  s'y  installer  en  maison  indépendante.  Sans  doute  il  i)eut  y  avoir  là  un 
motif  d'économie;  mais  il  y  entre  aussi  très  certainement  des  considérations  d'ordre 
éducatif.  En  tout  cas  il  est  bon  de  remarquer  que  l'économie  s'accorde  ici,  et  très 
heureusement,  avec  de  meilleures  conditions  de  vie  hygiénique  et  de  plus  grandes 
facilités  pour  l'éducation  des  enfants. 

4.  De  plus  en  plus  des  relations  suivies  et  étroites  s'établissent  entre  la  famille  et 
l'école. 


52  L  ORIE.XTATION    PARTICL'LARISTE    DE    LA    VIE. 

dirigent  les  établissements  connus  sous  le  nom  d' Écoles  nouvelles. 
Ces  écoles  sont  elles-mêmes  le  fruit  de  l'initiative  privée.  Leurs 
modèles  immédiats  ont  été  empruntés  à  l'Angleterre  ^  ;  mais  il 
ne  faut  pas  oublier  qu'il  existait  en  France,  à  la  fin  de  l'ancien 
rés'ime,  un  assez  grand  nombre  d'écoles  analogues^  que  l'in- 
tkience  de  Rousseau  tendait  encore  a  multiplier,  lorsque  Napo- 
léon les  supprima  brutalement  au  prolit  du  monopole  univer- 
sitaire. L'institution  nouvelle  n'est  donc  qu'un  retour  à  une 
très  ancienne  tradition  française  dont  nous  pouvons  nous  enor- 
gueillir à  juste  titre.  Elle  répond  admirablement  aux  besoins 
actuels.  Les  exercices  physiques  et  les  travaux  usuels  qui  y  ont 
une  place  importante  sans  être  excessive  donnent  aux  membres 
la  force,  la  souplesse  et  l'habileté;  des  méthodes  plus  ration- 
nelles et  plus  rapides,  avec  stages  à  l'étranger,  permettent  de 
munir  les  esprits  des  connaissances  indispensables,  sans  les 
astreindre  à  un  surmenage  homicide;  enfin  la  vie  à  la  cam- 
pagne et  la  réunion  en  petits  groupes  familiaux  de  vingt  à  vingt- 
cinq  élèves,  en  contact  permanent  avec  le  chef  et  la  maîtresse 
de  maison,  créent  une  atmosphère  morale  parfaitement  pure  et 
sérieuse  dont  profitera  chaque  élève,  objet  dune  sollicitude 
toute  personnelle.  Taine  signalait  autrefois  la  disconvenance  de 
r éducation  et  de  la  vie  dans  nos  établissements  scolaires ''.  Cette 
disconvenance  n'existe  plus  ici  et  la  devise  d'une  de  ces  écoles  : 
Bien  armés  pour  la  t^e,  n'est  pas  seulement  un  programme,  mais 
la  constatation  d'un  résultat.  Ces  écoles  sont  au  nombre  de  trois 
aujourd'hui'*^;  d'autres  surgiront  dans  l'avenir.  Il  faut  rappeler 
que  la  première  en  date,  l'Ecole  des  Roches,  dont  la  prospérité 
s'affirme  d'année  en   année  5,   est  l'œuvre  propre  du  regretté 

1.  Écoles  d'Abbolsboliiie   Deibyshiie)  et  de   Bedaies  (Sussex).  Voir  E.  Deinolins, 
Super,  des  Anylo-Saxons.  p.  62  et  s.;  L'Éducation  nouvelle,  passim. 

2.  H.  Taine,  le  Régime  moderne,  l'École,   édit.  in-S",  p.   158-159;  édit.  in-12, 
p.  198-199. 

3.  H.  Taine,  Le  liégime  moderne,  l'Ecole,  édit.  in-8",  p.  295;  édit.  in-12,  p.  3t9. 

4.  École  des  Roches  (près  Verneuil-s'ur-Avre,  Eure)  ;  collège  de  iNormandie(près  de 
Rouen);  collège  de  l'Ile-de-France  (à  Liancourt,  Oise). 

A  celte  liste  il  faut  joindre  l'école  de  Planchoury  'près  de  Tours)  pour  les  jeunes 
filles. 

5.  V.  le  Journal  de  l'Ecole  des  Hoches.  —  Le  stand  de  l'École  des  Roches  a  obtenu 


l'RE.MIKliS    SVMPÏÔMKS    K.N    l'RANCi:.  53 

E.  Deniolins  qui  y  a  consacré  une  somme  imlicible  d'énergie  et 
(le  volonté.  Sans  cloute  ces  écoles  ne  s'adressent  encore  qu'à  un 
petit  nombre  d'élèves  choisis;  mais  leur  influence  s'étend  :  elles 
sont  connues,  on  s'intéresse  ;Y  elles;  on  s'inspire  de  leurs  mé- 
thodes; et  bien  des  parents  cherchent,  dans  la  mesure  où  ils  le 
peuvent  et  par  les  moyens  dont  ils  disposent,  à  donner  à  leurs 
enfants  quelque  chose  de  cette  éducation  élargissante'  :  les 
sports  sont  en  honneur,  les  séjours  à  l'étranger  deviennent  plus 
fréquents,  l'étude  des  langues  étrangères  se  généralise  et  se 
perfectionne;  les  fonctions  puhliques  sont  moins  recherchées; 
les  carrières  indépendantes,  les  professions  usuelles  sont  de  jour 
en  jour  plus  estimées. 

L'Etat  lui-même  prend  à  ca:'ur  de  suivre  le  mouvement  gé- 
nérai. Il  y  aurait  injustice  à  ne  pas  rappeler  cette  grandiose 
encjuète  de  1899  poursuivie  dans  l'intention  sincère  d'une 
réforme  profonde  de  notre  enseignement  secondaire.  Peut-être 
les  résultats  sont-ils  demeurés  inférieurs  aux  efforts  et  aux  désirs  : 
pourrait-on  nier  cependant  que,  depuis  lors,  plus  d'air,  plus  de 
lumière,  plus  deliherté  et  de  spontanéité  n'eussent  pénétré  dans 
nos  lycées  et  nos  collèges-?  —  D'autre  part,  l'enseignement 
professionnel  a  été  développé;  et  si  nous  n'avons  pas  encore, 
comme  en  Allemagne,  des  Universités  techniques-'',  du  moins 
les  écoles  de  commerce,  les  écoles  industrielles,  les  écoles  des 
arts  et  métiers,  les  écoles  d'ag-riculture,  etc.,  se  sont-elles  multi- 
pliées; les  nombreux  Instituts  que  groupent  autour  d'elles  nos 
grandes   universités^    témoignent    de    la   même  préoccupation 

le  plus  vif  succès  à  l'Exposition  internalionale  de  l'Est  de  la  France  qui  s'est  tenue 
à  iNancy  en  1909  et  y  a  conquis  plusieurs  récompenses  importantes. 

1.  La  nouvelle  revue,  l'Éduca/ion,  que  publie  M.  Georges  Bertier,  directeur  de 
l'École  des  Roches  (Paris,  Vuibert  et  Nony)  sera,  pour  les  i)arents,  une  aide  pré- 
cieuse dans  raccomplissenienl  de  celte  lâche. 

2.  M.  Demolins  s'est  plu  à  noter,  à  propos  d'une  lettre  de  M.  Itibot,  président  de  la 
commission  d'enquête  au  minisire  de  l'inslruclion  publique,  l'inlluence  croissante 
des  vérités  proclamées  par  la  science  sociale  et  appliquées  par  l'Ecole  des  Roches  ; 
Science  sociale,  l.  XX.VII,  p.  46i  et  s.  —  Cf.  le  livre  de  M.  Ribot,  /ji  liéforme  de 
renseignement  secondaire  (A.  Colin). 

3.  V.  Questions  actuelles  du  l.'î  mars  1900.  ^ 

4.  Rien  que  pour  Nancy  :  Inslilul  chimique,  institut  électrotechnique,  institut 
agricole,  instilut  colonial,  école  de  brasserie,  école  de  laiterie. 


o't  L  ORIENTATION    PARTICULARISTE    DE   LA    VIE. 

d'une  orientation  nouvelle,  plus  moderne  et  plus  pratique,  de  la 
jeunesse  contemporaine. 

Ces  indications  sont  bien  incomplètes  ^  Elles  suffisent  à  mon- 
trer que  nous  sommes  en  bonne  voie  et  que,  si  d'autres  nous  ont 
dépassés,  il  ne  tient  qu'à  nous,  par  un  nouvel  effort,  de  rega- 
gner le  terrain  perdu  et  de  conquérir  l'avance  que  nous  n'aurions 
dû  laisser  prendre  par  personne. 

1.  II  y  aurait  à  parler,  notamment,  des  initiatives  provinciales,  locales.  V.  par 
exemple  un  article  de  M.  Gebliart  :  Initiatives  Ion-aines  reproduit  dans  le  Mouve- 
ment social,  t.  YIII,  p.  225.  —  Plus  spécialement  il  y  aurait  à  décrire  les  initiatives 
féminines  et  les  efforts  dus  à  un  certain  féminisme  digne,  celui-là,  de  tous  les  éloges. 
V.  Max  Turmann,  Initiatives  féminines  (Gabalda);  PaulAcker,  Œuvres  sociales  de 
femmes  (Pion);  et,  d'une  façon  générale  :  Rostand,  L'Action  sociale  par  l'initiative 
privée,  4  vol.  (F.  Alcan).  Les  progrès  réalisésdans  l'éducation  des  jeunes  filles  mérite- 
raient aussi  d'être  signalés,  quoique  bien  des  ombres  restent  encore  au  tableau.  A 
propos  d'un  roman  nouveau  [L'Une  et  l'Autre,  par  M'""  J.  Marni),  M.  Chantavoine 
écrivait  récemment  :  «  Les  jeunes  filles  d'à  présent...  n'ont  pas  été  élevées  comme 
leurs  aînées.  Elles  ont  une  autre  conception  de  la  vie,  une  autre  idée  de  leurs  de- 
voirs et  de  leurs  droits,  une  autre  théorie  du  bonheur,  et,  pour  tout  dire,  une  per- 
sonnalité plus  forte,  plus  indépendante,  et,  à  l'occasion,  en  face  de  certains 
obstacles,  plus  déterminée.  Averties  sans  être  pour  cela  tout  à  fait  renseignées; 
clairvoyantes  pour  ne  pas  être  dupes;  énergiques  pour  résister  au  destin  et  même 
pour  le  contraindre,  ce  ne  sont  pas  des  amazones,  des  aventurières;  ce  ne  sont  pas 
non  plus  les  petites  oies  blanches  de  jadis...  Le  charme  féminin  et  virginal  leur 
manque  peut-être,  tel  qu'on  l'eiilendait  autrefois  :  ce  charme  ingénu  et  rougissant 
qui  révèle  ou  contrefait  l'innocence.  Elles  ont  lu  et  réiléchi  ;  ellesojit  écouté,  regardé 
autour  d'elles,  en  passant,  les  yeux  ouverts,  à  travers  le  monde.  «  Elles  sont  droites, 
pures  et  fièrement  méprisantes  de  tout  ce  qui  est  bas  ».  Elles  ne  révent  pas  tant  que 
leurs  mères,  elles  jugent  mieux  et  marchent  d'un  pas  plus  libre  et  plus  hardi  vers 
la  destinée.  A  vrai  dire,  cette  nouvelle  éducation  jieul  avoir  des  risques,  mais  elle  a 
aussi  bien  des  avantages...  L'instruction  moins  frivole  et  moins  creuse  que  l'on 
donne  aujourd'hui  aux  jeunes  personnes  leur  rend  l'esprit  plus  vigoureux,  le  juge- 
ment plus  ferme,  la  conscience  plus  claire  et  le  caractère  plus  résolu.  Leur  pensée 
enhardie  —  où  est  le  mal  ?  —  ne  veut  plus,  à  aucun  prix,  des  maillots  et  des  lisiè- 
res du  temps  passé,  du  bon  vieux  temps.  Soyez  certain  que  leur  vertu  n'en  soulTre 
pas,  quand  elles  sont  droites  et  saines;  que  leur  fierté  avertie  les  préserve  au  con- 
traire d'un  tas  de  choses  où  l'innocence  niaise  et  surprise  risquerait  d'achopper... 
Je  crois  que  nous  assistons  aujourd'hui  à  la  transformation  de  la  jeune  fille  fran- 
çaise. 11  faut  en  prendre  notre  parti  :  nous  n'y  pouvons  rien;  le  progrès  des  idées 
le  changement  des  mœurs  sont  plus  forts  que  nous.  M™'=  Marni  ne  prêche  nullement 
dans  son  livre  l'émancipation  débridée  de  nos  jeunes  filles;  elle  montre  seulement 
et  elle  prouve...  qu'on  peut  être  une  très  brave  fille,  très  courageuse...  même  après 
s'être  affranchie  d'un  certain  nombre  de  timidités,  de  routines  et  d'hypocrisies  que  les 
préjugés  entretiennent,  que  l'habitude  et  l'inertie  conservent  et  que  le  monde,  qui 
n'aime  pas  beaucoup  les  innovations,  encourage,  si  l'on  a  maintenu  en  soi,  à  travers 
la  vie  et  malgré  la  vie,  ce  fond  d'honneur,  de  droiture,  de  délicatesse  et  de  sensi- 
bilité vraie,  qui  fait  seul  le  prix  d'une  âme  et  d'une  existence.  )>  (Journal  des  Débats, 
29  mars  190'J). 


IV 


COMMENT.   EN  FRANCE,   PEUT  ET    DOIT  SE  FAIRE,    PRATI- 
QUEMENT,   CETTE  ORIENTATION  NOUVELLE 


Nous  abordons  ici  la  partie  essentielle  de  notre  sujet.  Nous 
avons  à  nous  demander  (et  nous  devrons  répondre  à  celte  ques- 
tion ,  comment  il  faut  s'y  prendre  pratiquement  pour  réaliser, 
chez  nous,  cette  orientation,  que  nous  sentons  nécessaire,  vers 
le  particularisme. 

Une  observation  préliminaire  semble  s'imposer  ici  :  nous  de- 
vrons, sous  peine  d'un  échec  inévitable,  renoncer  à  lambition 
désordonnée  (et  très  communautaire)  d'opérer  la  transformation 
de  notre  pays,  de  nos  compatriotes,  par  des  moyens  rapides  et 
superficiels,  tels  que  serait,  par  e<k:emple,  l  action  politique 
exercée  en  vue  de  conquérir  le  pouvoir  et,  parla,  de  provoquer 
des  lois  ou  des  institutions  favorables  '.  Nous  ne  condamnons 
certes  pas  l'action,  même  politique,  ni  le  dévouement  aux  œu- 
vres d'intérêt  général  ;  mais  cela  doit  venir  plus  tard,  en  son 
temps  :  ce  n'est  pas  par  là,  très  certainement,  qu'il  faut  com- 
mencer. 

Gomme  il  n'y  a  rien  de  plus  décourageant  que  rinsuccès,  le 
mieux  sera  évidemment  de  choisir  un  point  de  départ  tel  que 
les  résultats,  pour  peu  qu'on  s'y  applique,  soient  tout  à  la  fois 
certains  et  appréciables.   Or,  ce  que  le  bon  sens  nous  suggère, 

1.  Guérin,  Les  faux  remèdes  au  mal  social,  la  Politi(iue,  Science  sociale,  t.  II, 
p.  517.  E.  Deraolins,  A-t-on  inlérêt  à  s'emparer  du  poucoir?  (Firinin-Didot}.  —  Cf. 
Super,  des  Anglo- Saxons,  p.  loi. 


56  l'orientatiox  particlilariste  de  la  vie. 

la  science  sociale  nous  ]e  prescrit;  c'est  de  commencer  lorien- 
tation  particulariste  par  nous-mêmes  et  par  notre  propre  famille. 
Cela  nous  le  pouvons,  avec  quelque  volonté,  et  le  succès  nous 
est  garanti  si  nous  persévérons,  ce  qui  est  bien  de  nature  à  en- 
traîner notre  courage  et  même  notre  enthousiasme.  Nous  serons 
sûrs  de  ne  pas  perdre  notre  temps,  de  ne  pas  faire  œuvre  vaine, 
puisque,  à  supposer  que  nous  n'obtenions  pas  d'autre  résultat, 
nous  aurons  toujours  acquis  celui-ci,  qui  n'est  pas  négligeable 
et  qui  demeurera,  de  nous  être  perfectionnés  nous-mêmes  et 
d'avoir  perfectionné  les  nôtres  avec  nous. 

Mais  il  y  a  beaucoup  plus  à  attendre  de  cette  méthode.  Une 
famille  fortement  constituée  exerce,  parle  seul  spectacle  qu'elle 
donne  de  la  satisfaction,  du  bien-être,  de  l'épanouissement  de  ses 
membres,  une  puissance  de  rayonnement,  d'exemple,  d'in- 
fluence qui  ne  saurait  être  contestée i.  On  cherche  à  l'imiter; 
de  fait,  on  l'imite  :  et,  peu  à  peu,  se  multiplient  dans  le  pays 
les  familles  normalement  constituées  dont  chacune  à  son  tour 
devient  un  foyer  nouveau  d'où  jaillit  la  lumière...  N'oublions 
pas  que,  de  ces  familles  où  les  enfants  sont  en  général  nombreux, 
sortira,  à  la  deuxième  génération,  toute  une  pléiade  de  familles 
nouvelles,  elles  aussi  vigoureusement  formées.  Quelques  chiflres 
feront  très  bien  saisir  notre  pensée  :  supposons  un  père  de  famille 
prenant  la  résolution  de  s'orienter  vers  le  particularisme  ;  il 
le  fait  et  réussit.  Supposons  qu'il  ait  cinq  enfants  et  qu'il  exerce 
son  influence  sur  quatre  familles  seulement,  dont  chacune  com- 
porterait, elle  aussi,  cinq  enfants.  Le  nombre  des  personnes 
soumises  à  l'influence  particulariste  de  notre  père  de  famille  se 
décompose  ainsi  : 

Pour  sa  propre  famille,     7  personnes,  dont    5  enfants 
Pour  les  autres  families,  28  personnes,  dont  20  enfants 

Total  :  33  25 

1.  Le  fait  est  bien  connu  de  tous  les  disciples  do  Le  Play  et  de  H.  de  Tourville. 
Le  Play  déclarait  qu'il  n'hésitait  pas  à  faire  des  lieues  pour  aller  consulter  les  mito- 
rilés  sociales  qui  lui  étaient  signalées.  Bien  des  adeptes  de  la  Science  sociale  se 
sont  déplacés,  et  de  très  loin,  pour  aller  consulter  H.  de  Tourville,  E.  Demolins,  P. 
Bureau,  A.  Daupral,  P.  de  Bousiers,  R.  Dufresne  et  leur  demander  des  conseils  et 
des  exeinjjles. 


COMMENT,    EN    FRANCE,    ri.lT    ET    DOIT    SE   FAIRE    CETTE    ORIENTATIOiN.        o? 

Au  h't'iue  (le  sa  carrière,  il  aura  conscience  d'avoir  orienté 
plus  ou  moins  fortement  vingt-cinq  familles  dans  les  voies  nou- 
velles et  fécondes  du  particularisme.  Voilà  une  action  modeste 
peut-être,  mais  efficace  à  coup  sûr,  profonde,  durable  et  à 
longue  portée. 

Aujoutons  qu'on  peut  être  certain  d'avoir  commencé  la  ré- 
forme sociale  par  son  vrai  commencement  et,  comme  on  dit, 
par  le  bon  bout.  C'est  ici  que  nous  retrouvons  les  enseignements 
de  la  science  sociale. 

Il  y  a  longtemps  que  Le  Play  a  montré  que  la  famille  est  à  la 
base  de  toute  société  bumaine  et,  selon  son  expression,  Vuiiité 
sociale  par  excellence'.  H.  de  Tourville  a  bien  mis  en  relief  cette 
vérité,  dans  une  page  saisissante  :  <(  La  famille,  dit-il,  est  le 
groupe  premier,  le  groupe  élémentaire  et  initial.  Qui  ne  pour- 
rait et  ne  devrait  le  savoir?  Et  cependant  qui  s'en  rend  vrai- 
ment compte?  Que  de  fois  n'a-t-on  pas  reproché  à  Le  Play  de 
donner  à  la  famille  une  importance  décisive  et  prépondérante 
dans  la  forme  des  sociétés!  Cette  importance,  il  ne  la  lui  a  pas 
donnée,  il  la  lui  a  reconnue,  elle  existe,  elle  est  réelle.  J'allais 
dire  qu'elle  est  formidable...  La  famille  détermine  tout  Tordre 
de  la  société...  car  la  société  ne  reçoit  et  n'emploie  que  ce  que 
lui  fournit  la  famille  :  celle-ci  est  l'officine  d'où  sortent  tous  les 
êtres  humains  ;  elle  occupe  toutes  les  avenues  ;  nul  n'entre  que 
par  elle  ;  elle  est  le  moule  qui  donne  aux  hommes  leur  premier 
tour,  soit  qu'elle  les  façonne  vigoureusement,  soit  qu'elle  les 
laisse  échapper  encore  informes  et  quelquefois  même  déformés. 
Il  n'y  a,  à  l'origine  de  toutes  les  institutions  sociales,  que  ce  que 
produit  la  famille.  Tant  valent  les  recrues,  tant  vaut  l'armée-!  » 

Cicéron  avait  dit  déjà  :  «  La  première  de  toutes  les  sociétés  est 
l'union  conjugale...  là  se  trouve  le  germe  de  la  cité  et  comme  la 
pépinière  de  l'État  ;  prima  societas  in  ipso  conjugio  est...  ici  est 
principiiim  iirbis  et  quasi  seminarium  reipublicœ-^  ».  Et  Jean 


\.  La  Réforme  sociale  eu  F/Ymce,cha|).24,  §  1  (7"édit.,t.  I,  p.  383).  — Cf.  Cheysson, 
La  Famille  (Réforme  sociale,  1=''  avril  1909,  p.  448). 

2.  La  Science  sociale  est-elle  une  science?  {Science  sociale,  t.  I,  p.  103). 

3.  Deofficiis,  I,  17.  —  Cf.  Aristote,  l'olitique,  I,  4-C. 


58  LORIENTATION    PARTICL  LARISTE    DE   LA    VIE. 

Bodin  ajoutait  :  «  Tout  ainsi  que  la  famille  bien  conduite  est  la 
vraye  image  de  la  république  et  la  puissance  domestique 
semble  à  la  puissance  souveraine,  aussi  est  le  droit  gouverne- 
ment de  la  maison  le  vray  modèle  du  gouvernement  de  la  répu- 
plique.  Et  tout  ainsi  que,  les  membres  chascun  en  particulier 
faisans  leur  devoir,  tout  le  monde  se  porte  bien,  aussi,  les 
familles  estant  bien  gouvernées,  la  république  ira  bien'.  » 

Ces  constatations  n'ont  cessé  d'être  confirmées  par  les  faits, 
et  nous  pouvons  les  considérer  comme  des  vérités  acquises. 

Mais  s'il  en  est  ainsi,  nous  apercevons  immédiatement  que 
c'est  bien  parla  famille  que  tout  essai  de  réforme  doit  être  com- 
mencé et  que  notamment,  sinous  avons  à  cœur  rorientation  ^«r- 
ticiilariste  de  notre  pays,  ce  sont  les  familles,  les  chefs  de  fa- 
mille^ qu'il  faudra  décider  à  opérer  leur  conversion  dans  ce 
sens.  Sans  doute,  alors,  il  sera  bon  de  créer  un  mouvement,  une 
agitation  dans  le  pays  2;  mais  rien  ne  vaudra  l'effort  personnel 
que  nous  tenterons  et  les  résultats  que  nous  obtiendrons  sur 
nous-mêmes  et  dans  nos  propres  familles  ". 

Examinons  donc  sincèrement  —  avec  un  vrai  désir  d'arriver 
à  une  solution  pratique  —  comment  un  homme  de  bonne  vo- 
lonté pourrait  s'y  prendre  pour  orienter  sa  vie  dans  la  direction 
voulue. 

Il  devra  commencer  par  se  bien  pénétrer  de  cette  idée  que 
V essentiel  est  une  parfaite  organisation  de  sa  vie  privée,  de  sa 
vie  domestique ^  et  que,  pour  atteindre  ce  but,  aucun  sacrifice  ne 
devra  lui  sembler  trop  lourd. 

1.  Le&  six  livres  de  la  république,  I,  di.  ii  :  Du  niesuage  et  de  la  différence  en- 
tre la  république  et  la  famille,  cilé  dans  Ch.  de  Rible,  Les  familles  et  la  société 
en  France  avant  la  névolution,  I,  p.  99.  —  Un  auteur  récent  écrivait  de  son  côté  : 
«  Une  société  n'est  jamais  que  la  projfction  de  son  type  familial  ».  H.  Mazel,  La 
Synergie  sociale,  cité  dans  le  Mouvement  social,  t  V,  p.  224. 

2.  «  Il  faut  d'une  manière  on  dune  autre  créer  autour  d'une  idée  jugée  essentielle 
tout  un  «  mouvement  d'opinion  »,  toute  une  agitation  (au  sens  anglais  du  mot), 
afin  que  l'on  y  regarde,  que  l'on  y  pense,  que  l'on  s'en  préoccupe,  et  que  les  plus 
légers,  les  plus  distraits,  les  plus  prévenus  en  sens  contraire  soient  comme  forcés  de 
jeter  les  yeux  de  ce  côté-là  et  de  se  dire  qu'il  y  a  quelque  chose  à  voir  »  (OUé-La- 
prune.  Les  sources  de  la  paix  intellectuelle,  p.  33). 

3.  «  On  agit  plus  par  ce  que  l'on  est  que  par  ce  que  l'on  dit  ou  même  par  ce  que  l'on 
fait.  »  (OUé-Laprune,  op.  cit.,  eod.  /oc—  Cf.  H.  de  Tourville,  Piété  confiante,  p.  198). 


COMMENT,    EN    EHANCr.,    l'El  T    ET    DOIT    SE    FAIHE    CETTE    ORIENTATION.      59 

Mais  que  parlons-nous  de  sacrifices  et  d'efforts?  En  fait,  tous 
ceux  ([ui  se  sont  consacrés  à  cette  œuvre  de  la  saino  édification 
d'un  foyer  y  ont  pris  un  tel  intérêt,  en  ont  ressenti  de  telles 
satisfactions  et  de  telles  joies  qu'ils  no  peuvent  assez  se  louer 
de  la  voie  dans  laquelle  ils  se  sont  engagés.  Écoutons  plutôt 
ce  que  dit  à  ce  sujet  un  maître  de  la  Science  sociale  qui  a  le 
rare  mérite  de  la  vivre  en  même  temps  qu'il  la  fait  progresser  : 

«  Dire  que,  renonçant  à  la  vie  publique,  je  me  contentai  de 
la  vie  privée,  serait  inexact. Ce/Zerze  privée,  je  m'y  trouvai  aus- 
sitôt comme  dans  mon  élément  :  elle  combla  toutes  mes  aspira- 
tions et  j'en  suis  arrivé  à  conclure  que,  pour  les  hommes,  la 
paix  est  supérieure  à  la  gloire...  L'étude  de  la  vie  privée  devint 
pour  moi  une  passion.  Contribuer,  après  l'avoir  organisée 
chez  moi,  à  la  restauration  de  la  vie  privée  chez  d'autres  me 
parut  un  but  grandiose,  digne  de  tous  mes  efforts,  bien  plus 
noble,  plus  élevé,  plus  grand  que  mon  idéal  précédent,  puisqu'il 
ne  tendait  plus  à  mettre  l'honneur  de  ma  vie  dans  la  domina- 
tion de  mes  semblables,  mais  dans  leur  affranchissement  '.   » 

Et,  en  effet,  que  peut-il  y  avoir  de  plus  captivant  que  l'orga- 
nisation et  l'administration  de  son  «  intérieur  »  et,  comme  on 
disait  autrefois,  de  son  ^  mesnage  -  »  ?  Ici  tous  les  efforts  abou- 
tissent, les  résultats  sont  immédiats,  visibles,  profitant  à  ceux 
qui  les  produisent;  pas  d'entraves  malveillantes,  d'intentions 
méconnues,  mais  au  contraire  le  concours  empressé  et  recon- 
naissant de  tous  les  membres  de  la  famille  directement  inté- 
ressés au  succès  de  l'œuvre  entreprise.  Que  de  gens  n'entend-on 
pas  se  plaindre  de  n'avoir  pas  de  temps  à  consacrer  à  leur  vie 
de  famille  !  Le  particulariste  n'a  pas  de  ces  regrets  :  la  vie  do- 
mestique est  sa  principale  affaire  ;  il  lui  accorde  tout  le  temps 
nécessaire.  Et,  chose  admirable,  il  a  le  sentiment  ou  plutôt  il 
sait,  de  science  certaine,  que  ce  qui  fait  l'intérêt  et  le  charme 

1.  A.  Dauprat.  La  Rëcolulion  ugricule,  chap.  ix.  Il  faut  lire  tout  ce  chapitre 
intitulé  :  Effets  sur  notre  vie  privée  {Science  sociale,  t.  XXX,  p.  146  et  s.). 

2.  Moiitalembert  disait  avec  dédain  :  «  Les  honnêtes  gens  en  France  ne  sont  bons 
([u'à  avoir  des  enfants  et  à  s'occuiier  de  leur  famille  «.  Ce  dédain  n'est  pas  de  mise. 
Si  vraiment  les  honnêtes  gens  de  notre  pays  avaient  beaucoup  d'enfants  et  savaient 
les  élever  comme  il  conviendrait,  notre  prospérité  nationale  serait  incomparable 


60  I,'ORIE.\TATIO.\    PAHTICULARISTE    DE    LA    VIE. 

de  son  existence  constitue  en  même  temps  son  devoir  le  plus 
strict,  le  plus  urgent,  que  c'est  Vœuvre  sociale  par  excellence, 
la  plus  utile  et  la  plus  féconde.  Faire  par  plaisir  ce  qui  est  une 
obligation,  n'est-ce  pas  le  bonheur  même'^ 

Cela  dit,  nous  constaterons,  avec  la  science  sociale,  que,  par- 
tout et  toujours,  une  bonne  organisation  familiale  a  été  liée  à 
une  bonne  installation  du  foyer  domestique.  Nous  commence- 
rons donc  par  chercher  une  installation  qui  nous  donne,  à  cet 
égard,  toutes  les  facilités  désirables. 

Ici  les  enseignements  de  la  science  sociale  sont  précis.  Ce  qui 
est  de  beaucoup  préférable,  c'est  l'installation  à  la  campagne, 
où  la  vie  peut  être,  plus  que  partout  ailleurs,  saine,  large  et 
indépendante.  Mais  cela  suppose  ou  des  occupations  rurales 
ou  une  fortune  suffisante  pour  vivre  de  ses  revenus  ^  En 
tout  cas,  ce  que  tout  apprenti  particulariste  doit  rechercher, 
c'est  une  maison  isolée  hors  ville.  La  maison  isolée  permet  seule 
à  la  famille  de  prendre  conscience  d'elle-même,  de  s'apparte- 
nir, de  se  développer,  de  s'épanouir  librement. 

«  Une  des  plus  fécondes  traditions  du  continent  européen, 
dit  Le  Play,  est  celle  qui  assure,  en  beaucoup  de  contrées,  à 
chaque  famille  riche  ou  pauvre,  la  propriété  de  son  habitation. 
Les  institutions  qui  conservent  cette  pratique  salutaire  sont  au 
premier  rang  parmi  celles  qui  concourent  à  la  prospérité 
d'une  nation.  Même  dans  une  société  fort  imparfaite  à  d'autres 
égards,  elles  donnent  aux  familles  une  dignité  et  une  indépen- 
dance dont  celles-ci  ne  jouissent  pas  toujours  chez  les  peuples 
qui.  plus  avancés  sous  d'autres  rapports,  ont  adopté  la  fâcheuse 
habitude  de  prendre  des  habitations  à  loyer  -.  » 

A  vrai  dire,  la  propriété  de  la  maison  ne  nous  semble  pas 
aussi  indispensable  qu'à  Le  Play  :  elle  est  souvent  impossible 
avec  les  déplacements  exigés  par  les  conditions  de  la  vie  mo- 


1.  A  ce  sujet  on  peut  observer  que  beaucoup  de  personnes  ricbes  dont  la  vie  se 
consume  vainement  dans  l'agitation  des  villes  pourraient  se  créera  la  campagne  des 
occupations  singulièrement  intéressantes  et  utiles.  On  commence  d'ailleurs  à  le  com- 
prendre. 

2.  La  Réforme  sociale  en  France,  chap.  \\v,  §  1  (7°   édit.,  t.  I,  p.  393). 


COMMENT.    i:.\    IRANGK,     l'ELT    ET    DOIT    SE     EAIHE    CETTE     OKIENTATION .      (îl 

derne  '.    L'esscntiol  est   (juc  la  famille  occupe  seule  une  mai- 
son Ht- parée. 

«  Visolement  complet  de  riiabitation  occupée  par  chaque 
famille,  continue  Le  Play,  est  une  des  convenances  fondamen- 
tales de  toute  société  prospère.  Les  populations  rurales  qu'on 
peut,  à  juste  titre,  citer  comme  des  modèles,  satisfont  à  la  fois 
à  cette  convenance  et  aux  besoins  de  la  meilleure  agriculture 
en  plaçant  l'habitation  au  centre  de  chaque  domaine.  La  con- 
dition à! isolement  est  même  remplie  dans  beaucoup  de  villes 
européennes  où  le  prix  du  terrain  adjacent  aux  voies  publiques 
commande  impérieusement  la  contiguïté  des  maisons.  Les  An- 
glais, en  particulier,  respectent  ce  principe;  et,  à  Londres,  où 
le  sol  acquiert  un  prix  considérable,  les  moindres  bourgeois, 
et  souvent  de  simples  ouvriers,  habitent  chacun  une  maison 
séparée-  ». 

iMais  l'isolement  de  l'habitation  ne  suffit  pas,  il  y  faut  encore 
le  confort.  Il  est  bien  entendu  que  personne  n'établit  de  con- 
fusion entre  le  confort  et  le  luxe.  Le  confort  n'est  pas  autre 
chose  c{ue  ce  qui  est  commode,  simplifie  la  vie  ou  le  service, 
ce  qui  évite  les  pertes  de  temps,  ce  qui  permet  une  vie  plus 
saine,  plus  hygiénique,  mieux  remplie.  Le  confort  ne  pousse 
donc  pas  à  la  mollesse  '^.  Kien  compris,  il  fortifie,  il  récon- 
forte en  vue  des  besognes  qui  sont  à  accomplir;  grâce  à  lui, 
on  peut  faire  plus,  mieux  et  plus  vite;  il  augmente  l'aptitude, 
la  capacité,  la  bonne  disposition.  Par  exemple,  le  chauffage 
central  établira  dans  la  maison  une  chaleur  égale  et  douce 
grâce  à  laquelle  toutes  les  pièces  pourront  être  utilisées  à  toute 
heure  de  la  journée  et  de  la  soirée  ;  il  permettra  d'éviter  les 
difficultés  résultant  de  l'allumage  et  do  l'entretien  des  feux  de 
cheminées  ou  de  poêles.  L'éclairage  électrique  ou  au  gaz  sup- 
primera l'emploi  et  l'entretien  si  ennuyeux  et  si  malpropre  des 

1.  E.  Deinolins  a  montré  que   la  stabilité  et  la  propriété  du  foyer  élai(M>t  plutôt 
des  institutions  communautaires.  Super,  des  Anglo-Saxons,  p.  187. 

2.  Op.  cil.,  cil.  XXV.  §  6  (p.  402).  —  Voir  pour  le  détail  de  l'installation  anglaiso 
(le  cottage),  E.  Demolins,  Super,  des  A.-S.,  p.  193. 

3.  P.  Schwahn,  Périrons-nous  par  le  cou  fort?  dans  Les  Français  d'hier  et  ceux 
de  demain  (Science  sociale,  t.  .Wll,  p.  475-176). 


62  l'orientation  tarticulariste  de  la   vie. 

lampes.  L'eau  directement  amenée  dans  les  cabinets  de  toilette 
simplifiera  le  service  des  domestiques  ;  une  salle  de  bains  favo- 
risera l'hygiène  de  toute  la  famille  en  lui  épargnant  de  fasti- 
dieuses sorties,  etc.  Le  confort  ne  va  pas,  il  est  vrai,  sans  une 
certaine  recherche  d'élégance  ou  de  décoration  artistique; 
mais  cette  recherche  n'a  jamais  pour  objet  d'éblouir  le  public; 
elle  ne  se  localise  pas  dans  les  pièces  de  réception;  elle  se  gé- 
néralise dans  toutes  les  chambres,  de  préférence  dans  celles  où 
l'on  se  tient  le  plus  ;  elle  est  forcément  sobre,  discrète,  nulle- 
ment ruineuse  par  conséquent.  Elle  ne  se  propose  aucun  autre 
but  que  de  rendre  l'intérieur  agréable,  attirant,  prenant  si  l'on 
peut  dire,  en  sorte  qu'on  s'y  trouve  bien,  qu'on  s'y  plaise, 
qu'on  aime  à  y  demeurer,  et,  si  on  le  quitte,  à  y  revenir  comme 
en  un  port  assuré  et  paisible  ^. 

Nous  aurons  donc  une  installation  isolée  et  confortable;  ce 
n'est  pas  tout  :  elle  sera  mesurée  à  la  dimension  d'un  simple 
ménage^  c'est-à-dire  que  dans  cette  maison  n'habitera  qu'un  seul 
ménage  :  le  père,  la  mère  et  les  enfants;  aucun  autre  membre 
de  la  famille,  en  principe  du  moins.  L'habitation  en  commun 
des  enfants  mariés  et  des  parents  âgés  ne  donne,  sauf  de  rares 
exceptions,  que  de  fâcheux  résultats  :  conflits  d'autorités  et 
d'attributions,  absence  d'unité  dans  la  direction  du  ménage  ou 
l'éducation  des  enfants,  entrave  aii  libre  développement  et  à 
l'initiative  des  jeunes  gens  qui  cessent  de  faire  effort  pour  se 
tirer  d'afl'aire  eux-mêmes  et  tendent  à  s'appuyer  sur  le  groupe 
familial,  etc.  En  pays  particulariste,  les  jeunes  ménages  vivent 
seuls  et  s'en  trouvent  bien  :  leur  indépendance  a  pour  corol- 
laire la  nécessité  où  ils  se  trouvent  de  se  suffire  à  eux-mêmes 
et  rien  ne  saurait  leur  être  plus  profitable. 

Dira-t-on  que,  pour  organiser  ainsi  sa  vie  de  famille,  il  faut 
des  ressources  d'argent  qui  ne  sont  malheureusement  pas  à  la 
portée  de  tout  le  monde?  Cette  objection  est  sans  portée. 
E.  Demolins  cite  des  exemples  d'ouvriers  anglais,  de  simples 

1.  L'agrément  et  la  douceur  du  home  anglais  tiennent  en  grande  partie  au  con- 
fort qui  s"y  rencontre.  Sur  le  home,  V.  Science  sociale,  t.  XXXIII.  p.  551  ;  Mouve- 
ment social,  t.  I,  p.  98;  Max  Leclerc,  L'Éducation  en  Angleterre,  t.  1,  p.  24,  etc. 


COMMENT,    K\    KKAXCE.    l'El'T    ET    DOIT    SE    FAIRE    CETTE    ORIENTATION.      G3 

artisans,  dont  rinstallation  est  ainsi  comprise  i.  En  France 
même,  dans  certaines  régions,  dans  certaines  villes,  on  ne  s'or- 
ganise pas  autrement  :  à  Lille,  par  exemple,  presque  tout  le 
monde  habite  une  maison  indépendante  ;  la  dilïérence  de  si- 
tuation ne  se  manifeste  que  par  la  dimension  ,  l'élégance  ou 
le  degré  de  confort  de  l'habitation. 

Au  reste,  y  eût-il  lieu  de  consentir  quelques  sacrifices,  il  ne 
faudrait  pas  hésiter  à  en  assumer  la  charge,  si  précieux  sont 
les  effets  d'une  bonne  organisation  familiale.  E.  Demolins  en 
signale  trois  principaux  :  1°  sentiment  de  dignité  et  d'indé- 
pendance; 2"  encouragement  à  l'effort;  3"  aptitude  à  s'élever-. 
Nous  ajoutons  :  ï"  facilités  spéciales  pour  la  vie  journalière  et 
l'éducation  des  enfants  ;  5°  bonne  humeur  et  optimisme  ; 
6"  habitude  de  rester  chez  soi  et  de  s'y  plaire,  d'où  économies 
réalisées  sur  les  sorties,  les  distractions  prises  au  dehors,  les 
toilettes  de  réception  ou  de  soirée,  tout  ce  qui  se  fait  en  vue 
du  public  et  pour  paraître. 

Mais  tout  cela,  précisément,  est  bien  caractéristique  de  l'es- 
prit particîdariste,  et  voilà  pourquoi  E.  Demolins,  avec  une 
justesse  de  vue  parfaite,  a  pu  intituler  son  article  sur  Le  mode 
d'installation  au  foijer^  lorsqu'il  parut  dans  la  Science  sociale'^  : 
«  la  iwernière  manifestation  cVune  évolution  vers  le  particula- 
risme ».  C'est  en  effet  par  là  que  se  manifeste,  chez  les  com- 
munautaires, le  premier  symptôme  d'orientation  particulariste  ; 
c'est  «  l'étape  initiale,  celle  vers  laquelle  il  faut  d'abord  se 
diriger  et  qui,  de  proche  en  proche,  doit  conduire  aux  autres  ». 

«  C'est  à  la  classe  bourgeoise,  conclut  E.  Demolins,  à  com- 
mencer à  faire  cette  évolution  par  elle-même  et  pour  elle- 
même.  Elle  dépense  actuellement  beaucoup  d'efforts  et  beau- 
coup d'argent  pour  vivre  hors  du  foyer,  pour  y  multiplier  les 
relations  mondaines  et  banales;  elle  a  une  aversion  profonde 
pour  la  résidence  rurale,  parce  que  les  relations  et  la  vie  exté- 

1.  Supériorité  des  Anglo-Soxons.  chA^.  met  iv. 

2.  Op.  cil.,  p.  196.  Les  développements  donnés  à  ce  sujet  par  E.  Demolins  sont  à 
lire  et  à  retenir. 

'A.  T.  XXI,  p.  5  et  s.  —  Cet  article  constitue  le  chap.  iv  de  la  Supérioritc  des 
A  iKjlo- Saxons. 


64  l'orientation  particulariste  de  la  vie. 

rieure  y  sont  plus  difficiles;  dans  son  foyer  elle  apporte  ses 
soins  à  meubler  luxueusement  les  appartements  de  réception  et 
considère  comme  superflu  d'installer  confortablement  les  par- 
ties de  l'habitation  destinées  à  la  vie  de  famille;  elle  rend 
son  foyer  aussi  désagréable  pour  ses  enfants  que  pour  elle- 
même...  En  réalité,  notre  foyer  est  plutôt  organisé  pour  les 
étrangers  que  pour  nous.  Voilà  ce  qu'il  faut  changer  :  il  faut 
s'orienter  en  sens  inverse  :  //  faut  se  replier  sur  la  vie  privée, 
s  y  établir  comme  dans  une  place  forte  et  la  rendre  infiniment 
agréable;  il  y  a,  dans  la  vie  privée,  une  puissance  méconnue, 
mais  formidable.  Aucun  relèvement  social  n'est  possible  pour 
ceux  qui  ne  se  rendent  pas  compte  de  ce  phénomène^.  » 

i.  Science  sociale,  l.  XXI,  p.  27.  —  Supériorité  des  Anglo-Saxons,  p.  209-210. 


ORGANISATION  DE  LA  VIE 

Nous  voici  installés,  comment  allons-nous  organiser  notre  vie? 
Naturellement  dans  Y  esprit  pavticularisle.  Mais  qu'est-ce  à 
dire? 

Nous  aurons  soin  d'abord  de  ne  pas  confondre  particu- 
larisme avec  êgo'isme.  <(  L'égoïsme,  dit  très  justement  le 
1*.  Schwalm,  n'est,  dans  sa  racine  première,  ni  anglo-saxon,  ni 
français;  il  est  humain^.  »  Il  y  a  des  particularistes,  comme 
des  communautaires,  dans  la  vaste  catégorie  des  égoïstes; 
mais  le  particularisme  par  lui-même  ne  conduit  pas  nécessai- 
rement à  l'égoïsme;  bien  au  contraire!  Est-il  égoïste,  le  jeune 
Anglais  qui,  «  au  moment  de  choisir  sa  carrière,  ne  demande  ni 
héritage  paternel,  ni  bourse  de  l'État,  ni  femme  avec  dot,  ni 
protection  des  gens  en  place;  qui  compte  uniquement  réussir 
par  son  savoir-faire  et  par  son  travail;  qui,  par  des  moyens 
très  simples,  mais  non  moins  énergiques,  s'élève  peu  à  peu  lui- 
même  et  n'aura  jamais  demandé  à  personne  ces  sacrifices  d'ar- 
gent qu'exige  chez  nous  la  confectioo  d'un  avocat,  d'un  ingénieur 
ou  d'un  officier-  ».  Assurément,  au  point  de  vue  social,  l'homme 
qui  sait  se  tirer  d'afïaire  tout  seul  a  une  autre  valeur  et  peut 
rendre  d'autres  services  que  celui  qui  n'est  capable  de  rien 
par  lui-même  et  se  voit  toujours  obligé  de  solliciter  un  appui 

1.  L'inUialivc  cl  le  travail  nous  rendraient-ils  égolsles?  Dans  les  Français 
d'hier  et  ceux  de  demain  {Science  sociale,  t.  XVII,  p.  473). 

2.  Ibid.,  p,  473. 


66  l'orientation  particulaiuste  de  la  vie. 

ou  une  aide.  «  Charité  bien  ordonnée  commence  par  soi-même, 
dit  un  vieil  adage.  La  première  charité  que  nous  devions  aux 
autres,  c'est  de  ne  pas  leur  être  une  cliarg-e;  c'est  de  nous  suf- 
fire. Plus  nous  nous  suffirons  à  nous-mêmes,  moins  nous 
aurons  le  pitoyable  égoïsme  qui  réclame  sans  cesse,  avec  des 
airs  tendres  et  des  chansons  atlectueuses,  le  dévouement  d'au- 
trui^  » 

Mais  comment  s'organiser  à  la  manière  particulariste?  Il 
semble  que  l'entreprise  devra  se  présenter  sous  un  double  as- 
pect :   négatif,  positif. 

Â.  Aspect  négatif. 

Notre  première  occupation  sera  d'assurer  notre  indépendance 
en  nous  défendant  courageusement  contre  les  envahissements 
indiscrets  et  inutiles  de  la  vie  courante.  —  Ici,  nous  ne  pouvons 
que  procéder  à  une  énumération  qui,  naturellement,  n'aura 
rien  de  limitatif  : 

I.  —  La  Presse. 

Actuellement  nous  sommes  débordés,  submergés  par  le  flot 
montant  des  journaux,  des  revues,  des  brochures  et  des  livres '. 
—  Il  faut  avoir  le  courage  de  faire  un  tri  d'autant  plus  impi- 
toyable qu'on  serait,  par  nature  ou  par  profession,  plus  disposé 
à  se  tenir  au  courant  de  toutes  les  manifestations  de  la  pensée. 
Ce  n'est  pas  à  dire  qu'il  faille  «  s'isoler  de  la  vie  contemporaine  » 
ni  s'en  désintéresser;  mais  c'est  un  devoir  de  réserver  son  temps 
pour  des  œuvres  plus  utiles.  «  Cet  homme,  dit  Gratry,  qui  croit 
vouloir  penser  et  parvenir  à  la  lumière,  permet  à  la  perturba- 
trice de  tout  silence,  à  la  profanatrice  de  toutes  les  solitudes, 
à  la  presse  g^iotidiemie,  de  venir,  chaque  matin,  lui  prendre 
le  plus  pur  de  son  temps,  une  heure  ou  plus,  heure  enlevée 

1.  Ibid.,Y).  474. 

2.  Cf.  St-Roniain,  Le  Journalisme  (Science  sociale,  t.  IV,  p.  205).  —  G.  Fonsegrive, 
Comment  lire  les  journaux  (Paris,  Lecoffre). 


ORCAMSAÏION    DE   LA    VJE.  G7 

(le  la  vie  par  l'emporte-piôce  quotidien  :  heure  pendant  laquelle 
la  passion,  raveuglemout,  le  bavardage  et  le  mensonge,  la 
poussière  des  faits  inutiles,  l'illusion  des  craintes  vaines  et  des 
espérances  impossibles  vont  s'emparer,  peut-être  pour  loccuper 
et  le  ternir  pendant  tout  le  jour,  de  cet  esprit  fait  pour  la 
science  et  la  sagesse'.  »  D'autre  part,  les  revues  se  multiplient 
d'une  façon  inquiétante  pour  la  valeur  de  leur  contenu.  Il  de- 
vient presque  impossible,  même  au  spécialiste,  de  prendre  seu- 
lement connaissance  de  toutes  celles  qui  intéressent  sa  spécialité  ; 
que  sera-ce  s'il  veut  encore  parcourir  les  autres?  Et  pour  les 
livres  nouveaux,  les  romans  surtout,  c'est  alors  qu'il  faut  oser 
avouer  qu'o/i  n'a  pas  lu  et  qu  on  ignore-.  Au  reste,  cet  aveu  ne 
coûte  qu'à  celui  qui  vit  de  la  vie  de  société  et  de  salon,  qui 
lit  un  livre  surtout  parce  qu'il  est  de  bon  ton  de  le  connaître 
et  d'en  pouvoir  discuter.  Le  particulariste  n'a  pas  de  ces  préoc- 
cupations :  il  ne  lit  pas  pour  paraître^  mais  pour  s'instruire  ou 
se  distraire  lui  et  les  siens  ;  son  choix  est  libre,  et  s'il  lui  plaît 
de  lire  ou  de  relire  un  livre  ancien  de  valeur  éprouvée,  il  s'ac- 
corde ce  plaisir  en  toute  indépendance.  Le  particulariste  sera 
cultivé,  instruit,  au  courant;  mais  il  ne  lira  que  de  lexcellent. 
Sachant  que  la  vie  est  courte,  il  fera  un  choix  méthodique  et 
s'y  tiendra  scrupuleusement.  Cette  règle  qu'il  s'imposera,  loin 
d'être  une  gêne,  sera  pour  lui  une  libération,  un  préservatif  et, 
parsuite,lasource  de  satisfactions  profondes  et  de  joies  sereines^. 

1.  Les  Sources,  p.  7-8.  —  Qui  pourrait  dire  les  gaspillages  de  temps  et  de  forces 
qu'a  entraînés,  lors  de  l'affairef  Dreyfus,  la  lecture  inconsidérée  des  journaux,  des 
brochures,  des  revues  et  des  livres  ?  —  Vainement  objecterait-on  le  développement 
de  la  presse  en  pays  particulariste  :  on  sait  qu'un  seul  numéro  du  Times  contient 
autant  de  maiière  qu'un  volume  in-12  de  500  pages  (Gide,  Pr.  d'écon.  polit., 
7  éd.,  p.  139,  note).  L'Anglais  consacre  cependant  moins  de  temps,  seinble-t-il,  à  la 
lecture  de  son  énorme  journal  auquel  il  ne  demande  que  des  informations  spé- 
ciales, que  l'abonné  du  Temps  ou  des  Débals  qui  lit  sa  feuille  consciencieusement 
chaque  jour  pour  ytrouver  des  jugements  tout  faits  et  une  lignepolitiquetonle  tracée. 

2.  D'un  philosophe  de  haute  valeur,  très  préoccupé  cependant  de  bien  connaître 
son  temps,  M.  Ollé-Laprune,  on  a  pu  écrire  :  «  Sans  cette  fièvre  et  ce  souci  de  tout 
lire,  qui  nous  fait  perdre  tant  de  temps  et  nous  cause  tant  de  déboires,  il  lisait 
volontiers  les  livres  nouveaux  qui  lui  paraissaient  de  quelque  importance.  Il 
était  au  courant  sans  pédanllsme,  mais  avec  exactitude  )>.  (G.  Fonsegrive,  Léon  Ollé- 
Lajnune,  p.   4). 

3.  Ce  qui  est  à  éviter,  ce  sont  les  lectures  faites  au  hasard  des  circonstances  et  des 


68  l'orientatiox  particularlste  de  la  vie. 


II.  —  Les  œuvres;  les  associatio?is. 

Sous  cette  double  dénomination,  nous  entendons  non  seule- 
ment les  œuvres  de  charité  et  de  bienfaisance,  mais  encore  les 
innombrables  associations  visant  un  intérêt  collectiC  dont  tout 
homme,  ayant  quelque  situation,  est  sollicité  de  faire  partie. 
Ici  encore,  il  y  a  lieu  de  se  défendre  énergiquement.  Est-ce  à 
(lire  que  le  particulariste  se  dérobera  à  la  charité  ou  refusera 
de  s'associer  à  ses  semblables  pour  les  œuvres  de  bien  public? 
A  Dieu  ne  plaise!  Mais  son  action  et  son  dévouement  s'exerceront 
suivant  un  choix  éclairé.  Se  défiant  des  agitations  de  surface  et 
bien  persuadé  que  «  ce  qu'on  gagne  en  étendue  on  le  perd  en 
profondeur  »,  il  ne  donnera  son  adhésion  qu'à  un  petit  nombre 
d'œuvres,  deux  ou  trois,  une  seule  peut-être  i;  mais,  sans  se 
contenter  de  verser  à  contre-cœur  une  cotisation  annuelle,  il 
se  consacrera  effectivement  à  l'œuvre  de  son  choix,  payant  de 
sa  personne  et  le  faisant  volontiers,  puisque  cette  œuvre  l'in- 
téresse et  qu'il  en  désire  le  succès^.  Naturellement,  parmi  les 
associations  qui  s'ofl'riront  à  lui,  il  choisira  de  préférence  celles 
qui  affirmeront  plus  ou  moins  explicitement  des  tendances  ou 
des  aspirations  particularistes,  celles  par  conséquent  qui  pro- 
voqueront à  l'effort,  à  l'élévation  personnelle,  qui  veilleront  à 
la  défense  de  certains  intérêts  particuliers  menacés,  au  maintien 
ou  à  la  conquête  de  certaines  libertés. 

Pour  les  œuvres  de  bienfaisance,  il  s'inspirera  des  vues  sui- 


jjublicalions.  Il  laudiait  dresser  par  écrit  la  lisle  des  œuvres  qu'on  lient  à  connaî- 
tre et  s'obliger  à  puiser  dans  cette  liste.  Pour  la  dresser,  on  pourrait  s'insjiirer  du 
livre  de  M.  Henri  Mazel  :  Ce  qu'il  faut  lire  dans  sa  vie  (Paris,  au  Mercure  de 
France).  Pour  les  romans  il  sera  toujours  bon  de  se  reporter  au  répertoire  de 
M.  L.  Bethléem  .■  Romans  à  lire  et  romans  à  proscrire  (Cambrai,  0.  Masson). 

1.  «  Quant  à  la  charité  qui  consiste  tout  entière  dans  les  bons  rapports  et  la 
bonté  du  cœur,  elle  doit  être  raisonnable  et  ne  pas  outrer  son  rôle.  Il  est  impos- 
sible d'être  une  providence  pour  tout  le  monde  »  (H.  de  Tourville,  lettre  du 
19  mai  1891,  reproduite  dans  Piété  confiante,  p.  G9). 

2.  Sur  les  œuvres,  V.  Mouv.  social,  t.  I,  p.  51.  — P.  Schwalm,  art.  cit.  (Science 
sociale,  l.  XVII,  p.  473.  —  E.  Deniolins,  Super,  des  Aucjlo-Saj:ons,  p.  405). 


ORGANISATION    HK    l.A     Vil].  ()9 

vantes  :  «  L'idéal  de  la  bienfaisance //'«/ifawe  se  place  très  volon- 
tiers dans  les  œuvres  de  secours  aux  incurables,  aux  désespérés, 
aux  malheureux,  incapables  de  se  relever  d'une  manière  ou  d'une 
autre.  V Anglais,  lui,  leur  viendra  aussi  en  aide,  mais  non  sans 
oublier  cette  considération  que  ces  misères  laissées  sans  secours 
et  multipliées  deviendraient  un  désordre  public,  un  danger  de 
la  rue,  un  obstacle  pour  le  travail  des  gens  sains  et  actifs.  C'est  à 
ceux-ci  qu'il  pense  avant  tout  :  pour  eux,  s'ils  veulent  s'élever, 
il  réservera  ses  plus  généreuses  avances.  Témoin  ces  biblio- 
thèques, ces  lectures,  ces  missions  universitaires  d'Oxford  ou  de 
Cambridge,  ces  sociétés  de  constructions  ouvrières,  toutes  ces 
œuvres  collectives  ou  individuelles  qui  se  multiplient  si  spon- 
tanément en  Angleterre  ou  aux  États-Unis...  Elles  sont  la  mani- 
festation vivante  d'une  forme  vraiment  supérieure  de  la  bienfai- 
sance et  de  la  charité  :  en  secourant,  elles  élèvent,  parce  quelles 
aident  avant  tout  l'individu  à  s'aider  lui-même,  pour  améliorer 
sa  vie  morale  et  sa  vie  physique'.  » 

Parmi  ces  œuvres,  c'est  à  juste  titre  qu'on  cite  les  sociétés 
pour  la  construction  cVhahilations  à  bon  marché,  dont  l'objet  est 
d'assurer  à  l'ouvrier  une  installation  saine  et  commode,  fonde- 
ment, comme  nous  le  savons,  d'une  bonne  organisation  fami- 
liale. Elles  auront  naturellement  la  sympathie  de  notre  particu- 
lariste  ;  et  il  en  sera  de  même  de  toutes  les  œuvres  tendant  à 
faire  l'éducation  du  peuple,  non  seulement  à  l'instruire,  mais  à 
lui  donner  les  moyens  de  s'élever  par  lui-même,  de  se  dévelop- 
per et  de  se  perfectionnçr  socialement  et  moralement.  On  sera 
surtout  bien  persuadé  que  les  occasions  de  charité  et  de  bien- 
faisance sont  souvent  plus  près  de  soi  qu'on  ne  se  l'imagine  et 
que  l'action  vraiment  féconde  est  celle  qui  s'exerce  sur  les  gens 
dont  on  dirige  le  travail  et  qui  sont,  par  leurs  occupations, 
sous  votre  dépendance  constante.  «  On  commence  à  s'apercevoir 
dit  E.    Demolins,    qu'un  chef    d'industrie,    qu'un  propriétaire 

1.  p.  Schwalm,  art.  cit.  (.Se.  -soc,  t.  XVII,  p.  475).  —  «  II  n  y  a  pas  la  moindre 
utilité,  dit  de  son  côté  A.  Carnegie,  à  vouloir  aider  des  gens  qui  ne  s'aident  pas  eux- 
mêmes.  Vous  ne  pouvez  hisser  ([uelqu'un  à  une  échelle  s'il  ne  consent  à  grimper 
un  peu  lui-même  ;  quand  vous  cesserez  de  le  pousser,  il  tombera  et  se  blessera.  » 
L'empire  des  affaires,  p.  160. 


70  l'orientation  i'articulariste  de  la  vie. 

rural,  qu'un  patron  quelconque  qui  s'intéresse  au  sort  de  ses 
ouvriers,  le  fait  avec  beaucoup  plus  d'efficacité  que  cinquante 
hommes  d'œuvres  qui  prétendent  améliorer  le  sort  de  gens 
qui  échappent  à  leur  action  par  tous  les  bouts,  qu'ils  ne  connais- 
sent même  pas,  avec  lesquels  ils  n'ont  aucun  rapport  naturel  et 
positif.  »  Que  de  gens  bien  intentionnés  vont  porter  aux  pau- 
vres des  bons  de  pain  ou  de  chauffage,  qui  cependant  ne  pren- 
nent aucun  souci  de  leurs  domestiques  relégués,  selon  l'usage, 
au  sixième  étage,  loin  de  toute  surveillance  et  souvent  dans  la 
plus  dangereuse  promiscuité". 

Quant  aux  associations  de  bien  public,  le  particulariste  s'in- 
téressera, naturellement  aussi  à  celles  qui  émaneront  de  l'ini- 
tiative privée,  à  celles-là  surtout  dont  l'objet  bien  défini  sera 
d'assurer  l'indépendance  de  l'individu  contre  l'arbitraire  ou  la 
tyrannie  des  pouvoirs  publics.  C'est  ainsi  que,  dans  le  captivant 
récit  de  son  expérience  personnelle,  M  Dauprat  nous  apprend 
que  son  premier  soin  a  été  d'adhérer  au  l^oiiring-Club  et  kla. 
Ligue  des  contribuables  : 

«  Toute  mesure,  dit-il,  qui  sape  l'arbitraire  administratif,  qui 
tend  à  renforcer  le  particulier  aux  dépens  de  l'administration, 
est  sûre  de  trouver  en  moi  un  adepte  militant.  C'est  ainsi  que  je 
comprends  mon  devoir  social.  Le  Touring-Club,  premier  exem- 
ple peut-être  de  l'initiative  française,  défend  les  cyclistes  con- 
tre les  vexations  administratives  et  fait  capituler  les  ministres  ; 
je  souscris,  par  devoir  de  solidarité,  au  Touring-Club.  —  La 
Ligue  des  contribuables  s'annonce;  à  la  première  nouvelle,  je 
demande  où  l'on  peut  souscrire.  Les  députés  dilapidateurs  ont 
été  muselés;  la  Fédération  des  contribuables  lutte  contre  la 
progression  de  l'impôt;  j'en  fais  partie. 

«  De  même,  bien  que  je  n'attende  pas  le  salut  de  cette  insti- 
tution, j'ai  été  un  des  promoteurs  de  notre  Syndicat  agricole 
communal.,  ci  }Q  suis  même  membre  honoraire  de  celui  d'une 
commune  voisine.  C'est  toujours  une  œuvre  d'initiative  privée, 
par  conséquent  à  encourager;  de  plus,  elle  réunit  les  partis  op- 

1.  Supériorité  des  Anglo- Saxons,  p.  40C>. 

2.  V.  plus  loin  (|).  108-109)  ce  que  nous  disons  de  la  question  des  domestiques. 


OHGAMSATION    DE    LA    VIE.  71 

posés  par  un  intérêt  commun,  défini,  matériel,  palpable,  qu'elle 
satisfait,  en  fournissant  au  cultivateur  l'engrais  non  fraudé  à 
meilleur  compte. 

«  Ce  ne  sont  là  que  quehjues  exemples  d'une  manière  de 
faire  habituelle  et  voulue.  Les  idées,  du  reste^  commencent  à 
s'orienter  vers  la  lumière  et  bientôt  on  y  verra  généralement 
clair.  Le  jour  où  les  Franc^-ais  s'aviseront  que  l'idéal  social  n'est 
pas  d'être  une  race  de  contribuables  bien  soumis  à  leurs  fonc- 
tionnaires, mais  une  race  d'hommes  libres,  bien  servis  pa?'  ieurs 
fonctionnaires,  ce  jour-là,  les  abus  cesseront  et  le  colon  de 
France  y  aidera'.  >; 


III.  —  Les  relations;  le  monde. 

Rien  n'est  plus  envahissant,  troublant,  désorganisant  que 
«  le  monde  ».  Aussi  notre  particulariste  va-t-ii  avoir,  ici  encore, 
à  se  tenir  sur  le  qui-vive  et  à  se  défendre.  N'exagérons  rien  ; 
il  n'est  pas  question  de  rompre  avec  ses  amis,  de  renoncer  à  ses 
relations,  ni  de  vivre  en  solitaire.  Il  s'agit  seulement  de  ne 
pas  laisser  accaparer  son  existence  ou  certaines  portions  im- 
portantes de  son  existence  par  les  occupations  futiles  et  oiseuses, 
les  démarches  vaines,  les  distractions  épuisantes  de  la  vie  exté- 
rieure et  mondaine. 

Si  Ion  recherche  avec  quelque  attention  les  raisons  pour 
lesquelles,  dans  notre  société  moderne,  on  «  va  dans  le  monde  », 
on  fait  et  on  reçoit  des  visites -,  on  ne  tarde  pas  à  se  rendre 
compte  que  ces  raisons  sont  à  peu  près  les  suivantes  : 

i"  Dans  un  pays  où  les  fonctions  publiques,  civiles  et  mili- 
taires, sont  si  nombreuses  et  se  multiplient  de  jour  en  jour, 
c'est  une  obligation  pour  les  inférieurs  de  rendre  leurs  devoirs 
aux  supérieurs  hiérarchiques  dont  ils  dépendent  et  dont  ils  at- 
tendent tout  avancement  et  toute  faveur.  De  là  ces  réceptions, 
bals,  soirées,    dîners,  visites  où  les  subalternes  trouvent  mille 

1.  Science  sociale,  t.  XXX,  p.  .ÎT. 

2.  Cf.  d'Azambuja,  Pourquoi  on  fait  des  visiles  {Science  sociale,  t.  XXIX,  p.  6). 


72  L ORIENTATION    PARTICULARISTE    DE   LA    VIE. 

occasions  de  se  faire  valoir  auprès  de  leurs  chefs  et  où  ceux-ci 
prennent  un  vif  plaisir  à  se  sentir  l'objet  de  tant  de  démarches 
flatteuses  pour  leur  amour-propre. 

2°  Dans  une  société  telle  que  la  nôtre  où  l'on  se  sent  si  peu 
fort,  où  l'on  a  tant  de  mal  à  se  suffire,  où  les  enfants  sont  si 
peu  formés  à  se  tirer  d'affaire  par  eux-mêmes,  comment  ne  sen- 
tirait-on pas  au  vif  le  besoin  de  relations?  Sait-on  jamais  ce 
qui  pourra  arriver?  N'aura-l-on  pas  un  jour  besoin  de  iM.  X. 
pour  recommander  un  fils,  un  neveu,  un  cousin,  ou  de  M"'°  V. 
pour  marier  une  lille,  une  nièce  ou  une  amie?  De  là  le  soin 
jaloux  qu'on  met  à  .se  créer  des  relations  et  à  les  entretenir  dès 
qu'on  en  a. 

3°  Ajoutons  que  les  bals  et  les  soirées  sont,  chez  nous,  à  peu 
près  les  seules  occasions  que  les  jeunes  gens  aient  de  rencon- 
trer les  jeunes  filles  et  par  conséquent  de  les  connaître.  Il  faut 
donc  bien  conduire  ses  filles  dans  le  inonde  K 

Mais  ces  modestes  avantages  ne  sont-ils  pas  payés  bien  cher  ? 
Qui  peut  ignorer  la  tyrannie  que  ces  obligations  mondaines  font 
peser  sur  la  vie  familiale?  Si  l'on  a  reru  une  invitation,  ce 
n'est  pas  de  la  rendre  qui  est  gênant,  mais  de  le  faire  dans  de 
certaines  conditions  :  quelles  que  soient  vos  ressources,  quel- 
que simple  que  soit  votre  habituel  train  de  vie,  il  faut  que 
votre  réception  soit  aussi  brillante  que  celle  que  vous  avez  ac- 
ceptée, votre  salon  aussi  somptueux,  votre  dîner  aussi  délicat, 
votre  toilette  aussi  élégante...  De  là,  nécessairement,  des 
dépenses  qui  faussent  complètement  un  budget  domestique.  — 
Surviennent  les  approches  du  !■='  janvier  :  c'est  le  branle- 
bas  général  des  visites  de  l'aji.  Pour  ceux  qui  ont  quelques 
relations,  il  n'y  a  aucune  exagération  à  dire  que  les  deux  mois 
de  décembre  et  de  janvier  y  sont  à  peu  près  exclusivement  con- 
sacrés; deux  mois  sur  douze  :  un  sixième  de  l'année  !  Heureux 
encore  si  quelque  indisposition  survenue  à  cette  époque  fertile 
en  grippes  ne  vous  a  pas  justement  cloué  à  la  maison,  vous 
obligeant  à  prolonger  l'ère  des  visites  jusqu'en  mars  ou  en  avril  ! 

1.  Disons  enfin  que,  pour  beaucoup  de  fcinnies  de  notre  société,  les  visites  sont 
le  seul  moyen  de  combler  le  vide  de  leur  existence. 


OUGANISATION    DE   LA    VIK.  73 

N'oublions  pas  les  complications  accumulées  sous  nos  pas  et 
auxquelles  nul  n'aie  courag-e  de  se  soustraire.  Les  visites  faites 
par  Madame  n'en  dispensent  que  très  difficilement  Monsieur  : 
il  faut  beaucoup  s'excuser;  encore  n'est-on  pas  toujours  sûr 
d'être  absous.  Puis  il  y  a  les  Jours  :  deux  dames  habitant  la 
môme  rue,  quelquefois  la  même  maison,  reçoivent  à  des  jours 
difïérents;  même  depuis  quelque  temps,  on  ne  reçoit  plus  que 
les  trois  premiers  lundis,  mardis,  etc.  du  mois,  ou  les  trois  der- 
niers, à  moins  que  ce  ne  soit  le  deuxième  et  le  quatrième;  en- 
fin il  y  a  les  heures  :  ce  n'est  plus  comme  autrefois  tout 
l'après-midi,  c'est  de  trois  à  cinq  ou  de  quatre  à  six,  et  malheur 
à  l'étourdi  qui  arrive  avant  ou  après  les  heures  fixées!  Que 
de  chinoiseries  vraiment  et  comme  tout  cela  est  peu  digne  de 
gens  soucieux  d'organiser  sainement  et  normalement  leur  vie 
privée  ! 

Que  fera  notre  particulariste?  Sous  l'influence  d'idées  que 
nous  ferons  connaître  plus  loin,  —  sans  rien  brusquer  d'ailleurs 
et  tout  en  restant  d'une  correction  parfaite  —  il  se  dégagera  peu 
à  peu  de  toutes  ces  obligations  et  corvées  mondaines.  Bien  per- 
suadé que  le  bonheur  de  la  vie  n'est  pas  dans  l'avancement  à 
tout  prix,  ni  dans  les  honneurs  ni  dans  les  distinctions  officiel- 
les ',  que  les  relations,  sans  être  inutiles,  ne  servent  pas  à  tout, 
que  rien  ne  vaut  mieux,  pour  l'établissement  des  enfants,  qu'une 
solide  et  forte  éducation,  que  les  plaisirs  vrais  et  sains  ne  sont 
pas  au  dehors,  dans  le  monde,  mais  chez  soi,  dans  la  famille,  il 
se  réservera,  il  se  défendra  contre  toute  sollicitation  de  relation 
nouvelle;  je  ne  dis  pas  qu'il  restreindra  ses  relations  actuelles, 
car  toute  restriction,  toute  suppression  pourrait  équivaloir  à  une 
impolitesse  grave  ;  mais  loin  de  chercher  à  étendre  le  cercle  de 
ses  relations,  il  le  laissera  se  resserrer  de  lui-même  par  voie 
d'extinction  et  il  ne  remplira  pas  les  vides...  ou  du  moins  — 
entendons-nous  —  il  les  remplira  d'une  certaine  façon  qui  sera 
nouvelle,  et  c'est  alors  que  la  vie  de  société  prendra  pour  le  par- 
ticulariste un  charme  imprévu. 

1.  Cf.  Science  sociale,  t.  IV,  ji.  497;  I.  XXIX,  p.  375. 


74  l'orientation  particulariste  de  la  vie. 

Le  temps,  les  loisirs  dont  il  fera  l'économie  par  l'extinction 
progressive  des  relations  de  hasard  et  de  surface,  il  les  consa- 
crera : 

1  "  A  sa  famille  d'abord,  bien  entendu,  pour  le  plus  grand  profit 
et  la  plus  grande  joie  (il  le  verra  vite)  de  sa  femme,  de  ses  en- 
fants, de  ses  proches  ; 

2°  A  ses  vrais  amis,  à  ses  amis  d'enfance  et  de  jeunesse,  à  ceux 
avec  lesquels  il  se  sait  et  se  sent  en  communauté  de  souvenirs, 
de  pensées,  de  sentiments,  et  que,  dans  le  tourbillon  de  la  vie 
mondaine,  il  aura  peut-être  été  amené  à  négliger  plus  qu'il  n'au- 
rait voulu  ^  ; 

3°  C'est  ici  qu'est  le  point  de  vue  nouveau  —  à  la  créa- 
tion de  relations  intéressantes  et  profitables,  orientées  dans  le 
sens  particulariste.  Qu'est-ce  à  dire?  C'est-à-dire  qu'il  cherchera 
à  se  mettre  en  relation  avec  les  familles  qui  conçoivent  la  vie 
comme  lui,  qui  ont  réalisé  cette  conception  avant  lui  ou  essaient 
de  la  réaliser  en  même  temps  que  lui,  celles  qu'il  peut  considérer 
comme  des  autorités  sociales^  que,  par  conséquent,  il  aura  profit 
et  intérêt  à  connaître  et  à  fréquenter,  dont  il  retirera  du  bien 
et  auxquelles  il  sera  en  situation  d'en  faire  lui-même. — Mais, 
dira-t-on,  de  telles  familles  sont  encore  l'exception,  et  nous  n'en 
connaissons  pas  dans  notre  entourage  immédiat.  C'est  possible  ; 
mais  qu'importe?  Ces  familles  existent,  et,  si  on  le  veut  vraiment, 
on  les  connaîtra  bien  vite  '.  Aujourd'hui  les  relations  peuvent 
très  bien  n'être  plus,  comme  autrefois,  des  relations  de  voisinage  : 
avec  la  facilité  actuelle  des  moyens  de  communication,  quel 
inconvénient  y  aura-t-il  à  avoir  ses  amis  à  quelques  dizaines, 
voire  à  quelques  centaines  de  kilomètres?  On  aura  toujours  la 
ressource  d'écrire,  et,  pour  les  visites,  si  elles  sont  plus  rares, 
plus  difficiles,  elles  n'en  seront  que  plus  intimes,  plus  person- 
nelles, plus  prolongées  aussi,  et  alors  vraiment  agréables,  utiles, 
réconfortantes. 

1.  Au  nouvel  au,  ce  sont  les  amis  qu'on  va  voir  en  dernier;  cest  vis-à-vis  d'eux 
([ue  la  correspondance  est  toujours  en  retard  ;  et  c'est  ainsi  que  de  vieilles  et  véritables 
amitiés  s'éteignent  faute  d'aliment. 

2.  Notamment  par  l'intermédiaire  de  la  Société  de  Science  sociale  dont  le  siège 
est  à  Paris,  56,  rue  Jacob. 


OnCAMSATION    DE   LA    VIE.  /O 

Les  résultats  de  cette  orientation  nouvelle  sont  faciles  à  saisir  : 
le  premier,  et  le  plus  important,  sera  un  retour  à  la  vie  nor- 
male, saine  et  ordonnée;  —  le  second,  une  organisation  de 
vie  intéressante  et  féconde.  Certes,  le  particulariste  ne  vivra  pas 
dans  l'isolement,  tant  s'en  faut!  Mais,  au  lieu  d'être  constam- 
ment en  représentation  avec  des  indififérents  dont  il  ne  peut 
connaître  les  véritables  pensées,  à  l'égard  desquels  il  doit  sans 
cesse  surveiller  ses  attitudes  et  son  langage,  surtout  si  ce  sont 
des  hommes  influents  dont  sa  situation  dépende,  il  aura,  en 
dehors  de  la  famille,  des  amis  et  des  relations  de  son  choix, 
dont  il  sera  sur  et  vis-à-vis  desquels  la  franchise  et  la  sincérité 
seront  enfin  possibles!  Quelle  satisfaction  et  quelle  source  de 
joies  profondes  ! 

Mais  que  pensera-t-on,  dans  le  monde,  d'un  homme  qui  aura 
le  courage  et  l'énergie  de  s'orienter  de  la  sorte?  N'en  doutons 
pas  :  il  inspirera  à  tous  le  respect.  Comme,  d'une  part,  il  se  po- 
sera tel  qu'il  est,  sans  ostentation,  sans  pédantisme,  mais  aussi 
sans  respect  humain;  comme,  d'autre  part,  ce  sera,  au  vu  et  au 
su  de  tous,  un  travailleur  dont  les  instants  seront  comptés  (sans 
quoi,  cène  serait  pas  un  particulariste)  ;  comme,  enfin,  sa  femme 
sera,  en  même  temps  que  lui,  active,  laborieuse  et  sans  doute 
mère  très  occupée  d'une  nombreuse  famille,  on  les  acceptera  l'un 
et  l'autre  tels  qu'ils  seront;  finalement,  ils  recueilleront  l'appro- 
bation, l'estime,  l'admiration  môme  de  ceux  qui,  tout  d'abord, 
auraient  été  tentés  de  les  critiquer. 


VI 


ORGANISATION  DE  LA    VIE    {Suite). 

B.  Aspect  positif. 

Après  l'attitude  de  défense,  celle  d'action  et  de  progrès.  — 
Il  ne  s'agit  plus  seulement  de  se  défendre,  de  se  garder,  il 
faut  se  mettre  en  mesure  d'agir,  de  travailler,  d'accomplir  son 
œuvre  particulariste.  —  Pour  cela,  la  première  chose  à  faire 
sera  d'acquérir  et  de  développer  en  soi  la  valeur  personnelle, 
de  faire  de  soi,  dans  toute  la  force  du  terme,  un  homme  — 
vir  esto  —  un  caractère. 

Mais  puisque  nous  voulons,  dans  ces  notes,  aboutir  à  des  ré- 
sultats vraiment  pratiques,  cherchons  à  déterminer  en  quoi 
consiste  exactement  cette  virilité  de  caractère  qu'il  faut  con- 
quérir à  tout  prix. 

Un  homme  de  caractère  sait  porter  un  jugement  personnel, 
prendre  une  décision  et  s'y  tenir;  il  se  possède,  se  tient  en 
main,  ne  se  trouble  pas  aisément;  il  sait  être  lui-même,  repo- 
ser sur  soi  ;  il  ne  redoute  ni  les  initiatives,  ni  les  responsabi- 
lités; il  a  volontiers  l'esprit  tourné  vers  l'avenir,  vers  le  pro- 
grès; il  aime  la  vie,  l'aborde  avec  contiance,  l'envisage  avec 
un  certain  optimisme. 

Reprenons  quelques-uns  de  ces  traits  : 

1''  Porter  un  jugement  personnel  sur  tel  événement,  telle 
personne,  telle  doctrine  n'est  pas  chose  aisée  à  notre  époque 


ORGANISATION    DK    LA    VIH.  77 

surtout  :  dans  la  confusion  des  lectures  ou  des  conversations,  on 
perd  pied  facilement;  on  doute,  on  hésite;  finalement  on  adopte 
l'opinion  de  son  journal,  colle  de  son  monde,  de  son  parti,  de 
son  interlocuteur.  Une  telle  attitude  n'est  pas  digne  d'un  par- 
ticulariste.  Il  doit  juger  par  lui-même;  il  y  réussira  pour  peu 
qu'il  s'y  applique. 

Remarquons  qu'il  se  trouve  déjà  dans  des  conditions  très  fa- 
vorables pour  juger  sainement  des  hommes,  des  choses  et  des 
idées  :  un  isolement  relatif  et  l'indépendance  personnelle. 

Mais  cela  ne  suffît  pas:  pour  juger,  il  faut  une  régie  fixe  à 
laquelle  soumettre  tout  ce  qui  doit  être  objet  de  jugement, 
sinon  la  raison  n'élabore  que  des  opérations  sans  unité  et  sans 
cohérence.  Il  faut  donc  s'appliquer  à  trouver  cette  norme  in- 
dispensable et  à  la  tenir  toujours  présente  à  l'esprit.  Une 
excellente  habitude  à  contracter  pour  un  particulariste  est  de 
tout  considérer  à  la  lumière  de  la  méthode  d' observation  qui 
est  celle  de  la  science  sociale,  c'est-à-dire,  —  le  fait  à  exami- 
ner étant  bien  établi,  la  pensée  bien  précisée  et  analysée  — 
d'en  rechercher  les  causes  d'abord,  puis  les  effets,  les  résultats 
en  vertu  de  la  maxime  :  au  fruit  on  reconnaît  l'arbre.  Les  ré- 
sultats sont-ils  bons,  engendrent-ils  un  état  de  satisfaction,  de 
bien-être  et  d'harmonie,  n'hésitons  pas  :  le  fait  ou  la  pensée 
qui  ont  produit  de  tels  résultats  méritent  notre  approbation; 
nous  sommes  dans  l'ordre  et  dans  la  vérité,  et  le  développe- 
ment de  ce  fait  ou  de  cette  idée  entraînera  manifestement  un 
progrès.  «  Il  faut  s'habituer,  a  écrit  H.  de  Tourville,  à  voir  les 
vrais  et  bons  résultats  des  choses  qu'on  pense  et  qu'on  fait  et 
que  les  autres  pensent  et  font,  pour  ne  pas  devenir  un  simple 
théoricien...  C'est  au  fruit  qu'on  reconnaît  l'arbre.  De  même 
c'est  aux  bons  résultats  de  nos  idées  que  nous  voyons  si  elles 
sont  justes  et  vraies.  »  Une  fois  cette  position  prise,  après 
sérieux  examen,  il  faut,  coûte  que  coûte,  s'y  maintenir,  ne 
varietur. 

2°  Prendre  une  décision  et  s^ij  tenir,  en  accepter  d'avance 
toutes  les  conséquences  possibles,  chose  difficile  encore  et  qui 
demande  application.    Pour   cela,    il    sera   bon  de  commencer 


78  L  ORIEMATION    PARTICILARISTE    DE    LA   VIE. 

par  des  choses  simples  et  de  très  peu  d'importance.  La  vie  de 
chaque  jour  en  offre  mille  occasions  lamilières  :  on  s'obligera  à 
se  lever  tous  les  matins  à  une  heure  donnée,  par  exemple',  à  ne 
consacrer  à  sa  toilette  qu'une  demi-heure,  rien  de  plus;  à 
prendre  le  tub  régulièrement  ou  à  faire  quelque  exercice  phy- 
sique de  cinq  ou  dix  minutes;  on  s'imposera  une  lecture  ou  une 
promenade  -  de  telle  heure  à  telle  heure  ;  père  de  famille,  on  a 
prononcé  telle  punition  pour  tel  méfait,  on  l'appliquera  stric- 
tement conmie  on  l'a  annoncée. 

Surtout  il  faudra  s'habituer  à  accepter  les  suites  des  décisions 
prises.  Une  punition  un  peu  trop  sévère  a  été  prononcée;  vous 
regrettez  votre  rigueur;  n'importe  :  que  la  punition  soit  appli- 
quée; une  autre  fois  vous  réfléchirez  avant  de  sévir.  Réfléchir, 
c'est  là  en  effet  le  point  important  :  avant  toute  décision  il  im- 
porte de  se  recueillir,  de  peser  soigneusement  le  pour  et  le 
contre  ;  mais  une  fois  le  choix  arrêté,  il  faut  s'y  tenir  et  aller 
jusqu'au  bout  de  ce  qu'on  a  résolu. 

«  Dans  tous  vos  actes  délibérés,  dit  le  P.  Hecker,  calmez 
votre  esprit,  prenez  l'attitude  de  celui  qui  reçoit  une  visite  ou 
qui  écoute  parler;  puis  décidez...  Ne  tenez  pas  compte  de  ce 
que  les  gens  disent,  gardez  votre  manière  de  voir,  tenez-vous- 
en  à  votre  scnsei  abo?ide:-î/.  Que  chacun,  comme  dit  l'apôtre, 
abonde  dans  son  propre  sens.  Ne  cherchez  pas  à  ranger  tout  le 
monde  à  votre  avis  :  il  n'y  a  pas  deux  nez  qui  se  ressemblent; 
encore  moins  deux  âmes  ^.  » 

3°  Se  posséder,  se  tenir  en  main^  ne  pas  se  troubler  a  toujours 
été  considéré,  par  les  penseurs  de  tous  les  temps  et  de  tous  les 
pays,  comme  le  point  culminant  de  la  sagesse  humaine  ;  le 
particulariste  doit  chercher  à  y  atteindre.  Ce  qu'il  aura  une  fois 
reconnu  être  juste  et  bon,  à  la  lumière  de  sa  raison  éclairée 
par  les  faits,  il  ne  souffrira  plus  de  le  remettre  en  question; 
il  s'interdira  cette  fâcheuse  tendance,  presque  maladive,  qu'ont 

1.  Si  le  lever  de  6  heures  paraît  trop  matinal,  on  fixera  G  heures  et  demie,  ne 
qukl  iiimis  ;  mais  on  exécutera  ponctuellemenf  la  décision  prise  :  tout  est  là. 

')..  Remarquons  qu'il  est  souvent  aussi  diflicHe  de  tenir  sa  décision  pour  une  chose 
de  pur  agrément  que  pour  un  travail  on  une  démarche  pénibles. 

3.  W.  Elliott,  Le  P.  Hecker,  trad.  i"r.,  p.  318-319. 


ORC.AiMSATION    Iti:    l,.\    VIE.  79 

certaines  gens  de  regretter  toute  décision  prise  et  de  se 
demander,  chaque  fois,  s'ils  n'auraient  pas  mieux  fait  de 
prendre  la  décision  contraire.  Est  est,  non  non  :  quand  c'est 
oui,  c'est  oui;  quand  c'est  non,  c'est  non.  Et  il  ne  faut  se 
laisser  détourner  de  ce  qu'on  a  cru  devoir  décider  ni  par 
les  jugements  d'autrui,  ni  par  les  railleries,  ni  par  le  respect 
humain.  Pas  davantage  ne  faut-il  se  laisser  troubler  ou  agiter 
par  les  événements  ou  les  situations  qui  ne  dépendent  pas  de 
nous.  «  N'est-ce  pas  folie,  dit  H.  de  Tourvilie,  que  d'attacher 
l'allure  de  son  âme  à  un  mouvement  extérieur  sur  lequel 
on  a  si  peu  de  prise,  ou  plutôt  aucune  prise  certaine  selon 
son  gré  à  soi'.  »  Que  de  gens  ont  eu  à  déplorer  des  résolutions 
hâtives  prises  dans  l'agitation  de  crises  politic[ues  auxquelles 
il  suffisait  de  laisser  le  temps  de  s'apaiser  pour  n'avoir  pas 
à  en  souffrir^.  Le  particulariste  réagit  contre  de  tels  entraîne- 
ments; de  même  qu'il  résiste  aux  appréhensions  vaines  :  «  En 
général,  dit  encore  H.  de  Tourvilie,  n'inclinons  pas  du  côté  des 
appréhensions  trop  vives,  car  nous  soutirons  souvent  plus  des 
maux  que  nous  redoutons  que  de  ceux  qui  ad  viennent  vraiment, 
et  à  quoi  bon?  puisque,  quand  ils  adviennent,  ils  apportent  avec 
eux  une  force  pour  les  accepter,  que  nous  n'avons  pas  à  l'avance. 
Nous  sommes  plus  dans  le  vrai  et  dans  la  force  par  conséquent, 
en  face  des  maux  réels  qu'en  face  des  maux  encore  inexistants. 
Soyons  très  positifs  à  cet  égard  comme  en  tout,  car  Dieu  a 
fait  notre  nature  pour  ce  qui  est,  et  non  pour  ce  que  notre 
esprit  se  forge '.  »  Le  particulariste  cherche  à  réaliser  en  lui  le 
calme ,  la  maitrise  de  soi-même  [compos  sui),  un  certain  état 
d'impassiliilité  et  de  llegme  :  «  Je  voudrais  vous  voir,  dit  tou- 
jours H.  de  Tourvilie,  plus  de  flegme  anglais,  plus  de  conviction 
qu'il  faut  profiter  du  peu  qu'on  reçoit  des  autres  pour  se  secou- 
rir s<ji-même,  help  yourself,  et  être  enchanté  de  ce  progrès  per- 


1.  Lettre  du  11  février  1890.  — Piéle  confiante,  p.  189. 

2.  Qu'on  se  souvienne  seulement  de  l;i  |)aiiifiue  causée,  il  y  a  peu  de  temps,  i)ar  la 
révolution  de  Russie  à  certains  porteurs  de  valeurs  russes  qui,  pour  réaliser  à  tout 
prix,  ont  préféré  subir  des  pertes  considérables. 

3.  Lettre  du  11  février  1899,  op.  cit.,  p.  18G. 


80  l'orientation  particllakiste  de  la  vie. 

sonnel^  »  Et  ailleurs  :  «  Soyez  réservé  dans  l'extérieur.  Au 
dedans,  donnez  de  la  gravité  à  vos  sentiments  et  aimez  avec  le 
sérieux  anglo-saxon  :  ne  vous  allumez  pas  comme  un  feu  d'ar- 
tifice 2.  »  Vainement  les  hommes  à  qui  vous  avez  fait  du  bien  ne 
vous  témoigneraient-ils  que  de  l'ingratitude  :  «  Quel  beau  tem- 
pérament quede  vouloir  le  bien,  en  se  passant  de  retour,  quand 
le  retour  ne  vient  pas!  Tu  ne  m'es  pas  reconnaissant;  tant  pis, 
je  t'ai  fait  du  bien.  Voilà  le  vrai  discours  anglais,  j'entends, 
l'anglais  pris  dans  sa  perfection^.  »  Vainement  les  choses  tour- 
neraient-elles autrement  qu'on  ne  le  souhaite;  vainement  sur- 
viendraient pour  soi  ou  pour  les  siens  les  ennuis,  les  déceptions, 
les  maladies,  les  infirmités  :  il  faudrait,  si  difficile  que  cela 
fût,  ne  se  laisser  aller  à  aucune  irritation,  aucun  décourage- 
ment, même  aucune  mauvaise  humeur.  —  Et  c'est  alors  qu'on 
pourrait  avoir  conscience  d'être  «  une  grande  et  belle  nature, 
non  pas  selon  l'orgueil  du  monde,  mais  selon  la  vérité  simple 
des  choses  »,  une  nature  forte,  énergique,  puissante,  exerçant 
sur  son  milieu  une  action  profonde  «  non  pas  toujours  évidente, 
mais  toujours  certaine^  ». 

Pour  avancer  dans  cette  voie,  on  trouvera  une  aide  efficace 
dans  la  lecture  des  grands  moralistes  de  l'antiquité,  en  par- 
ticulier des  stoïciens,  mais  surtout  dans  la  méditation  des 
moralistes  chrétiens  '■'.  Rien  ne  sera  fait  cependant  sans  une  ap- 
plication constante,  et  un  exercice  persévérant  portant,  au 
début,  comme  nous  l'avons  dit  déjà  et  le  redirons  encore,  sur 
des  choses  très  simples  et  relativement  faciles. 

.'1."  Etre  bien  soi-mnne,  ne  pas  chercher  à  ressembler  à  tout 
le  monde  ni  à  copier  le  voisin,  voilà  bien  encore  un  trait  de  la 

1.  LeUieclu  7  janvier  1900,  op.  cit..  p.  202. 

2.  Lellie  du  18  août  1898,  op.  cit.,  \t.  177.  —  Taine  recoiuniandait,  à  l'exemple 
des  Anglais,  «  l'économie  des  gestes  et  des  paroles  «.  Notes  sur  V Angleterre,  p.  34. 

;>.  Lettre  du  7  janvier  1900,  op.  cit.,  p.  202. 

4.  Lettre  du  11  février  1899,  op.  cit.,  p.  189. 

.").  Epictète,  Marc-Aurèle,  Lettres  spirituelles  de  Fénelon,  de  Bossuet.  —  Cf.  P.  de 
Caussade,  L'abandon  à  la  Providence  divine  (Gabalda),  ouvrage  dont  M.  OUé- 
Laprune  mourant  recommandait  aux  siens  la  lecture.  Fonsegrive,  op.  cit..  p.  15. 
Nous  devons  signaler  ici  la  belle  édition  de  la  Correspondance  de  Bossuet  que 
publie  la  librairie  Hachette  sous  la  direction  de  MM.  Urbain  et  Levesque. 


OliC.ANISATlON    DE    LA    VIE.  81 

formation  particulai-islc.  La  formation  particulariste,  dit  H. 
de  Tourville,  donne  à  l'individn  <'  cette  tendance  fondamentale 
à  se  rendre  Fesprit  indépendant,  pour  se  gouverner  au  mieux 
scion  sa  propre  nature,  non  en  s'appuyant  sur  les  idées  cou- 
rantes et  traditionnelles,  mais  sur  une  observation  attentive  de 
tout  ce  qui  se  produit  de  nouveau,  sous  la  charge  joyeuse  de  sa 
responsabilité'  ».  «  La  grande  affaire,  dit-il  encore,  c'est  de  ren- 
dre sa  propre  nature  libre  au  dedans,  de  s'habituer  à  être  seul 
dans  sa  manière  de  voir,  de  s'y  confirmer  par  l'insuccès  des 
vues  et  des  efforts  contraires,  et  de  trouver  une  grande  paix 
dans  cette  possession  de  la  vérité.  On  se  défait  ainsi  de  cet  état 
d'enfance  et  d'enfantillage  qui  nous  fait  croire  au  besoin  d'être 
approuvé  et  appuyé  par  quelque  autorité  officielle  et  convenue-.  » 
Il  ne  faut  ni  se  préoccuper  d'être  comme  tout  le  monde  ni  se 
désoler  en  voyant  que  les  autres  vous  ressemblent  si  peu.  H.  de 
Tourville  revient  sur  cette  idée  presque  à  chaque  page  de  sa 
correspondance  :  «  Ne  vous  mettez  plus  en  tête  d'arriver  à  être 
comme  tout  le  monde.  Ne  vous  étonnez  pas  non  plus  que  les 
autres  ne  soient  pas  comme  vous;  cela  ne  peut  venir  qu'à  la 
longue ,  on  n'est  pas  pionnier  pour  se  trouver  tout  de  suite  en 
grande  compagnie-^.  »  Et  ailleurs:  «Ne  vous  étonnez  pas  de  ne  pas 
gagner  les  autres  à  vos  sentiments.  Les  esprits  qui  sont  les  pre- 
miers à  porter  en  eux  une  vérité  la  portent  longtemps  solitaire^... 
11  nous  faut, j  au  milieu  du  monde  actuel,  beaucoup  d'ermites 
sachant  porter  l'isolement  d'idées  nouvelles  etd'une  vie  où  l'no 
veut  se  suffire^...  Ainsi  jouissez  pour  vous-même  de  la  lumière, 
sans  vous  étonner  qu'elle  soit  si  peu  aisée  à  communiquer. 
Elle  fait  cependant  son  chemin,  non  pas  tant  par  nous  que  par 
la  force  des  choses.  Vous  n'êtes  qu'en  avance  et  cela  est  bon  d'y 
voir  clair  de  loin  et  de  libérer  son  àme  par  la  lumière,  dès 
qu'on  l'entrevoit ''.   » 

1.  Letlre  du  20  février  1895,  o;).  cit.,  p.  132. 

2.  LeUie  du  23  juillet  1894,  op.  cit.,  \^.  126. 

3.  Lettre  du  28  août  1893,  op.  cit.,  p.  112. 

4.  Lettre  du  23  juillet  1894,  op.  cit.,  p.  127. 

5.  Cité  par  Bureau,  Vœuvre  de  H.  de  Tourville,  p.  3,  note  2. 

6.  Lettre  du  23  juillet  1894,  op.  cit.,  p.  127. 


82  l'orientation  particulaiuste  de  la  vie. 

5"  Après  cela,  on  se  sentira  la  force  de  reposer  sur  soi  paisi- 
blement et  en  toute  assurance  :  «  savoir  reposer  tranquille- 
ment sur  soi-même,  c'est-à-dire  aimer  à  être  livré  à  soi-même 
en  choisissant  ses  appuis,  ses  exemples,  sa  doctrine,  par  le 
témoignage  de  l'accord  qu'ils  ont  avec  notre  nature,  par  l'expé- 
rience du  bien  qu'ils  nous  font  et  du  besoin  que  nous  en  avons; 
et  puis  ne  se  soLicier  de  rien  autre  chose,  parfaitement  assuré 
qu'étant  ainsi  dans  sa  vraie  manière  à  soi,  on  cadrera  de  fait 
avec  les  règles  convenues  et  avec  les  gens  autant  que  la  nature 
des  choses  le  permet;  car  cjid  est  dans  son  vrai  est  dans  les 
meilleurs  rapports  qu'il  puisse  raisonnablement  espérer  avec 
qui  n'est  pas  soi  '  ».  Ainsi  peu  à  peu  on  prendra  conscience  de 
sa  valeur,  ou  plutôt  des  efforts  qu'on  a  faits,  des  résultats  qu'on 
a  obtenus,  de  ceux  qu'on  obtiendra  certainement  encore;  on 
aura  confiance  en  soi  et  dans  la  vie... 

6"  Et  tout  naturellement,  spontanément,  l'esprit  s'orientera  vers 
l'avenir,  vers  le  progrès.  «  Selon  notre  expression  américaine,  dit 
M^''  Ireland,  allons  de  r avant...  Qui  ne  hasarde  rien  n'a  rien... 
Ne  craignez  pas  le  nouveau...  Le  monde  est  entré  dans  une 
phase  entièrement  nouvelle.  Le  passé  ne  reviendra  pas.  La 
réaction  est  le  rôve  d'hommes  qui  ne  voient  ni  n'entendent, 
d'hommes  assis  aux  portes  des  cimetières,  pleurant  sur  des 
tombes  qui  ne  se  rouvriront  pas  et  oubliant  le  monde  vivant 
qui  les  pousse  2.  »  Et  ailleurs  :  «  Le  progrès,  c'est  la  création 
continuée  :  arrêter  le  progrès  par  malveillance  ou  par  paresse, 
c'est  un  crime  contre  le  créateur  et  la  créature...  Sans  doute 
il  y  aura  toujours  dans  notre  humanité  bornée  le  péché  et  la 
misère,  la  souitrance  et  la  mort;  mais  le  mal  peut  être  diminué 
et  le  bien  augmenté;  et  c'est  en  cela  que  réside  le  progrès... 
L'histoire  de  l'humanité  est  une  histoire  de  progrès"^.  »  De  son 
côté,  H.  de  Tourville  ne  cesse  de  pousser  dans  cette  direction  : 
«  Il  faut  vivre  de  pensée  et  de  cœur  avec  les  âmes  de  l'avenir  ; 


1.  LeUre  du  20  février  1895,  op.  cit.,  p.  133-i:!4. 

2.  L'Eglise  et  le  siècle,  trad,  fr.,  p.  96. 

3.  Ibid.,  p.  214-215.  Ce  beau  discours  de  M*^^'  Ireland  sur  le  l'iogrès  humain  est  à 
lire  en  entier. 


ORGANISATION    DK   LA    VIE.  83 

c'est  pour  elles  que  chaque  génération  travaille  en  ce  monde 
plus  que  pour  elle-iiirme  '  ».  «  Soyez  très  libre  pour  concevoir 
tous  les  progrès  et  très  heureux  d'y  faire  le  possible,  le  prati- 
cable, selon  la  connaissance  que  vous  avez  des  gens;  mais, 
pour  ce  (|ui  n'a  pas  d'écho  ou  soulève  clameur,  contentez-vous 
vous-même  par  la  joie  personnelle  d'être  en  avant  des  temps 
par  l'esprit  et  le  cœur...  Des  âmes,  comme  sont  les  nôtres,  appar- 
tiennent déjà  au  xxi^  siècle  pour  ceci,  au  xxv*  peut-être  pour 
cela  et  sont  comme  les  premiers  exemplaires  d'un  tirage  fait 
d'abord  pour  les  amateurs  et  destiné  plus  tard  au  public 
tout  entier-.   » 

7°  Une  conséquence  toute  naturelle  de  cet  état  d'esprit  est 
Toptimisme,  l'amour  de  la  vie,  de  tout  ce  qui  l'augmente  et 
l'accroit  dans  le  monde  ou  dans  l'homme.  Le  particulariste 
n'est  pas,  ne  peut  pas  être  un  pessimiste;  le  pessimisme  dé- 
prime, paralyse,  annihile  les  forces  vives  de  l'individu;  et  le 
particulariste  veut  au  contraire  développer  en  lui  l'énergie  et 
l'initiative.  Au  reste,  cette  doctrine  repose  sur  une  erreur  fon- 
damentale :  «  Ce  qui  nous  fait  paraître  la  vie  triste  et  lamen- 
table est  une  erreur,  dont  il  faut  nous  défaire.  Retenez  cela  et 
usez-en.  Vous  verrez  les  progrès  que  vous  ferez  dans  la  vitalité. 
Si  nous  trouvons  la  vie  malheureuse  et  le  monde  pitoyable, 
c'est  que  nous  avons  mal  compris'^  ».  Sans  doute  nous  vivons  à 
une  époque  troublée  où  la  vérité  et  le  progrès  ne  sont  pas 
toujours  faciles  à  reconnaître,  mais  cette  difficulté  même  n'est 
pas  sans  attrait,  par  la  satisfaction  qu'elle  procure  à  celui  qui  a 
su  la  vaincre  :  «  Le  grand  intérêt  de  ce  temps-ci,  c'est  que  le 
monde  fait  peau  neuve.  S'il  est  vrai  que  ces  époques  solen- 
nelles de  transition  sont  pénibles,  difficiles  à  beaucoup  d'égards, 
elles  ont  leur  charme,  parce  qu'on  sait  alors  que  le  lourd  man- 
teau du  passé,  de  toutes  ces  choses  qui  n'entrent  plus  dans 
notre  esprit,  tombe  peu  à  peu  fatalement  et  dégage  notre 
àme.  C'est  le  sentiment  qu'il  faut  que  vous  ayez.  Il  donne  beau- 

1.  Lettre  du  28  avril  1902,  op.  ciL,  p.  220. 

2.  Lettre  du  7  janvier  1900,  op.  cit..  p.  200-201. 

3.  Lettre  du  11  février  1899,  op.  cit.,  p.  192. 


84  l'orientation  particulariste  de  la  vie. 

coup  de  calme  et  de  sérénité  à  tous  ceux  que  j'ai  pu  persuader 
L'horizon  s'ouvre  et  s'illumine  au  lieu  de  se  fermer  et  de 
s'obscurcir  de  plus  en  plus.  La  Science  sociale  vous  aidera  à 
déterminer  le  sens  de  cette  évolution^..,  »  Ainsi  pas  de  décou- 
ragement :  «  Le  pessimiste  qui  s'arrête  à  prononcer  des  paroles 
décourageantes  ne  sait  pas  lire  les  leçons  que  donne  la  nature 
dans  l'éclat  de  son  soleil  matinal  et  dans  la  richesse  de  ses 
fruits  d'automne  ~,  »  Pas  de  dénigrement  à  l'égard  de  son  temps 
ni  de  son  pays  :  «  La  critique  vient  généralement  des  hommes 
fainéants  qui  se  réjouissent  de  voir  l'insuccès  suivre  l'action, 
parce  que,  decette  façon,  ils  trouvent  la  justification  deleurpropre 
paresse '■.  »  Est-ce  à  dire  qu'il  faudra,  départi  pris,  tout  louer  et 
tout  admirer?  Certes  non  :  l'indépendance  du  jugement  demeure 
entière.  Mais  il  faut  s'attacher  de  préférence  au  bien  qui  se  fait 
—  et  il  s'en  fait  —  afin  de  maintenir  son  esprit  dans  les  dispo- 
sitions qui  conviennent  jîour  continuer  ce  bien,  l'augmenter 
et  promouvoir  le  progrès  :  «  Il  ne  faut  pas  gémir  sur  l'état  du 
monde,  comme  s'il  était  perdu.  Il  y  a  tout  simplement  une 
crise  entre  le  vieil  esprit  et  le  nouveau,  et  elle  se  révèle  d'au- 
tant plus  que  le  vieil  esprit  se  voit  plus  vieux  et  s'aperçoit  que 
rien  n'est  plus  à  son  point  de  vue.  C'est  une  bonne  bataille 
dont  l'issue  n'est  pas  douteuse  en  faveur  de  ce  qui  vient  contre 
ce  qui  a  été  ^.  »  «  Pour  ma  part,  s'écrie  M^'  Ireland,  je  vois  dans 
le  siècle  présent  un  de  ces  soulèvements  puissants  qui  ont  lieu 
de  temps  à  autre  dans  l'histoire  de  l'humanité,  et  qui  en  mar- 
quent les  pas  dans  sa  marche  ascendante  et  continue...  En 
dépit  de  ses  défauts  et  de  ses  erreurs,  j'aime  mon  siècle;  j'aime 
ses  aspirations  et  ses  résolutions;  je  me  complais  dans  ses  actes 
de  valeur,  dans  ses  industries  et  dans  ses  découvertes.  Je  le 
remercie  de  sa  large  bienfaisance  envers  mes  compagnons, 
envers  le  peuple  plutôt  qu'envers  les  princes  et  les  potentats. 
Je  ne  cherche  pas  à   remonter  vers  le  passé  à  travers  l'océan 


1.  Lettre  du  28  août  1893,  op.  cit.,  p.  109. 

2.  Msi^  Ireland,  op.  cil.,  p.  21i. 

3.  Ibid.,  p.  94. 

4.  Lettre  du  11  février  1899,  op.  cit.,  p.  193. 


ORGANISATION    DE    LA    VIE.  85 

des  âges.  Je  regarderai  toujours  en  avant.  Je  crois  que  Dieu 
entend  que  le  présent  soit  meilleur  que  le  passé  et  l'avenir 
meilleur  que  le  présent  •,  »  Il  faut  donc  aimer  son  temps^, 
reconnaître  avec  équité  ce  qu'il  a  de  bon,  les  efforts  qu'il  fait 
pour  obtenir  mieux;  il  faut  accueillir  avec  sympathie  et  bien- 
veillance celles  de  ses  tendances  qui  peuvent  aboutir  à  une  meil- 
leure organisation  de  la  vie  sociale,  une  plus  juste  répartition  des 
biens,  une  amélioration  de  la  condition  des  petits  et  des  humbles. 

La  démocratie  est  une  de  ces  tendances  :  bien  dirigée,  elle  peut 
être  cause  de  grands  avantages  :  nous  l'accepterons  donc  volon- 
tiers \  Le  Socialisme  est  une  autre  de  ces  tendances  ;  nous  l'analy- 
serons, nous  rejetterons  la  formule  socialiste  elle-même  que  nous 
jugeons  fausse,  mais  nous  dégagerons  Vâme  de  vérité  qui  anime 
et  qui  soutient  cette  formule;  ainsi,  tout  en  repoussant  comme 
erronées  dans  leur  fond  les  théories  collectivistes,  nous  serons 
pourtant  avec  ceux  qui  veulent  la  suppression  des  misères  crian- 
tes, des  inégalités  iniques,  qui  font  entendre  des  revendications 
légitimes  ^.  De  cette  manière  encore  nous  serons  de  notre  temps, 
nous  en  favoriserons  les  aspirations  sociales,  nous  accepterons 
du  socialisme  les  seules  choses  qui  puissent  jamais  passer  et  s'in- 
corporer dans  la  vie  des  sociétés,  devenir  vraiment  vivantes  : 
nous  marcherons  dans  le  sens  des  choses,  dans  le  sens  de  la  vie. 

Mais,  dira-t-on,  pour  créer  en  soi  une  telle  mentalité,  une 
telle  personnalité,  un  tel  caractère,  il  faut  une  volonté  peu 
commune,  une  énergie  singulière,  une  persévérance  que  rien 
n'arrête,   —  A    viai    dire,   la  bonne    volonté  suffit,   la   bonne 

1.  M''  Irelaiid,  op.  cit.,  p.  34,  p.  8G. 

2.  V.  la  très  remarquable  brochure  de  M^"^  Bonomelii,  évêque  de  Crémone  :  Ce 
qu'il  faut  penser  du  xix    siècle  (trad.  fr.  Paris,  Ch.  Amal). 

3.  Sur  la  démocratie  envisagée  à  ce  point  de  vue,  lire  surtout  l'Introduction  de  la 
Démocratie  en  .Unérique  d'A.  de  Tocqueville.  —  Cf.  G.  Fonsegrive,  La  Criss  sociale, 
ch.  IX  :  L'idée  démocratique;  M«'  Guilbert,  La  Démocratie  et  son  avenir  social  et 
religieux,  citât,  dans  Ms'  Bonomelii,  op.  cit.,  p.  6'J-73.  —  Ollé-Laprune,  La  Vitalité 
chrétienne,  p.  307-308  et  236.  —  C"  d'Haussonville,  L'Equivoque  démocratique  ; 
dans  le  volume  intitulé  :  A  l'Académie,  p.  273  et  s. 

4.  Ollé-Laprune,  discours  sur  la  Virilité  intellectuelle,  p.  18,  reproduit  dans 
le  livre  intitulé  •-  La  Vitalité  chrétienne,  p.  123-124.  Nous  ne  saurions  trop  recom- 
mander la  lecture  de  cet  admirable  discours.  — Cf.  du  môme  auteur  :  Attention  et  cou- 
rage, dans  le  même  volume,  p.  30'J,  312. 


80  l'orientation    PARTICULARISTE    II       LA   VIE. 

volonté  de  développer  en  soi,  par  un  exercice  régulier  et  pro- 
longé, les  ressources  naturelles  d'énergie  qui  ne  font  défaut 
à  aucun  homme.  On  a  beaucoup  écrit,  dans  ces  dernières  an- 
nées, sur  l'éducation  de  la  volonté  et  plusieurs  de  ces  livres  sont 
excellents  :  on  en  peut  tirer  grand  profit'.  Tous  se  ramè- 
nent d'ailleurs  à  cette  conclusion  :  il  faut  éviter  les  efforts 
excessifs,  les  résolutions  extrêmes  :  cela  ne  dure  pas,  ne  peut 
durer;  après  l'élan  démesuré  survient  l'inévitable  défaillance 
et  l'inévitable  découragement.  Il  y  faut  aller  plus  modérément, 
plus  simplement  :  s'assigner  au  début  des  tâches  relativement 
faciles,  mais  s'imposer  de  les  accomplir  envers  et  contre  tout, 
et  recommencer  paisiblement,  avec  indulgence  pour  soi-même^, 
jusqu'à  ce  que  le  but  soit  atteint.  L'essentiel  sur  ce  point  a  été 
dit  par  M.  Ollé-Laprune  :  «  Le  premier  moyen,  c'est  de  vou- 
loir peu  de  chose;  le  second,  c'est  de  vouloir  ce  peu  malgré 
lout...  Considérez  telle  chose  que  votre  raison  vous  montre 
comme  bonne  à  faire.  Détournez  votre  regard  de  votre  vouloir 
afiaibli,  atrophié...  Remplissez-vous  l'esprit  de  cette  chose  à 
faire,  de  la  nécessité  ou  de  l'utilité  de  le  faire,  de  ce  qu'elle 
a  de  convenable,  de  beau,  d'excellent.  Remontez-vous  par  cette 
vue.  .le  dirais  presque  enivrez-vous  de  cette  vue.  Puis  dites- 
vous  :  Ce  que  je  vois  si  bien,  je  le  veux...  Et  le  moment  venu, 
en  dépit  de  tous  les  fantômes,  tenez  ferme.  Vous  avez  dit  :  Je 
veux.  N'allez  pas  faiblir.  Une  défaite  augmenterait  votre  fai- 
blesse. Si  pourtant  vous  cédez  aujourd'hui,  n'allez  pas  croire 
tout  perdu.  Vous  recommencerez  demain...  Ainsi  peut  se  res- 
taurer, non  d'emblée,  mais  lentement  la  volonté  presque  dé- 


1.  J.  Payol,  L' Éducation  de  lu  volonté (Pdc-An).  — J.  Guibert,  La  Formationde la 
t'o/on^e  (Bloud).  —  D^Lév}-,  L'Éducalionrationnelle  de  la  volonté  (Alcan),  et,  sur  ce 
livre,  un  article  intéressant  de  M.  Dauprat,  dans  là  Science  sociale,  t.  XXXV,  p.  357 
et  s.  —  Les  ouvrages  de  W.  Gebhardt,  Comment  devenir  énergique  ;  l'Altittide  qui 
en  impose,  ne  sauraient  être  indifféremment  recommandés  à  tous. 

2.  «  L'effort  ne  consiste  pas  à  se  fendre  l'esprit  et  à  se  fatiguer  la  tête,  oh,  non 
pas!  mais  à  se  détourner  tranquillement  de  soi,  dès  qu'on  s'aperçoit  qu'on  y  est 
retombé.  Cela  se  fait  par  un  mouvement  lout  paisible,  qu'on  recommence  avec  la 
même  bonhomie  chaque  fois  qu'on  retombe  sur  soi-même.  Point  de  cassement  de 
lêle,  mais  un  simple  bon  vouloir,  une  naïveté  toute  droite  à  aller  hors  de  soi.  »  (H. 
de  Tourville,  Lettre  de  décembre  1888.  op.  cit.,  p.  276-277). 


OUCANISAnON    DE    LA    VIK.  87 

truite...  Le  vouloir  se  rétablit,  se  ressaisit,  se  reprend  par  des 
efforts  successifs,  progressifs,  portant  sur  un  petit  nombre  de 
points  précis  bien  considérés,  énergiquement  voulus.  L'ambi- 
tion est  grande,  sans  quoi  il  n'y  aurait  pas  d'élan;  l'ambition 
est  grande,  puisque  c'est  celle  de  redevenir  un  homme;  mais 
les  détails  voulus  sont  telle  chose  nettement  déterminée,  puis 
telle  autre,  et  non  un  vague  et  indistinct  et  inconsistant  en- 
semble, et,  dans  la  netteté  des  vues  et  dans  la  précision  de 
l'efTort,  la  volonté  se  ranime  et  se  retrouve...  Vouloir  peu  à  la 
fois,  mais  s'habituer  à  vouloir  tout  de  bon  ce  que  l'on  veut  ; 
se  proposer  un  but  noble,  haut,  grand,  mais,  quand  on  vient 
au  détail,  étreindre  pour  ainsi  dire  un  point  précis:  une  ré- 
solution une  fois  prise,  s'y  tenir,  malgré  les  retours  d'indéci- 
sion, malgré  les  obstacles,  coûte  que  coûte;  après  les  défail- 
lances, recommencer  en  songeant  moins  à  la  défaite  essuyée 
qu'à  la  grandeur  du  but  poursuivi  et  à  la  précision  de  l'effort 
décidé  :  par  ces  moyens,  on  acquiert  la  virilité,  et  le  vouloir, 
qui  n'est  pas  chose  toute  faite,  se  fait  par  le  vouloir  môme*.  » 

1.  OUé-Laprune,  Le  Prix  de  la  vie,  p.  309-313.  Tout  le  chapitre  intitulé  :  La  fai- 
blesse humaine,  est  à  lire  et  à  méditer.  —  Cf.  les  fines  et  suggestives  analyses  de  W. 
James  dans  son  Précis  de  Psychologie  récemment  traduit  par  MM.  Bertier  et 
Baudin  (Paris,  M.  Rivière)  et  dans  ses  Causeries  pédagogiques,  Irad.  par  L.  S. 
Gidoux  (Paris,  Alcan). 


VII 

APPLICATIONS  PRATIQUES 

Ces  dispositions  générales  acquises,  c'est  alors  le  moment  de 
passer  aux  applications  pratiques. 

Comme  nous  l'avons  indiqué  déjà,  c'est  à  la  vie  privée  et  à 
sa  bonne  organisation  qu'il  faut  s'attacher  d'abord.  A  cet  égard, 
deux  remarques  préliminaires  : 

a.  —  Nous  avons  toujours  eu  en  vue  une  famille  déjà  cons- 
tituée et  cherchant  à  se  bien  orienter.  Cela  suppose  naturel- 
lement une  parfaite  entente,  une  entière  communauté  de  vues 
entre  le  mari  et  la  femme;  car  il  faut  que  la  femme  aide  son 
mari  dans  l'œuvre  qu'il  veut  accomplir;  sans  quoi  celui-ci 
ne  saurait  rien  faire  de  solide  ni  de  durable.  Or,  si  le  mari  a 
d'abord  à  convertir  sa  femme  à  sa  manière  de  comprendre 
la  vie,  la  tâche  sera  lourde  et  peut-être  impossible.  C'est  donc 
le  cas  d'attirer,  une  fois  de  plus,  l'attention  sur  l'importance 
sociale  du  mariage  et  du  choix  qui  y  préside;  on  l'a  dit  mille 
fois  :  ce  n'est  ni  la  beauté  du  visage  ni  l'opulence  de  la  for- 
tune qui  doivent  guider  ce  choix;  ici  on  le  voit  mieux  encore  : 
c'est  la  valeur  personnelle  de  la  femme  qui  doit  être  prise  en 
toute  première   considération ^ 

b.  —  Nous  avons  supposé  aussi  une   famille  pourvue   d'en- 

1.  «  Le  mariage,  dit  Carnegie,  est  une  très  sérieuse  affaire  et  qui  donne  naissance 
à  des  réilexions  nombreuses  et  graves.  Prenez  la  résolution  d'épouser  une  femme 
de  bon  sens...  Le  bon  sens  est  le  plus  rare  et  la  plus  précieuse  qualité  dans  un 
homme  ou  une  femme.  »  L'empire  des  affaires,  trad.   fr.,  |>.  143. 


APPLICATIONS    PRATIQUES.  89 

fants.  Au  point  de  vue  de  la  science  sociale,  nous  considérons 
le  luéiiage  sans  enfants  comme  une  exception  et  par  consé- 
quent comme  une  anomalie  :  ce  n'est  pas  à  proprement  parler 
une  famille.  Certes  les  époux  ({ui  ont  le  malheur  de  n'avoir  pas 
d'enfants  peuvent  se  créer  une  vie  intéressante  et  utile  ;  mais 
ce  n'est  pas  eux  que  nous  avons  en  vue  ici.  Nous  parlons 
d'une  famille  complète,  père,  mère  et  enfants,  et  même  plutôt 
d'une  famille  nombreuse,  dont  les  enfants  se  multiplient  sui- 
vant les  lois  régulières  de  la  vie.  Sans  insister  sur  ce  point, 
nous  ferons  remarquer  que  l'accroissement  du  nombre  des 
enfants  sera  même,  probablement,  un  des  premiers  résultats 
de  l'orientation  particulariste  de  notre  famille  :  qu'on  songe 
seulement  aux  facilités  exceptionnelles  que  donne  cette  organi- 
sation de  vie  pour  l'éducation  et  l'établissement  des  enfants  '  ! 

Gela  dit,  un  point  ne  tardera  pas  à  se  dégager  :  c'est  que,  dans 
une  famille  ainsi  constituée,  l'essentiel  de  la  vie  n'est  autre  que 
Véducation  des  e?i fants  eWe-mèuie.  En  fait,  la  chose  apparaîtra 
clairement  comme  nécessaire;  en  théorie,  c'est  bien  ainsi  qu'il 
en  doit  être,  puisque,  d'après  les  écrivains  les  plus  compétents, 
l'éducation  des  enfants  est  la  fonction  essentielle  de  la  famille  2. 
Toute  l'activité,  dans  la  famille,  va  donc  être  orientée  dans  ce 
sens;  et  c'est  pourquoi,  dans  ce  qui  va  suivre,  le  soin  des  enfants 
ne  se  séparera  pas  de  celui  que  les  parents  devront  prendre 
d'eux-mêmes. 

A  cet  égard  nous  envisagerons  successivement  : 

A.  La  vie  physique. 

B.  La  vie  intellectuelle. 

C.  La  vie  morale  et  religieuse. 

D.  La  vie  professionnelle. 

E.  La  vie  familiale. 

F.  La  vie  sociale. 


1.  E.  Demolins,   Supériorité  des   Amjlo-Saxons,  liv.  II.  chap.   i  :   Xotre  mode 
d'éducation  réduit  la  natalité  en  France,  p.  114-135. 

2.  V.  les  références  dans  notre  brochure  :  La  Notion  de  prospérité  et  de  supé- 
riorité sociales,  p.  3'2-3i. 


90  l'orientation  particulariste  de  la  vie. 


A.  Vie  Physique. 

Il  est  évident  que  notre  particulariste  donnera  les  soins  les 
plus  éclairés  à  sa  santé  et  à  celle  de  tous  les  siens.  Son  installa- 
tion et  son  g-enre  de  vie  le  placeront  déjà  dans  d'excellentes 
conditions  à  ce  sujet.  Mais  il  y  pourvoira  par  un  effort  personnel 
incessant.  Nous  ne  pouvons  entrer  ici  dans  de  bien  long-s  détails, 
mais  nous  attirerons  l'attention  sur  deux  points  : 

i°  Généralement  on  naît  avec  une  bonne  santé,  ou  du  moins 
avec  une  santé  suffisante,  qu'il  faudrait  seulement  entretenir  ou 
améliorer.  Le  plus  souvent  les  maladies  surviennent  par  notre 
faute,  au  moins  par  notre  fait,  du  fait  de  notre  insouciance,  de 
notre  étourderie,  de  notre  imprévoyance,  de  notre  ignorance^. 
Il  faut  donc  savoii'  et  être  avisé.  Évidemment  tout  le  monde  ne 
peut  faire  des  études  de  médecine  ;  il  faut  chercher  cependant, 
de  plus  en  plus,  à  devenir  son  propre  médecin.  Comme  l'a  très 
bien  indiqué  M.  Dauprat,  les  spécialistes  en  se  multipliant  font 
disparaître  le  type  du  médecin  général,  du  médecin  de  famille 
d'autrefois'-;  d'autre  part,  il  y  a  bien  quelque  humiliation  pour 
un  particulariste  à  perdre  la  tète  au  premier  symptôme  d'indis- 
position et  à  faire  venir  le  docteur  pour  le  moindre  bobo.  Il  faut 
donc  ici  encore  arriver  à  se  suffire  :  quelques  lectures,  l'esprit 
d'observation,  un  peu  d'expérience  auront  vite  appris  l'essen- 
tieP.  Toute  famille  devrait  avoir  chez  elle  un  bon  dictionnaire'^ 


1.  V.  J.  p.  Millier,  Mon  Systè7ne.\^.  8. 

2.  Dauprat,  art.  cité.  Science  sociale,  t.  XXXY,  p.  .îSO. 

3.11  serait  bon  que  toute  jeune  (ille  pût  suivre,  pendant  quelques  mois,  des  cours 
d'hygiène  et  de  médecine  élémentaires,  comme  il  s'en  fait,  à  cette  intention,  dans 
certaines  grandes  villes  de  France.  Ce  serait  une  excellente  préparation  à  ses  devoirs 
éventuels  de  mère  de  famille. 

4.  Bien  entendu,  ce  livre  sera  soigneusement  renfermé  et  l'on  s'interdira  à  soi- 
même  d'y  recourir  trop  souvent  :  on  connaît  les  inconvénients,  pour  les  profanes, 
de  la  lecture  inconsidérée  des  livres  de  médecine.  — On  peut  recommander  ici  l'excel- 
lent et  très  commode  Dictionnaire  de  médecine  usuelle  du  D'  Galtier-Boi<!sière 
(Librairie  Larousse),  celui,  beaucoup  plus  développé,  du  D'  H.  M.  Menier,  Mon  Doc- 
teur, 4  vol.  (Paris,  Librairie  commerciale);  pour  les  soins  à  donner  aux  jeunes  en- 
fants, le  livre  du  D'   Auvard,  Le  noiiveau-nc  (0.  Doin).  Nous  connaissons  quelques 


APPLICATIONS    PRATinUKS.  91 

de  médecine  usuelle  et  une  petite  pharmacie  de  famille  bien 
montée*. 

2"  Plus  que  les  remèdes,  VJujgiène  ào\i  être  en  honneur  chez 
un  particulariste.  Et  comme  la  plupart  des  médecins  consultants 
de  notre  temps,  chose  singulière,  semblent  la  dédaigner,  c'est 
bien  alors  qu'il  faut  se  tirer  d'affaire  tout  seul.  Il  n'y  a  qu'à 
l'étudier-  et  à  s'attacher  scrupuleusement  à  ses  prescriptions, 
sans  pousser  d'ailleurs  le  scrupule  jusqu'à  la  manie,  ce  qui  ren- 
drait la  vie  insupportable.  Il  se  faut  se  pénétrer  surtout  de  cette 
vérité  que  l'air,  la  lumière  et  l'eau  sont  les  facteurs  essentiels 
d'une  bonne  santé.  Les  exercices  physiques  ne  doivent  être  né- 
gligés de  personne,  et,  si  le  temps  manque  pour  s'y  adonner  lon- 
guement, que  chacun  du  moins  consacre  chaque  jour  quelques 
minutes  à  des  exercices  de  Sandon-  ou  à  la  pratique  de  «  Mon 
système  »  3.  A  l'hygiène  se  rattache  la  question  si  importante  de 
Valimentation  :  le  particulariste  n'aura  garde  de  la  négliger 
et  il  s'appliquera  à  faire  usage  de  sa  raison  et  des  données  bien 
établies  de  l'expérience  en  une  matière  où  tout  est,  trop  souvent, 
abandonné  à  la  routine  et  au  hasard  ''. 

[larticularistes  qui  font  le  plus  grand  cas  de  la  médecine  hoiiiéopatliiquc.  Nous  ne 
pouvons  que  signaler  le  fait.  Le  livre  Mon  Docteur  indique  pour  chaque  maladie  le 
traitement  homéopathique  à  côté  du   traitement  allopathique. 

1.  La  composition  de  cette  pharmacie  est  parfaitement  décrite  dans  le  Dicfionitaire 
du  D"^  Galtier-Boissière,  v^  Pharmacie. 

2.  Le  meilleur  traité  d'hygiène  est,  croyons-nous,  celui  de  Brouardel,  Chantemesse, 
Mosny  (en  20  fascicules  :  fasc.  III,  l[]j(jiéne  individuelle;  fasc.  IV,  Hijgihiealimeii- 
tai7-e ;  tasc.  V,  Hygiène  de  Vliabitaiion,  Paris,  J.-B.  Baillière).  On  pourra  toujours 
s'y  reporter;  mais  on  devra  commencer  par  des  ouvrages  beaucoup  plus  simples  et 
plus  courts,  comme  celui  du  D'-  Galtier-Boissière,  Notions  élémentaires  d'hijgiène 
pratique  {k.  Colin),  ou  celui  de  L.  Mangin,  l>rincipes  d'hygiène  (Hachette). 

3.  Mon  système,  quinze  minutes  de  travail  par  jour  pour  la  santé,  par  J.-G. 
Millier  (Paris,  Eichler,  21,  rue  .lacob).  Nous  ne  saurions  trop  recommander  la  lec- 
ture d'abord,  puis  la  mise  en  pratique  de  cet  excellent  petit  livre.  Ceux  qui  auront 
le  courage,  facile  d'ailleurs,  d'étudier  et  d'accomplir  chaque  jour  un  des  exercices 
recommandés  (il  y  en  a  dix-huit  en  tout),  puis  de  les  grouper  de  façon  à  constituer 
une  gymnastique  quotidienne  d'un  quart  d'heure,  aura  fait  d'abord  l'éducation  de 
sa  volonté  et,  ensuite,  conquis  un  grand  avantage  physique. 

4.  Il  puisera  à  cet  égard  de  précieuses  indications  dans  le  livre  du  D'  Monteuuis, 
L'Alimentation  et  ta  cuisine  naturettes  ("Maloine). 


02  l'orientation  particulariste  de  la  vie. 


B,  Vie  intellectuelle. 

Le  particulariste  aura  soin  de  son  intelligence  comme  il  a  soin 
de  son  corps:  et,  de  même  qu'il  cherche  à  conserver  la  santé  de 
celui-ci,  de  même  il  s'attachera  à  préserver  la  santé  de  celle-là; 
c'est-à-dire  qu'à  une  époque  comme  la  nôtre,  où  tout  est  remis 
en  question,  où  tous  les  principes  sont  suspectés,  toutes  les  idées 
traditionnelles  ébranlées,  —  d'où  résulte,  pour  les  esprits,  la 
confusion  et  le  malaise,  —  notre  particulariste  cherchera  à  main- 
tenir son  esprit  en  équilibre  au  milieu  de  tant  d'opinions  contra- 
dictoires et  à  garder  en  lui  la  sérénité,  le  calme,  le  bien-être  que 
donne  la  ferme  possession  d'une  doctrine  solidement  établie. 

Pour  cela,  quel  que  soit  le  genre  d'études  qu'il  poursuive,  l'es- 
sentiel sera  de  trouver  une  bonne  méthode  de  travail,  et,  cette 
méthode  une  fois  trouvée,  de  l'adopter  et  de  la  suivre  régulière- 
ment. C'est  à  chacun,  évidemment,  à  chercher  ce  qui  peut  lui 
convenir.  La  Science  sociale,  pourvue  d'une  méthode  si  simple 
et  en  môme  temps  si  rigoureuse,  procure  à  ses  adeptes  une 
grande  paix  intellectuelle  '.  Il  en  doit  être  de  même  en  tout 
ordre  d'études  :  la  vue  claire  et  paisible  des  choses  peut  être  ac- 
quise, en  toute  matière,  par  l'emploi  de  méthodes  appropriées. 
La  méthode  exclut  la  précipitation,  l'excès  de  travail,  et  par 
conséquent  le  surmenage,  cette  maladie  de  notre  siècle  agité. 

1.  A  méditer  ces  quelques  extraits  de  la  correspondance  de  H.  de  Tourville  :  «  Je 
ne  connais,  pour  remédier  à  cet  embrouillage  indigne  de  l'esprit  humain  et  purement 
démoralisant,  que  la  Science  sociale,  qui,  comme  toutes  les  sciences,  a  le  mérite 
d'éclaircir  son  objet.  Tâchez  de  vous  mettre  un  peu  au  courant...  Bientôt  vous  y 
sentirez  une  lumière  qui  vous  réjouira  par  sa  limpidité  et  vous  fera  voir  vrai  au  point 
de  vue  naturel  :  vrai  et  joyeux  »  (19  septembre  1901.  Op.  cit.,  p.  214).  —  «  Je  ne 
puis  me  consoler  de  voir  que  vous  n'avez  pas  à  votre  aide  la  connaissance  de  ce 
lemps-ci  que  donne  la  Science  sociale...  Si  vous  saviez  le  bien  merveilleux  que  cette 
connaissance  opère  dans  les  esprits!  Quelle  sérénité!  Quelle  jubilation!  Quel  plaisir 
de  vivre!  Quelle  limpididé  dans  les  questions  religieuses!  Comme  on  comprend  bien 
les  conditions  dans  lesquelles  on  agit;  ce  qu'on  peut  s'en  promettre;  ce  qui  ne  peut 
réussir  à  aucun  titre;  ce  à  quoi  cela  se  relie  dans  le  monde;  ce  qui  vient  inévitable- 
ment à  notre  suite;  de  quel  côté  il  faut  diriger  les  jeunes  qui  sont  destinés,  non  à 
notre  temps,  mais  à  des  temps  tout  nouveaux;  ce  qu'il  ressort  de  bien  du  mal;  ce 
qu'il  y  a  de  mal  inaperçu  dans  les  choses  encore  tenues  pour  bonnes!  Enfin  c'est  la 
lumière!  Elle  en  a  le  charme  et  l'utilité.  »  (27  juin  1902.  Op.  cit.,  p.  224-225.) 


APl'LK^ATIONS    PRATIQUES,  93 

Gardons-nous  du  surmenage  ',  Travaillons  régulièrement,  po- 
sément, méthodiquement,  et  ce  sera  bien.  N'ayons  pas  l'ambition 
de  tout  savoir  :  nous  échouerions  misérablement.  Contentons- 
nous  de  connaître  à  fond  un  certain  nombre  de  choses,  et  de 
posséder  une  méthode  sûre,  grâce  à  laquelle  nous  ayons  cons- 
cience d'être  à  même  d'étudier  et  d'approfondir,  quand  nous  le 
vouerons,  n'importe  quel  sujet .  Avec  cela  nous  garderons 
toujours  la  tête  dégagée,  l'esprit  dispos,  l'âme  fraîche,  signes 
manifestes  d'une  santé  intellectuelle  qui  ne  laisse  rien  à  dési- 
rer \ 

C.  Vie  morale  et  religieuse. 

Après  ce  que  nous  avons  dit  plus  haut  des  dispositions  géné- 
rales que  le  particulariste  doit  apporter  à  l'organisation  de  sa 
vie,  il  est  de  toute  évidence  qu'il  attachera  une  très  grande  im- 
portance à  la  vie  morale  pour  lui  et  pour  sa  famille. 

Il  veillera  au  développement,  chez  lui  et  chez  les  siens,  des 
qualités  actives  et  viriles  dont  nous  avons  parlé  et  pour  cela  tout 
sera  mis  en  œuvre  :  fréquentations  choisies,  lectures  appro- 
priées'^, participation  aux  œuvres  et  associations  qui  requièrent 
précisément  ces  qualités. 


1.  M.  de  Préville,  Le  Surmenage  intellectuel  (Science  sociale,  t.  IIl,  p.  313).  — P. 
Schwalm,  Le  Péché  de  surmenage  {Année  dominicaine,  septembre  1907). 

2.  Comme  ouvrages  (en  dehors  de  la  Science  sociale)  donnant  l'impression  d'une 
grande  sérénité  et  qui  peuvent,  à  oe  titre,  comme  à  beaucoup  d'autres,  être  recom- 
mandés, nous  citerons  ceux  de  M.  Ollé-Laprune  :  Les  Sources  de  la  paix  intellec- 
tuelle,Le  Prix  de  la  vie.  La  Philosophie  et  le  temps  présent,  La  Vitalité  chrétienne. 
Ce  sont  là  de  très  beaux  livres  dont  il  est  impossible  que  la  lecture  n'inspire  pas  le 
goût  durable  de  cette  paix  sereine  et  de  cette  lumière  supérieure  qui  rendaient  si 
attachante  la  physionomie  de  l'auteur.  —  Au  reste,  pour  les  lectures,  nous  renvoyons 
à  ce  que  nous  avons  dit  plus  haut. 

3.  Se  rappeler  ce  que  nous  avons  dit  déjà  de  la  lecture.  Ajouter  ici  les  ouvrages 
spéciaux  suivants  :  J.-J.  Blackie,  V Education  de  soi-même  (trad.  franc.  Hachette).  — 
Smiles,  Self-LIelp  (trad.  fr., Paris,  Pion).—  Feuchtersleben,  Hygiène  de  l'âme {iïdiA. 
fr.,  Paris,  J.-B.  Baillière);  —  art.  de  E.  Caro  {L'Hygiène  morale,  ses  principes  et 
ses  règles]  àsnis Noiivetles  études  morales  sur  le  temps  présent,  p.  105  et  s.  — le 
petit  livre  anglais,  non  encore  traduit,  Being  and  Doing.  —  Gralry,  I.,es  Sources 
(Téqui).  —  Spalding,  Opportunité  (trad.  Klein,  Lethielleux).  —  Emerson,  Sept  Essais 
(trad.fr.  Fischbaciier),  La  Conduite  de  la  vie  (trad.  fr.  A.  Colin). 


94  l'orientation  particulariste  de  la  vie. 

Il  aura  soin  de  ne  donner  aux  siens  que  des  exemples  de  haute 
moralité  personnelle  ;  —  de  n'admettre  dans  l'intimité  de  la 
famille  que  des  personnes  sûres  et  éprouvées,  notamment  en  ce 
qui  concerne  les  domestiques;  —  de  surveiller  très  attentivement 
les  amitiés  et  les  relations  de  ses  enfants;  —  de  n'avoir  chez  lui 
ni  peintures,  ni  œuvres  d'art  immorales  ou  simplement  légères 
(non  par  pruderie,  mais  parce  que  lohservation  montre  que  c'est 
souvent  par  là  que  s'opère  insensiblement  la  suggestion  du  mal)  ; 
—  de  ne  laisser  traîner  sur  la  table  de  famille  aucun  journal 
mauvais,  aucune  revue  équivoque;  —  et  surtout  de  surveiller 
très  scrupuleusement  la  composition  de  sa  bibliothèque. 

Tout  cela  est  assez  long  et  fastidieux  à  écrire.  Mais  c'est  en 
somme  très  simple  à  faire  :  il  suffit  d'une  orientation  constante 
de  la  pensée  dans  ce  sens. 

Cela  suppose  évidemment  que,  pour  le  particulariste,  la  vie 
est  chose  importante,  de  prix,  et  qu'elle  vaut  la  peine  d'être 
vécue.  Cependant  ce  sera  pour  lui  un  devoir  de  s'en  assurer  et 
d'examiner  une  bonne  fois  le  problème  de  la  vie,  car  tout  est  là. 
Nous  l'avons  dit  plus  haut  pour  les  Allemands  (il  faudrait  à 
plus  forte  raison  le  répéter  pour  les  Anglo-Saxoiis)  :  ce  qui 
fait,  en  grande  partie,  leur  force,  c'est  le  sérieux  avec  lequel  ils 
prennent  la  vie,  c'est  la  persuasion  qu'ils  ont  de  son  importance 
et  de  sa  valeur.  Si  notre  particulariste  veut  être  véritablement 
un  homme,  un  père,  un  éducateur,  il  ne  lui  suffit  pas  d'avoir 
le  sentiment  plus  ou  moins  confus  du  prix  de  la  vie;  il  lui  faut 
en  avoir  la  conviction,  la  certitude  intime  et  profonde  tpie  peut 
donner  seul  un  examen  attentif  de  la  question^. 

Ce  sera  pour  lui  un  devoir  aussi  d'examiner  et  d'étudier  la 
religion  dans  laquelle  il  est  né  et  a  sans  doute  été  élevé.  L'ob- 
servation, ici  encore,  montre  que  dans  la  plupart  des  familles 
bien  organisées,  le  souci  de  bien  faire  repose  avant  tout  sur  de 
fortes  croyances  et  de   régulières  pratiques   religieuses.  Si  ces 

1.  Pour  cet  examen  consciencieux  et  méthodique,  il  n'est  pas  nécessaire  d'étudier  de 
bien  gros  ouvrages;  il  suffit,  mais  il  importe,  délire  l'admirable  livre,  d'une  si  haute 
portée  philosophique  et  morale,  de  M.  OUé-Laprune,  Le  Prix  de  la  vie  (Belin).  On 
pourra  ajouter,  si  l'on  veut  :  W.  Mallock,  La  Me  vatU-elte  la  peine  d^ctre  vécue? 
deux  traductions  françaises  :  celle  de  F.  U.  Salomon,  et  celle  de  P.-J.  Forbes. 


APPLICATIONS    PliATIOUES.  95 

croyances  et  ces  pratiques  sont  toujours  vivaces  eu  lui,  l'étude 
les  fortifiera.  Si  elles  se  sont  afiaiblies,  la  considération  de  leur 
parfaite  adaptation  à  la  vie',  de  leur  grande  bienfaisance  morale 
et  sociale  ne  manquera  pas  de  lui  faire  désirer  de  les  ranimer 
en  lui  ;  or,  c'est  un  point  acquis  que  la  volonté  peut  beaucoup 
pour  cela  :  en  vrai  particulariste,  il  mettra  toute  sa  volonté  à 
obtenir,  à  conquérir  peut-être,  un  résultat  dont  l'importance  ne 
se  calcule  pas'. 

D.    Vie  professionnelle. 

Pour  le  particulariste,  le  travail  est  la  vie  même.  On  sait  à 
quel  point  les  Anglais  et  les  Américains  estiment  et  affection- 
nent le  travail;  pour  eux,  vivre,  c'est  agir  et  travailler.  Ils  n'ont 
pas  assez  de  mépris  pour  l'homme  oisif,  ce  parasite  qui  profite 
du  travail  d'autrui  sans  rien  apporter  lui-même  à  la  masse 
sociale.  Ils  ne  tarissent  pas  d'éloges,  au  contraire,  pour  celui  qui 
a  su  s'élever  par  son  effort  personnel.  ((  Ceux  qui  sont  aujour- 
d'hui des  millionnaires  n'ont  pas  de  honte  de  raconter  comment, 
il  y  a  vingt  ans,  ils  travaillaient  pour  un  dollar  par  jour  ',  »  «  Le 
travail,  répètent-ils  volontiers  avec  sir  John  Lubbock,  et  même 

1.  «Le  Christianisme  possède  une  incomparable  puissance  d'interprétation  totale  de 
la  vie  humaine  »  (P.  Bourgel,  L'Etape,  p.  ;<55).  —  Lareligion  chrétienne,  a  dit  M.  Thiers, 
est  «  la  seule  qui  ait  donne  une  explication  à  la  mort  et  un  sens  à  la  douleur  » 
(parole  rapportée  par  G.  Picot,  /.  Débats,  24  sept.  1902).  — A  rapprocher  les  belles 
pages  si  souvent  citées  de  Taine  sur  les  bienfaits  sociaux  du  Christianisme  {Origines 
de  la  Irance  contempor.,  le  Régime  moderne,  t.  II,  p.  118-119).  — Cf.  G'"  de  Bré- 
mond  d'Ars,  La  Vertu  morale  et  sociale  du  Christianisme  (Perrin). 

2.  Ici  encore,  les  gros  livres  sont  tout  à  fait  inutiles.  Un  catholique  peut  arrivera 
connaître  parfaitement  sa  religion  en  se  bornant  aux  ouvrages  suivants  :  1"  l'excel- 
lent résumé  de  la  Foi  catlwlique  que  vient  de  publier  M.  l'abbé  Lesétre  (G.  Beau- 
chesne)  en  y  joignant  le  recueil  de  textes  connu  sous  le  nom  de  Enchiridion, 
de  Denzinger  (Lei|>zig,  Brockhaus),  auquel  renvoie  presque  à  chaque  page  l'ouvrage 
jirécédent  ;  —  2"  la  Vie  de  Nolre-Seifjnc.ur  Jésus-Christ,  par  le  même  auteur  (2  vol. 
Lelhielleux);  —  3»  Vllistoire  et  l  Église,  de  Funck  et  Hemmer  (2  vol.  A.  Colin),  et, 
si  l'on  trouve  cet  ouvrage  trop  considérable,  le  petit  résumé  qu'en  a  fait  M.  l'abbé 
Beurlier(Putois-Cretté)  ; —  4"  que  l'on  ajoute,  comme  livre  de  lecture,  Le  Vatican,  les 
Papes  et  la  civilisation  par  MM.  Goyau.  Péralé  et  Fabre  (Firmin-Didot,  un  vol. 
in-4''  illust.  ou  deux  vol.  in-12).  Kt  c'est  tout.  Avec  le  Nouveau  testament  (édi- 
tion Filiion,  Paris,  Letouzey),  ces  livres  lus,  relus  et  médités  suflironl largement,  s'ils 
ne  donnent  le  désir  d'en  lire,  après  eux,  d'autres  plus  complets  et  plus  étendus. 

3.  M'''  Ireland,  L'Église  et  le  siècle,  p.  133. 


96  l'orientation  particulariste  de  la  vie. 

un  travail  achevé  est  une  source  de  bonheur...  Nous  savons  tous 
comme  le  temps  passe  vite  quand  on  est  très  occupé  ;  les  heures 
pèsent,  au  contraire,  aux  mains  des  paresseux...  Si  nous,  Anglais, 
avons  prospéré  comme  nation,  c'est  en  grande  partie  parce  que 
nous  sommes  des  travailleurs  acharnes ^  » 

Le  particulariste  aura  donc  une  vie  très  remplie,  très  labo- 
rieuse. S'il  a  encore  le  choix  de  sa  carrière,  il  s'orientera  de  pré- 
férence vers  les  professions  usuelles  (agriculture,  commerce, 
industrie,  colonisation,  etc.),  vers  celles  en  tout  cas  qui  garan- 
tissent entièrement  son  indépendance  personnelle.  —  Si,  ce  qui 
arrivera  le  plus  souvent,  son  orientation  particulariste  est  pos- 
térieure au  choix  de  sa  carrière,  il  se  pourra  que  ses  occupations 
actuelles  lui  semblent  aujourd'hui  peu  intéressantes,  bien  fades 
en  même  temps  que  trop  assujétissantes.  Ce  qu'il  aura  de  mieux 
à  faire,  sauf  de  rares  exceptions,  sera  cependant  de  conserver 
son  métier  et  de  l'exercer  de  son  mieux  2.  11  le  fera  seulement 
dans  un  esprit  différent,  complètement  renouvelé.  Quel  sera  cet 
esprit? 

1''  Il  cherchera  à  exceller,  à  devenir  émiaent  dans  sa  fonction. 
Cela  ne  veut  pas  dire  qu'il  se  surmènera  ni  qu'il  sacrifiera  tout  à 
son  avancement;  non,  mais  que,  par  l'application  de  son  intel- 
ligence et  l'effort  méthodique  de  sa  volonté,  il  cherchera  à 
exercer  sa  profession  aussi  parfaitement  que  cela  est  humaine- 
ment possible  et  ù  dominer  sa  besogne.  «  11  faut  exceller  en  ce 
qu'on  fait,  dit  M.  OUé-Laprune.  Malheur  à  qui  n'a  pas  d'ambi- 
tion! Il  y  a  une  ambition  belle  et  nécessaire,  celle  d'accomplir 
en  perfection  tout  ce  à  quoi  l'on  s'applique"^  ».  Et  pourtant  il  ne 
faut  jamais  se  laisser  submerger  par  le  flot  des  tâches  profes- 
sionnelles :  «  Quoi  que  vous  fassiez,  sachez  tenir  votre  esprit  au- 
dessus  de  votre  ouvrage.  Quoi  que  vous  étudiiez,  réservez-vous 
le  temps  et  la  force  de  dominer  l'objet  de  votre  étude.  Ne  vous 
y  épuisez  pas.  '  » 

1.  Cité  par  £.  Demolins,  Super,  des  A. -S.,  p.  372.  —  Cf.  notre  brochure  sur  la 
Notion  de  prospérité  et  de  supériorité  sociales,  p.  56  et  note  1. 

2.  P.  Bureau,  Science  sociale,  XXI,  p.  115. 

3.  Le  prix  de  la  vie,  p.  415-416. 

4.  Ibid.,  p.  422. 


AIMM.ICATIONS    l'HATIQUKS.  D7 

2*  Le  repos  est  nécessaire  atout  homme  actif  et  lab(n*ieux. 
Personne  ne  travaille  plus  que  les  Anglais  et  personne  ne  se 
repose  ni  ne  Joue  plus  qu'eux.  C'est  un  fait  qu'ont  noté  tous  les 
observateurs'.  Le  dimanche.  l'Anglais  ne  fait  littéralement  rien. 
Et,  en  semaine,  avant  et  après  les  heures  strictement  consacrées 
au  travail  et  pendant  lesquelles  l'activité  est  alors  intense, 
l'Anglais  s'appartient  pleinement  :  il  regagne  son  home  et  s'y 
repose  auprès  de  sa  famille,  à  moins  qu'il  ne  se  livre  à  quelque 
sport.  Ce  goût  des  exercices  physiques  est  à  peu  près  général, 
même  parmi  les  hommes  les  plus  sérieux  et  les  plus  occupés, 
et  c'est  pour  nous,  Français,  un  sujet  de  surprise  de  lire,  dans 
la  biographie  des  hommes  d'État  anglais  ou  américains,  que 
le  souci  des  afîaires  publiques  n'a  jamais  été  un  obstacle  au 
sport  quotidien  du  tennis,  du  golf  ou  du  yacliting .  Les  jour- 
naux ne  nous  annonçaient-ils  pas  récemment  que  M.  Roosevelt, 
avant  de  quitter  la  présidence,  avait  offert  un  lunch  aux  mem- 
bres de  sa  société  de  tennis  ? 

C'est  un  exemple  dont  nous  devons  nous  inspirer.  A  travailler 
trop  et  surtout  continuellement,  on  s'épuise  et  l'on  ne  vit  pas 
d'une  vie  vraiment  humaine.  Le  repos  est  nécessaire;  il  faut 
renouveler,  recréer  ses  forces  :  il  faut  se  récréer.  «  J'espère, 
dit  Carnegie,  que  vous  n'oublierez  pas  l'importance  des  amuse- 
ments... C'est  une  grande  erreur  de  croire  que  l'homme  qui 
travaille  continuellement,  gagne  la  course.  Ayez  vos  distractions. 
Apprenez  à  faire  une  bonne  partie  de  whist  ou  de  dames . 
Intéressez-vous  au  base-bail,  au  criket,  aux  chevaux,  à  tout 
ce  qui  vous  donnera  une  distraction  innocente  et  vous  reposera 
de  votre  travail  de  chaque  jour '.  » 

3"  Mais,  dira-t-on,  à  prendre  ainsi  la  vie  —  surtout  à  une 
époque  de  travail  et  de  concurrence  comme  la  nôtre  —  ne  sera- 
t-on  pas  vite  distancé  par  ses  émules?  ne  laissera-t-on  pas  passer 
des  occasions  d'avancement  et  de  progrès?  ne  perdra-t-on  pas  un 
temps  précieux?  Et  le  temps,  c'est  de  l'argent,   time  is  money. 

1.  V.  notamment  P.  Bureau,  }[on  si-jour  dans  une  petite  ville  d'Angleterre 
{Science  sociale,  t.  X,  p.  85  et  s.). 

2.  L'empire  des  affaires,  Ird^à.  h.,  p.  87. 


98  l'orientation  particllaristl:  he  la  vie. 

Cependant  nous  voyons  que,  chez  les  Anglo-Saxons,  ces 
funestes  résultats  ne  se  produisent  pas  ;  s'ils  se  produisaient, 
les  Anglais,  gens  pratiques,  auraient  vite  fait  de  renoncer  aux 
usages  et  aux  habitudes  qui  en  seraient  la  cause.  Ils  remar- 
quent, au  contraire,  que  les  distractions,  les  jeux  sont  éminem- 
ment favorables  au  travail  et  à  la  production.  Ce  sera  à  nous, 
particularistes,  à  trouver,  à  l'imitation  de  nos  modèles,  le 
moyen  de  produire,  en  un  nombre  d'heures  restreint,  la  même 
ou  une  plus  grande  somme  de  travail  que  celle  que  nous  produi- 
sions autrefois,  de  façon  à  nous  réserver  les  heures  de  repos 
ou  d'exercice  qui  sont  indispensables  à  une  vie  normale  et  saine. 

Au  reste,  deux  choses  ne  doivent  pas  être  perdues  de  vue  : 

a.  —  Sans  doute  l'argent  est  nécessaire  ;  il  en  faut  même 
une  assez  grande  quantité  pour  élever  une  famille  nombreuse 
dans  certaines  conditions  de  bien-être  et  de  confort.  —  Mais 
il  en  faut  peut-être  moins  qu'on  ne  pense  si  la  vie  est  franche- 
ment organisée  dans  le  sens  particulariste,  c'est-à-dire  si  les 
enfants  sont  élevés  dans  la  pensée  très  nette  qu'ils  devront  se 
suffire,  sans  compter  sur  la  fortune  de  leurs  parents  ;  si  l'on 
renonce  à  la  représentation  mondaine  qui  entraine  tant  de 
dépenses  superflues;  si  l'hygiène  est  pratiquée  de  façon  à 
assurer  à  tous  une  santé  robuste  et  résistante,  etc.. 

Au  reste,  la  richesse  ne  doit  jamais  être  poursuivie  que  comme 
un  moyen  et  non  comme  une  tin.  «  En  tant  que  but,  dit  Car- 
negie, l'acquisition  de  la  richesse  est  ignoble  à  l'extrême. 
Je  suppose  que  vous  n'économisez  et  ne  souhaitez  la  fortune 
que  comme  un  moyen  d'être  utile  à  vos  contemporains'  ».  Il 
y  a  des  choses  supérieures  à  la  richesse  ;  celui  qui  la  poursuit 
pour  elle-même,  croit  qu'il  en  est  le  maître;  il  ne  tarde  pas 
à  en  devenir  l'esclave  :  «  Les  hommes  qui  luttent  pour  augmenter 
leurs  richesses  déjà  grandes,  dit  encore  Carnegie,  d'abord  sont 
les  maîtres  de  l'argent  qu'ils  ont  gagné  et  économisé;  plus 
tard  l'argent  est  maître  d'eux  et  ils  ne  peuvent  lui  échapper^.  » 
L'acquisition,   plus  encore  le  bon  usage  d'une  grande    fortune 

1.  V empire  des  affaires,  trad.  fr.,  p.  54. 

2.  Ibid.,  p.  100. 


AIM-LICATIONS    l'HATIQUES.  09 

est  chose  difficile  et  ardue  qui  ne  peut  être  le  fait  que  d'une 
minorité'.  L'immense  majorité  doit  tendre  à  avoir  de  quoi 
vivre  et  assurer  son  indépendance  -.  La  question  à  résoudre 
pour  cette  majorité  n'est  pas  celle  de  la  richesse  à  millions, 
mais  celle-là  simplement  à'iin  revenu  suffisant  pour  mener 
une  existence  modeste,  indépendante'-''.  »  La  vie  simple  reste 
donc  le  dernier  mot  de  la  sagesse  et  l'on  connaît  assez  le 
succès  qui  fut  fait  aux  Étais-Unis  au  livre  excellent  qui 
porte  ce  titre,  œuvre  du  pasteur  français,  C.  Wagner*. 

b.  —  D'autre  part,  s'il  est  incontestable  que  la  profession]o\xe, 
dans  la  vie  d'un  chef  de  famille,  un  rôle  prépondérant;  il  n'en 
est  pas  moins  vrai  qu'il  ne  faut  pas  tout  sacrifier  à  la  carrière, 
à  l'avancement,  comme  on  le  croit  trop  souvent  dans  le  monde 
des  fonctionnaires  l'rançais  :  on  ne  pense  qu'à  avancer  à  tout 
prix,  k  se  faire  nommer,  s'il  est  possible,  dans  la  capitale,  sans 
songer  que  la  vie  parisienne  est  la  vie  désorganisée,  artificielle, 
étriquée  par  excellence,  tandis  que  la  vie  de  province,  si  on  le 
veut  bien,  peut  devenir  la  vie  la  plus  saine,  la  plus  douce,  la 
moins  enfiévrée,  la  plus  recueillie,  la  plus  intime,  celle  où  l'on 
peut  le  mieux  se  développer  à  tous  égards,  exercer  l'action  la 
plus  efficace,  élever  le  plus  facilement  ses  enfants. 

De  même  qu'il  y  a  des  choses  qui  passent  avant  l'acquisition 
des  richesses,  de  même,  et  pour  des  raisons  semblables,  il  y  en 
a  qui  passent  avant  la  carrière,  et  ces  choses  sont  :  la  bonne  or- 
ganisation de  la  vie  privée,  de  la  famille,  la  bonne  éducation 
des  enfants.  Comment  pourvoir  à  cela  si  l'esprit  est  accaparé  par 
les  préoccupations  professionnelles,  le  souci  de  l'avancement, 
le  désir  des  distinctions  officielles.  «  Tout  père  de  famille  a  deux 
tâches,  a  dit  un  éducateur  éprouvé  :  l'accomplissement  de  son 
devoir  professionnel  et  l'éducation  de  ses  enfants;   et  s'il   me 


1.  V.  dans  le  même  ouvrage  le  iiorliait  du  millionnaire,   p.  150-153. 

:>.  Ibid.,  p.  101. 

3.  Ibid.,  p.  143. 

i.  La  vie  simple  (Paris,  A.  Colin),  ouvrage  spécialement  loué  et  recommandé  par 
le  président  Roosevell,  qui  est  bien  cependant  le  type  de  l'Américain,  (i  typical  aine- 
rican,  comme*  disent  ses  biographes  [Th.  Roosevelt,  byC.  E.  Banlis  and  L.  Armstrong, 
New-York,  W.  L.  Quinn). 


100  l'orieintation  particularisïe  de  i.a  vik. 

fallait  établir  une  hiérarchie,  c'est  la  seconde  que  je  dirais  la 
j)lus  importante'.  » 

E.   Vie  familiale. 

Notre  particulariste,  bien  convaincu  que  la  vie  de  famille  est 
la  vie  essentielle  et  fondamentale,  lui  réservera  et  lui  consacrera 
le  plus  de  temps  qu'il  pourra.  Il  en  sentira  vivement  le  charme 
et  la  douceur  :  il  y  placera  son  bonheur.  C'est  qu'en  effet  la 
famille  est  bien  la  source  des  joies  les  plus  vraies  et  les  plus 
pures,  de  celles  qui  ne  laissent  après  elles  ni  regret  ni  amertume. 
Dans  ce  centre  intime  et  réservé,  les  occasions  de  se  réjouir  et  de 
se  sentir  heureux  au  contact  du  bonheur  des  autres  se  peuvent 
multiplier  à  l'infini  :  ce  seront,  par  exemple,  les  anniversaires 
de  naissances,  l'anniversaire  du  mariage  des  parents  qui  devrait 
être  la  grande  réjouissance  annuelle  de  la  famille;  ce  sera  le 
premier  jour  de  l'an,  telle  ou  telle  fête  locale,  comme,  en  Lor- 
raine, la  Saint-Nicolas,  si  féconde  en  douces  émotions;  pour 
une  famille  chrétienne,  ce  seront  tous  les  dimanches,  toutes  les 
fêtes  de  l'Église,  en  particulier  Noël  et  Pâques.  D'une  manière 
plus  habituelle,  ce  seront  les  récréations  prises  en  commun,  les 
promenades,  les  excursions,  les  voyages,  les  lectures  faites  en 
famille,  la  musique,  etc. 

Certes,  dans  toute  vie  familiale,  les  préoccupations,  les  soucis, 
les  peines,  les  chagrins  trouvent  leur  part;  mais  si  l'on  est  plu- 
sieurs à  les  supporter  et  si  les  cœurs  sont  unis,  combien  leur  fardeau 
paraît  plus  léger!  — Et  tout  cela  constitue,  pour  l'éducation,  une 
atmosphère  éminemment  favorable  :  c'est  la  vie  même,  avec  ses 
joies  et  ses  tristesses,  joies  qui  épanouissent  l'âme  et  la  dilatent, 
tristesses  qui  la  resserrent,  l'étreignent,  l'inclinent  à  la  com- 
misération, à  l'oubli  de  soi-même,  au  sacrifice.  Quel  milieu  plus 
salutaire  pour  former  la  sensibilité  et  la  moralité  des  enfants  2, 

1.  G.  Bertier,  directeur  de  l'Ecole  des  Roches,  V Education^  revue  d'éducation 
l'amiliale  et  scolaire,  mars  1909,  p.  3.  —  Ajoutons  que  le  père  serait  mal  fondé  à 
rejeter  sur  la  mère  tout  le  soin  de  l'éducation  :  la  mère  ne  saurait  y  suffire  ;  la 
collaboration  et  la  haute  direction  du  père  y  sont  absolument  indispensai)les. 

2.  V.  sur  V Éducation  de  la  sensibilité,  un  article  de  M.  Paul  Gautier  dans  la 
revue  L'Éducation,  n°  2,  juin  1909. 


AI'Pl.ir.ATION?    I'l!ATIOll'".S.  101 

leur  inspirer  ramoiir  de  la  i'ainilio,  le  respect  des  choses  sé- 
rieuses, réprimer  eu  eux  les  tendances  mauvaises  au  laisser- 
aller  et  à  l'égoïsme  ! 

Toujours  très  soucieux  d'une  bonne  organisation  de  sa  famille, 
notre  particulariste  donnera,  naturellement  aussi,  une  large 
part  de  son  temps  au  soin  de  ses  affaires  domestiques,  en  parti- 
culier à  l'administration  de  ses  biens.  Nous  avons  ici  une  tradi- 
tion à  renouer.  Il  faut  voir,  dans  les  livres  de  M.  de  Hibbe  sur 
nos  anciennes  familles  françaises',  avec  quelle  conscience  nos 
ancêtres  géraient  leur  patrimoine,  quelle  application  ils  met- 
taient à  le  conserver  et  à  l'augmenter,  avec  quelle  prudente 
économie  ils  conduisaient  leur  ménage.  Sans  doute  les  temps 
sont  changés  :  le  patrimoine  n'est  plus  tout  à  fait  ce  qu'il  était 
jadis;  sa  composition  est  différente;  les  valeurs  mobilières,  à 
peu  près  inconnues  autrefois,  y  entrent  aujourd'hui  pour  une 
large  part  ;  il  est  moins  qu'autrefois  un  bien  de  famille  recueilli 
par  le  père  qui  s'en  reconnaît  comptable  vis-à-vis  de  sa  des- 
cendance. Malgré  ces  changements,  les  règles  essentielles  d'une 
bonne  administration  subsistent.  Il  faut  et  il  faudra  toujours  se 
rendre  un  compte  exact  de  ce  que  l'on  possède,  de  ce  que  Ion 
gagne  ;  connaître  le  chiffre  de  son  capital  et  celui  de  son  revenu; 
dresser  chaque  année  le  budget  de  ses  dépenses  et  établir  ce 
budget  sensiblement  plus  bas  que  celui  des  recettes-;  tenh'  ses 
comptes  avec  exactitude  et  régularité-^,  gérer  sa  fortune  avec 
sagesse  et  précaution^. 

1.  Charles  de  Ribbe,  Les  Faini/les  et  la  Sociélc  en  France  avant  la  Révolution, 
2  vol.  (Maine);  la  Vie  domestique,  ses  modèles  et  ses  règles  d'après  les  docu- 
ments originaux,  2  vol.  (Baltenweck). 

2.  Carnegie  donne  ce  conseil  à  des  jeunes  i;ens,  dans  un  discours  sur  le  c/ieniin 
du  succès  daiis  les  affaires  :  «  Prenez  note  de  celle  règle  essentielle  :  vos  dépenses 
toujours  moindres  que  vos  revenus.    »   L'empire  des  affaires,    Irad.  tr.,  p.  5i. 

o.  Ici  nous  devons  attirer  l'attention  sur  la  nécessité  d'une  bonne  comptaOilité 
domestique.  A  défaut  de  la  coini)labilité  en  partie  double  qui  est  la  seule  vraiment 
scientifique,  il  faut  du  moins  tenir  un  registre  où  les  diffrrenls  c/iefs  de  re- 
cettes et  de  dépenses  (alimentation,  chauffage,  éclairage,  entretien,  instruction  des 
enfanls,  etc.)  seront  nettement  séparés  en  colonnes  distinctes  :  on  trouve  à  acheter 
de  tels  registres  tout  préparés;  il  vaut  mieux  encore  les  préparer  soi-même  suivant 
ses  convenances  personnelles. 

4.  Carnegie  donne  encore  ce  conseil  :  «  De  nos  jours,  le  capital  est  si  mal  rému 
néré  que  je  vous  coT;eille  heiucoup  de  prudence  dan^  vos  pincements.  Ainsi  que 


102  L  ORIENTATION    PARTICULARISTE    1»E    LA    VIE. 

Le  particulariste  ne  négligera  aucun  de  ces  devoirs;  leur 
accomplissement  méthodique  lui  procurera  d'ailleurs  de  très 
vives  jouissances;  il  goûtera  la  satisfaction  intime  de  travailler 
non  seulement  pour  lui-même,  mais  dans  l'intérêt  des  sien-s, 
dans  l'intérêt  de  cette  famille,  de  celte  lignée,  dont  il  est  le 
continuateur  responsable. 

A  cet  égard  et  pour  que  la  famille  prenne  bien  conscience 
de  son  individualité,  de  son  passé,  de  ses  traditions,  de  ce 
quelle  se  doit  à  elle-même  pour  se  continuer  dig-nement  dans 
l'avenir,  on  ne  saurait  trop  recommander  la  pratique  ancienne 
et  excellente  du  livre  de  famille  ou  livide  de  raison  où  se  raconte 
l'histoire  des  parents  et  des  ancêtres,  où  se  développent  les 
tableaux  généalogiques,  où  s'inscrivent  les  événements  mémo- 
rables de  la  vie  courante.  Autrefois  toute  famille  bourgeoise, 
solidement  assise,  avait  à  cœur  de  tenir  son  livre  de  raison;  en 
cherchant  un  peu,  bien  des  familles  d'aujourd  hui  retrouve- 
raient encore  de  ces  registres  vénérables  sous  la  poussière  de 
leurs  archives.  M.  de  Ribbe  en  a  publié  plusieurs;  mieux  en- 
core, il  a  donné  des  conseils  précis  pour  la  rédaction  de  ces 
livres  1  :  la  chose  est  beaucoup  plus  facile  et  plus  simple  qu'on 
ne  se  l'imagine  ;  qu'on  essaie  et  l'on  sera  vite  récompensé  de 
sa  peine  par  l'intérêt  qu'on  prendra  soi-même  à  ce  travail  et 
par  celui  qu'on  y  verra  prendre  à  tous  les  membres  de  la  fa- 
mille :  on  peut  affirmer  qu'il  y  a  là  un  puissant  moyen  d'ins- 

je  l'ai  dit  à  des  ouvriers,  à  des  pasteurs,  à  des  professeurs,  à  des  artistes,  à  des  mé- 
decins et  à  tous  ceux  qui  exercent  des  professions  libérales  :  Ne  placez  votre  argent 
dans  aucune  affaire.  Les  risques  des  affaires  ne  sont  pas  pour  vous.  Achetez 
d'abord  une  maison;  s'il  vous  reste  de  l'argent,  achetez-en  une  autre...  ».  L'empire 
des  affaires,  trad.  fr.,  p.  147.  —  Sur  l'art  de  placer  et  de  gérer  sa  fortune,  tout 
chef  de  famille  devra  lire  et  étudier  l'excellent  petit  livre  qui  porte  justement  ce 
titre,  de  M.  Paul  Leroy-Beaulieu,  de  l'Inslilut,  professeur  au  Collège  de  France 
(Paris,  Delagiave).  Les  deux  meilleurs  journaux  financiers  nous  paraissent  être 
r Économiste  français  dirigé  par  M.  Paul  Leroy-Beaulieu,  et  le  Bentier  par 
M.  Xey mardi. 

1.  Ch.  de  Ribbe,  Le  Livre  de  famille  (Maine).  —  Les  librairies  Berger-Levrault. 
Désolée  et  Mame  ont  respectivement  |)ublié  des  registres  spéciaux,  plus  ou  moins 
élégants,  destinés  à  cet  usage.  —  En  s'adressant  à  un  papetier  et  à  un  relieur,  on 
peut  aussi  se  faire  confectionner  un  registre  à  sa  guise  :  l'essentiel  sera  d'avoir  de 
très  bon  papier  et  une  reliure  qui  s'impose  à  la  conservation  tout  à  la  fois  par  sa 
solidité  et  sa  beauté. 


Ai'i-i.iCA'i'io.Ns  l'ijAirorKS.  103 

pirer  aux  entants  l'amour  de  la  famille,  par  où  commence,  le 
plus  souvent,  l'amour  de  la  patrie. 

Cela  fait,  le  père  de  famille  aura  à  cœur  de  tenir  digne- 
ment son  rôle  de  chef  de  famille  et,  bien  qu'à  notre  époque 
ce  mot  sonne  assez  mal.  d'exercer  réellement  V autorité  qui 
convient  à  un  chef. 

L'exercice  de  l'autorité  paternelle  présente  aujourd'hui  des 
difficultés  particulières;  raison  de  plus  pour  y  réfléchir  sérieu- 
sement et  n'en  rien  abandonner  au  hasard.  «  Il  faut  se  défier 
de  soi  quand  on  a  l'autorité,  »  a  dit  H.  de  Tourville^.  Procéder 
par  voie  d'injonctions  impératives  ne  réussit  plus.  C'est  par  le 
conseil,  plutôt,  par  l'affection,  le  dévouement,  l'exemple  sur- 
tout d'une  vie  personnelle  active,  énergique  et  hautement  mo- 
rale qu'un  père  acquiert  de  l'influence  ^ur  ses  enfants  et  les  en- 
traine au  bien.  Il  est  respecté  d'eux  dans  la  mesure  où  il  leur 
parait  respectable,  écouté  et  obéi  dans  la  mesure  où  ses  ordres 
et  ses  avis  leur  paraissent  émaner  d'une  conscience  réfléchie, 
pondérée,  désintéressée. 

Néanmoins,  —  dans  bien  des  circonstances  —  il  y  a  des  dé- 
cisions à  prendre.  Il  faut  le  faire  virilement.  Entre  autres  une 
grave  question  se  pose  aujourd'hui  à  tout  père  désireux  de 
s'orienter  dans  la  voie  du  particularisme  :  doit-il  faire  lui- 
même  l'éducation  de  ses  enfanls  ou  la  remettre  à  d'autres 
mains? 

La  question  est  si  importante  que  nous  en  dirons  quelques 
mots.  Pour  la  résoudre,  il  semble  bien  qu'il  faille  d'abord 
écarter  toute  considération  d'ordre  purement  ihéoriqiie  :  la 
théorie  n'a  cjue  faire  ici  ;  c'est  le  résultat  seul  qu'il  faut  consi- 
dérer. Or,  le  résultat  qu'on  veut  obtenir,  c'est  une  éducation 
telle  que  les  enfants  formés  par  elle  deviennent  des  hommes  au 
meilleur  sens  du  mot,  bien  armés  pour  la  vie  cju'ils  auront  à 
vivre,  forts,  endurants,  capables,  ne  refusant  ni  le  travail  ni 
les  responsabilités,  d'une  vigueur  physique  assurée,  d'un  es- 
prit sain,  d'une  moralité  éprouvée. 

1.  Science  sociale,  XVIII.  p.    u->,. 


104  l'orientation  particilariste  de  la  vie. 

Voilà  le  but  à  atteindre.  Toute  la  question  est  de  savoir  si 
la  famille  en  a  la  possibilité.  Consulté  sur  ce  point,  H.  de  Tour- 
ville  répondait  :  «  Si  la  famille  pourvoit  à  la  formation  physi- 
que de  lenfant  et  lui  fait  un  milieu  mental  éclairé,  elle  est 
préférable  à  tout  internat  »  ^  Si...!  Mais  il  y  a  des  cas  nom- 
breux où  la  famille  est  impuissante  à  assurer  à  Tenfant  une 
bonne  formation  physique  —  par  exemple  :  si  elle  habite  la  ville, 
la  grande  ville  surtout,  où  les  appartements  sont  étroits,  mal 
aérés,  sans  jardin  ;  si  les  enfants  suivant  les  classes  d'un 
lycée  ou  d'un  collège  dont  l'horaire  est  si  chargé  qu'il  ne 
s'y  trouve  nulle  place  où  intercaler  des  exercices  de  plein 
air. 

Même  impuissance,  souvent,  en  ce  qui  concerne  la  formation 
intellectuelle  et  morale  :  c'est  la  surcharge  désespérante  des 
programmes  universitaires  qui  ne  permet  aucune  occupation 
libre  (travail  manuel,  collections,  jardinage,  etc.),  aucune  lec- 
ture désintéressée,  aucune  conversation  prolongée  avec  les 
parents  ou  des  personnes  d'expérience  ;  c'est  la  désorg-anisa- 
tion  fréquente  de  la  famille,  désorganisation  qu'on  aurait  la 
bonne  volonté  de  faire  cesser,  mais  qui  subsiste,  malgré  tout 
effort,  par  la  présence  inévitable  de  certains  éléments  pertur- 
bateurs, peut-être  des  grands-parents  trop  faibles  ou  un  en- 
tourage trop  mondain. 

Dans  ces  cas  et  dans  bien  d'autres-,  il  est  certain  que  les  pa- 
rents devraient,  sans  aucun  doute  possible,  se  séparer  de  leurs 
enfants-'.  La  question  se  pose  alors  du  choix  d'un  établissement. 
L'ioteriiat  dans  un  lycée  de  l'Etat  ou  dans  un  collège  libre  éta- 
bli sur  le  modèle  universitaire  ne  saurait  évidemment  convenir  : 
nous  ne  voyons  que   les  écoles   nouvelles,  comme  V Ecole  des 

1.  V.  notre  brochure  sur  //.  de  Tour  vil  le,  p.  77. 

2.  Par  exemple,  si  les  enfants  sont  particulièrement  dilHciles  et  que  l'œuvre  édu- 
catrice  des  parents  échoue  manifestement:  si  l'on  habite  la  campagne  et  qu'il  s'agisse 
de  gan.ons  (du  moins,  après  un  certain  âge);  si  la  santé  des  parents  ou  de  l'un  d'eux 
laisse  à  désirer  au  point  que  l'éducation  des  enfants  puisse  en  être  compromise,  etc. 

3.  Pas  trop  tôt  cependant  :  sauf  exception,  vers  onze  ou  douze  ans.  On  remar- 
quera que  nous  avons  ici  surtout  en  vue  les  garçons;  mais,  avec  quelques  atté- 
nuai ions,  la  solution  devrait  être  la  même  pour  les  /illes  :  la  difficulté  est  de  trouver 
pour  elles  des  établissements  rorres|iondant  aux  écoles  nouvelles  de  garçons. 


APPLICATIONS    PHATIOUES.  105 

Roches^  (jui  puissent  donner  aux  parents  toutes  les  garanties 
désirables'. 

Si,  par  exception,  la  famille  réussissait  à  remplir  toutes  les 
conditions  requises,  les  enfants  pourraient  être  alors  gardés  à 
la  maison,  sauf  à  leur  faire  suivre,  comme  externes,  les  cours 
d'un  lycée,  d'un  collège  ou  d'un  autre  établissement  analogue. 
Encore  est-il  probable  que  le  père  de  famille  ne  tarderait  pas 
à  faire  les  deux  remarques  suivantes  :  la  première,  c'est  que 
les  horaires  surchargés  du  collège  avec  multiplication  des 
devoirs  et  des  leçons,  mettent  décidément  obstacle  à  tout  effort 
d'éducation  vraiment  libérale  et  élargissante  à  la  maison  ;  la 
seconde,  c'est  que  lui,  père  de  famille,  n'a  pas  été  suffisamment 
formé  à  lénergie,  à  l'initiative,  à  la  responsabilité  pour  y  pré- 
parer lui-même  ses  enfanis,  malgré  sa  bonne  volonté;  que,  par 
suite,  quelques  années  d'école  nouvelle  ne  sauraient  que  leur 
être  avantageuses  et  s'imposent  par  conséquent. 

A  quelque  parti  d'ailleurs  que  s'arrête  le  père  de  famille,  il 
faut  qu'il  demeure  bien  convaincu  que  l'éducation  de  son  enfant 

1.  La  grosse  objection  est  l'élévation  du  prix  de  la  pension.  En  Allemagne,  dans 
les  écoles  du  même  genre,  les  prix  sont,  parait-il,  beaucoup  moins  élevés.  Il  faut 
espérer  qu'un  jour  nous  aurons  en  France,  comme  en  Allemagne,  des  écoles  plus 
facilement  abordables  aux  bourses  moyennes.  Toutefois  nous  ferons  ici  deux  remar- 
ques importantes  ;  1"  Beaucoup  de  familles  qui  pourraient  facilement  en  faire 
les  frais,  rejettent  l'école  nouvelle  coumie  trop  coi'iteuse  parce  qu'elles  entendent 
bien  ne  rien  retrancher,  d'autre  j)art,  à  leur  train  de  vie  luxueux  et  mondain.  2"  On 
ne  rélléchit  pas  assez  qu'une  excellente  éducation  est  un  capilal  et  le  plus  produc- 
tif qu'on  puisse  mettre  entre  les  mains  d'un  enfant.  Cela  même  doit  être  pris  au 
pied  de  la  lettre  :  un  garçon,  auquel  on  destine  une  dot  de  tant,  n'aura-t-il  pas 
avantage  à  recevoir  de  son  père  .une  somme  un  peu  moindre,  mais  à  posséder  une 
formation  grâce  à  laquelle  il  pourra  gagner  beaucoup  i)lus;'  On  nous  permettra 
quelques  cbiflres  très  simples.  Supposons  un  père  de  famille  qui  ait  formé  le  pro- 
jet de  donner  à  son  lils,  lors  de  son  mariage,  une  dot  de  100.000  francs.  Il  se  dé- 
cide à  le  mettre  dans  une  école  nouvelle  où  il  dépense  pour  lui  3.000  francs  par  an 
pendant  six  ans,  soit  18.000  francs,  mettons  '20.000  francs  en  chillres  ronds.  Défalquons 
ce  qu'il  aurait  déboursé  en  le  conservant  à  la  maison,  au  minimum  6.000  francs. 
L'éducation  de  son  lils,  à  l'école  nouvelle,  lui  sera  revenue  finalement  à  14.000  francs. 
Au  lieu  de  100.000  francs,  que  ce  garçon  ne  reçoive  à  son  mariage,  que  80.000  francs, 
il  sera  ainsi  privé  d'un  revenu  annuel  de  420  francs!  Qu'est-ce  que  cela,  s'il  est 
maintenant  en  mesure  de  gagner  par  an  plusieurs  milliers  de  francs  de  plus?  .\ssu- 
rément,  il  ne  lui  viendra  jamais  à  la  pensée  de  reprocher  à  son  père  d'avoir,  dans 
ces  conditions,  baissé  le  chidrc  de  sa  dot. 

2.  Sur  V Ecole  des  Roches,  lire  :  E.  Demolins,  L'Education  nouvelle  (Firmin- 
Didot)  et  le  Journal  df  L'Ecole  des  Itoc/ies  (ibid.). 


106  l'orientation    PARTICULARISTE    de    l.A   VIE. 

doit  rester,  de  loin  comme  de  près,  son  principal  souci  et  que, 
s'il  ne  Fa  pas  près  de  lui,  il  doit  du  moins  suppléer  aux  incon- 
vénients de  réloignement  (car  il  y  en  a)  par  une  correspondance 
suivie,  par  des  visites  fréquentes  et,  lorsque  viennent  les  vacan- 
ces, par  le  sacrifice  très  large  de  son  temps  à  cet  enfant  sur  qui 
l'action  directe  de  la  famille  doit  être  d'autant  plus  affectueuse  et 
intense  qu'elle  est  maintenant  plus  rare  et  plus  espacée.  De  loin 
comme  de  près  le  père  donnera  toute  sa  sollicitude  à  l'éduca- 
tion physique  de  ses  enfants,  à  leur  éducation  intellectuelle. 
Il  leur  épargnera  tout  travail  excessif  et  prématuré.  Comme  il 
est  probable  qu'il  ne  songera  pour  ses  fils  à  aucune  école  du 
gouvernement,  il  ne  tombera  pas  dans  cette  erreur,  si  générale, 
qui  consiste  à  les  faire  arriver,  le  plus  jeunes  possible,  au 
terme  de  leurs  études'.  Pourquoi  tant  les  presser?  Nalura 
non  facit  saltiis.  Rien  ne  vautlelilu'e  épanouissement  d'un  être 
bien  portant  et  vigoureux  qui  produit,  en  temps  opportun,  les 
fruits  qui  conviennent  à  sa  nature. 

Mais  c'est  de  l'éducation  morale  et  relig-ieuse  de  ses  fils,  sur- 
tout, que  le  père  ne  devra  jamais  se  désintéresser.  C'est  lui  qui, 
le  moment  venu,  et  quoi  cpi'il  lui  en  paisse  coûter,  devra  avoir  le 
courage  d'aborder  franchement  avec  eux  cette  question  de  la  vie 
sexuelle  qui  ne  saurait  être  éludée  et  qui.  si  elle  n'est  pas  résolue 
par  le  père,  le  sera  tôt  ou  tard,  de  la  façon  la  moins  délicate  et 
souvent  la  plus  grossière,  par  les  camarades  ou  les  domesti- 
ques ~.  Il  faudra  que,  dans  sa  famille,  l'enfant  trouve  toujours 


1.  Il  faut,  enlend-on  dire  couramment,  que  l'enfant  soit  en  avance  d'un  an  dans 
chacune  de  ses  classes,  car  il  peut  loml)er  malade  e(  alors...  Quel  raisonnement! 
N'est-ce  pas  justement  parce  qu'il  aura  été  ainsi  pressé,  surmené,  qu'il  courra  le  ris- 
que de  perdre  sa  santé,  tandis  qu'il  l'entretiendra  à  nievveille,  au  contraire,  avec  un 
travail  modéré,  régulier,  approprié  à  son  âge.  L'essentiel  n'est  pas  d'arriver  vite,  mais 
d  arriver  bien.  Ce  qui  manque  partout,  ce  sont  les  hommes  de  valeur:  un  homme  de 
valeur  réelle,  reconnue,  est  toujours  sûr  de  réussir  dans  la  vie.  V.  Carnegie,  L'empire 
des  affaires,  p.  55-57.  Cf.  H.  de  Tourville,  préface  à  la  Question  ouvrière  en  An- 
(jleterre  de  M.  P.  de  Rousiers,  p.  xvii. 

2.  Pour  se  préparer  à  l'examen  et  à  la  solution  de  cette  question,  le  père  de  famille 
ne  saurait  mieux  faire  que  de  lire  et  de  méditer  les  deux  excellents  petits  livres  de 
Sylvanus  Staal  :  Ce  que  tout  jeune  garçon  devrait  savoir;  Ce  que  tout  jeune 
homme  devrait  savoir  (Fischbacher).  Il  jugera  lui-même  du  temps  et  des  circons- 
tances les  plus  favorables  pour  aborder  ce  grave  sujet,  dont  on  retarde  en  général 


AlM'LICATKtNS    l'HATIoUES.  107 

entretenue  par  les  conversations,  les  lectures,  les  exemples,  une 
atmosphère  de  haute  moralité,  d'autant  plus  nécessaire  que 
l'édiuatioii  qu'on  cherchera  à  lui  donner  sera  plus  indépendante 
et  plus  éniancipatrice. 

L'avenir  des  enfants  préoccupera  le  père  particulariste  ;  mais 
il  se  souciera  moins  de  leur  laisser  une  fortune  toute  faite'  que 
de  mettre  entre  leurs  mains  un  solide  et  puissant  instrument  de 
travail.  Le  choix  de  la  carrière  prendra  donc  à  ses  yeux  une  im- 
portance considérable  :  il  observera  attentivement  les  goûts  de 
ses  fils  et  n'aura  garde  de  les  contrarier;  ce  n'est  pas  au  père 
que  la  profession  choisie  doit  convenir  et  plaire,  mais  bien  à 
celui  qui  doit  l'exercer.  Il  faut  aimer  son  métier  pour  y  réussir. 
Le  père  qui  fait  opposition  au  libre  choix  de  son  tils  l'expose  à 
de  graves  dangers  :  l'oisiveté  et  l'inconduite  ;  que  de  jeunes  gens 
ne  font  rien  pour  avoir  été  empêchés  de  suivre  leur  vocation! 
L'important  n'est  pas  d'avoir  une  profession  considérée  comme 
distinguée  ou  élégante,  mais  d'en  avoir  une  et  de  l'exercer  ho- 
norablement 2. 

Les  mêmes  considérations  dirigeront  le  père  de  famille  en  ce 
qui  concerne  le  mariage  de  ses  enfants.  Il  se  gardera  de  vouloir 

rexanien  beaucoup  trop  loin  :  plus  rontanl  est  jeune  et  plus  ces  choses  lui  parai- 
tronl  simples  et  naturelles.  Sans  doute  il  faut  apporter  ici  beaucoup  de  prudence  et 
de  tact  et,  en  règle  générale,  ne  parler  de  ce  sujet  f/u'eii  tèle  à  Icte  avec  un  seul 
enfant;  vainement  s'en  etl'raierail-on  :  l'enfant  se  montre  profondément  reconnaissant 
de  la  confiance  qu'on  lui  témoigne  et  de  la  franchise  dont  on  use  envers  lui  :  il  se 
contente  des  explications  données  et.  chose  digne  de  remarque,  ne  pose  jamais  les 
questions  eud^arrassantes  qu'on  pourrait  redouter.  —  Bien  entendu,  ce  que  fait  le 
père  avec  son  (ils,  la  mère  le  fera,  avec  sa  (ille  :  elle  s'aidera,  elle  aussi,  des  livres 
de  S.  Staal  :  Ce  i{ue.  toute  fillette  devrait  savoir  ;  Ce  que  toute  jeune  fille  devrait  sa- 
voir. —  Pères  et  mères  trouveront  encore  prolit  à  lire  les  ouvrages  suivants  :  A.  Fons- 
sagrives,  Conseils  aux  parents  et  aux  maîtres  sur  l'éducation  de  la  pureté  [Poas- 
sielguer,  E.  Lyttelton,  Education  de  l'enfant,  enseignement  des  lois  delà  vie,  de 
la  naissance  et  des  sexes  (trad.  fr.,  Paris,  Barthe);  D-  Oker-Blom.  Comment  mon 
oncle  le  docteur  m'instruisit  des  choses  sexuelles  (Fischbacher);  .leanne  Leroy- 
AUais,  Comment  j'ai  instruit  mes  filles  des  choses  de  la  maternité  (Maloine); 
Malapert,  La  morale  sexuelle  à  l'école,  dans  L' Education,  n"  de  mars  1909. 

1.  Carnegie,  L'empire  des  affaires,  trad.  fr.,  \k  59  bas.  Of.  p.  135-136;  157. 

2.  I>our  aider  les  enfants  dans  ce  choix  si  diflicile,  le  père  de  famille  pourra  lire  : 
G.Hanotaux,  </«  Choix  d'une  carrière  (ïallaiidier)  :  deBettencourt.  Du  Choix  d'une 
carrière  indépendante  (Poussielgue).  11  relira  aussi  le  beau  sermon  de  Bourdaloue 
sur  le  Devoir  des  pères  par  rapport  à  la  vocation  de  leurs  enfants  (édit.  Gar- 
nier,  p.  3i7  et  s.). 


108  l'orientation  particilariste  dk  la  mi;. 

les  marier  à  sa  propre  convenance  :  ce  sont  eux  qui  s'engagent 
et  non  lui;  ce  sont  eux  qui  ont  à  faire  leur  vie  et  à  l'organiser  à 
leur  gré.  Il  aura  su  d'ailleurs  leur  inspirer  assez  de  confiance 
pour  qu'ils  viennent  lui  demander  d'eux-mêmes  des  avis  et  des 
conseils,  qu'ils  sauront  d'avance  sages  et  désintéressés.  Dans  les  cas 
extrêmes,  il  va  de  soi  que,  si  ses  enfants  lui  paraissent  décidément 
imprudents  et  inconsidérés,  le  père,  qui  a  l'expérience,  usera, 
avec  fermeté,  du  droit  que  la  loi  lui  accorde,  dans  de  certaines 
limites,  de  refuser  son  consentement  '. 

La  question  de  la  vie  familiale  serait  insuffisamment  traitée 
si  l'on  ne  disait  ici  quelques  mots  au  moins  des  domestiques  ^.  Il 
n'est  pas  de  famille  qui  n'ait  à  se  plaindre  de  ceux  qu'elle  em- 
ploie, et  sans  doute  il  n'est  pas  de  domestique  qui  nait  quelque 
grief  contre  les  familles  où  il  sert  ou  a  servi.  Il  y  a  là  un  état  de 
malaise,  de  crise,  dont  il  serait  trop  long  de  rechercher  les 
causes.  Il  est  du  moins  naturel  que  le  particulariste  s'ingénie  à 
en  soulfrir  le  moins  possible.  Y  pourra-t-il  réussir?  Une  des  prin- 
cipales difficultés  vient  de  l'instabilité  et  de  l'incapacité  à  peu 
près  générales  du  personnel  domestique  dont  il  est,  dans  ces 
conditions,  pour  ainsi  dire  impossible  de  songer  à  faire  l'édu- 
cation'^  Une  solution  radicale  serait  de  s'en  passer;  mais  elle 
est,  la  plupart  du  temps,  inacceptable.  Puisqu'il  faut  y  recourir, 
du  moins  cherchera-t-on  à  en  avoir  le  moins  possible  et  à  sup- 
pléer à  leur  service  par  l'usage  de  tous  les  perfectionnements, 
de  toutes  les  commodités  que  peuvent  nous  apporter  les  inven- 

1.  Code  civil,  ail.  148  et  151,  modifiés  par  la  loi  du  21  juin  1907. 

2.  Sur  cette  question,  V.  Jean-Pierre,  Maîtres  et  serviteurs,  la  crise  du  service 
domestique,  2  broch.  Paris,  Gabalda  (collection  de  l'Action  populaire);  Bonniceau- 
Gesmon,  Doinesliqucs  et  maîtres  (Lenierre).  —  H.  Sainl-Romaiii,  Muilres  et  domes- 
tiques (Science  sociale,  t.  Il(,  p.  1(J6  et  s.).  —  J.  Lemoine,  L'Émigration  bretonne  à 
Paris  et  aux  environs  {Science  sociale,  1.  XIV,  p.  242  et  s.).  —  J.  Cazajeux,  Une 
question  sociale  :  nos  domestiques  [Réforme  sociale,  1897,  2.  24.5  et  s.).  —  V,  Vin- 
cent, La  Domesticité  féminine  [Héf  soc,  1901.  2.  510  et  s.).  —  A.  des  Cilieuls,  La 
Domesticité  féminine  dans  tes  grandes  villes  de  France,  itnd.,  1901,  2.  519  et  s.  — 
Eug.  Rostand,  La  Question  des  Domestiquas  (Journal  des  Débats,  11  février  1902, 
reprod.  dans  L'Action  par  l'initiative  privée,  t.  111).  —  Béchaux.  La  Maison  pari- 
sienne et  les  logements  des  domestiques  (Bullet.  de  ta  Soc.  des  habitations  à  bon 
marché.  1903.  — D'Azambuja,  La  Questiondcs  domestiques  (Quinzaine,  l"déc.  1903). 

3.  La  plupart  de»  domestiques  sont  issus  de  familles  communautaires  plus  ou  moins 
désorganisées. 


Al'I'l-lCATIO.NS    l'IiATIUUES.  109 

tioiis  du  confort  moderne.  Un  ou  deux  domestiques  pourront 
ainsi  être  facilement  sup[)riinés  par  l'établissement  du  chauf- 
fage central,  par  lusage  de  l'électricité  et  du  gaz,  l'installation 
de  toilettes  avec  eau  froide,  eau  chaude  et  vidange  automatique, 
par  une  entente  avec  les  fournisseurs  qui  apporteront  à  la 
maison  tout  ce  qui  est  nécessaire  à  la  vie,  par  les  achats  dans 
les  grands  magasins,  par  des  arrangements  avec  des  spécialistes 
qui  viendront,  certains  jours  déterminés,  faire  la  lessive,  le  dé- 
barras, le  raccommodage,  etc.  Pour  les  domestiques  indispen- 
sables, il  faudra  se  résoudre  à  les  payer  plus  cher,  à  les  bien 
loger,  les  bien  nourrir,  les  traiter  avec  égards  et  bonté,  exiger 
que  les  enfants  leur  parlent  poliment  et  ne  leur  créent  pas,  à 
chaque  instant,  par  leur  négligence,  des  travaux  supplémen- 
taires, leur  laisser  une  certaine  liberté,  leur  donner  des  ordres 
très  précis,  avec  des  emplois  du  temps  adroitement  combinés, 
surtout  faire  beaucoup  par  soi-même,  payer  de  sa  personne  et 
donner  en  tout  l'exemple  du  travail  et  de  l'activité.  Cela  fait,  il 
n'est  pas  encore  certain  que  tout  marchera  à  souhait  :  les  choses 
iront  cependant  le  moins  mal  possible  et  il  faudra  prendre  son 
parti  de  ce  demi-résultat  '. 

F.    Vie  sociale. 

Il  apparaît  déjà,  sans  qu'il  soit  besoin  d'autres  développe- 
ments, que  celui  qui  organise  ainsi  sa  vie  privée,  celle  des  siens 
et  l'éducation  de  ses  enfants,  remplit  un  fort  beau  rôle  social  et, 
sans  contredit,  le  plus  important  de  ceux  qui  incombent  à  tout 
homme  vivant  en  ce  monde.  Est-ce  à  dire  qu'il  devra  rester  ainsi 
confiné  dans  sa  propre  famille  et  réserver  toutes  ses  pensées  et 
tous  ses  actes  pour  le  cercle  étroit  de  son  entourag"e  immédiat? 

Il  faut  distinguer.  Tant  que  ses  affaires  domestiques  ne  seront 
pas  établies  sur  le  pied  qui  convient  en  vue  dune  bonne  et  saine 

1.  Il  nous  manque  un  bon  répertoire  de  toutes  les  maisons  d'éducation  et  de  pia 
cernent,  en  France  et  à  l'étranger,  grâce  auxquelles  on  pourrait  peut-tHre  se  procurer 
des  domestiques  mieux  préparés  à  leurs  fonctions.  On  trouvera  cependant  quel- 
ques indications  dans  -.  Louis  Frank,  L  Education  domestique  des  jeunes  filles 
(Larousse). 


110  l'orientation    l'AKTIClJLARISTE    DE    LA    VIE. 

organisation  de  la  vie  privée,  il  ne  se  laissera  détourner  de  ce 
soin  par  aucun  autre;  ou,  tout  au  moins,  celui-là  se  tiendra 
toujours  au  premier  plan  et  les  autres  lui  seront,  de  parti  pris, 
subordonnés. 

Mais  peu  à  peu,  au  fur  et  à  mesure  que  sa  vie  privée,  mieux 
assise,  lui  laissera  de  plus  nombreux  et  de  plus  longs  loisirs,  il 
élargira  l'horizon  de  ses  préoccupations  sociales.  [1  songera  d'a- 
bord à  ceux  avec  lesquels  le  mettent  en  relations  ses  travaux 
professionnels',  car,  parmi  les  hommes  qui  constituent  le  pro- 
chain^ ce  sont  assurément  ceux-là,  après  la  famille,  qui  sont  ses 
plus  proches.  S'il  est  industriel,  c'est  à  ses  ouvriers  qu'ira  sa  pre- 
mière pensée  pour  étudier  les  meilleurs  moyens  de  leur  venir 
en  aide,  de  les  élever,  et,  ces  moyens  trouvés,  pour  en  assurer  la 
réalisation.  S'il  est  commerçant,  ce  seront  ses  employés;  s'il  est 
agriculteur,  ce  seront  ses  ouvriers  de  culture,  ses  fermiers,  ses 
métayers;  s'il  est  professeur,  ce  seront  ses  élèves  auxquels  il 
s'intéressera  pour  leur  faire  tout  le  bien  possible  à  la  manière 
particulariste,  c'est-à-dire  en  favorisant  et  en  facilitant  leur  dé- 
veloppement personnel  et  leur  élévation  sociale.  Il  n'y  a,  pour 
ainsi  dire,  aucune  profession  qui  ne  permette  ainsi  de  s'occuper 
du  prochain,  et  de  le  faire  d'une  manière  d'autant  plus  efficace 
qu'on  est  plus  régulièrement  en  contact  avec  lui,  qu'on  le  con- 
naît mieux  et  qu'on  est  mieux  connu  de  lui. 

Quant  aux  autres  œuvres  sociales,  elles  seront  plutôt  le  fait 
de  ceux  cjui  n'auront  pas  de  profession  proprement  dite  ou  de 
ceux  que,'  par  exception,  leur  profession  ne  mettrait  pas  à 
même  d'exercer  le  patronage  fécond  dont  nous  venons  de 
parler.  Pour  ces  œuvres  il  faudra  d'ailleurs  se  reporter  à  ce  que 
nous  en  avons  dit  plus  haut-  :  les  choisir  avec  soin  parmi  celles 
qui  sont  le  plus  engagées  dans  l'orientation  particulariste  et, 
parmi  celles-là,  en  adopter  un  petit  nombre,  une  seule  peut- 


1.  On  ne  perdra  pas  de  vue  l'importance  sociale  du  devoir  d'clat  accompli  avec 
conscience  et  dans  sa  perfection.  A  ce  sujet,  on  relira  avec  profit  le  sermon  de  Bour- 
daloue  sur  le  Devoir  d'état  et  les  moyens  de  s'y  perfectionner  (édition  Garnier, 
p.  376  et  s.). 

2.  P.  68-70. 


Al'I'LlCATIItNS    l'KATlnl  i;s.  111 

être,  doni  on  s'occupe  avec  zèle  et  à  fond'.  De  cœur  adhéroi' 
au  bien  partout  où  il  se  l'ait  et  sous  queltiuc  forme  qu'il  se  fasse, 
mais  se  donner  effectivement  à  une  seule  œuvre  qu'on  fait 
sienne  et  dont  on  veut  le  succès,  voilà,  semble-t-il,  une  ligne 
de  conduite  prudente  et  recommandable  entre  toutes  :  No?i 
omnia  possumus  omncs. 

Mais  cela  encore  touche  à  la  vie  privée,  à  celle  des  autrc^s  tout 
au  moins.  Le  particulariste  se  désintéressera-t-il  de  la  vie  pu- 
blique et,  pour  tout  dire,  de  la  politique-?  Il  est  incontes- 
table que  les  chefs  de  famille  anglo-saxons  (particularistes  au- 
thentiques) socciipent  assez  peu  de  politique  et  que  les  choses 
n'en  vont  pas  moins  bien  pour  cela  dans  leur  pays\  Gela 
se  comprend  :  la  politique  est  fort  absorbante  et  celui  qui 
s'y  livre  est  vite  obligé  de  négliger  ses  propres  affaires  do- 
mestiques et  professionnelles;  les  passions  qu'elle  suscite, 
les  agitations  quelle  soulève  sont  désorganisatrices  de  toute 
vie  de  famille  profonde  et  régulière.  La  vie  politique  ne  peut 
être  que  l'exception  :  elle  devrait  être  réservée  à  ceux  qui  s'y 
sentent  portés  par  une  vocation  très  nette,  y  sont  préparés  par 
une  éducation  appropriée  et  sont  en  mesure  de  s'y  consacrer, 
soit  parce  qu'ils  ont  déjà  pourvu  à  l'établissement  des  leurs, 
soit  parce  qu'ils  sont  célibataires  ou  sans  enfants  et  qu'ils  pos- 
sèdent d'ailleurs  une  situation  indépendante  qui  leur  en  laisse 
le  temps  et  la  facilité.  Dans  ce  cas,  il  y  aurait  encore,  sem- 
ble-t-il, un  ordre  à  suivre  :  il  faudrait  s'occuper  d'abord  des 
affaires  de  la  cité,  de  la  commune,  ce  qui  serait  un  appren- 
tissage excellent  au  maniement  plus  difficile  et  plus  délicat  des 
affaires  du  département  et  surtout  de  l'État '\ 

1.  Sur  l'avantage  qu'il  y  a  à  s'engager  à  fond  dans  une  œuvre  bien  déterminée. 
V.  Ollé-Laprune.  Le  Prix  de  la  vie,  p.  426-428.  Cf.  p.  399. 

2.  Nous  savons  très  bien  qu'il  n'y  a  pas  identité  nécessaire  entre  ces  deux  ter- 
mes :«  Vie  puOlique»el  '(  Politique  )^  ;  mais  nous  savons  aussi  qu'en  fait,  il  est  impos- 
sible, en  France,  de  participer  à  la  vie  publique  sans  se  jeter  dans  la  mêlée  des 
partis. 

3.  V.  P.  de  Rousiers,  La  Vie  américaine,  t.  II.  cbap.  vu  :  La  Vie  politique, 
p.  180  et  s. 

4.  ((Les  conseils  municipaux  sont  l'école  primaire  du  régime  représentatif.  »  E.  de 
Laveleye,  cité  par  E.  Demolins,  Comment  la  route  crée  le  type  social,  t.  II,  p.  220. 


112  l'orientation  particulariste  de  la  vie. 

Mais  autre  chose  est  se  môler  do  politique  active  et  militante, 
autre  chose  faire  acte  de  citoyen  et  de  patriote  en  s'intéressant  aux 
afiaires  du  pays,  en  les  suivant  de  près,  en  éclairant  ses  votes  par 
une  étude  attentive  des  candidats  proposés  aux  choix  des  électeurs. 
Avec  les  réserves  que  nous  avons  faites  plus  haut  sur  la  lecture 
des  journaux,  notre  particulariste,  loin  de  s'isoler  dans  sa  tour 
d'ivoire,  sera  très  ouvert  à  toutes  les  manifestations  de  la  vie, 
même  politique,  dans  son  pays;  il  se  préoccupera  du  bon  re- 
nom, de  la  dignité  et  de  l'honneur  de  sa  patrie  dans  le  monde  ; 
il  sera  fier  de  sa  qualité  de  Français  et,  précisément  pour  cela, 
considérera  comme  un  devoir  patriotique  cette  orientation 
particulariste  que  la  science  sociale  lui  montre  comme  l'élément 
essentiel  de  toute  prospérité  nationale. 

En  se  comportant  ainsi,  il  aura  le  sentiment  vif  qu'il  est 
dans  la  règle  et  dans  l'ordre,  qu'il  fait  ce  qui  est  à 
faire,  et  que  ce  qu'il  fait  réussit,  lui  réussit  à  lui,  à  son  milieu 
familial  et  social  et  finalement  à  son  pays.  Il  en  résultera  pour 
lui  et  les  siens  une  intime  satisfaction  et  vraiment  le  bonheur  ', 
ce  bonheur  dont  la  recherche  est  légitime  s'il  est  vrai,  selon  la 
parole  de  Bossuet,  que  «  tout  le  but  de  l'homme  soit  d'être 
heureux-  ». 

1.  La  Science  sociale  a  son  mot  à  dire  sur  la  question  du  bonheur  et  elle  l'a  dit. 
V.  E.  Demolins,  Quel  est  l'état  social  le  plus  favorable  au  bonheiir  dans  : 
.1  qxkoi  tient  la  Supériorité  des  Anglo- Saxons,  liv.  III,  chap.  v,  p.  345  et  s.  Cf. 
d'Azanibuja,  La  Théorie  du  bonheur  [^\o\\û)  ;  P.  Souriau,  Les  Conditions  du  bonlieur 
(A.  Colin);  P.  Lescceur,  La  Science  du  bonheur  (Perrin);  Cl.  ,Piat,  La  morale  du 
bonheur  (Alcan). 

2.  Méditations  sur  l'Evangile,  p.  1. 


VIII 

ÉCUEÎLS  A  ÉVITER 

Cette  orientation  nouvelle  qui  suppose  une  mentalité  et  un 
mode  d'existence  le  plus  souvent  opposés  à  l'état  d'esprit  et  au 
genre  de  vie  qui  furent  les  nôtres  pendant  longtemps  et  restent 
encore  ceux  de  notre  milieu,  ne  va  pas  sans  de  grosses  difficul- 
tés auxquelles  se  sont  heurtés  tous  ceux  qui  ont  essayé  de  réagir 
contre  l'ambiance  communautaire.  «  On  est  particulariste  par  la 
tête,  mais  communautaire  par  tous  les  membres  •.  «  Et  justement 
parce  qu'on  est  communautaire,  on  se  sent  embarrassé  et  g-êné 
par  une  foule  d'entraves  dont  on  a  toutes  les  peines  du  monde  à 
se  libérer.  On  sait,  dit  E.  Deniolins  «  quelle  est  la  ténacité  d'une 
formation  sociale  :  elle  saisit  Ihomme  tout  entier  par  le  milieu 
physique,  par  l'éducation,  par  toute  la  série  des  influences  so- 
ciales qui  agissent  dès  l'enfance  avec  une  persistance  ininter- 
rompue. C'est  une  chaîne  solidement  forgée  qui  vous  enlace  de 
mille  replis'^  ». 

Ce  qui  est  à  redouter,  c'est  que,  pour  se  dégager  des  étreintes 
de  cette  formation  communautaire  si  enveloppante,  on  ne  fasse 
des  gestes  excessifs,  on  ne  se  livre  aux  exagérations,  aux  sin- 
gularités, aux  extravagances  dans  lesquelles  sont  trop  souvent 
tentés  de  tomber  les  néophytes  de  toutes  les  religions  et  de 
toutes  les  doctrines  sociales.   Comme  le  particularisme  est,  en 

1.  E.  Demolins,  Mouvement  social,  t.  1,  p.  101. 

'i.  Un  Méridional  qui  cesse  de  l'être  {Science  sociale,  t.  .XII,  p,  49). 

8 


1  I  ',  l'orientation    PAKTlCLLAr.lSTE    DE    LA    VIE. 

définitive,  emprunté  aux  Anglais  et  aux  Américains,  ce  que 
nous  avons  ici  le  plus  à  éviter,  c'est  ce  qu'on  appelle  courauiment 
V anglomanie  et  qu'il  serait  plus  juste  d'appeler  Yanylo-saxon- 
nisme,  ou  V anglo-saxomanie ,  c'est-à-dire  l'imitation  à  tort  et  à 
travers  des  Ang-lo-Saxons. 

Il  ne  faut  pas  oublier  que  les  Anglo-Saxons  ne  nous  sont  pas' 
en  tout  supérieurs,  tant  s'en  faut,  et  que,  sur  bien  des  points,  nous 
gardons  sur  eux  l'avantage  :  on  ne  contestera  guère  qu'en  ce  qui 
concerne  la  politesse  des  manières,  les  usages  de  la  vie  sociale 
et  mondaine,  le  goût,  l'élégance,  les  arts,  nous  ne  l'emportions 
sur  les  Anglo-Saxons  qui  viennent  justement  chez  nous  et  nous 
envoient  leurs  enfants  pour  nous  emprunter  quelque  chose  de 
cette  fleur  de  civilisation  et  d'urbanité  qui  leur  manque,  ils  le 
sentent  eux-mêmes.  Certaines  qualités  solides  semblent  nous 
appartenir  plus  qu'à  eux  :  nos  familles,  les  meilleuros  du  moins, 
paraissent  avoir  plus  de  cohésion,  notre  esprit  de  famille  semble 
plus  développé;  notre  dévouement  aux  nobles  causes,  notre  dé- 
sintéressement, notre  générosité  sont  peut-être  égalés,  mais  non 
dépassés  ;  l'écrasement  des  faibles  par  les  forts,  l'art  de  jouer  des 
coudes  nous  ont  toujours  inspiré  une  irrésistible  répulsion  ;  nos 
femmes  sont,  dans  leur  ménage,  plus  avisées,  plus  actives,  moins 
dépensières;  elles  ont,  plus  que  leurs  sœurs  d'outre-Manche  ou 
d'outre-mer,  l'esprit  d'ordre  et  d'économie.  Nos  qualités  géné- 
rales ^épargne  sont  partout  admirées  et  Carnegie  nous  donne, 
à  cet  égard,  en  exemple  à  ses  concitoyens'. 

Nous  devons  donc  avoir  conscience  de  notre  propre  valeur, 
et  ne  jamais  consentir  à  nous  rabaisser  à  nos  propres  yeux. 
Cardons  précieusement  nos  avantages.  Il  n'y  aurait  rien  de 
plus  ridicule,  de  plus  injuste,  de  plus  pernicieux  pour  un  noo- 
particulariste  que  de  vouloir,  sous  prétexte  d'imitation  anglo- 
saxonne,  atfecter  le  mépris  des  usages  mondains,  afhcher  de 
prétentieux  costumes  anglais,  rompre  avec  ses  relations,  négliger 
ses  parents  ou  ses  amis,  cesser  les  visites,  se  lancer  à  corps  perdu 
dans  les  sports,  dédaigner  l'économie,  l'ordre,  l'épargne,  laisser 

1.  Sur  l'épargne,  Y.  Carnegie.  L'Empire  des  affaires,  p.  53-54,  99  et  tout  le  cha- 
pitre intitulé  :  Le  devoir  d'épargner,  p.  05  et  s. 


ÈCLEILS   A    ih'TTEU.  il  3 

à  ses  enfants,  à  ses  filles  surtout,  une  liberté  excessive  ',  pren- 
dre parti  en  tout  pour  les  nouveautés,  aller  toujours  de  Yii- 
vant,  faire  fi  des  traditions,  etc.  Ce  seraient  là  des  fautes  cer- 
taines. Nous  sommes  Français,  nous  sommes  tiers  de  l'être  et 
nous  entendons  bien  le  rester.  Mais  nous  voulons  être  des  Fran- 
çais meilleurs,  plus  forts,  plus  énergiques,  mieux  préparés  aux 
initiatives  et  aux  responsabilités.  C'est  pour([Uoi,  tout  en  con- 
servant jalousement  nos  qualités  nationales,  nous  voulons  les 
fortilier,  les  renforcer,  et  y  joindre,  s'il  est  possible,  celles  que 
nous  admirons  chez  les  autres  et  que  nous  croyons  pouvoir,  avec 
profit,  surajouter  aux  nôtres.  Aussi  maintiendrons-nous  soigneu- 
sement l'habitude  des  bonnes  manières,  de  la  distinction  et  de 
l'élégance,  qui  n'excluent  ni  l'énergie  ni  la  force  ;  nous  culti- 
verons notre  goût  des  belles  choses  ;  de  l'art  qui  nous  sauvera 
de  la  vulgarité;  de  la  littérature,  de  la  nôtre  en  particulier, 
dont  les  maîtres  ne  nous  ont  guère  parlé  que  d'action  et  de 
courag-e  ^.  Nous  conserverons  pieusement  notre  belle  langue  fran- 
çaise, nous  gardant  de  l'altérer  par  des  emprunts  inutiles  aux 
langues  étrangères.  Nous  serons  respectueux  de  nos  traditions, 
sachant  qu'on  ne  peut  rien  édifier  de  solide  qu'en  s'appuyant 
sur  le  passé '.  Nous  entretiendrons  le  culte  de  nos  gloires  na- 
tionales. ((  Les  peuples  qui  n'ont  pas  d'histoire  essaient  de  s'en 
faire  une  '.  »  xNous  serons  patriotes  et  nous  le  serons  profondé- 
ment'. Nous  aimerons  notre  pays,  nos  concitoyens,   nos  amis, 

1.  On  ne  .saurait,  à  ce  sujet,  s'élever  trop  vivement  contre  les  babiludesde  flirt 
que  certains  parents  toltrent  aujourd'hui  beaucoup  trop   facilement. 

2.  «  Car,  pour  ne  rien  dire  de  leurs  autres  qualités...  ce  que  leurs  oeuvres  à  tous 
nous  enseignent,  c'est  l'action  :  et  leur  prose  ou  leurs  vers  nous  sont  des  sources 
d'('nergie.  Ils  n'ont  pas  écrit  pour  écrire,  ni  pour  réaliser  un  rêve  de  beauté  soli- 
taire, mais  pour  agir,  et,  selon  l'expression  de  l'un  d'entre  eux,  pour  travailler  au 
perfectionnement  de  la  vie  civile.  Vous  savez  s'ils  ont  réussi!  »  liruneticre,  Les 
Ennemis  de  l'âme  française  (Discours  de  combat,  t.  1,  p.  181t). 

;}.  En  Angleterre,  dit  Taine  «  la  génération  suivante  ne  rompt  pas  avec  la  précé- 
dente ;  les  réformes  se  superposent  aux  institutions,  et  le  présent,  appuyé  sur  le 
passé,  le  continue  ...  Jutes  sur  l'Angleterre,  p.  1«9.  —  Sur  le  respect  de  la  tradi- 
tion, voir  les  hautes  réflexions  d'Auguste  Comte,  Cours  de  philosophie  posit'ive. 
."iO"  leçon,  t.  IV,  p.  413  et  s.  (.édit.  Schleicher,  p.  305  et  s.).  Cf.  Le  Play,  Méthode 
d'observation,  p.  8-11. 

4.  Brunetière,  les  Ennemis  de  rame  française  (op.  cit.,  p.  1S2  et  la  note). 

.').  Sur  le  patriotisme  anglais,  voir  Hamerton,   Erançals  et  Anglais,   Irad.lr.,    l.  1, 


116  l'orientation  particulariste  de  la  vie. 

notre  famille  :  sans  doute  nous  vivrons  en  simple  ménage, 
mais  ce  ne  sera  pas  une  raison  pour  négliger  nos  parents,  pour 
nous  montrer  vis-à-vis  d'eux  moins  prévenants,  moins  attentifs, 
pour  ne  pas,  à  l'occasion,  recueillir  à  notre  foyer  l'un  d'entre 
eux  s'il  est  âgé  ou  infirme...  En  un  mot  nous  imiterons  les 
Anglais  sur  les  points  seulement  où  ils  nous  sont  vraiment  su- 
périeurs et  nous  les  imiterons  non  parce  qu'ils  sont  Anglais,  mais 
parce  que  nous  observons  qu'ils  font  précisément  ce  qui  est  à 
faire  et  qu'ils  nous  donnent  de  cela  un  exemple  concret  et  vi- 
vant. Nous  nous  pénétrerons  de  leurs  qualités  tout  en  conser- 
vant les  nôtres.  Brunetière  remarque  que  la  supériorité  des 
Anglo-Saxons  tient  surtout  «  à  ce  qu'ils  sont,  toujours  et  en 
tout,  demeurés  des  Anglo-Saxons  »  et  que,  si  nous  voulons  les 
imiter  jusqu'au  bout,  nous  devons  demeurer  Français  comme  ils 
sont  demeurés  Anglais  et  poursuivre  notre  évolution  dans  le 
sens  même  de  nos  traditions.  «  Il  ne  faut  pas  essayer,  conclut- 
il,  de  nous  faire  une  âme  anglo-saxonne;  mais  des  qualités  de 
fâme  anglo-saxonne  il  faut  retenir  celles  qui  peuvent  servir  à 
l'enrichissement  de  t âme  française.  On  ne  se  nourrit,  on  ne  pro- 
fite que  de  ce  que  l'on  s'assimile  ou,  si  vous  l'aimez  mieux, 
que  de  ce  que  l'on  transforme  en  sa  propre  substance^ .  » 

Ainsi  seront  évitées  toutes  les  exagérations,  et,  comme  il  con- 
vient, nous  serons  sages  avec  modération,  sapere  ad  sobrie- 
latem.  Ce  sera  encore  la  plus  juste  manière  d'imiter  les 
Anglo-Saxons  dont  les  meilleurs,  qu'on  ne  l'oublie  pas,  sont 
éminemment  prudents,  posés,  calmes  et  môme  conservateurs  : 
loin  d'applaudir  à  toutes  les  exagérations  où  versent  trop  sou- 
vent leurs  concitoyens,  ils  savent  les  critiquera  l'occasion  et,  par 
conséquent,  arrêter  ou  entraver  les  courants  qui  leur  paraissent 
dangereux  :  ils  critiquent  les    abus  des  sports  -,   les   excès  de 

p.  75els.  —  et  sur  le  patriotisme  américain,  Boutmy,  Psijcholoyie  du  peuple  améri- 
cain,^. 77  et  s.  Cf.  Anat.  Leroy-Beaulieu,  Reforme  sociale,  1905.  1.289. 

1.  Les  ennemis  de  l'âme  française  {op.  cit.,  p.  183  et  191).  Dans  ce  dernier  pas- 
sage, Brunetière  dit  :  «  Une  âme  russe  ou  une  âme  suédoise  »  ;  il  y  a  même  raison 
de  dire  :  «  une  âme  anglo-saxonne  »  ;  nous  avons  cru  pouvoir  apporter  celle  petite 
modification  au  texte. 
.  2.  Spalding,  Opportunité,  lrin\.  fr.,  p.  .52-53, 


CONCLUSION.  m 

rindividualisme,  le  divorce  ^  l'amour  exagéré  de  l'argent,  la 
course  au  dollar,  l'absence  de  tout  esprit  d'ordre  et  d'épargne'^. 
Se  soyons  pas  plus  Anglo-Saxons  qu'eux-mêmes  ;  imitons-les 
sur  ce  point  et  ne  croyons  pas  que  toute  tendance,  par  cela 
seul  qu'elle  semble  se  généraliser,  est  légitime,  socialement 
bonne,  et  qu'on  la  doit  favoriser  •.  Hevenons-en  toujours  à  notre 
règle  de  jugement  :  au  l'ruit  on  reconnaît  l'arbre. 


CONCLUSION 

Sous  le  bénéfice  des  réserves  qui  viennent  d'être  faites,  soyons 
bien  persuadés  qu'en  poursuivant  l'orientation  particulariste 
de  notre  vie,  nous  serons  dans  la  vérité. 

Que  nous  soyons  dans  la  vérité  sociale,  c'est  ce  que  chacune 
des  pages  qui  précèdent  a  essayé  de  démontrer.  Dans  tous  les 
groupements  de  la  vie  sociale,  ce  qui  manque  le  plus  aujour- 
d'hui, ce  qui  est  partout  réclamé,  ce  sont  des  hommes  vraiment 
dignes  de  ce  nom,  c'est-à-dire  des  hommes  capables,  éner- 
giques, maîtres  d'eux-mêmes,  adaptés  à  leur  temps,  armés  pour 
la  vie,  des  hommes  qui  agissent,  qui  sachent  non  se  plaindre 
et  gémir,  m.ais  entreprendre  virilement  et  joyeusement,  qui 
veuillent,  non  corriger  ou  restaurer  sur  des  plans  périmés, 
mais  créer  et  édifier  sur  desimodèles  nouveaux,  pour  le  présent 
et  pour  l'avenir,  avec  ardeur,  confiance  et  compétence  éprouvée. 
«  Ce  qui  manque,  a  dit  H.  de  Tourville,  ce  n'est  ni  la  science, 
ni  l'outillage  pour  l'action  matérielle  intellectuelle  ou  morale  : 
ces  deux  instruments  sont  en  progrès  incessant;  ce  qui  manque, 
c'est  Y  homme,  l'homme  qu'il  faut  avec  cette  science  et  avec  cet 
outillage  :  là  est  la  vraie  question,  làglt  réellement  le  problème. 

1.  P.  de  Bousiers,  La  Vie  américaine,  t.  II,  p.  50. 

2.  Carnegie,  L'Empire  des  affaires,  trad.  franc;.,  passim,  en  particulier  le  cliap. 
inlitulé  :  Le  devoir  d'épargner,  et  cette  phrase  signilicative  :  «  En  tant  que  but,  l'ac- 
quisition de  la  richesse  est  ignoble  à  t'extrvme  »,  p.  3i.  Cf.  p.  9y  :  «  Ce  n'est  ni 
le  but  de  l'épargne  ni  le  devoir  de.  l'homme  d'acquérir  des  millions...  Entasser  des 
mitions,  c'est  de  l'avarice,  non  de  l'épargne.  » 

3.  Théorie  qui  semble  bien  être  celle  de  M.  Durkheim  :  Les  Règles  de  la  méthode 
sociologique,  chap.  m,  «  Distinction  du  normal  et  du  patliolof^ique  ». 


148  l'orientation  tarticulariste  de  la  vïé. 

C'est  la  question  de  V homme  qui  vient  à  son  tour,  après  celle  du 
développement  des  autres  puissances  naturelles.  Une  grande 
œuvre  a  surgi,  mais  elle  fonctionne  mal,  et,  après  s'en  être 
pris  à  toutes  les  forces  de  la  nature,  après  y  avoir  fait  appel, 
OQ  s'aperçoit  que  ce  qui  fait  défaut,  c'est  Y  homme  '.  » 

Or,  rhonnne  naît  et  se  développe  au  sein  de  la  famille  :  c'est 
la  famille  qui  lui  donne  son  empreinte  et  sa  formation  essentielle. 
Si  donc  la  famille  est  solidement  constituée,  socialement  forte, 
les  hommes  qui  en  seront  issus  lui  emprunteront  naturellement 
les  qualités  de  force  et  d'énergie  qu'ils  y  auront  trouvées  et  les 
porteront  avec  eux  dans  tous  les  groupements  dont  ils  feront 
partie  dans  la  suite.  Ainsi  une  société  composée  de  familles 
fortes  sera  elle-même  fortement  constituée  et  ne  pourra  l'être 
qu'à  cette  condition,  u  Puisque  la  valeur  et  la  force  d'une  société, 
a  dit  H.  Spencer,  sont  basées  en  dernier  ressort  sur  le  caractère 
des  citoyens  qui  la  forment,  et  puisque  l'éducation  est  le  moyen 
le  plus  certain  d'intluer  sur  leur  caractère,  il  en  résulte  natu- 
rellement que  la  prospérité  de  la  société  est  basée  sur  celle  de 
la  famille^.  »  Travailler  et  donner  tous  ses  soins  à  une  forte 
organisation  de  la  famille  et,  par  suite,  à  la  formation  d'hommes 
vraiment  ho?7wies est  donc,  sans  hésitation  possible,  le  plus  sur, 
mieux  que  cela,  l'unique  moyen  de  travailler  et  d'aboutir  à  une 
forte  organisation  de  la  société  elle-même  "^ 

Pleinement  d'accord  avec  la  vérité  sociale,  nous  ne  le  sommes 
pas  moins  avec  la  vérité  philosophique.  S'il  est  une  notion 
certaine,  que  tous  s'accordent  à  admettre  aujourd'hui,  c'est  bien 
celle  du  développement  de  la  personne  humaine.  L'être  humain, 


1.  Préface  à  la  Question  ouvrière  en  Angleterre  de  M.  P.  de  Rousiers,  p.  xvii. 
Cf.  Les  très  justes  réflexions  de  M-"  d'Hulst,  dans  la  Morale  de  la  famille,  note  18, 
p.  428-430  (Poussielgue). 

2.  De  V Ëducalion ,  Irad.  franc.  (Alcan,  in-S"),  p.  15. 

3.  Cf.  noire  brochuresur  la  Notion  de  prospérité  et  de  supériorité  sociales,  cliap.  ix, 
p.  53  et  s.  —  Ajoutons  cette  considération  :  s'il  est,  pour  notre  pays,  une  question 
angoissante  entre  toutes,  c'est  celle  de  ratfaiblissement  de  la  natalité.  Mais  n'est-il 
pas  de  toute  évidence  que  ce  terrible  problème  national  ne  peut  trouver  de  solution 
que  dans  la  famille  fortement  organisée?  V.  sur  ce  point  le  courageux  article 
publié  récemment  par  M.  Paul  Leroy-Beaulieu  {Journal  des  Débats  du  4  novembre 
iyo9). 


par  cela  même  qu'il  a  en  lui  certaines  puissances,  se  doit  à 
lui-niènie  et  doit  aux  autres  de  les  déployer,  de  les  épanouir 
pour  son  bien  propre  et  pour  celui  de  la  collectivité.  C'est  un 
devoir  pour  lui  et  c'est  aussi  un  droit;  mais  c'est  un  devoir 
surtout.  Aristote  disait  que  l'homme  devait  être  homme  le  plus 
et  le  mieux  possible,  il  àvÔpwTZîJîjGei,  ce  que  Montaigne  tradui- 
sait ainsi  :  faire  bien  l'homme.  D'après  le  philosophe  grec, 
l'homme  vraiment  homme  est  celui  «  chez  qui  toutes  les  facultés 
humaines  reçoivent  leur  complet  développement,  où  la  nature 
humaine  s'épanouit  tout  entière...  où  toutes  les  puissances  qui 
sont  en  lui  [se  développent!  d'une  manière  vigoureuse,  large 
et  riche,  qui  vit  d'une  vie  pleine,  épanouie'  ». 

Les  philosophes  contemporains  ne  disent  pas  autre  chose  : 
«  Nul  ne  peut  se  dispenser  de  faire  son  métier  d'homme,  affirme 
M.  Séailles.  Le  premier  des  devoirs  est  la  résistance  à  la  paresse, 
à  l'inertie,  l'éveil  à  la  vie  morale,  le  courage  d'atfronter  le 
problème  qu'elle  pose,  le  courage  de  réfléchir  sur  ses  propres 
actes,  de  prendre  une  décision,  d'avoir  une  volonté...  La  vie 
morale  est  avant  tout  une  vie  :  elle  se  définit  par  l'efiort,  par 
le  progrès  intérieur...  Nous  voulons  être  des  hommes...  Notre 
premier  devoir  est  de  nous  créer  nous-mêmes,  de  nous  donner 
l'être,  en  nous  élevant  à  la  dignité  de  la  personne  humaine... 
Nous  ne  nous  élevons  à  l'être  cju'en  nous  élevant  à  la  liberté, 
qu'en  maîtrisant  nos  penchants  multiples,  qu'en  subordonnant 
leur  diversité  à  la  logique  d'une  volonté  fidèle  à  la  même  pensée. 
La  vie  nous  apparaît  ainsi  comme  un  perpétuel  effort  pour  se 
conquérir  elle-même-.  » 


1.  L.  OUé-Laprune,  Essai  sur  la  morale  d' Aristote,  \>.  53-ô.J.  — Cf.  notre  bro- 
chure déjà  citée,  p.  27-31. 

2.  Les  affirmations  de  la  conscience  moderne  ;  édition  de  V Union  pour  l'action 
morale,  p.  8,  9,  23,  24,  25;  édition  A.  Colin,  pp.  120,  121,  133,  134.  A  noter  que  le 
sentiment  de  la  dignité  personnelle  a  pris,  dans  le  monde  moderne,  une  impor- 
tance considérable  :  «  Ce  qui  est  nouveau,  dit  M.  J.  Guibert,  ce  qui  est  caractéris- 
tique de  la  génération  présente,  c'est  que  chaque  individu,  depuis  l'homme  de  peine 
jusqu'au  moraliste  le  plus  affine,  vit  et  se  détermine  sous  l'obsession  de  ce  sentiment 
qu'il  est  une  personne  humaine,  que  sa  personnalité  mérite  le  respect,  que  toute 
personne  humaine  est  également  digne  d'égards.  »  Le  Mouvement  chrétien  {Blond), 
p.  239. 


JJO  l'oRIENTATIO.N    rARTlClLARlSTE    DE    LA    VIE. 

«  Je  conçois,  dit  à  son  tour  M.  Ollc-Laprune,  celui  qui  fait 
bien  l'homme  comme  vivant  d'une  vie  intense  et  proportionnée 
d'abord,  déployant,  développant  les  puissanceshumaines,  toutes, 
mais  chacune  en  son  rang  et  selon  la  mesure  qui  convient  ;  et, 
quand  il  est  ainsi  lui-même  d'une  façon  complète,  agissant  au- 
tour de  lui,  menant  les  choses  et,  quand  il  le  faut,  les  hommes 
même,  eu  la  manière  qui  lui  est  possible,  tirant  des  événe- 
ments et  de  ses  ressources  propres  le  meilleur  parti,  faisant  de 
la  matière  que  sa  nature  et  les  circonstances  lui  fournissent 
Tœuvre  la  plus  belle,  suscitant  par  son  aciion  d'autres  actions, 
énergiques  et  fécondes  comme  la  sienne,  suscitant  des  hommes 
parce  qu'il  sait  être  homme  lui-môme,  et  faisant  tout  cela  avec 
le  sentiment  vif,  que  dis-je?  avec  la  conscience  claire  que  c'est 
faire  ce  qui  convient,  car  c'est  faire  honneur  à  sa  nature 
d'homme*.  » 

Mais  pour  tirer  ainsi  de  notre  nature  d'homme  tout  ce  que 
comporte  son  essence,  pour  faire  notre  métier  d'homme  et  le 
faire  de  la  manière  qui  convient  au  temps  et  au  pays  dans 
lesquels  nous  vivons,  il  n'y  a  qu'un  moyen  suggéré  et  fourni 
par  la  science  sociale,  c'est  d'organiser  notre  vie  suivant  la 
forme  particulariste.  Cela  nous  le  savons  maintenant  de  science 
certaine,  et,  le  sachant,  nous  le  devons  faire.  «  C'est  une  obliga- 
tion, dit  Emerson,  de  réaliser  tout  ce  que  l'on  connaît  et  d'ho- 
norer toute  vérité  par  l'usage  -.  » 

Gabriel  Melix. 

1.  Le  Prix  delà  vie,  pp.  71-72.  —  Cf.  Guyau,  Esquisse  d  une  morale  sans  obli- 
r/ation  ni  sanction,  pp.  11-13. 

2.  «  To  realise  ail  what  we  know...  lo  honour  every  IriilL  by  use  »,  cité  par  M.  Du- 
gard,  La  Société  américaine,   pp.  276-277. 


L'Administrateur-Gérant  :  Léon  Gangloff. 


TYPOGRAPHIE  FIRMIN-DIDOT   ET  c'°. 


FÉVRIER  1910 


66'  LIVRAISON 


BULLETIN 

UE  LA  SOCIÉTÉ   INTERNATIONALE 

DE  SCIENCE  SOCIALE 


HiOUllAIBE  :  Nouveaux  membres.  —  Los  réunions  mensuelles.  —  Les  grands  sauts  sur 
skis  à  HolmenkoHen  (Norvège"!,  par  Louis  Arqlk.  —  Bibliographie.  —  Livres  reçus. 


NOUVEAUX  MEMBRES 

M""  Anastasie  de  Wessolkine,  vueA'ino- 
jiradnaya,  183.  Kielî  (Russie),  présentée, 
par  M.  Paul  de  Rousiers. 

M.  Lefr^ntois,  29,  boulevard  Gambetta, 
Evreux  (Eure),  présenté  par  le  même. 


LES  REUNIONS  MENSUELLES 
La  prochaine  réunion. 

Notre  prochaine  réunion  aura  lieu  le 
vendredi  25  février,  àSheures  .'j/i,k  l'Hôtel 
des  Sociétés  savantes,  rue  Serpente,  28 
(près  la  place  Saint-Michel).  La  communi- 
cation sera  faite  par  M.  Ph.  Champault,  et 
aura  pour  sujet  :  Un  nouveau  classement 
des  ti/pes  familiaux  d'après  la  formation 
de  l'aplilude  à  se  tirer  d'affaire. 

La  réunion  de  mars  ne  pouvant  avoir 
lieu  à  cause  des  fêtes  de  Pâques,  la  réunion 
suivante  sera  celle  du  mois  d'avril. 

Compte  rendu  delà  séance  dejanvier. 

M.  Paul  Desca.mi's,  après  avoir  rappelé 
que  la  Nomenclature  a  été  inventée  pour 
l'analyse  des  faits  .sociaux  recueillis  par 
l'observation  directe  des  sociétés  humai- 
nes, constate  que  cet  instrument  merveil- 
leux peut  également  servir  à  l'analyse  des 
faits  sociaux  contenus  dans  une  œuvre 
littéraire.  Mais,  dans  ce  dernier  cas,  on  ne 
peut  tirer  des  conclusions  que  si  ces  faits 
sociaux  sont  bien  liés  entre  eux  d'une  façon 
cohérente. 

C'est  le  cas  des  contes  arabes  recueillis 


sous  le  nom  de  Mille  el  une  Nuits,  et  dont 
l'analyse  permet  de  reconstituer  un  cer- 
tain état  social  particulier,  celui  d'une 
fraction  des  populations  musulmanes  du 
Moyen  Age. 

En  faisant  l'analyse  de  ces  contes,  on 
trouve  des  faits  dans  tous  les  casiers  de 
la  Nomenclature,  et  non  pas  seulement 
dans  celui  du  Mode  d'existence,  comme 
dans  nos  romans  actuels.  Et  pourtant  on  a 
qualitié  les  Mille  et  une  Xuits  d'œuvre  de 
pure  imagination!  Et  pour  montrer  la 
haute  valeur  sociale  des  contes  arabes, 
M.  Descamps  s'attache  particulièrement  à 
résumer  les  faits  relatifs  au  Travail,  en 
suivant  l'ordre  de  la  Nomenclature. 

En  Occident,  lorsqu'on  parle  des  Arabes, 
on  a  immédiatement  devant  les  yeux  le 
Désert,  l'Art  pastoral  nomade  et  la  Famille 
patriarcale.  Les  Mille  et  une  Nuits  nous 
montrent  des  Arabes  tout  différents.  Ce 
sont  des  urbains  qui  ne  connaissent  le 
Désert  que  par  la  nécessité  où  ils  sont  de 
le  traverser  pour  commercer  avec  les  au- 
tres pays  ;  —  qui  ne  connaissent  les  No- 
mades que  parce  que  leurs  caravanes  sont 
dirigées  par  des  chameliers  ou  pillées  par 
des  cavaliers  ;  —  et  dont  la  famille  est 
instable  ou  tout  au  moins  très  ébranlée. 

La  cause  de  tout  cela  est  la  commercia- 
lisation de  toutes  les  branches  de  la  pro- 
duction :  le  pécheur  va  vendre  son  pois- 
son; —  les  jardiniers  viennent  vendre 
leurs  fruits  au  marché  ;  —  les  paysans 
sont  les  tenanciers  de  commerçants  enri- 
chis, et  vendent  le  surplus  de  leur  ré- 
colte; —  les  bûcherons  viennent  vendre 
au  marché  le   bois  qu'ils  ont  coupé  dans 


18 


BULLETIN    DK   LA   SOCIÉTÉ  INTERNATIONALE 


la  forêt  voisine  ;  —  les  artisans  sont  en 
même  temps  de  petits  boutiquiers  qui 
exposent  aux  passants  les  produits  de 
leur  fabrication  ou  qui  travaillent  pour  le 
compte  de  grands  négociants-exportateurs. 

Tout,  en  somme,  aboutit  au  commerce 
et  c'est  le  commerce  qui  est  le  grand 
moyen  d'enrichissement,  principalement 
le  commerce  d'exportation  et  d'importa- 
tion avec  les  pays  neufs,  les  îles  et  les 
côtes  de  l'océan  Indien.  On  peut  suivre 
pas  à  pas  le  double  courant  commercial 
qui  existe  entre  ces  pays  et  les  cités  du 
monde  musulman  :  Bagdad,  Bassora, 
Mossoul,  Damas,  Le  Caire,  etc. 

Il  y  a.  une  classe  spéciale  de  négociants, 
en  train  de  s'enrichir  promptement,  qui 
assure  ces  échanges,  en  voyageant  person- 
nellement, accompagnant  les  marchan- 
dises à  l'aller  et  au  retour,  et  payant  un 
prix  fixé  aux  entrepreneurs  de  transport 
(caravaniers  ou  armateurs). 

Les  marchandises  sont  échangées  dans 
les  marchés  par  l'intermédiaire  de  cour- 
tiers, et  passent  alors  entre  les  mains  des 
l'iches  négociants-propriétaires  qui  les  em- 
magasinent, et  les  revendent  au  jour  le 
jour  aux  petits  boutiquiers  dépourvus  de 
capitaux  qui  les  écoulent  au  détail  dans  les 
bazars^. 

L'organisation  sociale  dominante  semble 
être  celle  du  c/ancommercm/.- les  ouvriers 
sont  endettés  envers  les  chefs  de  fabrique 
collective  pour  lesquels  ils  travaillent  ;  de 
même  les  boutiquiers  sont  endettés  envers 
les  gros  négociants-propriétaires  dans  les 
magasins  desquels  ils  vont  s'approvision- 
ner chaque  jour.  Ces  dettes  ne  sont  jamais 
remboursées,  et  ne  sont  que  la  matériali- 
sation des  liens  permanents  qui  existent 
dans  les  engagements  du  travail  ou  dans 
les  rapports  commerciaux. 

Nulle  part,  le  grand  atelier  apparaît  si 
ce  n'est  dans  les  transjjorts  maritimes,  (^t 
alors  le  système  des  engagements  forcés 
se  resserre  et  devient  Fesclavage.  Chose 
curieuse,  les  propriétaires  de  navires,  qui 
sont  des  commerçants  enrichis,  habitent, 
non  pas  des  ports  de  mer,  mais  les  grandes 

1.  On  appelle  bazar,  en  Orient,  un  ensemble  de 
petites  rues  contenant  les  petites  cclioppes  des 
boutiquiers  et  des  artisans. 


cités  de  l'intérieur,  Bagdad,  par  exemple. 

En  terminant,  M.  Ueicamps  dit  quelques 
mots  des  génies  et  des  fées,  qui  sont  sou- 
vent mis  en  scène  dans  les  Mille  et  une 
Nuits,  et  qui  sont  les  représentants  d'un 
état  social  un  peu  différent,  basé  sur  le 
matriarcat  :  les  génies  sont  constamment 
absents  pour  piller  les  caravanes  ou  les 
protéger,  tandis  que  les  fées  habitent  dans 
les  rochers,  gardant  les  trésors  accumulés 
dans  les  cavernes;  elles  ont  un  mode 
d'existence  très  luxueux,  et  sont  servies 
par  de  nombreux  esclaves. 

M.  Gauthier,  qui  a  habité  pendant  quel- 
ques années  dans  les  îles  Comores,  dit  que 
l'on  peut,  à  l'heure  actuelle  encore,  re- 
trouver dans  l'océan  Indien  tous  les  types 
décrits  par  M.  Descamps.  Toutefois,  les 
matelots  sont  bien  de  la  classe  des  escla- 
ves particuliers  du  propriétaire  de  navire, 
lequel  les  paie  surtout  en  nature  (nourri- 
ture, etc.). 

M.  Blanciion  rappelle  que,  dans  les 
Mille  et  une  Nuits,  la  chasse  est,  ou  bien 
un  amusement  de  grand  seigneur  (chasse 
à  courre),  ou  bien  est  une  annexe  du  com- 
merce (cha,sse  à  l'éléphant  pour  l'ivoire). 
Dans  les  contes  arabes,  l'amour  forme 
moins  souvent  la  trame  du  récit  que  dans 
les  romans  occidentaux;  les  sentiments  do- 
minants des  personnages  paraissent  être 
surtout  la  cupidité  et  la  curiosité.  M.  Blan- 
ciion se  demande  pourquoi  il  y  est  moins 
question  de  guerres. 

M.  Descamijs  pense  que  l'état  social  des 
Mille  et  une  Nuits  est  peu  guerrier,  comme 
celui  de  toutes  les  cités  commerçantes. 
Les  guerriers  se  recrutent  ailleurs  :  ce  .sont 
des  mercenaires  turcs  ou  autres.  La  guerre 
n'intéresse  que  par  ses  résultats,  et  non 
par  les  bauts  faits  auxquels  elle  donne  lieu. 

LES  GRIVNDS  SAUTS  SUR  SKIS  A 
HOLMENKOLLEN  (NORVÈGE) 

Le  jour  des  fameux  concours  de  grands 
sauts  sur  skis  ^  à  HolmenkoUen,  le  jour  de 

1.  Inventés  autrefois  parles  paysans  de  diverses 
provinces,  et  notamment  du  Telemarken,  les  skia 
lurent  d'abord  un  instrument  d'utilité,  servant  aux 
Norvégiens  à  se  déplacer  plus  vite  et  plus  commode 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


19 


gloire  est  arrivé.  Les  traîneaux  se  suivent 
à  la  queue  leu  leu  sur  les  routes  accédant 
à  la  haute  colline.  C'est  une  vraie  proces- 
sion, qui  me  fait  songer  à  celle  des  voi- 
tures de  Bayreuth,  lorsqu'elles  gravissent 
à  la  file  indienne  Téminence  sur  laquelle 
se  dresse  le  Bii/inen/'cstspicl/iuKs.  Mais 
quelle  différence  de  paysage  et  de  senti- 
ments ! 

Les  tramways  sont  envahis.  A  l'emhar- 
cadère  de  Majorstuen,  où  l'on  quitte  les 
tramways  urbains  de  Christiania  pour 
prendre  ceux  qui  desservent  la  montagne, 
la  foule  des  partants,  trétilée  par  des  bar- 
rières, s'allonge  en  un  interminable 
ruban. 

Enfin  beaucoup  de  gens  se  sont  levés 
très  tôt  et  s'en  sont  allés  à  pied  ou  sur 
skis.  Vn  grand  nombre  de  ces  piétons  por- 
tent sur  le  dos  un  sac  de  provisions.  Ils 
sont  alertes  et  allègres.  Gais  surtout  sont 
les  enfants  et  les  adolescents,  et,  encore 
plus  que  les  garçons,  les  filles  ;  quelques- 
unes  ont  le  haut  bonnet  national,  avec  sa 
broderie  multicolore  ;  ces  «  petites  Nor- 
vèges  »  aux  cheveux  blonds  et  aux  joues 
roses  montent  d'un  pas  courageux  à  Hol- 
menkollen  pour  avoir  le  bonheur  d'admi- 
rer tout  à  riieure  les  «  grands  sauts  sur 
.skis  »  ;  avides  de  mouvement  et  de  grands 
espaces,  curieuses  du  spectacle  des  beaux 
sangs-froids  et  des  tranquilles  hardiesses, 
elles  incarnent  en  ce  moment  quelques- 
uns  des  sentiments  vifs  de  la  race,  telle 
que  l'a  faite  la  rencontre  de  son  eftort  avec 
le  singulier  milieu  géographique  où-  elle 
a  du  se  développer. 

Aux  approches  d'Hohnenkollen,  Ton  est 
.sollicité  par  de  petits  marcliands  qui  vous 
offrent  des  bananes,  des  oranges  et  d'au- 
tres comestibles..  11  y  a  aussi  quelques 
distributeurs  de  pro.spectus,  et  les  feuillets 
colorés,  en  tombant  sur  la  neige,  la  pavoi- 
sent. 

Me  voici  sur  le  lieu  solennel  où  va  se 
disputer  l'épreuve.  Après  avoir  franchi  les 
barrages.  J'aperçois  l'arène,  et  suis  frappé 


mciiO.  en  glissant  sur  les  plateaux  nionlagneus  ciui 
verts  de  neige  el  de  glace.  La  pratique  du.sA/,  tont 
en  continuant  de   répondre  à    un  besoin    sur  plu- 
sieurs  points   du  territoire,  est  ensuiti;    devenue 
un  jeu  et  un  grand  sport  national. 


par  la  belle  étrangeté  du  coup  d'oeil.  La 
pente  couverte  de  neige,  longue  de  150  mè- 
tres, descend  en  formant  un  angle  de 
45  degrés  environ  avec  l'horizontale.  De 
chaqtu^  côté,  sont  élevées  des  tribunes 
improvisées,  qui  s'étagent  de  telle  .sorte 
que  les  meilleures  places  sont  près  du 
iiaut,  face  à  l'endroit  de  la  pi.ste  où  les 
sauteurs  prendront  leur  élan.  Au  bas  de 
la  pente,  là  où  le  sauteur  tombera,  un 
vaste  espace  circulaire  est  ménagé  (et  ce 
n'est  autre  chose  qu'un  étang  gelé  !),  au- 
tour du(iuel  se  dressent  des  gradins  en 
amphithéâtre,  sur  lesquels  le  public  trouve 
des  places  à  prix  modérés.  A  l'extérieur 
de  l'enceinte,  se  groupera,  la  multitude 
des  spectateurs  non  payants. 

\ers  le  haut  de  la  pente  et  au  niveau 
où  se  trouvent  les  ])remières  loges,  une 
chose  attire  le  regard  :  le  tremplin  à  sur- 
face horizontale,  façonné  de  bois  et  de 
neige  tassée,  sur  lequel  le  sauteur,  arri- 
vant du  sommet  extrême  en  glissant  sur 
skis,  viendra  rebondir  et  s'élancer  dans  le 
vide.  Puis  l'on  se  prend  à  considérer  la 
loge  royale,  fort  simple,  ornée  seulement 
de  quelques  attributs;  des  associations 
d'idées  imprévues  assiègent  l'esprit  :  cette 
pente  raide,  ce  tremplin  du  haut  duquel 
des  honmies  vont  se  précipiter,  cette  loge 

de  roi en  vérité,  l'on  rêve  malgré  soi 

de  quelque  tyran  capricieux,  d'un  Néron 
aux  fantaisies  cruelles,  qui  aurait  fait 
planter  là  son  trône  pour  assister  à  la 
mort  théâtrale  de  mallieureux  prisonniers, 
de  gladiateurs  sacrifiés...  Les  tentures 
rouge  écarlate  qui  recouvrent  par  devant 
les  i»lanches  des  tribunes  im})rovisées  con- 
tribuent par  leur  couleur  barbare  à  forti- 
Her  ce  cauchemar.  Dans  l'air  diaphane  de 
la  montagne,  ce  rouge  sanglant  prend  une 
farouche  intensité.  Et  il  contraste  crùmenl 
avec  les  autres  couleurs  du  tableau  : 
l'aveuglante  blancheur  de  la  neige,  le  vert 
funèbre  des  sapins,  et  le  gris  bleuté  du 
ciel. 

A  tous  les  niveaux  de  la  pente  glacée, 
des  membres  des  Sociétés  sportives,  parés 
de  leurs  insignes,  et  montés  sur  skis,  s'oc- 
cupent à  aplanir  la  surface  neigeuse  ;  pour 
cela,  ils  se  livrent  à  un  piétinement  régu- 
lier,   au  moyen  de   leurs   skis  frappant 


20 


BULLETIN   DE   LA   SOCIETE   INTERNATIONALE 


parallèlement  la  grande  nappe  blanche. 
Un  énorme  chien  noir,  appartenant  à  je 
ne  sais  qui,  s'est  assis  sur  son  derrière  au 
beau  milieu  de  la  piste,  et  semble  surveil- 
ler gravement  ces  préparatifs. 

Les  tribunes  de  droite,  destinées  à  rece- 
voir les  adhérents  des  sociétés  et  leurs 
familles,  se  garnissent  rapidement.  Celles 
de  gauche  sont  encore  vides  pour  la  plu- 
part. Craignant  de  manquer  le  spectacle, 
je  suis  arrivé  trop  tôt.  Et  déjà  je  me  res- 
sens du  froid  terrible,  contre  les  inconvé- 
nients duquel  on  m'avait  mis  en  garde, 
mais  que  je  ne  me  figurais  pas  devoir  être 
aussi  mordant.  Mes  jambes  deviennent  do 
plomb  et  je  sens  ma  poitrine  se  glacer. 
Des  gens  font  leur  entrée,  munis  de 
grosses  couvertures.  D'autres  ont  d'é- 
normes chaussons  en  paillasson,  de  sorte 
qu'ils  paraissent  avoir  de  monstrueux 
pieds  de  goutteux.  Sur  les  pauvres  tri- 
bunes construites  à  la  diable  et  rappelant 
les  estrades  des  orchestres  du  14  juillet 
dans  les  faubourgs  de  Paris,  le  froid  pèse 
de  plus  en  plus  lourdement.  Mais  la  vision 
du  cirque  est  tellement  singulière,  telle- 
ment «  prenante  »  que  l'on  sent  en  soi 
grandir  la  curiosité  en  même  temps  que 
sourdre  des  sources  de  vie  et  de  chaleur 
inconnues. 

Peu  à  peu  les  spectateurs  prennent  leurs 
places.  Sur  la  piste,  quelques  sauteurs 
font  des  essais.  Mon  étonnement  est  ex- 
trême lorsque,  pour  la  première  fois  de 
ma  vie,  je  vois  s'élancer  du  tremplin  le 
l)izarre  oiseau  humain,  l'étrange  échassier 
aux  jambes  terminées  en  skis.  Le  mal- 
heureux va  rouler  et  cabrioler  sur  la  glace 
au  bas  de  la  pente.  Il  se  relève  sans 
donner  signe  de  dégât  corporel.  D'autres 
tombent  encore.  Tous  se  ramassent  sans 
laisser  voir  trace  d'émotion.  Mais  un  sau- 
t(!ur  parvient  à  tomber,  droit  sur  ses  pieds 
et  il  accomplit,  selon  l'usage,  une  évolu- 
tion finale  le  long  des  gradins  en  amphi- 
tiiéâtre.  Des  acclamations  partent  de  la 
foule.  Le  public  est  tout  joyeux  de  voir 
que  les  sauteurs  ont  enfin,  si  je  puis  dire, 
>i  rectifié  leur  tir  ». 

Cependant  les  derniers  spectateurs  ar- 
rivent. La  loge  diplomatique  s'est  remplie 
d'élégances.  Le  roi  Haakon  et  ses  frères, 


les  princes  de  Danemark,  pénètrent  dans 
la  loge  royale.  Le  capitaine  commandant 
les  jeux  invite  l'immense  assemblée  à 
pousser  les  neuf  hourras  traditionnels.  Les 
40.000  spectateurs  s'exclament  tout  d'une 
voix.  Le  caucliemar  de  tout  à  Theure  est 
dissipé.  Nous  n'avons  pas  devant  nous 
Néron  venant  assister  à  des  jeux  sanglants, 
mais  un  roi  qui  tient  à  donner  par  sa  pré- 
sence la  consécration  suprême  au  grand 
sport  national. 

Alors,  les  grands  sauts  commencent  — ■ 
fantastique  vision  !  Plus  de  200  sauteurs  se 
sont  fait  inscrire.  Chacun  porte  sur  la  poi- 
trine son  numéro,  en  énormes  caractères. 
Le  public  a  en  mains  des  programmes  qui 
indiquent  les  noms,  les  âges  et  les  lieux 
d'origine.  Une  grêle  trompette,  retentis- 
sant sur  la  hauteur,  appelle  chaque  con- 
current à  son  tour.  L'homme  arrive  du 
sommet  à  toute  allure,  s'enlève  sur  le 
tremplin,  et  plane.  Les  bras  girent  comme 
des  roues.  Puis  le  sauteur  tombe  dans  la 
partie  inférieure  et  horizontale  de  la  piste 
—  parfois,  grâce  au  réglage  savant  de  sa 
position  initiale  et  de  son  élan,  ainsi  qu'à 
l'effort  héroïque  de  ses  jarrets,  deboul, 
tout  droit,  vainqueur  (et  alors  ce  sont  des 
clameurs  salutatrices  pendant  qu'il  accom- 
plit le  circuit  final  devant  les  gradins),  — 
parfois,  à  la  suite  d'un  mauvais  départ, 
d'une  défaillance  de  force,  ou  d'une  fâ- 
cheuse rencontre  de  terrain,  sur  le  flanc, 
sur  ie  dos  ou  sur  la  tète  (et  alors  règne  un 
silence  mi-désappointé,  mi-compatissanl. 
ou  bien,  si  la  chute  est  vraiment  tro}» 
cocasse,  courent  des  rires  discrets). 

La  maigre  trompette  admonitrice  perce 
toujours  l'air  froid,  et,  sans  cesse,  de  la 
profondeur  féconde,  il  en  jaillit,  des  sau- 
teurs intrépides,  qui  viennent  rebondir  sur 
le  grand  tremplin.  A  toute  vitesse  de  leurs 
skis,  ils  roulent  de  la  hauteur,  et  déjà  le 
public,  haletant,  les  voit  sur  le  bord  du 
tremplin,  prêts  à  lâcher  terre.  Ils  se  ma- 
nifestent brusquement,  comme  des  appa- 
ritions, comme  le  Chasseur  Noir  du  Frei- 
schiitz.  Mais  eux  ne  restent  pas  sur  la  roche. 
A  peine  sont-ils  dessus  qu'ils  s'élancent. 

L'animation  de  la  multitude  est  superbe. 
Sur  les  franches  couleurs  de  fond  :  écar- 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


51 


late  sanguinaire  des  tribuneï>.  vert  tragique 
des  sapins,  blanc  éblouissant  de  la  neige- 
bleu  cendré  du  ciel,  et  dans  cette  écla" 
tante  lumière  du  Nord,  où  chaque  objet  se 
dessine  avec  une  précision  linéaire,  les 
spectateurs  détachent  nettement  leurs 
milliers  de  petites  silhouettes  en  général 
noires,  mais  çà  et  là  émaillées  de  ces  tons 
rouge  vif  et  vert  cru  qui  rehaussent  la 
toilette  populaire  des  femmes  de  Norvège. 
Et  toutes  ces  têtes  regardent  passionné- 
ment, et  toutes  ces  poitrines  acclament. 

Cette  année,  pour  la  première  fois,  des 
étrangers  prennent  part  au  concours.  Un 
Allemand  de  la  Bavière  du  Sud,  Biehler, 
va  sauter.  Il  tombe  sur  ses  pieds  d'une 
manière  remarquable.  Un  grand  enthou- 
siasme se  déchaîne.  La  musique  joue 
l'Hymne  allemand.  Les  acclamations  rou- 
lent dans  la  vallée. 

Voici  maintenant  le  tour  de  la  France. 
Un  jeune  guide  de  Chamonix,  Couttet, 
âgé  de  19  ans,  arrive  au  tremplin.  H  s'é- 
lance avec  fougue  et  retombe  droit  sur  ses 
pieds.  Il  a  effectué  un  saut  de  35  mètres. 
Un  tonnerre  d'applaudissements  éclate. 
L'orchestre  attaque  la  Marseillaise.  Les 
skieurs  norvégiens  serrent  la  main  du 
Français.  Tandis  qu'il  remonte  lentement 
la  pente  en  longeant  le  côté  droit  de  la 
piste,  les  applaudissements  continuent  de 
crépiter.  Des  tribunes  partent  des  «  Hurra! 
Couttet!  »  très  nourris.  Le  garçon  trapu, 
aux  cheveux  noirs  et  à  la  figure  placide, 
essuie  le  feu  roulant  des  ovations  avec  di- 
.li-nité. 

Un  paysan  norvégien  du  'l'elemarken. 
coiffé  d'une  es})èce  de  bonnet  plirygien 
écarlate.  et  vêtu  d"un  costume  pittoresque, 
réalise  un  saut  merveilleux.  Lui  aussi 
connaît  l'ivresse  du  triomjjhe. 

Mais,  pour  ces  vainqueurs,  que  de  vain- 
cus! Que  de  chutes  burlesques!  Les  pieds 
des  malheureux  se  débattent  et  exécutent 
des  mouvements  désordonnés.  Les  longs 
skis  tournent  furieusement  comme  des 
ailes  de  moulin 5.  Plusieurs  fois  l'un  des 
skis  se  brise  avec  un  bruit  sec  et  le  mor- 
ceau cassé  vole  en  l'air.  Involontairement 
l'on  frémit  en  percevant  l'éclio  de  cet  af- 
freux patatras.  L'on  croit  que  c'est  l'infor- 
tuné sauteui-  (pii   vient  de  se  rompre   la. 


carcasse.  Il  n'en  est  rien.  L'homme  est  tôt 
relevé.  Couvert  de  neige,  il  s'ébroue.  Et 
sa  bonne  face  rouge  et  tranquille  ne  paraît 
exprimer  que  le  regret  de  ne  pas  avoir 
mieux  réussi. 

Toujours  il  surgit  des  sauteurs  du  haut 
de  la  colline.  Il  semble  qu'un  étrange 
canon,  mis  en  batterie  à  l'arrière,  vomit 
sans  interruption  ces  projectiles  humains. 

Lorsque  la  piste  est  trop  piétinée,  un 
signe  est  fait  de  suspendre  les  jeux,  et 
aussitôt  les  membres  des  Sociétés  sporti- 
ves se  remettent  à  leur  besogne  d'apla- 
nissement,  frappant  la  neige  de  leurs  skis 
parallèles. 

Pendant  ce  temps,  l'assistance  échange 
des  impressions.  Quelques  jeunes  gens 
prennent  des  airs  avantageux  et  vont  sa- 
luer les  dames  au  bord  des  loges.  Les 
manteaux  et  toques  de  fourrure  sont  très 
nombreux  aux  premières  places.  Mais  les 
costumes  de  sport  sont  aussi  fort  bien  por- 
tés. Simples  et  rudes  chez  le  commun  des 
mortels,  ils  deviennent,  chez  les  élégants, 
quelque  chose  de  désinvolte,  de  fier  et  de 
coquet.  Tous  les  draps  spéciaux,  anglais 
et  norvégiens,  étalent  leurs  rolmstes  con- 
textures  et  leurs  nuances  où  les  verts  do- 
minent. 

Plusieurs  hommes,  sur  la  piste,  fument 
des  pipes,  ce  qui  contril)ue  à  leur  réchauf- 
fer le  visage. 

La  perçante  petite  trompette  vrille  l'air. 

Et  les  hommes-chamois  recommencent 
de  bondir.  Les  chutes  se  multiplient. 
C'est  pitié  que  de  voir  les  sauteurs  s'effon- 
drer avec  fracas,  dans  un  grand  claque- 
ment de  skis  entre-choqués  et  brisés. 

Le  froid  devient  mortel.  J'ai  le  senti- 
ment que  mes  jambes  se  sont  enracinées 
et  que  je  ne  pourrai  plus  me  déprendre 
quand  le  moment  du  départ  va  venir. 
Beaucoup  de  gens,  même  des  plus  aguer- 
l'is.  éprouvent  les  atteintes  pénétrantes  de 
l'air  glacé  et  surtout  sont  gagnés  par  le 
froid  redoutable  qui  monte  de  la  terre.  En 
accompagnement  au  maigre  orchestre 
exécutant  des  marches,  les  pieds  battent 
énergiquement  le  sol  pour  tâcher  de  se 
dégourdir. 

Ayant  sauté  une  fois,  les  350  concur- 
rents sont   appelés  à  exécuter,  selon  lu- 


a^ 


BULLETIN   DE    LA    SOCIÉTÉ   INTERNATIONALE 


sage,  un  second  saut.  A  nouveau,,  dans  le 
mènae  ordre,  on  les  voit  rouler  du  sommet 
de  la  colline,  prendre  leur  essor  sur  le 
tremplin,  et  assomptionner  glorieusement- 
On  assiste,  dans  un  spectacle  éclair,  à  la 
rotation  des  bras,  à  l'envol  des  coiffures, 
à  Telfort  violent  des  jarrets,  à  la  tension 
(les  volontés  d'équilibre,  puis  à  la  reprise 
de  contact  avec  le  sol.  Et  ce  sont  les  triom- 
phales retombées,  jambes  droites,  torse 
vertical,  lace  victorieuse  regardant  le  pu- 
blic idolâtre.  Ou  bien  ce  sont  les  dévia- 
tions de  ligne,  et  la  détresse  des  jambes, 
et  l'effondrement  des  corps  sur  la  glace, 
dans  un  tintamarre  de  skis  mis  enpièces. 
L'attention  du  i)ublic  est  pourtant  un  peu 
lasse.  Elle  ne  se  réveille  qu'au  passage 
des  protagonistes.  Le  paysan  du  Tele- 
marken,  tout  pimpant  sous  son  bonnet 
rouge  et  dans  son  costume  d'opéra-comi- 
que, s'enlève  avec  une  élasticité  plus  sur- 
prenante encore  que  la  première  fois. 
Calme  et  faraud,  il  donne  l'impression 
d'une  quiétude  satisfaite  et  presque  go- 
guenarde. Pour  emprunter  une  expresion 
à  l'argot  des  courses  chevalines,  il  a  Tair 
d'être  «  dans  un  fauteuil  ».  Et,  de  le  voir 
si  sûr  de  son  .iffaire,  cela  procure  un  vif 
sentiment  d'aise. 

La  fin  des  jeux  arrive  cependant.  Alors 
c'est  un  ébranlement  général.  Ceux  qui 
ont  des  traîneaux  les  cherchent  avec  une 
nervosité  un  peu  anxieuse.  Ceux  qui  n'en 
ont  pas  bouclent  leurs  skis  ou  secouent 
leurs  jambes,  et  se  mettent  en  marche. 
Quelques-uns  s'asseoient  sur  les  «  li'ii:- 
ges  >,  petites  banquettes-traîneaux  quOn 
laisse  rouler  le  long  des  pentes  glacées, 
en  se  dirigeant  avec  une  longue  perche 
en  guise  de  gouvernail.  Toute  cette  mul- 
titude se  presse,  et  les  braves  agents  de 
police  ont  peine  à  faire  dégorger  les 
issues.  Sur  les  routes  qui  dévalent  de 
l'emplacement  de  la  course,  se  produit  le 
plus  pittoresque  encombrement.  Les  traî- 
neaux, collés  l(>s  uns  derrière  les  autres, 
t>nt  peine  à  avancer,  sont  parfois  tout  à 
fait  immobilisés,  et  demeurent  englués 
au  milieu  de  la  cohue.  Des  jeunes  filles, 
peu  timides,  en  profitent  pour  demander 
au  cocher  debout  à  l'arrière  de  souffrir 
(ju'elles  montent  à.  côté  de  lui.  Les  piétons 


et  les  skieu.rs  sont  d'ailleurs  en  proie  à 
une  animation  et  à  une  gaîté  insolites.  On 
examine  les  gens  tapis  sous  les  triples 
couvertures  des  traîneaux  ;  on  se  montre 
les  nez  surgissant  au-dessous  des  toques 
de  fourrure  enfoncées  jusqu'aux  oreilles; 
volontiers  (chose  inouïe  ici)  les  plus  hardis 
adresseraient  aux  voyageurs  des  interpel- 
lations joyeuses. 

Comme  il  y  a  plusieurs  routes  qui  sui- 
vent des  directions  analogues,  comme  ces 
routes  s'élèvent  et  s'abaissent  tour  à  tour 
à  différents  niveaux,  et  comme  elles  font 
des  courbes  imprévues,  l'aspect  de  ce 
«  retour  d'HoImenkollen  »  prend  le  carac- 
tère d'un  décor  de  féerie  aux  plans  in- 
nombrables et  à  la  machinerie  compli- 
(juée.  Le  bariolage  des  costumes  sportifs 
et  provinciaux,  l'humeur  enjouée  du  bon 
peuple,  les  vitesses  et  les  trajectoires  va- 
riables (les  piétons,  des  skieurs,  des  che- 
vaucheurs  de  «  liigges  »  et  des  possesseurs 
de  traîneaux,  prêtent  une  vie  plus  ardente 
encore  à  cette  multitude,  mettent  un 
brassement  et  une  agitation  extraordinai- 
res dans  ces  masses  humaines  se  pro- 
mouvant ainsi,  aux  lueurs  pourpres  du 
crépuscule,  vers  Kristiania  couchée  là-bas 
dans  le  brouillard  marin  au  bord  du  Fjord. 
Le  rite  solennel  des  grands  sauts  d'HoI- 
menkollen vient  d'être  célébré  selon  la 
liturgie.  Une  sorte  d'exaltation  religieuse 
possède  quelques-uns  des  fidèles  répandus 
en  ce  moment  sur  les  chemins.  Ils  sont 
heureux  d'avoir  rendu  leur  culte  énergi- 
que à  Notre-Dame  la  Neige. 

Tout  à  l'heure,  à  Christiania,  les  exhor- 
tations du  parti  «  abstinent  »  seront  ou- 
bliées de  beaucoup  de  citadins.  Il  y  aura 
ce  soir  des  ivrognes  trébuchant  par  les 
rues. 

Qu'importe  !  Ce  sont  là  les  inévitables 
cendres  de  toute  flamme  hardie,  de  tout 
feu  singulier  allumé  par  l'intrépidité  hu- 
maine. Entretenons  seulement  toute  vive 
dans  notre  mémoire  l'image  de  40.000  Nor- 
végiens enthousiastes,  du  grand  cirque 
glacé  entouré  de  bois  de  sapins  vert  som- 
bre, des  tribunes  écarlates  étagées  sur 
l'escarpement,  du  saisissant  tremplin  posé 
comme  un  défi  au  milieu  de  la  piste  blan- 
che, et  de  l'envoi  merveilleux  des  grands 


m:  SCIENCE  sociAi.f;. 


2:1 


sauteurs  d'HolinPiikolIcn,  jaillissant  sans 
fin  dans  Taii'  froid  en  un  intarissable  l'eu 
d'artitice  do  bravoure  et  d'audace. 

Louis  Akoié. 


BIBLIOGRAPHIE 


Le  livre  de  lélite  rurale,  en  vente  à 
Lyon  :  à  la  Chronique  sociale,  10,  rue 
du  Plat;  cbez  Emmanuel  Vitte,  3,  place 
Bellecour,  àLyon,  et  14,  ruade  l'Abbaye. 
à  Paris.  —  Prix  :  1  fr.  50. 

La  formation  de  l'élite  rurale  préoccupe 
tous  les  esprits  clairvoyants.  On  l'attend 
des  syndicats  des  mutualités,  des  groupes 
d'étude  et  autres  associations  dont  le 
nombre ,  dans  nos  communes,  se  fait 
chaque  jour  plus  considérable.  Mais  (juelle 
méthode  suivre,  quels  sujets  étudier  et 
comment  y  pourvoir?  Une  élite  rurale  doit 
avoir  des  notions  d'ensemble  sur  les  pro- 
blèmes sociaux  agricoles  et  sur  les  insti  - 
tutions  qui  y  remédient.  Or,  les  docu- 
ments manquaient,  et,  avec  eux,  les 
données  nécessaires  aune  orientation  pra 
tique. 

Voici  que  la  Chronirjuc  sociale  répond 
à  ce  besoin  en  publiant  un  Programme 
d'études  pour  les  Groupes  ruraux,  véritable 
manuel  du  conférencier  agricole,  dont 
les  services  seront  vivement  appréciés. 

Sous  forme  de  canevas  de  conférences 
munis  d'abondantes  bibliogi-apliies,  les 
auteurs  envisagent  tous  les  aspects  de  la 
vie  rurale  :  Crise  agricole,  Causes  et  re- 
mèdes, Science  agricole,  Vie  du  cultivateur, 
Association,  VAgricxilleur  et  la  loi,  la  Pré- 
paration à  l'action  rurale.  Chacun  de  ces 
chapitres  fait  l'objet  d'une  série  de  confé- 
rences. Des  documents  annexes  :  Modèle  de 
règlement,  Questionnaires  pour  enquêtes 
rurales,  Exemples  de  sujets  traités,  achè- 
vent de  donner  à  ce  volume  le  caractère 
pratique  qu'on  doit  trouver  dans  un  livre 
d'initiation. 

Après   le    Naturalisme  (Vers   la  doc 
trine  littéraire  nouvelle),  par  Gaston  Sau- 


vebois,  1  vol.  o  fr.  50.    Editions  de  l'Ab- 
baye, 7,  rue  Blainville,  Paris. 

Les  écoles  littéraires  se  succèdent  avec 
une  rapidité  de  plus  on  plus  grande  : 
après  les  classiques,  les  romantiques,  les 
réalistes,  les  naturalistes,  les  .symbolistes, 
et  d'autres  encore.  Aujourd'hui,  la  sura- 
bondance des  écoles,  après  avoir  été 
poussée  à  son  extrême,  a  fini  par  dégé- 
nérer en  une  véritable  anarchie  littéraire. 
La  littérature  meurt  de  son  excès  de 
fécondité.  Comment  en  canaliser  les  forces 
éparses  et  contradictoires?  où  trouver  l'u- 
nité qui  lui  rendra  la  vie? 

M.  Sauvebois  s'est  posé  cette  question  et 
pense  que  la  solution  ne  peut  en  être 
cherchée  que  sur  le  terrain  social.  D'après 
lui,  la  nouvelle  formule  littéraire  serait  : 
un  /lumanisDte  intellectuel  aux  consc- 
quences  sociales.  Cette  formule  vaut  ce 
que  valent  toutes  les  formules;  co  qu'il 
faut  voir,  c'est  ce  qu'il  y  a  derrière.  iNous 
pensons  que  M.  Sauvebois  veut  dire  que 
la  Littérature,  pour  intéresser,  devra  s'oc- 
cuper do  choses  sociales,  et,  pour  cela,  il 
faut  ([u'ello  tienne  compte  des  données  de 
la  science  (\m  étudie  les  sociétés  humai- 
nes. C'est  alors  seulement  quo  la  Littéra- 
ture sera  vraie. 

Nous  ne  sommes  pas  (jualitiés  pour  ap- 
précier ce  qu'il  peut  y  avoir  d'immédiate- 
ment l'éalisable  dans  cette  formule.  Nous 
ne  savons  pas  si  beaucoup  de  jeunes  lit- 
térateurs de  talent  sont  disposés  à  entrer 
dans  cette  voie,  à  comprendre  tout  au 
moins  l'intérêt  qu'il  y  aurait  pour  eux  à 
s'aventurer  sur  un  terrain  non  encore 
battu.  Ce  que  l'on  peut  dire,  c'est  que, 
pour  ceux  qui  seraient  décidés  à  frayer 
ce  chemin  nouveau,  il  serait  indispen- 
sable d'avoir  des  connaissances  de  science 
sociale.  Mais  la  forme  devra  se  mettre  à 
la  hauteur  du  fond.  Il  ne  suffira  pas  que  le 
sujet,  par  sa  nature  sociale,  intéresse  tout 
le  monde  ;  il  faudra  aussi  que  le  style  soit 
clair  et  à  la  portée  de  tout  le  monde. 

Quoi  qu'il  en  soit,  on  doit  en  savoir  gré 
à  M.  Sauvebois,  d'avoir  franchement  posé 
le  problème. 

P.  Descamps. 


24 


BULLETLN   DE   LA   SOCIETE   INTERNATIONALE   DE   SCIENCE   SOCIALE. 


LIVRES  REÇUS 

Manuel  social  :  La  législal'um  et  les  œu- 
vres en  Belgique,  par  A.  Vermeerscli  et  A- 
Millier,  avec  une  préface  de  Gérard  Coore- 
man,  o<^  édit.  entièrement  refondue,  2  vol. 
in-8°,  15  francs  (Félix  Alcan,  édit.,  Paris). 

Source  bock  for  social  origins  (ethnolo- 
gical  materials,  psychological  standpoint, 
classified  andannotated  bibliographies  for 
the  interprétation  of  savage  society),  by 
William  I.  Thomas,  1  vol.  1'  4.77  postpaid 
(The  University  of  Chicago  Press,  Qii- 
cago). 

Da  critica  c  sua  exacla  de/iniçâo,  par 
Sylvie  Roméro,  1  brochure  (Imprensa  Na- 
cional,  Rio  de  Janeiro). 


Ilisloire  d'Haili  (édition  spéciale  à  l'u- 
sage des  adultes  et  des  gens  du  monde), 
2"  partie,  I,  Les  Insurrections,  par  Au- 
guste Magloire,  1  vol.  (Imprimerie- librai- 
rie du  Matin,  Port-au-Prince). 

L'exode  rural  et  le  retour  aux  champs, 
par  E.  Vandervelde,  1  vol.  in-8"  carré 
(Bibliothèque  générale  des  Sciences  so- 
ciales), cartonné  à  l'anglaise,  6  fr.  (F. 
Alcan,  édit.),  Jeanne,  par  Marie  Lacroix. 
1  vol.  in-4'',  orné  de  nombreuses  gravures, 
broché,  couverture  en  couleurs,  1  fr.: 
franco,  1  fr.  20  (F.  Paillart,  édit.,  Abbe- 
villc,  et  P.  Lethielleux,  édit.,  Paris). 

Le  droit  et  la  sociologie,  par  Raoul 
Bruyeilles,  1  vol.  in-8°  de  de  la  Biblio- 
thèque de  Philosophie  contemporaine. 
3  fr.  75  (F.  Alcan,  édit.  l'aris). 


BIBLIOTIIKQUE   DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

FONOAlKl  K 

EDMOND    DEMOLINS 


QUESTIONS   DU  JOUR 
^  LA 

DÉPOPULATION  DES  CAMPAGNES 

PAR 

Paul   ROUX 


LA  FLANDRE   FRANÇAISE 
/  LES 

PATRONS  DE  L'INDUSTRIE  TEXTILE 


PAR 


Paul   DESCAMPS 


PARIS 

BUREAUX   DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

56,     RUE    JACOB,     5G 
Février  1910 


SOMMAIRE 


A.  -  QUESTIONS  DU  JOUR.  —  LA  DEPOPULATION  DES  CAMPAGNES, 

par  Paul  Roux.  P.  3. 

B.  -  LA  FLANDRE  FRANÇAISE.  —  LES  PATRONS  DE  L'INDUSTRIE 

TEXTILE,  par  Paul  Descamps. 
Avant-propos.  P.  iS. 

I.  —  Les  patrons  du  type  ancien.  P.  21. 

La  fabrique  collective.  —  La  manufacture.  —  Aperçu  historique. 

II.  —  Les  patrons  du  type  moderne.  P.  39. 

1"  La  conceniraUon  industrielle.  —  La  concentration  du  personnel.  —  La 
concentration  des  capitaux.  —  Les  patrons  de  l'industrie  moderne. 

■l"  Les  auxiliaires  du  patronage.  —  La  direction  du  travail.  —  L'administra- 
tion. —  La  propriété.  —  L'ascension  des  capables. 

o°  Les  patrons  industriels.  ■ —  Les  difficultés  d'établissement.  —  Les  difli- 
cultés  techniques  du  métier.  —  Classement  des  variétés  patronales. 

m.  —  Le  commerce.  P.  5.5. 

I"  Les  différents  types  de  commerce.  —  L'achat  des  matières  brutes.  —  Le 

commerce  des  filés.  —  Le  commerce  des  produits  linis. 
•2"  Répercussions  de  l'industrie  sur  le  commerce.  —  L'émancipation  progres- 
sive des  industries  à  produits  fixes.  —  L'émancipation  partielle  des  indus- 
tries à  produits  variables.  —  La  concentration  régionale.  —  Les  qualités 
de  la  fabrication  française. 

IV.  —  La  famille  patronale.  P.   71. 

Caractères  généraux.  —  Le  type  du  lia.  —  Le  type  de  la  laine.  —  L'inté- 
gration industrielle.  —  Le  système  Motte. 

V.  —  Le  patronage  de  la  classe  patronale.  P.  80. 

I"  Le  patronage  autonome  par  les  syndicats.  —  La  résistance  aux  revendica- 
tions ouvrières.  —  L'assurance  mutuelle  contre  les  mauvais  clients.  —  La 
défense  contre  la  domination  des  grantls  négociants. 

2"  Les  patrons  éminents.  —  Le  progrés  des  méthodes.  —  L'émancipation  do 
l'étranger.  —  Le  patronage  financier. 

3"  Les  formes  de  crédit. 

i"  La  régularisation  des  cours  et  le  inarclié  à  tenue. 

.5"  Le  patronage  des  pouvoirs  publics. 

VI.  —  Conclusions.  P.  103. 


QUESTIONS  DU  JOUR 


LA  DÉPOPILATION  DES  CAMPAGNES 


Il  y  a  déjà  longtemps  qu'on  répète  que  l'agriculture  manque 
de  bras,  sans  se  demander  si  par  hasard  elle  ne  manquerait  pas 
surtout  de  tètes;  mais,  depuis  quelques  années,  la  dépopulation 
des  campagnes  est  devenue  un  sujet  de  préoccupations  plus 
vives,  voire  même  d'angoisse  dans  certains  milieux.  On  a  beau- 
coup écrit  et  beaucoup  parlé  sur  cette  question,  et  ce  serait 
peut-être  faire  preuve  d'esprit  et  de  modestie  que  de  garder  sur 
ce  sujet  un  silence  prudent  si  un  des  effets  les  plus  remar- 
quables de  la  méthode  de  la  Science  sociale  n'était  pas  de 
donner  à  ses  adeptes  toutes  les  audaces  et  toutes  les  confiances. 
Il  nous  semble  d'ailleurs  qu'en  ce  qui  concerne  la  dépopulation 
des  campagnes,  chacun  a  apporté  sa  pierre  ou  son  madrier, 
mais  guère  ne  s'est-on  inquiété  de  trier  ces  matériaux  et  encore 
moins  de  construire  l'édifice.  Nous  n'avons  pas  non  plus  cette 
ambition,  car  un  volume  suffirait  à  peine  à  traiter  le  vaste  sujet 
qui  s'offre  à  notre  étude,  mais  nous  voudrions  du  moins  indi- 
quer un  point  de  vue  d'où  l'on  peut  envisager  la  question  de  la 
dépopulation  rurale  et  entrevoir  une  solution  au  problème 
qui  se  pose  aujourd'hui  en  France. 

Car  il  faut  ici  se  garder  de  généraliser.  L'intensité  des  la- 
mentations qui  frappent  nos  oreilles  pourrait  faire  croire  qu'elles 
s'élèvent  de  tous  les  points  du  globe.  Ce  serait  là  une  erreur 
grossière.  Les  pays  dont  les  campagnes  se  dépeuplent  peuvent 
aisément  se  compter  :  en  France,  la  population  rurale  était,  en 


A  OL'ESTIO-NS    DU    JOUR. 

1846,  de  26.650.000  âmes  représentant  75  pour  100  delà  popu- 
lation totale;  en  1901,  elle  n'était  plus  que  de  18.961.000  âmes, 
soit  59  pour  100  du  total.  Dans  l'empire  d'Allemagne,  les  ru- 
raux étaient  26.209.000  en  1871,  et  seulement  25.734.000  en 
1900,  pendant  que  les  citadins  passaient  de  14  à  30.000.000.  En 
Belgique,  en  Angleterre  surtout,  on  peut  constater  une  situa- 
tion analogue.  Mais,  dans  la  plupart  des  pays,  la  population 
rurale  est  nombreuse,  parfois  surabondante  :  sans  parler  de  la 
Chine,  on  peut  citer  la  Russie,  les  États  Sud-Slaves,  l'Autriche- 
Hongrie,  l'Italie,  la  Hollande.  La  dépopulation  des  campagnes 
est  donc  un  phénomène  localisé  et  qui  se  manifeste  surtout  en 
France  par  suite  de  la  coexistence  de  ses  deux  causes  immé- 
diates :  émigration  urbaine  et  faible  natalité.  En  Allemagne,  la 
dépopulation  est  moins  marquée  parce  qu'une  forte  natalité 
vient  combler  les  vicies  de  l'émigration. 

De  ces  deux  causes,  l'une  parait  plutôt  d'ordre  économique  et 
l'autre  d'ordre  moral,  mais  l'une  et  l'autre  dérivent  du  phéno- 
mène d'urbanisation  qui  caractérise  actuellement  notre  civili- 
sation occidentale.  L'accumulation  urbaine  est  une  conséquence 
de  la  grande  industrie  et  du  grand  commerce  qui,  l'une  et 
l'autre,  n'ont  pu  prendre  au  xix'  siècle  le  développement  que 
l'on  sait  que  grâce  à  la  possibilité  d'établir  des  transports  nom- 
breux, rapides  et  économiques.  Mais,  si  les  transports  nous 
apparaissent  comme  la  cause  déterminante  du  fait  social  d'ur- 
banisation, ils  agissent  aussi  directement  en  faveur  de  raffai- 
blissement  de  la  natalité  et  de  l'émigration  urbaine.  C'est  ce 
que  nous  voudrions  indiquer  et,  pour  ne  pas  rester  sur  une 
constatation  pessimiste  pour  notre  agriculture,  nous  montre- 
rons ensuite  comment  ils  peuvent  aider  à  résoudre  le  problème 
de  main-d'œuvre  que  soulève  la  dépopulation  des  campagnes. 


I.    —   LES  TRANSPORTS   ET  L  IRBAMSATION. 

On  comprend  aisément  comment  les  transports  ont  pu  influer 
sur  la  concentration  industrielle.  Jadis  les  usines  s'élevaient  de 


I.A    nKl'OI'lLATION    DKS    CAMPAUNES.  O 

préférence  à  portée  des  matières  premières  ou  du  combustible, 
objets  lourds,  encombrants  et  de  valeur  faible.  On  avait  avan- 
tage à  transformer  sur  place  les  produits  bruts  de  façon  à  n'a- 
voir à  transporter  que  des  produits  ouvrés  de  grande  valeur 
sous  un  faible  poids.  C'est  pourquoi  les  usines  étaient  nom- 
breuses, disséminées  un  peu  partout  suivant  les  productions  na- 
turelles des  lieux,  peu  importantes  puisqu'elles  ne  pouvaient 
traiter- que  les  matières  premières  locales  ou  consommer  que 
le  combustible  de  la  forêt  voisine  dont  le  rendement  était 
limité  ;  le  personnel  ouvrier  de  chaque  entreprise  était  donc 
restreint,  et  il  était  rare  de  voir  plusieurs  usines  côte  à  côte. 
L'invention  de  la  machine  à  vapeur  et  les  progrès  de  la  méca- 
nique n'auraient  pas  modifié  cette  situation,  s'ils  ne  s'étaient 
d'abord  appliqués  aux  moyens  de  transport.  C'est  la  construc- 
tion des  routes  et  des  chemins  de  fer,  c'est  l'apparition  de  la  na- 
vigation à  vapeur  qui  a  permis  la  concentration  industrielle. 
En  présence  de  tous  les  problèmes  que  soulève  l'accumulation 
des  ouvriers  dans  les  villes  et  de  toutes  les  misères  qu'entraîne 
avec  elle  cette  urbanisation  à  outrance,  on  est  tenté  de  regretter 
l'ancien  ordre  dispersé  de  l'industrie,  et  on  peut  avoir  l'idée 
d'essayer  de  décentraliser  lindustrie  moderne  et  de  renvoyer 
ou  plutôt  de  retenir  l'ouvrier  dans  les  campagnes.  Que  cette 
tentative  soit  possible  pour  certaines  fabrications,  c'est  ce  qu'on 
ne  saurait  nier,  grâce  à  l'utilisation  des  chutes  d'eau  et  de  l'é- 
nergie électrique.  Mais  si  les  patrons  industriels  d'autrefois  ont 
abandonné  la  petite  usine  rurale  pour  adopter  le  grand  atelier 
urbain,  c'est  pour  proliter  des  avantages  économiques  que  leur 
offrait  la  nouvelle  organisation  des  transports;  c'est  aussi,  dans 
certains  cas,  pour  se  rapprocher  d'industries  connexes  qui  leur 
fournissaient  des  produits  ou  consommaient  les  leurs  ;  c'est  enfin 
pour  se  trouver  sur  le  marché  de  la  main-d'oeuvre  dont  la  de- 
mande croissait  par  suite  de  l'extension  des  entreprises  et  dont 
l'offre  était  forcément  restreinte  dans  les  régions  rurales  où 
n'existait  qu'une  seule  petite  usine,  précisément  parce  que  les 
chances  d'embauchages  n'y  étaient  pas  suffisantes  pour  attirer 
de  no  nbreux  ouvriers.  Chacun  sait  que,  pour  les  vendeurs,  les 


6  QUESTIONS   DU    JOUR. 

meilleures  foires  sont  celles  où  il  vient  beaucoup  d'animaux,  car 
il  y  vient  alors  aussi  beaucoup  d'acheteurs.  En  augmentant  le 
rayon  d'approvisionnement  de  l'industrie  et  le  champ  de  ses 
débouchés,  les  transports  ont  rendu  la  fabrication  presque  abso- 
lument indépendante  des  conditions  du  lieu;  plus  exactement, 
le  facteur  naturel  dominant  est  devenu  la  facilité  d'établisse- 
ment des  voies  de  communication.  C'est  pourquoi  on  a  vu  l'acti- 
vité économique  descendre  de  la  montag'ne  dans  la  vallée,  se 
concentrer  à  certains  carrefours  de  voies  ferrées  ou  navigables, 
et  les  ports  de  commerce  bien  placés  s'entourer  d'une  banlieue 
d'usines. 

Les  centres  d'attraction  de  main-d'œuvre  sont  donc  bien 
moins  nombreux  qu'autrefois,  mais  ils  sont  infiniment  plus  jouis- 
sants. Les  occasions  de  travail  s'y  offrent  nombreuses  et  variées. 
Il  n'est  donc  pas  étonnant  que  les  ouvriers  y  affluent  et  d'autant 
plus  nombreux  que  l'activité  y  est  plus  intense.  De  là,  la  pro- 
gression ininterrompue  de  l'émigration  urbaine  au  cours  du 
xix''  siècle  et  à  notre  époque. 

Cet  exode  rural  est  favorisé  très  directement  par  le  développe- 
ment et  le  perfectionnement  des  transports.  Pour  deux  sous 
une  lettre  va  d'un  bout  de  la  France  à  l'autre  et  jusque  dans  les 
hameaux  les  plus  reculés  apporter  des  nouvelles  des  émigrants, 
plutôt  des  émigrés,  et  dire  à  ceux  qui  sont  restés  que  le  travail 
abonde  dans  les  usines  ou  sur  les  chantiers  et  que  les  salaires 
sont  élevés.  Grâce  à  la  poste,  le  paysan  entrevoit  la  possibilité  de 
quitter  son  village;  grâce  au  chemin  de  fer,  il  réalise  facile- 
ment et  à  bon  compte  cette  possibilité.  En  une  nuit  et  pour  20 
ou  30  francs  il  franchit  une  distance  que  son  grand-père 
eût  mis  un  mois  à  parcourir  à  pied  en  dépensant  davantage.  Il 
part  d'autant  plus  volontiers  que  le  voyage  est  facile,  qu'il  se 
dit  qu'il  reviendra  quand  il  voudra,  s'il  n'est  pas  satisfait  de  son 
sort  ou  si  quelque  événement  le  rappelle  au  pays.  L'émigration 
apparaît  très  atténuée  du  fait  de  la  commodité  des  voyages  ;  les 
relations  s'entretiennent  plus  aisément  avec  la  famille  dont  la 
poste  apporte  les  lettres,  chez  laquelle  on  envoie  les  enfants 
pendant  les  vacances,  qui  vient  même  parfois  vous  visiter  dans 


LA    IIKI'OI'UI.ATION    DES    CAMI'ACNKS.  7 

la  grande  ville.  Ces  faits  peuvent  être  constatés  par  le  premier 
Parisien  venu  qui  ira  se  promener  dans  une  grande  gare  à 
l'heure  du  départ  ou  de  l'arrivée  des  express  de  la  province. 
Du  fait  des  transports  la  séparation  est  moins  pénible  qu'autre- 
fois, elle  est  aussi  moins  complète;  il  s'ensuit  que  l'émigration 
est  facilitée  et  que  l'abandon  des  campagnes  s'accentue  car, 
malgré  les  liens  qui  subsistent  entre  l'émigrant  et  son  pays, 
neuf  fois  sur  dix,  le  départ  est  définitif,  et,  à  cause  de  ces  liens 
mêmes,  chaque  émigrant  attire  à  lui  des  parents  ou  des  amis. 
Le  développement  des  transports  est  non  seulement  un  facteur 
matériel  de  l'exode  rural,  mais  il  en  est  aussi  un  facteur  moral. 
Le  goût  et  l'habitude  des  villégiatures  ont  pris  à  notre  époque 
une  extension  extraordinaire.  Ils  se  sont  répandus  dans  toutes  les 
classes  et,  vers  le  mois  de  juillet,  la  province  voit  arriver  une 
nuée  de  «  Parisiens  » .  Ce  ne  sont  pas  seulement  les  oisifs  qui 
envahissent  les  villes  d'eaux,  les  touristes  qui  apparaissent  dans 
nos  montagnes,  les  fonctionnaires  qui  viennent  passer  leurs 
vacances  dans  leur  famille,  mais  il  y  a  aussi  des  ouvriers,  des 
commis,  des  boutiquiers  qui  reviennent  respirer  l'air  de  leur 
pays  natal  pendant  quelques  semaines  ou  quelques  jours.  Si  le 
mari  ne  peut  pas  abandonner  son  atelier  ou  son  magasin,  il 
envoie  du  moins  sa  femme  ou  ses  enfants.  Combien  de  grand'- 
mères  hébergent  aujourd'hui  leurs  «  petits  Parisiens  »  pendant 
plusieurs  mois  d'été.  La  grande  ville  déborde  donc  sur  la  cam- 
pagne régulièrement  chaque  année,  et  elle  déborde  fort  loin 
grâce  au  bon  marché  et  à  la  bonne  organisation  des  transports  : 
on  peut  dire  que  la  France  entière  est  aujourd'hui  recouverte 
périodiquement  par  la  marée  urbaine.  Or,  que  laisse  ce  Ilot  en 
se  retirant?  Un  peu  d'argent  dans  la  poche  des  voituriers  et  dans 
la  caisse  des  aubergistes,  le  goût  de  la  toilette  dans  la  tête  des 
jeunes  filles,  et,  partout,  des  influences  destructives  de  la  vie 
rurale.  Je  ne  prétends  pas  par  là  que  les  urbains  soient  de  vilaiues 
gens,  dont  le  moral  et  la  moralité  soient  inférieurs  à  ceux  de  nos 
paysans.  Non,  mais  à  leur  vue  et  à  leur  contact  beaucoup  de 
ruraux  aspirent  à  aller  en  ville.  Tout  d'abord  il  y  a  les  bourgeois 
qui  remontent  leur  maison  avec  les  jeunes  filles  ou  les  jeunes 


8  QUESTIONS    DU    JOUR. 

gens  du  pays  où  ils  viennent  de  villégiaturer;  ces  domestiques 
sont  perdus  pour  l'agriculture.  Ensuite  il  y  a  tous  les  autres  qui. 
venus  à  la  campagne  pour  s'y  reposer,  passent  naturellement 
leurs  journées  à  la  pêche  ou  à  la  promenade,  sans  faire  œuvre  de 
leurs  dix  doigts.  Ils  ont  tout  à  fait  raison  de  faire  ce  qu'ils  font 
puisqu'ils  sont  là  pour  cela,  mais,  malgré  tout,  c'est  un  exemple 
déplorable  ([u'ils  donnent  à  leurs  parents  et  à  leurs  amis.  Ceux-ci 
ne  voient  pas  leur  vie  de  labeur  dans  la  grande  ville;  ils  les 
voient  bien  vêtus  et  munis  de  quelque  argent  «  se  passer  du  bon 
temps  »  ;  et  quand  cela?  Au  moment  où  le  paysan  donne  son 
effort  le  plus  long  et  le  plus  pénible,  lorsque,  de  l'aube  au  cré- 
puscule, penché  sur  la  glèbe,  il  lève  sa  moisson  ou  sarcle  ses 
champs.  Ces  urbains  lui  apparaissent  alors,  par  contraste,  comme 
des  fainéants  qui  ont  la  vie  facile;  il  ne  rélléchit  pas  qu'en 
hiver,  lorsque  la  neige  recouvre  la  terre,  souvent  pendant 
de  longues  semaines,  les  citadins  de  râtelier,  du  comptoir  et 
du  bureau  pourraient  à  leur  tour  le  taxer  de  fainéantise  et  ad- 
mirer la  douceur  avec  laquelle  il  se  laisse  vivre.  J'ignore  si 
on  étudie  les  fables  de  La  Fontaine  à  l'école  primaire,  mais  nos 
jeunes  paysans  n'ont  certainement  ni  médité  ni  compris  le  Rat  de 
ville  et  le  Rat  des  champs^  non  plus  que  le  Loup  et  le  Chien.  Il 
convient  d'ailleurs  de  remarquer  qu'à  une  époque  où  1  activité 
économique  s'est  concentrée  dans  les  villes,  il  est  assez  naturel 
que  les  ruraux,  désireux  d'améliorer  leur  situation,  de  «  faire 
fortune  »,  y  dirigent  leurs  pas,  comme  jadis  les  jeunes  gentils- 
hommes allaient  à  la  cour  pour  s'y  pousser  dans  la  voie  des 
honneurs  et  des  bénéfices. 

Toujours  est-il  que  le  paysan  voit  de  la  vie  urbaine  surtout  le 
côté  agréable,  facile  et  attrayant,  soit  qu'il  connaisse  des  citadins 
en  villégiature,  soit  que  lui-même,  pour  ses  affaires,  son  plaisir 
ou  son  service  militaire,  ait  fait  quelque  séjour  à  la  ville.  C'est 
aussi  par  ses  avantages  que  la  ville  se  manifeste  à  lui  dans  les 
conversations  des  émigrants.  Ceux-ci  ont  du  «  bagout  »,  ils 
parlent  bien,  ce  qui  en  impose  toujours  un  peu  au  paysan  et 
d'autant  plus  qu'il  est  incapable  de  contrôler  leurs  dires;  ils  ont 
de  l'amour-propre  et  veulent  montrer  qu'ils  ont  réussi,  aussi 


LA    DEPOPULATION    DES    CA.MPAii.NKS.  '.^ 

étalent-ils  plus  volontiers  leurs  succès  <{ue  leurs  écliecs,  leurs 
plaisirs  que  leurs  peines.  A  travers  leurs  paroles  la  vie  urbaine 
apparaît  en  rose.  C'est  en  ])eau  également  qu'elle  apparaît  au 
villageois  dans  les  colonnes  du  journal  qui  lui  parle  des  fêtes  et 
des  divertissements  de  la  cité  voisine  ou  des  splendeurs  de  la 
grande  ville.  Traitent-ils  d'ailleurs  de  questions  sérieuses,  nos 
journaux  ne  song-ent  qu'à  leurs  lecteurs  urbains.  Tout  compte 
fait,  si  le  chemin  de  fer  vide  la  campagne  au  profit  de  la  ville, 
c'est  encore  le  facteur  rural  qui  va  de  porte  en  porte  déposer 
lettres  et  journaux,  qui  est  l'agent  le  plus  actif  de  la  dépopulation 
des  campagnes. 

Car  si  l'urbanisation  agit  économiquement,  par  les  transfor- 
mations du  travail  et  le  développement  de  l'industrie,  pour 
attirer  dans  les  grands  centres  une  nombreuse  population  ou- 
vrière, elle  agit  surtout  moralement  par  ses  influences  multiples 
et  dissimulées  pour  détourner  le  paysan  du  rude  labeur  des 
champs  et  l' hypnotiser  par  les  apparences  de  vie  facile  et  agréable 
dans  les  villes. 

La  constance  du  phénomène  de  l'émigration  urbaine  prouve 
bien  que  le  courant  migratoire  des  campagnes  vers  les  villes  est 
conforme  aux  lois  sociales.  Les  grandes  cités  industrielles  sont, 
en  effet,  de  grandes  dévoreuses  d'hommes.  Les  maladies,  les 
épidémies  surtout,  y  font  de  grands  ravages  ;  la  vie  sédentaire 
de  l'atelier  ou  du  bureau  affaiblit  le  tempérament  et  amène 
au  bout  de  quelques  générations  une  dégénérescence  marquée  : 
les  accidents  y  sont  nombreux,  l'alcoolisme  y  sévit  normalement. 
Tout  concourt  à  y  amoindrir  l'espèce  humaine  et  à  amener  son 
extinction.  La  vie  des  champs  au  contraire,  plus  saine  et  plus 
rude,  donne  des  constitutions  plus  robustes;  l'absence  desoins 
donnés  aux  tout  jeunes  enfants  permet  aussi  à  la  sélection  natu- 
relle de  s'exercer  impitoyablement.  Les  campagnes  sont  le 
réservoir  naturel  de  la  population  d'un  pays;  son  mode  d'exis- 
tence tend  à  faire  du  paysan  un  bon  animal  capable  de  perpétuer 
la  race  si  les  influences  du  dehors  ne  viennent  se  mettre  à  la 
traverse. 

C'est  malheureusement  ce  qui  se  produit  trop  souvent   :  la 


10  QUESTIONS   DU    JOUR. 

facilité  des  communications  permet  aujourd'hui  aux  maladies  et 
aux  tares  urbaines  de  se  propager  dans  les  campagnes.  On  a  vu 
certain  canton  peuplé  de  tuberculeux  que  l'Assistance  publique 
avait  placés  en  convalescence  dans  des  familles  de  paysans  au 
risque  de  contaminer  toute  la  population  :  du  temps  des  dili- 
gences, cela  ne  se  serait  probablement  pas  produit. 

Les  causes  physiologiques  sont,  dans  l'ensemble,  tout  à  fait 
négligeables  en  ce  qui  concerne  la  natalité;  il  en  est  de  même 
des  facteurs  économiques.  L'abondance  des  moyens  d'existence 
peut  bien  favoriser  la  nuptialité  et  la  fondation  de  nouveaux 
foyers  —  nous  avons  vérifié  le  fait  en  Lunebourg  —  mais  elle 
est  sans  influence  sur  la  natalité.  Les  statistiques  sont  unanimes  à 
constater  que  les  familles  les  plus  pauvres,  souvent  les  plus  misé- 
rables, sont  celles  qui  ont  le  plus  d'enfants.  Ne  possédant  rien, 
elles  n'ont  pas  cette  égoïste  prévoyance  qui  se  développe  avec 
Taisance.  Tout  le  monde  admet  aujourd'hui  que  la  diminution 
de  la  natalité  en  France  relève  surtout  de  causes  morales.  Or,  ces 
intluences  morales  n'étendent  leur  empire  que  grâce  à  la  bonne 
organisation  des  transports  qui  propagent  facilement  dans  les 
campagnes  les  idées  destructives  du  sentiment  religieux  et  des 
bonnes  mœurs,  et  qui  amènent  la  désorganisation  de  la  famille. 

Si  nous  passons  en  revue  les  peuples  à  forte  natalité,  nous 
pouvons  les  ranger  en  deux  groupes.  Des  nations  communau- 
taires comme  la  Russie,  la  Serbie,  la  Bulgarie,  l'Italie,  l'Autriche  ; 
des  nations  particularistes  à  des  degrés  divers  comme  la  Scan- 
dinavie, l'Angleterre,  l'Allemagne,  la  Hollande.  En  France  même, 
les  régions  où  la  natalité  se  maintient  à  un  niveau  convenable 
sont  habitées  par  des  quasi-patriarcaux  (montagnes  du  m?issif 
Central,  des  Alpes  et  des  Pyrénées)  et  par  des  particularistes 
(Flandre).  La  formation  sociale  n'exerce  donc  pas  d'influence  di- 
recte sur  la  natalité  ;  mais  il  n'en  est  pas  de  même  des  transports. 
Remarquons  que  les  pays  communautaires  où  la  natalité  reste 
élevée  sont  peu  industriels,  presque  exclusivement  agricoles, 
que  les  voies  de  communication  y  sont  rares  et  incommodes,  de 
sorte  que  les  communautés  rurales  vivent  dans  l'isolement.  Les 
individus  sont  ordinairement  illettrés,  ce  qui  les  soustrait  à  l'in- 


LA    I>É1'0I>ULATI0N    DES    (^AMl'AGNKS.  Il 

flucnco  du  journal.  Dans  ces  pays-là,  les  conditions  de  vie  sont 
telles  (pic  les  paysans  se  trouvent  à  l'abri  des  influences  de 
r urbanisation,  laquelle  est  d'ailleurs  faiblement  développée.  On 
peut  observer,  en  Italie  notamment,  que  la  facilité  des  transports 
amène  souvent  la  dissolution  des  ccuiimunautés  et  un  alïaiblisse- 
ment  relatif  de  la  natalité,  compensée  par  une  augmentation  de 
la  nuptialité.  En  France,  c'est  aussi  dans  les  régions  les  plus 
reculées  que  les  vieilles  nneurs  se  sont  le  mieux  conservées  et  que 
se  rencontrent  encore  quelques  familles  nombreuses. 

Presque  partout  la  civilisation  urbaine  a  envabi  la  campagne 
grâce  à  la  poste  et  au  chemin  de  fer.  Le  contact  de  citadins 
«  esprits  forts  »  a  fait  croire  au  paysan  qu'il  était  plus  distingué 
d'abandonner  les  habitudes  et  les  pratiques  religieuses;  les 
fréquents  voyages  à  la  ville  et  la  lecture  des  journaux  contribuent 
aussi  à  faire  baisser  la  moralité.  Les  instincts  matérialistes  qui 
semblent  avoir  conquis  toute  notre  société  se  sont  diffusés  dans 
les  campagnes  par  le  jeu  de  tous  les  ressorts  qui  mettent  le  rural 
en  relation  avec  l'urbain.  Il  n'est  pas  jusqu'aux  prospectus  mal- 
thusiens qui  ne  prennent  aujourd'hui  le  chemin  des  champs. 

Il  faut  bien  reconnaître  que  si  le  paysan  français  subit  si  faci- 
lement l'influence  urbaine,  s'il  est  disposé  à  priori  à  admirer 
tout  ce  qui  vient  de  la  ville,  la  faute  en  est  à  sa  formation  sociale 
qui,  l'ayant  privé  des  appuis  de  la  communauté,  ne  lui  a  pas 
donné  les  énergies  particularistes.  Celles-ci  pourraient  le  défendre 
de  la  contagion  immorale  des  villes  à  l'instar  des  peuples  du 
nord  qui,  bien  que  soumis  à  l'influence  persistante  des  transports, 
résistent  jusqu'ici  au  virus  urbain. 


H.    LES    TRANSPORTS     ET    LE    TRAVAIL    AdRICOLE. 

Si  la  baisse  continue  de  la  natalité  est  pour  la  France  un  péril 
national,  la  dépopulation  des  campagnes  est  un  danger  écono- 
mique, car,  faute  de  bras,  la  terre;  peut  rester  en  friche,  la  pro- 
duction ag"ricole  diminuer  et  le  pays  se  ruiner.  Nous  n'en  sommes 
pas  encore  là,  tout  au  contraire,  car,  depuis  cinquante  ans,  la  sur- 


12  OUESTIONS    DU   JOUH. 

face  emblavée  chaque  année  a  certainement  augmenté  par  suite 
des  défrichements  et  de  la  suppression  partielle  de  la  jachère. 
Tous  les  jours  ne  voit-on  pas  d'ailleurs,  dans  certaines  provinces, 
de  mauvais  bois  transformés  en  champs,  et  des  landes  impro- 
ductives soumises  à  la  charrue.  Malgré  les  lamentations  habi- 
tuelles, le  manque  de  bras  n'est  donc  pas  aussi  certain  qu'on 
pourrait  le  croire.  11  faut  remarquer  que  le  nombre  des  petits 
propriétaires  esttrès  considérable  et,  en  général,  le  bien  du  pay- 
san ne  dépasse  guère  la  possibilité  de  travail  d'une  famille.  Les 
domaines  soumis  au  fermage  ou  au  métayage  sont  dans  une  si- 
tuation différente,  car,  les  enfants  étant  moins  nombreux  qu'au- 
trefois et  aussi  moins  stables  au  foyer  paternel,  le  fermier  ou  le 
métayer  doit  recourir  à  la  main-d'œuvre  salariée  :  or,  il  est  in- 
déniable que  valets  de  ferme  et  journaliers  sont  rares  et  chers. 
La  question  de  la  dépopulation  des  campagnes  se  résume  en 
définitive  dans  la  crise  de  la  main-d'œuvre  agricole.  Comment 
y  remédier?  Parles  mêmes  procédés  que  l'industrie,  c'est-à-dire 
par  le  progrès  des  méthodes  et  par  le  recours  à  la  main-d'œu- 
vre extérieure.  Le  perfectionnement  des  procédés  techniques 
permet  d'obtenir  la  même  production  avec  un  moindre  emploi 
de  la  main-d'œuvre.  Nous  avons  d'abord  des  machines  comme 
les  faucheuses,  moissonneuses,  batteuses  qui  font  le  travail  de 
plusieurs  ouvriers.  Or,  les  transports  nous  permettent  aujour- 
d'hui de  nous  procurer  ces  machines  facilement  et  à  bon  compte, 
vinssent-elles  même  d'Amérique.  Le  chemin  de  fer  qui  emmène 
un  ouvrier  vers  la  ville  en  ramène  dix  machines.  Il  y  a  d'au- 
tres instruments  comme  le  semoir,  le  trieur,  etc..  qui,  sans 
la  main-d'œuvre,  permettent,  ce  qui  revient  pratiquement 
au  même,  d'augmenter  le  rendement  par  une  plus  grande 
perfection  du  travail.  Les  engrais  que  les  cargo-boats  nous 
apportent  du  Chili  ou  de  Tunisie,  contribuent  au  même  résul- 
tat. La  science  agricole,  grâce  à  une  utihsation  plus  ration- 
nelle du  sol,  arrive  presque  partout  à  augmenter  la  produc- 
tion brute  et  le  profit  net  de  l'agriculture.  Or,  l'enseignement 
agricole  serait  certainement  moins  répandu  si  la  facilité  des 
communications  ne  permettait   pas  la  fréquentation  des  écoles 


T.A    m'iPOPULATION    DES    CAMPACNKS.  l.'î 

et  les  tournées  des  professeurs  d'agriculture.  Est-il  l)esoin  de 
rappeler  (jue  la  spécialisation  agricole  qui  aboutit  à  des  résultats 
linanciers  très  supérieurs  à  ceux  de  la  culture  intégrale,  repose 
sur  des  bases  commerciales  et  n'est  possible  que  grâce  à  la  bonne 
organisation  des  transports.  C'est  bien  un  signe  du  temps  que  la 
Société  des  agriculteurs  de  France  compte  une  section  des  trans- 
ports qui  n'est  pas  la  moins  utile  ni  la  moins  active.  Bref,  dans 
l'agriculture  moderne  comme  dans  l'industrie,  le  progrès  des 
méthodes  et  le  perfectionnement  de  l'outillage  tendent  à  dimi- 
nuer l'importance  relative  du  facteur  main-d'aiuvre  pour  aug- 
menter celle  du  capital  et  de  l'intelligence.  J'ajouterai  que  le 
rôle  de  direction,  qui  incombe  à  cette  dernière  est  prépondé- 
rant, car,  à  mesure  que  le  capital  d'exploitation  et  le  montant 
des  salaires  croissent,  cest-à-dire  à  mesure  que  les  frais  géné- 
raux bruts  augmentent,  la  moindre  erreur  peut  mettre  l'exploi- 
tation en  déficit  et  compromettre  non  seulement  le  bien-être 
du  cultivateur,  mais  les  moyens  d'existence  mêmes  des  ouvriers 
([u'il  emploie.  Seuls  d'ailleurs  des  patrons  vraiment  capables,  en 
donnant  à  ce  mot  sa  pleine  signitication  sociale,  pourront  payer 
des  salaires  suffisants  pour  lutter  contre  les  salaires  urbains  et 
les  attractions  variées  de  la  ville.  C'est  une  illusion  de  vouloir 
enrayer  l'exode  rural  par  le  retour  à  fancien  mode  d'existence 
du  paysan  français;  le  sifflet  de  la  locomotive  doit  nous  avertir 
de  renoncer  à  cette  chimère.  L'homme  aspire  naturellement 
au  mieux  matériel,  quoiqu'il  se  trompe  quelquefois  sur  la  voie 
à  suivre  pour  y  atteindre  ;  si  donc  on  veut  retenir  aux  champs 
des  hommes  qui  ont  tant  de  propension  à  les  abandonner  et  de 
si  grandes  facilités  pour  le  faire,  il  faut  pouvoir  leur  ollrir  à  la 
campagne,  sinon  les  mêmes  avantages,  du  moins  des  avantages 
équivalents  à  ceux  qu'ils  espèrent  trouver  en  ville.  H  est  tels 
de  ces  avantages,  de  ces  agréments  qu'il  faudra  peut-être 
compenser  par  un  supplément  de  salaire.  Le  jour  où  il  sera 
plus  facile  à  l'ouvrier  agricole  qu'à  l'ouvrier  urbain  de  vivre 
bien  tout  en  réalisant  quelques  économies,  il  est  à  croire  que 
les  meilleurs  ruraux,  les  plus  intelligents,  les  plus  énergiques, 
les  plus  sensés  resteront  fidèles  à  la  charrue.  Une  agriculture 


14  »  QUESTIONS   DU   JOUI!. 

vraiment  prospère  ne  manquera  pas  de  bras,  mais,  pour  qu'elle 
devienne  prospère,  il  faut  qu'elle  soit  menée  par  des  têtes  ca- 
pables. 

Ces  tètes  ont  d'ailleurs  aujourd'hui  largement  l'occasion 
d'exercer  leur  capacité  et  leur  initiative  pour  résoudre  la 
question  de  la  main-d'œuvre.  Le  progrès  des  méthodes  a  bien 
pu  augmenter  notablement  la  production,  mais  il  n'a  pas,  en 
fait  et  absolument,  diminué  le  besoin  de  main-d'œuvre,  tout  au 
contraire.  Un  ouvrier  travaille  aujourd'hui  une  moindre  étendue 
de  terres  qu'autrefois,  mais  il  la  travaille  mieux  et  plus  sou- 
vent. Je  crois  que  le  même  domaine  absorbe  actuellement  plus 
de  journées  de  travail  que  jadis  et  cela  malgré  les  machines; 
mais  ce  qui  a  changé,  c'est  la  répartition  de  ces  journées  de 
travail,  précisément  à  cause  des  machines  et  des  progrès  tech- 
niques. La  batteuse  a  supprimé  le  travail  d'hiver  dans  les 
granges;  la  culture  rationnelle  intensive,  à  grandes  dépenses 
d'engrais  et  de  façons,  exige  que  ces  façons  soient  données  en 
temps  opportun,  et  non  plus  en  temps  disponible.  La  récolte 
doit  se  faire  rapidement  pour  que  les  produits  aient  le  maxi- 
mum de  valeur.  Il  s'ensuit  que,  sur  une  ferme  moderne,  entre 
des  périodes  de  travail  forcé,  il  y  a  des  périodes  de  chô- 
mage. Le  cultivateur  ne  peut  pas  entretenir  toute  l'année  tout 
le  personnel  qui  lui  est  nécessaire  à  certains  moments  et 
comme  la  population  rurale  diminue,  il  ne  trouve  plus  de  jour- 
naliers dans  son  voisinage.  C'est  d'ailleurs  parce  que  ceux-ci 
redoutent  le  chômage  qui  arrive  précisément  en  hiver,  alors 
que  les  besoins  augmentent,  qu'ils  sont  séduits  par  la  fixité  des 
salaires  d'industrie  et  qu'ils  émigrent  en  ville. 

C'est  alors  que  les  transports  peuvent  apporter  —  et  appor- 
tent en  fait  —  une  solution.  Le  cultivateur  qui  ne  trouve  pas 
sur  place  les  ouvriers  temporaires  dont  il  a  besoin  les  fait  venir 
d'ailleurs,  des  régions  où.  la  population  est  surabondante.  Jadis, 
en  France,  la  montagne  fournissait  la  plaine  de  moissonneurs 
et  de  faucheurs.  Aujourd'hui,  nous  devons  nous  adresser  à  l'é- 
tranger :  des  Espagnols  viennent  dans  le  Languedoc,  des  Ita- 
liens dans  la  vallée  du  Rhône,  les  Flamands  peuplent  pendant 


LA    l»l';POl'l  LATION    DIIS    CAMPAGNES.  15 

l'été  les  Termes  du  Nord  et  poussent  leurs  éclaircurs  jusqu'en 
Auvergne,  et  depuis  deux  ou  trois  ans,  les  fermiers  de  l'Est 
font  venir  des  trains  entiers  de  Polonais.  Je  ne  parle  pas  de 
l'Argentine  où  la  moisson  est  faite  par  des  Napolitains,  parce  que 
c'est  un  pays  neuf  où  les  campagnes  en  sont  encore  à  la  pé- 
riode de  peuplement;  mais  l'Allemagne  connaît  les  Hollandais 
et  les  sachsengiinger  qui  viennent  de  Silésie,  de  Podolie  et  de 
Galicie.  En  Italie,  il  se  produit  des  courants  très  nombreux  et 
très  mobiles  de  migrations  internes  entre  les  régions  surpeuplées 
et  les  pays  déserts  où  régnent  la  malaria  et  le  latifundium. 

On  voit  que  si  les  transports  facilitent  l'émigration  urbaine 
et  la  dépopulation  des  campagnes,  ils  permettent  aussi  aux  agri- 
culteurs de  combler  les  vides  laissés  par  les  émigrés.  Cependant 
cela  ne  va  pas  sans  quelques  difficultés  surtout  pour  nous,  Fran- 
çais, qui  devons  recourir  à  des  étrangers  ignorants  de  nos 
mœurs  et  de  notre  langue.  Cela  exige  de  la  part  du  cultivateur 
une  certaine  capacité,  parfois  même  une  g-rande  capacité  :  les 
fermiers  lorrains  qui,  les  premiers,  ont  eu  recours  aux  Polonais, 
ont  dû  s'adresser  à  des  sociétés  de  Varsovie,  conclure  avec 
elles  des  traités  très  minutieux,  se  charger  du  transport  des 
ouvriers  et  se  plier  dans  une  certaine  mesure  aux  habitudes 
de  ces  derniers,  au  risque  de  désorganiser  leur  atelier.  Ils  ont 
donc  fait  preuve  d'initiative,  d'esprit  d'entente  et  d'association, 
car  un  seul  cultivateur  ne  pourrait  assumer  cette  entreprise.  Ils 
doivent  aussi  s'ingénier  à  occuper  ces  émigrants  à  peu  près 
constamment  pendant  leur  séjour  et  à  des  travaux  qui  paient. 
On  estimera  sans  doute  que  les  capacités  requises  aujourd'hui 
d'un  fermier  ne  sont  pas  inférieures,  en  dépit  des  préjugés,  à 
celles  qui  sont  nécessaires  à  un  préfet  ou  à  un  colonel  :  les  con- 
naissances et  les  aptitudes  sont  autres,  tout  simplement. 

Si  les  grands  fermiers  du  Nord  et  de  l'Est  résolvent  de  façon 
à  peu  près  satisfaisante  par  l'émigration  temporaire  la  question 
de  la  main-d'œuvre,  il  n'en  va  plus  de  même  pour  le  petit 
cultivateur,  le  métayer  et  le  fermier-paysan.  Celui-ci,  livré  à 
ses  propres  forces,  court  risque  d'être  écrasé  :  s'il  a  la  routine  et 
l'expérience  du  métier,  il  n'a  pas  la  science  et  les  capitaux  né- 


IG  UIESTIONS    DU    JOUR. 

cessaires  pour  faire  subir  à  la  culture  révolution  industrielle 
qu'imposent  les  conditions  économiques  présentes  :  isolé,  il  ne 
peut  pas  non  plus  faire  appel  à  la  main-d'œuvre  étrangère  à 
cause  du  personnel  restreint  dont  il  a  besoin.  Pour  l'observateur 
superficiel,  la  petite  culture  qui  doit  recourir  à  des  salariés 
étrangers  à  la  famille,  semble  condamnée  à  disparaître,  prise 
entre  l'exploitation  paysanne  et  la  grande  exploitation  capita- 
liste. En  réalité  ;  elle  peut  se  sauver,  et  il  est  bon  qu'elle  se 
sauve  et  qu'elle  se  conserve  pour  servir  de  marchepied  aux 
élites  qui  montent.  Elle  peut  trouver  son  salut  dans  l'association, 
dans  le  syndicat  :  plus  encore  que  le  paysan,  le  métayer,  le 
moyen  fermier  a  besoin  de  son  voisin,  c'est  un  fait  d'expérience. 
Il  a  des  charges  de  salaires  que  n'a  pas  le  paysan,  et  il  ne 
dispose  pas  des  ressources  financières  du  grand  fermier  ;  il 
doit  donc  trouver  en  dehors  de  lui,  dans  son  propriétaire  ou 
dans  son  syndicat,  l'appui  dont  il  a  besoin  pour  intensifier  sa 
culture  et  la  rendre  rémunératrice.  Il  n'y  a  pas  lieu  d'insister 
ici  une  fois  de  plus  sur  l'importance  et  la  nécessité  du  patronage 
rural;  mais  il  faut  remarquer  qu'en  dépit  même  de  ce  patronage 
et  sauf  le  cas  de  très  grandes  propriétés,  le  syndicat  reste  l'a- 
gent nécessaire  de  l'importation  de  la  main-d'œuvre  extérieure. 
Un  syndicat  régional  présente  môme  cet  avantage  de  pouvoir 
répartir  cette  main-d'œuvre  temporaire  entre  les  dillérentes 
régions,  suivant  la  succession  des  travaux  qui,  dépendant  des 
conditions  climatériques,  ne  s'exécutent  pas  pourtant  en  même 
temps;  ce  système  supprime  l'inconvénient  des  chômages  inter- 
médiaires. Il  faut  donc  s'attendre  à  voir  les  syndicats  agricoles 
utiliser  les  transports  non  seulement  pour  procurer  à  leurs  adhé- 
rents des  machines,  des  tourteaux  et  des  engrais,  mais  aussi 
pour  amener  sur  le  marché  local  ou  régional  de  la  main-d'œu- 
vre recrutée  peut-être  à  l'autre  bout  de  l'Europe. 

A  notre  époque,  il  ne  faut  plus  s'étonner  de  rien.  Il  est  peut- 
être  superflu  de  gémir  sur  les  événements  ;  à  coup  sûr,  il  vaut 
mieux  s'y  adapter  rapidement  pour  les  dominer  et  les  faire  tour- 
ner à  notre  profit.  Les  agriculteurs  en  font  aujourd'hui  l'expé- 
rience et  il  est  agréable  de  constater  que,  pendant  que  les  prc- 


l.A    DKl'OIMLATION    DES    CAMI'AG.NKS.  J7 

fessionnels  clos  questions  sociales  parlent,  écrivent  et  se  lamen- 
tent, les  cultivateurs,  moins  bruyants  mais  plus  avisés,  ont  déjà 
trouvé  la  solution  du  problème  et  travaillent  à  la  généraliser. 
Pour  finir  par  une  moralité,  nous  ferons  observer  que  le  mal 
est  souvent  une  source  de  bien  :  la  dépopulation  des  campagnes 
et  la  raréfaction  de  la  main-d'œuvre  sont  certainement  pour 
notre  agriculture  une  cause  de  progrès  techniques,  économiques 
et  sociaux,  en  ce  sens  que  les  capacités  des  patrons  ruraux  s'en 
trouvent  augmentées.  Enfin,  de  ce  qu'on  aperçoit  les  inconvé- 
nients d'une  chose,  il  faut  se  garder  de  la  maudire,  car  elle 
nous  l'éserve  souvent  des  avantages  que  nous  n'avions  pas  tout 
d'abord  soupçonnés,  témoin  les  transports,  source  du  mal, 
puis  source  du  bien. 

Paul  Pioux. 


LA  FLANDRE  FRANÇAISE 


/  LES 

PATRONS  DE  LINDIISTRIE  TEXTILE 


AVANT-PROPOS 

Dans  une  première  étude,  nous  avons  analysé  le  type  social 
de  l'ouvrier  de  l'industrie  textile  dans  la  Flandre  française.  Pour 
faire  cette  analyse,  nous  av(»DS  opéré  sur  des  faits  recueillis 
par  des  observations  personnelles  dans  les  usines,  dans  les  ha- 
bitations, dans  les  syndicats  et  dans  les  coopératives. 

Si  notre  méthode  d'étude  n'avait  pas  progressé  depuis  Le  Play, 
la  tâche  serait  terminée.  Pourtant  que  de  choses  encore  à  élu- 
cider, que  de  questions  non  résolues!  Nous  n'avons  que  des 
données  insuffisantes  sur  les  patrons  ainsi  que  sur  leurs  auxi- 
liaires. Nous  ne  savons  rien  de  la  question,  d'importance  vitale 
cependant,  de  la  lutte  commerciale  contre  les  concurrents  de 
l'étranger  ou  de  l'intérieur. 

Kien  qu'en  parcourant  rapidement  la  Nomenclature,  nous  nous 
rendons  compte  immédiatement  des  vides  qui  restent  à  com- 
bler :  certains  casiers  n'ont  pas  du  tout  été  explorés,  et  d'autres 
ne  l'ont  été  que  très  légèrement. 

Que  savons-nous  de  la  propriété,  par  exemple?  Rien  ou  pres- 
que rien,  parce  que  peu  nombreux  sont  les  ouvriers  proprié- 
taires ;  l'ouvrier  a  rarement  la  propriété  de  sa  maison,  mais  il  n'a 
pas  celle  de  ses  outils  de  travail,  ni  celle  des  matières  premières 


AVAN'T-I'HOI'OS.  '  19 

qu'il  doit  transformer.  Nous  ne  savons  donc  rien  de  la  transmis- 
sion des  biens,  fait  social  que  Le  Play  jugeait  pourtant  être  pri- 
mordial, puisqu'il  on  faisait  son  critère  de  classement.  Sans 
doute,  l'ouvrier  possède  un  mobilier,  quelquefois  un  peu  d'épar- 
gne, et  exceptionnellement  son  foyer  :  tout  cela  se  partage  éga- 
lement entre  les  enfants.  Le  Play  aurait  donc  rangé  la  famille 
flamande  dans  le  genre  instable.  Tout  autres  pourtant  sont 
les  effets  sociaux  du  partage  du  moljilier  et  ceux  du  partage  de 
l'atelier!  Pour  nous  rendre  compte  de  la  stabilité  plus  ou  moins 
grande  de  ce  dernier,  il  nous  faut  entreprendre  l'étude  directe 
des  patrons  de  lindustrie. 

La  case  du  Commerce  également  est  restée  presque  vide. 
L'étude  de  la  classe  ouvrière  nous  a  révélé  l'existence  de  coopé- 
ratives, et  leur  mode  de  fonctionnement,  mais  nous  ignorons 
tout  des  organismes  qui  s'occupent  du  commerce  des  laines,  des 
lins,  des  cotons,  des  tissus,  sans  lesquels  l'industrie  chômerait. 

Nous  ne  savons  rien  des  cultures  intellectuelles,  et  nous  ne 
connaissons  du  Patronage  que  ses  rapports  avec  l'ouvrier. 

L'étude  des  groupements  patronaux  s'impose  donc  au  même 
titre  que  celle  des  groupements  ouvriers.  Les  sociétés  compli- 
quées sont  composées  d'une  série  de  groupements  divers  super- 
posés parmi  lesquelles  les  groupements  ouvriers  représentent 
les  types  les  plus  simples.  L'ouvrier  de  nos  grandes  villes  a  ceci 
de  commun  avec  les  gens  de  la  Simple  récolte,  c'est  qu'il  ne 
résoud  pas  par  lui-même  la  question  du  Patronage  ;  mais  il  en 
diffère  en  ceci  :  pour  lui,  cette  question  est  résolue  par  le  patron; 
pour  les  derniers,  elle  est  résolue  parla  nature  elle-même,  par 
les  productions  spontanées  du  Lieu.  C'est  pour  cela  que  la  con- 
naissance du  Lieu  est  si  importante  lorsque  l'on  veut  étudier 
des  sociétés  de  pasteurs,  de  chasseurs  et  môme  d'agriculteurs  : 
c'est  bien  sur  le  Lieu  que  se  modèle  la  race.  Il  n'en  est  plus  de 
même  pour  les  types  sociaux  qui  vivent  principalement  de  la 
fabrication,  des  transports  ou  du  commerce  :  l'action  du  Lieu 
devient  plus  faible  ;  par  contre,  celle  du  Patronage  grandit;  il 
assume  à  son  tour  la  première  place  parmi  les  facteurs  sociaux 
agissants. 


20  LES    l'ATHONS    DE    L  INDUSTRIE    TEXTILE. 

.  Dans  les  pages  qui  suivent,  nous  nous  proposons  d'exposer 
les  résultats  de  nos  études  sur  les  patrons  de  l'industrie  textile 
dans  la  Flandre  française. 

Fidèle  à  notre  méthode,  nous  exposerons  les  faits  en  allant  du 
simple  au  compliqué,  en  partant  du  travail  à  la  main  pour  finir 
par  la  fabrication  mécanique.  Nous  dénommons  le  premier  ^yy9e 
ancien  parce  qu'il  n'est  plus  qu'une  survivance  d'un  état  jadis 
général.  Dans  la  Flandre  française,  ce  type  est  en  voie  rapide 
de  disparition  devant  la  concurrence  du  type  nouveau,  celui  du 
grand  atelier  à  la  houille. 


LES  PATRONS   DU  TYPE  ANCIEN 


La  Nomenclature  distingue  six  formes  d'ateliers  de  fabrication, 
et  elles  peuvent  toutes  s'adapter  au  travail  à  la  main. 

Ce  sont  : 

La  communauté  ouvrière; 

L'atelier  domestique  principal  ; 

L'atelier  domestique  accessoire  ; 

Le  petit  atelier  patronal  ; 

La  fabrique  collective  ; 

Le  grand  atelier. 

Dans  les  trois  premières  formes,  le  patron  n'existe  pas,  ou,  si 
l'on  préfère,  l'ouvrier  est  sou  propre  patron.  Nous  n'avons  donc 
pas  à  en  parler  ici.  Dans  le  petit  atelier  patronal,  à  côté  des  purs 
ouvriers,  il  existe  un  ouvrier-patron  qui  dirige  les  autres,  tout 
en  travaillant  lui-même  de  ses  mains. 

Sans  doute,  le  petit  atelier  et  l'atelier  familial  ont  dû  exis- 
ter en  Flandre  comme  partout,  mais  ils  ont  disparu  assez  tôt, 
puisque  ce  pays  est  devenu  très  vite  un  pays  exportateur  de 
tissus,  et  que  ces  genres  d'ateliers  ne  sont  adaptés  qu'à  la  pro- 
duction en  vue  d'une  clientèle  locale. 

Dans  les  régions  purement  agricoles,  on  peut  trouver  encore 
le  type  du  tisserand  de  village  travaillant  à  façon  pour  le 
compte  de  ses  voisins.  Dans  la  Flandre,  on  ne  trouverait  plus 
guère  le  travail  domestique  des  tissus  que  sous  la  forme  acces- 
soire et  réduite  du  raccommodage. 


22.  LES    PATRONS   DE    l'iNDUSTRIE   TEXTILE. 

En  résumé,  nous  n'avons  à  étudier  que  la  fabrique  collective 
et  le  grand  atelier,  seules  formes  qui  s'adaptent  à  l'exportation. 

Afin  d'éviter  toute  confusion,  nous  appellerons  manufacture 
le  grand  atelier  du  type  ancien,  c'est-à-dire  celui  qui  n'emploie 
pas  la  vapeur  comme  force  motrice. 

Voilà  donc  les  deux  témoins  du  passé  encore  observables  dans 
la  Flandre  actuelle  :  la  fabrique  collective  et  la  manufacture. 

La  fabrique  collective.  —  Du  jour  où  la  Flandre  se  mit  à 
exporter  des  tissus  —  et  cela  date  au  moins  du  Moyen  Age  — 
la  fabrique  collective  apparut,  parce  qu'aucun  des  petits  arti- 
sans n'avait  le  moyen  d'entrer  en  rapport  avec  une  clientèle 
lointaine. 

Dans  la  fabrique  collective,  on  le  sait,  on  continue  à  travailler 
à  domicile  ou  dans  de  petits  ateliers,  mais  au  lieu  de  travailler 
directement  pour  le  consommateur,  on  travaille  pour  le  compte 
d'un  grand  négociant  qui  se  charge  d'écouler  les  produits  fa- 
briqués. Au  Moyen  Age,  ce  négociant  était  non  seulement  un  com- 
merçant, mais  un  transporteur.  Il  voyageait  accompagné  de 
ses  marchandises  et  visitait  les  foires  ou  les  petits  marchands 
revendeurs  qui  constituaient  sa  clientèle  plus  ou  moins  fidèle. 
Depuis  le  développement  des  moyens  de  transport,  le  négociant 
chef  de  fabrique  collective  n'est  plus  que  commerçant.  C'est  sous 
cette  forme  réduite  qu'il  nous  apparaît  à  l'heure  actuelle. 

D'un  autre  côté,  le  développement  de  la  fabrication  mécanique 
a  fait  disparaître  le  travail  à  la  main  des  opérations  du  pei- 
gnage^,  du  cardage  et  du  filage  ;  dans  la  seule  opération  du  tis- 
sage, il  continue  à  lutter  de  la  manière  que  nous  allons  essayer 
de  déterminer. 

Dans  la  Flandre  française,  c'est  à  Halluin  que  le  tissage  à  la 
main  s'est  le  mieux  maintenu.  C'est  donc  là  que  nous  devons 
nous  rendre  pour  l'étudier. 

Chose  curieuse,  la  plupart  des  fabriques  collectives  d'Halluin 
ne  sont  pas  anciennes,  et  cela  surprend    au  premier   abord. 

1.  Le  repassage  du  lin  se  fait  encore  à  la  main,  mais  c'est  là  une  simple  annexe 
de  la  fabrication  mécanique. 


LES    PATUONS    UIJ    TYl'K    ANCIKN.  23 

Lf^xplication  en  est  pourtant  aisée.  En  effet,  les  anciennes  fa- 
briques ont  périclité  ou  bien  se  sont  transformées  eu  ateliers 
mécaniques.  Quel([ues-uus  de  ces  derniers  ont  couservé  comme 
accessoire  une  fabrique  collective,  mais  quand  celle-ci  est  à 
l'état  pur,  c'est  presque  toujours  une  all'aire  nouvelle  qui 
vient  de  se  fonder. 

Ainsi  une  maison  que  nous  visitons  n'existe  que  depuis 
quatre  ans.  M.  H.-O...  qui  nous  reçoit  très  aimablement,  nous 
dit  qu'il  était  anciennement  employé  chez  un  fabricant  lillois, 
en  qualité  de  voyageur  de  commerce.  Quand  son  patron  cessa 
son  industrie,  battu  par  la  concurrence  croissante  de  la  ma- 
chine, M.  H.-O...  avait  toutes  les  qualités  nécessaires  pour  s'éta- 
blir patron  à  son  tour  :  un  capital  suffisant,  la  connaissance  du 
métier  et  celle  de  la  clientèle.  Seulement  il  quitta  Lille  pour 
s'installer  à  Halluin  où  les  salaires  sont  plus  bas.  Grâce  à  cette 
circonstance,  il  espère  pouvoir  lutter  encore  une  dizaine  d'an- 
nées. A  ce  moment-là,  il  avisera  suivant  les  circonstances  du 
moment. 

On  le  voit,  M.  H.-O...  se  rend  bien  compte  qu'il  est  entré  dans 
un  métier  qui  meurt;  s'il  n'a  pas  entrepris  de  monter  une 
usine  mécani([ue,  c'est  évidemment  que  les  moyens  dont  il 
disposait  ne  le  lui  permettaient  pas.  Il  est  en  effet  plus  facile 
d'être  patron  d'une  fabrique  collective  que  d'un  grand  ate- 
lier, surtout  d'un  grand  atelier  mécanique. 

Tout  d'abord,  le  capital  est  réduit.  Il  suffit  de  posséder  un 
magasin  avec  un  certain  stock  de  matières  (filés  de  coton, 
de  laine  ou  de  lin)  et  de.  produits  (tissus  ,  un  ourdissoir  à  main 
pour  préparer  les  chaînes,  une  bascule,  un  pupitre,  une  presse 
à  copier  et  quelques  fournitures  de  bureau:  avec  cela  un  fonds 
de  roulement  suffisant  pour  payer  régulièrement  les  ouvriers 
et  faire  face  aux  échéances. 

La  plus  grande  partie  de  l'outillage,  le  métier  à  tisser,  est 
donc  la  propriété  des  familles  ouvrières^.  Quelquefois,  quand 
il  s'agit   de    métiers  Jacquard  et  aussi  dans  la  fabrication  des 

1.  Vu  la  décadence  du  travail  à  la  main,  on  se  procure  du  reste  des  métiers  à 
lisser  d'occasion  à  très  bon  compte. 


2i  LES    l'ATRONS    HE    L  INDlSTrUE    TEXTILE. 

tissus  d'ameublement,  le  bâti  seul  appartient  à  l'ouvrier,  parce 
que  les  autres  éléments  du  métier  changent  d'un  article  à 
l'autre.  Les  femmes  (et  les  quelques  vieillards)  qui  travaillent 
pour  M.  H.-O...  viennent  elles-mêmes  chercher  les  chaînes 
ourdies  et  les  canettes  de  trames  nécessaires  à  leur  travail,  et 
rapportent  les  tissus  qui  leur  sont  alors  payés  à  un  prix  fixé 
(l'avance.  En  somme,  elles  travaillent  à  façon  pour  le  patron  ; 
cette  façon  leur  est  généralement  comptée  à  la  pièce,  mais 
M.  H.-O...  préfère  la  régler  au  mètre. 

On  le  voit,  les  rapports  du  patron  avec  ses  ouvriers,  quoi- 
que directs,  sont  rares  et  se  bornent  pour  ainsi  dire  à  l'éva- 
luation du  salaire,  à  l'indication  du  travail  à  faire.  Tout  cela 
ne  demande  pas  un  grand  développement  du  don  de  direc- 
tion, de  commandement;  l'ouvrier  reste  indépendant  à  ce  sujet; 
tout  au  plus,  quand  le  travail  traîne,  M.  H.-O...  envoie-t-il  son 
employé  voir  si  les  pièces  promises  seront  bientôt  livrées. 

Ce  n'est  pas  à  dire  que  des  qualités  personnelles  ne  soient 
pas  indispensables,  mais  ces  qualités  sont  plutôt  d'ordre  com- 
mercial que  d'ordre  industriel.  Il  faut  connaître  les  goûts  de  la 
cHentèle,  savoir  faire  valoir  la  marchandise,  avoir  en  un  mot 
le  don  de  persuader. 

H  faut  de  plus  avoir  certaines  connaissances  techniques,  con- 
naître les  qualités  des  tissus,  les  prix,  les  variations  des 
cours,  etc. 

Enfin,  il  faut  des  connaissances  générales  :  une  instruction 
au  moins  primaire,  la  comptabilité,  etc. 

En  résumé,  les  capacités  nécessaires  pour  être  patron  d'une 
fabrique  collective  comprennent  : 

1°  Des  qualités  personnelles  développées  par  l'éducation  fami- 
liale (prévoyance)  et  par  l'apprentissage  du  métier  (qualités 
commerciales)  ; 

2°  Des  connaissances  acquises  à  l'école  (instruction)  ou  par 
l'apprentissage  du  métier  (connaissances  techniques). 

On  le  voit,  quoiqu'un  patron  de  fabrique  collective  soit  un 
patron  de  faible  envergure,  un  fossé  le  sépare  de  ses  ouvriers; 
il  n'est  pas  issu  de  la  même  formation  sociale  qu'eux  :  pour 


LES    l'ATROiNS    l»l     TVt'E    ANCIEN.  2o 

s'en  rendre  compte,  il  suffit  de  comparer  les  qualités  néces- 
saires à  l'un  et  à  l'autre.  Aussi  ces  patrons  ne  se  recrutent- 
ils  pas  dans  la  classe  ouvrière,  mais  dans  celle  des  commis 
voyageurs. 

Le  métier  de  conimis  voyageur  développe  précisément  les 
qualités  commerciales  et  le  genre  de  connaissances  techniques 
qui  conviennent  à  la  fonction  de  patron  dune  fabrique  collec- 
tive. Ils  ont.  en  outre,  une  instruction  élémentaire  suffisante. 
Pourtant  tous  les  commis  voyageurs  ne  sont  pas  aptes  à  deve- 
nir patrons,  car  il  y  a  un  genre  de  qualités  que  leur  métier  ne 
développe  pas  et  qu'il  faut  avoir  :  la  prévoyance.  Au  contraire, 
on  sait  qu'il  tend  plutôt  à  développer  l'imprévoyance,  par 
suite  de  la  vie  constante  dans  les  auberg-es,  de  la  fréquenta- 
tion presque  forcée  des  cafés  le  soir,  par  suite  d'un  mode 
d'existence  nomade,  en  somme. 

La  minorité  prévoyante  des  commis  voyageurs  doit  donc 
cette  prévoyance,  non  pas  au  métier,  mais  à  une  éducation 
familiale  plus  solide.  C'est  de  cette  minorité  que  sortent  les 
patrons  du  commerce  et  des  fabriques  collectives. 

Ces  derniers,  en  effet,  nous  l'avons  vu,  sont  plus  des 
commerçants  que  des  industriels.  M.  H.-O....  depuis  qu'il  est 
patron,  fait  un  travail  qui  a  beaucoup  d'analogies  avec  celui 
qu'il  faisait  quand  il  était  voyageur.  Il  continue  à  visiter  lui- 
même  sa  clientèle  composée  des  petits  boutiquiers  des  villages 
environnants,  et  leur  présente  des  échantillons  :  c'est  là  le  travail 
principal.  Pendant  ses  absences,  il  est  remplacé  par  son  uni- 
que employé,  qui  en  outre,  nous  l'avons  vu,  lui  sert  quelque- 
fois d'intermédiaire  dans  ses  rapports   avec  les   ouvriers. 

Comment  M.  H.-O...  parvient-il  à  concurrencer  la  ma- 
chine ? 

En  vendant  directement  aux  petits  boutiquiers  de  villages. 
Si  son  prix  de  revient  est  plus  élevé,  son  prix  de  vente  lest 
également  :  il  y  a  donc  compensation.  Les  commandes  sont 
petites  et  portent  sur  des  produits  variés,  mais  nous  savons  pré- 
cisément que  le  travail  à  la  main  s'accommode  bien  de  ces 
conditions. 


26  LES    l'ATRONS    DE   l'iNDUSTRIE   TEXTILE. 

Au  contraire,  Je  grand  fabricant  n'est  pas  en  contact  direct 
avec  le  petit  boutiquier  :  ses  produits  n'atteignent  ce  dernier 
qu'en  passant  par  l'intermédiaire  du  gros  et  du  moyen  né- 
goce. Si,  aux  commissions  prélevées  par  ceux-ci,  on  ajoute  les 
frais  de  transports,  emballage  et  manutention  toujours  très 
onéreux  pour  les  petits  envois,  on  comprend  que,  dans  les  vil- 
lages d'accès  un  peu  difficile,  le  petit  fabricant  de  toile  arrive 
à  concurrencer  le  grand. 

La  manufacture.  —  La  manufacture,  répétons-le,  est  le  grand 
atelier  dans  lequel  on  travaille  à  la  main.  L'avantage  de  la  ma- 
nufacture sur  la  fabrique  collective,  est  qu'elle  permet  d'orga- 
niser une  production  plus  régulière,  mais  elle  a  besoin  d'ou- 
vriers plus  disciplinés,  et  elle  complique  le  rôle  du  patron. 
C'est  ce  que  nous  allons  voir. 

M.  L...  possède  à  Halluin  une  manufacture  dans  laquelle 
travaillent  une  vingtaine  de  vieux  tisserands,  chacun  sur  un 
métier  à  pédale.  A  côté  de  la  salle  de  travail,  un  petit  maga- 
sin contient  des  filés  de  lin  ou  de  coton  et  des  pièces  de  toile; 
dans  une  autre  salle  se  trouve  un  ourdissoir  à  main  pour  pré- 
parer les  chaînes;  enfin,  un  certain  nombre  de  femmes  prépa- 
rent les  canettes.  Il  n'y  a  pas  d'enfants,  car  M.  L...  ne  fait  pas 
d'apprentis  :  il  estime  en  elfet,  que  dans  dix  ans  le  tissage  à 
la  main  ne  sera  plus  possible  dans  la  région  du  Nord. 

Pourtant,  pas  plus  que  la  fabrique  de  M.  H.-O...,  la  manu- 
facture de  M.  L...  n'est  ancienne  :  elle  ne  date  que  de  1898. 

Ici,  contrairement  au  premier  type,  l'occupation  principale 
du  patron  consiste  dans  la  direction  du  travail.  Cependant  la  dis- 
cipline est  moins  dure  que  dans  les  tissages  mécaniques;  les 
tisserands  quittent  l'usine  quand  cela  leur  plait  :  ils  sont  du 
reste  payés  à  la  tâche.  Toutefois  l'on  comprend  que  le  patron 
s'efforce  de  les  faire  travailler  le  plus  possible,  et  pour  cela, 
il  faut  ruser  avec  eux,  connaître  leur  mentalité.  Ainsi,  par 
exemple,  il  n'est  pas  bon  de  faire  ourdir  trop  de  chaînes  à 
l'avance,  d'emmagasiner  trop  de  filés,  parce  que,  dès  que  les 
tisserands    s'en    aperçoivent,    ils    travaillent    moins    vite,    car 


LKS   TATRONS    nu    TYI'E    ANCIEN.  ^^ 

ils  sentent  que  lo  patron  a  besoin  d'eux.  Au  contraire,  ils 
se  pressent  s'ils  voient  qu'il  y  a  peu  de  travail  en  préparation. 
Ils  font  l'inverse  de  ce  que  désirerait  le  patron,  peut-être  par 
uu  esprit  inconscient  d'opposition.  Il  ne  faut  donc  pas  pré- 
parer trop  de  travail,  même  s'il  y  a  des  commandes  très 
pressées  à  exécuter;  il  ne  faut  pas  non  plus  accumuler  trop 
de  matières  premières,  et  pourtant  il  ne  faut  pas  risquer  d'en 
manquer.  En  somme,  la  présence  presque  constante  du  patron 
est  indispensable,  et  ceci  l'empêche  de  se  mettre  directement 
en  rapport  avec  la  clientèle  :  il  a  recours,  pour  cela,  à  l'in- 
termédiaire de  voyag-eurs  travaillant  à  la  commission,  ou  à  celui 
des  colporteurs. 

11  ne  faut  donc  pas  des  qualités  de  même  ordre  pour  être 
manufacturier  que  pour  diriger  une  fabrique  collective.  Sans 
doute,  il  faut  dans  les  deux  cas  de  la  prévoyance  et  une  ins- 
truction primaire,  mais  les  connaissances  techniques  nécessaires 
sont  différentes  puisqu'il  faut  connaître  le  mécanisme  des  mé- 
tiers; enfin,  surtout,  les  qualités  commerciales  jouent  un  rôle 
moins  grand  que  les  qualités  de  direction,  d'organisation. 

Aussi  les  manufacturiers  ne  se  recrutent-ils  pas  parmi  les  com- 
mis voyageurs  ^  mais  parmi  les  contremaîtres.  On  ne  sera  donc 
pas  étonné  d'apprendre  que  M.  L...  a  été  contremaître  dans  un 
atelier  mécanique  pendant  vingt  ans  avant  de  s'installer  à  scm 
compte.  A  ce  moment-là,  il  voulut  même  fonder  un  atelier  mé- 
canique, qu'il  dut  changer  bientôt  en  manufacture. 

Les  raisons  qui  amenèrent  M.  L...  à  ce  changement,  sont  cu- 
rieuses à  analyser  parce  qu'elles  nous  montrent  ce  qui  lui  faisait 
défaut  pour  atteindre  ce  but.  Chose  qui  ne  manque  pas  de  nous 
surprendre  au  premier  abord,  M.  L...  attribue  son  insuccès  au 
chauffeur.  Le  chauffeur  était  un  sujet  continuel  de  conflits  entre 
le  patron  et  les  tisserands.  En  effet,  on  le  conçoit,  M.  L...  n'avait 
besoin  que  d'un  moteur  peu  puissant.  Il  en  résultait  que  le 
chauffeur  n'était  occupé  que  par  intermittence.  Aussi,  pour  no 

1.  Tout  au  moins  le  commis  voyageur  csl-il  forcé  de  s'associer  à  un  ancien 
contre  maître  pour  fonder  une  manufacUue.  Dans  ce  cas,  le  premier  s'occupe  de  la 
partiecommerciale,  ce  qui  supprime  les  petits  intermédiaires  voyageurs  ou  colporteurs. 


28  LES    PATRONS    DE    L'INDUSTRIE    TEXTILE. 

pas  lui  laisser  de  longs  loisirs,  M.  F^...  eut  l'idée  de  le  mettre  à 
un  métier  à  tisser  sur  lequel  il  travaillait  lorsque  son  moteur  ne 
prenait  pas  son  temps.  Cette  prétention  rencontra  une  opposition 
formidable,  non  pas  de  la  part  du  chauETeur,  mais  des  tisserands, 
qui  refusèrent  d'admettre  parmi  eux  un  ouvrier  qui  n'était  pas 
du  métier.  On  le  voit,  les  tisserands  à  la  main  ont  conservé  toute 
l'étroitesse  d'esprit  des  anciennes  corporations. 

Quoi  qu'il  en  soit,  après  avoir  fait  «  sauter  »  successivement 
un  certain  nombre  de  cbaufi'eurs,  les  tisserands  finirent  par 
avoir  gain  de  cause,  et  M.  L.. .  dut  revendre  la  machine  à  vapeur 
et  ses  accessoires.  Évidemment  le  conflit  n'existait  que  parce 
que  la  production  de  l'atelier  ne  couvrait  pas  le  salaire  d'un 
chauffeur  exclusif  :  il  ij  a  donc  une  grandeur  minimum  au-des- 
sous de  laquelle  l'atelier  à  la  houille  n-est  pas  économiquement 
exploitable,  et  M.  L...  ne  disposait  pas  d'un  capital  suffisant  pour 
atteindre  cette  limite. 

La  grande  préoccupation  de  M.  L...  est  de  ne  pas  faire  de 
stock,  quoiqu'il  ne  fasse  que  des  articles  courants,  communs,  se 
vendant  en  toutes  saisons,  la  toile  à  matelas  par  exemple.  Le 
stock,  en  effet,  en  immobilisant  du  capital,  a  pour  effet  d'aug- 
menter le  prix  de  revient,  et  pour  lutter  contre  la  machine,  il 
faut  le  réduire  le  plus  possible. 

On  peut  se  demander  comment  le  travail  à  la  main  peut  se 
maintenir  précisément  dans  un  genre  d'articles,  les  articles 
courants,  si  bien  adapté  au  machinisme?  C'est  que  : 

1°  Les  articles  sont  vendus  plus  cher,  parce  qu'ils  sont  ven- 
dus directement  au  consommateur  et  non  au  marchand; 

2"  Ils  sont  vendus  à  des  consommateurs  qui  habitent  dans  des 
pays  ruraux  où  les  moyens  de  communication  sont  encore  peu 
développés,  dans  certaines  régions  du  midi  de  la  France,  par 
exemple. 

Bien  entendu.  M.  L...  vend  par  l'intermédiaire  de  voyageurs 
commissionnaires  parcourant  ces  régions,  mais  comme  chacun 
de  ces  voyageurs  représente  plusieurs  autres  maisons  fal)riquant 
des  articles  différents,  leurs  frais  généraux  sont  répartis  entre 
plusieurs  petits  industriels. 


I.ES   PATRONS   DU    TYPE   ANCIEN.  29 

Telles  sont  les  conditions,  un  peu  factices  on  le  voit,  daus 
lesquelles  vivent  les  manufactures  de  toiles  à  l'heure  actuelle. 
Chose  curieuse,  ces  manufactures  semblent  dériver  de  la  grande 
industrie,  puisqu'elles  sont  fondées  par  des  contremaîtres  formés 
dans  les  ateliers  mécaniques.  On  peut,  dès  lors,  se  demander 
si  les  manufactures  existaient  avant  le  machinisme,  et,  dans  ce 
cas,   par  qui  elles  étaient  fondées. 

Si  l'on  serre  la  question  de  jîrès,  on  remarque  que  ce  qui 
fait  que  les  manufacturiers  actuels  se  recrutent  parmi  les  contre- 
maîtres, c'est  que  ces  derniers  ont  le  don  du  commandement  et 
de  l'organisation  ;  ils  peuvent  se  recruter  parmi  toutes  les  ca- 
tégories de  personnes  ayant  ces  qualités. 

L'Antiquité  a  vu  des  manufactures  qui  purent  lutter  contre 
les  fabriques  collectives  parce  que,  n'employant  que  des  escla- 
ves, elles  avaient  la  main-d'œuvre  à  un  taux  plus  faible  encore 
que  les  petits  ateliers  libres  collectifs. 

Au  Moyen  Age,  avec  la  disparition  de  l'esclavage,  la  fabrique 
collective  donuna  jusqu'aux  inventions  mécaniques.  Pourtant, 
avant  celles-ci,  un  certain  nombre  de  manufactures  apparurent 
en  Occident',  mais  à  l'état  sporadique  seulement,  jusqu'aux  in- 
ventions qui  virent  le  jour  en  Angleterre  au  xviir^  siècle,  et  dont 
nous  allons  bientôt  parler, 

Eq  effet,  toutes  choses  égales  d'ailleurs,  la  manufacture  sup- 
porte moins  les  aléas  du  commerce  que  la  fabrique  collective 
à  cause  de  la  nécessité  d'utiliser  l'outillage  d'une  façon  régu- 
lière. Elle  ne  compense  ce  désavantage  que  si  elle  peut  se  pro- 
curer de  la  force  motrice  à  meilleur  marché  :  esclavage  ou  em- 
ploi d'outils  perfectionnés.  Or,  l'esclavage  rendu  impossible 
dans  l'Europe  occidentale  depuis  l'apparition  du  particularisme, 
la  manufacture  subit  une  éclipse  jusqu'au  moment  où  les  condi- 
tions économiques  permirent  l'emploi  d'engins  perfectionnés, 
c'est-à-dire  dans  la  seconde  moitié  du  xvni"  siècle  en  Anglc- 

1.  Ainsi  la  manufacture  des  draps  de  luxe(fa(;on  de  Hollande),  créée  à  Abbeville  en 
lG(J5,srâceà  l'appui  de  Colberl  quilui  octioya  des  privilèges  spéciaux  (Cf.  Demangeon, 
La  Picardie,  p.  265).  Notons  en  passant  que  celte  manufacture  fut  fondée  par  un 
Hollandais  nommé  Van  Robais,  ainsi  (|ue  la  fameuse  manufacture  des  Gobelins, 
l'ondée  à  la  même  époque  par  Van  Gobeleen. 


;J0  LES   PATRO^JS   DE    l'iNDUSTRIE    TEXTILE. 

terre.  La  mcanufacture  eut  alors  un  regain  d'expansion  subit 
mais  éphémère,  car  elle  ne  fut  qu'un  état  transitoire  vers  la 
constitution  du  grand  atelier  à  la  houille. 

Avant  d'entamer  l'étude  de  ce  dernier,  un  court  aperçu  his- 
torique nous  semble  nécessaire,  afin  de  noter  les  étapes  de  l'ex- 
pansion du  travail  à  la  main,  et  les  circonstances  qui  ont  amené 
sa  disparition  devant  la  concurrence  du  machinisme. 

Aperçu  historique.  —  Si  l'on  trace  une  ligne  passant  par 
Calais,  Saint-Omer,  Aire-sur-la-Lys,  La  Bassée,  Lille  et  Tournai, 
on  sépare  deux  régions  naturelles  essentiellement  distinctes  : 

Au  nord,  on  trouve  un  pays  bas  et  humide,  à  sous-sol  imper- 
méable :  c'est  la  Flandre. 

Au  sud,  on  a  un  plateau  sec,  à  sous-sol  calcaire  et  perméable, 
qui  couvre  une  grande  partie  du  nord  de  la  France,  et  se 
subdivise  en  une  série  de  pays  :  Boulonnais,  Artois,  Gambrésis, 
Picardie,  etc. 

Les  villes  que  nous  venons  de  citer  sont  toutes  situées  à 
l'intersection  d'une  voie  navigable  avec  la  limite  naturelle,  et 
doivent  leur  origine  à  l'établissement  de  marchés  où  s'échan- 
geaient les  productions  différentes  des  deux  régions.  Le  sol  sec 
du  plateau  calcaire  se  prête  à  l'élevage  du  mouton  :  c'est  le 
pays  de  la  laine;  au  contraire,  le  sol  frais  de  la  Flandre  est 
plus  favorable  à  la  culture  du  lin  :  c'est  le  pays  de  la  toile. 

A  l'aurore  de  l'histoire,  les  anciens  habitants  de  l'Artois,  les 
Atrébates,  sont  déjà  renommés  pour  leurs  étoffes  de  laine  :  les 
birri  (bure)  en  laine  grossière,  et  les  saies  en  laine  fine.  Par 
contre,  les  Morins,  peuple  navigateur  qui  détenait  le  détroit  de 
Calais,  tissaient  leurs  toiles  à  voile  avec  les  lins  de  la  Flandre. 
L'industrie  linière  s'est  conservée  depuis  lors  dans  ce  dernier 
pays,  sans  aucune  discontinuité,  principalement  dans  le  bassin 
delà  Lys,  rivière  dont  les  eaux  ont  des  propriétés  particulières 
pour  le  rouissage  du  lin. 

L'industrie  lainière,  de  son  côté,  s'est  maintenue  dans  les  ré- 
gions calcaires,  à  Amiens,  à  Reims,  etc.,  mais  elle  a  disparu  de 
l'Artois,  tandis  qu'elle  s'est  propagée  dans  la  Flandre  française, 


LES    PATRONS    IX'    TYI'K    ANCIEN.  lU 

surtout  à  Roubaix'.  A  dire  vrai,  ce  qui  domine  dans  cette  der- 
nière ville,  c'est  moins  la  fabrication  des  tissus  de  laine  pure  que 
celle  des  étofles  mélangées,  et  ceci  s'explique. 

Nous  avons  dit  que  Lille  était  située  exactement  à  la  limite 
des  deux  régions;  aussi  y  fabriquait-on  à  la  fois  des  toiles  et 
des  lainages,  et  cela  dès  le  xii"  siècle  ;  de  là,  on  devait  passer  tout 
naturellement  aux  étoffes  mélangées.  En  1495,  on  voit,  dans 
cette  cité,  la  corporation  des  bourgetteurs  (tisserands  d'étofîes 
à  chaîne  en  lil  de  lin  et  à  trame  en  fil  de  laine)  se  séparer  de 
celle  des  sayetteurs  (tisserands  d'étoffes  de  pure  laine).  Peu  à 
peu,  les  négociants  lillois,  en  quête  de  main-d'œuvre  à  bon 
marché,  firent  tisser  dans  les  campagnes  avoisinantes,  dans  le 
plat  pays,  comme  on  disait  alors,  à  Roubaix  notamment,  qui 
n'était  encore  qu'un  petit  bourg  naissant.  Ce  fut,  dès  lors,  une 
lutte  continuelle,  une  suite  interminable  de  procès  entre  les 
bourgetteurs  lillois  et  ceux  du  plat  pays;  ces  derniers,  à  l'ori- 
gine, ne  pouvaient  fabriquer  que  la  tripe  de  velours  pour  tapis- 
serie ;  au  commencement  du  xvii"  siècle,  ils  acquièrent  le  droit 
de  travailler  le  bourrât  ou  serge  de  Rome,  et  la  futauie  ou 
bazin,  et  vers  la  fin  du  même  siècle,  celui  de  faire  les  calle- 
mandes  (satin)  ;  enfin,  au  xviii"  siècle,  ils  peuvent  travailler  les 
camelots  (tissus  imperméables  communs  pour  manteaux  et 
capuchons). 

Au  lin  et  à  la  laine,  on  ajouta  la  soie  et  le  coton,  mais  toujours 
à  condition  d'être  mélangés.  Ce  n'est  qu'à  la  veille  de  la  Révo- 
lution que  la  liberté  industrielle  fut  définitivement  proclamée  -. 

On  peut  se  demander  pourquoi  le  tissage  des  étoffes  mélan- 
gées se  développa  dans  les  villages  situés  au  nord  de  Lille, 
c'est-à-dire  dans  la  Flandre,  plutôt  que  dans  ceux  situés  au 
sud,  dans  la  région  calcaire  ? 


1.  Dans  la  Flandre  belge,  l'industrie  lainière  prospérait  depuis  longtemps.  Les  Mé- 
napiens,  et  plus  lard  les  Frisons  élevaient  des  moutons  sur  les  polders  du  littoral  et 
se  livraient  à  la  fabrication  du  drap.  Admirablement  placés  pour  l'exportation,  ils 
purent  étendre  leur  fabrication,  et,  dès  le  Moyen  Age,  ils  durent  avoir  recours  aux 
laines  étrangères,  anglaises,  espagnoles,  etc.  C'est  alors  que  se  développèrent  les  fa- 
meuses cités  flamandes  :  Gand,  Bruges,  Yprcs,  etc. 

2.  Turgot  supprima  les  corporations  en  1776,  et  la  réglementation  d'Etat  en  1779. 


32  LES    T'ATROIN'S   DE   l'iNDUSTRIE   TEXTILE. 

Il  est  probable  que  l'une  des  causes  prépondérantes  fut  celle 
du  recrutement  plus  facile  de  la  main-d'œuvre  :  la  Flandre, 
pays  à  forte  natalité,  a  toujours  été  nn  réservoir  d'hommes.  Au 
surplus,  rien  ne  poussait  à  l'établissement  d  .l'industrie  vers  le 
sud  :  les  laines  elles-mêmes  ne  venaient  pas  de  la  région  cal- 
caire avoisinante,  car  on  les  réservait  pour  les  tissus  pure  laine  ; 
Roubaix  faisait  venir  ses  laines  de  Hollande,  d'Angleterre  et 
d'ailleurs. 

Pendant  que  le  tissage  des  mélang"és  prospérait  à  Roubaix  et 
dans  les  environs,  le  tissage  de  la  laine  tombait  en  décadence 
à  Lille  et  dans  l'Artois. 

Lille  se  spécialisait  de  plus  en  plus  vers  la  fabrication  du  fd 
à  coudre,  qu'elle  n'a  pas  abandonnée  jusqu'à  nos  jours  :  en 
1709,  elle  comptait  déjà  600  moulins  de  filterie.  Quant  aux  Arté- 
siens, ils  étaient  de  plus  en  plus  rejetés  vers  le  fdage  de  la 
laine  et  la  fabrication  des  dentelles  ^ 

En  résumé,  voici  quelle  était  la  situation  dfr  l'industrie  tex- 
tile dans  la  Flandre  française  au  moment  où  les  inventions 
mécaniques  allaient  la  bouleverser. 

D'abord  le  lin-  : 

La  culture  de  la  plante  et  la  préparation  de  la  libre  se  fai- 
saient à  la  campagne  dans  les  villages  du  bassin  de  la  Lys,  ainsi 
que  le  filage  ;  ce  dernier  travail  était  fait  par  les  femmes,  et 
l'on  comptait  43.000  rouets  dans  les  arrondissements  de  Lille 
et  d'Hazebrouck  au  début  du  xix"  siècle.  A  la  même  époque, 
il  y  avait  4.000  métiers  à  tisser  la  toile  à  Hazebrouck,  Armen- 
tières,    Merville,    Estaires   et   dans  les    villages    environnants, 


1.  Pendant  longlein|is,  l'Aiiois  avait  t'ourni  à  la  Flandre  des  émigranls  experts 
dans  le  travail  de  la  laine  :  au  x^  siècle,  Haiidouin  111,  comte  de  Flandre,  attira  à 
Bruges  des  tisserands  et  des  foulons  de  IWrtois.  Plus  lard,  ce  fut  une  véritable  émi- 
gration due  à  l'insécurité  politique.  De  1477  à  1483,  Louis  XI  occupe  l'Artois  :  de 
nombreux  tisserands  se  réfugient  à  Lille  et  à  Roubaix.  En  1,5r8,  la  cité  d'Arras 
ayant  empêché  le  lissage  rural,  les  ouvriers  campagnards  émigrent  en  masse  :  les 
sayetleurs  vers  Lille  et  les  drapiers  vers  Roubaix.  De  1G35  à  1G48,  conquête  défini- 
live  de  l'Artois  par  les  F'rançais,  siège  d'Arras  et  bataille  de  Lens  :  les  derniers  tisse- 
rands se  réfugient  à  Roubaix. 

2.  Cf.  Monoçiraphie  du  lin  et  de  l'industrie  linièrc  dans  le  département  du 
Nord,  par  Louis  Merchier,  p.  18  (L.  Danel,  édit.  Lille,  1902). 


LES    l'ATltdNS    m     TVI'i:    ANCIEN.  -ï-i 

plus  12.')  niétiors  de  i-uhauiicric  à  C.oniines  et  à  Lille.  Cette 
dernière  ville  monopolisait  la  fabrication  du  iii  à  coudre,  tandis 
que  de  nombreuses  blanchisseries  de  toiles  s'échelonnaient  le 
lony-  de  la  Deùle  et  de  la  Lys. 

Voyons  maintenant  la  laine. 

Lille  avait  encore  un  certain  nombre  de  tisserands,  mais 
Houbaix  avait  tini  par  devenir  le  centre  le  plus  important  pour 
les  lainages  communs  dans  le  Nord.  En  1771,  cette  ville  comp- 
tait IIpI  fabricants  donnant  du  travail  à  000  ouvriers  peigneurs 
habitant  surtout  Tourcoing,  à  :30.000  fileuses  de  l'Artois  et  de 
la  Picardie,  à  2.000  tisserands  de  callemandes  et  250  tisserands 
de  futaines,  la  plupart  résidant  A  Roubaix,  et  auxquels  on  doit 
ajouter  1.500  retordeurs,  1.200  gamins  épeuleurs  (bobineurs), 
2.000  redoubleuses  et  300  piqûrières. 

Cette  industrie,  en  apparence  si'  prospère,  était  alors  bien 
près  de  sa  décadence.  De  l'autre  côté  de  la  Manche,  le  machi- 
nisme était  en  train  d'éclore,  et  en  1786,  un  traité  de  commerce 
ayant  permis  l'entrée  facile  des  cotonnades  anglaises,  le  tra- 
vail des  étoffes  de  laines  communes  fut  gravement  atteint. 

C'est  ainsi  qu'en  1788,  l'industrie  lainière  ne  comptait  plus 
que  8  métiers  battants  à  Roubaix,  22  à  Tourcoing  et  800  à 
Lille. 

Quelques  années  plus  tard,  l'annexion  de  la  Relgique  vint 
aggraver  la  crise  eu  permettant  la  concurrence  aisée  des  draps 
de  Verviers, 

Mais  nous  sommes  à  un  tournant  de  l'histoire;  le  machinisme 
allait  s'implanter  sur  le  Continent,  et  avant  de  noter  les  réper- 
cussions qu'il  devait  fatalement  produire,  il  nous  faut  donner 
quelques  détails  sur  les  origines  du  travail  mécanique  dans 
l'industrie  textile. 

Quand  la  colonisation  agricole  de  l'Angleterre  fut  achevée  et 
•que  les  terres  vacantes  commencèrent  à  devenir  rares,  les  Anglo- 
Saxons,  pour  développer  les  moyens  d'existence  parallèlement 
à  l'accroissement  de  la  population,  songèrent  à  créer  chez  eux 
l'industrie  lainière   en  utilisant   les  laines  du  pays,   qui,   jus- 


;>4  LES    PATRONS    DE    L  INDISTRU:    TEXTILE. 

(|u'alors  étaient  expédiées  en  Flandre.  Ils  attirèrent  en  Angle- 
terre des  ouvriers  flamands,  mais  la  supériorité  économique  de 
l'Angleterre  ne  commença  véritablement  qu'avec  le  machinisme. 

Ce  n'est  pas  que  les  inventeurs  aient  manqué  sur  le  Conti- 
nent, mais  ils  ne  réussirent  jamais  à  implanter  sérieusement 
leurs  procédés  dans  l'industrie;  s'ils  furent  plus  heureux  en 
Angleterre,  c'est  que  le  milieu  social  se  prêtait  mieux  à  l'adop- 
tion des  progrès  économiques  :  déjà,  à  cette  époque,  ce  pays 
était  un  pays  de  hauts  salaires';  il  ne  pouvait  lutter  qu'en 
développant  le  plus  possible  la  productivité  de  l'ouvrier. 

Cependant,  l'industrie  lainière,  empêtrée  dans  d'étroits  règle- 
ments aussi  bien  en  Grande-Bretagne  que  sur  le  Continent, 
présentait  une  grande  résistance  à  l'amélioration  des  méthodes. 

C'est  à  ce  moment  que  la  prise  de  possession  de  l'IIindoustan 
par  les  Anglais  vint  mettre  à  leur  portée  une  matière  textile 
peu  utilisée  jusqu'alors  en  Europe,  le  coton.  Cette  matière 
devait  leur  être  fournie  ensuite  abondamment  par  la  possibilité 
de  la  cultiver  dans  leurs  colonies  américaines. 

Plus  tard,  l'abondance  de  la  houille  devait  assurer  définiti- 
vement cette  supériorité,  mais,  à  ce  moment,  il  n'en  est  pas 
encore  question. 

Les  progrès  mécaniques  ont  traversé  les  phases  suivantes  : 

1"  Ce  sont  d'abord  des  outils  perfectionnés  mus  a  la  main^ 
qui  apparaissent  :  la  fameuse  jenny,  inventée  par  Hargreaves 
en  1767,  est  une  espèce  de  rouet  contenant  jusqu'à  120  broches 
à  filer  et  qu'un  enfant  peut  mouvoir  à  l'aide  d'une  manivelle  ; 

2"  Puis  ce  sont  les  appareils  à  moteurs  animés  :  le  Throstle 
(métier  continu  à  filer),  inventé  en  17(59  par  Arkwright  et  la 
mule-jenmj  (ancêtre  du  renvideur),  inventée  par  Crompton  en 
1779,  toutes  deux  mues  à  l'aide  de  manèges  actionnés  par  des 
mules  ou  des  chevaux; 

3°  Les  appareils  hydrauliques  succèdent  rapidement  aux  pré- 
cédents dans  les  pays  montagneux  du  Lancashire  : 

Le  water-frame  ou  métier  hydraulique  à  filer; 

1.  Pal'l  Mantcux,  La  révoluiion  industrielle  au  wiii"  slirle. 


LES    PATUONS    DU    TYI'E    ANCIEN.  35 

Le  powcr-loom  ou  métier  à  tisser  hydraulique,  inventé  par 
Cartwright  on   1785. 

V  Enfin  cette  dernière  année  voit  s'ouvrir  l'ère  de  la  ma- 
chine à  vapeur,  car  c'est  précisément  à  ce  moment-là  que  la 
machine  de  Watt  fut  appliquée  pour  la  première  fois  à  l'indus- 
trie textile. 

Le  coton,  ainsi  obtenu  à  bas  prix,  fit  une  concurrence  désas- 
treuse à  l'industrie  lainière,  qui  dut  à  son  tour  adopter  les 
inventions  mécaniques  :  la  filature  de  la  laine  cardée  employa 
la  première  jenny,  dans  le  Yorkshire,  en  1773,  et  le  premier 
moteur  à  vapeur  à  Leeds  en  179i.  Enfin,  le  peignage  méca- 
nique de  la  laine  fut  réalisé,  en  Angleterre,  par  Collier,  en 
18-27. 

Vindustrie  linière  fut  la  dernière  à  adopter  les  nouvelles 
méthodes.  Cette  industrie  n'étant  pas  concurrencée  par  les 
Anglais,  Napoléon  P'  conçut  le  projet  de  la  développer  en  France 
le  plus  rapidement  possible.  Dans  ce  but.  il  institua,  dès  1805, 
un  prix  de  1.000.000  francs  pour  récompenser  l'inventeur  assez 
heureux  pour  réaliser  le  filage  mécanique  du  lin  fin  et  du 
chanvre. 

On  sait  comment  Philippe  de  Girard  réussit  à  inventer  un 
appareil  à  filer  le  lin,  trop  tard  malheureusement  pour  toucher 
la  prime,  l'Empire  étant  alors  à  son  déclin.  C'est  en  Autriche,  à 
Hirtenberg,  qu'il  alla  fonder,  en  1815,  la  première  filature 
mécanique,  bientôt  suivie,  en  1819,  d'une  seconde  à  Girardow^ 
en  Pologne. 

La  méthode  de  Girard,  encore  imparfaitement  automatique, 
fut  perfectionnée  en  Angleterre,  et  c'est  à  Leeds  que  la  première 
filature  véritablement  automatique  fut  fondée  par  Marshall  vers 
1824.  Rien  mieux  que  cette  histoire  ne  montre  que  la  réussite 
d'une  invention  en  un  point  quelconque  dépend  plus  des  condi- 
tions du  milieu  social  on  ce  point  que  de  l'action  personnelle 
d'un  inventeur. 

La  concurrence  de  V Angleterre  força  le  Continent  à  adopter 
les  procédés  de  l'industrie  mécanique . 

A  partir  du   traité    de   commerce  de   1786,    les  cotonnades 


36  f.ES    PATRONS    DE    l'iNDUSTRIE    TEXTILE. 

anglaises  inondèrent  la  France,  et  firent  une  concurrence  désas- 
treuse aux  étoffes  de  laines  communes;  seules  les  régions  fabri- 
quant les  qualités  supérieures  purent  résister  :  draps  de  Sedan 
et  d'Elbeuf,  tissus  en  laine  peignée  de  Reims  et  d'Amiens,  etc. 
Partout  ailleurs,  à  Roubaix  notamment  où  l'on  faisait  surtout 
les  tissus  communs  et  mélangés,  on  dut  abandonner  la  laine  et 
se  mettre  à  tisser  les  filés  de  coton  anglais. 

Peu  à  peu,  on  fit  venir  des  machines  d'Angleterre,  et  on 
embaucha  des  ouvriers  anglais  malgré  les  obstacles  de  la  légis- 
lation anglaise.  Amiens  vit,  en  1773,  les  premières  jennies'  ;  elles 
avaient  une  vingtaine  de  broches.  Puis  des  filatures  hydrau- 
liques furent  montées,  à  Arpajon  en  1784^,  à  Louviers  en  1786  ', 
à  Amiens  en  1792^,  à  Wesserlingen  1803''. 

C'est  un  Gantois,  Liévin-Rauw  eus,  qui  au  péril  de  sa  vie 
rapporta,  en  1791,  les  premières  mule-jennies  d'Angleterre, 
mais  la  filature  ne  se  développa  guère  à  cette  époque  en 
Flandre'',  parce  qu'elle  manquait  de  chutes  d'eau  :  elle  devait 
s'en  tenir  aux  mule-jennies  mues  par  des  chevaux.  Roubaix  ne 
souffrit  guère,  puisque  le  filage  de  la  laine  y  était  peu  pratiqué  : 
son  industrie  était  surtout  le  tissage,  et  elle  se  contenta  de  tisser 
le  coton  au  lieu  de  tisser  la  laine. 

Le  Nord  ne  reprend  sa  supériorité  qu'avec  la  machine  à 
vapeur.  A  Lille,  la  première  fut  importée  d'Angleterre  en  1817, 
par  Auguste  Mille-,  à  Roubaix  en  1820  par  Grimonprez. 

La  transformation  de  Yindustrie  lainière  suivit  de  près  celle 
du  coton.  Reims  vit  les  premiers  métiers  à  filer  la  laine  cardée 
en  1812  ;  Amiens  les  premiers  métiers  à  filer  la  laine  peignée 
en  1828. 

A  partir  de  ce  moment,  après  1830  surtout,  Roubaix   aban- 


1.  Demangeon,  la  Picardie,  p.  3Ii. 

2.  lileunard.  Histoire  générale  de  l'industrie,  III,  p.  11. 

3.  Sion,  Les  paysans  de  la  Normandie  orientale,  p.  295. 

4.  Demangeon,  loc.  cit.,  p.  314. 
.■).  Bleunard,  loc.  cit.,  III,  12. 

6.  En  l'an  IX,  il  y  avait  à  Lille  2.561  métiers  à  filer  le  coton   de  50  broches  en 
moyenne  (Flamniermant,  Histoire  de  l'industrie  à  Lille,  p.  22). 

7.  Arcliives  du  Comité  desfUateurs  de  colon  de  Lille,  par  II.  Loyer,  p.  291. 


LES    PATRONS    l>l'    TVI'K    A.NCIKN.  -i" 

tlonne    le   coton    trop    concurrencé,    pour    la  laine    peignée. 

Knfin  ï industrie  linit're  dut  se  transformer  à  son  tour. 

Pendant  la  période  d'enfantement  du  machinisme,  l'Angle- 
terre g-arda  jalousement  ses  secrets  de  fabrication  :  il  était 
défendu  d'exporter  des  machines  sur  le  Continent.  C'est  au  péril 
de  leur  vie  que  des  hommes  courageux  et  dévoués  allèrent,  en 
Grande-Bretagne,  déchiffrer  le  mystère  qui  planait  sur  les 
nouveaux  procédés. 

A  partir  de  I80O,  le  Royaume  Uni  commença  à  inonder  ses 
voisins  de  filés  de  lin,  fabriqués  mécaniquement  à  Leeds  d'abord, 
à  Belfast  ensuite.  Les  rouets  s'arrêtèrent  net  dans  les  Flandres, 
faisant  disparaître  ainsi  l'une  des  ressources  escomptées  du 
budget  familial.  L'Angleterre  qui,  en  1833,  exportait  en  France 
3V9.186  kilogrammes  de  fds  de  lin.  en  envoyait  3.124.i81  en 
1837  ! 

Dès  1832  cependant,  un  fabricant  de  cardes,  Antoine  Scrive, 
de  Lille,  avait  réussi  à  se  faire  embaucher  dans  une  filature  de 
Leeds.  Rentré  dans  sa  ville  natale,  il  commença  à  fabriquer  des 
métiers  semblables  à  ceux  qu'il  avait  vus,  et  à  monter  ainsi  la 
première  filature  mécanique  de  lin  sur  le  Continent.  Les  pre- 
miers fîlateurs  étaient  donc  en  même  temps  constructeurs  de 
métiers,  mais  ils  ne  fabriquaient  que  leur  propre  outillage. 
C'est  Decoster  qui  fonda  à  Paris  en  1835,  la  première  usine 
où  l'on  se   mit  à  construire   des  métiers   pour  la  vente. 

Des  filatures  mécaniques  furent  installées,  mais  en  18V'2,  il 
fallut  élever  les  droits  de  douane  pour  assurer  l'essor  définitif 
de  la  nouvelle  industrie.  Ainsi  fut  conjurée  la  crise  qui  cette  fois 
menaçait  les  tisserands  eux-mêmes. 

En  Belgique,  pays  essentiellement  exportateur,  le  remède 
protectionniste  ne  fut  pas  suffisant,  et  la  crise  du  tissage  atteignit 
son  paroxysme  vers  1847  et  184-8.  Il  y  eut  alors  un  véritable 
exode  de  la  Flandre  belge  vers  la  Flandre  française  :  des  filatu- 
res de  lin,  des  tissages  et  des  blanchisseries  de  toile,  des  filteries 
s'élevèrent  en  quantité. 

En  résumé,  dès  le  milieu  du  siècle  passé,  le  travail  à  la  main 
était   concurrencé  sur    toute  la  ligne    par    la  machine.  Cette 


38  LES    l'ATRONS    DE    l'iNDLSTRIE    TEXTILE. 

dernière  triomphait  déjà  complètement  dans  les  opérations  qui 
se  prêtent  le  mieux  à  l'automatisme,  mais  elle  ne  s'implantait 
que  lentement  encore  dans  le  tissage,  surtout  dans  le  tissage  des 
fontaisies. 

Aujourd'hui,  dans  la  Flandre  française,  la  victoire  de  la 
machine  est  définitive,  et  nous  avons  vu  dans  quelles  conditions 
artificielles  les  derniers  bataillons  du  tissage  à  la  main  luttent 
encore  désespérément  contre  elle. 


II 


LES  PATRONS  DU  TYPE  MODERNE 

Nous  avons  vu  que  le  patron  d'une  fabrique  collective  est 
plutôt  un  comraerrant  qu'un  industriel.  Il  est  le  produit,  socia- 
lement parlant,  d'une  sélection,  opérée  par  le  développement 
de  l'esprit  de  prévoyance,  et  faite  sur  les  colporteurs  et  les 
commis  voyageurs.  Le  machinisme,  en  éliminant  la  fabrique, 
n'a  pas  fait  disparaître  ce  type  social  ;  il  l'a  seulement  trans- 
formé en  un  pur  négociant.  Nous  le  retrouverons  lorsque  nous 
parlerons  des  négociants  en  tissus,  en  toiles,  en  fils,  etc. 

Le  patron  de  la  manufacture,  au  contraire,  est  plus  industriel 
que  commerçant.  Il  est  le  produit  dune  sélection,  opérée  égale- 
ment par  la  prévoyance,  mais  faite  sur  les  petits  patrons-ou- 
vriers ou  sur  les  contremaîtres.  Le  machinisme,  en  transfor- 
mant la  manufacture  en  grand  atelier  à  la  houille,  a  donné 
de  l'extension  et  une  grande  ampleur  au  type  du  patron  in- 
dustriel. C'est  ce  type  surélevé,  ce  type  essentiellement  moderne, 
que  nous  allons  maintenant  étudier. 

I.  —   LA   COXCKMRATIOX    INDl  STRIKLLE. 

L'un  des  effets  les  plus  visibles  du  machinisme  est  de  pousser 
à  la  concentration  industrielle.  Encore  faut-il  distinguer  et 
serrer  de  près  ces  notions  de  machinisme  et  de  concentra- 
tion. 


'lO  LES    PATRONS   DE    L  INDUSTRIE    TEXTILE. 

Le  machinisme  n'a  pris  véritablement  tout  son  essor,  et  n'a 
produit  tous  ses  effets  sociaux  que  depuis  l'invention  de  la 
machine  à  vapeur  et  la  propagation  de  son  emploi.  Jusque-là, 
il  y  a  eu  des  mécanismes  plus  ou  moins  compliqués  mus  par  la 
force  humaine  ou  animale,  voire  même  par  la  force  naturelle  du 
vent  ou  de  leau,  mais  ce  n'était  qu'un  machinisme  bien  rudi- 
ment aire  encore. 

La  force  hydraulique  elle-même  n'a  pu  donner  l'essor  au 
machinisme,  car  elle  est  forcément  limitée  et  d'un  débit  très 
variable.  Les  chutes  puissantes  sont  situées  dans  des  endroits 
peu  accessibles  et  ne  commencent  à  être  sérieusement  utilisées 
que  depuis  les  récentes  inventions  réalisées  dans  le  domaine  de 
l'électricité.  Quant  aux  rivières  accessibles,  elles  ne  possèdent 
que  de  petites  chutes  disséminées  qui  ont  pour  effet  de  main- 
tenir les  ateliers  dans  des  limites  modestes  et  inextensibles. 

Pour  toutes  ces  raisons,  nous  proposons  d'englober  sous  le 
nom  de  manufactures  tous  les  grands  ateliers  dans  lesquels  on 
emploie  comme  force  motrice,  l'homme,  les  animaux,  le  vent 
ou  l'eau,  réserve  faite  sur  les  transformations  futures  que 
pourra  produire  l'électricité. 

Le  grand  atelier  à  la  houille  doit  être  nettement  classé  à  part, 
parce  que,  seul,  jusqu'à  présent,  il  permet  une  extension  indé- 
finie de  la  concentration  industrielle. 

On  ne  peut  pas  dire  que  la  machine  à  vapeur  a  créé  le  grand 
atelier,  comme  on  l'a  quelquefois  dit  :  des  manufactures  ont 
existé  dans  l'Antiquité. 

Ce  qui  est  vrai,  c'est  que  la  machine  à  vapeur  a  créé  le  grand 
atelier  à  la  houille,  ce  qui  veut  dire  Y  atelier  indéfiniment  ex- 
tensible. Là  est  le  grand  fait  social  nouveau  qui  distingue  notre 
époque  de  toutes  celles  qui  l'ont  précédée. 

Désormais,  la  concentration  industrielle  est  rendue  indépen- 
dante des  obstacles  opposés  par  le  Lieu  :  elle  n'a  plus  d'autres 
limites  que  celles  des  possibilités  du  marché  mondial,  des 
moyens  d'exécution,  et  de  l'adaptation  des  groupements  hu- 
mains. 

Il  en  résulte  une  concentration  industrielle  de  plus  en  plus 


LES    ['ATKÛNS    1)1     TVI'i:    MOnKliNE.  M 

grande.  C'est  là  le  fait  le  plus  visible,  et  qui  frappe  tout 
d'abord  quand  on  [)arcourt  une  cité  industrielle  moderne. 

Cette  concentration  porte  à  la  fois  sur  le  personnel  et  sur  le 
capital.  Nous  devons  considérer  séparément  ces  deux  pomts,  car 
il  n'y  a  pas  nécessairement  parallélisme  entre  les  deux. 

Pour  déterminer  le  degré  de  concentration  industrielle  atteint 
dans  une  région,  il  suffit  de  déterminer  la  grandeur  de  Fusine 
moyenne.  Sans  doute  cette  usine  moyenne  n'existe  pas  et  il  ne 
faut  pas  y  attacher  une  signification  plus  précise  qu'à  celle  de 
n'importe  quelle  moyenne  déterminée  par  les  méthodes  de  la 
statistique.  Dans  l'industrie  textile  en  particulier,  il  faudrait 
tenir  compte  de  l'influence  que  peut  avoir  sur  la  grandeur  de 
l'atelier  le  produit  fabriqué  ;  il  faudrait  distinguer  les  filatures 
des  gros  numéros  de  celles  des  fins,  les  tissages  de  toile  à 
voile  de  ceux  de  linge  de  table,  etc.  Mais  ceci  demanderait 
toute  une  série  de  monographies  d'ateliers  classés  d'après  les 
articles  produits.  A  défaut  d'une  telle  étude  qui  nous  entraî- 
nerait trop  loin,  livrons-nous  aux  indications  suivantes,  vagues 
et  générales,  mais  qui  suffiront  à  nous  montrer  les  influences 
globales  des  différentes  espèces  de  fabrication. 

Dans  la  Flandre  française,  on  peut  dire  que  la  filature  de 
coton  moyenne  compte  28.000  broches  ',  200  ouvriers  et  600 
chevaux-vapeur,  et  nécessite  un  capital  de  un  million  et  demi  de 
francs; 

V,ç,  i:)eignagne  de  laine  :  900  ouvriers,  1.500  chevaux,  et  i  mil- 
lions de  francs; 

La.  fila  tare  de  laine  :  17.000  broches,  150  ouvriers,  450  che- 
vaux et  un  million  de  francs; 

Le  tissage  de  laine  :  200  métiers,  250  ouvriers,  260  chevaux, 
et  300.000  francs: 

La  filature  de  Un  :  6.000  broches,  300  ouvriers,  150  chevaux, 
et  1.200.000  francs: 

Le  lissage  de  toile  :  150  métiers,  180  ouvriers,  et  300.000 
francs. 

1.  D'après  Schuize-Gaveinitz.  la  /ilalure  de  coton  en  Alsace  compterait  également 
en  moyenne  28-000  broches  (Lu  r/roude  industrie,  [>.  115). 


4 '2  LES    PATHOiNS    DE   L  INDUSTRIE    TEXTILE. 

La  concentration  du  personnel.  —  Occupons-nous  d'abord 
de  la  question  du  personnel.  Si  l'on  jette  un  coup  d'œil  sur 
le  tableau  qui  précède,  on  constate  de  suite  que  Yatelier 
moyen  occiipe  200  à  300  ouvriers.  Le  peignage  de  laine  lui- 
même,  qui,  à  première  vue,  semble  faire  exception,  comporte 
en  réalité  tiois  ateliers  distincts  occupant  environ  300  per- 
sonnes cbacun  :  un  de  triage,  et  deux  de  peignage  (un  de  jour 
et  un  de  nuit  . 

Ces  chill'res  sont  notablement  supérieurs  à  ceux  de  la  manu- 
facture, dont  le  personnel  oscille  autour  de  20  ou  30  individus, 
et  si  l'on  excepte  quelques  cas  particuliers,  il  ne  semble  pas  que 
les  manufactures,  dans  l'industrie  textile,  aient  été  plus  grandes 
dans  les  siècles  passés ^ 

Ce  qui  dominait,  du  reste,  c'était  la  fabrique  collective,  com- 
posée d'une  foule  de  petits  ateliers.,  dont  le  personnel  ne  dé- 
passait pas  quelques  compagnons. 

On  peut  donc  dire  que  la  capacité  de  direction  va  en  croissant 
du  petit  atelier  à  la  manufacture.,  et  de  celle-ci  au  grand  atelier 
à  la  houille. 

La  concentration  des  capitaux.  —  Depuis  l'introduction  du 
machinisme  dans  l'industrie,  la  productivité  d'un  atelier  n'est 
plus  proportionnelle  à  la  quantité  de  bras  employés,  mais  à  la 
force  motrice  utilisée.  Aussi  les  capitaux  jouent-ils  un  rôle 
prépondérant. 

Si  nous  nous  reportons  à  l'évaluation  que  nous  avons  faite 
de  l'usine  moyenne ',  nous  constatons  que  les  divers  genres  de 
fabriques  présentent,  à  ce  sujet,  des  difiérences  beaucoup  plus 
marquées  qu'au  point  de  vue  du  chiffre  du  personnel. 

Nous  trouvons  une  échelle  hiérarchique  nettement  graduée 
<le  la  manière  suivante'^  : 


1.  Nous  ne  parlons  pas,  bien  entendu,  des  nianufacluies  de  l'Antiquité  qui  cui- 
[doyaient  des  esclaves  et  étaient  d  un  type  social  difTérent. 

2.  Voir  supra,  p.  il. 

3.  Ne  perdons  pas  de  vue  qu'il  s'agit  ici  d'usine  de  i^randeur  moyenne.  Certaines 
usines  sont  beaucoup  ])lus  grandes  que  cette  usine  moyenne,  mais,  par  contre, 
d'autres  sont  plus  petites. 


LES    l'ATRONS    UL"    TVl'i;    .MoKKli.M:.  13 

1"  Au  premier  échelon,  se  trouvent  les  tissages  qui  demandent 
en  moyenne  un  capital  do  :J00.()00  francs; 

2"  Ensuite,  viennent  les  jiUuures  avec  un  capital  de  1  à 
1.500.000  francs; 

3"  Enfin,  tout  en  haut,  le  peignage  de  laine  avec  4.000.000. 

Cet  ordre  est  également  celui  du  degré  de  machinisme 
atteint  dans  chaque  variété  !  Si  l'on  néglige  les  influences  dés 
autres  facteurs,  comme  celui  de  l'article  fabriqué,  on  peut  en 
conclure  que  la  concentration  des  capitaux  est  proportionnelle 
au  degré  de  machinisme. 

La  vérité  de  cette  loi  apparait  encore  si  l'on  compare  les 
ditféreutes  étapes  de  l'évolution,  dans  le  temps,  d'une  même 
industrie.  Ainsi,  en  1829,  une  filature  de  coton  de  10.000  bro- 
ches ne  nécessitait  qu'une  force  motrice  de  20  chevaux  et  un 
capital  de  75.000  francs,  et  avec  les  manufactures  nous  tou- 
chons à  un  capital  moyen  de  quelques  milliers  de  francs. 

Cette  concentration  des  capitaux  suppose  un  accroissement 
et  une  diffusion  plus  grande  de  V esprit  d'épargne  et  de  pré- 
voyance dans  la  population. 

Elle  suppose.,  de  la  part  des  gens  qui  les  font  valoir,  un  déve- 
loppement des  capacités  administratives  et  du  sens  de  la  respon- 
sabilité. 

Sans  doute,  nous  le  répétons,  ces  qualités  existaient  déjà 
dans  le  milieu  social  antérieur,  mais  à  un  degré  moindre.  La  ma- 
chine a  eu  pour  résultat  de  permettre  leur  essor  et  de  les  déve- 
lopper par  les  nécessités  des  conditions  nouvelles  de  la  pro- 
duction. 

Les  patrons  de  llndlstrie  moderne.  —  Nous  voyons  déjà 
s'estomper  la  figure  du  patron  moderne.  C'est  l'ancien  manu- 
facturier qui  a  grandi,  et  qui  a  acquis  à  un  degré  plus  émi- 
nent  ; 

1°  Le  don  du  commandement  et  le  sens  de  l'organisation; 

2"  L'esprit  de  prévoyance; 

3°  Les  capacités  administratives  et  le  sens  de  la  responsa- 
bilité. 


44  LES    l'ATHONS   DE    L  hNlHSTHlE    TEXTILE. 

Ainsi  donc,  la  machine  a  développé  les  qualités  morales  chez 
le  patron  comme  chez  l'ouvrier;  mais  tandis  que  ce  dernier  ^ 
voyait  diminuer  ses  connaissances  techniques,  le  premier  devait 
les  augmenter.  Non  seulement  il  lui  faut  connaître  le  mécanisme 
des  métiers,  mais  celui  des  moteurs,  des  organes  de  transmis- 
sion, le  fonctionnement  des  chaudières,  etc.  Et  il  faut  qu'il  se 
tienne  constamment  au  courant  des  inventions  nouvelles. 

On  peut  dire  que  le  patron  a  grandi  sur  toute  la  ligne,  mais 
en  grandissant,  son  rôle  s'est  compliqué.  Le  manufacturier,  dans 
sa  sphère  modeste,  se  suffisait  à  peu  près  à  lui-même,  dans  son 
travail  patronal,  tandis  que  le  grand  industriel  moderne  fait 
appel  à  une  foule  d'auxiliaires.  Quels  rôles  remplissent  ceux-ci, 
et  que  reste-t-il  véritablement  au  patron  proprement  dit  ? 


II.    —    LES  AUXILIAIRES    I>U    PATRONAGE. 

La  DIRECTION  nu  TRAVAIL.  —  Tout  le  monde  connaît  les  diffi- 
cultés que  l'on  rencontre  à  commander  et  diriger  un  petit 
personnel.  A  plus  forte  raison,  est-ce  une  tâche  particulière- 
ment malaisée  de  maintenir  la  discipline  dans  un  corps  nom- 
breux. On  n'y  parvient  que  par  la  subdivision  des  cadres  en 
petits  groupes  :  de  là,  dans  l'armée,  par  exemple,  cette  multi- 
plicité de  groupements  superposés  :  escouades,  compagnies, 
bataillons,  etc.  De  là  aussi,  dans  l'industrie,  l'emploi  d'auxiliaires, 
les  surveillants,  les  contremaîtres  et  les  directeurs.  Ici,  les  qua- 
lités exigées  sont  évidemment  surtout  le  don  du  commandement 
et  le  sens  de  la  responsahilité ,  et  par  là  nous  rejoignons  l'élite 
de  la  classe  ouvrière,  les  fileurs-.  Le  contremaître  d'abord,  le 
directeur  ensuite,  diffèrent  du  fileur,  en  ce  qu'ils  ont  un  per- 
sonnel plus  considérable  à  diriger,  une  responsabilité  plus 
lourde  à  assumer.  Un  peu  de  culture  intellectuelle,  des  connais- 
sances plus  générales  commencent  à  devenir  indispensables. 
Tout   ceci,  une   élite   ouvrière  peut    encore    l'accjuérir.   De  là, 

1.  Voir  5c.  soc,  2'  pér.,  59"  fasc,  p.  23. 

2.  Voir  Se.  soc,  2'  pér.,  59"  fasc,  p.  25. 


i.KS  l'ATitoNs  Dr   ivri:  .m(»1)i;i{.ni:.  -t* 

comme  dans  l'armée,  iiii  double  reci'utement  possible  :  par  le 
rang-  ou  par  l'école.  F^e  premier,  résultat  d'une  sélection  natu- 
relle, assure  moins  bien  la  formation  intellectuelle.  C'est  ici 
surtout  que  les  écoles  du  soir  ont  un  rôle  à  jouer,  car  elles  per- 
mettent d'allier  beureusement  les  deux  modes  de  formation. 
Quoi  qu'il  en  soit,  on  peut  être  certain  qu'un  directeur  ne  se 
maintiendra  que  s'il  possède  ces  deux  genres  de  qualités  à  un 
degré  suflisant. 

En  tout  cas,  on  voit  que  la  macbine  ofTre  une  voie  d'élévation 
à  ceux  qui  possèdent  le  don  du  commandement  et  de  l'organisa- 
tion et  le  sens  de  la  responsabilité.  Ils  peuvent  devenir  contre 
maîtres  d'abord,  directeurs  ensuite.  En  voici  un  exemple  : 

M...,  né  à  Houbaix  en  1851,  est  un  ancien  tisserand  devenu 
contremaître.  Son  frère  aîné  est  toujours  tisserand  dans  la  même 
ville,  tandis  que  son  frère  cadet*,  ayant  pu  pousser  son  instruc- 
tion plus  loin,  a  pu  devenir  employé  de  banque,  et  vit  actuelle- 
ment en  petit  rentier.  Les  enfants  de  M...  ne  seront  pas  ouvriers, 
mais  employés  :  il  a  deux  fils  échantillonneurs,  et  une  tille  qui, 
après  avoir  travaillé  quelque  temps  en  atelier,  est  aujourd'hui 
mariée  à  un  employé,  et  ne  s'occupe  que  de  son  ménage. 

Mais  ce  n'est  là  encore  qu'une  ascension  au  premier  degré. 
D'autres  ont  pu  s'élever  plus  baut,  puisque  la  plupart  des  direc- 
teurs de  fabrique  sont  des  fils  d'ouvriers  ayant  pu  suivre  les 
cours  d'une  école  industrielle  ou  qui  ont  appris  par  eux-mêmes, 
et  qui  ont  pu  devenir  très  tôt  contremaîtres. 

En  voici  un  exemple  : 

A...  est  né  à  Roubaix,  où  son  grand-père,  tisserand  hollan- 
dais, était  venu  s'installer  il  y  a  une  cinquantaine  d'années ,  et 
son  père,  dans  un  tissage  mécanique,  avait  travaillé  en  qualité 
d'ouvrier  d'abord,  de  contremaître  ensuite. 

A...  lui-même  fit  ses  études  primaires  dans  une  école  de  la 
ville  de  Bruxelles,  et  acquit  une  instruction  technique  dans  une 
école  de  tissage  de  Roubaix,  ce  qui  lui  permit  d'entrer  en  qua- 

1.  Ce  sont  surloul  les  plus  jeunes  fils  qui  peuvent  pousser  plus  loin  leur  instruc- 
tion, parce  qu'au  moment  de  leur  éducation  la  famille  possède  des  ressources  plus 
grandes,  grâce  à  l'appoint  du  salaire  des  aînés. 


46  LES    l'ATRONS    DE   L'INDUSTRIE    TEXTILE. 

litc  de  dessinateur  chez  un  fabricant  d'étofïes  d'ameuljlement  de 
Roubaix,  et  de  s'élever,  peu  à  peu,  au  poste  de  contremaître 
puis  à  celui  de  directeur.  Après  avoir  changé  plusieurs  fois 
d'usines,  tant  en  Belgique  qu'en  France,  il  a  fini  par  décider  l'un 
de  ses  patrons  à  le  coinmauditer,  s'élevant  ainsi  jusqu'au  pa- 
tronat. 

L'administration.  —  Si  la  première  variété  d'auxiliaires  que 
nous  venons  d'étudier  demande  surtout  des  hommes  au  carac- 
tère ferme,  il  y  en  a  une  autre,  où  les  connaissances  intellec- 
tuelles jouent  un  plus  grand  rôle,  sans  toutefois  exclure,  loin  de 
là,  celui  du  caractère. 

Les  certificats  et  les  diplômes  sont  les  clefs  qui  en  ouvrent  l'ac- 
cès; il  faut  savoir  compter  vite,  avoir  une  écriture  lisible,  con- 
naître la  tenue  des  livres,  quelquefois  posséder  des  notions  de 
dessin  ou  de  langues  étrangères;  de  plus  en  plus,  on  demande 
la  connaissance  de  la  sténographie  et  de  la  dactylographie.  Tout 
cela  ne  s'acquiert  qu'à  l'école  ou  dans  des  cours  spéciaux. 

'ïonieîoh,  si  r instruction  fowmit  le  critère  de  la  sHection  à 
Ventrée,  ce  nest  plus  elle  qui  préside  à  l'avancement  :  encore 
une  fois,  il  y  a  là  une  question  de  caractère. 

Au  commis  ordinaire,  on  ne  demande  qu'un  certain  esprit  de 
discipline, de  l'ordre,  de  la  méthode,  delà  propreté.  Le  caissier, 
le  comptable^  le  chef  de  bureau  ont,  en  outre,  une  responsabilité 
plus  ou  moins  grande  à  assumer,  un  commandement  à  exercer. 

On  le  voit,  il  y  a  une  seconde  voie  ouverte  à  l'élévation  de 
l'élite  ouvrière,  sinon  à  la  première  génération,  du  moins  à 
la  seconde;  car,  ici,  pour  débuter,  une  préparation  intel- 
lectuelle est  indispensable,  et  il  faut  s'adapter  très  jeune  à 
la  vie  de  bureau.  Cela  suppose  que  les  parents,  non  seulement 
n'ont  pas  absolument  besoin  du  salaire  d'appoint  qu'apportera 
le  jeune  homme,  mais  encore  disposent  de  moyens  suffisants 
pour  prolonger  les  études  de  leur  fils  jusqu'à  seize  ou  dix- 
sept  ans. 

En  Angleterre,  la  coutume  du  demi-temps  \kalf-time)  facilite 
beaucoup  l'ascension  des  enfants  capables.  En  France,  où  cette 


LKS    l'ATItdNS    IH'    TVI'I';    MOKKHiNi:.  4/ 

coutume  n'existe  pas,  il  faut  à  la  famille  ouvrière  des  rcssoui-ces 
plus  grandes  pour  faire  acquérir  aux  enfants  le  degré  d'instruc- 
tion nécessaire. 

Aussi,  pende  familles  exclusivement  ouvrières  peuvent  le  faire  ; 
la  plupart  du  temps,  ce  sont  des  familles  demi-ouvrières,  demi- 
commerçantes,  des  familles  dans  lesc{uelles  le  père  travaille 
en  fabrique,  tandis  que  lanière  entreprend  un  petit  commerce  : 
épicerie,  cabaret,  etc. 

Tel  est  le  cas  de  V.  II...,  l'ouvrier  tourquennois  dont  nous 
avons  parlé'.  8a  femme  a  exploité  un  estaminet  jusqu'à  ce  que 
fût  terminée  l'éducation  de  son  tîls;  celui-ci  devient  ainsi  dessi- 
nateur à  seize  ans. 

Ce  mode  d'ascension  est  inférieur  puisqu'il  tend  à  désorgani- 
ser le  foyer  familial,  et  qn  il  dérive  du  travail  de  la  femme. 

Il  est  inférieur  encore  dans  son  mode  de  recrutement,  basé 
sur  des  connaissances  et  non  sur  une  supériorité  du  caractère. 

Enfin,  il  est  inférieur  au  point  de  vue  de  l'éducation,  car  la 
mère  n'a  guère  le  temps  de  s'en  occuper. 

En  Angleterre,  cette  façon  de  s'élever  n'entraîne  pas  les  mêmes 
effets  :  les  salaires  plus  élevés  et  la  coutume  du  hulf-time, 
en  permettant  une  instruction  plus  poussée  des  enfants,  met  à  la 
portée  de  ceux-ci  des  moyens  d'élévation,  sans  obliger  la  mère 
à  chercher  des  ressources  supplémentaires  dans  le  commerce  ; 
le  foyer  de  ceux  qui  s'élèvent  n'est  donc  pas  menacé  de  désor- 
ganisation. Que  de  bienfaits  sociaux  l'Angleterre  ne  doit-elle 
pas  à  cette  coutume  du  half-time  qui  fait  marcher  de  pair  l'édu- 
cation à  l'atelier  avec  celle  de  l'école  ! 

La  proprikté.  — Les  deux  premières  catégories  d'auxiliaires 
ont  pour  rôle  d'aider  le  patron  dans  son  travail  :  direction  du 
personnel  et  administration  du  capital.  En  voici  une  troisième 
qui  l'aide  à  amasser  le  capital  lui-même.  Ce  sont  cette  fois  des 
auxiliaires  propriétaires.  Bien  peu  de  grands  patrons  ont  la 
propriété  entière  de  leur  usine  et  de  leur  outillage.  Devant  l'ex- 

1.  Voir  Se.  soc,  2'  pér.,  59"  fasc,  p.  'i8. 


48  LES    PATHONS    DE    L  INDISTRIE    TEXTII.K. 

tension  rapide  des  établissements  industriels,  ils  ont  dû  faire 
appel  bien  souvent  à  des  associés  ou  à  des  prêteurs,  et  les  néces- 
sités ont  fait  surgir  de  nouvelles  formes  d'association,  sociétés 
en  commandite  ou  anonymes. 

Tout  en  bas,  on  distingue  le  simple  actionnaire  qui  ne  détient 
qu'une  petite  parcelle  de  la  propriété,  et  s'en  remet  à  d'autres 
pour  la  surveillance  de  l'emploi  des  fonds  ;  une  seule  qualité 
lui  est  nécessaire  :  l'esprit  d'épargne,  la  prévoyance. 

Au-dessus  viennent  les  administrateurs  qui  sont  de  gros  ac- 
tionnaires s'occupant  de  contrôler  lemploi  des  fonds.  A  ceux-ci 
il  faut,  outre  une  prévoyance  plus  développée,  des  capacités 
administratives  et  le  sens  de  la  responsabilité.  On  peut  placer 
dans  cette  catégorie  les  commanditaires  et  les  hanquiers-yrêteurs. 

Cette  voie  n'offre  pas  actuellement  un  moyen  d'ascension  pour 
la  famille  ouvrière  proprement  dite,  qui  ne  peut  épargner  que 
de  petites  sommes  à  la  fois.  Les  valeurs  industrielles  sont  d'un 
prix  trop  élevé;  les  caisses  d'épargne  forment  toujours  le  moyen 
le  plus  commode  pour  recevoir  les  économies  des  petits  salariés. 

Toutefois,  on  peut  dire  que  l'évolution  industrielle  tend  à 
changer  cet  état  de  choses.  La  nécessité  de  réunir  des  capitaux 
toujours  plus  considérables,  oblige  à  recourir  de  plus  en  plus  aux 
petites  bourses.  C'est  ainsi  qu'en  Angleterre,  où  l'évolution  in- 
dustrielle est  plus  avancée,  on  voit  certaines  sociétés  subdiviser 
leur  capital  en  coupures  de  plus  en  plus  petites,  descendant 
parfois  jusqu'à  -Ih  francs  pour  les  mettre  à  la  portée  de  l'épargne 
ouvrière. 

Jusqu'à  ce  jom%  c'est  la  bourgeoisie  qui  a  été  la  grande  pour- 
voyeuse des  capitaux  complémentaires  nécessaires  à  la  classe 
dirigeante  pour  assurer  le  développement  de  la  grande  industrie. 

L'ascension  des  capables.  —  On  a  souvent  dit  que  le  machi- 
nisme, en  accroissant  la  dimension  des  ateliers  et  l'importance 
du  capital  nécessaire,  avait  rendu  plus  difficile  l'ascension  de 
l'élite  ouvrière.  11  n'en  est  rien,  comme  nous  Talions  voir  : 

1°  S'il  est  vrai  qu  il  faut  un  capital  plus  considérable  aujour- 
d'hui, il  est  non  moins  vrai  qu'il  est  plus  facilement  mis  à  la 


I.KS    PATRd.VS    I)i:    TYI'K    MODERNK.  /(!) 

disposition  dos  capables.  Ancionneinent,  pour  devenir  patron 
d'un  petit  atelier,  il  fallait  une  mise  de  fonds  peu  considérabJo, 
mais  on  ne  pouvait  guère  la  trouver  qu'en  l'amassant  soi-même, 
et  l'on  devait  attendre  d'avoir  pu  la  réunir,  sou  à  sou.  A  l'heure 
actuelle,  il  devient  de  moins  en  moins  nécessaire  de  posséder 
soi-même  le  capital  pour  s'élever  à  la  direction.  A  qualités 
morales  égales  on  montait  moins  vite,  puisqu'il  fallait  attendre 
que  le  bas  de  laine  ait  pu  grossir. 

2°  S'il  est  vrai  que  le  nombre  des  patrons  ait  diminué,  il  est 
non  moins  vrai  que  le  nombre  des  auxiliaires  du  patron  a  aug- 
menté (chefs  d'équipe,  surveillants,  contremaîtres,  employés, 
dessinateurs,  comptables,  etc.),  et  que  la  situation  de  ces  auxi- 
liaires est  plus  enviable  que  celle  de  la  plupart  des  anciens 
petits  patrons. 

S"  Une  troisième  voie,  enfin,  qui  n'est  encore  ouverte  qu'à,  la 
bourgeoisie,  permet  l'ascension  lente  des  plus  prévoyants,  et  c'est 
encore  la  machine  qui  a  incité  ici  à  l'épargne  en  offrant  des  pla- 
cements rémunérateurs.  Le  bas  de  laine  qui  ne  rapportait  rien 
a  été  remplacé  par  les  caisses  d'épargne,  les  dépôts  en  banque, 
les  rentes  publiques  et  les  valeurs  industrielles.  Une  foule  de 
gens  se  sont  ainsi  créé  de  petites  rentes  à  côté  des  revenus  de 
leur  travail.  C'est  pourquoi  les  classes  moyennes,  demi-rentières, 
demi-salariées,  n'ont  pris  toute  leur  importance  que  depuis 
l'apparition  du  machinisme. 

Nous  ne  voulons  pas  prétendre  qu'il  n'y  avait  pas  autrefois  des 
moyens  d'ascension.  Il  y  en  avait  dans  le  commerce,  par  exem- 
ple. Ce  que  nous  pouvons  conclure,  pour  l'instant,  c'est  que  la 
machine  a  multiptiê  et  facilité  les  moyens  d' ascension.  Autrefois, 
pour  s'élever  par  l'industrie,  il  fallait  des  qualités  plus  variées, 
et  l'on  s'élevait  moins  haut.  Aujourd'hui,  on  peut  monter  à  un 
échelon  plus  élevé,  avec  des  capacités  moins  nombreuses,  mais 
plus  accentuées.  Il  n'est  plus  indispensable  d'avoir  à  la  fois  le 
don  du  commandement  et  celui  de  l'épargne  :  il  suffît  d'avoir 
l'un  ou  l'autre,  mais  il  faut  l'avoir  à  un  degré  plus  fort.  C'est 
la  machine  et  le  régime  qui  en  résulte  qui  permet  le  mieux  à  cha- 
cun de  donner  sa  mesure. 

4 


50  LES    PATRONS   DE   L  INDUSTIilE   TEXTILE. 

En  d'autres  termes,  la  macJiine  accentue  des  différences  indi- 
viduelles, et  facilite  le  classement  de  chacun  suivant  ses  apti- 
tudes. 


m.   LES    PATBQA'S  INDUSTRIELS. 

Nous  venons  de  parcourir  les  diverses  variétés  d'auxiliaires 
employés  dans  l'industrie  textile.  A  cet  assemblage  hétéroclite,  il 
est  indispensable  de  donner  une  unité  directrice  suprême  :  tel 
est  le  rôle  du  patron  proprement  dit. 

Il  s'ensuit  que  le  patron  doit  posséder  à  la  fois  les  qualités  et 
les  connaissances  réclamées  dans  chacune  des  branches  secon- 
daires que  nous  avons  déterminées.  Le  patron  doit  avoir  les 
qualités  de  direction,  d'administration  et  de  prévoyance.  Il  doit, 
de  plus  et  avant  tout,  savoir  juger  les  hommes,  afin  de  trouver 
les  auxiliaires  les  meilleurs  qui  l'aideront  dans  sa  tâche  :  savoir 
s'attacher  les  meilleurs  collaborateurs  est  la  condition  principale 
du  succès. 

Ainsi,  plus  on  s'élève  dans  l'échelle  sociale,  et  plus  l'on  doit 
avoir  des  qualités  nombreuses  et  éminentes  pour  se  maintenir. 

Mais  l'on  peut  s'élever  plus  ou  moins  haut,  et  les  divers  genres 
d'ateliers  n'agissent  pas  de  la  même  façon  :  leur  inlluence  sé- 
lectionnante n'est  pas  la  même;  de  là  l'existence  de  variétés 
patronales  qui  forment  la  contre-partie  des  variétés  ouvrières. 

Ici,  la  hiérarchie  est  basée  quelquefois  sur  le  capital ,  image 
des  difficultés  d'établissement ,  ou  sur  les  difficultés  techniques 
du  métier  lui-même. 

Les  difficultés  d 'établi ssemext. — Nous  avons  vu  qu'il  n'y  a 
guère  de  différences  entre  les  variétés  d'usines  au  point  de  vue 
de  l'importance  numérique  du  personnel,  mais  qu'il  n'en  est  pas 
de  même  quant  au  capital  d'établissement.  Ce  dernier  élément 
va  donc  nous  permettre  de  faire  une  classification  graduée,  en 
commençant  par  les  variétés  dans  lesquelles  il  est  possible  de 
s'établir  avec  le  capital  le  moins  élevé. 


I.F.S    PA'rUitNS    1)1'    TVI'i;    .MilDl.RNi:.  51 

Dans  chaque  variété  il  est  une  grandeur  minimum  d'usines  au- 
dessous  de  laquelle  on  ne  peut  descendre  :  c'est  cette  grandeur 
miniuium  que  l'on  appelle  Yiinitr  indusiriellc . 

L'unité  industrielle,  c'est  le  nombre  de  métiers  ou  de  broches 
que  dt)it  comprendre  l'établissement  pour  produire  un  article 
donné  dans  de  bonnes  conditions  de  prix  de  revient. 

Elle  dépend  de  la  productivité  propre  des  difiérentes  espèces 
de  machines  composant  un  atelier.  Ainsi,  en  filature,  il  faut  au 
moins  un  nombre  de  broches  absorbant  la  production  d'un  as- 
sortiment de  préparation.  En  tissage,  le  rapport  entre  le  nombre 
de  métiers  à  tisser  et  celui  des  machines  à  préparer  est  un  peu 
moins  rigide  qu'en  filature;  pourtant,  il  arrive  un  moment  où 
l'achat  d'un  seul  métier  à  tisser  en  plus  oblige  à  mettre  un 
bobinoir  en  plus,  un  ourdissoir,  une  cannetière,  etc.,  et,  dès 
lors,  on  a  avantage  à  mettre  toute  une  nouvelle  série  de  mé- 
tiers. 

Généralement  une  usine  possède  plusieurs  unités  industrielles  ; 
certaines  n'en  possèdent  qu'une,  ce  sont  les  plus  petites,  car  au- 
dessous,  elles  ne  sont  plus  viables. 

La  facilité  plus  ou  moins  grande  d'établissement  au  point  de 
vue  du  capital,  dépend  donc  du  prix  d'une  unité.  Ce  prix  varie 
non  seulement  suivant  le  genre  d'opération  (filature,  tissage, 
etc.)  ou  d'objet  (coton,  laine,  lin),  mais  il  dépend  encore  de 
l'article  spécial  à  produire  (numéros  des  filés,  finesse  des  tissus, 
etc.).  Une  analyse  aussi  complète  dépassant  le  cadre  de  notre 
étude,  on  nous  pardonnera,  pour  la  seconde  fois,  de  nous  borner 
à  des  moyennes,  à  titre  d'indication. 

Examinons  à  ce  point  de  vue  les  principaux  genres  d'ateliers 
que  nous  avons  rencontrés  : 

1"  Filature  de  coton.  On  compte  généralement  que  l'installa- 
tion d'une  broche  avec  les  accessoires  revient  en  moyenne  à 
50  francs;  or,  le  métier  à  filer  comprend  environ  1.000  broches 
au  moins  dans  la  Flandre  :  il  coûtera  donc  50.000  francs; 

2°  Peignage  de  laine  :  un  assortiment  coûte  environ  1.000.000! 

3"  Filature  de  laine  :  la  broche  coûte  58  francs;  un  métier  com- 
prenant 700  broches  revient  à  VO.OOO  francs  environ  ; 


52  LES    TAIRONS    DE    l/iNDUSTRIE    TEXTILE. 

4°  Tissage  de  laine  :  le  métier  avec  ses  accessoires,  coûte 
1.500  francs; 

5"  Filature  de  lin  :  la  broche  coûte  200  francs';  un  métier 
continu  à  lin  possède  250  broches  et  coûte  donc  00.000  francs  ; 

6°  Tissage  de  toile  :  le  métier  revient  à  2.000  francs. 

En  résumé,  on  peut  dire  qu'il  est  plus  aisé  de  s'installer  fa- 
bricant que  [dateur,  et  fdateur  que  peigncur  de  laine.  Tandis  que 
le  capital  de  ce  dernier  ne  peut  être  moindre  que  1.000.000  de 
francs,  celui  du  filateur  peut  théoriquement  descendre  à  50  ou 
60.000  francs,  et  celui  du  fabricant  à  1.500  ou  2.000  francs  seu- 
lement-. 

Ainsi,  plus  l'automatisme  est  parfait  et  plus  la  difficulté  d'é- 
tablissement s'accroît  au  point  de  vue  du  capital. 

Les  difficultés  techmqi  es  du  métier.  —  S'il  est  plus  facile  de 
fonder  un  tissage  qu'une  filature,  il  est  peut-être  plus  difficile 
de  le  faire  prospérer.  L'obstacle  vient  ici  des  difficultés  techni- 
ques du  métier  lui-même. 

Dans  la  filature,  surtout  dans  la  filature  de  coton,  le  travail 
est  aussi  automatique  que  possible,  les  matières  premières  et 
les  produits  sont  fixes  et  facilement  classables.  C'est  donc  la 
question  du  prix  de  revient  qui  prime  tout.  Le  patron  supérieur 
sera  celui  qui  aura  l'outillage  le  plus  parfait,  le  plus  productif, 
qui  saura  le  remplacer  à  temps  pour  en  adopter  un  plus  mo- 
derne. Il  faut  avoir  de  la  décision  et  de  l'initiative.  Ce  sont  donc 
les  qualités  du  caractère  qui  priment. 

Les  fabricants  disent  couramment  que,  pour  être  filateur,  il 
faut  deux  conditions  :  avoir  un  million  et  un  peu  de  bon  sens. 
Exagération  mise  à  part,  ce  dicton  montre  l'importance  que 
joue  le  capital  et  le  peu  d'utilité  de  la  supériorité  de  l'intelli- 
gence ou  de  la  culture  intellectuelle.   Avec  un  bon  directeur 

1.  Le  coût  élevé  de  la  broche  de  lin  provient  de  ce  que  les  machines  à  peigner  sont 
considérées  comme  un  accessoire  de  la  filature,  tandis  que,  dans  l'industrie  lainière, 
elles  font  partie  d'un  atelier  distinct. 

2.  En  fait,  les  unités  viables  sont  plus  élevées  que  les  chiffres  que  nous  indiquons, 
mais  elles  leur  sont  sensiblement  proportionnelles,  de  sorte  que  les  conclusions  sont 
justifiées. 


i.i;s  l'ATitoNs  m    Tvi'i".  .M(ii)i;>iNE.  53 

sachant  mener  les  hommes,  et  recruté  parmi  les  contremaî- 
tres ayant  fait  leurs  preuves,  on  voit  (jiie  le  tilateur  doit  surtout 
avoir  de  l'argent.  Les  directeurs  sont  slahles,  et  ne  cherchent 
pas  à  s'intaller  à  leur  compte  parce  que  le  capital  nécessaire 
est  trop  arand.  Toutefois,  nous  proposons  de  modifier  le  dic- 
ton comme  suit  :  «  Avoir  un  million,  du  simple  bon  sens... 
et  du  caractère.  » 

Dans  les  tissages,  où  l'automatisme  est  moins  parfait  et  la 
variété  plus  grande,  les  qualités  intellectuelles  jouent  un  rôle 
plus  grand  ;  il  y  a  un  apprentissage  du  métier  à  faire,  sous  peine 
de  se  voir  rapidement  évincé.  Aussi,  quand  un  falnùcant  meurt 
en  ne  laissant  que  des  enfants  en  bas  âge.  on  voit  souvent  le  di- 
recteur réussir  à  se  faire  commanditer,  parce  qu  il  est  le  seul  à 
posséder  les  connaissances  techniques  et  les  capacités  nécessaires. 

Parmi  les  différentes  sortes  de  tissages,  c'est  dans  les  tissages 
d'articles  de  fantaisies  que  les  capacités  intellectuelles  jouent 
le  plus  g-rand  rôle.  Non  seulement  les  articles  sont  encore  plus 
variés  et  plus  changeants,  mais  il  faut  avoir  du  goût  et  de  l'es- 
prit d'invention.  De  plus,  ici,  reparait  la  nécessité  d'avoir  un 
capital  assez  élevé. 

A  chaque  saison,  deux  fois  par  an,  les  fabricants-créateurs 
de  Roubaix  '  il  y  en  a  une  dizaine  pour  les  fantaisies)  inven- 
tent de  nouveaux  modèles  dont  ils  présentent  des  échantillons 
aux  négociants  qui  n'en  n'acceptent  qu'une  partie;  les  frais  de 
création  des  modèles  non  acceptés  sont  donc  perdus.  Or,  ils  sont 
considérables.  Ainsi,  par  exemple,  la  maison  L.  Glorieux  et  fi/s 
invente  à  chaque  saison  2.000  types  nouveaux  en  lainages  et  3.000 
en  fantaisies.  Dans  l'amenblement,  un  tissage  de  moyenne  impor- 
tance dépense  20  à  VO.OOO  francs  par  an  de  ce  chef.  Outre  les 
frais  de  recherche  et  d'invention,  et  la  perte  d'une  certaine 
quantité  de  matières,  l'échantillonnage,  est  assez  onéreux,  parce 
qu'il  ne  peut  se  faire  qu'à  la  main,  vu  les  petites  quantités  de 
métrages  à  produire.  Ces  frais  énormes  ne  servent  que  pour 
des  tissus  qui  seront  démodés  au  liout  de  six  mois.  De  plus,  le 
fabricant  achète  lui-même  la  laine  brute  afin  d'être  certain  de 
sa  qualité,  et  la  fait  peigner  et  filer  à  façon. 


ai  LES    l'ATRONS    DE   L  INDUSTRIE   TEXTILE. 

Des  tissag"es  importants  peuvent  seuls  supporter  tous  ces 
Irais.  Au  surplus,  comme  les  frais  sont  les  mêmes  qu'il  y  ait 
300  ou  1.000  métiers,  il  est  avantageux  de  les  répartir  entre 
le  plus  'grand  nombre  de  métiers  possible.  Aussi  les  maisons 
créatrices,  en  nouveautés,  ont  de  800  à  1.000  métiers,  ce  qui 
suppose  un  capital  de  1  ou  1  million  1/2,  et  un  personnel  d'un 
millier  d'ouvriers.  Ce  sont  donc  de  grosses  affaires,  et  qui  cou- 
rent de  gros  risques.  Il  faut  des  qualités  variées  et  éminentes 
pour  les  dirig-er. 

Classement  des  variétés  patronales.  —  Nous  pouvons  main- 
tenant classer  les  diverses  variétés  patronales  en  trois  groupes  : 

1°  Celles  dans  lesquelles  le  rôle  prépondérant  est  joué  par  le 
chiffre  du  capital  employé  et  les  dons  du  caractère  ipeignages 
et  filatures)  ; 

2°  Celles  dans  lesquelles  les  connaissances  techniques  et  les 
qualités  intellectuelles  forment  le  facteur  principal  {fabricants 
de  toile,  d'articles  classiques,  tissages  à  façon,  teinturiers  et  ap- 
prêteurs)  ; 

3**  Celles  qui  demandent  à  la  fois  les  deux  espèces  de  qualités, 
et  qui  se  placent  ainsi  au  sommet  de  la  hiérarchie  patronale 
{fabricants  créateurs  de  fantaisies). 

Dans  la  première  variété,  la  société  anonyme  tend  de  plus 
en  plus  à  dominer,  à  cause  de  l'éiiormité  des  capitaux. 

Dans  la  seconde,  les  sociétés  en  nom  collectif  ou  en  comman- 
dite se  maintiennent  mieux,  parce  que  le  capital  joue  un  rôle 
moindre  que  la  personnalité  du  patron. 

Enfin,  nous  verrons  que  la  dernière  a  donné  lieu  à  Féclosion 
d'un  système  nouveau  qui  tient  compte  à  la  fois  de  la  puissance 
des  capitaux  et  de  la  personnalité  du  patron,  parce  que  ces  deux 
éléments  sont  également  importants. 


III 


LE  COMMERCE 


I.    LES    DIFFERENTS    GKNRES    DE    COMMKRCE. 

Dans  le  chapitre  précédent,  nous  avons  analysé  le  Patronage 
dans  son  rùle  purement  industriel.  Il  nous  faut  maintenant 
envisager  son  côté  commercial. 

En  effet,  il  ne  suffit  pas  de  fabriquer,  il  faut  vendre  ;  il  faut 
aussi  se  procurer  les  matières  premières.  L'industriel  est  donc 
amené  à  entrer  en  contact  avec  le  Commerce,  et  les  rapports 
qu'il  aura  avec  lui  varieront  selon  le  genre  de  travail  et  l'état 
du  marché.  Ce  sont  ces  rapports  que  nous  nous  proposons  d'é- 
tudier. En  un  mot,  quelles  sont  les  répercussions  de  la  Fabrica- 
tion sur  le  Commerce,  et  réciproquement. 

Examinons  d'abord  le  travail  commercial  en  lui-même  ;  nous 
étudierons  ensuite  les  répercussions  qu'il  engendre  et  qu'il 
subit. 

Ce  qui  apparaît  tout  d'abord  quand  on  veut  étudier  le  Com- 
merce, c'est  l'existence  de  spécialisations  concordantes  à  celles 
(le  la  Fabrication. 

Par  ordre,  nous  avons,  en  premier  lieu,  le  ni'gociant  en  ma- 
tières brutes,  qui  achète  le  lin,  la  laine  ou  le  coton  au  produc- 
teur agricole  et  les  revend  à  l'industriel.  Vient  ensuite /e  négociant 
en  /?/e6- qui  joue  le  rôle  d'intermédiaire  entre  le   filateur  d'une 


50  LES    PATRONS    DE    L  INDUSTRIE    TEXTILE. 

part  et  le  fabricant  d'autre  part.  Enfin,  le  négociant  en  tissus  ou 
en  fil  à  coudre  qui  se  charge  d'écouler  les  produits  complète- 
ment fabriqués. 

Jetons  un  coup  d'œil  sur  ces  trois  genres  de  commerçants,  en 
distinguant,  chaque  fois,  le  lin,  la  laine  et  le  coton. 


L'achat  des  matières  brutes.  —  A  l'origine,  la  fabricotiondu 
lin  avait  des  attaches  profondes  avec  le  travail  rural;  il  n'y 
avait  sans  doute  pas  d'intermédiaire  entre  le  tisserand  et  le 
paysan,  son  voisin;  quelquefois,  du  reste,  la  même  personne 
cumulait  les  deux  fonctions,  comme  cela  se  voit  encore  dans 
certains  villages  de  la  Flandre. 

Quand  on  commença  à  fabriquer  en  vue  de  l'exportation,  les 
négociants  qui  apparurent  alors,  durent  s'assurer  une  quantité 
suffisante  de  matières  premières,  et  se  la  procurèrent  d'abord 
sur  les  marchés  où  les  petits  producteurs  venaient  exposer  leurs 
produits.  Ces  négociants  devinrent  bientôt  des  patrons  de 
fal)riques  collectives. 

Dans  l'industrie  linière,  il  y  avait  deux  fabriques  collectives 
superposées  : 

1°  Le  fabricant  de  lin,  qui  achetait  le  lin  au  cultivateur  et  le 
faisait  rouir,  teiller  et  peigner  dans  de  petits  ateliers  familiaux; 
il  revendait  ensuite  le  lin  travaillé  aux  fileuses  ; 

2"  Le  fabricant  de  toile,  qui  se  chargeait  d'exporter  les  toiles 
fabriquées  par  les  petits  tisserands  ruraux. 

Il  faut  noter  aussi  l'existence  des  recoupeurs  qui  achetaient 
au  marché  le  fil  fabriqué  par  les  fileuses,  pour  le  revendre 
aux  tisserands. 

Depuis  l'apparition  des  filatures  mécaniques,  il  s'est  formé 
un  rouage  intermédiaire  entre  le  paysan  et  l'industriel  :  des 
facteurs  de  lin  apparurent,  achetant  le  lin  sur  pied,  l'emmaga- 
sinant à  la  récolte  et  le  revendant  au  fabricant  ou,  aujourd'hui, 
au  filateur.  Tel  est  le  système  encore  employé  pour  l'achat  des 
lins  indigènes  et  des  lins  belges. 

Mais  le  développement  de  l'industrie  nécessita  bientôt  lim- 


LE    COMMERCK.  .:>  ^ 

portatioii  de  lins  étrangers,  particulièrement  de  lins  russes i. 
Là,  vu  la  distance,  les  choses  se  passèrent  d'une  façon  différente. 

Tout  «lahord,  dans  la  première  moitié  du  siècle  dernier, 
des  maisons  d'exportation  furent  fondées  en  Russie,  principale- 
ment à  Riga.  Ces  maisons  envoyaient  des  échantillons  aux  in- 
dustriels irlandais,  belges  ou  français  qui  achetaient  ferme  une 
certaine  quantité  de  lin  qu'ils  payaient  d'avance. 

Ce  système  dut  être  abandonné,  par  suite  de  l'habitude  des 
négociants  russes  de  ne  pas  exécuter  les  livraisons  à  l'époque 
voulue,  et  de  fournir  des  matières  non  conformes  aux  échantil- 
lons. Aussi,  vers  1850,  le  système  prévalut  de  hxer  les  échéances 
à  trois  mois  après  l'expédition  de  Riga. 

Peu  à  peu  des  maisons  d'importation  se  fondèrent  dans  les 
régions  industrielles,  à  Lille,  à  Belfast,  à  Gand.  Ces  maisons 
prirent  à  leur  charge  tous  les  aléas  du  commerce.  C'est  ainsi  que, 
depuis  une  trentaine  d'années,  les  filateurs  français  n'achètent 
plus  que  marchandise  livrée  à  Dunkerque  ou  à  Gand ,  ou 
même  en  gare,  et  n'en  prennent  plus  livraison  qu'au  fur  et  à 
mesure  de  leurs  besoins. 

Pour  la  Inine,  l'importation  remonte  à  une  époque  plus  éloi- 
gnée que  pour  le  lin,  et  elle  porte  sur  des  quantités  plus  con- 
sidérables. C'est  ainsi  que  dans  la  seconde  partie  du  Moyen 
Age,  la  Flandre  faisait  venir  des  laines  d'Angleterre.  Cette 
importation  était  faite  par  la  Hanse  de  Londres^  aussi  appelée 
Hanse  flamande,  qui  avait  son  siège  principal  à  Bruges.  Quand 
l'Angleterre  se  mit  à  fabriquer,  il  fallut  faire  venir  les  matières 
premières  d'Espagne,  et  aujourd'hui,  de  La  Plata,  du  Cap  et 
d'Australie. 

Les  marchés  lainiers  les  plus  importants  aujourd'hui  sont  ceux 
de  Londres,  Boubaix  et  Anvers  :  à  eux  trois  ils  traitent  les  trois 
quarts  de  la  laine  du  monde  entier-. 


1.  l-a  Russie  |)roduit  la  moitié  du  lin  consoinuié  en  Europe.  Toutefois  elle  ne  pro- 
duit (|u'un  lin  de  qualité  médiocre  et  qui  est  rarement  d'un  blanc  [larfait.  C'est  la 
Belgique  qui  produit  les  lins  les  plus  beaux  et  les  plus  fins  (Voir  Bleunard,  loc.  cit.). 
2.  Bleunard.  loc.  cil.,  III,  40. 


58  LES    PATHONS    DE    I.  INDUSTRIE    TEXTILE. 

Londres  monopolise  le  marché  des  laines  d'Australie  :  ce 
marché  se  fait  aux  enchères  et  au  comptant,  par  l'intermédiaire 
de  courtiers.  Les  laines  australiennes  sont  surtout  travaillées  en 
Angleterre,  mais  une  partie  est  dérivée  vers  le  Havre  et  Dun- 
kerque,  pour  ne  parler  que  de  la  France. 

Au  Havre  arrivent  également  les  laines  de  la  Plata  que  le 
Continent  travaille  de  préférence.  Là,  elles  sont  mises  en  vente 
publique  et  achetées  par  des  commissionnaires  en  laines  pour 
le  compte  des  négociants  de  Roubaix,  qui  la  revendent  de  suite 
aux  fabricants. 

En  effet,  ceux-ci,  contrairement  à  ce  qui  se  passe  pour  le  lin,  ne 
prennent  pas  leurs  marchandises  au  fur  et  à  mesure  de  leurs 
besoins,  car,  en  faisant  ainsi,  ils  risqueraient  de  ne  pas  avoir  la 
variété  spéciale  de  laine  qu'ils  veulent  avoir.  Cette  nécessité  de 
s'assurer  la  qualité  voulue  est  tellement  grande,  que  certains 
grands  fabricants  n'ont  pas  hésité  à  fonder,  à  leurs  frais,  des 
comptoirs  d'achat  à  Buenos- Ayres,  et  que  d'autres  s'y  rendent 
pour  acheter  directement  sur  place. 

Quant  au  coton,  il  a  toujours  dû  être  importé.  En  France,  le 
grand  marché  est  le  Havre,  port  où  sont  installées  des  maisons 
d'importation  semblables  à  celles  qui  existent  à  Lille  pour  le  lin. 
Elles  revendent  la  matière  première  aux  filateurs  qui  en  pren- 
nent livraison  au  fur  et  k  mesure  de  leurs  besoins,  par  l'inter- 
médiaire de  commissionnaires  ou  de  négociants. 

Il  est  probable  que  ce  commerce  a  dû  passer  par  les  mêmes 
stades  que  celui  du  lin.  Il  est  certain,  en  tous  cas,  d'après 
Schulze-Gaevernitz ',  que  la  chose  s'est  ainsi  passée  en  Angle- 
terre : 

Une  première  période,  pendant  laquelle  le  commerce  est  fait 
par  des  maisons  d'exportation  américaines,  qui  avaient  à  Liver- 
pool  des  commissionnaires  chargés  de  traiter  avec  les  indus- 
triels du  Lancashire;  puis  ceux-ci  eurent  même  des  commission- 
naires-acheteurs sur  le  marché  de  Liverpool.  Dans  une 
seconde   période,    il   se    fonda,  dans   cette  ville,    des  maisons 

1.  La  grande  industrie. 


LE    r.OMMERCE.  .'.0 

d'importation  prenant  les  aléas  du  commerce  à  leurs  risques 
et  périls. 

Le  commerck  des  filés.  —  Si  l'on  veut  bien  se  rappeler  que  les 
peigneurs  et  filateurs  de  laine  travaillent  à  façon*  pour  le 
compte  des  fabricants  de  tissus,  on  comprendra  qu'il  ne  peut 
exister  de  commerce  de  lilés  dans  cette  branche.  Il  n'en  est  pas 
de  même  pour  les  industries  cotonnières  et  linières,  dans  les- 
quelles le  filateur  achète  lui-même  la  matière  première ,  et 
revend  les  filés  qu'il  fabrique,  soit  directement  aux  fabricants, 
soit  par  lïntermédiaire  de  négociants. 

Beaucoup  de  transactions  peuvent  se  faire  directement,  parce 
que  filateurs  et  fabricants  habitent  la  môme  région,  et  peuvent 
se  rencontrer  facilement  chaque  semaine  à  la  Bourse  de  Lille  qui 
se  tient  tous  les  mercredis.  Ce  commerce  ne  présente  guère  du 
reste  d'aléas,  puisqu'il  se  fait  d'une  façon  à  peu  près  continue 
tout  le  long'  de  l'année.  Pourtant  le  négociant  en  filés  existe,  et 
on  le  voit  parfois  offrir  au  fabricant  le  coton  d'une  filature  à  un 
cours  inférieur  à  celui  offert  par  le  filateur  lui-même.  Il  profite 
du  flair  particulier  au  bon  commerçant,  grâce  auquel  il  a 
acheté  à  un  moment  où  le  filateur  cherchait  avant  tout  à  écouler 
ses  produits.  De  plus,  le  filateur  ne  peut  présenter  que  quelques 
numéros  de  filés,  tandis  que  le  négociant  a  une  carte  d'échan- 
tillons complète. 

Les  conditions  de  vente  vont  en  s'améliorant  au  fur  et  à  me- 
sure que  la  sécurité  des  transactions  devient  plus  grande.  Ainsi, 
il  y  a  quinze  ans,  l'escompte  de  5  ^  qui  était  acccordé  pour 
les  règlements  à  60  jours,  l'est  aujourd'hui  pour  ceux  de  90  jours. 
De  même  le  Q  %,  au  lieu  d'être  réservé  pour  les  paiements  à 
15  jours.  Test  pour  ceux  à  30  jours. 

Le  commerce  des  produits  iixis.  —  Ces  produits  sont:  pour  le 
lin,  le  fil  à  coudre  ou  la  toile  ;  pour  la  laine  :  les  tissus  de  fan- 
taisies ou  d'ameublement. 

) .  Voir  suprà,  p.  53. 


GO  LES    PATRONS    DE    l'iNDUSTRIE    TEXTILE. 

Pour  le  fil  à  coudre,  chaque  fabricant  a  sa  marque  spéciale 
apposée  sur  chaque  bobine  vendue.  Aussi  a-t-il  tout  naturelle- 
ment le  monopole  de  la  vente  en  gros,  de  sorte  qu'à  chaque 
filterie  est  annexée  une  maison  de  commerce  qui  se  charge 
d'écouler  les  produits  aux  détaillants 

Pour  la  toile,  l'individualité  du  produit  disparaît.  De  plus,  il 
y  a  trop  de  spécialités  différentes,  pour  que  chaque  fabricant 
puisse  les  faire  toutes.  Son  intérêt  est  au  contraire  de  se  borner 
à  un  nombre  de  genres  restreints,  auxquels  son  outillage  est 
mieux  adapté. 

Le  commerçant,  au  contraire,  a  intérêt  à  vendre  les  choses 
les  plus  variées,  afin  de  répartir  des  frais  généraux  fixes  sur  un 
plus  grand  nombre  de  branches.  Le  fabricant  qui  se  fait  acces- 
soirement commerçant,  ne  peut  vendre  qu'une  espèce  de  tissus, 
ou  un  nombre  très  restreint'.  Le  voyageur  du  fabricant  a  donc 
une  carte  d'échantillons  très  pauvre  à  présenter  à  côté  de  celle 
du  voyageur  du  négociant,  et  a  les  mêmes  frais  à  supporter. 

Aussi,  on  voit  quelquefois  ce  phénomène  bizarre  :  un  même 
client  est  sollicité  à  la  fois  par  deux  voyageurs,  celui  du  fabri- 
cant et  celui  du  négociant  ;  ce  dernier  a,  dans  sa  carte  d'échan- 
tillons, ceux  que  présente  le  premier,  et  cela  à  un  prix  inférieur, 
quoique  les  tissus  sortent  de  la  même  source  ! 

La  clientèle  des  gros  négociants  de  toile,  ce  sont  les  magasins 
de  détail  et  les  maisons  de  demi-gros,  les  merciers,  les  bouti- 
quiers de  village,  etc.  La  vente  est  généralement  faite  aux  con- 
ditions suivantes,  marchandise  rendue  sur  place  :  120  jours 
sans  escompte,  30  jours  avec  3  %  ,  15  jours  avec  k  %~. 

Certains  grands  tissages  de  toile  ont  un  magasin  de  vente, 
soit  à  Lille,  soit  à  Paris,  mais  les  petits  tissages  ont  recours  aux 
négociants,  et  cela  d'autant  plus  que,  dans  les  moments  difficiles, 
ceux-ci  leur  avancent  des  fonds.  Mais  alors,  il  y  a  sujétion  de  la 
part  du  fabricant  qui  doit  s'engager  à  réserver  ses  produits  pour 

1.  Seuls  les  gros  fabricants  de  toile  peuvent  ajouter  à  leur  carte  des  échantillons 
des  genres  qu'ils  ne  font  pas,  mais  alors  ce  ne  sont  plus  des  purs  fabricants,  mais  des 
fcthricunts-commerçants. 

2.  L.  Merchier,  Monographie  du  lin,  p.  ■.'26. 


LE    COMMERCE.  01 

son  créanciei',  (jui  joiio  ainsi  à  la  l'ois  le  rôle  de  négociant  et  de 
banquier. 

Pour  les  <m«6'  de  laine,  les  choses  se  passent  d'une  façon  un 
peu  diiierente,  par  suite  des  variabilités  beaucoup  plus  grandes 
apportées  par  la  Mode. 

Ce  n'est  pas  à  dire  que  l'on  ne  puisse  faire  des  produits  à  peu 
près  fixes  avec  certaines  variétés  de  laines.  Nous  savons,  en  effet, 
que  l'on  fabrique  des  draps  et  des  lainages  classiques^,  mais 
nous  savons  aussi  que  l'on  fabrique  des  draps  et  lainages  de 
fantaisie,  et  que  ces  derniers  se  font  spécialement  à  Uoubaix. 
Ce  sont  donc  eux  qui  nous  intéressent  surtout. 

Or,  il  y  a  une  différence  très  grande  entre  le  fabricant  de 
classiques,  toujours  sur  de  placer  tôt  ou  tard  ses  produits,  et 
celui  de  fantaisies  dont  les  tissus  ne  se  portent  que  pendant  une 
saison,  pendant  le  temps  où  la  Mode  lui  confère  une  plus-value 
artificielle  :  le  premier  est  indépendant,  le  second  dépendant 
des  caprices  de  la  Mode,  ou,  si  l'on  veut,  des  grands  magasins  de 
Nouveautés  de  Paris.  Ce  n'est  pas  ici  le  moment  de  rechercher 
pourquoi  et  comment  ces  magasins  ont  acquis  le  monopole  de 
lancer  les  modes  et  de  les  faire  accepter  par  le  public;  il  nous 
suffit  d'en  constater  les  effets  sur  l'industrie,  et  c'est  à  Houbaix 
que  ce  phénomène  a  les  répercussions  les  plus  intenses. 

Les  transactions  ne  se  font  donc  que  deux  fois  par  an,  et  nont 
lieu  qu'entre  quelques  intéressés,  les  gros  fabricants  créateurs 
de  Roubaix  et  les  grands  magasins  de  Nouveautés  de  Paris. 
Financièrement,  les  premiers  sont  capables  de  lutter  à  armes 
égales  contre  les  seconds,  mais  ils  en  dépendent  plus  ou  moins 
pour  le  lancement  de  leurs  produits,  situation  bizarre  dont  nous 
constaterons  bientôt  les  eflets. 

Pour  la  fantaisie,  on  le  conçoit,  les  transactions  se  font  à 
courte  échéance  :  généralement  on  accorde  un  mois  pour  le 
paiement,  avec  5  %  d'escompte-. 

1.  On  appelle  tissus  classvjiies.  ceux  qui  sont  de  consommation  courante  cl  qui 
])résentent  toujours  la  même  contexture. 

2.  Pour  les  tissus  classiques,  les  conditions  sont  les  suivantes  ;  9  mois  sans  es- 
compte; 4  mois  avec  6  %;  2  mois  avec  8  %.  Pour  la  vente  à  la  commission,  on 
accorde  6  mois  avec  ■>  ou  3  %. 


62  LES   PATRONS    DE    L  INDUSTRIE   TEXTILE. 


II.     —    KÉPERCUSSIONS    DE    l'iNDUSTRIE    SIR   LE    COMMERCE. 

L'organisation  commerciale  nécessaire  que  nous  venons  de 
décrire,  n'est  pas  sans  avoir  des  liens  avec  celle  de  la  fabri- 
cation. Celle-ci  a  besoin  du  commerçant  pour  se  procurer 
les  matières  premières  etécouler  ses  produits.  Est-ce  à  dire  qu'elle 
lui  soit  assujettie,  comme  le  tisserand  à  la  main  l'est  vis-à-vis  de 
son  patron,  le  chef  de  fabrique  collective?  Nous  allons  constater 
au  contraire  que  le  fabricant  s'émancipe  de  plus  en  plus  de  la 
domination  du  commerçant  au  fur  et  à  mesure  du  développe- 
ment du  machinisme  et  du  grand  atelier.  Sans  doute,  il  a  tou- 
jours besoin  de  lui,  mais  de  plus  en  plus,  il  tend  à  traiter  d'égal 
à  égal  avec  lui. 

Toutefois,  il  y  a  lieu  de  distinguer  entre  les  industries  à  pro- 
duits fixes  et  celles  à  produits  variables,  ces  dernières  ayant 
une  difficulté  plus  grande  à  l'émancipation  complète. 

L'émancipation  progressive  des  industries  a  produits  fixes. 
—  D'après  ce  que  nous  avons  dit.  ce  type  est  surtout  représenté 
dans  la  région  que  nous  étudions  par  les  industries  linières  et 
cotonnières.  Le  grand  fait  qui  domine  son  évolution  est  son 
émancipation  progressive  du  commerce. 

Dans  la  fabrique  collective,  le  petit  fabricant  à  domicile  est 
sous  la  domination  du  gros  négociant-exportateur.  C'est  là  un 
phénomène  général  qui  a  été  mis  en  lumière  dune  façon  supé- 
rieure par  M.  L.  Arqué  dans  son  étude  sur  les  Faiseurs  de  jouets 
de  Nuremberg  ^ .  Cette  sujétion  des  petits  producteurs  indigents 
se  manifeste  parleur  endettement  envers  les  négociants  qui  seuls 
peuvent  acheter  leurs  produits  et  leur  accorder  du  crédit  dans 
les  moments  difficiles.  C'est  donc  par  la  réunion  entre  leurs 
mains  du  double  monopole  des  fonctions  d'exportateur  et  de 
banquier,  que  les  négociants  assurent  leur  domination.  Al'heure 

1.  se.  soc,  V  pér.,  lasc.  43. 


actuelle,  beaucoup  de  petits  tissages  mécaniques  de  toile  sont 
encore  plus  ou  moins  liés  par  le  crédit  envers  les  négociants. 

Au  contraire,  les  (jrandes  usines —  les  tissages  importants,  les 
filatures  de  lin  et  de  coton  —  sont  définitivement  émancipées  à 
ce  point  de  vue  du  joug  du  commerce,  parce  qu'elles  trouvent 
aisément,  et  à  bon  marché^,  du  crédit  chez  des  banquiers. 

Ce  phénomène  d'émancipation  se  remarque  très  bien  dans  les 
filatures  de  lin  par  exemple.  Au  début,  quand  le  machinisme 
était  encore  imparfait,  elles  étaient  de  petite  taille  et  plus  ou 
moins  endettées  vis-à-vis  des  négociants  en  filés.  Aujourd'hui, 
avec  les  progrès  de  la  machine,  elles  sont  devenues  de  grosses 
affaires  comme  nous  savons,  et  sont  appuyées  par  des  banqiies 
locales  qui  se  sont  constituées  peu  à  peu. 

L'émancipation  partielle  des  industries  a  produits  variables. 
—  La  même  loi  d'émancipation  existe  pour  les  produits  soumis 
aux  fluctuations  de  la  Mode,  quanta  la  question  du  crédit,  mais 
une  hiérarchie  d'un  autre  genre  tend  à  s'établir. 

C'est  ainsi  que  les  peigneurs  et  filateurs  de  laines,  indépen- 
dants au  point  de  vue  financier,  ne  sont  cependant  que  de 
simples  façonniers  des  fabricants  de  tissus,  et  nous  en  avons  dit 
la  raison  :  ce  sont  donc  ces  derniers  qui  détiennent  entre  leurs 
mains  les  éléments  de  prospérité  ou  de  décadence  réglant  la 
situation  et  l'avenir  des  premiers. 

Les  gros  fabricants  détenteurs  de  la  laine  et  créateurs  d'é- 
chantillons sont  donc  ceux  qui  dirigent  le  mouvement,  et  sur 
qui  repose  la  prospérité  de  l'agglomération  roubaisienne  tout 
entière.  Pourtant  ils  sont  eux-mêmes  plus  ou  moins  assujettis 
aux  caprices  des  lanceurs  de  la  Mode  à  Paris.  Et  c'est  un  singu- 
lier spectacle  de  voir  cette  lutte  des  deux  frères  ennemis  :  les 
potentats  de  l'industrie  roubaisienne,  et  ceux  du  commerce 
parisien. 

Si  l'émancipation  des  premiers  n'est  pas  complète,  la  cause 
n'en  peut  être  due  au  machinisme.  Deux  parties  détenant  chacune 
un  monopole  de  fait  sont  en  présence  :  celui  de  l'invention  des 
modèles  d'une  part,  et  celui  du  lancement  de  la  Mode,  d'autre 


04  LES    PATRONS    DE   L  INDUSTRIE    TEXTILE. 

part.  Si  ces  forces  sont  cohérentes  et  disciplinées,  les  transac- 
tions seront  nettes.  Si  elles  sont  plus  ou  moins  indisciplinées,  il 
y  aura  instabilité  constante  dans  les  relations.  C'est  malheu- 
reusement ce  qui  existe. 

Il  paraîtrait,  en  effet,  que  certaines  maisons  de  Nouveautés 
ne  pratiquent  pas  des  coutumes  absolument  correctes  vis-à-vis 
des  gros  fabricants  créateurs.  Ceux-ci  les  accusent  de  faire  co- 
pier les  échantillons  qu'ils  ont  inventés,  et  de  réserver  leurs 
commandes  pour  les  petits  fabricants,  qui,  n'étant  pas  chargés 
des  frais  de  recherches  et  d'invention,  peuvent  les  exécuter  à 
meilleur  compte.  C'est  ce  qui  permet  à  un  certain  nombre  de 
petits  tissages  de  vivre. 

Tous  les  gros  fabricants  se  plaignent  de  cet  état  de  choses, 
mais  jusqu'à  présent,  ilsontété  incapables  de  former  une  union 
cohérente,  une  espèce  de  trust,  qui  serait  le  seul  remède  pos- 
sible à  l'instabilité  actuelle  des  transactions. 

La  concentration  régionale.  —  Il  n'est  pas  indifférent,  au 
commerçant  chargé  découler  les  produits,  que  lindustrie  soit 
plus  ou  moins  bien  outillée.  Plus  le  fabricant  lui  fournira  des 
tissus  de  qualité  supérieure  à  un  prix  peu  élevé,  plus  il  lui 
sera  facile  de  les  vendre.  La  tâche  du  commerçant  est  d'au- 
tant plus  aisée  que  la  supériorité  industrielle  est  plus  grande. 

Dans  l'état  ancien,  caractérisé  par  la  lenteur  du  progrès  des 
méthodes,  les  capacités  commerciales  primaient  tout,  et  cela 
justifiait  la  domination  qu'exerçaient  les  grands  négociants. 

Dans  l'état  actuel  d'améliorations  constantes  par  les  progrès 
du  machinisme,  l'industrie  devient  capable  de  patronner  le 
commerce,  et  ceci  explique  son  émancipation  progressive. 

Nous  sommes  donc  amené  à  déterminer  la  situation  indus- 
trielle de  la  Flandre  française  vis-à-vis  des  pays  concurrents, 
afin  de  juger  dans  quelle  mesure  elle  favorise  le  travail  du 
commerçant. 

Le  machiîiisme  pousse  à  la  concentration  régionale.  Aux 
temps  du  travail  à  la  main,   la  fabrication  était  dispersée  sur 


LE    C.UMMKKCE,  <>5 

l'ensemlile  du  territoire,  parce  qiK;  l'on  trouvait  partout  des 
matières  premières,  de  la  main-d'œuvre  et  une  clientèle.  Toute- 
fois, des  concentrations  partielles  s'étaient  déjà  opérées  pour 
certains  travaux  demandant  un  appientissage  particulier  dont  le 
secret  était  monopolisé  par  l'une  ou  l'autre  ville.  Ces  concentra- 
tions reposaient  doue  sur  un  tour  de  main  spécial  acquis  par  les 
artisans  d'une  cité,  et  qui  en  conservaient  jalousement  la  tra- 
dition. 

Les  moyens  de  transport,  en  se  perfectionnant,  tendaient  à 
une  autre  concentration  régionale  en  faveur  des  pays  à  main- 
d'œuvre  abondante  et  situés  sur  une  voie  commerciale.  Le 
développement  précoce  <le  la  Flandre  au  Moyeu  Age  s  explique 
ainsi,  d'une  part,  par  sa  forte  natalité,  et,  d'autre  part,  par  sa 
proximité  de  l'Angleterre,  pays  producteur  de  laines;  enfin 
par  sa  situation  au  nord-ouest  du  Continent,  mis  en  valeur  par 
la  colonisation  franque. 

L'utilisation  des  forces  naturelles  tend  maintenant  à  favoriser 
les  pays  qui  possèdent  ces  dernières,  mais  il  faut  qu'ils  aient, 
en  outre,  les  autres  facteurs  que  nous  venons  d'indiquer  : 
possibilité  de  recrutement  d'une  main-d' œuvre  appropriée  et 
suffisante;  situation  commerciale  permettant  V approvisionne- 
ment des  matières  brutes,  et  l'écoulement  des  produits. 

L'emploi  des  chutes  d'eau  comme  moteur  dans  l'industrie 
textile,  développa  celle-ci  dans  les  collines  de  Normandie  et  dans 
les  Vosges,  à  la  fin  du  xviii''  siècle.  Aujourd'hui,  la  machine  à 
vapeur  tend  à  l'attirer  dans  le  nord  de  la  France,  à  proximité 
du  vaste  bassin  houiller  qui  s'étend  de  Valenciennes  à  Béthune, 
mais  dans  les  contrées  situées  au  nord  de  ce  bassin  et  non  dans 
celles  qui  la  bordent  au  sud  :  d'un  côté,  on  a  la  main-d'œuvre 
flamande;  de  l'autre,  se  trouvent  des  pays  à  natalité  beaucoup 
plus  réduite. 

Une  fois  la  priorité  acquise  par  une  région,  elle  tend  à  la 
conserver,  non  seulement  par  l'adaptation  de  plus  en  plus 
marquée  de  la  population  à  ce  genre  de  travail,  mais  aussi  par 
idi création  d' un  centre  comm,ercial plus  puissant.  C'est  pourquoi, 
en  Flandre,  l'industrie  lainière  tend  à  s'agglomérer  autour  de 


06  LES    PATRONS    DE    l'iNDUSTRIR    TEXTILE. 

Roubaix,  et  l'industrie  linière  autour  de  Lille  et  Armentières. 
En  Angleterre,  le  Lancashire  est  le  pays  du  coton,  le  Yorkshirc 
celui  de  la  laine. 

En  s'éloignant  du  marché  principal,  une  usine  se  place  dans 
une  situation  commerciale  plus  désavantageuse  et  perd  ce  qu'elle 
peut  gagner  par  l'infériorité  des  salaires,  d'autant  plus  que,  la 
plupart  du  temps,  on  trouve  alors  une  main-d'œuvre  également 
inférieure,  n'ayant  pas  acquis  les  bonnes  traditions  de  travail 
que  possèdent  les  pays  plus  évolués,  et  qui  constituent  leur 
formation  sociale  particulière.  Ces  traditions  sociales  néces- 
saires, sont  acquises  plus  ou  moins  rapidement,  selon  que  la 
race  est  plus  ou  moins  souple;  c'est  là  qu'intervient  le  facteur 
humain,  la  question  de  lorigine  de  la  race. 

On  le  voit,  le  problème  est  complexe,  et  ne  peut  être  résolu 
qu'en  prenant  un  point  à  la  fois. 

Bornons-nous,  pour  l'instant,  à  constater  l'importance  de  la 
concentration  régionale  de  l'industrie  textile  en  Flandre,  grâce 
à  la  proximité  d'un  bassin  houiller  important. 

Ici,  il  nous  suffit  de  consulter  les  statistiques. 

Voyons  d'abord  la,  filature  de  lin^  : 

En  18i0,  le  département  du  Nord  possédait  2.700  broches 
mécaniques  sur  les  14.880  qui  se  trouvaient  en  France,  soit  donc 
une  proportion  de  18  %  seulement. 

En  1847,  ce  département  en  avait  117.900  sur  282.110,  soit 
déjà  41  %. 

En  1857,  303.640  sur  452.572  ou  67  %. 

En  1899,  434.351  sur  485.572  ou  89  %. 

Aujourd'hui,  d'après  les  dernières  statistiques  qui  me  sont 
communiquées,  il  y  en  aurait  485.000  sur  500.000  environ 
ou  97  %,  la  presque  totalité. 

Dans  la  filature  de  laine,  le  mouvement  a  été  moins  marqué, 
plusieurs    provinces    françaises   ayant    conservé  le  monopole 

1.  Voir  Merchier,  loc.  cit.,  p.  51  et  J88. 


LE   COMMERCE.  '  ()7 

d'articles  spéciaux  laits  avec  les  laines  du  pays,  tandis  que 
Roubaix  emploie  surtout  les  laines  étrangères.  Néanmoins  la 
prot;i'ossion  est  sensible  : 

En  1851,  le  groupe  de  Houbaix-ïoureoing  comprenait 
230.000  broches  sur  les  851.000  que  possédait  la  France  à  cette 
époque,   soit  tV  %. 

A  l'heure  actuelle,  il  en  comprend  environ  1.000.000  sur 
2.300.000,  soit  -iS  %. 

Dans  la  filature  de  coton,  le  progrès  est  moins  frappant;  nous 
savons  que  le  Nord  tisse  peu  le  coton,  au  moins  jusqu'à  présent'. 
Pourtant  les  chiti'res  suivants  montrent  une  progression  en  faveur 
du  Nord  : 

En  1873,  cedépartementavait  1.200. 000 broches sur5. 000. 000  ', 
soiti?/%. 

A  l'heure  actuelle,  il  en  compte  3.0(10.000  sur  0.6i3.000,  ou 
pi'ès  de  la  moitié. 

Dans  la  filature,  le  travail  à  la  main  a  pratiquement  disparu; 
il  n'en  n'est  pas  de  même  pour  le  tissage,  parce  que  les  pro- 
grès mécaniques  y  ont  été  moins  marqués.  Mais  si  Ton  s'en  tient 
au  seul  tissage  mécanique,  on  constate,  en  faveur  du  Nord,  une 
progression  analogue  à  celle  de  la  filature. 

Eu  1873,  l'industrie  du  tissage  de  la  laine  comptait  6.750  mé- 
tiers mécaniques  sur  les  23.000  qui  se  trouvaient  alors  en 
France,  soit  39  % . 

En  1885,  19.000  sur  46.300,  ou  //   %. 

Aujourd'hui  30.000  sur  55.000  ou  />;?   %. 

Quant  au  tissage  de  la  toile,  l'arrondissement  de  Lille  compte 
les  deux  tiers  des  métiers  mécaniques  de  France  :  15.000 
sur  22.000. 

Cette  concentration  de  l'industrie  mécanique  dans  la  Flandre 

1.  Sur  les  124.000  métiers  mécaniques  à  lisser  le  coton  existant  en  France,  le  dé- 
partement du  Nord  n'en  compte  guère  plus  de  12.000. 

2.  Avant  1870.  les  statistiques  sont  difficilement  comparables,  car  elles  englobeul 
l'Alsace,  centre  très  important  pour  le  coton. 


68  LES    PATRONS    DE   l'IMJUSTIUI:    TEXTILE. 

française  est  due.  nous  le  savons,  au  voisinage  des  mines  de 
houille  et  à  la  main-d'œuvre  flamande. 

Dans  la  Flandre  môme,  la  concentration  s'opère  au  profit  de 
l'arrondissement  de  Lille,  celle-ci  due  à  l'influence  des  marchés 
et  du   négoce. 

Sur  les  484.700  broches  à  lin  que  contient  la  Flandre  fran- 
çaise, le  seul  arrondissement  de  Lille  en  contient  477.000,  dont 
200.000  dans  la  cité  de  Lille  et  sa  banlieue  immédiate. 

Là  se  trouvent  également  la  presque  totalité  des  filteries. 

Les  tissages  de  toile  sont  presque  tous  dans  la  vallée  de  la 
Lys,  principalement  à  Armentières  qui,  avec  sa  banlieue,  con- 
tient plus  de  la  moitié  des  métiers  mécaniques  de  l'arrondisse- 
ment, plus  du  tiers  de  ceux  de  la  France  entière. 

La  ville  de  Lille  et  sa  banlieue  contiennent  également  la 
moitié  des  broches  de  coton  de  l'arrondissement. 

Enfin,  l'industrie  lainière  est  encore  plus  concentrée  :  on  ne 
la  trouve  guère  que  dans  l'agglomération  Roubaix-Tourcoing. 
Cela  tient  au  rôle  primordial  que  joue  dans  cette  industrie  la 
question  de  l'approvisionnement  des  matières  brutes  :  la  laine 
présentant  des  variétés  infinies,  il  faut  être  sur  place  pour  se 
rendre  compte  des  qualités  à  acheter  suivant  l'état  du  marché. 

La  concentration  régionale  a  pour  résultat  de  créer  un  marché 
puissant  et  de  permettre  une  division  du  travail  commercial. 
On  voit  des  commerçants  se  spécialiser  les  uns  dans  le  com- 
merce des  laines,  d'autres  dans  celui  des  lins,  des  toiles,  des 
filés  ou  des  tissus,  etc.  Chacun  connaît  mieux  sa  partie  et  voit 
son  action  doubler. 

Pour  donner  une  idée  de  la  concentration  des  marchés,  disons 
que  les  places  de  Londres,  Anvers  et  Roubaix  traitent  à  elles 
seules  les  trois  quarts  des  laines  brutes  du  monde.  Lille  est  le  seul 
marché  aux  lins  en  France  (Belfast,  en  Irlande).  Quant  au 
coton,  il  se  traite  principalement  au  Havre  (à  Liverpool  pour 
l'Angleterre  et  à  Brème  pour  l'Allemagne). 

Ainsi  donc  la  concentration  régionale  favorise  les  transac- 
tions commerciales.  Voilà  un  premier  point. 


I.I-:    COMMERCE.  09 

Les  autres  nations  sont-elles  plus  ou  moins  favorisées  sous 
ce  rapport?  Telle  est  la  question  qui  se  pose  maiuteuant. 

Tout  naturellement,  ce  sont  les  pays  qui  ont  inauguré  les 
méthodes  nouvelles  de  travail  qui  ont  vu  s'opérer  les  premiers 
une  concentration  régionale  à  leur  profit. 

Il  y  a  là,  grâce  à  ravancc  prise,  un  élément  de  supériorité 
indéniable,  toutes  choses  égales  d'ailleurs. 

L'avance  prise  par  l'Angleterre  dans  l'industrie  textile  a  été 
maintenue  jusqu'à  ce  jour,  comme  le  montrent  les  dernières 
statistiques. 

C'est  toujours  dans  la  filature  de  coton  que  l'avance  est  la 
plus  considérable  :  au  l*"  mars  1909,  sur  les  130.795.927  broches 
que  possédait  le  monde  entier,  il  y  en  avait  91.400.000  en 
Europe,  dont  plus  de  la  moitié  dans  le  Royaume-lni,  soit 
exactement  53. 171.897;  l'Allemagne  n'en  avait  que  9.881.321 
et  la  France  6.643.000  i. 

L'avantage  est  un  peu  moins  marqué  pour  le  tissage  de  co- 
ton ;  à  l'heure  actuelle,  le  Royaume-Uni  possède  environ  750.000 
métiers,  l'Allemagne  250.000,  la  France  100.000.  etc. 

Il  est  encore  moins  marqué  dans  Y  industrie  lainière  :  le 
Royaume-Uni  possède  plus  de  6.000.000  de  broches  et  140.000 
métiers;  la  France,  2.390.000  broches  et  55.000  métiers  méca- 
niques. 

Enfin,  dans  V industrie  linière,  nous  trouvons  qu'en  1877, 
l'Europe  possédait  3.131.000  broches,  dont  1.407.000  dans  le 
Royaume-Uni,  500.000  en  France,  415.000  en  Allemagne, 
326.000  en  Autriche-Hongrie,  etc. 

On  le  voit,  la  supériorité  de  r Angleterre  est  d'autant  plus 
marquée  qu'il  s'agit  d'une  industrie  où  l'automatisme  est  le  plus 
parfait.  C'est  pourquoi,  elle  est  plus  grande  dans  la  filature 
que  dans  le  tissage,  et  pour  le  coton  que  pour  la  laine  ou  le 
lin.  On  comprend,  en  efîet,  que  l'avantage  du  machinisme  di- 
minue quand  l'automatisme  devient  moins  parfait. 

Or,   quand  on  analyse  les  choses   de  près,  on   voit  que  la 

1.  Cette  statistifjue  m'est  comiiumiquée  par  r£'H/o«  te./Hle. 


70  I.IiS    l'ATRONS    1>E    l'industrie   TEXTILE. 

supériorité  de  l'Angleterre,  au  point  de  vue  de   l'intensité  du 
machinisme,  ])ro vient  des  causes  suivantes  : 

1°  Le  bds  prix  de  la  force  motrice.  L'Angleterre,  ou  le  sait, 
est  le  pays  du  monde  où  le  charbon  est  le  moins  cher,  et  nous 
savons  que  le  charbon  seul  permet  rextensi])ilité  indéfinie  de 
la  fabrication  ; 

2"  L'adaptation  plus  parfaite  de  l'ouvrier  anç/lais  à  l'auto- 
matisrne,  par  suite  de  sa  faculté  d'attention  plus  grande,  ainsi 
que  nous  l'avons  constaté  dans  une  étude  précédente'  ; 

3"  L'avance  prise  par  l'Angleterre  dans  l'initiative  des  trans- 
formations mécaniques. 

Comme  on  le  voit,  ces  causes  proviennent  en  partie  du  lieu, 
eu  partie  delà  formation  sociale.  Ensemble,  elles  ont  contribué 
à  créer,  dans  la  Grande-Bretagne,  le  foyer  industriel  le  plus 
intense  dans  l'industrie  textile,  qui  est  l'une  des  plus  influencées 
par  la  machine. 

Ce  pays  est,  en  conséquence,  celui  dans  lequel  le  phéno- 
mène que  nous  avons  appelé  la  concentration  régionale  est  le 
plus  avancé,  et  ceci  vient  renforcer  les  éléments  précédents  de 
suprématie  dont  il  dispose. 

D'abord  cette  concentration  plus  grande  permet  une  pins 
grande  spécialisation  des  usiiies  :  en  Angleterre,  chaque  fila- 
ture file  toujours  le  même  numéro  de  fils;  sur  le  Continent, 
elle  doit  filer  une  vingtaine  de  numéi'os  différents,  et,  par  con- 
séquent, chaiig"er  constamment  le  réglage  des  métiers,  d'où 
j^erte  de  temps,  et,  par  conséquent,  nécessité  de  vendre  plus 
cher. 

En  second  lieu,  le  courant  cV affaires  est  tellement  considé- 
rable, que  l'industriel  n'a  plus  à  s'inquiéter  de  faire  des  stocks. 
Il  achète  chaque  semaine,  en  Bourse,  la  quantité  de  coton  né- 
cessaire, et  vend  de  même  les  filés  produits,  le  tout  au  comp- 
tant. Les  produits  finis  eux-mêmes,  les  tissus  ordinaires  au 
moins  sont  vendus  en  Bourse  chaque  semaine.  De  là  une  immo- 
bilisation beaucoup  moindre  du  capital. 

1.  .Se.  soc.  2''  pér.,  59*  fasc,  p.  31. 


LE   COMMERCE.  71 

Eiilin,  il  faut  noter  qu'îin  pkénomruc  'pavdW'lc  à  celui  que 
nous  venons  de  décrire  existe  dans  la  fabrication  de  l'outillage. 
C'est  pourquoi  le  prix  des  métiers  à  filer  et  à  tisser  est  plus 
bas  en  Angleterre  que  partout  ailleurs,  et  il  en  résulte  qu'à  ou- 
tillage ég-al,  la  mise  de  fonds  y  est  moindre. 

Eu  résumé,  le  prix  de  revient  des  tissus  anglais  est  moins  élevé 
et  ceci  facilite  la  tâche  des  commerçants  britanniques.  C'est 
ce  qui  explique  pourquoi  les  pays  continentaux  ont  été  obligée 
de  recourir  à  la  protection  douanière  pour  compenser  cette 
infériorité. 

Grâce  aux  tarifs  douaniers,  les  industriels  français  sont 
restés  les  maîtres  du  marché  national,  mais  l'infériorité  des 
commerçants  français  est  manifeste  sur  les  marchés  étrangers. 
Pour  la  compenser,  il  faudrait  organiser  un  système  de  ris- 
tournes à  l'exportation,  mais  cela  nécessite  l'org-anisation  de 
cartells  ou  de  trusts.  Or,  comme  l'a  très  bien  montré  M.  Paul 
de  Kousiers  dans  son  ouvrage  sur  les  Trusts  et  Cartells,  les  pro- 
duits finis,  et  spécialement  ceux  qui  sont  sujets  aux  irrégula- 
rités et  aux  fantaisies,  se  prêtent  difficilement  à  la  réalisation 
de  tels  organismes.  Tout  au  plus,  pourraient-ils  se  réaliser  dans 
les  filatures  de  lin  et  de  coton,  et  cela  s'est  vu,  parait-il,  dans 
la  Flandre  aux  époques  de  crises,  mais  à  l'état  momentané  seu- 
lement. 

En  France,  le  protectionnisme  est  donc  une  arme  surtout 
défensive,  qui  protège  la  production  nationale,  mais  ne  favo- 
rise pas  son  expansion  à  l'extérieur . 

Pourtant  la  France  arrive  à  exporter  une  certaine  quantité 
de  tissus  chaque  année.  Sans  aucun  doute,  il  s'agit  de  tissus 
d'une  nature  particulière,  dont  elle  a  le  monopole. 

Quels  sont  ces  tissus  ? 

Les  qualités  de  la  fabricatiox  française.  —  Il  faut  dis- 
tinguer entre  les  articles  simples  d'une  part,  les  articles  com- 
pliqués et  les  fantaisies  d'autre  part.  Le  machinisme  est  mieux 
adapté  aux  premiers  qu'aux  seconds. 

Il   en   résulte  : 


72^  LES   PATRONS   DE    l' INDUSTRIE    TEXTILE. 

1"  Que  la  France  exporte  peu  de  tissus  simples  (cotonnades, 
toiles,  etc.);  pour  ces  articles,  elle  est  battue  par  la  Grande- 
Bretagne  sur  les  marchés  étrangers,  dans  les  colonies,  en 
Afrique  et  en  Amérique.  Au  contraire,  elle  doit  se  défendre 
contre  les  importations  anglaises,  à  l'aide  d'un  tarif  douanier 
protecteur  ; 

2"  Que  la  France  s'est  spécialisée  surtout  dans  la  fabrication 
des  tissus  compliqués  et  des  articles  de  fantaisie.' 

En  France,  les  articles  simples,  les  articles  classiques  ne  se 
fabriquent  plus  que  dans  les  régions  où  les  salaires  sont  peu 
élevés  :  c'est  ainsi  que  les  fines  draperies  noires,  les  amazones  se 
font  surtout  à  Sedan,  les  lainages  classiques  à  Fourmies.  C'est 
pourtant  un  fabricant  de  Sedan,  M.  Bonjean,  qui  inventa  l'ar- 
ticle nouveauté  en  183V  i,  mais  il  se  développa  surtout  à  Elbeuf 
pour  les  draps  fantaisies,  à  Beims  et  à  Boubaix  pour  les  robes. 
Cette  évolution  sest  tellement  accentuée  depuis  lors,  qu'aujour- 
d'hui, en  France,  les  classiques  eux-mêmes  deviennent  va- 
riables, parce  que  chaque  année,  on  met  des  nouvelles  teintes 
à  la  mode.  Les  industriels  anglais  se  maintiennent  au  contraire 
dans  la  fabrication  de  certains  types  invariables  dont  ils  n'es- 
saient pas  d'augmenter  le  nombre  ~. 

Ceci  est  surtout  vrai  pour  la  laine,  car  pour  le  coton,  la  va- 
riabilité agit  surtout  sur  l'impression  et  non  sur  le  tissage. 

En  résumé,  la  concurrence  de  r Angleterre  a  rejeté  la  France 
vers  la  fabrication  des  articles  sujets  aux  variations  de  la  mode. 
Et  pour  ceux-ci  la  supériorité  appartient  à  la  France,  à  cause 
des  qualités  artistiques  de  la  nation. 

L'Angleterre  l'emporte  dans  les  fabrications  où  l'automa- 
tisme triomphe,  et  la  France  dans  celles  qui  demandent  du 
goiit,  un  certain  talent  artistique,  de  l'imagination  créatrice. 
M.  de  Bousiers  a  montré^  comment,  dans  l'industrie  textile, 
l'Allemagne  vise  surtout  le  bon  marché  par  les  bas  salaires. 

Mais  il  se  fait  que  les  produits  français,  par  leur  prix  élevé, 

1.  Bleunard,  loc.  cit.,  111,  67. 

2.  Joulin,   loc.  cit.,  p.  10. 

3.  Se. «oc,  2"  pér.jSS"  fasc,  p..5t). 


LE    COMMKHCH.  73 

ne  sont  accessibles  qu'aux  classes  aisées,  et  c'est  pourquoi  ils 
sont  moins  susceptibles  de  s'écouler  en  emncles  masses.  Et  ceci 
niontre  que  la  faiblesse  des  exportations  françaises  n'est  [)as 
due  uniquement  à  la  mollesse  des  commerçants,  comme  on  l'a 
souvent  dit. 


IV 


LA  FAMILLE  PATRONALE 


Caractères  GÉXKRArx.  —  Nous  parlerons  d'abord  des  carac- 
1ères  généraux  avant  de  déterminer  les  variétés. 

Pour  l'éducation,  il  y  a  une  tendance  de  plus  en  plus  mar- 
([iiée  vers  les  études  classiques. 

Ce  n'était  pas  le  cas,  au  dél)ut,  de  l'industrie  mécanique, 
dans  la  première  moitié  du  siècle  dernier.  A  ce  moment-là, 
il  était  d'usage  de  mettre  le  fils  aux  atlaires,  dès  l'âge  de 
quatorze  ou  quinze  ans. 

A  la  génération  suivante,  l'industrie  ayant  surmonté  les 
aléas  du  début,  et  l'enrichissement  commençant  à  faire  sentir 
ses  efiets,  on  prolonge  les  études  jusqu'au  baccalauréat.  Sou- 
vent, Texamen  du  volontariat  tenait  lieu  de  tout,  car  ce  que 
l'on  recherchait  surtout,  c'était  de  faire  le  service  militaire 
minimum.  Ses  études  terminées,  le  jeune  homme  allait  faire 
un  séjour  en  Angleterre.  Il  lui  était  facile  d  entrer  dans  une 
filature  anglaise,  mais  il  était  obligé  d'y  travailler  en  qualité 
de  mécanicien,  faisant  ainsi  un  apprentissage  tout  à  fait  pra- 
tique, à  Leeds  ou  à  Belfast  pour  le  lin,  à  Manchester  pour  le 
coton. 

Aujourd'hui,  le  séjour  en  Angleterre  est  considéré  comme 
presque  obligatoire,  et  on  commence  à  y  ajouter  le  séjour  en 
Allemagne,  et  même  en  Amérique. 

Quelques-uns  poursuivent  leurs  études  juscpi'à  l'École  Cen- 
trale, mais  c'est  là  une  exception. 


LA    KAMlLI.i;    l'AIROXALK. 


Il  n'y  n  donc  pas  exc-^s  (l'iTitcllectualisnie.  pas  plus  chez  le 
patron  <pic  chez  l'ouviier. 

Le  milieu  général  s'en  ressent,  ce  qui  ne  manque  pas  de 
frapper  les  fonctionnaires  du  Midi  ou  de  l'Est  que  le  hasard 
amène  dans  la  Flandre.  L'intensité  du  travail  industriel  ou 
commercial,  aussi  bien  que  la  culture,  n'est  guère  favorable 
aux  spéculations  de  l'esprit,  et  pour  les  mômes  causes  :  la  quié- 
tude manque.  Les  loisirs  seront  employés  à  chercher  une 
détente  aux  préoccupations  qu'entraînent  les  affaires.  Cette  dé- 
tente pourra  être  une  lecture,  mais  ce  sera  une  lecture  super- 
ficielle, facile.  Il  faut  en  excepter  toutefois  les  cultures  intellec- 
tuelles ayant  un  caractère  d'application  pratique,  comme  celles 
patronnées  par  la  Socii-té  industriflle  du  Xord.  Les  institutions 
charitables,  les  œuvres  diverses,  les  voyages,  les  villégiatures 
absorbent  aussi  beaucoup  de  temps.  Pour  d'autres,  ce  sera  la 
politique,  car  presque  partout,  on  voit  un  parti  plus  ou  moins 
conservateur,  soutenu  par  les  patrons,  lutter  contre  le  parti 
socialiste. 

Au  début,  le  mode  d'existence  était  relativement  simple, 
mais  il  s'est  compliqué  avec  l'enrichissement  qui  a  suivi  léclo- 
sion  et  le  développement  du  machinisme. 

Ainsi,  vers  le  milieu  du  siècle  dernier,  les  riches  industriels 
ne  voyageaient  guère.  D'après  l'abbé  Vassart^,  M.  Jean-Baptiste 
Motte,  l'un  des  plus  riches  filateurs  de  coton  de  Roubaix  à  cette 
époque,  n'a  jamais  vu  Paris!  Encore  aujourd'hui,  il  serait 
facile  de  citer  tel  ou  tel  grand  fabricant  qui  est  tous  les  matins 
à  l'usine  en  môme  temps  que  ses  ouvriers,  et  qui  ne  s'absente 
qu'exceptionnellement. 

Mais  il  est  juste  de  dire  que  le  goût  des  voyages  et  des  villé- 
giatures est  en  fureur  chez  le  plus  grand  nombre.  C'est  ce  qui 
explique  le  dév'eloppement  des  plages  des  côtes  les  plus  voi- 
sines du  pays  industriel,  le  long-  de  la  mer  du  Nord  ou  de  la 
Manche,  de  Malo-les-Bains,  près  Dunkerque,  par  exemple.  Là 
habitent,  pendant  l'été,  nombre  de  familles  patronales  qui  possè- 

1.  Xolice  liiograpliique  sur  Alfred  Moite. 


7G  LES    PATRONS    DE    l'iNDUSTRIE    TEXTILE. 

dent  ou  louent  une  villa;  grâce  aux  facilités  des  communica- 
tions, le  chef  de  famille  peut  facilement  venir  rejoindre  les 
siens  le  vendredi  ou  le  samedi,  et  retourner  à  ses  affaires  le 
lundi  ou  le  mardi.  D'autres  vont  à  Ostende.  etc. 

Il  n'y  a  guère  que  les  rentiers  ou  les  valétudinaires  qui  pas- 
sent de  long-s  séjours  dans  le  Midi. 

Ceux  qui  ont  une  maison  de  campagne  ont  toujours  soin 
de  la  fixer  à  proximité  de  leurs  établissements,  de  façon  à  pou- 
voir s'y  rendre  en  une  heure  ou  deux. 

Mais  l'habitation  principale  est  toujours  dans  le  voisinage  de 
l'atelier  de  travail,  et  pour  les  petits  faljricants,  elle  est  même 
contiguë  ;  c'est  ce  qui  explique  que,  dans  les  petites  villes,  on 
voit  se  succéder,  comme  au  hasard,  des  usines,  des  hôtels  par- 
ticuliers et  des  maisons  ouvrières.  Mais  dans  les  villes  les  plus 
importantes,  à  Lille  et  à  Roubaix,  les  grosses  fortunes  sont 
assez  nombreuses  pour  qu'elles  puissent  s'agglomérer  dans  le 
même  quartier. 

Bien  entendu,  les  femmes  ont  tenté  de  créer  une  vie  mon- 
daine, mais  cette  vie  mondaine  reste  pour  ainsi  dire  l'apanage 
de  l'aristocratie  industrielle  ou  commerçante,  et  elle  n'est  pas 
sans  posséder  certains  traits  particuliers  qui  frappent  les  étran- 
gers. 

Les  groupements  mondains  y  sont  avant  tout  basés  sur  les 
liens  de  famille  ou  les  relations  d'anciennes  dates.  Vu  la  nata- 
lité, aussi  élevée  dans  les  familles  patronales  que  dans  les  fa- 
ijiilles  ouvrières,  on  ressent  peu  le  besoin  d'étendre  le  cercle 
des  invités.  Les  dames  étrangères  qui  entrent  par  mariage  dans 
un  tel  milieu  y  sont  un  peu  dépaysées  parmi  des  gens  qui  se 
connaissent  tous  depuis  la  plus  tendre  enfance. 

Mais  les  plus  malheureuses,  ce  sont  celles  qui  ont  épousé  un 
fonctionnaire,  un  officier,  un  diplômé  des  grandes  écoles  offi- 
cielles. Habituées,  dans  les  autres  provinces  françaises,  au  pres- 
tige qui  accompagne  la  situation  de  leur  mari,  elles  se  voient 
ici  reléguées  au  second  plan,  cédant  la  place  aux  femmes  des 
grands  industriels  sans  en  comprendre  la   raison. 

Après  cette  esquisse  générale,  il  nous  reste  à  voir  les  traits  qui 


LA    KAMILI.r:    l'ATRONALi:.  77 

proviennent  du  genre  particulier  de  travail,  et  qui  ont  leur 
répercussion  sur  lo  mode  de  transmission  des  situations  el 
sur  réduiation. 

Le  type  du  lin.  —  Nous  avons  vu  ([ue  le  classement  des  va- 
riétés patronales  repose  sur  l'importance  du  capital  ;  il  s'en- 
suit que  le  mode  de  succession  doit  jouer  un  rôle  qui  n'est  pas 
négligeable.  A  cet  égard,  les  pratiques  sont  différentes  dans 
l'industrie  linière  et  dans  l'industrie  lainière. 

La  filature  mécanique  du  lin  a  traversé  deux  périodes,  dans 
la  Flandre  française  : 

1°  La  période  fréclosion,  qui  va  de  1835  à  1860,  a  vu  la 
création  de  la  plupart  des  établissements  :  en  1840,  il  y  avait 
^7.000  broches  dans  le  département  du  Nord;  en  1801,  il  y  en 
avait  389.000. 

2°  La  période  de  stabilité  ;  depuis  1860,  peu  de  nouveaux 
établissements  se  sont  fondés;  les  positions  acquises  se  main- 
tiennent; en  1867,  il  y  avait  '*00.000  broches;  il  y  en  a  aujour- 
d'hui 48'*.  700. 

Pendant  la  période  d'éclosion,  lusine  est  installée,  soit  par 
un  fondateur  unique,  soit  par  deux  ou  trois  frères  associés. 

Dans  la  seconde  période,  le  problème  de  la  transmission  de 
l'atelier  s'est  posé. 

La  coutume  française  exigeant  le  partage  égal  des  biens 
entre  les  enfants,  on  conçoit  qu'au  bout  de  deux  ou  trois  géné- 
rations, le  nombre  des  associés  devient  assez  grand  pour  ame- 
ner la  transformation  de  l'atfaire  en  société  anonyme  ou  en 
commandite  par  actions.  La  transmission  de  la  propriété  dans 
chaque  branche  devient  un  simple  partage  d'actions. 

C'est  pourquoi  la  forme  anonyme  tend  à  se  développer, 
malgré  les  répugnances  que  l'on  a  à  cet  égard.  Quand  les  co- 
pariageants  ne  sont  pas  trop  nombreux,  un  certain  nombre  de 
ceux-ci  restent  simples  créanciers  chirographaires  moyennant 
un  intérêt  fixe  de  5  %,  ceci  afin  de  laisser  dans  les  mêmes 
mains  la  propriété  efficace  et  la  direction. 

S'il  n'y  a  là  aucune  difficulté  quant  à  la  propriété,  il  n'en  est 


78  LES    PATRONS    I»E    L  LNDUSTHIE   TEXTILE. 

pas  de  même  quant  à  la  transmission  de  la  direction  :  celle-ci 
ne  peut  pas  s'émietter  indéliniment  ;  elle  doit  rester  dans  les 
mains  d'un  seul,  ou  de  deux  ou  trois  au  plus.  Dans  ce  dernier 
cas  Fun  s'occupe  de  la  fabrication,  un  autre  des  achats  et  le 
troisième  de  la  vente.  On  ne  peut  guère  aller  au  delà.  Fatale- 
ment, on  aboutit,  en  très  peu  de  temps,  à  l'inextensibilité  des 
situations  à  transmettre,  et  ceci  entraîne  la  transmission  à  un 
seul  fils,  généralement  Vaine.  Par  exemple,  s'il  y  a  trois  associés, 
le  fds  aine  de  chacun  d'eux  succédera  à  son  père,  de  sorte  que 
Tassociation  entre  frères  est  bientôt  remplacée  par  une  associa- 
tion entre  cousins. 

Si  l'ainé  ne  manifeste  aucune  disposition  pour  l'industrie, 
c'est  un  cadet  qui  succède,  quelquefois  un  gendre.  En  tous  cas, 
il  y  a  toujours  transmission  à  un  seul. 

L'héritier  avantagé,  ne  l'est  pas  au  point  de  vue  de  la  pro- 
priété (celle-ci  est  partagée  également),  mais  simplement  au 
point  de  vue  de  la  situation  toute  faite  qui  l'attend,  de  gérant  ou 
de  commandité;  de  ce  fait,  il  bénéficie  d'un  traitement  et  d'une 
part  dans  les  bénéfices. 

Que  deviennent  les  cadets  ' 

Quelques-uns,  se  contentant  des  revenus  de  leur  part  de 
capital  dans  la  fdature,  rechercheront  une  vie  aisée  dans  les 
carrières  libérales;  mais  c'est  là  l'exception.  La  plupart  se  lan- 
cent dans  l'industrie  qui,  pour  eux,  forme  toujours  le  métier 
idéal;  bien  entendu,  ils  reprennent  ou  fondent  un  atelier  de 
plus  petite  envergure  que  la  lilature  :  tissage,  confection,  bras- 
serie, etc... 

Nous  avons  noté  ce  fait  que  lindustric  linière  tend  plus  à  la 
stabilité  qu'à  l'extension,  et  ce  fait  a  réagi  fortement  sur  l'édu- 
cation, qui,  avec  le  mode  de  succession,  forme  le  caractère  social 
le  plus  important  de  la  Famille. 

Sans  doute,  ici,  l'éducation  développe  l'initiative,  car  il  en  faut, 
mais  cette  initiative  est  contre-balancée  par  le  goût  de  la  stabi- 
lité. 

Aussi  les  patrons  liniers  paraissent-ils  timorés  vis-à-vis  des 
lainiers. 


LA    lAMILLi:    l'ATHONALK.  '•> 

Lk  tvpk  dk  la  LAiNK.  —  Contrairement  au  lin,  l'industrie 
lainière  a  suivi  une  marche  constamment  progressive,  et  ceci 
a  produit  des  répercussions  marquées  sur  le  mode  de  succes- 
sion et  sur  l'éducation. 

Le  but  poursuivi  est  de  fonder  autant  d'usines  qu'il  //  a  de 
/ils.  Dans  la  famille  iMotte,  à  Roubaix,  il  est  de  tradition  de 
fonder  un  nouvel  atelier  quand  un  fils  atteint  la  majorité,  en 
l'associant  ù  un  directeur  qui  a  fait  ses  preuves.  Le  même  phé- 
nomène, joint  à  la  tendance  vers  la  conservation  des  biens 
familiaux,  a  fait  naître  les  tentatives  d'intégration  dont  nous 
parlerons  bientôt  :  chaque  fils  a  une  usine  différente,  une  fonc- 
tion différente,  mais  ils  restent  solidaires  au  point  de  vue 
commercial. 

On  voit  quelle  charge  la  famille  roubaisienne  a  assumée,  étant 
donné  surtout  la  natalité,  en  général  assez  élevée  ;  combien  le 
problème  qu'elle  se  propose  de  résoudre  est  plus  difficile  que 
celui  que  se  pose  la  famille  anglaise.  En  Angleterre,  dans 
rindustrie  textile,  la  société  anonyme  domine  de  beaucoup,  ou 
plus  exactement  la  société  à  responsabilité  limitée  (limited); 
là,  les  gérants,  les  directeurs  n'ont  aucunement  le  souci  de 
transmettre  leur  fonction  à  l'un  de  leurs  enfants;  chacun  de 
ceux-ci  se  case  où  et  comment  il  peut.  Ce  phénomène  est  sur- 
tout accusé  dans  l'industrie  cotonnière  du  I^ancashire.  Ce  n'est 
pas  à  dire  que  les  parents  anglais  se  désintéressent  du  sort  de 
leurs  enfants,  loin  de  là  !  Seulement  ils  le  font  reposer  sur  l'édu- 
cation et  non  sur  la  transmission  d'une  situation  toute  faite.  La 
difficulté  n'est  pas  moindre  :  elle  est  autre.  Mais  l'avantage  est 
que,  dans  leur  système,  elle  ne  vient  pas  peser  sur  la  marche 
de  l'établissement  paternel.  En  France,  celui-ci  est  grevé  d'une 
dette  envers  les  enfants,  et  cela  n'est  pas  sans  compliquer  les 
choses. 

L'extension  croissante  de  la  fabrication  des  lainages  de  fan- 
taisie a  aiguisé  Vesprit  d'initiative.  C'est  peurquoi  le  type  du 
Roubaisien  est  si  différent  de  celui  des  autres  villes  flamandes; 
cette  différence  frappe  les  gens  les  moins  observateurs,  mais  jo 
crois  que  c'est  la  première   fois  qu'on   en   indique   la  cause. 


80  LES    PATRONS   DE    L'iNDLSTRIE    TEMILK. 

C'est  l'industrie  des  tissus  de  fantaisie  qui  a  développé,  chez  le 
Roubaisien,  l'esprit  d'initiative  et  celui  des  inventions  artisti- 
ques. Ce  sont  les  gens  qui  ont  ces  qualités-là  qui  viennent  à 
Roubaix  et  qui  y  réussissent. 

L'intégration  industrielle.  —  Les  patrons  les  plus  entrepre- 
nants ont  une  tendance,  non  seulement  à  accroître  Fimportance 
de  leurs  ateliers,  mais  à  réaliser  ce  que  l'on  appelle  Vinté- 
gration  industrielle,  c'est-à-dire  la  réunion,  dans  les  mêmes 
mains,  des  divers  genres  d'ateliers  relatifs  à  une  même  indus- 
trie. 

En  voici  quelques  exemples  qui  aideront  à  comprendre  la 
nature  de  ce  phénomène. 

La  maison  Charles  Tiberghien  et  fils  possède  un  peignage,  une 
filature  et  un  tissage  de  laine  avec  teinturerie  et  apprêt,  à  Tour- 
coing, et  de  plus  une  maison  d'achat  à  Buenos-Ayres,  et  un 
magasin  de  vente  à  Roubaix.  Elle  possède  même  des  navires 
pour  faire  les  transports  entre  l'Angleterre  et  la  France. 

La  firme  Tiberghien  frères,  fondée  en  1853,  pour  le  travail 
de  la  laine,  comprend  un  peignage,  une  filature  de  VO.OOO  bro- 
ches, un  tissage  de  1,200  métiers,  une  teinturerie  et  un  apprêt 
à  Tourcoing,  une  maison  d'achat  à  Buenos-Ayres  et  un  magasin 
de  vente  à  Roubaix. 

M.  Aug.  Lepoîitre^  à  Roubaix,  a  également  un  peignage,  une 
filature  et  un  tissage  de  laines;  il  fait,  en  outre,  le  négoce  des 
laines,  des  filés  et  des  tissus,  et  a  même,  nous  dit-on,  des  mou- 
tons dans  l'Argentine,  ainsi  qu'une  maison  d'achat  h  Buenos- 
Ayres. 

La  Société  anonyme  de  Pérenchies  (anciens  établissements 
Agache)  a  une  filature  de  lin  de  34,000  broches  et  un  lissage 
de  toile  à  Pérenchies,  un  autre  à  la  Madeleine  et  une  maison  de 
vente  à  Lille. 

MM.  Dubois  et  Chaiwet -Colombier  ont  une  filature  de  lin,  un 
tissage  et  une  blanchisserie  de  toiles  à  Arnientières,  un  tissage 
de  toiles  fines  à  Halluin  et  un  autre  à  RoUeghem  (Belgique), 
enfin  une  maison  de  vente  à  Lille  et  un  dépôt  à  Paris. 


r.A    KAJULLt:    PATHONALK.  81 

MM.  W'al/aert  frères,  à  Lille,  ont  une  filature  de  coton,  un 
tissage  de  toile,  une  blanchisserie  et  une  lilterie. 

M.  Pau/.Dewavrin,  à  Tourcoing,  exploite  à  la  fois  une  filature 
et  un  tissage  de  coton.  De  même  Albert  MasiireL  à  Roubaix,  etc. 

Il  y  a  d'autres  exemples  d'intégiatioii  partielle;  ainsi,  il  n'est 
pas  rare  qu'une  même  maison  ait  à  la  fois  une  filature  de  lin 
et  une  filterie,  comme  MM.  Descamps  (Lille  et  Linselles),  Drou- 
lers-Vernier  (Lille),  Pouillier-Longhaye. 

Parfois .  c'est  une  filature  de  lia  unie  à  un  tissage  de  toile, 
comme  MM.  Renouard  [LiWe ) ,  Trujjaut,  etc.. 

On  le  voit,  à  côté  des  industriels  ayant  réalisé  l'intégration 
absolue,  plus  nombreux  sont  ceux  qui  ne  sont  arrivés  qu'à  une 
intégration   partielle. 

Est-ce  là  une  indication  montrant  un  mouvement  ascensionnel 
vers  une  intégration  générale  plus  répandue? 

Nous  ne  le  pensons  pas. 

L'intégration  est  à  la  fois  une  force  et  un  danger.  C'est  une 
force  parce  qu'elle  réalise  l'indépendance  la  plus  étendue  au 
point  de  vue  industriel  et  commercial  :  tandis  que  les  petits 
fabricants  tendent  à  tomber  sous  la  coupe  des  gros  négociants, 
les  grands  industriels  dont  nous  parlons  jouissent  de  l'auto- 
nomie la  plus  complète.  Par  contre,  c'est  un  danger  en  temps 
de  crise,  danger  d'autant  plus  grand  que  les  intérêts  engagés 
sont  plus  considérables. 

Tous  les  genres  de  fabrication  ne  se  prêtent  pas  également 
à  l'intégration.  Celle-ci  est  d'autant  plus  difficile  à  réaliser  que  les 
articles  sont  sujets  aux  variations  de  la  Mode.  Ainsi  le  système 
de  l'intégration  domine  à  Louviers  et  à  Sedan  dans  la  fabrica- 
tion des  draps  classiques;  on  la  retrouve  en  Normandie  pour  les 
cotonnades  ordinaires.  Au  contraire,  la  différenciation  domine  à 
Elbeuf  avec  les  draps  de  fantaisie,  et  à  Roubaix  avec  les  lai- 
nages fantaisie. 

Mais  on  peut  envisager  la  chose  à  un  autre  point  de  vue, 
celui  du  patronage  de  la  population. 

Les  grands  patrons  de  l'industrie  ont  à  remplir,  au  point  de 
vue  social,  un  rôle  analogue  à  celui  des  gros  cultivateurs  dans 

6 


82  LES    PATRONS   HE   L'iNDUSTRIE   TEXTILE. 

les  campagnes.  Ce  sont  eux  qui  assurent  le  progrès  des  mé- 
thodes, en  dépensant  largent  nécessaire  pour  essayer  les  inven- 
tions nouvelles.  Ce  n'est  que  lorsque  ces  dernières  ont  prouvé 
de  façon  évidente  leur  supériorité,  que  les  petits  patrons  peu- 
vent se  risquer  à  changer  leur  outillage.  Un  pays  qui  n'est 
composé  que  de  patrons  à  petits  moyens  ne  peut  que  pro- 
gresser lentement,  avec  difficulté. 

Toutefois,  grand  patron  ne  veut  pas  dire  patron  intégrateur. 
Un  grand  patron  spécialisé  peut  aussi  bien  assurer  le  progrès 
des  méthodes,  et,  de  plus,  il  me  semble  mieux  placé  au  point  de 
vue  de  la  forme  du  patronage  qui  consiste  à  favoriser  l'éléva- 
tion des  capables.  L'un  élève  en  absorbant,  l'autre  en  sauve- 
gardant l'autonomie. 

Nous  allons  le  montrer  par  un  exemple  concret,  qui  est  peut- 
être  le  signe  d'une  orientation  nouvelle  du  patronage,  spécia- 
lement à  Roubaix. 

Le  système  Motte.  —  Cette  méthode  nouvelle  a  été  inventée 
par  x\lfred  Motte,  de  Roubaix,  et  pour  mieux  l'illustrer,  nous 
esquisserons  l'histoire  de  la  famille  Motte  qui,  du  reste,  nous 
donnera  un  bon  spécimen  du  type  patronal  roubaisien. 

Dans  la  première  moitié  du  siècle  dernier,  Jean-Raptiste  Motte, 
associé  à  sa  femme,  Pauline  Rrédart,  était  fdateur  de  coton  à 
Roubaix.  A  sa  majorité,  le  fds  aine,  Louis,  fut  associé,  mais  en 
1845,  un  incendie  ayant  détruit  l'usine,  une  plus  grande  fila- 
ture de  4-4.000  broches  fut  bâtie  avec  l'aide  de  Wattine-Rossut  i, 
sous  la  raison  sociale  Motte-Rossut. 

Le  second  tils,  Etienne,  se  lança  dans  je  commerce  des  laines; 
il  fut  tour  à  tour  fabricant,  filateur,  négociant;  ruiné  vers  1870, 
la  famille  le  soutint  et  combla  le  déficit  de  ses  affaires. 

Mais  passons  à  celui  qui  nous  intéresse  plus  particulièrement, 
Alfred,  le  troisième  et  dernier  fils,  né  en  1827  et  mort  en  1887 ~. 

1.  Celte  filature  compte,  depuis  186'2,  70.000  broches;  bâtie  au  cœur  même  de  la 
ville  de  Roubaix  en  style  «  château-fort  »,  elle  semble  être  l'image  de  la  puissance 
patronale  industrielle  ayant  remplacé  celle  des  anciens  seigneurs  féodaux. 

2.  Molte-Brèdarleut  en  outre  deux  filles  :  Adèle,  mariée  à  un  négociant  exporta- 
teur, Dazin-Motte  ;  et  Pauline,  à  un  fabricant,  M.  A.  Delfosse. 


LA    l'AMlLLK    l'ATUONALE.  83 

Celui-ci  fit  (les  études  complètes  de  Droit  à  la  Faculté  de  Paris,  et 
il  fut  reçu  licencié  en  18V9.  iMais  l'industrie  roubaisienne  prenait 
alors  un  essor  trop  marqué  pour  qu'il  ne  la  préférât  pas  à  toute 
autre  profession.  Il  avait  de  grands  projets,  et  tenta  de  fonder 
une  série  d'ateliers  dont  l'ensemble  aurait  réalisé  un  type  d'in- 
tégration industrielle  parfaite  comme  ceux  dont  nous  avons 
parlé  plus  haut.  Il  échoua  complètement,  peut-être  parce  qu'il 
n'avait  pas  été  mis  très  jeune  à  l'atelier  comme  son  frère  aîné. 
Par  contre,  il  avait  des  vues  plus  larges,  et  c'est  de  sa  ruine 
que  date  l'invention  de  son  nouveau  système,  en  1852. 

Ce  système  consistait  à  fonder,  peu  à  peu,  toute  une  série  d'u- 
sines se  complétant  mutuellement,  mais  autonomes  et  tout  à  fait 
indépendantes  les  unes  des  autres  au  point  de  vue  commercial. 
Pour  chacune  de  ces  entreprises,  il  fonderait  une  association 
distincte  avec  un  contremaître  ayant  fait  ses  preuves  et  qu'il 
élèverait  ainsi  au  patronat  ;  lui  ne  serait  que  le  capitaliste,  lais- 
sant carte  blanche  à  son  associé  :  la  seule  porte  de  sortie  qu'il  se 
réserverait  serait  la  dissolution  de  l'association  en  cas  d'une  jDcrtc 
d'au  moins  50.000  francs  constatée  par  l'inventaire  semestriel. 

On  comprend  toute  l'ingéniosité  du  système. 

En  cas  de  réussite,  il  contribuait  à  l'élévation  d'un  homme 
capable,  mais  peu  fortuné,  tout  en  assurant  sa  propre  prospé- 
rité. En  cas  de  revers,  il  ne  pouvait  perdre  plus  de  50.000  francs. 

Tel  est  le  système  qu'il  réussit  à  réaliser  après  une  longue 
suite  d'efforts  persévérants. 

Avec  les  bénéfices  accumulés,  il  fondait  une  usine  nouvelle. 

Quelquefois,  après  avoir  fondé  une  fabrique,  elle  passait  an 
bout  de  quelques  années  dans  d'autres  mains,  mais  ce  n'était  que 
pour  lui  permettre  d'en  lancer  plus  facilement  une  autre.  C'est 
ainsi  que  la  première  entreprise  fondée  d'après  le  principe  que 
nous  venons  d'exposer,  la  filature  de  laineMotte  et  Dillies  frères, 
est  devenue  la  maison  Lepoutre. 

Parfois  aussi,  son  entreprise  avait  un  caractère  de  solidarité 
familiale.  Nous  allons  en  donner  un  exemple  : 

Nous  avons  vu  qu'en  1870,  l'un  de  ses  frères,  Etienne,  était 
complètement  ruiné,  mais  que  la  famille  avait  entièrement  dé- 


84  LES    PATRONS    DE   l'iNDUSTRIE    TEXTILE. 

sintéressé  les  créanciers.  Alfred  voulut  faire  mieux,  et  entreprit 
de  reconstituer  une  fabrique,  grâce  à  laquelle  Etienne  pourrait 
se  refaire  une  situation  et  la  transmettre  à  ses  enfants. 

Alfred  Motte  qui  n'avait  aucun  capital  disponible  à  ce  mo- 
ment-là, vendit  les  2i22.000  francs  qu'il  possédait  en  fonds 
d'État,  trouva  en  outre  à  emprunter  pour  sept  ans  k  h  %  une 
somme  de  700.000  francs.  Il  mit  enfin  la  main  sur  un  homme 
pratique,  M.  Blanchot,  qui  consentit  à  s'associer  avec  lui  pour 
sept  ans  :  ainsi  fut  fondée  la  filature  de  coton  Motte  et  Blanchot. 
Au  bout  de  sept  ans,  l'affaire  ayant  prospéré,  il  la  passa  à  son 
frère  Etienne,  et  depuis  1879,  elle  est  devenue  la  maison  Etienne 
3Iotte  fils. 

Constamment  sur  la  brèche,  il  s'ingéniait  à  implanter  de  nou- 
velles industries,  ne  reculait  devant  aucun  sacrifice,  et  était 
au  courant  de  tout  ce  qui  se  passait  dans  les  pays  concurrents. 
Pour  importer  les  méthodes  anglaises  de  teinture,  il  embaucha 
en  1855  un  ingénieur  anglais  nommé  Richardson  à  l'aide  d'un 
traitement  élevé  qui,  avec  le  pourcentage  sur  les  bénéfices, 
pouvait  monter  à  30.000  francs  par  an.  Quand  l'usine  fut  en 
bonne  marche,  il  s'associa  un  contremaître  et  la  teinturerie 
devint  ainsi,  en  1868,  la  maison  Motte  et  Meillassoux. 

Voici,  du  reste,  la  liste  des  firmes  fondées  par  Alfred  Motte 
selon  son  système  : 

Motte  et  Dillies  frères  (aujourd'hui  maison  Lepoutre)  ; 

Motte  et  Maillassoux,  teinturerie  en  1868  (agrandie  et  devenue, 
en  1886,  la  maison  Motte  et  Mille)  ; 

Motte  et  Legrand,  filature  de  laigne  peignée,  en  1872  ; 

Motte  et  Delescluse,  atelier  d'apprêt  en  187i  (^agrandie  et  de- 
venue, en  1884,  la  maison  Motte  et  Delescluse  frères)  ; 

Motte,  Lasserre  et  Bourgeois,  tissage  de  drap,  en  1874  ; 

Motte  et  Blanchot,  filature  de  coton,  en  1877; 

Motte  et  Meillassoux,  peignage  de  laines  fines,  en  1879  ; 

Les  fils  Alfred  Motte,  tissage  de  velours  de  coton,  en 
1885. 

Alfred  Motte  est  mort  en  1887,  mais  son  système  a  survécu. 
D'autres  maisons  ont  vu  le  jour  depuis  lors  :  Motle  et  Desbon- 


LA    KAMll.l.i:    l'ATHONALE.  85 

nets,  Motte  et  Porris  (teinturerie),  Mathon  et  Dubrulle  (tissage 
de  laines),  etc. 

Je  ne  sais  pas  si  j'ai  réussi  à  donner  au  lecteur  l'impression  que 
ce  système  est  plus  fécond  que  celui  de  Fintégration  absolue. 

Il  semble  spécialement  bien  adapté  au  milieu  roubaisien 
actuel  :  il  tient  compte  à  la  fois  des  sentiments  familiaux  dont 
nous  avons  constaté  la  puissance,  et  de  la  souplesse  nécessaire 
aux  organismes  industriels  modernes.  La  solidarité  familiale  est 
moins  rigide,  mais  tout  aussi  active  et  féconde,  et  moins  dan- 
gereuse peut-être.  D'un  autre  côté,  il  a  pour  effet  de  contribuer 
à  la  formation  de  self-made  men,  d'élever  des  gens  capables  au 
patronat,  de  placer,  en  somme,  comme  disent  les  Anglais,  the 
ricjht  man  in  the  rig/it  place. 

Je  suis  persuadé,  pour  ma  part,  que  ce  système  a  été  un  des 
facteurs  puissants  de  l'expansion  de  l'industrie  roubaisienne  et 
je  pense,  après  les  bons  résultats  obtenus,  qu'il  ne  peut  que 
continuer  à  se  répandre. 

On  pourrait  le  caractériser  socialement,  en  disant  que  c'est 
une  déformation  du  système  d'intégration  dit  à  la  fabrication 
des  lainages  fantaisies  et  tissus  mélangés,  et  cette  déformation  a 
consisté  à  réaliser  F  intégration  banqiiière  plutôt  que  l'intégra- 
tion industrielle . 


LE  PATRONAGE  DE  LA  CLASSE  PATRONALE 

On  sera  peut-être  étonné  de  lire  ce  titre.  Dans  la  Science  sociale, 
il  a  été  souvent  question  du  patronage  de  la  famille  ouvrière,  et 
cela  est  naturel,  la  famille  ouvrière  étant  celle  qui  a  le  plus 
besoin  d'être  patronnée  ;  mais  elle  est  loin  d'être  le  seul 
organisme  à  qui  un  patronage  soit  nécessaire. 

Au  contraire,  on  peut  dire  qu'il  n'existe  nulle  part  aucun 
groupement  qui  ne  doive  être  patronné  d'une  façon  quelconque. 

En  apparence,  le  patron  semble  être  tout  à  fait  indépendant. 
Il  n'a  pas,  comme  l'ouvrier,  à  obéir  à  un  supérieur  dans  son  tra- 
vail journalier,  mais  il  a  quelquefois  à  subir  le  contrôle  d'un 
conseil  d'administration  ou  d'un  commanditaire  ;  il  a,  en  tous  cas, 
à  tenir  compte  des  exigences  de  sa  clientèle,  parfois  de  ses  créan- 
ciers. Il  a  besoin  du  commerçant  pour  écouler  ses  produits,  et 
du  banquier  pour  escompter  ses  effets. 

L'indépendance  plus  étendue,  dont  le  patron  jouit  à  certains 
égards,  est  compensée  par  les  aléas  plus  grands  auxquels  sa 
situation  est  soumise,  et  par  les  responsabilités  qui  lui  in- 
combent. 

En  étudiant  la  classe  ouvrière,  nous  avons  vu  qu'elle  était  ca- 
pable de  se  patronner  elle-même  en  partie,  mais  qu'elle  était 
aussi  obligée  d'avoir  recours  à  un  patronage  extérieur,  et  cela 
nous  a  permis  de  porter  un  jugement  sur  le  rang  qu'elle  occupe 
dans  la  classification  sociale. 


LE    l'ATHO.NAdi:    DE    LA    CLASSE    l'ATRONALE.  87 

Le  même  phénomène  se  produit  pour  la  classe  patronale.  En 
laissant  de  côté  les  organismes  à  l'aide  desquels  les  classes  aisées 
patronnent  les  ouvriers,  nous  étudierons  donc  : 

1°  Les  manifestations  du  patronage  par  la  corporation,  c'est- 
à-dire  par  des  associations  de  patrons  entre  eux;  ce  sont  les 
syndicats; 

2°  Celles  du  patronage  exercé  par  des  patrons  i-minents  sur 
les  plus  petits; 

3"  Le  patronage  exercé  par  des  organismes  extérieurs,  Com- 
merce ou  Pouvoirs  publics. 


I.   LE    PATRONAGE  AUTONOME    PAR    LES   SYNDICATS. 

Les  syndicats  patronaux  dérivent  des  anciennes  corporations 
de  mai  très- ouvriers,  de  même  que  les  syndicats  ouvriers  déri- 
vent des  anciennes  corporations  de  compagnons. 

Les  syndicats  patronaux  poursuivent  un  but  multiple.  Ils 
forment  un  organisme  de  défense  : 

1"  Contre  les  revendications  des  ouvriers; 

2°  Contre  les  mauvais  clients  ; 

3**  Contre  la  domination  des  grands  négociants. 

Développons  succinctement  chacun  de  ces  points. 

La    RÉSISTANCE  AUX  REVENDICATIONS    OUVRIÈRES.   NoUS    aVOUS 

vu  que,  sur  la  discussion  du  contrat  de  travail,  les  intérêts  des 
patrons  et  des  ouvriers  sont  opposés.  Les  clauses  de  ce  contrat 
sont  déterminées  par  le  point  d'équilibre  entre  les  pressions 
exercées  de  part  et  d'autre.  Les  syndicats  ouvriers  ont  eu 
pour  résultat  d'élever  le  taux  des  salaires,  mais  on  comprend 
qu'une  élévation  exagérée  amènerait  infailliblement  la  ruine  de 
l'industrie.  Logiquement  les  patrons  sont  donc  amenés  à  exer- 
cer une  force  en  sens  inverse  à  celle  exercée  par  les  syndicats 
ouvriers. 

Voici,  par  exemple,  le  syndicat  des  fabricants  de  Roubaix- 
l^ourcoing,  qui  existe  depuis   1802.   et  dont  l'un  des  buts  est 


88  LES    PATRONS    DE    l'iNDUSTRIE    TEXTILE. 

d'aplanir  les  conflits  par  arbitrage,  ou  de  les  soutenir  par 
une  indemnité.  Quand  une  grève  éclate  chez  l'un  des  membres 
du  syndicat,  il  explique  son  cas  au  comité  de  ce  syndicat,  et 
signe  d'avance  un  compromis  par  lequel  il  aliène  sa  liberté 
et  se  soumet  à  la  décision  de  ce  comité.  Si  ce  dernier  approuve 
la  résistance  aux  revendications  ouvrières,  le  syndicat  versera 
à  l'intéressé  une  indemnité  de  5  francs  par  métier  et  par  jour 
d'arrêt  dus  à  la  grève,  et  cela  pendant  une  durée  de  trois  se- 
maines; après  ce  laps  de  temps,  si  la  grève  continue,  l'in- 
demnité va  en  augmentant  jusqu'à  un  maximum  de  10  francs 
par  métier  et  par  jour.  Au  bout  de  quatre  semaines  toutefois,  le 
comité  peut  décider  que  la  grève  a  tournure  d'interdit.  Dans 
ce  cas,  les  autres  membres  tissent  pour  le  compte  de  leur 
confrère,  les  pièces  d'étoffes,  dont  celui-ci  a  la  commande,  et 
qu'il  s'est  engagé  à  livrer. 

L'assuranck  mutuelle  contre  les  »l\uvais  clients.  —  Les 
ventes  des  produits  fabriqués,  fils  ou  tissus,  ne  se  réglant  pas 
au  comptant,  l'industriel  court  toujours  le  risque  de  ne  pas 
recevoir  le  prix  de  la  marchandise  livrée,  soit  parce  que  son 
client  est  peu  scrupuleux,  soit  parce  qu'il  est  en  mauvaises 
affaires.  C'est  là  l'un  des  plus  grands  aléas  qui  résultent  des 
rapports  entre  producteurs  et  acheteurs.  Aussi,  le  syndicat 
s'occupe  de  fournir  des  renseignements  sur  la  solvabilité  des 
derniers,  et  il  se  charge  de  défendre  les  intérêts  des  premiers, 
en  cas  de  liquidation,  moyennant  une  commission  de  li  %  s'ils 
sont  syndiqués,  3  %  s'ils  ne  le  sont  pas. 

La  défense  contre  la  domixation  des  grands  négociants. 
—  Nous  avons  vu  que  la  machine  avait  pour  résultat  l'éman- 
cipation progressive  des  ateliers  dans  lesquels  l'automatisme 
joue  un  rôle  prépondérant.  Aussi  les  filateurs  et  les  peigneurs 
n'ont-ils  pas  ressenti  le  besoin  de  s'unir  dans  ce  but.  Il  sem- 
ble, au  contraire,  que  beaucoup  des  fabricants  auraient  intérêt 
à  le  faire.  D'une  part,  les  petits  qui  sont  endettés  envers  les 
négociants  en  tissus,  devraient  créer  une  banque  de  crédit  qui 


l.i;    l'AlliONAl.i;    UE    I.A    CLASSE    l'AÏHONALK.  89 

les  émanciperait  cVuiio  façon  définitive.  D'autre  part,  pour  les 
fabricants-créateurs  de  Koubaix,  une  entente  contre  les  maga- 
sins de  Nouveautés  semble  rtre,  non  pas  simplement  avanta- 
geuse, mais  d'utilité  pressante.  Mais  ceci  vaut  que  nous  nous 
y  arrêtions  un  peu. 

Les  gros  fabricants  roubaisiens  vivent  de  l'exploitation  d'un 
monopole  dû  A  leur  esprit  d'invention,  mais  ce  monopole  leur 
échappe  en  partie  par  suite  des  fuites  qui  se  produisent  cons- 
tamment, fuites  qui  ont  pour  effet  de  mettre  les  échantillons 
copiés  dans  les  mains  des  gros  négociants  qui  font  alors  faire  le 
travail  à  façon. 

Un  cartell,  c'est-à-dire  une  entente  entre  toutes  les  maisons 
créatrices,  qui  aurait  pour  but  de  ne  remettre  les  échantillons 
aux  négociants  qu'en  leur  interdisant  le  droit  de  les  faire 
copier,  n'empêcherait  pas  les  fuites.  Seul  un  trust,  ou  absorp- 
tion complète  de  toutes  les  firmes  en  une  seule,  pourrait  le 
faire.  Ce  qui  s'oppose  à  la  réalisation  d'un  tel  trust,  c'est  sans 
doute  la  forte  cohésion  de  la  famille  roubaisienne,  le  souci 
qu'ont  les  patrons  de  transmettre  leur  situation  à  leurs  enfants. 
Au  surplus,  il  ne  faut  pas  oublier  que  le  véritable  inventeur 
est,  non  pas  le  fabricant  lui-même,  mais  les  dessinateurs  en 
tissus  qui  le  servent. 

Ce  qui  serait  peut-être  plus  immédiatement  réalisable,  c'est 
un  syndicat  de  fabricants  étroitement  discipliné,  ayant  des 
comptoirs  de  vente  à  Paris,  et  même  à  Tétrangei',  à  Londres, 
dans  le  Levant,  etc.  Ce  serait  alors  l'émancipation  absolue  de 
l'industrie  vis-à-vis  du  commerce;  ce  dernier  deviendrait  alors 
ce  qu'il  doit  être  réellement,  un  auxiliaire  de  la  production. 


II.    —    LES    PATRONS   EMIXEXTS. 

En  racontant  la  vie  d'Alfred  Motte,  nous  avons  montré  ce 
(|ue  pouvait  être  le  patronage  d'un  patron  éminent,  mais  il 
ne  faudrait  pas  croire  que  ce  grand  industriel  soit  une  excep- 
tion dans  nos  cités  flamandes.  Un  patronage  analogue,  plus  ou 


90  LES    PATRONS   DE   l'iNDUSTRIE    TEXTILE. 

moins  étendu,  variant  selon  les  circonstances,  est  exercé  par 
les  patrons  les  plus  importants,  ou  par  ceux  possédant  le  plus 
d'initiative,  sur  les  plus  petits  ou  les  plus  routiniers.  Il  ne 
s'agit  pas  ici,  répétons-le,  du  patronage  d'un  chef  d'industrie 
sur  ses  salariés,  mais  de  celui  qu'il  peut  avoir  sur  un  autre 
chef  d'industrie,  et  que  l'on  peut  comparer  à  l'action  d'un 
grand  cultivateur  sur  les  petits  qui  l'environnent. 

Il  me  semble  que  ce  patronage  peut  avoir  en  vue  les  objets 
suivants  : 

1"  La  recherche  du  progrès  des  méthodes: 

2"  L'émancipation  de  l'étranger  ; 

3"  Le  soutien  financier. 

Le  progrès  des  méthodes.  —  Faible  sous  l'ancien  régime, 
il  est  devenu  une  condition  vitale  de  l'industrie  moderne,  par 
suite  de  la  concurrence  universelle  qui  a  surgi  avec  le  déve- 
loppement des  transports.  C'est  la  marche  en  avant  qui  a  rem- 
placé la  stagnation  sur  place  ;  or,  comme  tout  le  monde  n'est 
pas  capable  de  marcher  du  même  pas,  des  divergences  se 
sont  accusées,  une  élite  de  pionniers  s'est  dégagée  de  la 
masse,  frayant  la  voie   aux  autres. 

Quelquefois,  il  s'agit  de  la  création  même  de  méthodes  nou- 
velles, et  de  leur  réalisation  ;  c'est  ce  que  l'on  pourrait  appeler 
un  patronage  au  premier  degré.  Parfois,  il  ne  s'agit  que  de  la 
transplantation  des  méthodes  nouvelles  créées  à  l'étranger; 
c'est  alors  un  patronage  de  second  ordre. 

Le  premier  genre,  celui  du  patronage  au  premier  degré, 
s'est  produit  avec  son  maximum  d'intensité  en  Angleterre  au 
moment  des  grandes  transformations  mécaniques  qui  ont  en- 
fanté le  machinisme.  Mais  il  est  juste  de  dire  que  la  Grande- 
Bretagne  n'a  pas  eu  le  monopole  exclusif  de  cette  espèce  de 
patronage.  Pour  nous  borner  à  l'industrie  textile,  on  peut  citer 
l'orientation  nouvelle  et  originale  qu'elle  a  du  subir  en  France 
vers  la  production  des  articles  de  fantaisies.  Nous  avons  vu 
que  c'est   à  M.  Bonjean,  de   Sedan,  que  revient  l'honneur  des 


LE    l'ATHuNACE    DE    LA    CLASSE    l'ATRONALK.  91 

premières  créations  de  draps  de  fantaisies,  mais  c'est  à 
M.  Wibaux-Florin,  de  Houbaix  ([ue  revient  l'invention  des  fan- 
taisies mélangées  laine-coton-soie,  et  l'on  sait  que  c'est  dans 
ce  domaine  que  l'orientation  nouvelle  de  la  fabrication  était 
susceptible  de  se  développer.  Mais,  tant  les  liens  sont  étroits 
entre  les  difterentes  opérations,  il  fallait,  pour  cela,  réaliser 
le  peisna,i;e  mécanique  des  laines  courtes  de  la  Plata.  C'est 
un  grand  industriel  anglais  fixé  à  Croix-lez-Houbaix  qui  mena 
ce  progrès  à  bonne  fin,  après  avoir  dépensé  un  million  dans 
ce  but. 

On  peut  citer  aussi  les  efïorts  faits  par  M.  Descats,  de  Lille,  pour 
améliorer  les  procédés  de  teinture  et  apprêt. 

Il  y  a,  avons-nous  dit,  un  patronage  du  second  degré  consis- 
tant en  la  transplantation  d'industries  créées  à  l'étranger.  C'est 
sous  cette  forme  que  l'industrie  mécanique  est  apparue  sur  le 
Continent.  Aujourd'hui,  pour  importer  une  industrie  nouvelle, 
il  suffit  d'acheter  l'outillage  nécessaire  dans  les  pays  où  cette  in- 
dustrie existe.  Au  début  du  machinisme,  les  difficultés  étaient 
beaucoup  plus  grandes  à  ce  point  de  vue,  car  on  sait  que  l'An- 
gleterre prohibait  à  cette  époque,  sous  peine  de  mort,  l'expor- 
tation des  machines.  Cette  transplantation  a  pu  se  faire  de  deux 
façons,  soit  par  des  indigènes  copiant  les  machines  ou  les  pro- 
cédés anglais,  soit  par  des  Anglais  venant  s'établir  dans  le  pays. 

Comme  exemples  du  premier  genre,  citons  tous  ceux  qui  se 
rendirent  en  Grande-Bretagne,  en  déguisant  leur  personnalité, 
et  ramenant,  au  péril  de  leur  vie,  les  secrets  des  nouvelles  ma- 
chines : 

Liévin  Bauwens,  de  Cand,  important  la  mule-jenny  à  coton  ; 

Antoine  Scrive,  de  Lille,  important  le  métier  à  filer  le  lin. 

Aujourd'hui,  la  chose  se  fait  avec  moins  de  périls,  sinon 
quant  aux  capitaux,  au  moins  quant  aux  dangers  physiques. 
Voir  plus  haut,  comment  Alfred  Motte,  de  Roubaix,  fit  venir  un 
Anglais  pour  créer  une  teinturerie  genre  anglais. 

L'ÉMAXciPATiON  T)K l'ktr.vn<;er.  — Ce ncst  pas  tout  d'implanter 


92  LES    PATRONS    DE   l'lNDUSTRIE   TEXTILE. 

une  industrie  nouvelle  dans  un  pays,  il  est  en  outre  désirable 
qu'elle  ne  reste  pas  sous  la  sujétion  de  l'étranger  quant  à  son 
outillage  ou  à  son  approvisionnement. 

Au  point  de  vue  de  l'outillage,  l'industrie  textile  anglaise  est 
certainement  plus  indépendante  que  celle  du  Continent,  sur- 
tout pour  la  filature.  C'est,  en  effet,  d'Angleterre  que  viennent  la 
plupart  des  métiers  à  filer  K 

Toutefois  cette  sujétion  n'est  pas  très  grave,  car  si,  pour  une 
cause  quelconque,  il  devenait  impossible  de  se  procurer  des 
métiers  anglais,  il  serait  facile  de  développer  cette  fabrication 
en  France,  où  elle  existe  déjà  partiellement,  du  reste. 

Il  pourrait  se  faire  pour  les  métiers  ce  qui  s'est  passé  pour  les 
machines  à  vapeur,  dont  l'Angleterre  avait,  au  début,  le  mono- 
pole de  la  construction.  Ce  sont  des  Anglais  eux-mêmes  qui  sont 
venus  installer  sur  le  Continent  les  premiers  ateliers  de  cons- 
truction :  Cockerill  à  Scraing  (Belgique);  Boyer  à  Lille,  etc. 

Plus  grave  nous  apparaît  la  sujétion  de  la  teinturerie  ac- 
tuelle vis-à-vis  de  l'Allemagne,  parce  que  cette  sujétion  repose, 
non  sur  une  question  de  prix  de  revient  comme  la  précédente, 
mais  sur  la  monopolisation  de  secrets  de  fabrication.  On  sait 
que  c'est  en  Allemagne  que  l'industrie  chimique  a  fait  le  plus 
de  progrès,  parce  que  c'est  elle  qui  a  le  plus  recours  à  des  spé- 
cialistes ayant  à  la  fois  Fesprit  tourné  vers  les  recherches  scien- 
tifiques minutieuses  et  vers  leurs  réalisations  industrielles.  C'est 
dans  ce  pays  que  s'élaborent  tous  ces  colorants  nouveaux  elles 
recettes  pratiques  qui  permettent  de  les  fixer  sur  les  matières 
les  plus  diverses,  et  cela  par  la  collaboration  intime  du  labora- 
toire et  de  l'usine.  Par  répercussion,  ils  exercent  un  patronage 
réel  sur  la  teinturerie  française,  mais  un  patronage  dangereux. 

Voici,  en  effet,  comment  les  choses  se  passent  à  Theure  ac- 
tuelle. «  Quand  un  produit  nouveau  a  été  inventé  en  Allemagne, 
me  dit  un  grand  teinturier  de  Roubaix,  non  seulement  des  in- 
dustriels de  ce  pays  vous  envoient  des  échantillons,  mais  un 
Herr  Doctor  qui  vient  mettre  au  courant  votre  contremaître,  et 

1.  11  V  a  aussi  à  Mulhouse  un  centre  importantde  fabrication  de  métiers,  quiiirend 
de  jour  en  jour  plus  d'importance. 


LE    PATRONAGK    HK    LA    CLASSK    l'ATKONALi:.  9o 

qui  reste  chez  vous  tout  le  temps  nécessaire  à  cet  effet.  Vous 
n'avez  plus  ensuite  qu'à  employer,  selon  ses  indications,  les  bou- 
teilles et  les  boîtes  qu'il  vous  laisse,  et  cela  sans  que  vous  ayez 
besoin  d'avoir  un  ingénieur  chimiste.  Aussi,  à  l'heure  actuelle, 
nous  n'employons  plus  que  les  produits  chimiques  allemands.  » 

11  est  inutile  d'insister  sur  ce  qui  adviendrait  de  la  teinturerie 
française  le  jour  où,  pour  une  raison  ou  l'autre,  les  frontières 
d'Outre-Rhin  resteraient  fermées.  Ce  n'est  pas  que  nous  doutions 
de  la  science  de  nos  chimistes,  mais  il  s'agit  ici  de  recettes  scienti- 
fîco-industrielles,  et  l'on  peut  juger  du  travail  qu'il  y  aurait  à 
faire  pour  les  retrouver. 

Mais  à  côté  de  l'émancipation  industrielle,  il  faut  aussi  envi- 
sager l'émancipation  commerciale.  Par  là,  nous  ne  voulons  pas 
dire  que  l'industrie  ne  doive  employer  que  des  matières  pre- 
mières provenant  du  sol  national  et  n'écouler  ses  produits  que 
dans  son  propre  pays.  Au  contraire,  pour  qu'elle  puisse  prendre 
toute  son  expansion,  il  faut  qu'elle  fasse  appel  aux  productions 
les  plus  variées,  et  qu'elle  répande  ses  produits  dans  les  contrées 
les  plus  éloignées.  Ce  que  nous  voulons  simplement  dire,  et  ce 
qui  est  important,  c'est  que,  d'une  part,  elle  ne  soit  pas  obli- 
gée de  passer  jjar  l'intermédiaire  de  nations  concurrentes, 
qu'elle  possède  en  un  mot  ses  propres  marchés  de  matières 
brutes;  et,  d'autre  part,  quelle  exporte  à  l'aide  d'organismes 
nationaux. 

Pour  ce  qui  est  de  l'approvisionnement  des  matières  brutes, 
nous  avons  vu  que  Roubaix  dépend  en  partie  du  marché  de 
Londres  pour  les  laines  d'Australie,  mais  que  cette  ville  a  su 
se  créer  son  propre  marché  pour  les  laines  de  la  Plata  qui  for- 
ment pour  elle  la  partie  la  plus  importante  de  sa  consommation. 
Mais,  pour  cela,  elle  a  dû  s'émanciper  du  marché  d'Anvers  qui 
monopolisait  anciennement  ce  commerce. 

Cela  ne  s'est  pas  fait  sans  elforts,  et  ici,  ce  sont  les  grandes  firmes 
qui  disposent  de  capitaux  considérables  qui  ont  commencé 
le  mouvement.  C'est  la  maison  Desurmont,  de  Tourcoing,  qui, 
en  1867,  fit  les  premières  importations  directes  deBuenos-Ayrcs; 
et    c'est  la  maison  Masurel  fils,    également  de  Tourcoing,    qui 


9i  LES    PATRONS    DE    l/lNnUSTRIE    TEXTILE. 

fonda  en  1875,  le  premier  comptoir  d'achat  à  Baenos-Âyres,  Cet 
exemple  a  été  suivi  depuis  lors,  et  aujourd'hui,  le  marché 
lainier  de  Rouhaix-Tourcoing-  est  devenu  l'un  des  plus  grands 
du  monde. 

Quant  à  l'exportation  des  tissus,  nous  savons  qu'elle  est  entre 
les  mains  des  gros  négociants  parisiens  et  des  grandes  maisons 
de  confections. 

Mais  il  est  probable  que  les  exportations  de  tissus  pourraient 
se  développer,  si  les  industriels  fondaient  eux-mêmes  des  comp- 
toirs de  vente  à  l'étranger.  Malheureusement,  ils  se  sont  géné- 
ralement contentés  de  représentants  de  hasard,  souvent  des 
Allemands,  qui,  une  fois  en  possession  des  échantillons,  les  fai- 
saient copier  par  des  industriels  de  leur  pays.  C'est  ainsi  que 
ceux-ci  ont  supplanté  les  nôtres  dans  le  commerce  du  Levant. 
Un  grand  fabricant  roubaisien  me  dit  qu'il  avait  une  fois  livré 
une  commande  à  Singapoor,  mais  une  seule,  parce  que  cet  article 
est  livré  aujourd'hui  et  vendu  par  des  contrefacteurs. 

Nous  pensons  donc  qu'il  y  aurait  à  créer  des  comptoirs  de 
vente,  de  même  que  l'on  a  créé  des  comptoirs  d'achat.  Cela  est 
plus  difficile  sans  doute,  parce  qu'il  faut  établir  des  agences, 
mais  cela  n'est  pas  impossible  dans  de  nombreux  pays. 

Un  organisme  collectif  de  vente  semble  s'imposer,  et  pour 
cela,  nul  besoin  de  trusts  ou  de  cartells  ;  des  représentants  com- 
muns dans  les  principaux  centres  suffiraient.  Mais  il  faut  se 
hâter,  car  plus  on  laisse  prendre  de  l'avance  par  les  concurrents 
et  plus  il  est  difficile  de  regagner  le  terrain  perdu. 

Le  patronage  financier.  —  Les  patrons  éminents  jouent  quel- 
quefois le  rôle  de  banquiers  vis-à-vis  des  plus  petits  dans  des 
circonstance  difficiles.  On  pourrait  citer  facilement  tel  ou  tel  fa- 
bricant de  Roubaix  qui,  en  temps  de  crise  aiguë  et  prolongée, 
n'a  pas  sombré  grâce  au  crédit  qu'il  trouvait  auprès  d'un  plus 
puissant. 

Aux  époques  de  prospérité,  ce  genre  de  crédit  sert  surtout  à 
susciter  de  nouvelles  entreprises,  et  il  en  est  ainsi  depuis  l'ori- 
gine même  des  transformations  mécaniqqes.  C'est  de  cette  façon 


LE    l'ATlUlNACE    HE    I,A    CLASSE    l'ATliONAI.E.  [),) 

que  le  passage  a  pu  se  faire  de  la  fabrique  collective  au  grand 
atelier.  En  elïet,  les  premières  filatures  de  coton  ont  été  établies 
par  des  négociants  faisant  tisser  à  la  main,  ([ui  voulaient  faire 
eux-mêmes  (au  lieu  de  l'acheter  en  Angleterre)  les  tilés  de  coton 
dont  ils  avaient  besoin,  on  qui  le  faisaient  fabriquer  par  des  ou- 
vriers qu'ils  commanditaient. 

Il  semble,  en  tous  cas,  qu'au  point  de  vue  du  patronage  finan- 
cier, l'industrie  flamande  se  soit  toujours  suffit  à  elle-même. 
L'autonomie  est  ici  aussi  complète  que  possible. 

m.    —    LKS    FORMES    Dl     CRÉDIT. 

Nous  venons  de  voir  une  première  forme  de  crédit  c[ui  agit 
dans  les  grandes  occasions  :  établissement  d'une  nouvelle 
usine  ou  crise  grave.  Nous  avons  constaté  qu'elle  provient,  au 
moins  en  partie,  du  patronage  intelligent  des  patrons  industriels 
éminents.  Anciennement,  elle  ne  pouvait  guère  se  faire  que  par 
l'action  des  gros  négociants,  et  c'est  pourquoi  la  fabrication 
était  asservie  au  commerce. 

A  côté  de  ce  crédit,  relativement  rare  en  somme,  très  inter- 
mittent en  tous  cas,  les  industriels  en  ont  besoin  d'un  autre,  et 
cela  d'une  façon  plus  périodiquement  régulière.  Il  résulte  de 
l'accumulation  saisonnière  des  stocks,  due  à  l'écart  de  temps  c[ui 
sépare  l'achat  des  matières  brutes  de  la  vente  des  produits 
fabriqués. 

Pour  nous  en  rendre  compte,  il  nous  suffira  de  suivre  chacune 
des  matières  (coton,  lin,  laine)  depuis  le  lieu  et  répoc[ue  de 
production  jusqu'à  ceux  de  leur  utilisation. 

Prenons  d'abord  le  lin.  C'est  vers  la  fin  de  l'année  que  le  fila- 
teur  conclut  ses  marchés  avec  les  négociants  en  lins,  et  s'assure 
des  quantités  cj^u'il  prévoit  lui  être  nécessaire.  Il  ne  prend  pas 
livraison  en  une  fois  des  matières  qu'il  a  achetées,  mais  en  quel- 
ques mois  cependant  il  est  en  possession  de  son  stock.  Au  con- 
traire, la  vente  de  ses  filés  s'espace  sur  les  douze  mois  de  l'an- 
née. Malgré  le  crédit  de  trois  mois  accordé  par  les  négociants,  on 
conçoit  que,  pendant  une  première  période,  le  lilateur  voit  ses 


96  LES    PATRONS    DE    L'INDUSTRIE    TEXTILE. 

débours  surpasser  ses  encaissements.  Cette  immobilisation  de 
marchandises  entraînerait  une  immobilisation  fâcheuse  du 
capital  si  les  banques  locales  n'intervenaient  pour  jouer  le  rôle 
de  régulateur,  en  accordant  des  crédits  pendant  la  période 
qui  suit  les  achats  à  condition  d'encaisser  les  rentrées  de  l'in- 
dustriel :  c'est  ce  qu'on  appelle  avoir  un  compte-courant  en 
banque.  Grâce  à  ce  procédé,  le  capital  n'est  pas  surchargé 
d'un  fonds  de  roulement  excessif,  et  le  loyer  de  ce  fonds  de 
roulement  que  l'industriel  paie  au  banquier  est  inférieur  à 
celui  qu'il  devrait  payer  à  un  obligataire,  car,  à  ce  dernier,  il 
devrait  payer  l'intérêt  tout  le  Ions  de  l'année,  tandis  qu'au  ban- 
quier, il  ne  paie  en  définitive  que  la  difïérence  entre  les  épo- 
ques de  découvert  et  celles   de  pléthore. 

Pour  le  fabricant  de  toile  ou  de  fils,  la  situation  est  inverse 
de  celle  du  filateur  :  ce  n'est  pas  un  stock  de  matières  premières 
qu'il  est  obligé  de  faire,  mais  un  stock  de  produits  fabriqués.  Il 
achète  au  fur  et  à  mesure  les  filés  dont  il  a  besoin,  tandis  que  la 
toile  et  le  fil  à  coudre  ne  s'écoulent  pas  d'une  façon  régulière, 
on  le  conçoit  aisément.  Il  semblerait  à  priori  que  les  banques 
dussent  accorder  des  comptes-courants  aux  fabricants  comme 
aux  filateurs;  sans  doute  elles  le  font,  mais  d'une  manière  moins 
étendue.  Et  cela  s'explique  :  l'un  a  comme  garantie  un  stock  de 
matières  premièresnon  transformées,  toujours  vendables  par  con- 
séquent; l'autre  a  surtout  un  stock  de  produits  fabriqués,  finis  ou 
à  peu  près,  qui  ne  peut  servir  qu'à  des  usages  restreints  et  est 
beaucoup  plus  difficilement  placable.  kw  surplus,  un  stock  de 
toile  ne  s'évalue  pas  au  kilogramme  comme  un  stock  de  lin  ;  il  faut 
tenir  compte  d'une  foule  d'éléments,  et  un  spécialiste  seul  peut 
le  faire.  Ceci  expliijue  pourquoi  le  fabricant  trouvera  plus  facile- 
ment crédit  auprès  d'un  spécialiste  —  c'est-à-dire  le  négociant 
en  toile,  qui  lui  achètera  son  stock  par  anticipation,  mais  à  prix 
réduit,  bien  entendu.  Le  patronage  du  négociant  est  donc  plus 
onéreux  que  celui  de  la  banque;  en  outre,  il  est  plus  dangereux, 
puisqu'il  tend  à  amener  la  sujétion,  comme  nous  l'avons  déjà  dit. 
C'est  ce  que  l'on  voit  en  temps  de  crise  prolongée  :  on  constate 
alors  que  le  nombre  des  fabricants  travaillant  à  façon  pour  le 


LE    PATRONAGE    DE    I.A    (XASSE    PATRONALE.  97 

oompto  dos  gros  négociants  augmente  déplus  en  plus,  assurant 
ainsi  la  domination  presque  complète  de  ces  derniers. 

Pour  la  laine,  la  situation  est  bien  différente,  puisque  les  pei- 
gnages  et  les  filatures  ne  travaillent  qu'à  fa<;oii  pour  le  compte 
des  fabricants  :  ce  sont  ces  derniers  qui  doivent  donc  supportera 
la  fois  l'immobilisation  des  stocks  de  matières  premières  et  de 
produits  fabriqués.  Et  la  situation  est  d'autant  plus  dangereuse 
que  l'on  fait  surtout  les  fantaisies  qui  n'ont  de  valeur  marchande 
que  pendant  une  durée  de  six  mois,  et  que  les  qualités  de  laines 
achetées  le  sont  en  vue  de  tel  ou  tel  tissu  particulier.  Il  en  ré- 
sulte que  le  patronage  des  banques  devient  plus  difficile.  Pour- 
tant, les  fabricants  peuvent  emprunter  sur  warrant,  en  déposant 
leur  stock  de  laine  non  immédiatement  utilisé,  non  dans  leur 
magasin  privé,  mais  dans  les  stocks  publics.  Ce  qui  est  à  noter, 
c'est  que  les  fabricants  n'ont  pas  recours  à  l'appui  financier  des 
négociants,  dont  ils  sont  indépendants  à  ce  point  de  vue.  iMais  les 
petits  fabricants  dépendent  souvent  des  négociants  en  laine  et  en 
coton,  qui  leur  font  parfois  de  longs  crédits  pour  finir  par  l'étran- 
ger. 

Pour  le  coton^  nous  n'avons  à  envisager  que  la  filature, 
puisque  le  tissage  des  cotonnades  n'existe  pas  en  Flandre.  Les 
filatures  de  coton  sont  dans  une  situation  analogue  à  celle  des 
filatures  de  lin,  mais  plus  aisée  parce  qu'elles  n'ont  pas  besoin 
de  faire  des  stocks  aussi  importants.  Le  marché  du  coton  est 
tellement  abondant  que  l'on  est  presque  certain  de  pouvoir  tou- 
jours s'en  procurer  à  toute  époque  de  l'année. 


IV.    —    LA   REGULARISATION  DKS    COURS    ET  LE  MARCHE  A    TERME. 

La  nécessité  pour  certains  industriels  de  faire  des  stocks  n'a 
pas  seulement  pour  effet  de  les  forcer  à  recourir  au  crédit  pour 
diminuer  l'immobilisation  des  capitaux  qu'elle  suppose;  elle  a 
un  autre  eflet  peut-être  plus  grave,  en  tous  cas  plus  soumis  à 
l'imprévu,  qui  est  de  l'exposer  à  subir  des  variations  de  cours. 

Tel  industriel  qui  a  acheté  la  laine  à  i  fr.  70  le  kilogr.  ne  l'uti- 

7 


9<S  LKS    l'ATfiON^;    nK    r,  INnUSTRIF.    TEXTILE. 

lise  que  quelques  mois  plus  tard,  à  un  moment  où  ses  concurrents 
pourront  peut-être  se  la  procurer  à  1  fr.  60  ou  1  fr.  50,  s'il  y  a 
eu  baisse.  Il  est  vrai  que  l'inverse  pourra  se  produire,  mais  l'in- 
dustriel, on  le  conçoit,  recherche  plutôt  les  bénéfices  stables 
que  des  successions  inattendues  de  pertes  et  de  profits.  Il  en  est 
de  même  du  reste  du  négociant  en  matières  brutes  ou  fabriquées. 
Seul  le  spéculateur  peut  avoir  intérêt  à  l'insiabilité  des  cours, 
parce  qu'il  vit  des  variations  de  ces  derniers  ;  mais  de  même  qu'un 
brigand  peut  faire  un  bon  gendarme,  de  même  la  spéculation 
canalisée  peut  stabiliser  les  cours,  et  combattre  le  mal  dont  elle 
vit  :  l'institution  des  marchés  à  terme  n'a  pas  d'autre  but. 

Le  marché  à  terme  peut  exister  partout  où  il  y  a  des  stocks 
importants  de  matières  premières  réunies  sur  un  même  point, 
c'est-à-dire  partout  où  il  y  a  un  grand  marché.  Ainsi  il  y  a  des 
marchés  à  terme  pour  le  coton  à  la  Nouvelle-Orléans,  à  Liver- 
pool,  au  Havre,  etc.  ;  il  y  en  a  pour  la  laine  à  Londres,  Anvers, 
Roubaix;  il  pourrait  y  en  avoir  pour  le  lin  à  Belfast  et  à  Lille. 
Ces  marchés  à  terme  ont  des  effets  semblables,  qu'ils  intéres- 
sent des  négociants  ou  des  industriels  :  le  premier  cas  est  celui 
du  coton;  le  second  celui  de  la  laine.  Il  n'existe  pas  de  marché 
à  terme  sur  le  lin,  saris  doute  parce  que  celte  matière  arrive  sur 
le  marché,  non  pas  à  l'état  entièrement  brute,  mais  déjà  en 
partie  transformée  par  le  teillageet  le  rouissage,  et  aussi  parce 
que  les  variétés  sont  infinies  et  que  les  qualités  de  chaque  type 
ne  restent  pas  semblables  d'une  année  à  l'autre.  Plus  une  ma- 
tière est  uniforme  et  facilement  classable  en  un  petit  nombre 
de  types  fixes,  et  mieux  elle  se  prête  aux  transactions  du  marché 
à  terme.  C'est  pourquoi  le  marché  à  terme  est  plus  générale- 
ment développé  sur  le  coton  que  sur  la  laine. 

Il  sortirait  du  cadre  de  notre  étude  d'analyser  à  fond  la  ques- 
tion des  marchés  à  terme.  Nous  devons  nous  borner  à  donner 
quelques  indications  sommaires  à  ce  sujet. 

Pour  le  coton,  nous  l'avons  dit,  le  marché  à  terme  se  con- 
tracte entre  négociants  exportateurs  américains  à  la  Nouvelle- 
Orléans,  où  il  opère  sur  les  stock  accumulés  entre  le  moment 
de  la   récolte    et  celui  de  l'expédition  vers  l'Europe;   ou  bien, 


LE    PATRONAGE   DE    LA    CLASSE    l'ATRONALE.  90 

il  se  coni l'acte  entre  négociants  importateurs  européens  à  Li- 
verpool  ou  au  Havre,  et  dans  oe  cas  il  opère  sur  les  cotons  en 
train  de  traverser  l'Océan  ou  sur  les  stocks  accumulés  attendant 
la  vente  définitive  aux  industriels. 

Pour  la  laine,  le  marché  à  terme  se  contracte  entre  fabricants 
roubaisiens.  et  opère  sur  les  stocks  accumulés  entre  l'époque 
de  l'importation  et  celui  de  l'utilisation.  Le  inarché  à  terme  a 
pour  effet  de  garantir  les  détenteurs  des  stocks  de  matières  pre- 
mières contre  les  fluctuations  des  cours. 

Le  marché  à  terme  opère  comme  un  pari  mutuel  sur  la 
hausse  ou  la  baisse  possible  des  matières.  11  en  résulte  que, 
si  un  détenteur  de  stock  veut  se  prémunir  contre  la  baisse,  il 
suffit  qu'il  parie  pour  la  baisse  :  son  pari  lui  rapportera  préci- 
sément la  somme  qu'il  perdra  sur  la  vente  des  marchandises. 
Pour  cela,  il  faut  qu'il  trouve  une  contre-partie,  quelqu'un  qui 
croit  à  la  hausse. 

Celui-ci  est  un  spéculateur,  et  l'on  voit  que  son  intervention 
a  pour  but  de  protéger  le  précédent  contre  la  baisse,  mais  en 
enlevant  à  ce  dernier  le  bénéfice  qu'il  aurait  fait  en  cas  de 
hausse. 

Ce  n'est  pas  à  dire  que  ces  paris  n'aient  aucun  inconvénient  ' . 
Quel  est  l'institution  humaine  qui  n'en  a  pas?  Ce  qu'il  faut  voir, 
c'est  faire  la  balance  des  avantages  et  des  inconvénients.  Or, 
il  nous  semble  que  les  premiers  l'emportent,  puisque  les  com- 
merçants et  les  industriels  prudents  en  profitent  constamment. 

Reims  qui  n'a  pas  de  marché  à  terme,  a  longtemps  protesté 
contre  celui  de  Roubaix  et  lutté  pour  sa  suppression.  Cela 
montre  que  Reims  estimait  qu'il  était  avantageux  pour  une 
ville  de  posséder  un  marché  à  terme.  Si  le  contraire  était  vrai, 
elle  aurait  dû  s'en  réjouir. 

I.  Dans  les  moments  d'effervescence,  on  voit  même  des  gens  complèlemeut  étran- 
gers au  commerce  delà  laine  se  mettre  à  jouer;  on  voit  des  cabareliers,  des  petits 
bouli(iuiers  risquer  leur  chance  ;  les  uns  deviennent  plus  malheureux  qu'avant,  d'autres 
acquièrent  une  prospérité  passagère;  seule,  la  minorité  qui  joint  à  la  chance  des 
qualités  solides,  arrive;»  s'élever  délinilivemenl  par  ce  moyen. 


100  LES    PATRO.NS    DE    l/lXDUSTRIE    TEXTILE. 


V.     —    LE    PATRONAGE   DES    POUVOIRS    PUBLICS. 

Nous  ferons  la  même  constatation  que  nous  avons  faite  en 
parlant  du  patronage  des  Pouvoirs  publics  sur  la  classe  ou- 
vrière :  l'État  peut  intervenir  pour  assurer  le  libre  jeu  des 
forces  sociales  ou  pour  les  modifier. 

Les  interventions  du  premier  genre  ont  pour  but  d'assurer 
l'exécution  des  contrats,  ou  de  protéger  la  propriété  et  les  per- 
sonnes contre  les  fraudes,  les  violences,  etc. 

Quant  à  celles  de  la  seconde  espèce,  l'école  socialiste  aime 
à  les  grouper  sous  une  rubrique  spéciale  :  l'interventionisme. 
Elle  en  note  toutes  les  manifestations  nouvelles,  mais  en  oubliant 
de  noter  celles  qui  disparaissent.  Pourtant,  pour  faire  un  bilan 
exact,  il  faut  noter  le  Doit  à  côté  de  Y  Avoir  ! 

En  réalité,  les  Pouvoirs  publics  ont  toujours  eu  la  prétention 
de  modifier  le  cours  des  événements.  Ils  ont  échoué  dans  leurs 
tentatives  toutes  les  fois  que  les  lois  sociales  naturelles  leur 
opposaient  une  barrière  infranchissable,  et  Dieu  sait  si  cela  est 
arrivé  souvent!  Ils  ont  quelquefois  réussi,  quand  précisé- 
ment ces  lois  laissaient  un  certain  flottement  possible.  Et  com- 
bien de  fois  aussi  les  conséquences  ont-elles  été  contraires  à 
celles  que  Ion  se  proposait  ! 

Ce  qui  est  vrai,  c'est  que  l'action  de  l'Etat  subit  des  chan- 
gements de  direction,  ne  s'opère  plus  de  la  même  façon,  et  ceci 
n'est  qu'une  résultante  des  changements  qui  se  sont  opérés  dans 
la  vie  privée  :  les  Pouvoirs  publics  sont  beaucoup  plus  une  con- 
séquence du  milieu  social,  qu'une  cause  génératrice'. 

En  parlant  de  la  classe  ouvrière,  nous  avons  noté  que  le  ma- 
chinisme avait  permis  une  protection  de  plus  en  plus  grande  de 

1.  Ce  qui  esl  vrai  aussi,  c'est  que  la  puissance  de  l'Étal  ne  peut  se  développer  que 
l)roportioaneilenient  à  celle  de  la  vie  privée.  En  effet,  l'Éiat  n'a  pas  de  moyens 
d'existence  autonomes  ;  ses  receltes  sont  toujours  prises  sur  celles  des  individus  : 
c'est  un  parasite  (parfois  utile)  et  non  un  créateur  de  richesses. 


LE  PATRONAGE  DE  LA  CLASSE  PATRONALE.  101 

1  Ktai  en  faveur  des  parties  les  plus  faibles  de  la,  population  :  de 
là  l'éclosion  de  la  législation  dite  ouvrière. 

En  revanche,  ce  même  machinisme  a  amené  la  disparition 
ou  bien  n'a  pu  prendre  son  essor  qu'après  la  disparition  des  an- 
ciennes entraves  législatives  qui  empêchaient  l'élévation  des 
capables.  Que  dirait-on  aujourd'hui  d'une  loi  qui  empêcherait, 
par  exemple,  les  fabricants  d'employer  plus  de  cent  ouvriers 
dans  le  même  atelier?  Eh  bien,  sous  l'Ancien  régime,  la  loi 
sanctionnait  des  règlements  corporatifs  comme  ceux  qui  empê- 
chaient à  Lille  un  patron  d'employer  plus  de  six  ouvriers  ! 

Que  dirait-on  de  l'État  s'il  s'avisait  de  forcer  les  fabricants  à 
tisser  des  étoti'es  d'une  grandeur    déterminée? 

On  crierait  au  socialisme  d'État!  C'est  pourtant  ce  que  fit  Col- 
bert,  et  ce  que  l'on  ne  fait  plus.  Ce  même  Colbert  fit  plus  de 
150  règlements  nouveaux  sur  le  travail.  Ce  que  nous  disons  du 
xvu*"  siècle  peut  se  dire  des  temps  plus  anciens.  Au  Moyen  Age, 
les  corporations,  soutenues  par  les  Pouvoirs  publics  locaux,  li- 
mitaient le  nombre  de  compagnons,  c'est-à-dire  d'ouvriers,  que 
chaque  maître  pouvait  employer;  elles  réglementaient  les  achats 
de  matière  première,  etc. 

Voilà  donc  tout  un  terrain  perdu  par  l'action  des  Pouvoirs 
publics,  et  l'on  ne  peut  que  s'en  féliciter,  quoique  cela  ait  eu 
pour  effet  de  permettre  une  inégalité  plus  grande  par  l'enlè- 
vement des  barrières  qui  étoutfaient  l'essor  des  plus  capables, 
de  ceux  qui  avaient  le  plus  d'énergie,  le  plus  d'initiative. 

En  compensation,  les  plus  faibles  étaient  autrefois  mieux  pro- 
tégés. 

Mais  ces  changements  ne  sont  pas  dus  à  la  loi  :  celle-ci  n'a  fait 
que  consacrer  des  nécessités  qui  s'imposaient  par  des  modifica- 
tions profondes  survenues  dans  les  conditions  économiques  et 
sociales. 

La  législation  douanière  elle-même  a  subi  des  changements 
notables  puisque  les  douanes  intérieures  ont  disparu. 

Quant  aux  douanes  extérieures,  si  elles  ont  été  maintenues, 
ce  n'est  pas  par  une  action  arbitraire  du  gouvernement;  celui-ci 
n'a  l'ait  que  suivre  les  indications  des  intérêts  privés. 


102  LES   PATRONS    DE    l'INDUSTRIE    TEXTILE. 

En  réalité,  rÉtat  ne  peut  être  un  véritable  patron  de  l'indus- 
trie; ce  qu'il  peut  faire,  c'est  de  se  mettre  au  service  des  intérêts 
privés  généraux  de  la  nation,  en  agissant  constamment  de  fa- 
çon à  faciliter  l'action  des  particuliers.  Les  organismes  publics 
et  privés  ne  sont  pas  forcément  ennemis,  comme  on  l'a  trop  sou- 
vent cru;  ils  peuvent  agir  de  concert,  mais  dans  cet  accord, 
ce  sont  les  premiers  qui  doivent  se  mettre  au  service  des 
seconds. 


VI 


CONCLUSIONS 


Des  constatations  importantes  semblent  se  dégager  des  pages 
qui  précèdent.  L'une  des  plus  remarquables  est  sans  contredit 
lémancipation  progressive  de  l'industrie  et  des  classes  indus- 
trielles des  chaînes  anciennes  qui  entravaient  leur  essor,  et  ceci 
est  dû  en  grande  partie  à  la  machine. 

On  a  souvent  fait  un  tableau  idyllique  des  temps  anciens,  mais 
si  cet  âge  d'or  a  existé,  il  faut  bien  avouer  qu'il  était  depuis  long- 
temps disparu  lorsque  le  machinisme  a  surgi;  en  conséquence,  il 
ne  semble  pas  que  nous  ayons  à  déplorer  l'apparition  de  ce  der- 
nier. MM.  de  Rousiers  et  Arqué  (mt  constaté,  l'un  en  Angleterre' 
et  l'autre  en  Allemagne-,  ce  (pie  j'ai  constaté  moi-même  en 
Flandre  :  l'état  misérable  des  ouvriers  sous  le  régime  de  la  fa- 
brique collective.  Ce  que  nous  savons  du  régime  économique 
des  pays  encore  peu  influencés  parle  machinisme,  l'Espagne  et 
la  Russie  par  exemple,  ne  peut  que  confirmer  notre  assertion. 

Le  régime  industriel  ancieii  ne  favorisait  pas  V élévation  de  l'élite 
par  le  métier  :  très  rares  étaient,  dans  la  fabrication,  les  patrons 
véritablement  et  entièrement  patrons,  quoiqu'en  apparence  il 
y  en  eût  beaucoup  :  la  très  grosse  majorité  n'étaient  que  des 
patrons-ouvriers,  et  ces  demi-patrons  n'avaient  même  pas  l'in- 
dépendance économique  qu'on  leur  suppose  trop  bénévole- 
ment; ils  étaient,  au  contraire,  dominés  parles  négociants  chefs 
de  fabriques  collectives,  envers  lesquels  ils  étaient  le  plus  souvent 
endettés;  c'est  pourquoi  on  les  a  parfois  qualifiés  de  patrons 
indigents. 

1.  La  question  ouvrière  en  Angleterre. 

2.  Les  Faiseurs  de  jouets  de  Nuremberg  {Se.  soc,  2*  pér.,  i3^  facs.). 


dOi  LE?    PATRONS    DE    L'iNDUSTPIE    TEXTILE. 

Ce  n'est  pas  à  dire  qu'il  n'y  ait  eu  aucune  possibilité  de  s'élever 
sous  l'ancien  régime  ;  on  pouvait  au  contraire  s'élever  par  le 
commerce,  mais  il  n'apparaît  pas  que  l'on  ait  pu  s'élever  par  la 
fabricatioD.  Or,  nous  le  savons,  un  fossé  profond  sépare, 
psychologiquement  parlant,  le  fabricant  du  commerçant  :  les 
qualités  mentales  sont  autres.  Aussi  voyait-on  de  petits  colpor- 
teurs devenir  gros  négociants,  mais  les  fabricants  les  plus  ca- 
pables dans  leur  métier  demeuraient  forcémejit  confinés  dans 
leurs  ateliers  minuscules. 

Aujourd'hui,  l'on  peut  toujours  s'élever  par  le  commerce,  mais, 
en  plus,  on  peut  s'élever  par  la  fabrication  :  les  portes  se  sont 
élargies  de  ce  côté-là,  et  c'est  un  progrès. 

Sans  doute,  les  patrons  sont  plus  rares,  mais  ce  sont  de  véri- 
tables patrons,  non  plus  des  patrons-ouvriers  à  faibles  moyens; 
sans  doute,  la  plupart  de  ceux  qui  s'élèvent  ne  dépassent  pas  les 
fonctions  d'auxiliaires  du  patron,  mais  ces  auxiliaires  ne  peuvent 
plus  (Hre  qualifiés  d'indigents  ;  ils  semblent  avoir  perdu  en  li- 
berté, parce  qu'ils  sont  soumis,  quant  à  leur  travail,  à  une  dis- 
cipline plus  grande,  mais  par  contre  ils  ont  des  moyens  d'exis- 
tence plus  élevés  et  plus  réguliers,  et  par  là  ils  prêtent  moins 
facilement  le  flanc  à  l'endettement  envers  leurs  employeurs  :  ils 
ont  donc  gagné  en  indépendance  vis-à-vis  de  ceux-ci. 

Ainsi,  d'une  part,  discipline  plus  forte  nécessaire;  de  l'autre, 
indépendance  possible  plus  étendue  ;  liberté  moins  grande  dans 
le  travail,  indépendance  plus  grande  dans  la  vie. 

Les  liens  qui  unissent  les  employeurs  et  les  employés  devien- 
nent plus  forts,  mais  n'existent  plus  que  sur  les  faits  relatifs  au 
travail.  Ainsi  s'expliquent  les  résultats,  contradictoires  en  appa- 
rence, qu'ont  pu  attribuer  à  l'évolution  industrielle  moderne, 
ceux  qui  n'envisageaient  que  l'un  des  côtés  de  la  question. 

Paul  Descamps. 


U Administrateur-Gérant  :  Léon  Gangloff. 


TYPOGRAPHIE   FIRMIN-DIDOT  ET  C'"-'.    —   P,»R1S 


MARS-AVRIL  1910 


67    et  68«  LIVRAISONS. 


BULLETIN 

DE  LA  SOCIÉTÉ  INTERNATIONALE 

DE  SCIENCE  SOCIALE 


StOUMAlRE  :  Nouveaux  membres.  —  La  réunion  annuelle.  —  Les  réunions  mensuelles. 
—  Les  cours  de  Science  sociale.  —  Réunion  du  conseil  de  la  Société  de  Science  sociale.  — 
Le  présent  fascicule  —  Conférences  de  Foi  et  Vie.  —  Bibliographie.  —  Nouveaux  livres. 


NOUVEAUX  MEMBRES 


MM. 


José  Antonio  Forinha  Lucao,  à  Loanda 
(Afrique  occidentale  i.  présenté  par  M.  Paul 
de  Rousiers. 

Jean  Bertiielot.  ancien  notaire,  rue  de 
l'Aire.  Saintes  Charente-Inférieure),  pré- 
senté par  M.  Maurice  Bures. 

D'  A.  Fernando  Rociia.  professeur  au 
lycée  de  Vizeu  (Portugal),  présenté  par 
M.  Conego  Fructuosoda  Costa. 

Alexandre  André,  20,  rue  d'Aguesseau, 
Paris,  présenté  par  M.  de  Rousiers. 

Laurent,  8,  avenue  de  Courbevoie, 
Asnières  (Seine),  présenté  par  M.  J.  Du- 
rieu. 


LA  RÉUNION  ANNUELLE 

La  réunion  annuelle  des  membres  de  la 
Société,  inler nationale  de  Science  sociale 
aura  lieu  du  lundi  30  mai  au  jeudi  2  juin, 
dans  VHôtel  de  la  Société  de  géographie. 
boulevard  Saint-Germain,  1*^4. 

En  voici   le  programme  : 

I.  —  Lundi  30  mai. 

Séance  d'ouverture  à  S  h.  3  4  du  soir.  — 
Pourquoi  nous  faisons  de  la  Science  so- 
ciale 'le  rôle  et  les  limites  de  la  science 
sociale),  par  M.  Paul  de  Rousiers. 


II.  —  Le  mardi  31  mai, 

I.  Réunion  de  travail  à  9  heures  du 
matin.  —  L'Orientation  parficnlarisfe  de 
la  vie,  par  M.  G.  Malin. 

II.  Séance  de  l'après-midi  à  3  heures. 

—  1°  Les  deux  groupements  rationnels  de 
l'industrie  :  la  fabrication  sur  commande 
et  la  fabrication  en  stock,  par  M.  J.  Du- 
rieu; 

2'  Les  cultivateurs  de  la  Flandre  fran- 
çaise, par  M.  Paul  Descamps. 

III.  —  Le  mercredi  l'^'"  juin. 

I.  Réunion  de  travail  à  1»  heures  du  ma- 
tin. —  M.  Paul  Bureau  :  Son  cours  de 
l'année  et  discussion  des  questioiis  qu'il 
soulève. 

II.  Séance  de  l'après-midi,  à  3  heures. 

—  1°  Les  types  familiaux  et  la  natalité, 
par  Philippe  Champault. 

2'-  L'expansion  de  la  race  portugaise, 
par  M.  Léon  Poinsard. 

IV.  —  Le  jeudi  2  juin. 

Réunion  de  travail  à  9 heures  du  matin. 

—  M.  Philippe  Champault  :  Un  projet  de 
classification  des  types  familiaux  (le  l'ôle 
de  la  montagne). 

Dîner  de  clôture  à  7  heures  du  soir,  aux 
salons  du  restaurant  des  Sociétés  sa- 
vantes, 8,  rue  Danton. 

Remarque.  —  Les  membres  de  la  So- 
ciété   internationale    de    Science    .sociale 


2G 


BULLETIN   DE    LA    SOCTETb:    INTERNATIONALE 


sont  instamment  priés  d'assister  au  diner 
de  clôture,  qui  leur  permettra  de  se  ren- 
contrer en  dehors  des  séances  et  d'entrer 
en  contact  plus  intime  les  uns  avec  les 
autres.  Chaque  membre  est  autorisé  à 
amener  un  ou  plusieurs  invités. 

De  même  que  l'année  dernière,  nous 
donnons  ci-dessous,  quelques  indications 
sur  les  communications  qui  seront  faites 
au  cours  de  la  réunion  annuelle. 

Les  séances  de  travail. 

Un  projet  de  classification  des  tyi'es 
FAMILIAUX.  —  M.  Philippe  Champault  re- 
prendra la  question  qu'il  a  traitée  dans  la 
réunion  annuelle  de  février,  et  dont  on 
trouvera  le  résumé  dans  le  présent  bul- 
letin. 

La    LIBRE    CONCURRENCE    ET   LE    CONTRAT 

DE  TRAVAIL.  —  Sans  qu'on  veuille  ici  re- 
chercher si  le  régime  de  la  libre  concur- 
rence individuelle  est  un  régime  stable 
et  durable  en  tant  qu'il  s'applique  aux 
patrons  et  chefs  d'industrie,  du  moins 
l'histoire  des  institutions  sociales  semble 
démontrer  que  ce  système  de  la  libre  com- 
pétition individuelle  et  isolée  ne  peut  être 
appliqué  aux  travailleurs  manuels  et  aux 
salariés  pour  régir  leurs  relations  entre 
eux  et  avec  les  employeurs.  Le  régime  de 
l'esclavage,  plus  tard  celui  des  corpora- 
tions, de  nos  jours  l'effort  vers  une  orga- 
nisation syndicale,  et,  en  tout  cas,  la  né- 
cessité sociale  de  cette  organisation  attes- 
tent que  le  groupement  des  travailleurs 
manuels  estrequis  pour  modérer  les  excès 
de  la  concurrence. 

Comment,  à  défaut  de  ce  groupement, 
les  ouvriers  plus  conscients  de  leur  dignité 
d'hommes  ne  pourraient  jamais  réussir  à 
améliorer  les  conditions  de  leur  travail. 

Quelles  lois  fixent  le  taux  des  salaires  et 
la  durée  de  la  journée  de  travail. 

L'Orientation  particulariste  de  la  vie. 
—  M.  G.  Melin  reprendra  la  question  qu'il 
a  traitée  dans  le  numéro  de  janvier 
(05'"  fasc),  à  savoir  :  l'Orientation  parti- 
culariste de  la  vie,  en  s'attachant  particu- 
lièrement aux  points  suivants  : 


1"  En  quoi  consiste  le  particularisme; 
quelle  est  son  essence;  à  quels  signes 
peut-on  le  reconnaître  avec  certitude? 

'.?"  L'orientation  volontaire  d'une  race 
communautaire  vers  le  particularisme  est- 
elle  possible?  Y  a-t-il,  à  l'époque  actuelle, 
des  peuples  où  elle  soit  en  train  de  s'ac- 
complir (l'Allemagne,  par  exemple)? 

;>"  Dans  ce  cas,  quel  est  le  rôle  de  l'ef- 
fort volontaire? 

4"  Si  cette  orientation  est  possible,  com- 
ment la  faire?  Par  où  faut-il  commencer? 

Nota.  —  Les  personnes  qui,  sous  l'in- 
fluence de  la  Science  sociale,  auraient 
cherché  à  organiser  leur  vie  personnelle 
et  familiale  suivant  la  forme  particula- 
riste, sont  instamment  priées  de  vouloir 
bien  faire  connaître,  sur  ces  divers  points, 
le  résultat  de  leurs  réflexions  et  de  leur 
expérience. 

Les  séances  de  raprès-midi. 

Les  deux  giîoupements  rationnels  de 
l'industrie.  —  M.  J.  Durieu,  à  la  suite  de 
son  étude  sur  l'Ile  de  France,  est  arrivé 
à  cette  conclusion  que  l'on  doit  classer  les 
fabrications  en  deux  groupes  :  celles  qui 
se  font  sur  commandes,  et  celles  qui  tra- 
vaillent pour  le  stock.  M.  Durieu  a  traité 
cette  question  dans  son  cours,  dont  on  trou- 
vera le  résumé  dans  le  présent  Bulletin. 

Les  ciltivateurs  de  la  Flandre  fran- 
çaise. —  Dans  son  enquête  sur  la  Flandre, 
M.  Descamps  ne  s'est  pas  borné  à  étudier 
les  types  de  l'industrie.  Il  exposera  le 
résultat  de  ses  observations  sur  les  culti- 
vateurs de  cette  région,  et  fera  ressortir 
le  rôle  que  peut  avoir  le  développement 
de  cités  industrielles  sur  l'état  de  l'agri- 
culture dans   les  contrées  environnantes. 

Les  types  familiaux"  et  la  natalité.  — 
Comme  application  de  la  nouvelle  classi- 
fication des  types  familiaux  qu'il  propose, 
M.  Champault  montrera  comment  on  peut 
déterminer  la  loi  de  la  natalité. 

Les  types  familiaux  se  répartissent  en 
trois  groupes  au  point  de  vue  de  la  nata- 
lité :  le  premier  très  favorable,  parce  que, 
au  point  de  vue  des  naissances,  l'intérêt 


DR    SCIENCE    SOCIALE. 


27 


(lu  })t''i'o  y  est  tout  à  fait  dans  le  mOine 
sens  que  la  loi  morale;  le  second  iVanche- 
ment  défavorable,  parce  que  l'intérêt  du 
père  est  en  conflit  avec  la  loi  morale;  le 
troisième  assez  favorable  parce  qu'il  y  a 
sympathie  entre  l'intérêt  du  père  et  la  loi 
morale.  D'oîi  cette  conclusion  que  l'on 
propose  comme  loi  de  la  nnlalité  :  la  na- 
talité est  florissante  lorsque  les  enfants 
rapportent  au  budget  familial  plus  qu'ils 
ne  coûtent,  ou  à  tout  le  moins  quand  ils 
ne  coûtent  pas  notablement  plus  qu'ils  ne 
rapportent. 

Au-dessous  de  cette  limite,  la  natalité 
tend  à  baisser;  dans  les  milieux  à  initia- 
tive suffisamment  développée,  elle  con- 
serve cependant  un  niveau  élevé  ;  mais 
dans  les  milieux  à  formation  passive,  elle 
descend  rapidement  à  une  ou  deux  nais- 
sances, sauf  les  cas  très  méritoires  où  elle 
se  relève  par  soumission  à  la  morale  reli- 
gieuse, et  ceux  très  condamnables  où  elle 
tombe  à  zéro  sous  la  suggestion  d'un 
égoïsme  sans  mesure. 


LES   REUNIONS  MENSUELLES 


La  prochaine  réunion. 

La  réunion  de  mars  ne  pouvant  avoir 
lieu  à  cause  des  fêtes  de  Pâques,  la  pro- 
chaine réunion  sera  celle  du  29  avril  /VU). 
Comme  d'habitude,  elle  se  tiendra  à  l'hô- 
tel des  Sociétés  savantes,  rue  Serpente, 
28,  à  8  heures   trois  quarts  du  soir. 

La  communication  sera  faite  par 
M.  P.  de  Rousiers  sur  le  rôle  de  l'élite  dans 
les  temps  modernes. 

Compte  rendu  de  la  séance  de  février. 

M.  Philippe  Ciiampault  propose  une 
nouvelle  classification  des  types  de  famil- 
les, en  se  basant  sur  les  observations  qu'il 
a  pu  faire  en  Lombardie. 

L'étude  démonstrative  de  M.  Champault 
devant  paraître  très  prochainement  dans 
la  Revue,  nous  ne  développerons  pas  ici 
son  argumentation,  n'indiquant  (jue  les 
faits  les  plus  essentiels. 


Des  deux  fonctions  qui  sont  la  raison 
d'être  de  la  l'auiille  (procréation,  éduca- 
tion) la  plus  importante  et  partant  la  plus 
caractéristique  est  l'éducation.  En  consé- 
quence, on  groupera  les  types  familiaux 
des  genres  les  plus  élevés  d'après  leur 
valeur  éducatrice  (dans  l'ordre  naturel); 
et  on  les  répartira  en  trois  classes.  De 
cette  valeur,  on  prendra,  soit  comme 
terme  synonyme,  soit  comme  critérium 
principal,  la  formation  de  la  capacité,  ou 
de  l'aptitude  à  réussir  ;  et  comme  crité- 
rium secondaire,  l'aptitude  à  l'émigration 
isolée,  manifestation  la  plus  apparente  de 
l'aptitude  à  réussir. 

Dans  la  classe  des  Communautaires, 
c'est-à-dire  de  ceux  qui  sont  formés  à  so- 
lutionner les  difficultés  de  la  vie,  non  par 
eux-mêmes,  mais  par  le  recours  à  une  col- 
lectivité-providence (famille,  clan,  État), 
se  rangent  les  Communautaires  patriar- 
caux (grsinde  steppe  asiatique),  les  Commu- 
nautaires post-patriarcaux  (Europe  orien- 
tale et  centrale,  partie  des  pays  latins  et 
celtes  et  même  de  la  France),  et  les  Com- 
munautaires en  simple  ménage  (partie  des 
pays  latins  et  celtes,  la  presque  totalité 
de  la  France),  avec  un  type  dérivé  de  ces 
derniers,  les  Postcommunautaires,  se  re- 
levant par  certaines  tendances  particula- 
ristes  sous  la  poussée  de  la  lutte  pour  la 
vie. 

Dans  la  classe  des  Quasi-p'ARTicula- 
RisTEs,  c'est-à-dire  de  ceux  qui  sont  formés 
à  solutionner  les  difficultés  de  la  vie  par 
eux-mêmes  dans  beaucoup  de  cas.  mais 
ne  peuvent  dans  d'autres  se  dispenser  du 
recours  à  une  collectivité  (famille  ou  grou- 
pements avec  un  but  spécial),  se  placent 
les  Quasi-par licularistes  en  mënaç/es  mul- 
tiples, les  Quasi-particularistes  à  héritier 
associé  et  les  Quasi-particularistes  en 
simple  ménage  (trois  types  se  partageant 
presque  tous  les  pays  de  montagnes  de 
l'Europe),  avec  différents  types  dérivés  : 
en  territoire  vacant  (Basques),  et  en  ter- 
ritoire occupé,  avec  ou  sans  droit  d'aînesse 
(nombreuses  régions  sous-jacentes  aux 
montagnes). 

Dans  la  classe  des  Particul.\ristes. 
c'est-à-dire  de  ceux  qui  sont  aptes  à  solu- 
tionner  par  leurs  propres  forces  à  peu 


^28 


BULLETIN    DS    LA    SOCIÉTÉ    INTERNATIONALE 


près  toutes  les  difficultés  de  la  vie,  sauf 
à  organiser  des  groupements  actifs  à  buts 
spécialisés  dans  les  sociétés  très  compli- 
quées, se  placent  les  Particularistes  à  hé- 
ritier associé  (Norvège),  et  les  Particula- 
ristes en  simple  ménage  (Pays  anglo- 
saxons),  avec  ou  sans  droit  d'aînesse.  Le 
Canada  en  présente  un  type  dérivé  très 
curieux  avec  héritier  associé,  et  le  N.-O. 
de  l'Europe  plusieurs  autres  avec  ou  sans 
droit  d'aînesse. 

La  plaine  culturale  a  continué  le  type 
communautaire  importé  de  la  steppe, 
tandis  que  la  montagne  a  créé,  par  les 
contraintes  qu'elle  impose  à  la  culture, 
les  types  quasi-particularistes,  regardés 
jusqu'ici  à  tort  comme  quasi-communau- 
taires, et  aussi  le  type  particulariste  dû, 
non  pas  au  fjord,  mais  à  la  culture  en 
pentes  raides  dans  un  système  monta- 
gneux où  l'immersion  supprime  la  vallée. 
Ce  dernier  type  se  perpétue  par  la  vie 
intense  dans  le  home,  sorte  d'émigration 
à  l'intérieur  qui  rend  facile  toutes  les  émi- 
grations. 

Cette  vie  intime  indépendante  à  la- 
quelle on  s'attache  plus  qu'à  tout,  se 
retrouve,  avec  de  réelles  analogies,  dans 
la  culture  en  montagne  ordinaire,  et  c'est 
pourquoi  elle  y  engendre  le  quasi-parli- 
cularisme. 

C'est  surtout  par  l'aptitude  à  l'émigra- 
tion que  cette  unité  du  rôle  de  la  monta- 
gne s'est  manifestée  à  M.  Champault,  et 
c'est  pour  lui  une  raison  de  plus  de  croire 
à  l'utilité  de  ce  critérium  secondaire. 

Les  termes  nouveaux  qu'il  indique  lui 
paraissent  s'expliquer  d'eux-mêmes;  et 
la  réunion,  dans  une  même  classe,  de  gen- 
res en  ménages  multiples  et  en  simple 
ménage  ne  saurait  être  contestée,  une  fois 
admis  le  critérium  par  la  valeur  éduca- 
trice;  la  différence  qui  sépare  ces  genres, 
devient  en  effet  secondaire. 

En  terminant,  M.  Champault  montre 
comment  le  tableau  de  sa  classification 
par  la  valeur  éducatrice  permet  en  même 
temps  de  formuler  la  loi  de  la  natalité 
qu'il  se  propose  de  démontrer  dans  une 
des  séances  du  Congrès.  La  classification 
proposée  est  ainsi  représentative  des  deux 
grandes  fonctions  de  la  famille  procréa- 


tion et  éducation)  et  c'est  une  raison  de 
plus  pour  croire  à  sa  valeur. 

M.  J.  DuRiEU,  se  basant  sur  ses  observa- 
tions personnelles  en  Espagne,  se  déclare 
complètement  d'accord  avec  M.  Cham- 
pault. 

M.  Olphk-Galliard,  sans  contester  le 
rôle  de  la  montagne,  ni  l'importance  du 
phénomène  de  l'émigration,  pense  que  la 
classification  devrait  être  surtout  basée 
sur  l'aptitude  à  former  une  société.  Les 
peuples  particularistes  ont  de  plus  en 
plus  recours  à  l'action  collective,  et  il  en 
est  ainsi  de  toutes  les  sociétés  qui  vont  en 
se  compliquant. 

M.  Champault  ne  nie  pas  que  les  peu- 
ples particularistes  n'aient  souvent  re- 
cours à  l'action  collective,  mais  il  faut  dis- 
tinguer entre  la  collectivité-providence 
et  l'action  concertée  d'individus  capables. 

M.  Blanchon  pense  qu'il  n'y  a  pas  de 
contradictions  entre  l'aptitude  à  se  tirer 
d'affaires  et  l'aptitude  à  agir  de  concert 
quand  les  circonstances  l'exigent. 

M.  BuRE.\u,  sans  se  prononcer  sur  la 
valeur  de  la  classification  proposée,  dit 
que  la  science  ne  doit  jamais  parler  de 
supériorité  d'un  type  sur  un  autre.  Nous 
ne  devrions  jamais  dire,  en  tant  que  sa- 
vants, qu'un  type  est  préférable  à  un 
autre. 

M.  Bailhache  pense  au  contraire  que  la 
science  a  le  droit  déjuger,  et  par  consé- 
quent d'établir  une  hiérarchie  dans  les 
espèces. 

M.  Ciia.mpault  explique  que,  par  type 
préférable,  il  n'entend  pas  le  type  qui 
représente  ses  sympathies  personnelles, 
mais  celui  qui  réalise  le  concept  de  fa- 
mille et  les  fonctions  essentielles  de  la 
famille. 

M.  Bureau  affirme  que  toutes  les  classifi- 
cations sont  artificielles  et  que  tous  les 
critères  sont  arbitraires. 

M.  de  Bousiers  dit  que  l'on  peut  pren- 
dre plusieurs  critères  de  classement,  et 
que  le  meilleur  est  celui  qui  fait  avancer 
la  science,  mais  on  ne  doit  pas  dire  qu'un 
type  social  est  préférable  à  un  autre  d'une 
façon  absolue.  Dans  la  steppe,  le  type  pa- 
triarcal est  préférable  au  type  particula- 
riste, car  ce  dernier  ne  peut  y  vivre.   La 


UE    SCIKNCK    SOCIALE. 


29 


science  ne  doit  pas  avoir  d'autre  objet  que 
de  dégager  les  rapports  nécessaires  enire 
les  choses. 

M.  IsAMBEKT  ra})pelle  que,  dans  les 
sciences  naturelles,  on  classe  les  animaux 
et  les  plantes  dans  l'ordre  où  ils  possè 
dent  des, organes  déplus  en  plus  différen- 
ciés, et,  par  conséquent,  de  mieux  en 
mieux  adaptés  aux  fonctions  qu'ils  ont  à 
^emplir.  Si  l'on  n'admet  pas  une  hiérar- 
chie, on  aboutit  à  la  négation  de  toute  clas- 
sification. 

M.  Descamps  appuie  ce  que  .M.  Isam- 
bert  vient  de  dire.  Il  faut,  en  effet,  distin- 
guer entre  les  sciences  :  celles  qui  ont 
pour  objet  l'étude  des  êtres  inanimés  ne 
parlent  pas  de  supériorité  d'une  espèce 
sur  l'autre;  au  contraire,  celles  qui  étudient 
les  êtres  animés  (zoologie  et  botanique) 
classent  en  allant  des  espèces  inférieures 
vers  les  espèces  supérieures,  suivant  le 
critère  indiqué  par  M.  Isambert.  La  science 
sociale  doit  être  rangée  dans  cette  dernière 
catégorie  de  sciences,  et  doit,  par  consé- 
quent, classer  les  espèces  en  allant  des 
lypes  inférieurs  vers  les  types  supérieurs. 

M.  de  RousiERS,  avant  de  clôturer  la 
séance,  fait  une  dernière  critique  de  l'ex- 
posé de  M.  Champault,  qui  a  parlé  de  la 
valeur  éducatrice  médiocre  de  la  famille 
patriarcale.  Au  contraire,  M.  de  Rousiers 
croit  que  cette  valeur  éducatrice  est  consi- 
dérable, car  il  faut  que  les  individus  aient 
une  discipline  très  grande  pour  vivre 
dans  les  communautés  patriarcales.  De 
plus,  l'expansion  des  peuples  nomades  a 
été  considérable  à  certaines  époques,  sous 
forme  d'invasions. 


LES  COURS  DE  SCIENCE  SOCIALE 

Voici  le  programme  détaillé  et  revisé  du 
cours  que  M.  J.  Durieu  professe  au  Col- 
lège libre  des  sciences  sociales  : 

Types  des  métiers  de  fahrication  doux 
l' Ile  de  France. 

1'°  Leçon  (25janvier  1910j.  —  Connnent 
l'industrie  moderne  dérive  du  régime  de 
travail  inauguré  par  la  féodalité. 

2''  Leçon  (2  février  1910).  —  Le  servage 


féodal  a  donné  normalement  le  travail 
manuel  libre  vX  provoqué  la  création  de  la 
fabrique  collective  qui  est  l'origi  ne  du 
mouvement  indu.striel  moderne.  —  Véri- 
fication de  cette  hypothèse  par  l'observa 
tion  des  divers  ateliers  actuels  de  fabri- 
cation. Types  simples  :  La  fabrication 
ménagère  chez  les  pasteurs  nomades;  la 
fabrication  des  artisans  dans  un  village 
nègre.  C'est  le  groupement  sédentaire  qui 
fait  passer  les  hommes  de  l'une  à  l'autre 
forme  d'atelier. 

3*^  Leçon  (15  février  1910).  —  Élude  mo- 
nographique de  la  fabrication  au  village  et  à 
la  ville.  La  fabrication  dans  un  village  de 
300  habitants  de  la  campagne  française.  — 
Le   forgeron.  Le  charpentier.    —   Le 

menuisier.  —  Le  cordonnier.  —Le  tailleur. 

—  Le  maçon.  —  Le  fournier.  —  Le  meu- 
nier. —  Conclusion  :  Us  se  cantonnent 
presque  exclusivement  dans  la  fabrication 
sur  commande. 

La  fabrication  dans  une  petite  ville  de 
8.000  habitants  dans  la  banlieue  parisienne. 
On  y  constate  deux  groupes  distincts  de 
fabrication  sur  commande  : 

1°  Industrie  du  bâtiment.  —  Étude  mo- 
nographique de  la  maçonnerie  —  de  la 
charpenterie  —  de  la  serrurerie  —  de  la 
menuiserie  —  de  la  plomberie  —  de  la 
fumisterie  —  de  la  peinture  et  vitrerie. 

2"  Industrie  de  la  réparation  d'objets 
usagés  et  de  la  fabrication  d'objets  neufs 
exclusivement  sur  commande.  —  Etude  mo- 
nographique de  :  l'horloger  en  chambre 

—  du  petit  menuisier  —  du  marchand  de 
cycles  —  du  maréchal  ferrant  —  du  char- 
ron —  du  cordonnier  —  du  bourrelier  — 
du  tailleur. 

4"  Le(  ON  (22  février  1910).  -  Etude  mo- 
nographique de  la  fabrication  sur  com- 
mande à  Paris.  Mêmes  divisions  de  la  fa- 
brication sur  commande. 

1°  Étude  de  cette  fabrication  par  compa- 
raison avec  les  groupes  similaires  de  la 
banlieue. 

2"  Quelques  types  nouveaux  créés  par 
la  grande  agglomération  : 

Fabrique  de  boulons  sur  commande  — 
fai)rique  de  meubles  de  luxe  sur  com- 
mande, etc.. 

5*^  Leçon    l*^""  mars   1910).  —  Les  deux 


30 


BULLETIN    DE    LA   SOCIETE  INTERNATIONALE 


groupements  rationnels  de  l'industrie  sont  : 
La  fabrication  sur  commande  et  la  fabrica- 
tion e7i  slocL 

1"  De  la  comparaison  du  village  nègre 

—  du  petit  village  français  —  de  la  petite 
ville  et  de  la  capitale  il  résulte  que  toute 
agglomération  humaine  présente  une  réu- 
nion d'artisans  semblables. 

La  grande  agglomération  ne  diffère  de 
la  petite  que  par  plus  de  division  du  tra- 
vail. Quant  à  la  grandeur  des  ateliers,  elle 
parait  dépendre  surtout  de  l'importance 
moyenne  des  commandes. 

2°  Dans  les  sociétés  compliquées  l'in- 
dustrie se  montre  divisée  en  deux  groupes 
nettement  séparés  :  a)  la  fabrication  d'ob- 
jets sur  commande  ;  b)  la  fabrication  d'ob- 
jets en  stock. 

Différences  profondes  que  présentent 
ces  deux  groupes  au  point  de  vue  :  de  l'ob- 
jet du  travail  —  des  aléas  de  la  direction 

—  du  régime  des  chômages  —  de  l'outil- 
lage —  de  l'opération  —  de  l'organisation 
de  l'atelier  et  surtout  des  capitaux  indis- 
pensables à  son  établissement  —  du  per- 
sonnel —  des  relations  des  ouvriers 
entre  eux  :  anciennes  sociétés  de  compa- 
gnonnages et  syndicats  modernes  ;  enfin  ses 
relations  avec  le  commerce  et  avec  la 
clientèle. 

6e  Leçon  (8  mars  1910).  —  La  fabrica- 
tion d'objets  en  stock  et  ses  deux  variétés  : 
a)  Fabrique  collective;  b)  Fabrique  en 
orand  atelier. 

Étude  monographique  de  quelques  fabri- 
ques collectives.  Le  «  sweating  System  », 
causes  et  remèdes  —  groupement  des  ou- 
vriers dans  le  mode  d'existence. 

7'=  Leçon  (15  mars  1910).  —  Étude  mo- 
nographique de  quelques  usines  moder- 
nes en  grand  atelier. 

L'usine  de  stock  ne  s'élève  pas  néces- 
sairement dans  la  grande  agglomération 
urbaine  ;  ses  trois  principaux  pôles  d'at- 
traction sont  :  1°  le  lieu  d'existence  de  la 
main-d'œuvre  ou  de  la  force  motrice;  2°  le 
lieu  de  production  de  la  matière  première  ; 
3"  le  grand  marclié  commercial. 

8''  Leçon  (22  mars  1910).  —  Interréac- 
tions des  devx  groupes  de  fabrication  sur 
commande  et  en  stock  avec  tous  les  aiitres 
phénomènes  sociaux. 


Analyse  et  comparaison  au  point  de  ve 
social  de  la  fabrication  d'objets  sur  com- 
mande et  de  celle  d'objets  en  stoc\.  — 
Types  sociaux  qui  en  résultent. 

Lutte  séculaire  entre  ces  deux  groupes: 
victoires  successives  de  la  fabrication  en 
stock.  Coïncidence  entre  la  naissance  de 
la  fabrication  en  stock  des  automobiles 
américaines  et  la  crise  actuelle  de  cette 
industrie  en  France. 

Conclusion  :  Les  profondes  différences 
sociales  qui  existent  entre  la  fabrication 
sur  commande  et  la  fabrication  en  stock 
permettent  de  penser  que  chacun  de  ces 
deux  groupes  réclame  une  législation  spé- 
ciale. 


RÉUNION  DU  CONSEIL  DE  LA  SOCIÉTÉ 
DE  SCIENCE  SOCIALE 


Le  Conseil  de  la  Société  internationale 
de  Science  .sociale  s'est  réuni  le  11  fé- 
vrier 1910,  à  9  heures  du  soir,  au  siège  so- 
cial, 56,  rue  Jacob,  sous  la  présidence  de 
M.  Paul  de  Rousiers.  Étaient  présents  : 
MM.  Paul  Bureau,  vice-président;  M.  Fir- 
min-Didot,  trésorier,  l'abbé  H.  Hemmer; 
Joseph  Durieu,  secrétaire  de  la  Société  ; 
Paul  Descamps,  secrétaire  de  la  Revue. 
Excusés:  MM.  R.  Pinot,  G.  Melin,  A.  Dau- 
prat,  G.  d'Azambuja,  R.  Dufresne,  Ch.  de 
Calan,  Ph.  Champault,  V.  Muller,  J.  Périer 
etL.  Poinsard. 

Le  Conseil  a  d'abord  examiné  et  ap- 
prouvé les  comptes  de  l'exercice  1909,  qui 
lui  ont  été  présentés  par  M.  Maurice  Fir- 
min-Didot,  trésorier. 

Le  Conseil  a  ensuite  décidé  d'envoyer 
les  missions  d'étude  suivantes  pendant 
l'année  1910  :  M.  P.  Roux,  dans  l'Itahemé 
ridionale;  M.  L.  Arqué,  en  Norvège; 
M.  Marty,  en  Suède;  M.  P.  Vanuxem  con- 
tinuera ses  études  sur  l'industrie  du  tulle 
à  Calais. 

Comme  d'habitude,  une  somme  de 
500  francs  est  mise  à  la  disposition  de 
l'un  des  élèves  du  cours  de  M.  P.  Bureau 
pour  accomplir  une  mission  dans  un  pays 
déterminé. 

M.  Paul  Descamps  abandonnera  momen- 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


31 


tanément  sou  enquête  sur  les  pays  de 
France.  Grâce  à  la  générosité  de  S.  A.  le 
Prince  Sabaheddine,  il  pourra,  cette  année, 
se  consacrer  à  une  étude  sur  l'Angleterre. 
Le  Conseil  a  ensuite  arrêté  la  date  du 
Congrès  annuel  delà  Science  sociale  pour 
l'année  1910,  qui,  à  cause  des  élections, 
aura  lieu  un  peu  plus  tard  que  d'habitude. 
11  s'ouvrira  le  lundi  30  mai  et  prendra  fin 
le  jeudi  2  juin. 


LE  PRESENT  FASCICULE 

Nous  avons  annoncé,  en  son  temps, 
l'importante  enquête  sur  le  Portugal  en- 
treprise l'année  dernière  sous  la  direction 
de  M.  L.  Poinsard,  dont  tous  nos  lecteurs 
connaissent  les  travaux.  Ce  pays,  si  inté- 
ressant à  tant  d'égards,  a  été  fouillé  en 
tous  sens,  et  de  ce  labeur  est  sorti  un 
volumineux  travail,  dont  nous  présentons 
aujourd'hui  la  première  partie  à  nos  lec- 
teurs. 

Afin  de  ne  pas  couper  cette  partie,  qui 
forme  un  ensemble  bien  compact,  nous 
la  faisons  paraître  sous  forme  de  double 
fascicule,  ce  que  sans  doute  nos  lecteurs 
pardonneront  aisément,  étant  donné  le 
grand  intérêt  que  présente  cette  étude. 


CONFERENCES  DE  FOI  ET  VIE 


On  nous  prie  d'annoncer  les  confé- 
rences suivantes  qui  auront  lieu,  à  T) 
heures,  à  la  salle  de  la  Société  d'encoura- 
gement pour  l'Industrie,  44,  rue  de  Rennes, 
à  Paris. 

10  avril.  —  L'entente  entre  les  hommes 
religieux,  par  P.  Doumergue. 

14  avril.  —  Le  Pragmatisme  au  point  de 
vue  moral  et  religieux,  par  V.  Delbos. 

17  et  21  avril.  —  Où  finit  le  Moyen  Age 
el  où  commencent  les  Temps  modernes. 
par  E.  Doumergue. 

24  avril.  —  Une  expérience  d'art  social 
à  Genève,  par  A.  de  Mornier.  —  Le  Chant 
et  r Enfant  (exécution  de  chants),  i)ar 
Dalcroze. 


3  mai.  —  La  Morale  et  la  Heligion,  par 
E.  Boutroux. 

Nota.  —  Un  droit  d'entrée  de  G  fr.  30  est 
perçu  pour  les  séances  d'étude,  à  la  porte 
de  la  salle. 


BIBLIOGRAPHIE 

L'apprentissage     et     renseignement 
technique,  par  M.  Fernand  Dubief,  an- 
cien   ministre ,    vice-président    de    la 
Chambre  des  députés.  Giard  et  Brière. 
édit.  1910.  Un  vol.  6  francs. 
Le  nom  de  l'ancien  ministre  du  com- 
merce et  de  l'industrie  est  garant  de  la 
compétence  avec  laquelle  sont  examinées 
les  questions   traitées  dans  cet  ouvrage. 
Dans  une  première  partie,  l'auteur  passe 
rapidement  en  revue  l'historique  de  notre 
législation  sur  l'apprentissage  et  quelques- 
unes  des  conditions  qui  président  actuel- 
lement à  sa   disparition.  Dans  les   deux 
suivantes,  il  décrit  les  diverses  institutions 
d'enseignement  professionnel  existant  en 
France  et  à  l'étranger.    Si  l'on    ne   par- 
tage par  la  confiance  de  l'auteur  dans  l'ef- 
ficacité des  écoles  techniques  pour  le  relè- 
vement de  l'apprentissage,  on  reconnaîtra 
du  moins  à  cet  ouvrage  le  mérite  de  la 
documentation,  qui  le  rend  indispensable 
à  tous    ceux   qui  étudient  cette  question 
complexe. 

G.  Olphe-Galliahd. 

La    conduite     de    la     vie,    par    R.  W. 

Emerson.  Traduction  de  M.Dugard.  Ar- 
mand Colin,  édit.  1909.  Un  vol.3  fr.  50. 

La  conduite  de  la  vie  est  avant  tout  un 
problème  individuel,  dont  la  solution  est 
essentiellement  personnelle  à  chaque  inté- 
ressé, sans  qu'il  puisse  compter  sur  un 
guide  qui  le  préserve  des  faux  pas.  Mais  la 
conscience  individuelle  peut  être  plus  ou 
moins  éclairée,  plus  ou  moins  forte,  et  la  so- 
lution qu'elle  donne  à  ce  problème  se  res- 
sent directement  de  son  propre  état.  Dans 
ce  travail  de  développement  et  d'éduca 
tion  de  la  conscience,  rien  ne  vaut  le 
contact  avec  d'autres  consciences  élevées 


;i^2 


BULLETIN    DR    LA    SOCIÉTÉ    INTERNATIONALE 


dont  la  lumière  intérieure  rayonne  et  illu- 
mine tout  ce  qui  les  approche.  Tel  est  le 
fruit  que  retire  l'esprit  incliné  vers  le  pro- 
grès intérieur,  de  la  lecture  d'un  livre 
comme  celui-ci.  La  première  conquête  de 
la  conscience  qui  veut  arriver  à  se  recon- 
naître elle-même  est  de  se  savoir  libre: 
mais  n'y  a-t-il  pas  une  monstrueuse  ironie 
à  parler  de  liberté  en  face  du  jeu  formi- 
dable des  forces  aveui^les  et  inconscientes 
qui  nous  enserrent  de  toutes  parts'/  Non, 
répond  Emerson,  car  «  le  Destin  implique 
ramélioration.  Aucun  exposé  de  l'Univers 
ne  peut  avoir  de  justesse,  s'il  n'admet  pas 
cet  effort  ascendant...  Derrière  chaque 
individu  se  ferme  le  règne  de  l'organisme: 
devant  lui  s'ouvre  la  liberté  —  le  Meilleur, 
le  Mieux...  Toute  perception  nouvelle, 
l'amour  et  l'admiration  que  l'homme 
arrache  à  ses  semblables,  sont  des  preuves 
de  son  passage  de  la  fatalité  à  la  liberté. 
La  libération  du  vouloir  des  gaines  et  en- 
traves de  l'organisme  que  l'homme  a  dé- 
passé, voilà  le  but  et  la  tendance  du 
monde  ».  C'est  par  la  liberté  que  l'être 
vivant  progresse  et  se  développe.  «  La  vie 
est  liberté  —  la  vie  est  en  raison  directe 
de  la  somme  de  liberté.  »  Notre  destinée 
n'est  du  reste  que  ce  que  nous  la  faisons  : 
«  L'homme  s'imagine  que  son  destin  lui 
est  étranger,  parce  que  le  bien  est  caché. 
Mais  l'àme  contient  l'événement  qui  doit 
lui  arriver,  car  l'événement  n'est  que  l'ex- 
tériorisation de  ses  pensées,  et  ce  que 
nous  nous  demandons  à  nous-mêmes, 
nous  l'obtenons  toujours.  »  Le  mieux  ne 
dépend  pas  du  hasard,  mais  de  notre  éner- 
gie personnelle.  Et  cette  force  que  nous 
mettons  en  œuvre  pour  lalteindre  n'est 
point  celle  qui  s'exerce  contre  notre  pro- 
chain :  c'est  celle  qui  s'attache  à  la  stricte 
observance  des  lois  intellectuelles  et  mo- 
rales qui  régissent  le  progrès  de  l'univers. 
Elle  est  latente  dans  toute  vie  intense, 
car  une  telle  vie  est  toujours  conforme, 
en  définitive  et  malgré  ses  excès  acciden- 
tels, aux  lois  de  l'rmivers;  elle  n'est  autre 
que  la  faculté  d'adaptation  à  ces  lois. 
«  Si  vous  avancez  avec  mélhode,  il  est 
aussi  facile  de  tourner  des  ancres  de  fer 
que  de  tresser  de  la  paille,  de  faire  bouillir 
du  granit  que  de  faire  bouillir  de  l'eau.  Par- 


toutoù  il  y  a  insuccès,  il  y  a  irréflexion,  quel 
que  croyance  superstitieuse  à  la  chance 
quelque  oubli  de  détail  que  la  Nature 
ne  pardonne  jamais.  »  C'est  cette  faculté 
d'adaptation,  d'utilisation  des  instruments 
de  progi^ès  que  la  nature  met  à  notre  dis- 
position, qui  fait  les  races  fortes;  «  avec 
leur  habitude  de  penser  que  tout  individu 
doit  veiller  à  soi-même,  et  s'en  prendre  à 
lui  s'il  ne  maintient  ou  n'améliore  pas  sa 
position  sociale,  les  Anglais  sont  tranquilles 
et  prospères  » .  La  richesse  n'e.st,  dans  une 
telle  conception,  qu'un  «  moyen  de  s'assi- 
miler la  nature  »,  un  instrument  d'éléva- 
tion et  de  progrès. 

Pour  qui  envisage  les  choses  avec  cette 
méthode,  l'optimisme  sera  la  règle  aussi 
bien  dans  le  domaine  moral  que  dans  le 
domaine  physique.  Les  opinions  importent 
peu  ;  elles  peuvent  changer  ou  disparaître 
dans  tous  les  remous  de  l'anarchie  intel- 
lectuelle, l'équilibre  se  rétablira  de  lui- 
même  en  vertu  des  lois  de  la  vie.  «  Nous 
sommes  nés  croyants.  L'homme  produit 
des  croyances,  comme  l'arbre  porte  des 
fruits.  »  C'est  nous  qui  construisons  nos 
idées,  qui  créons  des  images  qui  nous  ca- 
chent la  réalité  ;  elles  ne  sont  toutes  que 
des  illusions,  où  la  seule  réalité  qui  ne 
puisse  nous  décevoir  est  leur  ascension 
vers  une  conception  de  plus  en  plus  pure 
et  élevée.  C'est  par  notre  obéissance  aux 
lois  morales  que  nous  nous  rapprochons 
de  la  vérité  :  «  Les  visions  des  justes  sont 
justes...  Quand  nous  violons  les  lois,  nous 
perdons  contact  avec  la  réalité  centrale,  » 
Tout  n'est  qu'illusions  et  fantasmagorie, 
en  ce  monde,  hormis  l'appel  de  la  divinité 
qui  nous  sollicite  et  nous  attire. 

Ces  quelques  traits  épars  ne  donnent 
qu'un  pâle  reflet  de  l'inspiration  noble  et 
généreuse  du  livre  d'Emerson.  La  leçon 
d'énergie,  de  liberté  et  d'optimisme  que 
donne  celte  lecture  vient  à  son  heure  dans 
notre  société  dont  les  ressorts  semblent 
usés  par  le  doute  et  le  pessimisme,  et  où  le 
besoin  d'un  tel  aliment  de  vie  se  fait  telle- 
ment sentir.  On  ne  peut  que  conseiller 
vivement  une  lecture  aussi  saine  en  même 
temps  que  conforme  au  véritable  esprit 
scientifique. 

G.    Olpiie-Galli.\rd. 


DE    SCIENCi:   SOCIALE. 


33 


Les  conséquences  économiques  et  so- 
ciales de  la   prochaine  guerre,  par 

Bernard  Serriiiny.  V.  Giard  et  E.  Brière, 
édit.  1909.  Un  vol.  in-8",  10  francs. 

In  sujet  dun  intérêt  aussi  poignant  et 
aussi  actuel  devait,  sous  peine  de  n'être 
qu'un  tissu  de  phrases  vides  et  sonores, 
être  traité  à  l'aide  de  la  métliode  scienti- 
tique  la  plus  rigoureuse  :  prédire  l'avenir 
n'est  possible  qu'à  la  condition  de  s'ap- 
puyer sur  les  leçons  du  passé;  et  encore 
l'observateur  le  plus  consciencieux  hési- 
tera-t-il  à  prononcer  une  conclusion  géné- 
rale, tant  il  laisse  d'inconnues  dans  le  pro- 
blème. M.  Bernard  Serrigny  a  su  triompher 
de  la  façon  la  plus  heureuse  d'une  difficulté 
aussi  considérable.  C'est  en  s'appuyant 
exclusivement  sur  les  résultats  des  guerres 
franco-allemande  et  russo-japonaise,  qu'il 
examine  successivement  ce  que  devien- 
nent, pendant  une  guerre  européenne,  les 
habitants,  les  transports,  le  crédit,  les 
finances  publiques,  le  commerce  et  l'in- 
dustrie, et  enfin  les  nations  non  parties 
au  conflit.  Chercheur  infatigable,  d'une 
documentation  inépuisable,  il  ne  laisse 
dans  l'ombre  aucun  des  recoins  de  ces  di- 
verses branches  de  la  vie  des  peuples,  et 
nous  voyons  défiler  devant  nos  yeux  toutes 
les  conséquences  de  la  guerre  de  1870 
sur  la  situation  des  deux  peuples  voisins. 
Cette  partie  de  l'ouvrage  est  naturellement 
de  beaucoup  la  plus  importante,  puisque, 
dans  la  pensée  de  l'auteur,  la  prochaine 
guerre  est  celle  qui  mettra  de  nouveau 
aux  prises  l'Allemagne  et  la  France.  Les 
conséquences  de  celle-ci  sont  sobrement 
déduites  de  l'analyse  des  faits,  en  tenant 
compte  des  conditions  différentes  des  deux 
situations,  ou  de  celles  tenant  à  des  fac- 
teurs sur  lesquels  aucune  donnée  certaine 
ne  saurait  être  établie  :  cette  réserve  est 
toute  à  la  louange  de  l'auteur,  puisqu'elle 
montre  le  caractère  à  la  fois  consciencieux 
de  son  observation  et  scientifique  do  sa 
méthode. 

Deux  questions,  dont  la  portée  dans  le 
droit  des  gens  moderne  n'échappera  à 
personne,  celles  des  conséquences  écono- 
miques d'une  annexion  et  d'une  indemnité 
de  guerre,    sont  ici  traitées   d'une   façon 


décisive.  iM.  Serrigny  nous  apprend  quel- 
les causes,  tenant  à  l'organisation  des 
transports  et  à  Ja  situation  commerciale 
qui  en  ré.sulte,  contribuent  à  interdire  la 
conquête  entre  les  nations  dont  il  s'agit, 
sous  peine  de  perturbations  économiques 
aussi  graves  pour  les  vainqueurs  que  pour 
les  vaincus.  L'imposition  d'un  tribut,  lors- 
que son  montant  dépasse  les  frais  de  la 
guerre,  n'est  pas  moins  préjudiciable,  et 
il  faut  savoir  gré  à  l'auteur  d'avoir  réfuté 
le  sophisme  si  souvent  répété  de  l'enrichis- 
sement de  l'Allemagne,  grâce  aux  cinq 
milliards. 

On  voit  par  ces  quelques  indications 
trop  brèves  quel  est  l'intérêt  puissant  de 
ce  livre,  dont  la  lecture  est  aussi  attachante 
qu'instructive.  Quelles  que  soient  les  pro- 
positions de  détail  sur  lesquelles  on  peut 
différer  d'opinion  avec  l'auteur,  on  ne 
peut  qu'être  d'accord  avec  lui  lorsqu'il 
conclut  que  les  calamités  que  la  prochaine 
guerre  entraînera  avec  elle  commandent 
d'en  réserver  l'éventualité  pour  le  moment 
où  elle  sera  amenée,  non  plus  par  de  fri- 
voles motifs  d'amour-propre,  mais  par  une 
nécessité  vitale,  et  que  la  revanche  de- 
vrait obligatoirement  être  suivie  d'une 
suppression  des  armements  actuels. 

G.  Olphe-Galli.\ru. 

Vers  l'Organisation    professionnelle 

par  M.  Eugène  Duthoit,  professeur  d'Eco- 
nomie politique  à  l'Université  catholique 
de  Lille.  Paris,  Lecoffre,  1910:  325  pages 
in-B". 

Tout  le  monde  a  entendu  parler  des  Se- 
maines sociales  inaugurées  il  y  a  quelques 
années  par  un  groupe  de  publicistes  et  de 
professeurs  catholiques  sociaux,  et  qui  ont 
successivement  groupé  en  plusieurs  gran- 
des villes  de  France  un  auditoire  déjeunes 
hommes,  laïcs  et  prêtres,  désireux  à  la  fois 
de  mieux  connaître  la  réalité  sociale  et  de 
mieux  agir.  Parmi  les  professeurs  qui, 
chaque  année,  donnent  des  leçons  pen- 
dant la  Semaine  sociale,  aucun  n'est  plus 
apprécié  que  l'éminent  professeur  d'Éco- 
nomie politique  à  la  Faculté  catholique  de 
Lille  :   sa  connaissance   supérieure    des 


M 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE   INTERNATIONALE 


phénomènes  économiques  le  garantit  en 
effet  contre  les  systèmes  à  priori,  et,  d'autre 
part,  son  sens  chrétien  et  démocratique 
lui  montre  toutes  les  lacunes  de  notre  mé- 
canisme moderne  de  production  des  ri- 
chesses. Aussi  doit-on  se  féliciter  que 
M.  Duthoit  ait  réuni  en  un  volume  les  le- 
çons qu'il  a  professées  depuis  1905  dans 
les  Semaines  sociales  de  France,  et  dans 
lesquelles,  à  propos  de  quelques  questions 
délimitées  d'Économie  sociale,  il  a  montré 
comment  la  société  actuelle  évolue  d'an- 
née en  année  vers  V Organisation  pro- 
fessionnelle, réagissant  ainsi  «  contre  Ter- 
reur du  législateur  qui,  dans  le  monde 
de  la  production,  a  érigé  l'individualisme 
comme  régime,  et  le  principe  de  la  liberté 
des  conventions  comme  unique  régulateur 
des  relations  entre  les  agents  humains  et 
la  production  ». 

Mais  ce  n'est  pas  seulement  à  un  point 
de  vue  descriptif,  mais  à  un  point  de  vue 
normatif  que  s'est  placé  l'auteur.  U Intro- 
duction nous  en  avertit,  en  même  temps 
qu'elle  expose  les  principes  de  l'Ecole  .so- 
ciale catholique.  —  Elle  contient  un  long 
débat  où  M.  Duthoit  conteste  à  l'Économie 
politique  la  possibilité  de  rester  amorale, 
dès  qu'elle  prétend  chercher  des  solutions 
des  problèmes  sociaux.  L'objet  de  cette 
discipline  sera  l'étude  des  rapports  hu- 
mains qui  se  forment  en  vue  de  l'utilisa- 
tion du  domaine  terrestre.  L'économiste 
devra  envisager  ces  rapports  successi- 
vement des  trois  points  de  vue  sui- 
vants : 

1"  Leur  valeur  morale  :  sont-ils  confor- 
mes à  la  justice  ?  —  dont  les  hommes  peu- 
vent bien  avoir  un  vague  instinct,  —  mais 
dont  la  vraie  notion  nous  est  donnée  par 
l'Église,  qui  en  est  la  gardienne  providen- 
tielle, qui  tantôt  ordonne,  et  tantôt  se  con- 
tente déconseiller; 

2'^  Les  influences  diverses,  physiques, 
psychologiques,  qui  conditionnent  ces  rap- 
ports ; 

3»  Les  moyens  d'obtenir,  non  pas  tou- 
jours le  maximum,  mais  le  plus  souvent 
l'optimum  de  la  production. 

La  méthode  déductive  prévaut  dans 
Fexamen  fondamental  de  la  moralité  des 
rapports  sociaux;  l'observation  et  l'induc- 


tion permettent  l'étude  des  deux  derniers 
points  de  vue. 

Tel  est  l'esprit  qui  anime  les  économis- 
tes du  mouvement  catholique  social.  Ce 
mouvement,  loin  d'être  en  marge  de  la 
hiérarchie,  se  réclame  de  l'autorité  de 
l'Église  :  il  n'est  pas  une  nouveauté,  ni  un 
simple  moyen  de  politique  électorale,  mais 
il  vise  à  réaliser  dans  le  monde  la  doc- 
trine sociale  traditionnelle  du  catholi- 
cisme :  r  «  autonomie  de  la  personne 
humaine  »  est  déclarée  par  lui  une  erreur. 
Les  trois  grandes  sodalités  :  famille,  pro- 
fession, cité,  sont  naturelles  et  non  pas 
contractuelles.  —  Les  agents  humains  sont 
d'une  égale  dignité;  l'homme  doit  satis- 
faire à  la  loi  du  travail,  et  à  cette  condition, 
il  a  droit  à  la  vie  sous  toutes  ses  formes, 
—  et  en  particulier  il  conserve  le  droit  de 
l'auteur  sur  le  produit  de  son  travail. 

A  la  lumière  de  ces  principes,  M.  Du- 
thoit met  en  évidence  la  nécessité  de  la 
Protection  légale  des  travailleurs  et  de 
la  réglementation  du  Travail  féminin 
dans  l'industrie,  il  affirme  que  le  con- 
trat de  salariat  est  un  contrat  de  société 
d'un  caractère  tout  spécial,  dans  lequel  le 
salarié  engage  toute  sa  personne  et  doit 
par  conséquent  recevoir  de  quoi  soutenir 
l'existence  de  sa  famille.  —  Le  chômage 
est  étudié,  dans  ses  causes,  dans  les  re- 
mèdes qu'on  a  proposés  à  ce  fléau  social. 
Le  fait  et  le  droit  syndical  sont  minu- 
tieusement analysés  :  l'auteur  montre 
comment  le  cadre  légal  du  syndicat  à  ca- 
ractère purement  contractuel  éclate  au- 
jourd'hui. La  notion  d'un  «  droit  collectif  » 
de  la  «  profession  »  se  fait  jour.  —  C'est 
un  retour  à  l'Organisation  professionnelle. 
Celle-ci  une  fois  réalisée,  V organisation 
politique  pourrait  s'adapter  au  nouveau 
régime  économique  et  social:  et  c'e.st  par 
l'exposé  d'une  constitution  dans  laquelle 
les  conseils  représentatifs  de  la  profession 
éliraient,  d'une  part,  le  chef  de  l'État,  et, 
de  l'autre,  un  Sénat  professionnel  parallèle 
à  une  Chambre  politique,  que  M.  Duthoit 
termine  son  ouvrage. 

Les  observations  et  les  faits  abondent 
dans  ces  intéressantes  leçons  :  nous  per- 
mettra-t-on  une  remarque,  qui  prouvera 
combien  il  faut  être  prudent  dans  l'aftir- 


DK    SCIENCE   SOCIALE. 


3o 


mation  des  faits  ;  sur  la  foi  de  M'""  H.  J. 
Brunhes,  M.  Duthoit  indique,  parmi  les 
femmes  victimes  de  maladies  industrielles, 
celles  qui  sont  employées  à  la  confection 
des  cigares.  —  Nous  pouvons  affirmer  que 
des  enquêtes  médicales  très  minutieuses 
n'ont  révélé,  dans  le  personnel  des  Manu- 
factures de  tabacs  de  l'Etat,  l'existence 
d'aucune  maladie  professionnelle. 


^ 


Vanuxem. 


égions  et  Pays  de  France,  par  Jo- 
seph Fèvre  et  Henri  Hauser.  —  1  vol. 
in-S"  avec  147  cartes  et  gravures  dans 
le  texte.  Félix  Alcan,  éditeur.  Paris. 
1909. 

Ainsi  qu'ils  le  disent  eux-mêmes  dès  la 
première  ligne  de  leur  avant-propos,  «  les 
auteurs  de  ce  livre  n'ont  pas  prétendu  faire 
œuvre  originale  ».  S"inspirant  surtout  des 
travaux  de  M.  Vidal  de  la  Blache  et  de  ses 
collaborateurs,  ils  ont  essayé  simplement 
de  donner  en  500  pages  une  idée  claire  et 
précise  des  régions  diverses  qui  forment 
notre  pays. 

Les  lecteurs  de  la  Science  sociale  retrou- 
veront dans  ce  livre  un  certain  nombre  de 
conclusions  qui  leur  sont  familières.  C'est 
d'abord  que  la  seule  division  naturelle  de 
la  France  est  celle  en  «  pays  »,  et  que  la 
connaissance  de  ces  pays  est  à  la  base  de 
toute  étude  géographique  sérieuse.  C'est 
aussi  que  «  la  distinction  des  pays  entre 
eux  repose  en  premier  lieu  sur  la  valeur 
agricole  des  divers  terroirs...  qui  n'est  elle- 
même  que  le  reflet  de  la  nature  géologi- 
que du  sous-sol,  qui  détermine  à  son  tour, 
combinée  avec  le  climat,  le  caractère  des 
eaux  courantes,  les  modes  d'habitation, 
les  occupations  des  habitants  ». 

L'importance  du  Lieu  est  donc  nette- 
ment mise  en  lumière  par  MM.  Fèvre  et 
Hauser,  et  aussi  les  relations  de  cause  à 
effet  qui  unissent  le  lieu  et  le  travail,  ces 
deux  éléments  fondamentaux  du  milieu 
social. 

De  même,  la  Science  sociale  ii  dit  et  ré- 
pété maintes  fois  que  si  l'étude  des  pays 
—  de  ceux-là  bien  entendu  dont  le  lieu 
continue  à  accuser  l'existence,  et  qui  ne 
sont  pas  seulement  le  souvenir  attardé  de 


quelque  ancienne  division  historique  ou 
administrative  —  est  primordiale,  il  faut 
pourtant  ne  pas  s'en  tenir  là,  et  remonter 
au  groupement  régional,  caractérisé  par 
des  similitudes  dans  le  travail  dominant 
et  dans  la  formation  sociale  de  la  race. 

Nous  retrouvons  dans  l'ouvrage  de 
MM.  Fèvre  et  Hauser  une  idée  analogue  en 
ce  sens  qu'ils  voient  bien  la  nécessité  «  de 
grouper  ensemble  ceux  des  pays  qui  pré- 
sentent des  ressemblances  »,  sous  peine  de 
«  fragmenter  sans  mesure  l'étude  de  la 
France,  et  de  courir  le  risque  de  faire  dis- 
paraître l'indispensable  notion  des  rapports 
généraux  ».  Mais  —  et  c'est  là  un  exemple 
très  net  de  la  différence  de  but  scienti- 
fique qui  sépare  la  Science  sociale  de  la 
géographie  humaine,  différence  qu'accuse 
la  diversité  des  méthodes  employées  — 
les  principes,  qui  chez  MM.  Fèvre  et  Hau- 
ser président  au  groupement  des  pays  en 
régions,  ne  sont  pas  les  mêmes  que  ceux 
mis  en  avant  dans  cette  Revue.  Ce  sont 
des  faits  surtout  géologiques  ou  géogra- 
phiques qui  déterminent  ces  écrivains, 
et  cela  est  parfaitement  naturel  puisqu'ils 
sont  géographes;  pour  la  Science  sociale, 
ce  sont  des  faits  surtout  d'ordre  social. 

Un  exemple  fera  mieux  saisir  cette  dif- 
férence. MM.  Fèvre  et  Hauser,  en  raison 
de  différences  de  constitution  géologique, 
scindent  en  deux  la  Normandie  :  la  partie 
orientale  rentre  dans  le  Bassin  parisien, 
l'occidentale  dans  les  confins  de  la  Bre- 
tagne. Nous  croyons  au  contraire  que  les 
pays  de  l'ancienne  Normandie  présentent, 
grâce  surtout  à  l'existence  d'un  même  tra- 
vail dominant,  la  culture  herbagère,  une 
formation  sociale  trop  semblable,  et  par 
suite  une  unité  assez  forte,  pour  qu'il 
vaille  mieux  ne  pas  les  séparer.  Il  y  a  cer- 
tainement, au  point  de  vue  social,  plus  de 
ressemblance  entre  un  Normand  du  Co- 
tentin  et  un  Normand  du  pays  d'Auge  qu'il 
n'en  existe  entre  ce  même  Normand  du 
Pays  d'Auge  et  un  habitant  de  la  Beauce 
onde  la  Champagne. 

La   Science  sociale,   en  tant  ([u'elle  se 
livre  à  des  études   géographiques,  ne  so 
confond  donc  pas  avec  la  géographie  hu 
maine  ;  les  deux  sciences  restent  distinc 
tes,  ([uoique  connexes  et  ayant  entre  elles 


36 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


des  rapports  aussifréquentsqu'étroits.  Elles 
ne  peuvent  donc  que  ifagner  mutuelle- 
ment à  s'appuyer  l'une  sur  l'autre  ;  et,  ;'i 
ce  sujet,  nous  regrettons  que  MM.  Fèvre 
et  Hauserparaissent  ignorer  complètement 
les  travaux  publiés  par  la  Science  sociale. 
Leur  volume  n'en  reste  pas  moins  un 
bon  ouvrage  de  vulgarisation,  se  lisant 
sans  peine  parce  qu'il  est  clair,  exempt 
de  sécheresse,  et  appuyé  de  cartes  et  de 
gravures  bien  choisies. 

.1.  Bailhache. 

L'Amérique  de  Demain,  par  l'abbé  Félix 
Klein.  Paris,  Plon-Nourrit  et  C'",  1910; 
320  pages. 

Je  suis  bien  en  retard  pour  signaler 
l'œuvre  nouvelle  de  M.  l'abbé  Klein  à  la- 
quelle de  grands  organes  quotidiens  de 
l'opinion  ont  déjà  consacré  des  articles 
particulièrement  élogieux,  et  je  me  le  re- 
procherais, si  V Amérique  de  Demain  n'é- 
tait qu'une  de  ces  œuvres  d'actualité  toute 
fugitive  qu'il  faut  lire  et  commenter  au 
moment  précis  où  les  esprits  se  préparent 

oublier  l'événement  qui  les  a  tant  inté- 
ressés pendant  quelques  heures.  Mais  les 
ecteurs  délicats  qui,  depuis  bientôt  vingt 
années,  suivent  les  ouvrages  de  cet  ami 
des  belles-lettres  et  des  pensées  modernes 
et  progressives  savent  que  cet  écrivain  est 
aussi  de  ceux  qui  creusent  laborieusement 
leur  sillon.  Depuis  les  temps  héroïques  de 
l'Église  et  le  siècle,  de  la  Vie  du  P.  Hecker, 
l'abbé  Klein  n'a  cessé  de  penser  que  la 
meilleure  manière  d'élucider  les  problèmes 
sociaux  et  religieux  qui  agitent  notre*  vieux 
pays  «était  de  chercher  à  connaître,  jusque 
dans  ses  détails  vivants  et  vécus,  la  solu- 
tion que  leur  donne  l'audacieuse  initiative 
de  la  jeune,  démocratie  d'outre-mer;  il 
aime  à  porter  simultanément  son  regard 
sur  les  hommes  et  les  institutions  des  deux 
continents,  parce  qu'il  sait  que  l'expérience 
du  plus  jeune  ])ourrait  profiter  à  celui 
qui  a  le  périlleux  honneur  d'avoir  un  long 
passé. 

Deux  livres  auxquels  le  public  fit  en  leur 
temps  le  meilleur  accueil  :  Au  pays  de  la 
Vie  intense  et  La  découverte  du  vieux  monde 
par  un  étudiant  de  Chicago,  nous  ont  déjà 


associés  naguère  aux  réflexions  que  ces 
comparaisons  et  ces  rapprochements  sug- 
gèrent à  ce  studieux  touriste  :  l'Amérir/ue 
de  Demainnons  invite  à  poursuivre  notre 
enquête  au  cours  d'un  second  voyage  de 
quatre  mois  dans  l'Ouest  américain  et  sur 
le  Pacifique,  .le  ne  puis  ici  résumer  ces 
chapitres  où  le  charme  du  style  alerte 
semble  ajouter  encore  à  la  souplesse  de 
ces  esprits  américains  toujours  si  enclins 
à  suivre  la  vie  en  toutes  sesmanifestations 
nouvelles.  Soit  qu'on  nous  conduise  «  payer  » 
une  nouvelle  visite  aux  personnes  et  aux 
lieux  déjà  connus  depuis  le  premier  voyage, 
-  et  c'est  le  cas  de  Chicago  et  de  son  uni- 
versité, de  Peoria  et  de  son  grand  évèque, 
Mgr  Spalding,  de  Saint-Paul,  dont  le  nom  est 
inséparable  du  vaillant  archevêque  du  Min- 
nesota, Mgr  Ireland,  —  soit  que  notre  guide 
nous  entraîne  vers  des  régions  inexplorées, 
vers  San  Francisco,  l'Ouest  américain  et 
Seattle,  l'intérêt  est  toujours  aussi  vif  :  le 
même  art  sait  toujours  associer  l'observa- 
tion technique  et  précise  qui  instruit  au 
détail  pittoresque,  qui  tient  en  haleine 
notre  curiosité  plus  vulgaire.  Une  femme 
spirituelle  me  disait  un  jour  qu'elle  n'avait 
d'esprit  qu'au-dessus  de  1.300  mètres  d'al- 
titude et  que  cette  constatation  la  détermi- 
nait chaque  année  à  faire  un  long  voyage 
dans  la  montagne  :  M.  l'abbé  Klein  a  de 
l'esprit  toujours,  sur  les  bords  du  Paci- 
fique comme  sur  les  rives  de  la  Seine,  à 
Seattle  comme  à  Christiania. 

Me  permettra-t-il  cependant  de  ne  pas 
partager  le  jugement  qu'il  porte  sur  la 
gravité  prochaine  du  conflit  américano-ja- 
ponais? A  l'époque  où  il  entreprenait  son 
second  voyage,  la  question  se  rangeait 
volontiers  parmi  les  plus  brûlantes  de  la 
politique  internationale,  et  on  comprend 
(jue  les  citoyens  de  la  Californie,  du  Was- 
hington et  de  rOrégon  fussent  passable- 
ment échauffés  sur  ce  problème  jaune:  Le 
Board  of  éducation  de  San-Francisco  ve- 
nait, l'année  précédente,  d'ordonner  l'en- 
voi de  «  tous  les  enfants  chinois,  japonais  ou 
coréens  à  l'école  orientale  publique  »  afin 
de  ('  ne  pas  exposer  les  enfants  américains 
au  contact  des  élèves  de  race  mongole  », 
et  cette  mesure  si  offensante  n'était  que  le 
prélude   d'autres  plus  vexatoires  encore. 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


;î7 


De  pareils;  procédés  ne  témoignent  guère 
d'un  désir  de  bonne  amitié,  et,  ce  qui  est 
plus  grave,  les  raisons  du  conflit  sont  pro- 
fondes et  irréductibles  :  concurrence  éco- 
nomique, tempéraments  inassimilables, 
couleur  de  la  peau,  rivalité  internationale, 
etc.  Toutefois  je  ne  puis  croire  que  cette 
question  des  jaunes  soit  le  plus  grave  pro- 
blème de  l'Amérique  de  Demain.  II  existe, 
en  effet,  des  questions  qui  ont  l'heureux 
privilège  de  se  résoudre  d'elles-mêmes, 
parce  que  des  forces  puissantes  promeu- 
vent inévitablement  dans  une  même  di- 
rection la  solution  que  tout  le  monde  sou- 
haite. Qui  donc  peut  croire  sérieusement 
qu'un  peuple  qui  comptera  bientôt  cent 
millions  d'habitants  hésite  jamais  à 
prendre  les  mesures  nécessaires  pour  la 
sauvegarde  de  son  standard  ofli/e,  de  son 
idéal  de  vie  économique,  civique  et  morale. 
Le  Japonais  est  inassimilable  et  la  sous- 
concurrence  de  son  travail  à  vil  prix  at- 
teint dans  ses  œuvres  vives  toute  la  cons- 
truction sociale  américaine;  indubitable- 
ment la  démocratie  d'outre-mer  prendra 
(les  mesures  de  défense  et  le  Japon  devra 
s'incliner,  car  il  ne  peut  ni  en  droit,  ni  en 
équité  prétendre  ruiner,  par  l'immigration 
de  ses  enfants,  toute  une  économie  sociale 
constituée   au  prix  de  tant  d'efforts. 

Dira  t-on  que  le  Japon,  humilié  d'un  trai 
tement  si  ingénieux,  déclarera  la  guerre? 
En  quoi  ce  recours  à  la  force  pourrait-il 
être  une  solution?  Ses  hommes  d'État  ap- 
prendront de  plus  en  plus  à  connaître  ce 
que  peut  être  le  sentiment  patriotique  en 
ce  pays  des  Washington  et  des  Abraham 
Lincoln  et  la  leçon  profitera.  Je  sais  qu'une 
revue  américaine  considérait  récemment 
comme  une  éventualité  possible  la  des- 
cente d'une  armée  japonaise  sur  la  côte  du 
Pacifique  :  il  est  toujours  bon  de  tenir  en 
haleine,  au  moyen  d'articles  de  revues,  la 
vigilance  patriotique  d'un  peuple:  mais, 
sans  être  prophète,  on  peut  garantir  aux 
Japonais  que,  devant  une  telle  menace, 
huit  millions  d'hommes  intrépides  et  réso- 
lus se  lèveraient  en  quelques  jours  pour 
aller  montrer  aux  téméraires  qu'ils  ont  eu 
tort  de  les  traiter  comme  des  Russes. 

Et  puis  est-on  bien  assuré  de  la  valeur 
sociale  si  grande  de  ce   peuple  japonais  ? 


Qu'on  y  prenne  garde,  son  facile  triômplie 
remporté  sur  les  Russes  pourraitbien  être 
autre  chose  qu'une  vérification  nouvelle 
d'une  loi  sociale  connue  et  qui  pourrait  se 
formuler  ainsi  :  lorsqu'un  peuple,  solide- 
ment encadré  dans  ses  institutions  tradi  • 
tionnelles,  trouve  en  son  sein  une  élite 
capable  de  diriger  une  transformation  ra- 
pide des  moyens  et  des  méthodes  de  tra- 
vail, il  se  produit  comme  une  surabon- 
dance soudaine  de  prospérité  et  de  force. 
Mais  si  l'ensemble  de  la  nation  n'est  pas 
préparé  à  cette  évolution  et  n'a  point 
l'aptitude  à  constituer  les  groupements 
nouveaux  qu'elle  requiert,  cette  prospérité 
risque  beaucoup  d'être  superficielle  et 
éphémère.  Je  n'oserais  dire  qu'il  en  sera 
ainsi  pour  le  Japon,  mais  il  est  permis  de 
croire  que  ce  pays  traversera  bientôt  des 
crises  intérieures  qui  diminueront  beau- 
coup sa  force  d'expansion.  Naguère  on  ai- 
mait à  répéter  que  l'Europe  ne  pouvait 
soutenir  la  concurrence  des  jaunes  et  on 
multipliait  les  plus  noires  prédictions  : 
aujourd'hui  ce  spectre  s'est  éloigné.  On 
peut  croire  que  les  Américains  ne  seront 
pas  plus  menacés  que  nous.  Le  Japon  a 
peut-être  un  mission  asiatique  à  remplir  ; 
s'il  s'y  confine,  il  accomplira  une  œuvre  in- 
téressante, mais  il  ne  doit  pas  oublier  que 
la  Doctrine  de  Monroë  lui  sera  non  moins 
appliquée  qu'aux  concurrents  du  «  vieux 
})ays  •»  d'Europe. 

Il  ne  semble  donc  pas  que  le  vrai  pro- 
blème que  doive  résoudre  l' Amérique  de 
Demain  soit  un  problème  de  l'ordre  inter- 
national ;  c'est  plutôt  un  problème  de  vie 
intense,  à  la  fois  social  et  moral.  Aux 
États-Unis  comme  ailleurs,  ce  qu'on  pour- 
rait appeler  «  le  service  de  la  vie  morale  » 
subit  une  crise  grave  :  l'égoïsme  se  déve- 
loppe et  le  besoin  de  jouissance  est  plus 
ardent.  Au  delà  d'une  certaine  limite,  ces 
éléments  spécifiquement  anarchiques  et 
destructeurs  de  la  vie  sociale  font  co'urir 
à  une  société  un  danger  suprême.  Le  pré- 
sident Roosevelt  et  son  successeur  M.  Taft 
ne  l'ignorent  pas.  Croyons  avec  eux  que 
les  forces  génératrices  de  dévouement,  de 
générosité,  de  discipline  l'emporteront  sur 
les  autres,  et,  en  tout  cas.  pour  devenir 
nous-mêmes    plus    clairvoyants,    suivons 


38 


BULLETIN   DE   LA   SOCIÉTÉ    INTERNATIONALE 


avec  rattention  qu'elle  mérite  la  rencontre 
de  ces  forces  morales  au  sein  d'une  démo- 
cratie. Aucun  spectacle  n'est  plus  gran- 
diose et  c'est  parce  que  chacune  des  pages 
du  beau  livre  de  M.  l'abbé  Klein  nous  re- 
trace quelque  épisode  de  cette  grande  ac- 
tion qu'il  convient  de  louer  l'auteur  et  de 
signaler  son  œuvre. 

Je  ne  dis  rien  du  charme  et  de  l'élé- 
gance de  la  forme  :  on  les  escompte 
comme  une  chose  due  et  naturelle,  sous 
la  plume  de  cet  écrivain.  Si  celui-ci  était 
cardinal  ou  même  archevêque,  l'Académie 
française  aurait  moins  de  peine  à  trou- 
ver un  successeur  au  fauteuil  du  cardinal 
Mathieu.  Mais  chacun  sait  que  l'Académie 
qui  aime  les  belles-lettres  a  aussi  d'autres 
amours,  et  parfois  il  apparaît  que  le  pre- 
mier n'est  pas  le  plus  fort. 

Paul  Bureau. 

Saint     Augustin.      Les     Confessions. 

Traduction  d'Arnauld  d'Andilly.  Intro- 
duction et  notes  par  Victor  Giraud, 
professeur  à  l'Université  de  Fribourg. 
Bloud  et  C>,  édit.  1910.  Un  vol.  de  la 
Collection  Science  et  Religion.  Prix  : 
1  fr.  20. 

Pour  tous  les  esprits  que  le  problème 
religieux  préoccupe,  une  question  d'une 
importance  sans  égale  est  celle  de  savoir 
comment  l'àme  se  laisse  gagner  à  la 
croyance,  quels  sont  les  mobiles  de  la  foi 
et  par  quels  arguments  elle  peut  se  com- 
muniquer à  autrui.  En  vue  d'arriver  à 
cette  démonstration,  rien  ne  vaut  l'obser- 
vation de  ce  qui  se  passe  dans  la  réalité 
vivante  d'une  âme  qui  est  arrivée  à  pos- 
séder cette  foi  à  la  suite  d'un  travail  de  la 
raison  et  de  la  conscience,  a  Les  faits 
vrais,  dit  excellemment  M.  Giraud,  seuls 
nous  semblent  probants,  et  seul  le  contact 
d'une  âme  individuelle  nous  repose  des 
théories  et  des  syllogismes.  A  défaut  d'une 
expérience  personnelle,  le  simple  récit 
des  circonstances  d'une  conversion  nous 
en  apprendra  plus  sur  la  nature  de  la  foi 
que  les  plus  lumineux  raisonnements  re- 
latifs à  la  croyance  religieuse.  »  Parmi  les 
expériences  de  ce  genre,  il  en  est  peu 
sans  doute  qui  conviendraient  mieux  aux 


esj)rits  du  vingtième  siècle  que  celle  de 
saint  Augustin.  Professeur  d'éloquence, 
imbu  de  philosophie  antique,  sectateur 
passionné  du  culte  de  la  raison,  lui  aussi 
éprouvait  un  penchant  naturel  à  envisager 
le  problème  religieux  d'un  point  de  vue 
trop  exclusivement  intellectuel  :  le  pre- 
mier résultat  d'une  telle  conception  fut 
pour  lui  d'adhérer  à  des  doctrines  destruc- 
tives de  la  vie  religieuse;  le  second  fut  de 
douter  de  tout.  La  véritable  conversion  de 
saint  Augustin  a  été  celle  qui  suivit  la 
substitution  de  la  volonté  à  la  raison, 
comme  objectif  au  travers  duquel  il  cher- 
chait Dieu;  «  car  non  seulement  y  aller, 
mais  même  y  arriver,  n'est  autre  chose 
que  d'y  vouloir  aller  ;  mais  le  vouloir  for- 
tement et  pleinement,  et  non  pas  tourner 
de  côté  et  d'autre  une  volonté  malade  et 
languissante  ».  Alors  seulement  il  com- 
prend le  sens  profond  et  l'élévation  morale 
des  Ecritures,  parce  qu'il  y  trouve  un  ali- 
ment pour  sa  conscience,  tandis  qu'il  en 
dédaignait  la  simplicité  à  l'époque  où  il 
«  dédaignait  d'être  petit  -i.  Le  problème 
ainsi  résolu  par  saint  Augustin  est  donc 
celui  qui  se  pose  pour  un  très  grand  nom- 
bre de  nos  contemporains,  et  une  telle 
publication  est  d'une  réelle  actualité. 
Ajoutons  que  par  le  choix  d'une  des  meil 
leures  traductions,  celle  d'Arnauld  d'An- 
dilly, du  xvH''  siècle,  par  la  suppression 
de  certains  développements,  M.  Victor 
Giraud  a  fait  des  confessions  un  livre  à  la 
fois  de  morale  et  de  littérature  qu'il  serait 
à  souhaiter  de  voir  entre  toutes  les  mains. 

G.  Uli'HE-Galliard. 

Les  Orientations  syndicales,  par  Victor 
Diligent.  Un  vol.  in-16.  3  francs,  Bloud 
et  C''-  édit.  (Etudes  de  morale  et  de  so- 
ciologie). 

Un  ne  saurait  attribuer  trop  d'impor- 
tance à  l'évolution  qui  se  produit  sous  nos 
yeux  dans  le  syndicalisme  français  :  pour 
les  ouvriers  syndiqués,  c'est  une  ère 
d'émancipation  et  de  progrès  qui  s'ouvre  ; 
pour  la  masse  des  travailleurs,  c'est  la 
révélation  d'une  solution  possible  à  l'amé- 
lioration de  leur  sort;  pour  les  classes 
bourgeoises,  c'en  est  une  autre  du  carac- 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


39 


triT  véritable,  profondément  Eavorable  au 
maintien  de  l'ordre  social,  d'une    institu- 
tion à  laquelle  elles  étaient  jusciu'ici  hos- 
tiles. On  ne  ne  peut  donc  accueillir  qu'avec 
un  extrême  empressement  une  étude  sur 
les  phases  et  les  directions  de  ce  mouve- 
ment. I\I.  V.   Diligent  a  analysé  celles-ci 
avec  soin  dans  les  deuxième  et  troisième 
parties  de  son   livre,   et  nous  donne  un 
exposé  sérieusement  documenté   des   di- 
verses théories  qui  paraissent  les  synthé- 
tiser; on  y  trouvera  notamment  un  résumé 
.substantiel  des  idées  syndicales  de  Wal- 
deck-Rousseau,    des   théories   des    catho- 
liques  sociaux  et  de  celles  des  syndica- 
listes révolutionnaires.  A  ce  titre,  cet  ou- 
vrage rendra  les  plus  grands  services  à 
tous  ceux  qui  s'intéressent  à  ces  questions. 
Le  mérite  de  cette  partie  de  l'ouvrage  fera 
toutefois  regretter  que  l'analyse  des  faits 
eux-mêmes  n'ait  pas  donné  lieu  à  des  dé- 
veloppements au  moins  équivalents  :  leur 
importance  est  capitale,  car  elle  seule  per- 
met de  reconnaître  les  causes,  la  nature 
et  le  sens  de  ces  <<  orientations  »,  et  c'est 
sans  doute  faute  de  s'y  être  arrêté  suffi- 
samment que  les  conclusions  de  l'auteur 
sur  l'avenir  du  syndicalisme  manquent  un 
peu   de    précision   et   de  fermeté.   Cette 
lacune   eût  été    évitée  par  lui    s'il   avait 
recouru,  moins  pour  y  puiser  des  docu- 
ments que  pour  s'inspirer  de  leur   mé- 
thode et  de  leurs  conclusions,  aux  ouvrages 
de  MM.  de  Rousiers  et   Bureau,  qu'il  con- 
naît et  cite  fréquemment  dans  une  pre- 
mière  partie   consacrée   à  l'organisation 
syndicale  en  général.  En  faisant  abstrac- 
tion de  cette  première  partie  et  de  la  der- 
nière,  on    peut    considérer   le    livre    de 
M.  Diligent  comme  une  contribution  pré- 
cieuse à  l'histoire  du  syndicalisme  fran- 
çais. 

G.  Olpiie-Galliari). 

Le  travail    des    femmes    à    domicile. 

par  le  comte  d'Haussonville,  de  l'Aca- 
démie française.  Un  vol.  in-16.  Prix  : 
0  fr.  GO.  BJoud  et  C''',  édit.  Collection 
Science  et  Religion. 

Cette  substantielle  et  intéressante  bro- 
chure  contient,  à   l'usage    du  grand  \)a- 


blîc  aussi  bien  que  des  professionnels,  le 
fruit  d'une  compétence  notoire  dans  les 
questions  du  travail  féminin.  Dans  ces 
02  pages,  M.  d'Haussonville  a  résumé  avec 
précision  et  clarté  l'état  du  problème  tel 
qu'il  se  pose  en  France  pour  les  ouvrières 
de  l'aiguille  :  la  documentation  relative 
aux  faits  comme  aux  ouvrages  sur  la  ma- 
tière, ne  fait  pas  négliger  les  discussions 
théoriques  ni  les  aperçus  profonds.  Les 
divers  remèdes  proposés  pour  la  solution 
de  ce  problème  si  complexe  sont  succes- 
sivement examinés,  et  si  cet  examen 
n'aboutit  à  aucune  conclusion  explicite, 
c'est  que  cette  conclusion,  d'ordre  surtout 
moral,  se  dégage  de  tout  l'ensemble  de 
l'enquête.  Cette  étude,  dirigée  sans  parti 
pris  et  à  la  seule  lumière  des  faits,  cons- 
titue donc  le  meilleur  exposé  d'une  ques- 
tion qui  doit  intéresser  aujourd'hui  aussi 
bien  les  consommateurs  et  les  sociologues 
que  les  travailleurs  et  le  Parlement. 

G.  Oli'he-Galu.vrd. 


LIVRES  REÇUS 

Les  Orientations  syndicales,  par  Victor 
Diligent  (Bloud  et  C^^  édit.,  1910).  Un  vol. 
3  francs. 

Le  Travail  des  femmes  à  domicile,  par 
le  comte  d'Haussonville,  de  l'Académie 
française  et  de  l'Académie  des  Sciences 
morales  et  politiques  (Bloud  et  C'",  édit., 
1909).  Broch. 

Saint  Augustin.  Les  Confessions.  Tra- 
duction d'Arnauld  d'Andilly.  Introduction 
et  notes  par  Victor  Giraud,  professeur  à 
l'Université  de  Fribourg  (Bloud  et  C'^jéàit., 
1910).  Un  vol. 

Cours  de  doctrine  et  de  pratirjue  sociale.'^, 
6*^  session  (Bordeaux,  1909).  1  vol.  (J.  Ga- 
balda.  édit.,  90,  rue  Bonaparte,  Paris,  et 
Emmanuel  Vitte,  édit.,  3,  place  Bellecour, 
Lyon). 

Les  phases  critiques  du  patriotisme  fran- 
çais, par  J.  Viaud,  l  vol.  in- 12,  3  fr.  50 
(Bloud  et  C'",  édit.,  Paris). 

Le  chômage  (causes,  conséquences,  re- 
mèdes), par  L. -A.  de  Lavergne  et  L.    Paul 


40 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE    INTERNATIONALE    DE    SCIENCE    SOCIALE. 


Henry,  1  vol.  in-S*^  broché,  8  fr.,  de  la 
collection  Systèmeset  faits  sociaux  (Marcel 
Rivière  et  C'«,  édit.,  rue  Jacob,  31,  Paris). 

De  l'Ordre  social  (rélectorat,  les  fonc- 
tions, les  classes),  par  Léon  Pirard,  1  vol. 
3  fr.  50  (J.  Lebègue  et  C'^  édit.,  30,  rue 
de  Lille,  à  Paris,  et  rue  de  la  Madeleine,  à 
Bruxelles). 

Ln  quesiion  sociale  en  Espagne,  par 
Angel  Marvaud,  1  vol.  in-S"  de  la  Biblio- 
thèque   d'histoire    CONTEMPORAINE,    7    fr. 

(Félix  Alcan,  édit.,  Paris). 

Le  Brésil  d'aujourd'hui,  par  Joseph 
Burnichon,  1  vol.  in-16,  3  fr.  50  (Librairie 
Académique,  Perrin  et  C'%  Paris). 

fj/  dépopulation  en  France,  par  Henry 
Clément,  Ivol.  in-16de  lacoUection  «  Étu- 
des DE  MORALE  ET  DE  SOCIOLOGIE  »,  3  fr.  50 

(Bloud  et  Ci%  édit.,  Paris). 

La  crise  sociale,  par  G.  Deherme,  1  vol. 
in-lG,  3  fr.  50  (Bloud  et  C'"',  édit.,  Paris). 

Travailleurs  au  rabais  (la  lutte  syn 
dicale  contre  les  sous-concurrences  ou- 
vrières), par  Paul  Gemahling.  1  vol.  in-S" 


raisin,  7  fr,  50  (Bloud  et  C''',  édit.,  Paris). 

Liberté  de  conscience  et  liberté  de  science 
(études  d'histoire  constitutionnelle),  par 
Louis  Luzzati,  professeur  à  l'Université  de 
Rome,  traduit  par  J.  Chamard,  1  vol.  in- 
8",  10  francs  (V.  Giard  et  Brière,  édit.. 
Paris) . 

Le  syndicalisme  contre  l'Etat,  par  Paul- 
Louis,  1  vol.  in-16  de  la  «  Bibliothèque 
d'histoire  CONTEMPORAINE,  3  fr.  50  (Félix 
Alcan,  édit.,  Paris). 

U éducation  individuelle,  par  G.-M.-J. 
Rossignol,  1  vol.  (Emile-Paul,  édit.,  100, 
rue  du  Faubourg-Saint-Honoré,  Paris\ 

The  dualism  of  fact  and  idea  in  its  social 
implications,  by  Ernest  Lynn  Talbert. 
1  vol.  53  cents  (University  of  Chicago 
Press). 

Collaboration  des  ouvriers  organisés  à 
Vœuvre  de  l'inspection  du  travail  (rapport 
de  M.  H.  Sorin  à  l'Association  nationale 
française  pour  la  protection  légale  des  tra- 
vailleurs), 1  voI.3fr.  50  (Félix  Alcan.  édit.. 
Paris). 


BIBLIOTHÈQUE   DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

FONDATF.Ull 

EDMOND    DEMOLINS 


LE  PORTUGAL  INCONNU 


PAYSANS,  MARINS  ET  MINEURS 


PAR 


Léon   POINSARD 


PARIS 

BUREAUX   DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

56,     RUE    JACOB,     56 
Mars  et  Avril 


SOMMAIRE 


I.  -  LE  PAYS  ET  LA  RACE 
I.  Le  Pays.  P.  3. 

Avant-propos.  —La  mor  et  les  lleuves.  —  Les  terres  intérieures. 

IL  Qens  et  choses  d'autrefois.  P.  15. 

Les  peuples  primitifs.  —  La  conquête  romaine.  —  Les  Maures.  —  La  che- 
valerie. —  L'expansion  coloniale  et  ses  résultats.  —  La  situation  au  milieu  du 
xix"  siècle. 

m.  Mœurs  contenporaines.  P.  33. 

Physionomie  sociale  actuelle  de  la  nation.  —  Les  formes  anciennes  dans  1  e 
Tras  os  Montes.  —  Désorganisation  du  type  familial:  ses  conséquences. 

II.  -  L'AGRICULTURE  ET  LA  VIE  RURALE 

I.  Conditions  générales  de  la  culture  en  Portugal.  P.  51. 

La  population  agricole.  —  Les  terrains  et  les  climats.  —  Répartition  de  la 
propriété.  —  Les  effets  de  la  petite  culture. 

II.  La  petite  culture  dans  le  Nord.  P.  65. 

La  culture  on  conmiunauté  dans  le  Tras  os  Montes.  —  Types  de  cultivateurs 
du  nord  :  Paysan  de  Mirandella.  —  Vigneron  du  Douro.  —  Petit  fermier  de 
Sào  Pedro  do  Sul.  —  Fermier  de  Vizeu.  —  Pa\'sans  de  l'Estrella  et  Louza. 

III.  La  petite  culture  dans  le  Midi.  P.  126. 

L'AIgarve.  —  Maraîcher  de  Faro.  —  Paysan  de  Monchiqu  e. 

IV.  La  grande  culture  dans  le  Centre.  P.  145. 

La  grande  culture  daus  l'Estremadure  et  l'Alemlejo.  —  Les  grandes  Termes 
dans  la  région  d'Evora.  —  Petits  cultivateurs  du  Centre  :  Bordier  d'Aimeirim. 
—  Journalier,  bordier  et    paysan  de  Pias.  —  Conclusions. 

III.  -  LES  INDUSTRIES  EXTRACTIVES 

(Pèche,  salines,  mines.) 

I.  La  pêche,  l'industrie  des  conserves  et  les  salines.  P.   193. 

La  pêche  côtière.  —  La  sardine  et  le  thon.  —  La  grande  pêche.  —  Saunier 
de  Faro. 

II.  Les  mines  et  les  mineurs.  P.  210. 

Les  dépôts  métallifères.  —  Chef  mineur    d'Aljustrel.  —  IMineur  de  Braçal. 


PREMIÈRE  PARTIE 

LE  PAYS  ET  LA  RACE 


I 

LE  PAYS 


Avant-propos.  —  La  mer  lusitanienne  et  ses  côtes.  —  Le  Tage.  —  Les  terres 
intérieures.  —  Les  montagnes.  —  Caractères  particuliers  du  climat.  —  La  flore 
et  la  faune.  —  Les  ressources  minérales.  —  Conditions  générales  du  milieu 
physique. 


I.    —    AVANT-PROPOS. 

Au  printemps  de  1909,  nous  avons  visité  et  étudié  le  Portugal 
dans  des  circonstances  qui  méritent  d'être  rapportées  ici,  car 
elles  sont  fort  caractéristiques.  Notre  ouvrage  :  La  Production, 
le  Travail  et  le  Problème  social  dans  tous  les  pays  au  début  du 
XX*  siècle,  a  trouvé  chez  les  Portugais  un  bon  nombre  de  lecteurs 
très  attentifs,  qui  ont  été  frappés  par  les  conclusions  de  la  no- 
tice consacrée  à  leur  patrie.  Bien  que  ce  travail  fût  fait  sur  des 
documents  bien  incomplets,  et  réduit  à  quelques  indications 
extrêmement  concises,  ses  conclusions  générales  montraient 
avec  justesse  les  faiblesses  de  la  constitution  sociale  de  la  race. 
Ce  résultat  était   dû  surtout  à  la  force  de  pénétration  de  la 


LE    PAYS    ET    LA    KACE. 


méthode  d'observation  qui  nous  a  guidé  dans  la  préparation  de 
notre  ouvrage,  et  qui  se  retrouvera  avec  plus  de  netteté  dans  le 
présent  travail.  Un  groupe  de  professeurs  de  l'Université  de 
Coimbra,  notamment,  suit  avec  attention  les  études  faites  sous 
l'inspiration  do  cette  méthode  scientifique,  et  ces  honorables 
savants  voulurent  bien  nous  inviter  à  aller  faire  à  Coimbra  une 
série  de  conférences  propres  à  vulgariser  les  procédés  de  la 
science  sociale.  Cette  invitation,  si  flatteuse  pour  nous,  n'était 
pas  dictée  par  l'esprit  scientifique  seul.  Une  autre  pensée  s'y 
ajoutait,  et  nous  nous  faisons  un  devoir  et  un  plaisir  à  la  fois  de 
la  signaler.  Les  Portugais  sont  animés  pour  la  plupart  d'un  pa- 
triotisme à  la  fois  très  vif,  très  désintéressé  et  très  libéral.  C'est  là 
un  fait  que,  dans  la  suite,  nousavons  pu  constater  à  maintes  repri- 
ses, non  seulementchez  les  personnes  instruites,  mais  aussi  parmi 
des  gens  de  condition  fort  humble.  Si  la  sotte  et  niaise  manie 
de  ce  qu'on  pourrait  nommer  la  patriophobie  a  gagné  des  adeptes 
en  Portugal,  leur  propagande  est  encore  fort  discrète  et  n'a  que 
bien  peu  de  chances  de  succès.  Nos  amis  de  Coimbra  estimaient 
donc  que  nos  conférences  pourraient  répandre  parmi  la  jeunesse 
intelligente  et  enthousiaste  de  leur  université  des  idées  utiles  à 
l'évolution  sociale  du  pays,  et  ils  n'hésitaient  pas  à  faire  appel  à 
un  étranger  obscur,  qui  ne  se  recommandait  à  eux  que  par  ses 
patients  travaux  et  nullement  par  l'éclat  des  grades,  des  titres 
ou  de  la  renommée.  Ce  sont  là  des  préoccupations  assez  élevées 
et  une  manière  de  faire  assez  rare  pour  qu'on  s'attache  à  les 
signaler. 

Quelle  était  la  meilleure  façon  de  répondre  à  cet  honorable 
appel,  et  de  démontrer  en  quelques  conférences  l'efficacité  et 
l'utilité  de  la  méthode  de  la  science  sociale?  Il  nous  parut  que  le 
résultat  serait  plus  assuré,  si  nous  parlions  aux  Portugais  du  pays 
qu'ils  connaissent  le  mieux  et  qui  les  intéresse  le  plus,  c'est-à- 
dire  du  Portugal  lui-même.  L'entreprise  était  périlleuse,  car, 
pour  parler  utilement  d'une  nation,  il  faut  la  bien  connaître. 
Or,  il  nous  fallut  peu  de  temps  pour  constater  que  la  plupart  des 
matériaux  nécessaires  pour  une  telle  étude  manquaient  absolu- 
ment. Il  n'existait  pas  une  seule  monographie  de  famille  portu- 


i.i:  PAYS. 


gaise,  élément  essentiel  que  rien  ne  peut  remplacer  complète- 
ment. Les  autres  renseignements  à  notre  disposition  étaient 
rares,  incomplets  ou  contradictoires.  En  fait,  le  Portugal  était, 
au  point  de  vue  social,  presque  terra  incognita.  Il  s'agissait  de 
découvrir,  en  plein  vingtième  siècle,  un  peuple  qui  en  a  découvert 
tant  d'autres  au  seizième.  Nous  devions  visiter  le  pays,  dresser 
des  monographies  de  famille,  réunir  les  indications  générales 
complémentaires  et  préparer  avec  ces  matériaux  un  véritable 
cours,  le  tout  en  deux  mois.  Si  nous  n'avions  pas  eu  pleine  con- 
fiance dans  la  force  de  pénétration  de  la  méthode  et  dans  le 
dévouement  de  nos  amis  portugais,  la  perspective  d'une  sem- 
blable tâche  nous  eût  fait  reculer.  Mais,  sûr  de  ce  double  appui, 
nous  n'avons  guère  hésité  à  entreprendre  cette  démonstration 
pratique  de  l'efficacité  des  études  sociales  conduites  par  la 
méthode  des  sciences  naturelles,  c'est-à-dire  par  un  examen  rai- 
sonné et  minutieux  des  faits. 

Ce  plan  fut  accepté  avec  empressement  par  nos  amis.  Le  roi 
dom  Manuel  II,  qui  cherche  avec  ardeur  tous  les  moyens  d'être 
utile  à  son  pays,  voulut  bien  s'y  intéresser  lui-même.  Tous  pen- 
saient qu'un  scientiste  étranger,  dégagé  des  passions  et  des  pré- 
jugés locaux,  pourrait  peut-être  apporter  des  idées  nouvelles 
et  des  indications  utiles.  Cette  manière  de  voir  si  libérale  et  dé- 
sintéressée n'est-elle  pas  remarquable,  et  n'avions-nous  pas  rai- 
son de  dire  que  les  Portugais  sont  des  patriotes  sincères,  qui,, 
très  simplement,  savent .  se  placer  au-dessus  des  questions  de 
vanité,  d'amour-propre  national,  pour  chercher  la  vérité  là  où 
ils  espèrent  la  trouver?  Et  n'est-il  pas  frappant  de  voir  un  souve- 
rain de  dix-neuf  ans  se  préoccuper  spontanément  d'une  chose  qui 
se  présentait  sous  un  aspect  aussi  modeste,  sans  aucun  apparat 
officiel? 

Par  l'effet  de  circonstances  compliquées,  que  nous  essaierons 
(le  débrouiller  tout  à  l'heure,  la  race  lusitanienne  a  été  profondé- 
ment désorganisée,  et  tous  ses  embarras  actuels  viennent  de  là. 
Mais  elle  porte  en  elle-même  les  qualités  nécessaires  pour  son 
relèvement.  Quand  elle  saura  le  vrai  sens  des  choses  et  voudra 
prendre  la  peine  de  travailler  en  connaissance  de  cause  à  sa  pro- 


LE  PAYS  ET  LA  RACE. 


pre  réorganisation,  elle  obtiendra  certainement,  etdans  un  espace 
de  temps  relativement  court,  des  résultats  considérables.  La  suite 
de  cette  étude  en  fournira,  croyons-nous,  la  pleine  démonstra- 
tion. Voilà  l'idée  importante  que  nous  tenions  à  mettre  en  lumière 
par  cette  explication  préliminaire. 

Avant  de  clore  ce  préambule,  nous  voudrions  donner  encore 
quelques  détails  sur  la  façon  dont  notre  enquête  a  été  organisée 
et  conduite.  Nous  l'avons  dit,  notre  temps  était  très  limité.  Pour  en 
utiliser  toutes  les  heures,  nous  procédâmes  de  la  façon  suivante. 
Un  questionnaire  sommaire,  qui  comprenait  cependant  tous  les 
éléments  d'une  monographie  de  famille,  ayant  été  dressé,  deux 
hommes  dévoués,  MM.  José  de  Mattos  Braamcamp,  ingénieur  et 
industriel  à  Lisbonne,  et  Serras  e  Silva,  professeur  à  la  faculté  de 
médecine  de  l'Université  de  Coimbra,  voulurent  bien  en  remettre 
des  copies  à  des  personnes  capables  de  les  rempHr  intelligemment 
et  avec  toute  la  conscience  nécessaire.  Cela  fut  fait,  et  quelques 
semaines  plus  tard,  nous  recevions  un  certain  nombre  de  précis 
monographiques  sur  des  types  choisis  d'aprèsnos  indications,  et 
répartis  dans  les  diverses  régions  du   pays.  Traduits,  étudiés, 
appuyés  sur  d'autres  données  plus  générales,    ces  précis  nous 
fournirent  une  base  extrêmement  précieuse,  une  vue  d'ensemble 
-qu'il  nous  restait  à  compléter  par  des  observations  personnelles. 
Nous  nous  rendîmes  alors  à  Lisbonne  par  la  voie  de  mer,  nous  y 
.trouvâmes  de  tous  côtés   un  accueil  cordial  et  un  concours  em- 
pressé,  dont  nous  ne  saurions  dire  toute  notre  reconnaissance. 
Nous  parcourûmes  le  pays    dans   presque   toutes    ses  parties, 
retrouvant  partout  le  même  accueil  sympathique  et  ouvert,  la 
même  bonne  volonté  empressée,  une  franchise  identique.  Et  c'est 
ainsi  que  nous  pûmes  réussir  à  taire  dans  la  grande  salle  de 
l'Université,  devant  plus  de  400  auditeurs,  six  conférences,  trop 
hâtivement   improvisées,    nous    devons   le    reconnaître ,    mais 
pourtant  assez  précises,  assez  nourries  de  faits  pour  retenir  l'at- 
tention et  mériter  la  sympathie  de  nos  auditeurs.  Jamais  nous 
n'oublierons  l'attention  profonde  avec  laquelle  nous  avons  été 
écouté,  ni  l'ovation  enthousiaste  qui  nous  fut  spontanément  faite, 
le  dernier  soir,  par  cette  belle  et  vibrante  jeunesse,  évidemment 


LE   PAYS.  / 

touchée   de   notre  effort   et  consciente   de  notre  vive   sympa- 
thie. 

Et  maintenant,  en  précisant  et  en  développant  à  loisir  nos 
constatations  et  notre  pensée  dans  ces  pages,  nous  n'avons  eu 
qu'un  désir.  Nous  souhaitons  que  ce  travail,  modeste  semence 
jetée  dans  une  belle  terre,  sous  les  pas  d'une  race  bien  douée, 
puisse  germer  et  croître  par  ses  soins.  Dans  son  imperfection,  il 
pourra  faciliter  la  tâche  de  ceux  qui  s'appliqueront  au  relèvement 
de  leur  pays,  en  leur  indiquant  un  point  de  départ  et  la  marche 
à  suivre  pour  arriver  à  connaître  à  fond  la  situation  ainsi  que  les 
moyens  de  l'orienter  vers  des  destinées  meilleures.  En  tout  état 
de  cause,  iJ  nous  est  permis  de  répéter  le  motdu  vieil  écrivain  : 
«  Ceci   est  une  œuvre  de  bonne  foi  »,  Oui,  de  bonne  foi  et  de 
consciencieuse  observation.  Aussi  espérons-nous  qu'elle  sera  ac- 
cueillie et  discutée  avec  bienveillance.   C'est  tout  ce  que   nous 
pouvons  demander  de  mieux. 

II.     —    LA    MER    ET    LES    FLEUVES. 


Depuis  vingt-quatre  heures  la  Cordillère,  l'un  des  beaux  et 
confortables  paquebots  des  Messageries  maritimes  qui  font  le 
service  de  l'Amérique  du  Sud,  fend  les  longues  ondulations  de 
la  houle.  Il  a  traversé  pendant  la  nuit  et  la  matinée  le  golfe  de 
Gascogne,  sans  cesse  agité  par  des  lames  sourdes  et  dures,  qui 
impriment  au  bateau  un  tangage  déconcertant  pour  bien  des 
estomacs.  L'horizon  est  borné  vers  l'est  par  de  hautes  falaises 
sombres,  qui  se  découpent  avec  vigueur  sur  un  ciel  gris.  C'est 
le  rivage  cantabrique,  formé  par  les  hautes  terrasses  de  la 
Galice  espagnole,  avec  ces  pointes  rocheuses,  ses  îlots  et  ses 
fjords,  parages  dangereux  par  mauvais  temps.  Puis  le  décor 
change  d'aspect.  Au  lieu  de  présenter  vers  la  mer  une  muraille 
abrupte,  la  côte  devient  irréguHère.  Tantôt  elle  se  hérisse  de 
collines  arrondies,  dont  le  pied  semble  baigné  par  les  vagues, 
et  tantôt  elle  se  creuse  en  vallées  profondes  terminées  en  plages 
sablonneuses;  nous  sommes  en  face  des  riantes  provinces  du 


8  LE   PAYS   ET   LA   RACE. 

Minho  et  du  Douro.  Plusieurs  grands  fleuves  les  parcourent, 
descendant  des  plateaux  de  l'intérieur,  et  leurs  embouchures 
forment  des  ports  peu  profonds,  mais  sûrs.  Nous  sommes  au 
printemps,  et  s'il  était  possible  de  serrer  de  plus  près  la  côte, 
nous  verrions  cette  zone  maritime  couverte  d'une  riante  et 
fraîche  verdure  formée  par  les  récoltes  en  pleine  végétation, 
par  d'innombrables  arbres  fruitiers,  enfin  par  des  bois  dont  la 
teinte  sombre  couvre  les  hauteurs.  Toute  cette  contrée  est  d'un 
pittoresque  charmant. 

Après  quelques  heures,  le  paysage  se  modifie  encore.  La  terre 
forme  de  molles  ondulations,  grises  à  leur  base,  couronnées  d'une 
frange  d'un  vert  foncé.  Ce  sont  les  dunes  de  la  basse  Beïra  et  de 
l'Estremadura,  plantées  de  pins  dès  l'époque  du  légendaire  roi 
Diniz,  le  Laboureur.  D'importantes  rivières,  comme  le  Vouga 
et  le  Mondégo,  les  coupent  en  formant  des  lagunes  et  des  ma- 
rais souvent  aménagés  pour  la  production  du  sel.  Quelques 
petits  ports  de  pêche  et  de  cabotage  jalonnent  ce  rivage.  Les 
granits  du  cap  de  Roca  font  reparaître  la  falaise,  avec  ses  blocs 
démolis  et  rongés  par  les  vagues.  Mais  sa  hauteur  est  faible  et 
son  étendue  très  limitée.  Aussitôt  après  apparaissent  les  mon- 
tagnes de  Cintra  et  de  Arrabida,  qui  encadrent  l'estuaire  duTage. 
Le  navire  se  balance  un  moment  sur  la  barre,  et  pénètre  dans 
le  large  goulet  où  il  s'avance  avec  une  majestueuse  lenteur.  La 
nuit  tombe  et  sur  la  gauche,  au  sein  d'une  masse  confuse,  des 
milliers  de  lumières  s'allument  en  longues  files  entre-croisées, 
les  unes  droites  et  interminables,  les  autres  montantes  et  cou- 
pées brusquement.  C'est  Lisbonne,  étendue  sur  ses  collines,  au 
bord  de  son  beau  fleuve,  large  et  profond  comme  un  bras  de 
mer. 

Au  delà  du  Tage,  la  côte  de  l'Alemtejo  est  généralement  bor- 
dée de  hauteurs  ou  de  terrasses  qui  s'abaissent  assez  brusque- 
ment vers  la  mer  et  forment  un  rivage  peu  hospitalier,  où  les 
estuaires  sont  rares  et  aussi  les  abris.  Le  Sado  se  jette  à  l'océan 
à  quelques  kilomètres  seulement  du  Tage,  et  forme  une  belle 
rade  au  fond  de  laquelle  Setubal  s'abrite,  entourée  de  ses  ver- 
gers d'orangers.  Plus  loin^  sur  la  côte    presque  rectiligne    et 


LE    l'AYS. 


déserte,  on  ne  peut  citer  que  le  havre  insignifiant  de  Sines. 
Puis,  tout  à  coup,  lu  montagne  de  Monchique  dresse  jusqu'à 
plus  de  900  mètres  ses  sommets  arrondis  et  boisés,  souvent  em- 
panachés de  vapeurs.  D'un  côté  la  Serra  tombe  en  pentes 
assez  rapides  jusque  dans  locéan.  Vers  le  sud,  ses  ramifica- 
tions s'allongent  et  s'abaisseut  graduellement  pour  former  le 
cap  Saint-ViDcent,  la  pointe  la  plus  méridionale  du  Portugal. 
Le  rivage  s'infléchit  brusquement  vers  l'est,  bordant  la  province 
d'Algarve,  autrefois  citadelle  de  la  puissance  mauresque.  C'est 
l'extrémité  de  l'Europe  péninsulaire.  A  l'horizon,  des  steamers 
suivis  d'une  traînée  de  fumée  noire  filent  vers  Gibraltar  et  la 
Méditerranée.  Depuis  le  rivage,  les  collines  s'étagent  en  gradins 
qui  s'élèvent  vers  l'intérieur,  et  souvent  elles  surplombent  le 
flot  qui  les  démolit  et  en  disperse  les  roches.  Toute  la  province 
forme  comme  un  immense  amphithéâtre  tourné  vers  la  mer 
bleue,  et  inondé  de  soleil.  Ici  on  trouve  deux  bons  abris  pour 
la  navigation  :  la  magnifique  baie  de  Lagos  et  le  Guadiana.  Ce 
dernier,  qui  forme  la  frontière  entre  le  Portugal  et  l'Espagne, 
ouvre  aux  navires  un  bel  estuaire  qu'ils  peuvent  remonter  sur 
près  de  80  kilomètres.  Il  y  aurait  place  ici  pour  un  magniti- 
que  établissement  maritime,  mais  la  situation,  trop  excentrique, 
ne  vaut  pas  celle  du  Tage. 

On  voit  par  ce  rapide  coup  d'œil  que  le  Portugal  possède 
une  belle  étendue  de  rivages,  munis  d'un  nombre  suffisant 
d'estuaires  et  d'abris,  dont  plusieurs  constituent  des  ports  de 
premier  ordre.  En  outre,  ce  pays  est  placé  en  un  point  inter- 
médiaire où  se  croisent  la  plupart  des  grandes  voies  maritimes. 
A  l'époque  de  la  marine  à  voile  et  de  petit  tonnage,  qui  péné- 
trait aisément  dans  presque  tous  les  fleuves,  ce  pays  était  placé 
là  comme  un  lieu  providentiel  de  refuge,  de  relâche  ou  d'escale. 
C'était  un  entrepôt  tout  indiqué  pour  le  triage  des  passagers  et 
des  marchandises  selon  leur  destination  finale.  Il  semblait  ainsi 
prédestiné  à  former  un  peuple  de  navigateurs  et  de  trafi- 
quants. 

Cependant,  il  ne  faudrait  pas  exagérer  les  avantages  actuels 
de  cette  situation,  au  premier  abord  si  remarquable.  Elle  pré- 


10  LE    PAYS    ET    LA    RACE. 

sente  aussi  de  graves  inconvénients.  La  mer  lusitanienne  est 
dangereuse ,  exposée  à  des  coups  de  vents  subits  et  violents  ; 
la  côte  est  souvent  rocheuse,  bordée  d'ilôts  ou  de  récifs,  les  bons 
abris  sont  rares  pour  les  grands  bâtiments,  caries  estuaires,  sauf 
ceux  du  Tage  et  du  Guadiana,  sont  coupés  par  une  barre  sans 
profondeur.  Aujourd'hui  encore,  en  dépit  des  cartes,  des  phares, 
des  travaux  d'art,  de  la  vapeur,  le  rivage  portugais  voit  assez 
souvent  des  naufrages,  même  de  grands  paquebots.  En  outre,  le 
Portugal  se  trouve  à  une  extrémité  de  l'Europe,  et  n'a  derrière  lui 
qu'une  étroite  péninsule,  hérissée  de  montagnes.  Actuellement,  la 
navigation  n'a  plus  les  mêmes  raisons  pour  relâcher  et  rompre 
charge  en  Portugal.  Grâce  aux  voies  ferrées,  un  certain  nombre 
de  voyageurs  vont  s'embarquer  ou  débarquer  à  Lisbonne  pour 
éviter  quelques  jours  de  mer,  mais  ce  n'est  là  qu'une  mesure 
de  luxe  tout  à  fait  exceptionnelle  ;  le  trafic  ordinaire  ne  peut 
prendre  cette  voie  coûteuse.  En  fait,  si  le  Portugal  fut,  à  une 
certaine  époque,  un  centre  de  navigation  et  de  découvertes,  ce 
n'est  pas  à  sa  seule  position  géographique  qu'il  le  dut.  Des  cir- 
constances sociales  intérieures,  des  événements  extérieurs,  ont 
principalement  agi  pour  pousser  les  Portugais  vers  le  commerce 
de  mer  et  les  grandes  expéditions  maritimes.  Ces  causes  ont 
disparu,  et  nous  essaierons  tout  à  l'heure  d'expliquer  leur  cu- 
rieuse évolution.  Pour  que  la  vie  maritime  de  ce  pays  pût  re- 
prendre une  grande  activité,  il  faudrait  qu'il  devint,  non  pas 
un  simple  point  de  relâche,  dont  on  ne  sent  plus  guère  le  be- 
soin, mais  bien  un  centre  de  production  fournissant  aux  trans- 
ports un  fret  assez  considérable  pour  répondre  à  la  puissance  de 
la  navigation  moderne.  De  plus,  on  devrait  offrir  à  celle-ci  les 
moyens  d'atterrissage  les  plus  sûrs  et  les  plus  accélérés.  Ce  ne 
sont  pas  là  des  conditions  faciles  à  réahser,  mais  elles  sont  indis- 
pensables pour  former  la  base  d'un  grand  trafic  international. 
C'est  ce  que  nous  montrerons  plus  tard  dans  le  détail. 

Les  fleuves  portugais  traversent  tout  le  pays  de  l'est  à  l'ouest, 
dans  sa  largeur,  sauf  le  Guadiana  qui  en  longe  une  partie  du 
nord  au  sud.  A  l'exception  du  Tage,  dont  l'estuaire  forme  un 
des  plus  beaux  ports  du  monde,  ces  cours  d'eau  n'ont  qu'une 


I.K    PAYS.  11 

valeur  relative  comme  voies  de  pénétration.  La  barre  en  in- 
terdit Taccès  aux  grand  navires,  leur  courant  est  irrégulier, 
leur  pente  rapide  et  bientôt  même  torrentielle ,  car  la  montagne 
serre  de  près  la  côte  ;  aussi  ne  sont-ils  navigables  que  sur  une 
faible  étendue;  au  point  de  vue  de  la  navigation,  ce  sont  des 
voies  exclusivement  portugaises,  qui  ne  peuvent  se  relier  di- 
rectement à  aucun  autre  réseau  fluvial.  Néanmoins,  on  ne 
saurait  méconnaître  l'utilité  de  ces  belles  rivières,  qui  rendraient 
d'éminents  services  à  un  peuple  plus  actif,  et  qui  sont  déjà  pour 
la  vie  économique  du  pays  de  bons  auxiliaires.  Le  Tage  surtout 
est  un  instrument  admirable,  avec  son  entrée  profonde  et  facile, 
son  large  estuaire,  qui  forme  au  milieu  des  terres  un  vaste  lac, 
la  Mer  de  Paille,  son  lit  profond,  où  la  marée  remonte  sur  une 
distance  de  plus  de  30  kilomètres,  sa  belle  et  fertile  vallée 
encadrée  par  des  provinces  aux  productions  variées.  Le  Tage 
n'a  pas,  il  est  vrai,  les  débouchés  du  Rhin  ou  de  TElbe,  ou  de 
l'Escaut.  Mais  ne  pourrait-il  être  une  autre  Tamise,  l'artère  mai- 
tresse  d'un  gigantesque  entrepôt?  La  suite  de  nos  études  répon- 
dra à  cette  question. 


III.    —    LES    TERRES    INTERIEURES. 

On  se  représente  assez  volontiers  la  péninsule  ibérique  sous 
la  forme  d'une  haute  estrade,  entourée  de  degrés  qui  vont  en 
s' abaissant  vers  un  socle  de  plaines  maritimes.  Le  Portugal  oc- 
cupe un  de  ces  gradins,  celui  qui  descend  vers  l'ouest.  Ainsi,  en 
partant  de  la  mer,  on  gravit  d'abord  des  terrasses  successives, 
coupées  de  vallées,  hérissées  de  collines  qui,  bientôt,  deviennent 
de  véritables  montagnes.  Ces  dernières  sont  le  plus  souvent  dis- 
posées en  chaînes,  setras,  orientées  en  général  du  nord  au  sud, 
ou  à  peu  près,  et  se  succédant  comme  les  plis  amples  d'un  gi- 
gantesque manteau.  Dans  le  nord,  les  monts  s'étagent  sans  inter- 
ruption jusqu'à  la  mer;  dans  le  centre,  des  plateaux  bas  et 
étendus  s'interposent  ;  dans  l'extrême  sud,  l'Algarve  rompt  brus- 
quement cette  orientation  et,  tournant  le  dos  pour  ainsi  dire  au 


12  LE    PAYS   ET    LA   RACE. 

reste  du  pays,  elle  se  penche  tout  d'une  pièce  vers  l'Afrique  sep- 
tentrionale, dont  elle  rappelle  l'aspect  et  le  climat.  Ce  dispositif 
géographique  entraine  toute  une  série  de  conséquences  clima- 
tériques,  culturales,  économiques,  sociales;  nous  les  verrons  se 
dérouler,  se  combiner  et  agir  de  la  manière  la  plus  intéressante, 
au  cours  de  nos  observations  sur  les  diverses  manifestations  du 
travail. 

La  masse  compacte  de  la  péninsule  ibérique  appartient  à  une 
formation  géologique  très  caractéristique.  Une  violente  poussée 
éruptive  a  formé  de  roches  dures  l'ossature  centrale  du  massif: 
granits,  porphyres  et  basalles,  soulevant  tout  autour  des  schistes, 
des  argiles  et  des  sables.  Le  Portugal  participe  de  cette  double 
formation.  La  région  montagneuse  intérieure  est  surtout  grani- 
tique; les  schistes  se  montrent  principalement  sur  les  pentes;  les 
terrasses  inférieures  sont  argileuses  ou  arénacées  ;  des  alluvions 
plus  ou  moins  profondes  couvrent  les  vallées.  Il  en  est  résulté 
la  constitution  de  terrains  variés,  de  qualité  très  différente,  dont 
les  aptitudes  agricoles  sont  fort  inégales.  Le  relief  si  tourmenté 
du  pays  affecte  aussi  les  transports,  qui  rencontrent  des  obstacles 
souvent  difficiles  à  surmonter. 

Quant  au  climat,  il  est  d'une  façon  générale  tempéré  et  remar- 
quablement sain.  Si  le  thermomètre  monte  parfois  à  50  degrés 
dans  les  plaines  de  l'Àlemtejo,  sorte  de  bassin  fermé  où  le  sable 
boit  la  chaleur,  celle-ci  est  partout  ailleurs  modérée  soit  par  l'alti- 
tude, soit  parlesbrises  marines.  Les  hivers  ne  sont  un  peu  froids 
que  dans  les  régions  les  plus  élevées,  où  la  neige  et  les  gelées 
apparaissent  quelques  jours  chaque  année.  Mais  nulle  part  la 
saison  n'est  très  rigoureuse,  sauf  peut-être  sur  les  hauts  sommets 
de  l'Estrella,  qui,  à  l'altitude  de  près  de  2.000  mètres,  conservent 
durant  quatre  mois  un  étroit  manteau  de  neige.  Le  plus  grand 
inconvénient  de  ce  climat,  c'est  sa  sécheresse  relative.  Les  vents 
de  l'Océan  apportent  durant  cinq  mois  des  vapeurs  assez  abon- 
dantes, que  les  montagnes  retiennent  et  condensent.  Cette  saison 
fournit  au  Portugal  entre  30  centimètres  de  pluie,  comme  en  Al- 
garve,  et  1™,50  dans  les  chaînes  de  l'extrême  nord.  Mais,  pendant 
l'été,  on  ne  peut  plus  compter  que  sur  quelques  ondées  d'orage, 


LE    l'AVS,  i^ 

et  alors  tout  dépérit,  la  végétation  s'appauvrit  d'un  bouta  l'autre 
de  la  terre  portugaise.  Aussi  est-ce  par  excellence  un  pays  où 
l'irrigation  est  indispensable. 

Les  historiens  affirment  que  les  colons  latins  et  arabes  l'avaient 
portée  déjà,  dans  plusieurs  provinces,  à  un  remarquable  degré 
de  perfection.  Aujourd'hui,  l'irrigation  est  pratiquée  presque 
partout,  mais  généralement  par  les  procédés  les  plus  élémen- 
taires, les  plus  défectueux.  La  disposition  géographique  du  pays 
est  plutôt  favorable  à  l'établissement  d'un  bon  régime  d'arro- 
sage ;  en  efïet,  les  hautes  terres  forment  à  la  fois  un  condenseur 
et  un  réservoir  où  les  eaux  pourraient  être  retenues,  puis  distri- 
buées dans  toutes  les  directions.  Mais  il  faudrait  exécuter  pour 
cela  de  grands  et  coûteux  travaux.  Nous  saurons  plus  tard  pour- 
quoi ces  travaux  n'ont  pas  été  faits.  Il  faut  dire  aussi  que 
l'extrême  irrégularité  du  sol,  où  les  pentes  raides  sont  fré- 
quentes, s'opposent  souvent  à  la  bonne  répartition  des  eaux. 

En  dépit  de  l'aridité  du  climat  d'été,  le  Portugal  possède  une 
flore  extrêmement  riche,  qui  réunit  des  espèces  appartenant 
aux  latitudes  les  plus  diverses.  C'est  dire  que  l'agriculture  y 
pourrait  trouver  des  ressources  étendues  et  variées.  Tous  les 
animaux  domestiques  de  l'Europe  du  nord  y  prospèrent  égale- 
ment. Cependant  les  races  bovine  et  chevaline  de  forte  taille  y 
rencontrent  peu  de  bons  pâturages,  au  moins  tant  que  l'irriga- 
tion n'intervient  pas  pour  les  entretenir.  En  revanche,  le  mouton 
et  le  porc,  ainsi  que  le  mulet,  ont  là  un  excellent  habitat.  Les 
eaux  marines  sont  extrêmement  poissonneuses,  et  fournissent  à 
la  population  un  aliment  très  précieux;  on  utiliserait  mieux  en- 
core cette  ressource,  si  les  moyens  de  transport  étaient  suffisants 
pour  distribuer  partout,  à  bas  prix,  les  produits  de  la  pèche 
cùtière. 

L'origine  ignée  de  la  Péninsule  y  a  amassé  en  quelque  sorte 
les  dépôts  et  filons  métalliques.  Le  Portugal  est  très  riche  en 
minerais.  On  en  trouve  presque  partout,  souvent  sous  la  forme  de 
couches  puissantes,  couvrant  toute  une  région.  Ces  richesses  ont 
été  exploitées  dès  une  époque  fort  reculée,  et  fournissent  encore, 
ainsi  que  nous  le  verrons,  une  extraction  considérable,  suscep- 


14  LE   PAYS   ET    LA   RACE. 

tible  de  se  développer.  Mais  l'industrie  minière  du  Portugal 
n'est  pas  aux  mains  de  ses  nationaux,  qui  pendant  des  siècles 
l'ont  complètement  négligée. 

Tels  sont  les  caractères  généraux  du  Portugal  au  point  de  vue 
physique.  Son  territoire  n'est  pas  très  étendu  :  88.740  kilomè- 
tres carrés,  mais  par  sa  position  maritime,  par  la  variété  de  son 
relief,  de  ses  terrains,  de  son  climat,  de  ses  ressources,  c'est 
un  pays  éminemment  apte  au  développement  d'une  belle  civilisa- 
tion. Toutefois,  il  faudrait  déployer  pour  cela  sur  ce  coin  de 
terre  beaucoup  d'initiative,  d'énergie,  d'intelligence,  et  y  ap- 
porter beaucoup  de  travail,  parce  que  ses  dons  naturels  sont 
contrariés  par  des  difficultés  très  sérieuses.  Livrée  à  elle- 
même,  la  Lusitanie  ne  serait  qu'une  vaste  forêt  coupée  de  maré- 
cages et  de  landes.  Bien  exploitée,  elle  peut  devenir  un  pays 
charmant,  productif  et  riche.  Pour  obtenir  ce  résultat  au  travers 
des  -obstacles  qui  contrarient  l'effort  humain,  un  bon  instrument 
social  est  nécessaire.  Voyons  donc  ce  que  sont  les  Portugais  à  ce 
point  de  vue  K 

1.  Les  ouvrages  publiés  sur  la  géographie,  l'histoire,  la  législation,  les  colonies,  etc., 
du  Portugal,  sont  indiqués  dans  une  bibliographie  assez  complète  insérée  dans  Le 
PortiKjal  géographique,  ethnologique,  administratif,  etc.,  1  vol.  in-8"  avec  illus- 
trations, publié  il  y  a  quelques  années  par  la  librairie  Larousse,  à  Paris. 


Il 

GENS  ET  CHOSES  D'AUTREFOIS 

Origines  de  la  race.  —  Les  peuples  primitifs.  —  Colonisation  punique  et 
grecque.  —  La  conquête  romaine,  son  caractère  et  ses  effets.  —  Juifs,  Maures 
et  Germains.  —  La  clievalerie  bourguignonne  et  franque,  son  rôle  et  son  in- 
lluence.  —  Effets  du  mélange  des  races  et  action  des  circonstances  sociales.  — 
L'évolution  du  travail.  —  L'expansion  coloniale  et  ses  résultats.  —  Comment 
un  peuple  s'appauvrit  par  l'afflux  de  l'or.  —  Un  siècle  de  politique.  —  La  situa- 
tion générale  du  Portugal  au  milieu  du  xix«  siècle.  —  La  formation  sociale  de 
la  nation  portugaise  expliquée  par  son  évolution  historique. 

L'histoire  du  peuple  portugais  ne  manque  ni  d'originalité,  ni 
de  grandeur,  et  il  serait  intéressant  de  l'exposer  d'une  façon  mé- 
thodique, expliquant  hien  la  portée  des  faits,  de  l'évolution  des 
mœurs,  aussi  bien  que  celle  des  institutions.  Mais  nous  ne  saurions 
avoir  ici  cette  ambition.  Nous  devons  nous  borner  à  esquisser  de 
la  manière  la  plus  concise  l'enchaînement  des  circonstances  qui 
ont  déterminé  le  type  social  de  la  race.  Il  est  impossible,  en  effet, 
de  bien  comprendre  la  situation  actuelle  d'un  groupe  humain, 
si  on  ne  s'est  pas  rendu  compte  au  préalable  de  ses  antécédents, 
des  phases  diverses  de  sa  vie  privée  et  de  son  existence  nationale, 
des  influences  intérieures  et  extérieures  qui  ont  pesé  sur  ses  des- 
tinées, et  modifié  ou  consolidé  ses  coutumes,  ses  traditions,  ses 
mœurs.  Ainsi,  pour  comprendre  à  fond  les  Portugais  actuels, 
nous  devons  nous  demander  qui  ont  été  leurs  lointains  ancêtres, 
comment  ont  évolué  les  générations  intermédiaires,  et  finalement 
quelle  a  été  l'action  de  la  tradition  antérieure  sur  la  formation 
du  type  contemporain.  Beaucoup  de  personnes  ont  peine  à  cou- 


16  LE   PAYS    ET    LA    RACE. 

cevoir  et  à  admettre  ces  influences  lointaines.  Elles  aiment  à 
penser  que,  avec  une  fière  indépendance  d'esprit,  elles  ont  mo- 
delé entièrement  parleur  seul  vouloir  la  maquette  sociale  de  leur 
propre  vie.  Mais  il  suffit  de  réfléchir  et  surtout  d'observer  un  peu 
pour  discerner  Terreur  de  cette  conception.  En  réalité,  presque 
toutes  nos  idées,  presque  tous  nos  actes,  sont  guidés  par  une  tra- 
dition sucée  en  quelque  sorte  avec  le  lait,  et  dont  nous  subissons 
l'empire  sans  même  nous  en  rendre  compte.  Aussi  voyons-nous 
une  foule  de  coutumes,  de  règles,  de  préjugés,  subsister  très 
longtemps  et  nous  conduire  avec  une  autorité  si  despotique,  que 
toute  résistance  nous  semble  déplacée,  choquante  ou  même  cri- 
minelle. Et  voilà  précisément  le  secret  de  l'importance  capitale 
de  cette  formation  individuelle  que  nous  nommons  l'Éducation. 
En  fait,  le  grand  ressort  social,  c'est  l'éducation,  qui  forme 
chaque  individu  d'après  un  certain  type  traditionnel,  et  domine 
dans  la  plus  large  mesure  toutes  les  phases  de  son  existence.  Re- 
cherchons donc  comment  s'est  orientée  l'éducation  en  Portugal 
sous  la  pression  des  événements  historiques. 


I.   LES  PEUPLES    PRIMITIFS. 


Comme  presque  toutes  les  nations  européennes,  le  peuple 
portugais  a  été  constitué  par  des  éléments  d'origine  fort  di- 
verse *.  Il  est  même  un  de  ceux  dont  les  commencements  sont 
les  plus  complexes.  La  Lusitanie  fut  certainement  autrefois 
un  pays  essentiellement  boisé,  une  vaste  forêt  accidentée,  cou- 
pée de  marécages  et  de  landes,  habité  par  une  faune  abondante 
et  variée.  Ce  terrain  de  chasse  excellent  paraît  avoir  été  occupé 
de  bonne  heure.  On  a  cru  y  retrouver  les  traces  d'un  homme 
tertiaire,  contemporain  des  débris  exhumés  en  France,  en 
Belgique  et  en  Allemagne.  Le  fait  paraît  encore  douteux,  mais 

1.  Cf.  A.  de  MaUos  Cid  :  A  Génie  portugueza,  1  broch.,  Coimbra,  1904;  et  Syl- 
vio  Roméro  :  .1  Pntria  Portugueza  o  Territorio  e  a  Raça,  1  vol.,  Lisbonne,  1906. 
Ce  livre  a  été  écrit  en  réponse  à  un  ouvrage  publié  sous  le  même  titre  par  M.  Th. 
Brasa. 


(IKNS    IIT    CUOSKS    k'aI'THEKOIS.  17 

il  semble  établi  que  dès  répoque  quaternaire,  le  Portugal  était 
peuplé  d'une  race  de  chasseurs  sauvages,  munis  d'armes  et 
d'instruments  de  pierre.  Il  est  probable  que  ces  primitifs, 
vivant  en  petites  troupes  troglodytes  et  plus  ou  moins  errantes, 
furent  refoulés  et  anéantis  peu  à  peu  à  la  fois  par  les  deux 
extrémités  de  la  Péninsule.  En  effet,  il  existe  des  traces  mani- 
festes de  l'existence  simultanée  de  deux  races  agricoles,  l'une 
cantonnée  dans  le  nord,  l'autre  établie  dans  le  sud.  La  première 
était  vraisemblablement  formée  d'essaims  issus  de  ce  peuple 
un  peu  mystérieux,  appelé  par  les  historiens  latins  du  nom  de 
Ligures,  qui  a  certainement  joué  un  très  grand  rôle  dans  la 
colonisation  et  la  mise  en  culture  du  centre  et  du  midi  de  l'Eu- 
rope. D'après  ce  que  nous  en  savons,  les  Ligures  étaient  d'ori- 
gine orientale,  vivaient  à  l'état  de  communautés  rurales,  et 
s'avançaient  lentement,  mais  sûrement,  par  un  essaimage  qui, 
progressant  de  vallée  en  vallée,  gagnait  peu  à  peu  toutes  les 
meilleures  terres  d'une  contrée,  puis  de  la  suivante.  On  com- 
prend du  reste  que  ces  gens  aient  marché  vers  le  midi,  plutôt 
que  vers  le  nord,  parce  que  dans  la  première  direction  ils  trou- 
vaient devant  eux  à  la  fois  des  terres  fertiles  et  un  climat  doux, 
tandis  que  le  nord  leur  offrait  surtout  des  forets  humides  et 
froides. 

Quant  aux  gens  venus  du  midi,  et  connus  plus  tard  sous  le 
nom  d'Ibères,  ils  tiraient  aussi  leur  origine  de  TOrient,  mais 
étaient  venus  par  le  nord  de  l'Afrique,  après  l'avoir  colonisé 
par  la  culture.  Nous  avons  résumé  ailleurs  la  curieuse  évolu- 
tion de  ces  migrations  africaines  •,  qui  a  fourni,  elle  aussi,  des 
essaims  agricoles  ,  vivant  en  communautés  de  famille  et  de 
tribu,  et  très  expansives. 

Ces  deux  races  se  sont  rencontrées  en  Lusitanie,  on  le  constate 
par  des  différences  profondes  dans  les  débris  et  les  objets  re- 
trouvés de  part  et  d'autre.  Se  sont-elles  alors  heurtées,  combat- 
tues, et  l'une  d'elles  a-t-elle  prédominé  par  la  force?  Gela  est 
impossible  à  dire.  Mais  comme  les  peuples  laboureurs  sont  peu 


1.  La  Production,  le  Travail  et  le  Problème  social  au  début  du  xv*  siècle,  t.  1"'. 

2 


18  LE    PAYS   ET    LA   KACE. 

guerriers,  nous  inclinons  à  croire  qu'il  y  eut  plutôt  mélange, 
pénétration  réciproque,  et  formation  d'une  race  mixte,  se  déve- 
loppant dans  un  état  de  paix  relatif.  C'est  à  cette  race  intermé- 
diaire que  seraient  dus,  croyons-nous,  les  monuments  grossiers, 
mais  d'une  remarquable  ampleur,  connus  sous  le  nom  de 
pierres  mégalithiques.  Par  la  suite,  ces  monuments  furent 
attribués,  bien  à  tort,  aux  Celtes,  parce  que  les  écrivains  latins 
nous  ont  transmis  les  noms  de  dolmens,  de  menhirs,  etc.,  im- 
posés par  des  conquérants.  Ce  ne  sont  pas  les  guerriers  celtes 
qui  ont  pris  la  peine  de  remuer  ces  masses  colossales;  ils  n'a- 
vaient ni  la  tradition  ni  le  goût  de  semblables  travaux,  qui  au 
contraire  répondent  aux  tendances  de  paysans  patients  et  lourds, 
accoutumés  aux  besognes  pénibles. 

Une  circonstance  importante  parait  avoir  favorisé  le  déve- 
loppement précoce  de  la  civilisation  dans  la  Péninsule,  et  sur- 
tout dans  la  partie  lusitanienne.  Celle-ci  était  à  la  fois  riche 
en  bois  et  en  métaux,  étain  et  cuivre.  Il  y  avait  donc  là  tout  ce 
qu'on  pouvait  désirer  pour  la  fabrication  du  bronze,  qui  fut  si 
longtemps  le  métal  le  plus  usuel^.  Tout  permet  de  croire  que, 
de  très  bonne  heure,  ce  fait  fut  connu  des  peuples  orientaux, 
qui  vinrent  fonder  sur  les  côtes  des  comptoirs  d'échange,  et 
dans  l'intérieur  des  centres  d'exploitation.  Le  grand  commerce 
apparaissait  ainsi  dans  le  pays,  où  il  amena  le  développement 
de  plusieurs  villes  importantes,  dont  les  vestiges  subsistent 
encore.  Quelle  fut  l'influence  de  cette  immigration  commer- 
ciale tour  à  tour  phénicienne,  carthaginoise,  grecque?  Cette 
influence  fut  grande  en  ce  sens  qu'elle  apporta  dans  le  pays 
de  nouveaux  éléments  de  richesse  avec  les  raffinements  de  la 
vie  urbaine,  mais  elle  ne  changea  pas  le  type  social,  car  les 
négociants  et  artisans  orientaux  arrivaient  dans  le  pays  avec 
une  formation  très  analogue  quant  au  fond,  et  ne  se  trouvaient 
pas  en  état,  par  conséquent,  de  transformer  les  populations 
indigènes  en  modifiant  leurs  coutumes  familiales.  Il  en  fut  de 
même  des  Celtes,  arrivés  en  coup  de  vent,  sous  la  forme  d'in- 

1.  On  a  retrouvé  eu  plusieurs  endroits,  gisant  ensemble,  des  outils  et  des  armes 
en  pierre,  en  cuivre  et  en  bronze. 


GENS    KT    CHOSES    d'aUTREKOIS.  19 

vasions  batailleuses  et  dominatrices,  s'imposant  à  la  population 
rurale  pour  la  plier  à  une  véritable  servitude,  sans  rien  changer 
d'essentiel  à  ses  mœurs. 


II.    LA    CONQUETE    ROMAINE. 

Avec  la  conquête  romaine  apparaît  un  autre  système.  Les 
Latins  ne  sont  pas  seulement  des  commerçants  ou  des  guerriers. 
Ce  sont  aussi  des  patrons  agriculteurs  et  industriels.  Trouvant 
là  un  beau  et  riche  pays,  en  partie  dévasté  par  de  longues 
guerres,  ils  le  colonisent  et  le  repeuplent,  exécutent  d'admira- 
bles travaux  d'art  pour  amener  et  distribuer  les  eaux,  défrichent 
les  forêts,  développent  les  cultures  et  l'élevag-e,  relèvent  les 
villes  et  en  bâtissent  de  nouvelles.  En  un  mot,  ils  reprennent 
la  tradition  laborieuse  des  peuples  agricoles  primitifs,  mais  en 
la  développant,  et  en  lui  donnant  l'ampleur  qui  répondait  à 
une  civilisation  avancée,  à  une  formation  plus  active  et  plus 
progressive.  Les  Romains  ont,  en  effet,  réalisé  le  type  social  le 
plus  perfectionné,  le  plus  actif  de  l'Antiquité,  et  ce  type  fut 
puissant  non  pas  tant  par  la  force  n^litaire,  dont  les  historiens 
font  surtout  étalage,  que  par  une  supérieure  organisation  du 
travail.  En  Portugal,  spécialement,  une  étude  même  superficielle 
des  faits  montre  vite  que  la  colonisation  latine  fut  celle  qui, 
dans  l'Antiquité,  sut  mettre  le  mieux  et  le  plus  largement  en 
valeur  les  ressources  propres  de  la  Lusitanie,  au  point  de  vue 
industriel  comme  au  point  de  vue  cultural.  On  a  retrouvé,  en 
effet,  les  traces  évidentes  d'une  exploitation  minière  et  d'une 
fabrication,  qui  méritent  encore  l'admiration  par  la  perfection 
des  procédés  et  des  résultats. 

Malheureusement,  la  nation  romaine  s'étendit  trop  vite  au 
loin,  se  dispersa,  et  se  noya  pour  ainsi  dire  dans  la  niasse  des 
purs  communautaires  qui  l'entouraient  de  toutes  parts.  L'in- 
filtration de  ce  type,  dominé  par  l'esprit  de  routine  et  d'autorité, 
amena  peu  à  peu  le  triomphe  du  despotisme  impérial.  L'immense 
empire  latin  devint  une  véritable  communauté  d'État,  exploitée 


20  LE    PAYS   ET    LA    RACE. 

par  l'impôt  dans  l'intérêt  de  la  cour,  cest-à-dire  de  Rome  en- 
tière, de  l'armée  et  de  l'administration.  Ce  communisme  poli- 
tique fut  la  cause  d'une  corruption  et  d'un  affaiblissement 
inévitables,  suivis  d'une  dislocation  non  moins  fatale.  Jamais 
l'histoire  n'a  enregistré  plus  grande  et  plus  éloquente  leçon, 
qui  ne  fut  jamais  plus  totalement  méconnue  par  les  peuples 
qui  ont  hérité  directement  de  l'empire  romain. 

Après  cette  grandiose  faillite  d'une  civilisation  presque  en- 
tière, le  Portugal  vit  apparaître,  au  v^  siècle,  une  nouvelle  inva- 
sion, venant  du  nord.  Des  Germains,  les  Suèves,  bientôt  subju- 
gués par  les  Visigoths,  occupèrent  le  pays.  Us  ont  été  refoulés 
plus  tard  par  les  Maures  au  delà  du  Douro,  où  leur  sang  se 
reconnaît  encore  à  quelques  traits  physiques.  Certaines  personnes 
pensent  que  les  gens  du  nord  tirent  de  cette  origine  lointaine 
une  valeur  sociale  particulière.  Nous  ne  pouvons  partager  cette 
idée.  Les  Germains  arrivés  dans  la  Péninsule  étaient  par  leurs 
mœurs  très  analogues  aux  Celtes  primitifs,  c'est-à-dire  qu'ils 
ne  se  préoccupaient  que  de  chasse  et  de  guerre,  laissant  aux 
femmes  et  aux  esclaves  le  travail  utile  ^  Ce  n'étaient  que  des 
hommes  de  clans,  rudes,  violents  et  indisciplinés,  incapables 
d'organiser  par  eux-mêm^,  d'une  manière  forte  et  durable, 
soit  les  travaux  de  la  vie  privée,  soit  les  institutions  de  la  vie 
publique.  Ils  se  bornèrent  à  se  coucher  dans  le  lit  encore  chaud 
de  la  décadence  romaine,  et  ils  la  continuèrent  aveuglément, 
en  sorte  que,  en  peu  d'années,  ils  tombèrent  dans  le  désordre 
et  l'anarchie.  Aujourd'hui,  leurs  descendants  sont  absolument 
fondus  dans  la  formation  générale  de  la  race  lusitanienne,  et  si 
le  climat  un  peu  plus  rigoureux  du  nord,  ainsi  que  d'autres 
circonstances  de  milieu,  leur  donnent  une  physionomie  un  peu 
spéciale,  des  aptitudes  un  peu  diflérentes  de  celles  que  l'on 
observe  dans  le  centre  ou  le  sud,  cela  ne  vient  pas  d'une  héré- 
dité séculaire.  La  formation  sociale  dépend  avant  tout,  nous 
l'avons  déjà  remarqué,  de  l'éducation,  et  non  d'un  phénomène 
physique,   transmissible   avec  le   sang.   C'est    pour   cela  que, 

1.  Cf.  H.  de  Tourville,  Histoire  de  la  Formation  particulariste,  1  vol.,  Paris, 
Firmin-Didot, 


GENS    ET    CHOSES   d'aUTREFOIS.  21 

parmi  les  groupes  humains  les  mieux  constitués,  les  plus  éner- 
giques, on  rencontre  un  certain  nombre  d'individus  de  même 
origine  que  leurs  concitoyens,  mais  qui,  ayant  été  mal  éduqués, 
n'ont  pas  reçu  la  tradition,  l'empreinte  intellectuelle  qui  fait 
le  type  social,  si  bien  qu'ils  ont  dévié  plus  ou  moins.  En  sens 
contraire,  on  trouve  parmi  les  nations  dominées  par  l'esprit  de 
routine  le  plus  accentué,  des  hommes  qui  montrent  une  grande 
force  de  volonté,  une  initiative  et  une  ouverture  d'esprit  remar- 
quables. C'est  que  des  circonstances  exceptionnelles  ont  influé 
sur  leur  jeunesse  et  développé  leur  personnalité  en  dépit  de 
l'influence  déprimante  du  milieu  éducatif. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  royaume  des  Suèves  et  des  Visigoths 
se  trouvait  en  fort  mauvaise  posture  quand  il  fut  menacé  par 
l'invasion  des  Maures  au  début  du  viii''  siècle.  La  corruption,  le 
désordre,  la  révolte,  la  fiscalité  abusive,  les  privilèges  injusti- 
fiés, travaillaient  ensemble  pour  désorganiser  et  ruiner  les 
populations.  Cela  suffit  pour  expliquer  les  succès  faciles  des 
Africains  qui  arrivaient  à  l'état  de  bandes  militaires  fortement 
disciplinées  à  la  fois  par  la  tradition  sociale  et  par  le  fanatisme 
religieux.  Socialement,  ils  étaient  des  patriarcaux,  accoutumés  à 
l'autorité  absolue;  au  point  de  vue  religieux,  ils  apportaient 
une  foi  nouvelle,  ardente  au  prosélytisme;  enfin,  ils  avaient 
besoin  de  terres  nouvelles,  parce  que,  comprimés  en  Orient 
par  l'empire  byzantin,  au  midi  par  le  désert,  ils  ne  trouvaient 
de  débouché  que  vers  le  nord.  C'est  ainsi  qu'ils  faillirent  sub- 
merger l'Europe  occidentale. 


III.    —    LES   MAURES. 

Les  Maures,  mélange  d'Arabes  et  de  Rerbères,  ne  constituaient 
pas  un  type  uniforme,  en  dépit  de  leur  formation  analogue. 
Par  cette  formation,  ils  appartenaient  tous  au  type  façonné  par 
la  communauté  des  biens  et  le  patriarcat.  Mais,  tandis  que  les 
Berbères  étaient  essentiellement  des  cultivateurs,  les  Arabes 
étaient  plutôt  des  commerçants  urbains.  Les  premiers  s'établi- 


22  LE    PAYS    ET   LA   RACE. 

rent  solidement  sur  la  terre  lusitanienne,  et  y  développèrent 
une  agriculture  très  prospère.  Les  Arabes  reprirent  leur  vie  de 
caravaniers  et  de  marins.  Rivalisant  avec  les  Grecs  de  Byzance 
et  les  Italiens,  ils  les  combattaient  au  besoin  pour  écarter  leur 
concurrence.  Grâce  à  leurs  relations  faciles  avec  leurs  frères 
du  Levant,  ils  servaient  de  trait  d'union  entre  l'Extrême-Orient 
et  l'Occident.  Ils  accumulèrent  les  richesses,  créèrent  des  cités 
populeuses  et  brillantes,  déployèrent  une  civilisation  raf- 
finée. 

Mais  la  formation  communautaire  présente  cette  parti- 
cularité caractérisque,  qu'elle  ne  sait  pas  résister  à  la  pros- 
périté. Le  travail  actif,  le  progrès  de  la  richesse,  la  modifient 
d'abord,  puis  la  désorganisent  rapidement.  Les  Maures,  dont 
l'influence  avait  été  d'abord  assez  forte  pour  dominer  le  pays, 
en  rétablir  l'exploitation  régulière  et  assimiler  les  populations 
chrétiennes  ^  heureuses  de  trouver  un  régime  de  travail  pai- 
sible, ne  tardèrent  pas  à  tomber  dans  la  désorganisation.  Les 
gens  sortis  de  la  communauté  présentent  cette  grande  infério- 
rité, qu'ils  manquent  à  la  fois,  pour  la  plupart,  d'initiative  et 
de  discipline  volontaire.  Ils  se  portent  de  préférence  vers  l'ex- 
ploitation d'autrui  parle  pouvoir  politique,  et  alors  les  rivalités 
et  les  compétitions  naissent  d'elles-mêmes  entre  les  gouvernants. 
C'est  ainsi  que  l'empire  arabe  fut  bientôt  divisé  en  États  distincts 
qui,  au  lieu  de  se  fédérer  et  de  se  soutenir  mutuellement,  ne 
songèrent  qu'à  se  combattre  pour  se  rançonner  les  uns  les 
autres.  Une  fois  encore  la  Lusitanie  retombait  dans  la  décom- 
position et  l'anarchie,  par  le  triomphe  de  la  politique  et  de  la 
centralisation  administrative  sur  le  travail  productif  et  libre. 


IV.    —    LA    CHEVALERIE. 

Cette   décadence    coïncidait  précisément  avec  des  faits  nou- 
veaux, survenus  dans  l'Europe  du  nord.    La   féodalité,   après 

1.  Des  historiens  rapportent  que,  dans  les  églises  catholiques    tolérées   par    les 
Maures,  le  clergé  prêchait  en  arabe. 


GENS   ET    CllOSKS    d'aITREFOIS.  23 

plusieurs  siècles  d'évolution  silencieuse  dans  la  vie  rurale,  com- 
mençait à  se  transformer'.  Elle  tendait  à  se  militariser,  à 
négliger  la  direction  du  travail  agricole  pour  se  porter  vers  les 
entreprises  guerrières.  Les  cadets  de  famille,  trouvant  le  pays 
approprié  autour  d'eux,  cherchaient  à  fonder  des  établissements 
hors  de  la  chrétienté.  Cela  explique  l'enthousiasme  soulevé  par 
les  croisades  au  moins  autant  que  la  ferveur  religieuse.  Tels 
sont  aussi  les  motifs  qui  amenèrent  dans  la  péninsule,  surtout 
à  partir  du  xii"  siècle,  tant  de  chevaliers  francs,  normands  et 
bourguignons,  désireux  de  combattre  linfidèle  tout  en  ga- 
gnant terre.  C'est  par  ces  batailleurs  affamés  que  la  domina- 
tion maure  fut  anéantie  en  Europe  après  une  résistance  déses- 
pérée -. 

Voilà  donc  le  Portugal  dominé  une  fois  encore  par  une  race 
nouvelle.  Dans  quelle  situation  se  trouvait-il  alors,  et  comment 
les  choses  furent-elles  réorganisées  par  les  conquérants  féodaux? 
Le  pays  était  en  grande  partie  ruiné  et  dépeuplé.  Aussi  les 
princes  bourguignons,  devenus  ducs  puis  rois  de  Portugal, 
eurent-ils  soin  de  retenir,  par  un  traitement  favorable,  tout  ce 
qui  restait  de  l'ancienne  population.  Maures,  Mozarabes  ou  indi- 
gènes arabisés,  juifs  transplantés  parla  rigueur  de  Rome"  et 
tolérés  par  les  musulmans,  furent  d'abord  traités  avec  faveur; 
la  persécution  ne  vint  que  plus  tard,  sous  l'influence  de  divers 
sentiments  :  zèle  religieux,  craintes  politiques,  avidité  fiscale. 
Malgré  cela,  de  vastes  espaces  étaient  déserts.  On  y  tailla  d'im- 
menses domaines  dotés  de  privilèges  et  d'exemptions  fiscales, 
donnés  soit  à  des  officiers  du  prince,  soit  à  des  ordres  religieux  '% 
dans  la  pensée  que  ces  latifundia  seraient  peu  à  peu  colonisés 
et  peuplés. 


1.  Cf.  H.  de  Tourville,  ouvr.  cité. 

'^.  La  bataille  d'Ourique.  en  1139.  limita  cette  dominatioQ  à  l'Algarve  ;  celle  du 
Salado,  en  1340,  acheva  de  l'anéantir.  Elle  avait  duré  en  Portugal  plus  de  cinq 
siècles. 

3.  Sur  les  juifs  portugais,  voir  l'ouvrage  de  M.  dos  Remédies,  professeur  à  l'Uni- 
versité de  Colmbra. 

i.  Notamment  aux  ordres  chevaleresques,  ([ui  ont  joué  en  Portugal  le  rôle  d'une 
armée  permanente  en  face  de  l'ennemi  héréditaire,  le  >[aure. 


24  LE    PAYS   ET    LA    RACE. 

Allait-on  entrer  cette  fois  dans  un  régime  définitif,  stable,  où 
le  travail  serait  conduit  par  des  patrons  capables?  Cet  idéal  était 
bien  difficile  à  réaliser  vers  la  fin  du  Moyen  Age,  alors  que  la 
féodalité  se  trouvait  en  pleine  décadence,  que  la  politique  et  le 
militarisme  l'emportaient  sur  toute  autre  préoccupation,  enga- 
geant les  princes,  les  grands  et  l'Église  elle-même  dans  des  dis- 
cordes sans  fin  et  des  luttes  interminables.  Le  Portugal  fut  en- 
traîné comme  les  autres  États  du  continent  dans  cette  ronde 
infernale.  Sans  doute,  au  début,  il  est  certain  que  des  efforts 
sérieux  furent  tentés,  soit  par  les  rois  bourguignons,  soit  par 
les  ordres  religieux,  soit  par  de  grands  propriétaires  ou  des 
communes,  pour  hâter  la  repopulation  et  la  mise  en  culture  du 
pays.  Le  roi  Diniz  a  mérité  le  surnom  glorieux  de  Labou- 
reur. On  voit  encore  dans  les  antiques  couvents  d'Alcobaça 
et  de  Batalha,  d'immenses  étables,  de  grands  magasins  qui 
servaient  autrefois,  vraisemblablement,  au  fonctionnement 
d'une  vaste  exploitation  agricole.  Des  colons  furent  attirés  de 
divers  pays  par  des  concessions  de  terre,  des  baux  perpétuels, 
des  franchises  et  des  exemptions  de  taxes  ou  de  services.  Des 
communes  bourgeoises  furent  aussi  instituées  dans  l'intérêt  du 
commerce  et  de  la  fabrication.  Il  y  eut  donc,  à  l'origine  de  la 
jeune  monarchie,  un  effort  d'organisation  très  remarquable, 
conduit  avec  beaucoup  d'intelligence  et  un  grand  sens  pra- 
tique. De  temps  en  temps,  par  la  suite,  des  essais  analogues 
furent  encore  tentés.  Mais  le  résultat  demeura  toujours  assez 
médiocre,  pour  diverses  raisons. 

D'abord,  on  doit  remarquer  que,  si  certains  princes  ont  cru 
nécessaire,  à  plusieurs  reprises,  de  légiférer  avec  abondance 
pour  galvaniser  l'agriculture  et  les  arts  usuels,  cela  prouve  sur- 
tout que  les  particuliers  ne  faisaient  pas  de  bien  grands  efforts 
pour  défricher  le  sol  et  pour  créer  des  ateliers'.  Il  était  d'ail- 
leurs difficile  que  les  choses  allassent  autrement.  Après  la  recon- 
quête, la  population   s'était  trouvée  divisée  en  quatre  ordres 

1.  En  1375,  environ  250  ans  après  le  début  de  la  reconquête,  fut  promulguée  la 
Lei  (las  Sesmarias,  qui  ordonnait  la  mise  en  culture  des  terres,  sous  peine  de  con- 
Jiscation;  elle  ne  donna  aucun  résultat. 


GENS   ET    CHOSES    d'aUïUEKOIS.  25 

bien  distincts  :  la  noblesse  haute  et  basse,  le  clergé  supérieur 
et  inférieur,  la  bourgeoisie  urbaine,  le  peuple.  Ce  dernier  était 
composé  d'éléments  assez  divers  par  leurs  origines,  et  aussi  par 
leur  état  social.  C'étaient  ou  bien  des  patriarcaux  dominés 
par  l'esprit  de  tradition,  ou  bien  des  désorganisés  prêts  au  con- 
traire à  suivre  toutes  les  impulsions,  mais  peu  capables  d'agir 
par  eux-mêmes.  La  bourgeoisie,  peu  nombreuse,  composée  sur- 
tout de  juifs  et  de  descendants  des  familles  maures  ou  mozara- 
bes, se  trouvait  à  peu  près  dans  le  même  cas.  Le  clergé  inférieur 
n'avait  ni  instruction,  ni  moyens,  ni  influence;  le  clergé  supé- 
rieur se  recrutait  parmi  les  fils  de  la  noblesse,  qui  voyaient  là 
une  carrière  où  chacun  pouvait  déployer  dans  l'intérêt  de  sa 
propre  ambition  tous  les  efforts  de  l'intrigue  ;  bientôt  les  cou- 
vents furent  également  peuplés  de  cadets  qui  vivaient  dans 
l'oisiveté  aux  dépens  des  fondations  pieuses,  et  ne  songeaient 
qu'à  en  étendre  les  domaines  et  le  profit.  Souvent  les  ambitions 
et  les  appétits  du  clergé  le  mirent  en  lutte  ouverte  contre  le 
pouvoir  royal,  pour  conserver  ses  privilèges  ou  en  obtenir  de 
nouveaux.  La  haute  noblesse,  propriétaire  de  la  plus  grande 
partie  du  sol,  avait  grand  intérêt  à  le  mettre  en  valeur,  puis- 
qu'elle en  tirait  ses  principaux  revenus.  Mais,  absorbée  bientôt 
par  les  luttes  d'influence  ou  les  guerres  incessantes,  elle  se  dé- 
sintéressa vite  de  la  conduite  du  travail,  et  trouva  commode  de 
diviser  autant  que  possible  ses  domaines  en  petites  exploitations 
dont  elle  se  bornait  à  recevoir  les  fermages;  le  surplus  demeu- 
rait à  l'état  de  forêts,  de  pâtures  ou  de  landes  incultes.  Enfin, 
la  noblesse  inférieure  était  composée  surtout  de  cadets  sans  for- 
tune, élevés  dans  l'oisiveté  et  préparés  uniquement  pour  l'Église 
ou  pour  le  métier  des  armes.  Aussi  n'avait-elle  qu'une  préoccu- 
pation :  trouver  le  meilleur  moyen  de  vivre  aux  dépens  d'au- 
trui;  groupée  en  clans  autour  de  quelques  familles  puissantes, 
elle  était  continuellement  occupée  à  usurper  les  biens  ou  les  revenus 
de  l'Église,  des  communes  ou  des  juifs.  Enfait,  dès  lesoriginesde  la 
monarchie  portugaise,  la  nation  se  trouve,  par  l'effet  des  circons- 
tances, dans  un  état  parfaitement  hétérogène.  Deux  formations 
sociales  opposées  y  sont  d'abord  en  présence  :  d'un  côté,  c'est 


26  LE   PAYS    ET   LA   RACE. 

la  communauté  maure  et  juive,  avec  sa  tendance  à  la  stagna- 
tion; de  l'autre,  apparaît  le  type  féodal  importé  par  les  princes 
bourguignons  et  leurs  ciievaliers,  dont  la  tendance  primitive 
est  au  contraire  favorable  au  développement  du  particulier. 
Entre  ces  deux  extrêmes  s'agite  une  masse  de  gens  déracinés, 
désorganisés,  déliés  de  la  tradition,  sans  formation  sociale  dé- 
finie. Dans  la  suite,  les  guerres  civiles  et  extérieures,  les  persé- 
cutions religieuses,  l'abus  des  privilèges  et  de  la  vie  militaire  ou 
religieuse,  désorganisèrent  la  famille  féodale  aussi  bien  que  la 
famille  communautaire.  De  très  bonne  heure,  la  nation  entière, 
ou  à  peu  près,  tomba  dans  cet  état  social  indécis,  flottant,  in- 
cohérent, qui  caractérise  les  peuples  désorganisés,  et  qui  se  con- 
tinue indéfiniment  par  l'insuffisance  de  l'éducation.  Gomment 
celle-ci  pourrait-elle,  en  effet,  se  transmettre  d'une  façon  régu- 
lière et  permanente,  quand  les  familles  sont  troublées  et  désa- 
grégées par  le  désordre  public  ou  par  les  hasards  d'une  exis- 
tence fondée  sur  des  éléments  artificiels,  comme  le  privilège,  la 
faveur,  les  aventures  guerrières,  etc.  Seul,  le  travail  stable,  ré- 
gulier, normal,  permet  au  type  social  de  se  conserver  et  de  se 
perfectionner.  C'est  dans  les  régions  les  mieux  isolées,  comme 
les  îles,  les  montagnes,  les  contrées  peu  accessibles,  que  les 
formes  sociales  se  sont  conservées  avec  la  plus  durable  pu- 
reté. Ici,  au  contraire,  tout  a  été  de  bonne  heure  mélangé,  con- 
fondu, dérangé  et  eflacé. 

Ces  brèves  indications  jettent  une  vive  lumière  sur  le  passé  et 
le  présent  de  la  nation  portugaise  ;  elles  nous  donnent  notam- 
ment la  clef  de  son  étonnante  expansion  maritime  suivie  d'un 
rapide  déclin.  D'abord,  les  relations  conservées  en  Orient  par  les 
familles  juives  et  maures,  leur  facilitèrent  l'établissement  ou  le 
maintien  de  transactions  fructueuses  avec  les  ports  de  la  Syrie  et 
de  l'Egypte.  Le  Portugal  en  tira  avantage  pour  s'emparer  d'une 
partie  au  moins  du  mouvement  commercial  abandonné  peu  à 
peu  par  les  Grecs  et  les  Italiens.  Lisbonne  et  Porto  devinrent  les 
échelles  maritimes  inévitables  entre  la  Méditerranée  et  l'Eu- 
rope occidentale.  Une  classe  importante  de  négociants  et  de 
financiers  se  forma  et  étendit  ses  affaires  jusqu'au  fond  de  la 


GENS    HT    CIIOSKS    D'aUTREFOIS.  27 

Baltique  1.  Le  commerce  des  produits  rares  tirés  de  l'Inde  déve- 
loppa celui  des  denrées  du  pays. 

La  prospérité  croissante  de  la  classe  moyenne  ne  tarda  guère 
à  porter  ombrage  aux  hommes  de  cour  et  d'Ég-lise,  qui  déjà  se 
disputaient  la  conduite  et  les  profits  du  pouvoir.  Craignant,  non 
sans  raison  du  reste,  d'être  évincés  par  ces  grands  marchands 
riches  d'expérience  et  d'argent,  ils  s'en  débarrassèrent  dès  la 
fin  du  xv°  siècle  par  la  persécution  religieuse  et  la  confiscation. 
Les  uns  refluèrent  vers  l'Afrique,  les  autres  se  réfugièrent  en 
France,  en  Italie,  en  Hollande,  en  Angleterre.  Le  développement 
économique  se  ralentit  en  Portugal  ^,  et  progressa  rapidement, 
au  contraire,  dans  les  autres  pays. 


V.    L  EXPANSION    COLONIALE    ET    SES    RESULTATS. 

Cependant,  le  grand  courant  d'aventures  caractérisé  par  les 
croisades  avait  pris  fin.  Les  guerres  continentales,  encore  fré- 
quentes, n'offraient  ni  le  même  attrait,  ni  les  mêmes  occasions 
de  profit  que  les  expéditions  en  pays  infidèle.  La  jeunesse  noble, 
écartée  du  travail  par  l'orgueil  de  caste,  réduite  à  la  portion 
congrue  par  le  droit  d'aînesse  et  l'encombrement  des  offices 
royaux  ou  des  charges  ecclésiastiques,  cherchait  des  débouchés. 
Déjà  un  prince  devenu  légendaire  et  qui  était  lui-même  un 
cadet  royal,  s'était  efforcé,  dans  le  premier  tiers  du  xv^  siècle, 
de  pousser  ses  concitoyens  vers  la  mer  et  les  expéditions 
coloniales.  Par  l'effet  des  premiers  succès  ,  le  mouvement 
s'accentua  sous  l'impulsion  royale,  et  les  explorations  se  multi- 
plièrent. 

Successivement,  les  Portugais  découvrirent  les  côtes  lointaines 
de  l'Afrique  (1434-1447)  ,  la  route  maritime  de  l'Inde  (148G- 
1496)  et  les  rivages  du  Brésil  (1500).  Aussitôt  la  classe  supé- 


1.  Au  xive  siècle,  les  armateurs  portugais  expoitaieut  du  blé  et  du  poisson  salé  à 
Riga;  en  1353,  Edouard  III  leur  concédait  le  droit  de  pèche  sur  les  côtes  anglaises. 

2.  A  la  (in  du  xiv  siècle,  les  Portugais  ne  faisaient  plus  guère  que  du  cabotage; 
leurs  premières  expéditions  furent  dirigées  par  des  Génois. 


28  LE    PAYS   ET    LA    RACE. 

rieur  e  se  porta  vers  ce  nouveau  champ  d'aventures  et  de  profit. 
Comment  s'y  prit-elle  pour  l'exploiter?  Si  l'histoire  ne  le  racon- 
tait pas,  on  pourrait  aisément  le  deviner.  Des  hommes  qui  mé- 
prisaient toute  occupation  d'un  caractère  mercantile  ne  pouvaient 
tirer  parti  de  leurs  découvertes  que  par  un  seul  moyen  :  l'exploi- 
tation administrative  et  fiscale.  Us  devinrent  donc  gouver- 
neurs, officiers,  fonctionnaires,  et  comme  les  meilleurs  gains 
semblaient  en  voie  de  passer  entre  les  mains  des  négociants 
étrangers,  accourus  à  la  suite  des  conquérants  portugais  i, 
on  organisa  le  monopole  du  trafic  entre  les  pays  soumis  et 
l'Europe. 

Cette  manière  de  faire  eut  deux  conséquences  également 
graves.  D'abord,  le  Portugal  se  créa  des  ennemis  irréconciliables, 
qui  mirent  tout  en  œuvre  pour  l'évincer  ou  même  pour  l'annexer 
avec  toutes  ses  possessions-.  Ensuite,  presque  toute  l'activité  de  la 
nation  se  porta  vers  les  colonies,  non  pour  les  mettre  en  valeur 
par  un  effort  régulier,  mais  pour  les  épuiser  par  tous  les  moyens 
possibles  :  contributions  arbitraires,  impôts  excessifs,  pillage 
même.  Dans  la  métropole,  tout  fut  subordonné  à  cette  préoc- 
cupation, et  sacrifié  au  maintien  du  fructueux  monopole,  dont 
on  tirait  du  reste  un  bien  médiocre  parti  ^.  Les  familles  in- 
fluentes, les  agents  du  gouvernement,  quelques  marchands  fa- 
vorisés, réalisèrent  ainsi  de  grandes  fortunes*.  Mais  le  peuple, 
abandonné  à  lui-même,  tomba  dans  une  sorte  de  dépérissement, 
et  vécut  dans  une  réelle  misère  à  côté  du  luxe  des  privilégiés. 
Dans  la  suite,  la  concurrence  des  autres  nations  diminua  les  pro- 
fits, mais  on  vit  surgir  bientôt  un  nouvel  élément  de  richesse, 
au  moins  apparente.  Au  xvir  siècle,  le  Brésil  commença  de 
fournir  de  l'or  en  abondance,  mais  seulement  au  profit  du  Trésor 

î.  Les  premières  (lottes  envoyées  dans  l'Inde  portaient  des  négociants  du  nord,  mais 
bientôt  ils  furent  rigoureusement  exclus,  ainsi  que  leurs  navires. 

2.  Annexion  à  l'Espagne  par  Philippe  II  en  1580;  elle  dura  jusqu'en  1640.  En  1595, 
les  Hollandais  s'emparent  de  plusieurs  colonies  portugaises. 

3.  Nul  ne  pouvait  trafiquer  avec  les  colonies  sans  une  autorisation  royale.  Les 
marchandises  devaient  être  amenées  à  Lisbonne,  où  des  navires  étrangers,  surtout 
hollandais,  venaient  les  prendre  pour  les  porter  dans  les  pays  du  nord. 

4.  Selon  R.  de  Oliveira,  chroniqueur  du  xvi"  siècle,  il  y  avait  à  Lisbonne  en  1551 
jusqu'à  4.30  orfèvres,  ce  qui  indique  un  grand  luxe. 


GENS   ET    CHOSES   d'aUTREFOIS.  29 

royal  et  de  quelques  hauts  personnages.  Cet  or  fut  gaspillé  en 
prodigalités  absurdes  dont  profitèrent  les  fabriques  étrang-ères. 
Mais  le  pays  demeura  dans  la  position  d'inertie  industrielle,  de 
routine  agricole,  d'impuissance  commerciale  où  il  était  tombé 
par  l'effet  de  la  désertion  de  la  classe  dirigeante.  Les  proprié- 
taires avaient  abandonné  leurs  domaines  à  la  petite  exploitation 
paysanne,  et  détourné  leurs  fils  des  carrières  utiles.  Aussi,  dès 
le  xvii"  siècle,  on  ne  trouve  plus  guère  en  Portugal  que  deux, 
classes  absolument  distinctes  l'une  de  l'autre,  la  noblesse  oisive, 
et  le  peuple,  paysans  ou  artisans,  laissé  entièrement  à  lui-même 
et  vivant  dans  l'ignorance,  la  stagnation,  la  pauvreté  K  Si  quel- 
ques petits  fabricants  ou  négociants  arrivaient  à  réaliser  une 
certaine  fortune,  ils  formaient  des  exceptions  trop  rares  pour 
composer  une  nouvelle  classe  dirigeante  capable  d'entraîner  la 
population  et  de  la  guider  vers  un  régime  économique  plus  actif 
et  plus  prospère.  Toute  troupe,  tout  groupe  a  besoin  de  chefs  et 
de  guides.  Ici,  ces  organes  sociaux  indispensables  ayant  failli  à 
leur  tâche,  la  nation  en  était  arrivée  à  se  traîner  misérablement 
dans  la  médiocrité  au  moment  même  où  lor  lui  arrivait  avec  la 
plus  grande  abondance.  Comment  pourrait-on  mieux  démontrer 
que  la  vraie  richesse  résulte  d'un  travail  bien  organisé  par  une 
nation  régulièrement  ordonnée,  bien  plus  que  de  l'abondance 
artificielle  de  la  monnaie. 

Nous  pouvons  tirer  encore  de  ces  circonstances  une  autre 
leçon,  non  moins  utile.  Pendant  |cette  période,  des  princes  et  des 
hommes  d'État  éclairés,  comprenant  l'erreur  colossale  de  leur 
temps,  s'efiorcèrent  une  fois  de  plus  de  ramener  la  nation  dans 
des  voies  plus  normales,  au  moyen  de  mesures  législatives  et 
administratives.  Le  résultat  fut  à  peu  près  nul,  parce  que  l'orga- 
nisation du  travail  est  un  fait  naturel,  qui  ne  peut  se  réahser 
pleinement  et  de  façon  durable   au  moyen   de  mesures  artifî- 

1.  Sa  position  était  aggravée  encore  par  le  développement  de  l'esclavage.  A  partir 
de  la  fin  du  xv"  siècle,  un  grand  nombre  de  Maures,  de  nègres,  d'indigènes  brésiliens, 
furent  importés  et  employés  comme  domestiques  et  ouvriers  urbains  ou  ruraux.  Il  en 
résulta  une  licence  des  mœurs  très  préjudiciable  à  la  famille  et  à  l'éducation  ainsi 
qu'un  métissage  donnant  des  désorganisés.  L'esclavage  fut  aboli  par  Pombal  au  milieu 
du  xviir  siècle. 


30  LE    PAYS    ET   LA    RACE. 

cielles.  Il  faut  ici  les  efforts  multiples  et  harmoniques  de  la 
nation  entière.  Les  initiatives  partielles  et  incohérentes  d'une 
bureaucratie  n'y  ont  jamais  suffi  et  nV  suffiront  jamais,  même 
sous  rimpulsion  du  génie  organisateur  d'un  Pombal. 


VI.   LA    SlTrATION    AU    MILIEU    DU  XIX'=    SIÈCLE. 

Au  début  du  xix''  siècle,  le  Portugal  végétait,  ne  conservant 
quelque  prestige  au  dehors  que  grâce  aux  ressources  financières 
qu'il  tirait  du  Brésil_,  et  qui  profitaient  si  peu  au  pays,  où  elles 
ne  faisaient  guère  que  passer  pour  aller  ensuite  se  répandre  chez 
les  peuples  industriels.  La  ville  de  Lisbonne,  qui  réunissait 
tous  les  gens  influents  ou  riches,  présentait  seule  les  appa- 
rences de  la  prosjîérité.  Porto  avait  aussi  quelque  activité.  Mais 
le  reste  du  pays  demeurait  comme  abandonné.  On  ne  trou- 
vait alors  dans  tout  le  royaume  qu'une  seule  route  passable 
établie  sur  une  distance  de  quelques  lieues,  entre  la  capitale 
et  le  château  royal  situé  au-dessus  du  village  de  Cintra,  C'est 
dire  à  quel  point  les  communications  étaient  difficiles  et 
rares. 

Coup  sur  coup,  toute  une  série  d'événements  fâcheux  intervin- 
rent pour  achever  l'œuvre  de  désorganisation  des  siècles  anté- 
rieurs. La  grande  crise  militaire  de  la  période  napoléonienne, 
r  invasion,  l'occupation  anglaise,  achevèrent  la  ruine  du  com- 
merce. Bientôt  après,  la  séparation  du  Brésil  supprima  une 
importante  source  de  revenus  et  d'emplois.  A  l'intérieur^  des  com- 
pétitions dynastiques  provoquèrent  des  crises  politiques  aiguës 
et  des  guerres  civiles.  Pendant  près  d'un  demi-siècle,  le  pays  fut 
ainsi  presque  continuellement  en  proie  aux  difficultés  les  plus 
graves.  La  politique  avait  pris  le  premier  rang  dans  les  préoc- 
cupations de  la  classe  supérieure.  Tout  lui  était  subordonné,  et 
tout  en  souffrait.  L'agriculture  et  l'industrie  demeuraient  dans 
un  état  tout  à  fait  primitif  et  stagnant.  Le  commerce,  également 
tombé  dans  une  situation  des  plus  médiocres,  était  passé  pour 


(lENS   ET    CHOSES    d'aL  TKEFOIS.  31 

une  grande  partie  aux  mains  de  maisons  étrangères.  Des  mesures 
législatives  prises  hâtivement  et  sans  discernement,  opéraient 
dans  le  régime  de  la  propriété  une  véritable  révolution;  le  sol, 
mobilisé  en  masse,  par  la  brusque  suppression  de  la  main-morte, 
des  majorais  et  du  droit  d'ainesse,  devenait  un  objet  de  spécula- 
tion au  profit  d'un  petit  nombre  de  capitalistes.  En  résumé,  tout 
chez  ce  malheureux  peuple  se  trouvait  déplacé,  dérangé,  désor- 
ganisé. La  terre  se  distribuait  au  hasard,  et  la  culture  était  sans 
direction;  l'industrie,  abandonnée  également  aux  mains  des 
petites  gens,  gardait  les  méthodes  anciennes  avec  le  petit  ate- 
lier; le  commerce  se  limitait  à  quelques  rares  produits  naturels; 
on  manquait  à  la  fois,  pour  ranimer  l'activité  économique,  de 
patrons,  de  personnel  capable  et  de  capitaux.  Aussi,  le  peuple 
végétait  dans  une  sombre  pauvreté,  tandis  que  la  classe  supé- 
rieure, peu  cultivée,  paralysée  par  des  préjugés  ridicules,  vivait 
dans  une  oisiveté  bien  souvent  corrompue,  ou  passait  son  temps 
à  briguer  des  faveurs  ou  des  places.  Divisée  en  clans  politiques, 
elle  s'acharnait  aux  luttes  les  plus  stériles  et  laissait  le  pays 
marcher  à  la  dérive.  Triste  époque  en  vérité,  pendant  laquelle 
on  vit  ce  peuple  portugais,  bon,  laborieux,  intelligent,  demeurer 
en  dehors  du  progrès  général  et  se  mettre  ainsi  dans  un  état  de 
fâcheux  retard  et  d'infériorité  dangereuse  vis-à-vis  des  autres 
nations  d'Occident. 

L'examen  des  conditions  générales  naturelles  du  pays  portu- 
gais nous  a  amené  à  cette  conclusion  que,  pour  le  mettre  com- 
plètement en  valeur,  il  eût  fallu  déployer  beaucoup  d'initiative, 
de  capacité,  d'esprit  de  suite,  et  engager  de  grands  capitaux. 
Or,  nous  venons  de  constater  que  la  nation  a  été  prématurément 
désorganisée,  et  constamment  détournée  du  régime  normal  du 
travail,  par  une  série  de  circonstances  compliquées,  qui  la 
poussait  à  porter  tout  son  effort  au  dehors  sous  une  forme 
militaire  ou  administrative.  En  même  temps,  dédaigneuse  des 
métiers  usuels,  la  classe  aisée  gaspillait  également  au  dehors  ses 
revenus,  laissant  le  pays  sans  capitaux,  comme  sans  entreprises 
et  sans  outillage.  Ceci  explique  assez  pourquoi  le  Portugal,  qui 
un  moment  avait  paru  destiné  au  plus  brillant  avenir,  se  trou- 


32  LE   PAYS   ET   LA   RACE. 

vait  au  milieu  du  xix"  siècle  placé  parmi  les  États  les  plus  arrié- 
rés de  l'Occident. 

Depuis  lors,  cette  pénible  situation  s'est  modifiée  dans  une 
mesure  sensible,  sans  qu'il  ait  été  possible,  cependant,  de  rega- 
gner le  temps  perdu.  C'est  que  le  fardeau  du  passé  pèse  encore 
lourdement  sur  la  vie  nationale.  Il  est  nécessaire  de  montrer 
pourquoi  et  comment. 


III 

MŒURS  CONTEMPORAINES 


Physionomie  sociale  actuelle  de  la  nation. —  Les  classes.  —  L'éducation.  —  La 
politique  et  le  travail.  —  La  femme,  sa  situation  sociale  et  morale.  —  Le  mou- 
vement intellectuel.  —  Les  incertitudes  du  temps  présent. 


1.    —    PHYSIONOMIE   SOQALE  ACTUELLE   DE  LA   NATION. 

Peu  de  nations  ont  été  soumises  à  des  actions  désorganisa- 
trices  aussi  profondes  et  aussi  continues  que  celles  dont  le  peu- 
ple portugais   a   souffert.   Nous  venons  de  constater   en  efiet 
que,  depuis  l'antiquité  jusqu'au  milieu  du  siècle  dernier,  tout  a 
conspiré  pour  détruire  les  anciens  cadres  sociaux,  entraver  le 
travail  dans  ses  diverses  branches,  dérouter  le  mouvement  éco- 
nomique, et  pour  créer  enfin  une  situation  tout  artificielle,  basée 
sur  des  ressources  précaires  et  sur  des  procédés  corrupteurs. 
Dèsle  XVI'  siècle,  la  classe  supérieure  prétendait  vivre  exclusive- 
ment des  richesses  tirées  de  l'Inde  ;  plus  tard,  elle  les  remplaça  par 
les  trésors  du  Brésil.  Dès  lors,  elle  se  considéra  tout  entière 
comme  un  fils  de  famille  opulent  et  oisif,  préoccupé  uniquement 
de  ses  plaisirs,  et  qui  pour  toutes  choses  a  recours  au  travail 
d'autrui.  La  fortune  a  tourné;  les  anciennes  familles  ont  été  en 
grand  nombre  ruinées  par  leur  propre  prodigalité  autant  que 
par  les  révolutions,  et  comme  le  peuple  était  lui-même  fort  pau- 
vre, la  nation  est  tombée  presque  subitement  dans  une  situa- 
tion générale  très  précaire.  Vers  1850,  à  la  fin  des  grands  trou- 


34  LE    PAYS    ET    I.A   RACE. 

bles  politiques  dont  le  pays  a  souffert  durant  cinquante  années,  le 
Portugal  se  trouvait  sans  activité  économique,  sans  capitaux,  et 
presque  sans  hommes  capables  de  conduire  un  mouvement  de 
reconstitution  nationale.  L'agriculture  était  tombée  à  tel  point 
que  le  royaume  devait  importer  la  plus  grande  partie  du  blé  et 
de  la  viande  nécessaires  pour  la  consommation  des  villes. 
L'industrie  mécanique  n'existait  pas.  On  ne  trouvait  nulle  part 
ni  ports  outillés,  ni  routes,  ni  chemins  de  fer.  L'argent  était 
rare  et  le  crédit  nul.  L'instruction  secondaire  et  supérieure 
demeuraient  rudimentaires  et  sans  valeur  pratique,  l'instruction 
primaire  existait  à  peine.  Mais  de  toutes  les  circonstances  défa- 
vorables, la  plus  grave  résidait  certainement  dans  le  défaut 
d'organisation  sociale  résultant  des  faits  du  passé.  C'est  là  un 
point  si  capital,  que  nous  devrons  y  insister,  car  tant  qu'il  ne 
sera  pas  clairement  aperçu  et  compris  par  les  intéressés,  ils  ne 
parviendront  pas  à  surmonter  les  difficultés  au  milieu  desquelles 
ils  se  débattent  encore.  Pour  bien  saisir  le  sens  et  la  portée  de 
cette  désorganisation  ancienne,  ainsi  que  la  physionomie 
sociale  actuelle  de  cette  nation,  on  doit  analyser  la  condition 
de  chacune  des  classes  qui  la  composent  '. 

La  haute  aristocratie  terrienne  ne  joue  plus  guère  qu'un  rôle 
honorifique.  Très  réduite  en  nombre,  elle  a  laissé  péricliter  sa 
fonction  sociale  en  abandonnant  la  direction  de  ses  domaines  et 
en  se  désintéressant  des  choses  du  travail.  Après  avoir  abusé  de 
l'autorité  et  du  privilège,  elle  a  perdu  à  la  fois  l'un  et  l'autre 
pour  tomber  dans  une  position  secondaire,  où  elle  achève  de 
s'éteindre  peu  à  peu.  L'aristocratie  nouvelle  ne  la  remplace 
point,  car  elle  est  plutôt  une  haute  bourgeoisie  dont  les  titres 
ne  sont  certes  pas  sans  prestige.  Mais  on  ne  saurait  faire  revivre 
des  institutions  anciennes  dans  un  milieu  nouveau. 

Autrefois,  il  n'existait  entre  la  classe  aristocratique  et  le  peu- 
ple qu'une  bourgeoisie  peu  nombreuse,  cantonnée  dans  le  com- 


1.  Le  Portugal  comptait  en  1900,  avec  les  Açores,  à  peu  près  5.500.000  âmes, 
dont  un  peu  plus  de  40.000  étrangers,  pour  la  plupart  Espagnols.  Depuis  que  le  pays 
est  relativement  tranquille,  l'accroissement  est  rapide  (près  d'un  million  d'âmes  en 
trente  ans). 


MOEURS   CONTEMPORAINES.  35 

merceetles  bas  offices,  sans  autorité,  sans  influence  et  de  petits 
moyens.  Aujourd'hui,  il  n'en  est  plus  de  même,  pour  diverses 
raisons.  D'abord,  l'ancienne  noblesse  secondaire  a  subi  uneévolu- 
ticm  profonde. 

Appauvrie,  souvent  ruinée  même  par  les  événements  po- 
litiques, elle  a  couru  pour  ainsi  dire  au  devant  de  sa  déchéance 
par  la  liquidation  de  ses  majorats  et  le  partage  de  ses  biens , 
«légrevés  du  droit  d'aînesse.  En  peu  d'années,  beaucoup  de 
familles  ont  perdu  leur  ancienne  prééminence,  avec  leur  for- 
tune et  leurs  privilèges,  et  ont  grossi  les  rangs  de  la  classe 
moyenne.  Les  autres  ne  se  distinguent  plus  que  par  leur  nom  et 
leur  fortune  territoriale,  encore  celle-ci  est-elle  souvent  égalée 
ou  dépassée  par  des  fortunes  nouvelles,  sorties  des  affaires,  et 
parfois  de  la  spéculation.  Ensuite,  la  bourgeoisie,  profitant  des 
circonstances  nouvelles,  s'est  largement  recrutée  par  en  bas  . 
Beaucoup  de  gens,  plus  ou  moins  enrichis,  notamment  par 
l'émigration  temporaire,  sont  sortis  du  peuple  et  ont  poussé 
leurs  enfants  ou  leurs  proches  parmi  la  classe  aisée.  En  fait , 
c'est  la  bourgeoisie  qui  conduit  actuellement  le  Portugal,  et 
tient  la  première  place  dans  le  mouvement  social.  Il  est  donc 
très  important  de  bien  connaître  sa  constitution  intime. 


II.  LA    DESORGANISATION    DU  TYPE    FAMILIAL. 

Pour  bien  comprendre  cette  situation,  nous  devons  nous  ren- 
dre un  compte  exact  du  fait  social  considérable,  décisif,  qui 
domine  et  influence  toutes  les  manifestations  de  la  vie  nationale 
portugaise.  Il  s'agit  de  l'expliquer  d'une  façon  complète,  dé- 
monstrative. Pour  cela  nous  invoquerons  avant  tout  la  leçon 
des  faits. 

Ce  phénomène  dont  nous  avons  déjà  montré  la  genèse  et  dont 
toutes  les  conséquences  nous  apparaîtront  bientôt,  c'est  la  dé- 
sorganisation du  type  familial.  Nous  savons  comment  des  cir- 
constances anciennes,  agissant  durant  des  siècles,  ont  à  diverses 
reprises  mélangé,  bouleversé,  parfois  détruit  et  remplacé  les 


36  LE    PAYS    ET    LA    RACE. 

populations  d'une  manière  plus  ou  moins  complète.  Des  races 
régulièrement  organisées  ont  occupé  certaines  régions.  Puis 
il  en  est  survenu  d'autres  qui  étaient  déjà  en  partie  au  moins 
sorties  de  leur  moule  social  primitif.  Enfin,  la  guerre,  la  misère, 
Fesclavage,  des  combinaisons  économiques  exceptionnelles  ont 
effacé  presque  partout  les  anciennes  coutumes  familiales  et  créé 
dès  longtemps  en  Lusitanie  ce  que  nous  avons  appelé  un  type 
social  désorganisé.  Un  exemple  assez  précis  va  nous  faire  appa- 
■raitre  cette  évolution  sous  une  forme  vivante  et  en  quelque 
sorte  palpable. 

Les  formes  d'organisation  sociale  ne  naissent  pas  au  hasard. 
Elles  se  développent  sous  des  influences  précises,  qui  tiennent 
principalement  à  la  nature  du  lieu  habité  et  au  régime  du  tra- 
vail prédominant.  Dans  certaines  régions  difficiles  à  transfor- 
mer, elles  se  maintiennent  mieux  qu'ailleurs  sous  l'influence 
d'un  régime  très  simple  du  travail.  La  combinaison  de  ces  deux 
circonstances  s'oppose  en  eflet  aux  complications  croissantes  qui 
tendent  à  rompre  les  antiques  coutumes  et  les  vieilles  formes. 
Or,  il  existe  en  Portugal  une  région  qui  présente  à  peu  près  les 
conditions  propres  à  conserver  le  type  social  simple  qui  fut  pri- 
mitivement celui  de  presque  tous  les  habitants  du  pays,  depuis 
les  Ligures  et  les  Ibères  jusqu'aux  Maures.  Cette  région,  assez 
réduite,  forme  l'angle  nord-est  du  pays,  l'ancienne  province  de 
Tras  os  Montes,  ce  qui  signifie  «  au  delà  des  monts  ».  Il  serait 
plus  exact  d'ailleurs  de  dire  «  sur  les  monts  ».  En  effet,  presque 
tout  le  pays  entre  Minho  et  Douro  est  formé  par  les  prolonge- 
ments des  terrasses  galiciennes,  qui  vont  en  s'abaissant  vers  le 
sud  et  l'ouest.  On  trouve  là  des  plateaux  étages,  bossues  par 
des  chaînons,  dont  l'altitude  varie  entre  300  et  1.600  mètres,  les 
plus  élevés  se  trouvant  sur  la  frontière.  Des  cours  d'eau  torren- 
tiels ont  entaillé  ces  plateaux,  creusant  des  vallées  étroites  et 
profondes.  Ce  massif  est  formé  surtout  de  roches  cristallines, 
dont  la  décomposition  donne  un  sol  léger  et  maigre,  sauf  tout  à 
fait  au  fond  des  vallées,  où  la  terre  et  l'humus  sont  accumulés 
par  les  eaux.  11  est  même  arrivé  que  les  pluies  ont  totalement 
lavé  les  roches  des  sommets,  imprudemment  déboisés  par  les 


MOEURS   CONTEMPORAINES.  37 

pAtres  et  les  charbonniers,  on  sorte  que  des  surfaces  assez  éten- 
dues sont  devenues  impropres  à  toute  végétation.  Ailleurs,  les 
plateaux  sont  couverts  d  une  couche  si  mince  et  si  maigre,  qu'il 
est  difficile  d'y  faire  pousser  autre  chose  que  du  gazon  ou  des 
buissons.  De  plus,  les  pentes  sont  ordinairement  si  raides,  que 
la  culture  trouve  les  plus  grandes  difficultés  à  s'y  établir,  d'au- 
tant plus  que  le  climat  est  peu  favorable.  En  effet,  les  monta- 
gnes étant  en  général  orientées  du  nord  au  sud,  les  premières 
chaînes,  rangées  près  de  l'Océan,  condensent  la  plus  grande 
partie  des  vapeurs,  si  bien  que  l'arrière-pays  ne  reçoit  que  des 
pluies  insuffisantes.  Les  plateaux  et  les  pentes  de  l'intérieur  sont 
donc  fort  arides,  et  en  même  temps  très  difficiles  à  irriguer,  à 
cause  de  l'irrégularité  de  la  surface.  Enfin,  l'altitude  rend  les 
hivers  assez  rigoureux,  tandis  que  les  étés  sont  brûlants,  toutes 
choses  encore  défavorables  à  la  culture. 

Il  est  résulté  de  tout  cela  deux  conséquences  capitales.  En  pre- 
mier lieu,  les  habitants  de.  Tras  os  Montes  ont  dû  en  général 
pratiquer  de  façon  permanente  une  agriculture  simple  et  à  peu 
près  immuable.  Labourant  le  fond  des  vallées,  ils  utilisent  les 
pentes  soit  par  le  boisement  soit  par  la  pâture.  Dans  ces  condi- 
tions, l'appropriation  particulière  de  la  totalité  du  sol  se  révé- 
lait comme  nuisible.  En  effet,  une  expérience  répétée  en  bien 
des  pays  a  montré  que,  dans  de  telles  circonstances,  l'exploita- 
tion en  commun  des  bois  et  des  patis  est  bien  plus  avantageuse 
pour  tout  le  monde,  qu'un  partage  obligeant  chacun  à  organiser, 
avec  ses  seules  forces,  une  exploitation  difficile,  parce  qu'elle 
porte  sur  des  terres  éloignées  les  unes  des  autres,  d'accès  diffi- 
cile, et  de  faible  rendement'.  Gela  explique  pourquoi,  dans  les 
régions  montagneuses,  les  communautés  d'habitants  se  sont 
maintenues  à  travers  les  siècles,  tandis  qu'elles  se  désagrégeaient 
dans  la  plaine,  où  le  sol  permet  une  exploitation  variée  et  in- 
tense. 

Souvent  cette  communauté  de  groupe  se  complète  par  la  com- 
munauté de  famille,  laquelle  s'applique  alors  à  des  biens  plus 

1.  Cf.  les  monographies  du  Jura  bernois  et  de  la  vallée  d'Ossau  (Pyrénées), 
publiées  dans  la  revue  la  Science  sociale  par  MM.  R.  Pinot  et  F.  Butel. 


38  LE    PAYS   ET    LA   RACE. 

restreints,  comme  riiabitation  et  les  champs  labourables  situés 
dans  les  fonds'.  Dans  le  Tras  os  Montes,  la  communauté  de 
famille  parait  avoir  disparu  depuis  assez  longtemps;  du  moins 
le  code  civil  la  prohibe  et  a  dû  en  désagréger  les  dernières 
traces.  Mais  la  propriété  communale  a  subsisté  sur  une  grande 
échelle,  et  elle  donne  à  cette  région  une  physionomie  très 
spéciale,  essentiellement  diflérente  de  celle  du  reste  du  pays. 
C'est  pourquoi  il  est  nécessaire  de  la  connaître,  pour  mieux 
comprendre,  par  comparaison,  ce  qui  suivra.  Nous  pourrons 
ainsi  faire  la  différence  entre  un  type  encore  organisé,  au  moins 
en  partie,  et  celui  qui  ne  l'est  plus,  sinon  par  des  combinaisons 
artificielles,  qui  tiennent  lieu  des  traditions  naturelles,  mais  ne 
les  remplacent  pas. 


m.    —    LES    GROUPEMENTS  COMMUNAUTAIRES    1>ES  MONTAGNARDS 

DU  NORD. 

Les  communes  du  Tras  os  Montes,  mais  plus  spécialement 
celles  du  plateau  de  Barroso,  et  du  massif  de  Miranda,  sur  le 
cours  supérieur  du  Douro,  sont  restées  propriétaires  de  vastes 
espaces  :  landes,  forêts,  taillis,  pâtures  et  terrains  vagues.  Les 
parties  basses,  au  contraire,  aisément  cultivables,  sont  répar- 
ties entre  des  propriétaires  particuliers.  Il  parait  certain  que, 
autrefois,  la  population  étant  encore  restreinte,  la  culture  des 
champs  inférieurs,  combinés  avec  l'exploitation  en  commun  des 
terres  vagues,  suffisait  aux  besoins.  Plus  tard,  l'accroissement 
de  la  population  a  compliqué  un  peu  les  choses.  Il  a  fallu  mettre 
en  culture  des  parcelles  du  sol  commun,  en  dépit  de  sa  pau- 
vreté. Pour  tout  cela,  il  fallait  établir  un  régime  susceptible 
de  satisfaire  à  tous  les  besoins,  en  écartant  les  causes  d'abus, 
de  conflit,  de  trouble,  qui  ne  pouvaient  manquer  de  se  produire 


1 .  Nous  ne  pouvons  insister  ici  sur  la  constitution  et  les  effets  de  la  communauté 
de  famille,  qui  a  été  décrite  à  bien  des  reprises.  V.  notamment  la  monographie  du 
Baschkir  de  l'Oural,  dans  les  Ouvriers  européens,  et  notre  ouvrage  :  La  Production, 
le  Travail  et  le  Problème  social  ati  début  du  xx°  siècle,  1.  I". 


MœURS   CONTEMPORAINES.  .*J9 

avec  d'autant  plus  d'intensité  que  les  intérêts  devenaient  plus 
nombreux.  Et,  en  effet,  tout  un  ensenil)le  de  coutumes,  admi- 
rables dans  leur  précision  ingénieuse,  en  dépit  de  leurs  formes 
simples,  élémentaires,  s'est  établi  entre  ces  petits  paysans  pour 
leur  assurer  la  paisible  jouissance  de  leur  sol  ingrat^.  D'où  leur 
est  venue  cette  prévoyante  et  pratique  sagesse  ?  Un  législateur  de 
génie  leur  a-t-il  apporté  des  règlements  élaborés  par  un  effort 
dépensée  et  de  méditation?  Non  pas.  Pourvus  d'une  organisation 
familiale  très  forte,  (|ui  donnait  aux  chefs  de  famille  une  grande 
autorité,  ils  ont  modelé  peu  à  peu  sur  leurs  besoins  constatés, 
sur  les  nécessités  pratiques,  les  coutumes  les  plus  propres  à  leur 
assurer  des  moyens  réguliers  d'existence.  L'habitude  de  gou- 
verner chacun  une  famille  nombreuse  fit  que  les  chefs  de  maison 
surent  s'entendre,  de  temps  immémorial,  pour  chercher  et  trou- 
ver la  solution  simple  et  logique  du  problème  vital  que  la  na- 
ture leur  posait;  ils  adaptèrent  le  mécanisme  de  la  communauté 
de  famille  à  la  gestion  des  intérêts  de  tout  un  voisinage,  et  cons- 
tituèrent de  fortes  communautés  locales,  réglant  à  l'amiable 
toutes  les  questions  d'intérêt  général,  d'ordre  privé  comme 
d'ordre  public.  Voici  quelques  exemples,  propres  à  bien  fixer 
les  idées. 

La  grande  affaire  d'une  communauté  d'habitants,  c'est  évi- 
demment de  déterminer  avec  précision  le  régime  du  travail  qui 
la  fait  vivre.  Il  s'agissait  d'abord  d'exploiter  certaines  ressources, 
par  exemple  l'herbe  spontanée  des  hauteurs.  Pour  cela,  il  fallait 
délimiter  les  zones  d'après  leur  productivité,  l'époque  où  il  con- 
venait de  les  employer,  la  quantité  de  bétail  qu'on  y  pouvait 
envoyer,  enfin  la  garde  des  animaux.  Tout  cela  fut  déterminé 
minutieusement  par  les  chefs  de  maison,  réunis  en  assemblées 
délibérantes,  le  plus  souvent  en  plein  air.  Des  prescriptions  dé- 
taillées furent  ainsi  établies,  les  droits  réciproques  strictement 
précisés,  ainsi  que  les  devoirs  mutuels,  et  même  les  sanctions 

1.  V.  une  brochure  publiée  par  M.  le  Dr.  Monteiro,  de  Braga,  sous  ce  litre  :  Sur- 
vivances du  régime  communautaire  en  Portugal,  abrégé  d'une  monographie  iné- 
dite par  A.  da  Rocha  Peixoto,  jeune  savant  enlevé  par  une  mort  prématurée.  Ce 
travail  a  été  inséré  en  portugais  dans  les  Notas  sobre  Portugal,  2  volumes  publiés 
par  l'Imprimerie  nationale  en  1907. 


40  LE   PAYS   ET   LA    RACE. 

en  cas  de  violation  des  décisions  prises  et  acceptées.  Ces  mêmes 
assemblées  intervinrent  encore,  dans  la  suite,  pour  désigner  les 
parcelles  de  bois,  de  bruyères,  de  landes,  à  exploiter  ou  à 
mettre  provisoirement  en  culture,  ainsi  que  les  travaux  à  exé- 
cuter dans  Tintérêt  de  tous  :  barrages  et  fossés  d'irrigation,  distri- 
bution des  eaux,  construction  de  moulins,  ou  de  fours,  ou  de 
granges,  d'usage  banal,  etc. 

Les  montagnards  du  Tras  os  Montes  ne  se  sont  pas  bornés  à 
organiser  ainsi  en  commun  le  régime  du  travail,  ils  ont  témoi- 
gné de  la  même  entente,  de  la  même  discipline,  de  la  même 
ingéniosité  dans  la  vie  publique,  et  aussi  de  la  même  énergie.  A 
bien  des  reprises  on  a  vu  des  communautés  paysannes  procéder 
avec  une  remarquable  méthode  à  des  entreprises  d'intérêt  gé- 
néral. Ainsi,  certaines  paroisses  ont  rebâti  leurs  églises,  d'autres 
en  ont  établi  de  nouvelles,  afin  d'avoir  la  messe  à  leur  portée. 
Dans  ce  but,  une  assemblée  était  réunie  pour  discuter  le  projet, 
choisir  l'emplacement,  distribuer  les  tâches.  Les  uns  devaient 
creuser  les  fondations,  apporter  les  pierres  et  le  sable,  ou  les 
bois  de  charpente.  D'autres  étaient  imposés  afin  de  réunir  les 
fonds  nécessaires  pour  payer  les  maçons  et  les  charpentiers.  Le 
service  du  culte  est  assuré  par  le  concours  de  tous.  En  efifet,  des 
terres  sont  assignées  et  cultivées  en  commun  pour  l'entretien  du 
prêtre  et  les  frais  du  culte.  On  a  agi  de  même  pour  d'autres 
bâtiments  communaux.  Enfin,  ces  petites  gens  ont  su  faire 
reculer  l'État  lui-même,  le  jour  où  il  a  prétendu  empiéter  sur 
leurs  droits  séculaires.  Il  y  a  vingt  ou  vingt-cinq  ans,  l'admi- 
nistration s'avisa  de  soumettre  les  bois  du  Barroso  au  régime 
forestier,  ce  qui  eût  privé  les  habitants  des  subventions  qu'ils  en 
tiraient  en  herbes,  fougères,  bruyères,  combustible.  Des  che- 
mins furent  tracés  en  vue  de  l'exploitation  et  de  la  surveillance 
par  les  agents  du  gouvernement.  Mais  tout  le  peuple  se  leva 
comme  un  seul  homme,  on  coupa  les  chemins,  on  détruisit  les 
ponceaux  jetés  sur  les  torrents,  on  chassa  les  employés,  et  la 
victoire  resta  aux  paysans.  Peut-être  eût-il  été  bon,  en  fait,  de 
contrôler  l'usage  des  terrains  forestiers  pour  éviter  des  déboise- 
ments dangereux,  mais  il  eût  fallu  prendre  ces  mesures  avec 


MOEURS   CONTEMPORAINES.  41 

précautioii,  sans  menacer  les  intérêts  des  communautés  d'usa- 
gers. 

Beaucoup  de  communes,  dans  le  reste  du  Portugal,  ont  aussi 
des  biens  fonciers,  parfois  très  vastes.  Mais  nulle  part  on  ne 
retrouve  cette  organisation  communautaire  si  souple  et  si  bien 
adaptée  aux  besoins  spéciaux  de  la  population  du  nord.  C'est 
que,  aussi,  les  conditions  géographiques  n'étant  pas  les  mêmes, 
le  travail  a  pu  s'organiser  autrement.  Hors  du  Tras  os  Montes,  les 
propriétés  de  la  commune  sont  régies  comme  les  autres  intérêts 
communaux,  c'est-à-dire  administrât! vement  et  souvent  avec 
une  négligence  plus  ou  moins  grande,  ce  qui  en  diminue  de 
beaucoup  le  rendement  et  l'utilité.  On  nous  a  cité  un  cas  qui 
mérite  d'être  rapporté  à  titre  de  contraste.  Dans  un  concelho 
(commune)  de  l'Alemtejo,  il  fut  décidé  un  beau  jour  que  les 
communaux  seraient  distribués  entre  tous  les  habitants,  afin  que 
chacun  devint  propriétaire.  Le  lotissement  eut  lieu,  mais  quel- 
ques mois  plus  tard,  un  certain  nombre  de  bénéficiaires  avaient 
déjà  vendu  leurs  parts,  quelquefois  pour  un  prix  dérisoire,  ou 
même  pour  quelques  bouteilles  de  vin.  Rien  ne  saurait  mieux 
montrer  la  différence  des  deux  types.  Le  premier,  établi  solide- 
ment dans  le  cadre  dune  organisation  naturelle,  se  maintient 
avec  vigueur  dans  une  situation  modeste  sans  doute,  mais  suffi- 
sante pour  lui  assurer  une  existence  paisible  et  régulière,  sinon 
aisée.  Le  second,  sorti  des  antiques  traditions,  guidé  seulement 
par  un  régime  administratif  artificiel,  désorganisé  en  un  mot, 
se  montre  incapable  d'exploiter,  d'une  façon  avantageuse,  la 
propriété  collective  et  même  de  conserver  la  propriété  particu- 
lière. 

Ceci  nous  démontre  d'une  façon  claire  et  précise  la  supério- 
rité d'un  organisme  naturel,  quel  qu'il  soit,  sur  un  régime  où 
des  institutions  artificielles  remplacent  la  coutume  disparue. 
Est-ce  à  dire  que  le  type  social  du  nord  à  base  communautaire 
constitue  un  modèle  dont  on  peut  recommander  l'imitation? 
C'est  ce  que  nous  allons  examiner. 

L'organisation  sociale  des  gens  du  Tras  os  Montes,  quoique 
déjà    très    ébranlée,  présente  un  grand  avantage  :  elle  leur 


42  LE  PAYS  i:t  ia  kace. 

permet  d'assurer  leur  existence  d'une  façon  plus  régulière, 
plus  sûre,  plus  indépendante,  que  cela  n'est  possible  aux  po- 
pulations désorganisées.  Et  cependant  la  communauté  présente 
de  graves  inconvénients.  Elle  accoutume  les  gens  à  compter 
trop  sur  la  collectivité.  En  donnant  aux  chefs  de  famille  une 
autorité  absolue,  elle  atténue  les  énergies  et  les  initiatives  indi- 
viduelles chez  les  autres.  En  faisant  régner  despotiquement 
la  coutume,  elle  produit  fatalement  la  routine  et  la  stagnation. 
C'est  là  précisément  ce  qu'on  reproche  aux  simples  et  rudes 
montagnards  du  ïras  os  Montes.  Donc,  si  leur  organisation  so- 
ciale répond  bien  aux  exigences  de  leur  contrée,  si  elle  leur 
est  somme  toute  profitable,  cela  ne  veut  pas  dire  qu'elle  aurait 
les  mêmes  avantages  dans  le  reste  du  pays. 

D'ailleurs,  peu  importe.  La  communauté  de  famille  ou  de 
groupe  local,  comme  celle  que  nous  venons  d'esquisser,  ne  se 
reconstitue  pas  spontanément,  parce  qu'elle  résulte  dune  éduca- 
tion très  spéciale,  à  peu  près  impossible  à  faire  revivre  quand 
elle  a  disparu.  Ce  n'est  donc  pas  vers  le  type  communautaire  que 
les  hommes  du  xx**  siècle  doivent  tourner  leurs  regards.  Il  leur 
faut  d'abord  se  rendre  bien  compte  de  leur  état  de  désorgani- 
sation sociale,  et  ensuite  constater  les  fatales  conséquences 
de  ce  fait.  Ils  doivent  enfin  chercher  les  moyens  efficaces  d'y 
pourvoir  en  créant  des  cadres  nouveaux.  Quels  sont  ces  cadres, 
et  comment  pourrait-on  les  établir  et  les  conserver.  C'est  ce 
que  nous  essaierons  de  déterminer  plus  tard.  Auparavant,  nous 
devons  indiquer  clairement  les  symptômes  et  les  traits  carac- 
téristiques de  la  désorganisation  sociale  que  nous  signalons, 
puis  en  montrer  en  détail  les  effets  dans  toutes  les  branches  de 
l'activité  nationale.  On  sentira  alors  la  nécessité  d'une  reconsti- 
tution de  la  famille  et  par  là  de  la  nation  entière. 


IV.    —   LKS    INCERTITUDES    DU    TKMPS    PRÉSENT. 

Nous   avons  dit  tout  à  l'heure  que  le  régime  de  la  commu- 
nauté, encore  vivant  dans  le   nord,   quoique    atténué,  était  le 


MŒUHS    CONTEMPORAINES.  43 

résultat  naturel  d'une  certaine  éducation.  Cela  est  évident.  Les 
pères  ayant  appris  de  leurs  ancêtres  certaines  coutumes,  cer- 
taines régies  de  vie,  certains  procédés  d'administration  com- 
mune, les  enseignent  à  leurs  enfants  par  la  parole  et  par 
l'exemple.  Les  idées  et  les  manières  d'agir  se  transmettent 
ainsi  de  génération  en  génération  et  de  siècle  en  siècle.  Les 
caractères  se  modèlent  par  là  sur  un  certain  type,  qui  cons- 
titue la  physionomie  sociale  du  groupe.  Ici,  l'éducation  est 
forte  et  régulière  dans  ses  défauts  comme  dans  ses  qualités. 
Chez  les  désorganisés,  au  contraire,  l'éducation  est  pour  ainsi 
dire  arbitraire.  En  dehors  de  quelques  principes  de  morale 
nouvelle,  de  quelques  coutumes  banales,  comme  les  formes  de 
politesse,  de  certaines  idées  courantes,  qui  bien  souvent  ne 
sont  que  des  préjugés,  chacun  laisse  aller  plus  ou  moins  les 
choses.  Aussi,  d'une  façon  générale,  les  caractères  se  forment  au 
hasard  ;  trop  souvent  même  ils  sont  dirigés  à  faux  par  l'effet 
de  la  faiblesse,  de  la  tendresse  aveugle  des  parents.  Ce  sont 
la  négligence  des  uns  et  la  faiblesse  des  autres  qui  créent  les 
dévoyés  et  les  déclassés  de  toutes  les  catégories.  Ce  défaut  de 
tradition  et  de  méthode  fait  l'incohérence  du  type  social,  et 
l'absence  d'esprit  national.  Le  désorganisé  ne  connaît  guère 
l'initiative,  car  son  caractère  n'y  est  point  formé  ;  ni  la  dis- 
cipline volontaire,  car  on  ne  lui  a  jamais  parlé  que  d'autorité, 
à  moins  qu'il  n'ait  été  laissé  libre  jusqu'à  l'abus;  ni  la  res- 
ponsabilité personnelle,  car  celle-ci  ne  peut  résulter  que  d'une 
liberté  contrôlée  et  sanctionnée.  Il  en  résulte  que,  chez  les  na- 
tions désorganisées,  l'esprit  d'initiative,  d'entreprise,  est  assez 
rare,  parce  qu'il  provient  alors,  non  d'un  courant  général,  mais 
seulement  de  cas  sporadiques,  dus  à  des  personnalités  excep- 
tionnellement douées.  De  là  le  retard  économique  de  ces  nations. 
Ensuite,  on  les  voit  toujours  soumises  à  un  gouvernement  au- 
toritaire, et  en  même  temps  agité,  parce  que  les  gens,  inca- 
pables d'organiser  leurs  affaires  eux-mêmes,  supportent  impa- 
tiemment la  pression  de  l'autorité,  sans  savoir  ni  la  remplacer, 
ni  la  contenir.  Au  fond,  les  désorganisés  sont  toujours  dans 
une    situation  irrégiilière  ou  même    anarchique,    précisément 


44  LE   PAYS   ET   LA   RACE. 

parce   que  leur    éducation    est    elle-même    conduite  sans  mé- 
thode . 

En  visitant  le  Portug'al,  nous  avons  interrogé  bien  des  per- 
sonnes éclairées  sur  l'état  actuel  de  l'éducation  dans  ce  pays. 
Leur  réponse  fut  unanime.  Toutes  reconnurent  que  cette  édu- 
cation est  généralement  faible  et  sans  unité.  Dans  la  classe 
aisée,  les  pères  sont  excellents  et  prêts  à  tous  les  sacrifices 
d'argent,  les  mères  sont  dévouées,  aimantes,  parfois  jusqu'à 
l'adoration.  Mais  si  on  est  attentif  à  l'observation  des  formes 
extérieures  de  courtoisie,  parfaites  chez  ce  peuple  aimable,  la 
formation  du  caractère  est  négligée.  On  n'en  comprend  pas 
l'importance,  on  ignore  les  procédés  d'éducation  propres  à  le 
fortifier  peu  à  peu,  dès  les  premières  années  de  l'enfance.  Dans 
bien  des  cas,  la  direction  des  jeunes  esprits  est  abandonnée  à 
des  servantes  quelconques  qui  les  modèlent  à  leur  image.  Le 
type  de  lenfant  gâté  est  très  fréquent.  Aussi  le  caprice  et  Tir- 
régularité  président  trop  souvent  à  la  conduite  de  la  vie  ;  le 
préjugé  ou  la  fantaisie  l'emportent  sur  la  raison,  l'indiscipline 
devient  une  habitude.  Cela  est  absolument  opposé  au  dévelop- 
pement normal  de  la  fermeté  dans  la  décision,  de  la  rectitude 
dans  les  vues,  de  la  domination  de  soi-même,  du  sentiment  de 
la  responsabilité  personnelle,  qui  font  la  principale  valeur  so- 
ciale d'un  individu.  Nous  l'affirmons  sans  hésiter,  —  et  cette  af- 
firmation se  vérifiera  dans  la  suite  par  toute  une  série  de  faits, 
—  c'est  ce  laisser-aller,  cette  insuffisance  de  l'éducation  qui 
retient  en  quelque  sorte  la  classe  dirigeante  portugaise  dans 
une  situation  troublée,  difficile,  et  l'empêche  de  donner  sa 
mesure  en  dépit  de  sa  vive  intelligence  et  de  sa  bonne  volonté 
évidente.  Sans  doute,  les  personnalités  capables  se  sont  mul- 
tipliées depuis  un  quart  de  siècle,  et  leur  activité  a  déjà  porté 
ses  fruits.  Mais  elles  sont  trop  peu  nombreuses  et,  en  outre,  il 
arrive  presque  toujours  que  leur  supériorité,  née  du  simple 
hasard  et  non  pas  d'une  formation  régulière,  ne  se  trans- 
met pas  à  leurs  descendants,  parce  qu'elles  n'ont  ni  l'idée 
ni  la  méthode  d'une  forte  éducation.  Ces  personnalités  for- 
ment une  élite  brillante,  mais  qui  reste  trop  restreinte,  pour 


MCEURS    CONTEMPORAINES.  45 

encadrer,   diriger  et    entraîner   la  masse  flottante  du  peuple. 

Cette  éducation  incomplète  et  irrationnelle  entretient  ou  crée 
chez  les  gens  de  la  classe  supérieure  des  préjugés,  des  habi- 
tudes, des  manières  d'agir  qui  ne  répondent  pas  aux  tendances 
et  aux  besoins  de  la  société  moderne.  Celle-ci  est  basée  sur 
trois  principes  absolument  différents  de  ceux  qui  régissaient  le 
monde  autrefois.  D'abord,  c'est  la  capacité,  qui  fait  le  rang,  à 
l'exclusion  presque  totale  des  faits  accidentels  ou  artificiels, 
comme  la  naissance,  la  fortune  ou  le  titre.  Il  faut  donc  être 
avant  tout  capable,  non  seulement  par  le  savoir,  mais  surtout 
par  la  force  du  caractère  et  la  puissance  de  l'initiative.  En 
second  lieu,  c'est  le  travail  qui  mène  le  monde,  et  non  pas  la 
politique.  Il  faut  donc  avant  tout  aussi  s'attacher  à  diriger  le 
travail,  d'où  sortent  à  la  fois  l'influence  sociale  effective  et  les 
fortunes  les  plus  solides.  Enfin,  les  vues  et  les  activités  ne  peu- 
vent plus  se  borner  au  cercle  étroit  d'une  frontière.  La  vie  est 
devenue  essentiellement  internationale  dans  toutes  ses  manifes- 
tations. Il  faut  donc  être  toujours  prêt  à  sortir  de  son  milieu, 
de  sa  spécialité,  de  son  pays,  et  pour  cela,  on  doit  voyager, 
savoir  les  langues,  connaitre  et  comprendre  l'étrang-er.  Aujour- 
d'hui, un  peuple  qui  prétendrait  se  replier  sur  soi-même  ne  le 
pourrait  plus.  Il  serait  entraîné  de  force  dans  le  tourbillon 
rapide  des  relations  communes  inévitables.  Qu'on  le  veuille  ou 
non,  que  Ton  regrette  le  calme  du  bon  vieux  temps  ou  que 
l'on  admire  l'activité  fiévreuse  des  jours  présents,  peu  importe, 
il  faut  marcher,  ou  bien  tomber  dans  le  marasme  et  la  pau- 
vreté, en  attendant  l'infiltration  et  la  domination  des  activités 
étrangères,  c'est-à-dire  la  conquête,  l'assimilation,  la  dispa- 
rition de  la  race. 

Or,  l'éducation  portugaise  actuelle  ne  répond  pas  à  cette 
situation  nouvelle  du  monde.  Ainsi,  beaucoup  de  gens  reçoi- 
vent encore  et  conservent  des  préjugés  qui  les  paralysent  dans 
une  grande  mesure,  en  les  amenant  à  mépriser  le  travail  et 
les  professions  lucratives.  On  considère  comme  plus  digne,  plus 
anoblissante  en  quelque  sorte,  une  situation  qui  se  rapproche 
le  plus  possible  des  apparences  de  l'oisiveté.  C'est  ce  qui  fait 


16  LE    PAVS   ET   LA   RACE. 

préférer  les  carrières  libérales  ou  administratives,  avec  les- 
quelles on  en  prend  facilement  à  son  aise,  tandis  que  l'industrie 
ou  le  commerce  sont  astreignants  et  nécessitent  des  soins,  des 
démarches,  des  occupations,  des  relations  qui  ne  sont  pas  tou- 
jours agréables.  Autrefois,  cette  afï'ectation  d'oisiveté  était 
poussée  jusqu'au  ridicule.  Un  chroniqueur  qui  vivait  et  écrivait 
à  Lisbonne  vers  le  milieu  du  xvi"  siècle  disait  :  «  Ici,  nous 
sommes  tous  nobles,  et  nous  ne  portons  rien  en  nos  mains  par 
les  rues...  Le  travail  est  fait  par  les  artisans  ou  les  esclaves.  » 
Ainsi,  tout  homme  obligé  au  travail  se  trouvait  relégué  dans 
une  situation  subordonnée  ou  même  servile.  Cette  vanité  pué- 
rile et  funeste  a  fait  le  malheur  du  Portug-al,  et  lui  nuit  encore, 
car,  bien  que  les  idées  aient  déjà  évolué  sensiblement  depuis 
vingt  ou  trente  ans,  trop  de  personnes  encore  mettent  leur 
orgueil  à  éviter,  au  moins  en  public,  tout  ce  qui  ressemble  à 
une  occupation  mercantile,  à  un  métier  usuel.  C'est  probable- 
ment une  tradition  du  môme  genre  qui  conduit  les  Portugais 
aisés  à  prolonger  leurs  soirées  outre  mesure,  et  à  se  lever  fort 
tard,  tandis  que  les  gens  du  peuple,  au  contraire,  sont  très 
matineux.  Cette  manière  de  faire  présente  de  graves  incon- 
vénients. Sans  parler  de  son  caractère  peu  conforme  aux  indi- 
cations de  la  nature  et  à  la  saine  hygiène,  elle  amène  ce 
résultat,  que  le  chef  d'établissement  arrive  à  son  bureau  long- 
temps après  que  le  travail  a  commencé  dans  les  ateliers  ou  les 
comptoirs.  Pendant  ce  temps,  sa  direction  et  son  contrôle  ont 
fait  défaut  ;  en  outre,  comme  les  affaires  sont  suspendues  le 
soir  à  peu  près  à  la  même  heure  que  dans  les  autres  pays,  il 
en  résulte  un  déficit  sensible  dans  l'action  du  patron,  et  aussi 
du  reste  dans  celle  du  fonctionnaire,  de  l'homme  de  loi,  etc.. 
Enfin,  et  pour  toutes  les  causes  que  nous  venons  d'énumérer, 
le  Portugais  est  trop  souvent  attiré  par  les  vaines  agitations 
de  la  politique,  où  il  trouve  un  semblant  d'activité,  une  occa- 
sion de  briller  par  la  parole  ou  par  l'intrigue,  moyens  faciles 
de  se  dépenser  en  théories  creuses  ou  en  combinaisons  habiles, 
mais  sans  profit  réel,  pour  le  pays.  Une  éducation  normale 
détournerait  sans  aucun  doute   un   grand  nombre  de  jeunes 


MOHRS    CONTEMPORAINES.  47 

hommes  des  professions  libérales  surchargées,  car,  en  général, 
elles  ne  procurent  qu'une  apparence  d'occupation  et  peu  de 
profit,  ce  qui  oblige  bien  des  gens  à  cumuler  les  métiers  les 
plus  hétérogènes.  Elle  les  éloignerait  également  de  la  politique, 
dont  ils  apprécieraient  peu  les  grands  mots  et  les  petites  beso- 
gnes. Elle  les  pousserait,  au  contraire,  vers  les  entreprises  per- 
sonnelles actives  et  productives,  elle  les  ferait  marcher  avec 
leur  siècle,  pour  leur  propre  avantage  et  au  profit  de  la  nation 
entière.  Elle  distrairait  leur  attention  des  affaires  purement 
intérieures  et  pour  ainsi  dire  parasites,  et  la  dirigerait  vers 
les  affaires  internationales,  selon  la  pente  de  l'esprit  contem- 
porain. 

Parmi  la  classe  ouvrière  des  campagnes  et  des  villes,  la  situa- 
tion est  la  même  à  beaucoup  d'égards.  Dans  les  campagnes  écar- 
tées, l'enfance  reçoit  une  éducation  familiale  qui  n'est  pas  à 
dédaigner,  mais  elle  vit  de  traditions  autoritaires  et  très  peu 
progressives.  Dans  la  plus  grande  partie  du  pays,  l'enfance  est 
trop  négligée,  trop  abandonnée  à  la  rue,  surtout  dans  les 
villes,  où  la  mendicité  enfantine  est  une  sorte  de  fléau  attristant. 
Il  va  sans  dire  que  cette  négligence  n'est  p  as  pour  dresser  les 
caractères  et  former  les  âmes.  Si  le  Portugal  était  un  pays  de 
grandes  villes,  le  mal  deviendrait  promptement  terrible.  Ce 
qui  maintient  encore  dans  la  masse  de  la  population  des  mœurs 
douces,  une  honnêteté  remarquable,  un  esprit  paisible  et  labo- 
rieux, c'est  la  prépondérance  considérable  de  la  vie  rurale  et 
du  travail  agricole.  La  vie  urbaine  et  la  grande  industrie  pré- 
dominante feraient  promptement  d'un  peuple  aussi  désorganisé 
une  masse  turbulente,  envieuse,  démoralisée,  toujours  prête  à 
la  révolte. 

C'est  même  là  un  risque  dont  ceux  qui  dirigent  la  ïiation, 
soit  par  situation  sociale,  soit  par  fonction  officielle,  doivent 
tenir  le  plus  grand  compte,  car  une  évolution  industrielle  trop 
précipitée,  sans  un  oiouvement  éducatif  parallèle,  amènerait 
certainement  les  plus  graves  complications.  Nous  aurons  l'occa- 
sion de  revenir  plus  tard  sur  cette  idée  importante. 

Pour  le  moment,  la  désorganisation  des  familles  ouvrières  a 


48  ,  LE  PAYS   ET   LA   BACE, 

déjà  des  conséquences  qui  ne  sont  pas  sans  gravité.  Elles  four- 
nissent une    main-d'œuvre    assez    laborieuse,    peu  exigeante, 
remarquablement  intelligente  en  moyenne,  mais  ignorante,  peu 
progressive,   peu  développée,  et  cependant  volontiers  raison- 
neuse et  facilement  portée  à  l'indiscipline.  Mieux  formée,  mieux 
guidée,  elle  pourrait  être  excellente.  Cet  état  général  de  l'édu- 
cation a  aussi  de  graves  conséquences  intellectuelles  et  morales. 
Éloignés  de  Tesprit  de  travail  et  d'entreprise,  les  Portugais  de 
la  classe  supérieure  ont  vu  faiblir  chez  eux  le  sentiment  du 
pratique  et  de  l'utile.  Portés  vers  les  carrières  purement  intel- 
lectuelles, ou  même  vers  la  complète  oisiveté,  ils  n'ont  guère 
senti  le  besoin  de  l'observation  rigoureuse,  exacte,  patiente  et 
terre  à  terre.  Ils  avaient  une  tendance  naturelle  et  une  préfé- 
rence innée  pour  les  exposés  théoriques  facilement  appris  dans 
les  livres,  et  propres  à  fournir  des  sujets  de  discussion  subtile 
ou  de  dissertations  ingénieuses  et  éloquentes.  Aussi  leur  régime 
d'instruction  secondaire  et  supérieure  est-il  fort  en  retard,  en 
dépit  des  efforts  tentés  récemment  pour  l'élever  au  niveau  des 
résultats  obtenus  par  les  méthodes  nouvelles.  Quant  à  la  mo- 
ralité, elle  semble  plutôt  en  voie  de  diminuer.  Autrefois,  l'es- 
prit religieux  et  l'enseignement  moral  de  l'Église  obviaient  jus- 
qu'à un  certain  point   à    la  faiblesse   de  l'éducation,  pour  la 
conservation  des  mœurs.  Mais,   depuis  longtemps,  la  croyance 
s'est  réduite  de  beaucoup  chez  les  familles  aisées.  La  richesse 
facilement  acquise,  l'oisiveté,  l'esclavage,  ont  développé  chez 
les  hommes  une  précocité  et  une  légèreté  de  mœurs  qui  ont 
contribué  aussi  à  la  désorganisation  sociale.  Actuellement,  ces 
habitudes  corruptrices  ne  sont  plus  aussi  générales,  mais  elles 
agissent  encore  avec  une  intensité  trop  grande.  Les  femmes  sont, 
du  reste,  bien  supérieures  aux  hommes  à  ce  point  de  vue,  c'est 
l'avis  unanime  de  toutes  les  personnes  d'expérience  que  nous 
avons  consultées.  Aussi  jouissent-elles  d'un  respect  profond  et 
d'une  remarquable  considération.  Elles  ne  sont  en  général  — 
toute  règle  comporte  des  exceptions,  cela  va  de  soi,  —  ni  des 
esprits   pourvus  d'une   culture   très   forte,   ni  des   éducatrices 
méthodiques  et  énergiques,  mais  elles   ont   des   qualités  d'in- 


MœURS   CONTEMPORAINES.  49 

telligence,  de  cœur  et  de  conduite  qui  leur  donnent  beaucoup 
de  charme  et  de  valeur  morale.  Elles  pourront  agir  puissam- 
ment, si  elles  prennent  la  peine  de  s'éclairer,  pour  le  relève- 
ment social  de  leur  nation.  Quant  aux  femmes  du  peuple,  elles 
sont  la  plupart  du  temps  ménagères  laborieuses  et  tendres 
mères,  mais  fort  arriérées;  leur  moralité  moyenne  est  assez 
bonne,  surtout  à  la  campagne.  Ici  encore  l'étoffe  est  excellente, 
il  ne  s'agit  que  d'en  faire  le  meilleur  usage.  Pour  cela,  le 
premier  résultat  à  chercher,  c'est,  nous  le  répétons,  la  consti- 
tution de  cadres  sociaux  propres  à  réorganiser  peu  à  peu  cette 
masse  flottante  et  mouvante  comme  les  dunes  de  son  littoral. 
Comment  devrait-on  s'y  prendre  pour  le  réaliser?  C'est  ce  que 
nous  essaierons  de  dire  en  concluant.  Pour  le  moment,  nous 
devons  exposer  en  détail  les  phénomènes  produits  par  ce  ré- 
gime social  dans  les  diverses  manifestations  de  la  vie  nationale. 
Nos  premières  observations  porteront  sur  l'organisation  du 
travail,  et  tout  d'abord  sur  sa  branche  la  plus  importante  en 
Portugal,  la  culture. 


DEUXIÈME  PARTIE 

L'AGRICULTURE  ET  LA  YIE  RURALE 


CONDITIONS    GÉNÉRALES    DE    LA    CULTURE 
EN    PORTUGAL 


L'agriculture,  industrie  nationale  par  excellence.  —  La  population  agricole.  — 
Les  terrains  et  les  climats.  —  Répartition  de  la  propriété.  —  Les  types  d'ex- 
ploitations. —  Éléments  actuels  de  la  production.  —  Petite  culture,  petits 
moyens,  petits  profits.  —  Ce  que  le  Portugal  vend  au  dehors,  et  ce  qu'il  pour- 
rait vendre. 


I.    LA    POPULATION   AGRICOLE. 

C'est  l'agriculture  qui  fait  vivre  actuellement  l'immense  ma- 
jorité de  la  population  portugaise.  On  peut  dire  que  les  quatre 
cinquièmes  de  la  nation,  ou  à  peu  près,  doivent  leurs  moyens 
d'existence  au  travail  agricole.  Celui-ci  a  donc  en  Portugal  une 
importance  relative  bien  supérieure  à  celle  de  toutes  les  autres 
industries  réunies.  En  eflet,  non  seulement  il  assure  la  subsis- 
tance d'un  grand  nombre  de  familles,  mais  encore  il  fournit  au 
commerce  extérieur  ses  principaux  éléments  :  vin,  liège,  fruits, 
bois  et  huile.  Une  première  conséquence  résulte  de  ce  fait  :  si  la 
culture  n'est  pas  organisée  d'une  façon  suffisante,  le  pays  se 
trouvera  nécessairement  dans  une  position  difficile  et  gênée  par 
l'effet  de  l'insuffisance  et  de  la  pauvreté  de  la  branche   jirinci- 


52  LA    VIE   RURALE. 

pale  de  sa  production.  En  même  temps,  un  autre  fait  capital 
s'impose  immédiatement  à  l'esprit  :  puisque  la  prospérité  d'un 
pays  dépend  tout  naturellement  de  sa  production,  l'agriculture 
doit  être  en  Portugal  l'objet  des  efforts  les  plus  énergiques  et 
(les  soins  les  plus  attentifs,  afin  de  porter  au  maximum  ses  fa- 
cultés productives,  ses  rendements  et  ses  bénéfices.  Autrefois, 
rien  n'était  fait  en  ce  sens.  La  grande  propriété  absorbait  presque 
complètement  le  sol,  dont  les  parties  les  plus  fertiles  étaient 
seules  cultivées  par  les  moyens  les  plus  primitifs.  Le  surplus  res- 
tait livré  au  bétail,  principalement  au  mouton.  Les  propriétaires 
faisaient  rarement  valoir  eux-mêmes;  ils  avaient  des  métayers 
et  des  fermiers  emphytéotes  payant  leurs  loyers  en  nature;  les 
patrons  n'avaient  ainsi  d'autre  souci  que  la  vente  des  denrées  et 
du  produit  des  troupeaux.  Les  uns  étaient  de  joyeux  vivants, 
grands  chasseurs,  aimant  le  vin,  la  bonne  chère  et  le  reste.  Les 
autres,  gens  d'Église,  ne  s'intéressaient  pas  davantage  à  l'ex- 
ploitation rurale.  Aussi  la  culture  était-elle  arriérée  et  misé- 
rable. Aujourd'hui,  la  situation  est  changée  à  certains  égards. 
Le  propriétaire  est  le  plus  souvent  un  citadin  à  peu  près  in- 
connu de  ses  fermiers.  Celui  qui,  par  exception,  réside  à  la 
campagne,  mène  une  vie  plus  respectable  et  plus  occupée  que 
celle  de  ses  ancêtres.  La  révolution  agraire  du  xix"  siècle  a 
multiplié  dans  une  assez  grande  mesure  le  type  du  paysan-pro- 
priétaire. La  population  rurale  s'est  considérablement  accrue  ; 
elle  a  défriché  une  partie  des  terres  incultes;  sa  condition 
est  certainement  plus  douce,  meilleure  que  celle  des  campa- 
gnards qui  vivaient  au  début  du  siècle  passé.  Néanmoins,  l'état 
actuel  de  la  classe  agricole  n'est  ni  normal  ni  prospère.  Dans 
un  métier  normalement  organisé,  les  ouvriers  qui  le  pratiquent 
sont  encadrés  par  une  élite  de  gens  capables,  ayant  assez  de 
connaissances,  de  capitaux,  de  liberté  d'action,  pour  diriger  le 
travail  dans  un  sens  progresssif.  Sinon,  les  méthodes  restent 
élémentaires,  aussi  bien  que  le  matériel.  La  direction  et  les 
moyens  manquent  à  la  fois  pour  améliorer  le  sol,  perfectionner 
et  varier  les  cultures,  enfin  pour  créer  les  débouchés  sans  les- 
quels la  production  devient   inutile.  Or,  cette  élite  directrice 


CONDITIONS    GÉNÉRALES   DE    LA   CULTURE.  53 

manque  précisément  dans  la  plupart  des  provinces  portugaises. 
La  petite  exploitation  est,  presque  partout,  maîtresse  absolue  de 
la  terre.  Ainsi  le  sol  est  généralement  cultivé  par  de  petites  gens 
avec  de  faibles  moyens  et  de  pauvres  méthodes.  Si,  dans  ces  con- 
ditions, l'agriculture  était  avancée  et  riche,  ce  serait  une  mer- 
veille. Mais  le  surnaturel  n'est  plus  de  notre  temps,  et  nous  ver- 
rons bientôt  par  des  exemples  précis  que,  si  les  choses  vont 
sensiblement  mieux  en  Portugal  qu'il  y  a  cent  ans,  la  situation 
est  bien  loin,  cependant,  d'atteindre  la  perfection. 

Cela  ne  veut  pas  dire  que  la  petite  exploitation  doit  être  con- 
damnée en  bloc  et  sans  appel.  Lorsqu'elle  se  trouve  placée  dans 
des  conditions  favorables,  elle  peut  donner  de  bons  résultats  et 
former  une  classe  de  paysans  solides  et  prospères.  Mais,  pour 
cela,  il  est  nécessaire  dabord  que  les  fermes  ne  soient  pas  ré- 
duites à  des  proportions  par  trop  minimes.  C'est  la  pulvérisation 
du  sol  en  tenures  microscopiques  qui  fait  la  misère  de  l'Irlande 
et  la  pauvreté  du  Portugal.  Ensuite,  il  est  indispensable  que  le 
cultivateur  reçoive  au  moins  les  éléments  d'instruction  scolaire 
et  technique,  à  défaut  de  l'exemple  et  de  la  direction  du  grand 
propriétaire.  En  Portugal,  l'instruction  primaire  est  très  insuf- 
fisante, et  l'enseignement  agricole  élémentaire  est  à  peu  près 
nul.  Dans  ce  pays,  où  la  grande  culture  est  rare,  on  a  fait  pas- 
sablement pour  instruire  la  jeunesse  riche,  qui,  du  reste,  en 
profite  peu  ;  mais  le  petit  cultivateur,  qui  occupe  la  plus  grande 
partie  du  sol,  a  été  laissé  à  lui-même.  L'institut  agronomique 
de  Lisbonne  avec  ses  laboratoires  et  ses  chaires  théoriques,  et 
l'Ecole  d'agriculture  de  Coïmbra  avec  son  splendide  domaine, 
ses  collections  et  son  matériel,  ne  lui  apprennent  rien.  Il  lui  fal- 
lait des  fermes-écoles  avec  un  enseignement  bien  simple,  bien 
pratique,  aussi  court  que  possible,  et  placées  dans  les  diverses 
régions.  Les  jeunes  gens  formés  dans  ces  établissements  devien- 
draient pour  leur  entourage  de  véritables  moniteurs,  qui  ré- 
pandraient au  moins  quelques  notions  utiles.  Certaines  personnes 
ont  parfaitement  compris  la  nécessité  urgente  d'éclairer  les 
petites  gens.  C'est  ainsi  que  M,  le  comte  Sucena  a  conçu  la  gé- 
néreuse pensée  d'envoyer  à  ses  frais  quelques  professeurs  faire 


54  LA    VIE    RURALE. 

des  conférences  dans  les  villages  de  laBeira.  Mais  cela  ne  suffit 
point  pour  instruire  sérieusement  des  paysans  qui  connaissent 
seulement  la  routine  la  plus  élémentaire  de  leur  métier.  Rien 
ne  saurait  remplacer  en  cette  matière  un  enseignement  régulier, 
mis  vraiment  à  la  portée  de  l'intelligence  et  de  la  bourse  de  la 
classe  rurale  à  laquelle  il  est  destiné. 

C'est  donc  le  paysan  ignorant  et  pauvre  qui,  en  règle  générale, 
cultive  la  terre  portugaise.  Il  faut  savoir  maintenant  ce  que 
vaut  cette  terre  au  point  de  vue  agricole. 


II.    LES   TERRAINS    ET    LES    CLIMATS. 

Trois  grandes  formations  g-éologiques  prédominent  dans  cette 
bande  de  territoire  de  500  kilomètres  de  longueur  sur  200  de 
largeur.  La  plupart  des  massifs  montagneux  sont  constitués 
par  des  roches  éruptives  :  granits  et  porphyres,  qui  ont  soulevé 
ou  refoulé  des  schistes  disposés  en  bancs  épais.  Les  plateaux 
du  centre  sont  recouverts  de  dépôts  arénacés,  également  très 
épais,  où  sont  intercalées  çà  et  là  des  couches  d'argile.  Enfin 
l'extrême  sud  appartient  à  la  formation  jurassique,  avec  de 
rares  filons  granitiques.  Les  terrains  constitués  par  ces  diverses 
formations  sont  bien  difi'érents.  Le  granit  donne  des  terres 
légères  et  maigres,  que  la  roche  dure  perce  souvent;  des 
schistes  sortent  des  argiles  calcaires,  assez  maniables,  d'une 
bonne  fertilité  quand  on  leur  fournit  des  engrais.  Les  sables 
du  centre  sont  maigres  et  arides,  les  argiles  dures  et  sèches;  ici 
encore,  il  faut  entretenir  largement  la  fertilité  par  l'amendement 
et  l'engrais,  sinon  la  terre  ne  produit  presque  rien  et  doit  rester 
en  jachère  durant  de  longues  périodes.  En  Algarve,  le  calcaire 
jurassique  a  formé  une  couche  arable  de  fertilité  moyenne, 
assez  facile  à  travailler  et  à  entretenir.  Partout,  les  eaux  ont 
déposé  dans  les  fonds  des  couches  alluvionnaires  plus  ou  moins 
profondes,  d'une  productivité  supérieure.  Ce  sont  les  terres  à 
maïs  du  nord,  les  vergers  et  les  prairies  du  centre,  les  jardins 
du    midi.    Dans    l'ensemble,   le  sol  lusitanien   n'offre  pas    ces 


CONDITIONS   GÉNÉRALES   DE    LA    CULTURE,  55 

gTandes  étencllle^?  de  terrains  revêtus  d'un  humus  épais,  comme 
les  plaines  de  la  Russie  méridionale,  ou  celles  de  la  Chine.  Si 
les  bonnes  terres  y  sont  assez  fréquentes,  les  médiocres  et  les 
mauvaises  ne  manquent  point,  et  partout,  pour  obtenir  de  forts 
rendements,  un  travail  intense  et  des  engrais  abondants  sont 
nécessaires.  Nous  verrons  par  la  suite  que,  si  le  travail  ne  fait 
pas  défaut,  il  est  du  moins  fort  mal  outillé;  en  outre,  les  amen- 
dements et  les  engrais  sont  plutôt  rares,  ce  qui  contribue  à 
donner  à  l'agriculture  portugaise  un  caractère  primitif  et 
pauvre. 

Le  relief  si  accentué  de  la  terre  lusitanienne,  avec  ses  crêtes 
dénudées  et  ses  pentes  abruptes,  opposent  souvent  à  la  culture 
de  grandes  difficultés,  qui  parfois  deviennent  insurmontables , 
Le  sol  des  parties  hautes  a  été  emporté  ou  aminci.  Les  labours 
sont  difficiles  ou  impossibles  dans  bien  des  cas,  ainsi  que  l'irri- 
gation. Parfois,  pour  tirer  bon  parti  d'un  terroir,  il  faut  déployer 
de  l'ingéniosité,  fournir  beaucoup  de  travail  et  faire  de  grands 
sacrifices  d'argent.  Tout  cela  décourage  ou  ruine  le  petit  cul- 
tivateur, ou  tout  au  moins  le  maintient  dans  une  condition 
voisine  de  la  misère.  C'est  ce  qui  explique  la  lenteur  des  con- 
quêtes de  la  culture  sur  les  terres  vagues,  ainsi  que  la  persistance 
des  jachères.  Le  défrichement  et  la  culture  intensive  sont  choses 
extrêmement  difficiles  à  réaliser  dans  un  tel  pays  pour  de  petites 
gens.  Il  faudrait  que  le  terrain  leur  fût  livré  tout  préparé  par  le 
propriétaire,  ce  qui  est  malheureusement  trop  rare.  Au  contraire, 
le  possesseur  du  sol  compte  généralement  sur  le  petit  colon  pour 
empiéter  peu  à  peu  sur  la  lande  ou  le  maquis  par  un  labeur 
d'autant  plus  dur  et  plus  ingrat,  qu'il  est  conduit  par  les  mé- 
thodes les  plus  sommaires  et  exécuté  avec  des  instruments 
grossiers  faiblement  attelés. 

On  estime  la  surface  du  Portugal  à  près  de  8.900.000  hec- 
tares dont  plus  de  3.800.000  sont  encore  incultes i.  Ainsi,  plus 
du  tiers  du  pays  se  trouve  à  l'état  de  roches  ou  de  sables  dénu- 
dés, de  landes  couvertes  de  genêts  ou  de  bruyères,    de  pâtis 

1.  Cf.  Anselino  de  Andrade,  O  Portugal  Economico^  Lisbonne,  1902,  1  vol.  Cet  au- 
teur estime  à  44  %  la  superlicie  qui  échappe  à  la  culture  proprement  dite. 


56  LA   VIE    RURALE. 

qne  l'été  transforme  en  déserts  arides,  de  croupes  revêtues  de 
broussailles.  La  culture  proprement  dite  n'occupe  guère  que 
2.700.000  hectares,  un  peu  plus  du  quart  de  la  superficie 
totale.  Les  bois  couvrent  à  eux  seuls  2.400.000  hectares,  dont 
une  grande  j)artie  constitue,  il  est  vrai,  de  véritables  cultures, 
destinées  à  produire  du  liège,  des  châtaignes,  des  glands  pour 
l'engraissement  des  porcs,  du  bois  et  du  charbon.  Des  faits 
récents  ont  démontré  que,  parmi  les  terres  incultes,  beaucoup 
pourraient  être  mises  en  valeur  au  moyen  de  travaux  appro- 
priés. Mais  comme  les  difficultés  sont  grandes,  le  paysan  n'est 
pas  en  état  de  les  surmonter  par  ses  seules  forces. 

On  trouve  nécessairement  dans  un  pays  aussi  accidenté  un 
grand  nombre  de  climats  locaux  assez  difïérents,  déterminés  par 
l'altitude,  l'exposition,  la  situation.  Cela  permet  de  varier  les 
cultures  presque  à  l'infini.  L'extrême  nord  et  les  hautes  mon- 
tagnes connaissent  l'hiver  avec  ses  neiges  et  ses  glaces,  mais 
presque  partout  cet  hiver  est  court  et  d'une  rigueur  très  modérée. 
Ailleurs,  la  neige  est  inconnue,  la  gelée  rare  ;  l'hiver  n'est  guère 
qu'une  saison  pluvieuse  où  le  thermomètre  varie  entre  0  et 
10  degrés,  plus  ou  moins,  avec  de  fréquents  beaux  jours  qui  le 
font  monter  à  18  ou  20.  A  cette  époque,  les  vents  d'ouest  sont 
prédominants.  Ils  apportent  d'épaisses  vapeurs  formées  sur 
l'Atlantique,  et  le  pays,  avec  ses  chaînes  parallèles,  constitue 
comme  un  immense  condenseur  sur  lequel  les  averses  se  suc- 
cèdent avec  d'autant  plus  de  fréquence  et  d'intensité,  que  la 
région  est  plus  élevée.  Dans  les  montagnes,  certains  versants 
reçoivent  en  un  seul  hiver  plus  de  1  m.  50  d'eau,  tandis  que  les 
plaines  littorales  ne  recueillent  que  30  à  iO  centimètres.  En  été, 
les  pluies  sont  rares,  surtout  dans  le  bas  pays,  la  chaleur,  sans 
être  excessive  en  général,  devient  assez  forte;  elle  se  fait  sentir 
principalement  dans  le  bassin  sablonneux  du  centre,  où  la  cha- 
leur dépasse  couramment  40  degrés  en  juillet-août.  Il  en  résulte 
une  évapora tion  active,  et  le  pays,  si  verdoyant  en  hiver,  prend 
alors  un  aspect  aride  et  poussiéreux,  atténué  cependant  par  la 
verdure  des  arbres  à  fruits  ou  forestiers,  nombreux  presque  par- 
tout. Ces    conditions  climatériques  présentent  de  graves  incon- 


CONDITIONS   GÉNÉRALES    DE   LA    CULTURE.  57 

vénionts  pour  la  culture,  mais  aussi  le  pays  est  admirablement 
disposé  pour  corriger  la  nature  au  moyen  d'un  régime  artificiel 
d'irrigation.  Les  montagnes  disposées  en  demi-cercle  forment 
un  réservoir  d'eaux  pluviales.  On  devrait  les  aménager  pour 
retenir  ces  eaux  et  les  distribuer  pendant  l'été.  Le  Portugal 
pourrait  devenir  par  là,  dans  presque  toutes  ses  parties,  un 
éternel  bouquet  de  verdure,  un  jardin  splendide  et  productif. 
Les  paysans  utilisent  déjà  les  ruisseaux  et  les  sources,  ou  même 
l'eau  des  puits  pour  l'arrosage  de  leurs  champs.  Mais  leurs  tra- 
vaux d'irrigation  sont  étroitement  limités  par  la  faiblesse  de 
leurs  moyens,  si  bien  que  les  installations  restent  primitives 
et  le  résultat  médiocre.  Nulle  part  on  ne  voit  jusqu'à  présent 
ces  travaux  d'art  qui,  au  moyen  de  barrages,  de  digues,  de 
canaux  et  de  rigoles  bien  étudiés  et  exécutés  avec  soin,  dis- 
tribuent dans  une  contrée  entière  les  eaux  d'un  réservoir  ou 
d'une  rivière.  Tout  reste  à  faire  à  cet  égard,  et  rien  ne  se  fait, 
non  pas  parce  que  le  paysan  est  paresseux  ou  négligent  —  il 
se  montre  au  contraire  intelligent  et  laborieux  —  mais  parce 
que  de  telles  entreprises  sont  bien  au-dessus  de  ses  aptitudes 
et  de  ses  moyens.  Seule,  une  classe  de  patrons  expérimentés  et 
riches  serait  en  état  de  procéder  à  de  pareils  travaux.  Cette  élite 
directrice  ne  devrait  pas  manquer  en  Portugal,  étant  donné  le 
régime  de  la  propriété,  régime  que  nous  allons  exposer  briève- 
ment. 


ni.  —     REPARTITION  DE    LA    PROPRIETE. 

La  propriété  est  une  institution  sociale  dont  les  répercussions 
sont  nombreuses  et  d'importance  capitale.  Les  réformateurs 
malencontreux  qui  y  touchent  d'une  main  hasardeuse  mettent  en 
jeu  des  forces  qu'ils  ne  connaissent  ni  ne  comprennent,  et  font 
surgir  des  phénomènes  dont  la  prévision  leur  échappe  et  dont 
ensuite  les  effets  les  épouvantent  eux-mêmes.  En  ce  qui  concerne 
spécialement  la  propriété  foncière,  on  ne  devrait  jamais  oublier 
les  principes  que  voici  : 


S8  LA    VIE    RURALE. 

i"  La  propriété  influe  puissamment  sur  l'exploitation,  c'est- 
à-dire  sur  le  travail;  or,  celui-ci  agit  d'une  façon  non  moins 
active  sur  l'ensemble  de  la  vie  sociale  ; 

2°  La  forme  de  la  propriété  détermine  dans  une  grande 
mesure  l'org-anisation  lamiliale,  qui  elle-même  pèse  énergi- 
quement  sur  l'éducation,  agent  essentiel  de  l'évolution  des 
sociétés  ; 

3"  Le  mode  de  transmission  de  la  propriété  la  rend  stable  ou 
instable,  la  conserve  ou  la  divise;  ce  qui  crée  des  conditions  à 
la  fois  sociales  et  agricoles  bien  différentes  ; 

4°  Enfin,  le  mode  d'exploitation,  direct  ou  par  location,  en 
grande  entreprise  ou  en  petite  tenure  paysanne,  exerce  sur  l'en- 
semble   de  la  situation  agricole  une  influence   prépondérante. 

Avant  de  toucherle  moins  du  monde  à  la  propriété,  ilfaut  envi- 
sager tous  ces  points  de  vue  et  se  demander  quel  effet  les  nouvelles 
mesures  pourront  produire  dans  chaque  catégorie  de  circons- 
tances. Ainsi,  l'absorption  du  sol  portugais  par  une  classe  de 
propriétaires  dont  l'attention  était  détournée  de  la  terre,  a  pro- 
duit sous  l'ancien  régime  le  déclin  de  la  culture,  l'extension  des 
friches,  des  pâtis  et  des  landes.  La  propriété  collective  de 
l'extrême  nord  y  a  conservé  plus  longtemps  qu'ailleurs  les 
anciennes  coutumes,  tandis  que  le  partage  égal  prescrit  par  le 
code  civil  a  hâté  dans  les  autres  provinces  la  transformation  des 
anciennes  mœurs  en  même  temps  que  le  morcellement  du  soU. 
Enfin,  les  circonstances  historiques,  qui  ont  éloigné  la  classe 
riche  du  travail  agricole,  ont  produit  l'exploitation  indirecte  par 
le  fermage,  et  comme  on  ne  trouvait  pour  fermiers,  en  règle 
générale,  que  de  petites  gens,  c'est  le  petit  fermage  qui  occupe 
presque  partout  la  place.  La  grande  liijuidation  foncière  du 
XIX®  siècle  a  ajouté  au  petit  fermage  un  certain  nombre  de 
petites  propriétés  qui  ont  aussi  leurs  effets  particuliers;  elles 
tendent  à  élever  le  niveau  de  leurs  possesseurs,  mais  ce  mou- 
vement progressif  est  contrarié  soit  par  le  partage  égal,  soit  par 

1.  Andrade,  dans  son  ouvrage  déjà  cilé,  constate  les  progrès  rapides  du  nioreel- 
lement  et  réclame  une  réforme  législative  pour  les  arrêter.  Cette  mesure  ne  suffirait 
pas. 


CONniTlON.S    r.KNÉRALES    \)E    LA    CULTIRE.  TiO 

a  médiocrité  de  rexploitation.  On  voit  par  ces  brèves  indications 
à  quel  point  le  prolDlème  agraire  est  compliqué.  Il  l'est  môme 
plus  encore  qu'on  ne  le  croit  généralement,  car  trop  souvent  on 
n'envisage  que  ses  côtés  économiques,  sans  bien  voir  sa  portée 
sociale. 

On  rencontre  actuellement  en  Portugal  les  types  de  propriété 
les  plus  divers,  ba  communauté  y  est  représentée  par  des  biens 
de  grande  étendue  appartenant  soit  à  l'État  soit  aux  concelhos , 
soit  même  à  de  simples  paroisses.  La  grande  propriété,  variant 
entre  200  et  50.000  hectares,  joue  toujours  le  rôle  principal. 
Autrefois,  elle  était  exclusivement  noble  ou  ecclésiastique.  Au- 
jourd'hui, si  les  anciennes  familles  ont  conservé  de  beaux 
domaines,  des  acquéreurs  nouveaux  en  ont  constitué  aussi  de  très 
vastes.  Le  plus  étendu  probablement  appartient  à  une  société 
par  actions,  qui  est  en  train  de  transformer  une  partie  de  la 
vallée  du  bas  Tage.  Les  grands  propriétaires  fonciers  se  subdi- 
visent en  deux  classes  très  inégales.  Ceux  qui  ne  résident  point 
sur  leurs  terres  et  ne  s'en  occupent  pas  ou  très  peu;  c'est  l'im- 
mense majorité.  Ceux  qui  résident  et  dirigent  la  culture  ;  on 
en  rencontre  un  certain  nombre  dans  les  provinces  du  centre, 
où  ils  font  des  choses  fort  remarquables,  ailleurs  ils  sont 
extrêmement  rares.  La  grande  propriété  n'est  donc  la  plupart 
du  temps  qu'un  capital  exploité  d'une  manière  indirecte,  sans 
aucune  action  personnelle  du  propriétaire,  qui  est  alors  un  capi- 
taliste quelconque,  non  pas  un  patron  du  travail.  Il  ne  connaît 
pas  la  culture,  ne  s'y  intéresse  pas  professionnellement,  ne 
cherche  pas  à  augmenter  son  revenu  par  une  exploitation  meil- 
leure. Gela  ne  veut  pas  dire  qu'il  dédaigne  de  grossir  ses  revenus 
fonciers,  mais  il  ne  voit  qu'un  moyen  dy  arriver,  c'est  de  se 
ménager  des  faveurs  ou  des  privilèges  par  le  fait  de  l'influence 
politique.  Mais  une  sitiiation  établie  sur  le  privilège  et  la  faveur 
ne  peut  durer.  Elle  suscite  bientôt  des  injustices,  des  plaintes, 
des  réclamations,  et  finalement  un  malaise  qui  peut  amener  les 
troubles  les  plus  graves.  Quant  à  l'émiettement  infini  de  la 
grande  propriété  en  petites  exploitations  paysannes,  nous  avons 
déjà  montré  qu'elle  a  des  répercussions  plus  fâcheuses  encore. 


60  LA    VIE   RURALE. 

en  maintenant  la  culture  dans  un  état  de  retard,  de  médiocrité, 
de  pauvreté  dont  souffre  le  pays  tout  entier,  puisque  l'industrie 
agricole  y  occupe  la  place  prépondérante.  Tout  cela  ressortira 
d'ailleurs  avec  une  évidence  saisissante  des  observations  mono- 
graphiques reproduites  plus  loin. 

La  moyenne  propriété,  de  30  à  200  hectares,  est  aujourd'hui 
dans  les  mains  de  la  petite  bourgeoisie  commerciale,  qui  a  acheté 
depuis  soixante  ans  un  nombre  toujours  croissant  de  propriétés 
de  ce  type,  débris  des  anciens  latifundia  héréditaires  ou  des 
biens  d'Éghse.  Actuellement  le  partage  égal  va  multipliant 
d'années  en  années  ces  domaines  déjà  d'une  certaine  valeur,  que 
le  simple  paysan  ne  peut  atteindre.  Ils  sont  traités  comme  les 
grandes  propriétés,  c'est-à-dire  que  leurs  possesseurs,  absorbés 
par  le  comptoir,  la  fabrique,  la  carrière  libérale  ou  adminis- 
trative, n'ont  aucune  ou  presque  aucune  expérience  agricole 
et  ne  se  soucient  nullement  de  conduire,  de  patronner  le  travail 
des  champs.  Eux  aussi  subdivisent  leurs  propriétés  en  petites 
fermes,  ou  même  en  parcelles  de  quelques  ares,  louées  à  des 
petits  fermiers  ou  propriétaires-paysans  du  voisinage.  La  con- 
dition de  la  moyenne  propriété  est  donc  fort  analogue  à  celle 
des  grands  domaines.  Les  conséquences  sont  aussi  les  mêmes. 

La  petite  propriété  commence  à  jouer  en  Portugal  un  rôle 
notable.  Bien  qu'elle  ne  couvre  pas  encore  une  aire  totale  bien 
considérable,  elle  a  constitué  déjà  cependant  une  classe  assez 
nombreuse  de  familles  paysannes  fortement  attachées  au  sol, 
laborieuses,  économes,  d'une  extrême  sobriété,  faisant  souvent 
preuve  d'intelligence,  mais  réduites  aux  connaissances  les  plus 
rudimentaires  et  aux  moyens  les  plus  étroits.  En  réalité,  c'est 
la  très  petite  propriété  qui  se  rencontre  le  plus  souvent,  celle 
qui,  ne  suffisant  pas  à  nourrir  une  famille,  l'oblige  à  compléter 
ses  moyens  d'existence  par  le  fermage  ou  le  travail  salarié. 
Il  n'est  pas  difficile  de  comprendre  qu'une  industrie  entièrement 
livrée  à  une  classe  aussi  dépourvue  ne  saurait  ni  progresser  ni 
même  prospérer.  On  croit  trop  souvent  que  la  culture  est  un 
métier  d'une  simplicité  rudimentaire,  que  le  premier  venu  peut 
pratiquer  même  presque  sans  apprentissage.  lien  est  ainsi  peut- 


CONDITIONS    GÉNÉRALES    DE    LA    CULTURE,  61 

être  pour  la  culture  routinière  et  pauvre.  Mais  si  l'on  veut  pro- 
fiter des  progrès  de  la  science  et  de  la  technique  pour  obtenir 
de  la  terre  tout  ce  qu'elle  peut  donner,  on  ne  tarde  pas  à  voir 
que  la  profession  d'agriculteur  demande,  en  réalité,  une  prépa- 
ration et  des  moyens  d'action  qui  dépassent  le  savoir  et  l'avoir  du 
simple  paysan. 

La  formation  de  la  petite  propriété  a  été  favorisée  par  la  pra- 
tique ancienne  et  répandue  de  Temphytéose,  employée  pour 
retenir  les  colons  et  en  attirer  de  nouveaux.  Le  propriétaire 
recevait  un  loyer  annuel,  et  en  outre,  en  cas  de  mutation,  une 
redevance  appelée  laudemio^  qui  a  été  supprimée  par  la  loi 
pour  les  contrats  nouveaux.  Un  certain  nombre  de  ces  fermiers 
ont  racheté  leur  rente  et  sont  devenus  pleins  propriétaires.  Ce 
procédé  d'amodiation   tend  du  reste  à  se  restreindre. 

En  résumé,  la  terre  lusitanienne  appartient  principalement 
à  la  grande  et  à  la  moyenne  propriété,  mais  c'est  surtout  la 
petite  culture  qui  la  fait  valoir.  Quels  sont  les  résultats  de  cet 
état  de  choses  au  point  de  vue  de  la  production? 


IV.    LES    EFFETS    DE   LA    PETITE    CULTURE. 

Cette  prédominance  de  la  petite,  et  même  de  la  très  petite 
exploitation  donne  à  la  production  agricole  un  caractère  parti- 
culier. Tous  ces  minces,  cultivateurs  :  fermiers  minuscules  ou 
propriétaires  indigents,  ont  avant  tout  la  préoccu[)ation  d'as- 
surer leur  subsistance,  puis  d'acquitter  leur  fermage.  Comme 
celui-ci  se  paie  très  souvent  en  nature,  et  surtout  en  denrées  les 
plus  usuelles,  ils  consacrent  tous  leurs  efforts  à  la  production 
vivrière.  Le  maïs,  le  seigle,  les  légumes,  l'huile  d'olives,  le  vin 
et  les  fruits,  auxquels  s'ajoutent  dans  certaines  régions  la  châ- 
taigne et  le  mil,  sont  les  bases  de  la  production,  et  la  plus  forte 
partie  en  est  consommée  sur  place  par  les  récoltants  eux-mêmes. 
Nous  verrons  comment  certaines  provinces  ont  été  amenées  à 
développer  des  cultures  commerciales  et  même  exportatrices. 
Mais  en  fait,  on  peut  dire  que  l'agriculture  lusitanienne,  indus- 


02  f A    VIE   RURALE. 

trie  principale  du  pays,  cherche  avant  tout  à  s'alimenter  direc- 
tement et  à  suffire  aux  besoins  de  son  étroit  marché  intérieur, 
sans  parvenir  à  travailler  largement  pour  l'exportation.  Elle  vit 
comme  repliée  sur  elle-même,  avec  des  débouchés  extérieurs 
très  spécialisés  et  très  restreints.  Ce  fait  considérable  a  des  réper- 
cussions nombreuses  et  graves.  Une  culture  qui  vend  peu  reste 
fatalement  pauvre.  Une  industrie  pauvre  ne  peut  guère  pro- 
gresser. Des  familles  rurales  sans  ressources  en  numéraire 
n'achètent  presque  rien  au  commerce,  et  par  suite  les  indus- 
tries manufacturières  ne  se  développent  guère.  Un  peuple  dont 
la  classe  la  plus  nombreuse  est  indigente  ne  saurait  payer  des 
impôts  très  élevés  sans  en  souffrir,  et  si  le  Trésor  n'a  pas 
d'argent,  il  ne  lui  est  pas  possible  de  procéder  aux  grands 
travaux  publics  qui  lui  incombent.  Il  en  est  de  môme  pour  le 
district  et  la  commune.  Enfin,  un  pays  principalement  agri- 
cole, mais  qui  vend  peu  au  dehors,  manque  de  numéraire  ou 
de  crédit  pour  payer  ses  achats  à  l'étranger,  et  subit  par  là  un 
agio  plus  ou  moins  onéreux.  Nous  n'insistons  pas  ici  sur  cet  en- 
chaînement forcé  de  conséquences  dommageables;  leurs  efl'ets 
apparaîtront  bientôt  de  façon  claire  et  indubitable. 

Un  des  traits  les  plus  frappants  de  la  culture  portugaise,  c'est 
l'insuffisance  de  son  cheptel.  La  sécheresse  de  l'été,  et  le  dé- 
faut d'irrigations  abondantes  amènent  chaque  année  la  disette 
des  fourrages,  au  point  que,  même  dans  le  nord,  bien  des  pay- 
sans vendent  leurs  bœufs  de  travail  à  la  fin  du  printemps  pour 
n'avoir  point  à  les  nourrir  pendant  la  saison  sèche.  En  consé- 
quence, la  viande,  le  lait  et  le  beurre  sont  rares,  ainsi  que  les 
engrais.  Le  mouton  et  la  chèvre,  dont  l'élevage  est  assez  déve- 
loppé, donnent  une  certaine  quantité  de  viande,  de  fromage  et 
de  fumier,  mais  cela  ne  saurait  remplacer  le  déficit  en  gros  bé- 
tail. La  conséquence  est  encore  au  détriment  de  la  culture  qui, 
faute  d'attelages,  et  aussi  de  matériel,  ainsi  que  de  fumures, 
voit  ses  rendements  tomber  fréquemment  à  un  taux  des  plus 
médiocres.  Cela  n'est  pas  fait  non  plus  pour  enrichir  le  cultiva- 
teur, et  avec  lui  le  pays. 

Si  les  rendements  sont  généralement  faibles,  ils  pèchent  sou- 


CONDITIONS    GKNÉHALES    DE    \.X    CLLTIJHE.  63 

vent  aussi  par  la  qualité,  parce  que  le  paysan  n'est  paspréparé, 
outillé  et  approvisionné  de  façon  à  obtenir  le  meilleur  résultat. 
Ainsi,  un  pays  pauvre  en  fourrages  ne  saurait  être  en  situation 
de  fournir  en  quantité,  à  la  boucherie,  des  animaux  gras;  si  ses 
méthodes  de  préparation  dés  produits  sont  primitives,  et  son  ou- 
tillage médiocre,  les  produits  seront  k  l'avenant.  La  consé- 
quence immédiate  est  que  des  denrées  mal  préparées  se  vendent 
à  bas  prix,  ce  qui  diminue  encore  les  profits  de  la  culture. 
Nous  aurons  à  faire  à  ce  sujet  des  constatations,  qui  contribue- 
ront à  nous  expliquer  les  difficultés  de  la  situation  présente. 

En  résumé,  la  plupart  des  cultivateurs  portugais  s'attachent 
avant  tout  à  vivre  de  leurs  fonds,  en  sorte  qu'ils  n'ont  pas  besoin 
de  beaucoup  d'argent  comptant.  Mais  ils  livrent  peu  au  com- 
merce, et  seulement  des  denrées  communes,  de  faible  valeur, 
et  même  parfois  mal  préparées.  Quelques-uns  produisent  davan- 
tage et  vendent  la  plus  grande  partie  de  leur  récolte,  mais  ils 
sont  soumis  à  un  régime  artificiel  qui  fait  de  leur  métier  une 
spéculation  aléatoire;  cela  ressortira  de  nos  études  sur  l'Alem- 
tejo.  Du  reste,  les  agriculteurs  du  centre  sont,  eux  aussi,  tenus 
par  les  circonstances  dans  un  cercle  assez  étroit  et  ne  peuvent 
varier  beaucoup  leurs  produits.  On  les  a  poussés  à  faire  avant 
tout  du  blé  pour  arrêter  l'importation  de  cette  céréale,  mais 
celle-ci  reste  dans  le  pays,  où  elle  ne  suffit  même  pas  à  la  con- 
sommation et  ne  fournit  aucun  appoint  au  commerce  extérieur. 
Le  Portugal  se  consacre  donc  presque  entièrement  à  la  produc- 
tion des  denrées  de  première  nécessité,  de  petite  valeur,  alors 
que  son  climat  lui  permettrait  de  donner  des  produits  rares  et 
chers,  propres  aux  échanges  internationaux,  et  capables  par 
conséquent  de  faire  affluer  dans  le  pays  l'argent  étranger.  Telle 
est,  selon  nous,  la  grande  erreur  de  l'agriculture  lusitanienne, 
erreur  causée  du  reste  par  les  défauts  de  l'organisation  sociale. 
On  s'attache  à  faire  du  pain  de  maïs  ou  de  seigle  et  du  fromage 
de  brebis  pour  nourrir  la  population,  mais  on  néglige  de  véri- 
tables trésors  que  le  travail,  avec  le  soleil,  pourrait  faire  surgir 
de  la  terre  si  elle  était  suffisamment  arrosée.  En  effet,  avec  des 
fourrages,  on  aurait  de  la  viande  et  du  beurre  ;  avec  une  orga- 


64  LA.   VIE    RURALE. 

nisation  convenable,  on  pourrait  porter  sur  les  grands  marchés 
du  nord  de  l'Europe,  et  cela  en  quantités  considérables,  des 
primeurs,  des  fleurs,  des  plantes  d'ornement,  des  fruits  frais, 
des  conserves  de  légumes,  du  tabac,  du  miel,  des  huiles  fines, 
du  houblon,  de  la  soie.  Avec  de  tels  produits,  on  ferait  de  l'ar- 
gent. L'agio  s'atténuerait.  Des  industries  accessoires  apparaî- 
traient, comme  est  apparue  celle  du  bouchon  après  le  liège.  La 
richesse  nationale  serait  accrue  dans  une  proportion  considé- 
rable, et  si  alors  on  avait  besoin  d'acheter  des  denrées  de  con- 
sommation courante,  on  les  importerait  à  bas  prix  et  le  cultiva- 
teur garderait  encore  un  joli  bénéfice.  En  un  mot,  le  Portugal 
devrait  être  le  jardin  de  l'Europe.  Mais  n'oublions  pas  que,  pour 
cela,  il  faudrait  au  préalable  former  le  jardinier,  car  en  effet  la 
situation  actuelle  résulte  avant  tout  de  l'état  social  de  la  race. 
Ainsi,  il  devient  évident  que  la  réforme  du  type  national  par 
l'éducation  est  la  chose  qui  s'impose  avant  tout,  la  cheville  ou- 
vrière de  l'évolution  nécessaire  pour  rendre  au  peuple  lusitanien 
la  solidité  et  la  prospérité  qui  répondent  logiquement  à  ses 
qualités  propres  et  à  celles  de  son  pays. 

Il  nous  reste  maintenant  à  établir  par  des  faits  précis  la  raison 
d'être  des  observations  générales  qui  précèdent.  Pour  cela,  nous 
allons  étudier  les  diverses  régions  du  royaume,  au  moyen  de 
types  dont  le  mode  d'existence  est  dépeint  avec  précision  par 
la  monographie.  Ce  sont  autant  de  tableaux  pris  sur  le  vif,  qui 
donnent  à  l'esprit  une  claire  vision  de  la  vie  réelle,  bien  plus 
exacte  et  plus  animée  que  les  données  douteuses  et  générales 
des  statistiques. 


II 

LA  PETITE  CULTURE  DANS  LE  NORD 


La  petite  culture  et  l'élevage  dans  le  Tras  os  Montes.  —  Fermiers,  paysans  et 
vignerons  des  vallées  du  nord.  —  Le  maïs,  l'huile  et  le  vin.  —  Petits  fer- 
miers et  petits  propriétaires  des  Beïras.  — Deux  fléaux  agricoles  et  leurs  con- 
séquences. —  Effets  généraux  de  la  petite  culture.  —  L'émigration  tempo- 
raire à  l'intérieur  et  à  l'extérieur;  ses  causes  et  ses  etïets. 


I.    —   LA    PETITE    CULTURE    DANS    LE   TRAS    OS   MONTES. 

Nous  avons  eu  déjà  l'occasion  de  signaler  la  situation  parti- 
culière de  la  propriété  sur  les  hauts  plateaux  du  nord,  spécia- 
lement dans  la  région  du  BarrosoL  Nous  n'avons  donc  à  exposer 
ici  que  certains  détails  complémentaires,  indispensables  pour 
bien  comprendre  l'état  de  la  culture  dans  cette  contrée,  la  plus 
isolée  de  tout  le  royaume  et  l'une  des  moins  peuplées,  grâce 
aux  chaînons  escarpés  qui  la  couvrent  tout  entière.  Elle  ne 
compte  guère  en  effet  que  210.000  âmes  pour  12.200  kilo- 
mètres carrés,  à  peine  25  habitants  par  kilomètre. 

Nous  y  retrouvons  côte  à  côte  la  grande  et  la  petite  propriété, 
mais  on  se  souvient  qu'ici  la  première  appartient  aux  collecti- 
vités paysannes  qui  l'exploitent  principalement  par  le  pâtu- 
rage en  communauté.  Sur  les  pentes  et  les  sommets  gazonnés, 
qui  fournissent  aux  animaux  des  pacages  suffisants  pour  l'été, 
les  montagnards  de  l'extrême  nord  élèvent  une  race  bovine  petite 

1.  V.  plus  haut.  p.  35. 


(l6  LA    VIE    RURALE. 

et  osseuse,  mais  roJjuste  et  sobre.  Elle  est  employée  pour  les 
travaux  agricoles  et  les  transports,  mais  ce  n'est  pas  une  bonne 
race  de  boucherie,  et  du  reste  la  production  est  loin  de  répondre 
à  la  demande,  en  sorte  que  l'on  importe  une  grande  quantité  de 
bétail  espagnol  pour  les  besoins  des  autres  provinces.  Il  serait 
au  surplus  diflicile  de  développer  cet  élevage,  parce  que  les 
terrains  susceptibles  de  donner  les  plantes  fourragères  néces- 
saires pour  l'alimentation  du  bétail  en  hiver  sont  peu  étendus  et 
d'une  fertilité  médiocre.  Les  cultures  vivrières  les  absorbent 
presque  en  entier.  En  outre,  le  nombre  des  bêtes  à  cornes  est 
limité  par  la  capacité  inextensible  des  pâtures  naturelles.  Peut- 
être  pourrait-on  cependant  améliorer  sensiblement  la  situation  , 
en  pratiquant  davantage  la  production  du  lait  et  la  fabrication 
du  beurre  ou  du  fromage.  Ces  denrées  n'arrivent  pas  sur  les 
marchés  en  quantité  suffisante,  surtout  la  première.  Mais,  pour 
obtenir  ce  résultat,  il  faudrait  d'abord  mettre  toutes  les  agglo- 
mérations à  même  de  communiquer  facilement  avec  le  reste  du 
pays.  Or,  il  existe  dans  le  Tras  os  Montes  bien  des  villages  reliés 
avec  le  dehors  par  une  simple  piste  muletière.  Le  défaut  de 
routes  réduit  les  transports  au  strict  minimum  et  enlève  toute 
raison  d'être  à  une  production  plus  intense. 

Les  terres  arables  sont  pour  la  plupart  subdivisées  entre  un 
grand  nombre  de  petits  propriétaires.  Ils  y  cultivent  du  seigle, 
des  pommes  de  terre  et  quelques  autres  légumes,  un  peu  de  lin, 
des  fruits;  des  prairies  naturelles  peu  étendues  procurent  le  foin 
strictement  nécessaire  pour  l'hiver  qui  chasse  les  animaux  des 
hauts  pâturages.  Cette  culture,  limitée  en  étendue  et  primitive 
dans  ses  procédés,  suffit  avec  peine  à  l'alimentation  des  habi- 
tants, et  ne  fournit  presque  rien  au  commerce.  Depuis  quelques 
années,  les  plantations  d'oliviers  ont  escaladé  les  plateaux,  au 
lieu  de  rester  confinées  dans  les  vallées  profondes.  Elles  ont 
ajouté  un  élément  de  plus  à  la  production.  Il  nous  parait  pro- 
bable que,  si  les  voies  de  communication  étaient  meilleures, 
il  deviendrait  possible  de  développer  également  la  culture  des 
arbres  fruitiers  septentrionaux  :  pommiers,  poiriers,  noyers,  etc. 
La  récolte  trouverait  facilement  un  débouché  à  l'étranger,  si 


LA    l'ETITK    CULTURE    DANS    LE    NORD.  67 

on  était  à  même  de  la  transporter  à  bon  compte  jusqu'à  la  côte. 
La  môme  observation  s'applique  en  ce  qui  touche  l'utilisation 
des  forêts  qui,  bien  que  réduites  par  ,des  défrichements  ou  des 
incendies  regrettables,  forment  encore  de  beaux  massifs.  On  y 
fabrique  un  peu  de  charbon,  mais  il  est  souvent  impossible 
d'exporter  le  bois  d'oeuvre,  faute  de  chemins. 

La  conséquence  immédiate  de  ces  faits  est  le  maintien  de  la 
population  dans  un  état  d'extrême  médiocrité.  Les  transactions 
sont  minimes,  l'argent  est  rare,  l'instruction  peu  répandue, 
(îhaque  année,  un  certain  nombre  de  jeunes  gens  doivent  quitter 
leur  village  pour  aller  chercher  du  travail  au  loin.  Ils  se  diri- 
gent de  préférence  vers  les  grandes  villes  où  nous  les  retrouve- 
rons dans  les  métiers  les  plus  infimes,  vivant  de  peu  pour  écono- 
miser autant  que  possible.  Beaucoup  désirent  revenir  ensuite  dans 
leur  famille,  rivalisant  ainsi  avec  leurs  voisins  de  la  Galice,  qui 
du  reste  sont  guidés  par  des  motifs  analogues.  Ceux  qui  rentrent 
au  pays  avec  un  petit  pécule  l'emploient  soit  à  augmenter  un 
peu  le  bien  paternel,  soit  à  acquérir  une  parcelle  de  terre  labou- 
rable, base  nécessaire  pour  participer  pleinement  aux  avantages 
procurés  par  les  biens  communaux.  Ils  se  replacent  ainsi  dans 
le  cadre  social  étroit  et  à  peu  près  fixe  du  régime  commu- 
nautaire, et  restent  dans  leur  petite  condition  de  paysans  pau- 
vres. Quant  à  ceux  qui  deviennent  définitivement  citadins,  cer- 
tains réussissent  à  atteindre  la  fortune  par  le  commerce,  grâce 
à  un  labeur  acharné  et  à  un  esprit  d'âpre  économie  qui  leur 
fait  négliger  tout  souci  du  confort  et  même  de  l'hygiène.  Cela 
les  fait  considérer  par  leurs  compatriotes  comme  des  gens  d'un 
type  inférieur,  frustes,  avares,  inélégants.  Soit,  mais  ces  rudes 
travailleurs  n'en  ont  pas  moins  un  rôle  fort  utile  dans  la  vie  na- 
tionale. Si  le  régime  social  dans  lequel  ils  ont  été  élevés  n'en 
fait  pas  des  hommes  de  grande  initiative,  des  esprits  de  très 
large  envergure,  il  leur  donne  au  moins,  par  l'éducation  fami- 
liale, une  certaine  organisation  qui  vaut  mieux  que  rien.  Leur 
formation  communautaire  et  quasi  patriarcale  ne  représente 
certainement  pas  un  idéal.  Cependant,  ses  résultats  sont  plutôt 
meilleurs  que  ceux  fournis  en  moyenne  par  le  type  désorganisé. 


68  LA   VIE   RURALE. 

On  peut  même  regretter  que  la  formation  des  montagnards  du 
Tras  os  Montes  ne  se  soit  pas  maintenue  dans  toutes  les  parties 
élevées  du  pays.  Elle  aurait  fourni  un  utile  contrepoids  à  l'in- 
fluence des  populations  désorganisées  de  la  zone  maritime,  et  re- 
cruté d'une  façon  plus  large  les  cadres  du  commerce  et  de  l'in- 
dustrie. Mais  les  groupes  organisés  du  nord  sont  aujourd'hui  à 
la  fois  trop  restreints  et  trop  ébranlés  pour  exercer  une  action 
très  sensible  sur  l'avenir  du  pays. 

Dans  les  vallées  profondes  qui  sillonnent  les  flancs  des  ter- 
rasses septentrionales,  et  qui  donnent  issue  aux  affluents  du 
Douro,  on  trouve  des  populations  rurales  qui,  pouvant  vivre 
exclusivement  de  la  culture,  ont  abandonné  depuis  longtemps 
le  système  de  la  communauté  et  vivent  sous  le  régime  de  la 
famille  désorganisée.  Nous  allons  voir  les  effets  de  cette  évolu- 
tion en  étudiant  un  Paysan-propriétaire  de  Mirandellay  loca- 
lité située  dans  la  vallée  du  Tua,  au  pied  des  hautes  chaînes  du 
Tras  os  Montes. 


II.    PAYSAN    DE    MIRANDELLA. 


Le  pays  qui  s'étend  sur  la  rive  droite  du  Douro  entre  le 
fleuve  et  les  terrasses  de  l'extrême  nord,  est  tout  aussi  accidenté 
que  celles-ci.  Il  est  cependant  moins  élevé  et  va  même  en  s'a- 
baissant  graduellement  vers  le  sud,  en  sorte  que  la  tempéra- 
ture est  moins  rude,  avec  des  extrêmes  moins  accentués.  Toute- 
fois le  climat  est  très  variable,  selon  l'exposition  et  l'altitude; 
certains  versants  reçoivent  des  pluies  abondantes,  pendant  que 
d'autres  sont  relativement  peu  arrosés,  parce  que  des  crêtes 
interceptent  et  condensent  les  vapeurs  venues  de  la  mer.  Les 
coteaux  orientés  au  sud  ont  un  aspect  tout  autre  que  celui  des 
pentes  qui  regardent  le  nord.  Enfin,  le  sol  lui-même  présente 
des  difierences  fondamentales,  depuis  les  alluvions  profondes 
et  riches  jusqu'aux  sables  quartzeux,  en  passant  par  les  argiles 
ferrugineuses  compactes.  Aussi  serait-il  difficile  de  rencontrer 


LA  PETITE  CULTURE  DANS  LE  NORD.  69 

une  région  à  la  fois  plus  pittoresque,  plus  riante  et  plus  variée 
dans  ses  productions  comme  dans  ses  aspects.  Ces  observations 
s'appliquent  également  à  la  province  du  Minho  qui  s'étage 
vers  l'ouest  comme  celle  du  Douro  vers  le  midi. 

Le  régime  de  la  propriété  est  aussi  sensiblement  le  même 
dans  les  deux  provinces.  Les  grands  domaines  n'y  ont  jamais 
été  fréquents,  par  l'effet  même  du  caractère  si  accidenté  de  ce 
pays,  subdivisé  en  une  foule  de  compartiments  très  distincts. 
En  revanche,  la  moyenne  propriété  y  occupe  la  première 
place.  Autrefois,  les  domaines  étaient  constitués  en  biens  de 
familles  maintenus  par  le  droit  d'aînesse.  Les  cadets  rece- 
vaient une  dot,  qui  leur  permettait  soit  d'entrer  au  couvent, 
soit  d'aller  chercher  ailleurs  un  établissement.  Le  pays  for- 
mait ainsi  une  véritable  pépinière  d'aventuriers,  qui  se 
portaient  avec  empressement  vers  toutes  les  entreprises  pré- 
sentant une  chance  d'avancement  ou  de  profit.  Mais,  dressés 
avant  tout  aux  exercices  guerriers,  ce  sont  principalement  les 
expéditions  militaires  et  conquérantes  qu'ils  recherchaient.  Ces 
cadets  de  famille  ont  largement  contribué  à  l'expansion  colo- 
niale du  Portugal;  mais,  s'ils  n'ont  manqué  ni  de  hardiesse  ni 
de  bravoure  pour  explorer  et  conquérir,  la  véritable  aptitude 
colonisatrice  leur  a  fait  défaut,  parce  qu'ils  étaient  avant  tout 
des  soldats  et  des.  fonctionnaires,  non  pas  des  patrons  capables 
d'organiser  et  de  diriger  le  travail.  Toute  l'histoire  coloniale  du 
Portugal  s'explique  par, ce  fait  qui,  comprenons-le  bien,  est  un 
phénomène  d'éducation. 

A  côté  des  biens  nobles,  les  terres  d'Église  tenaient  une 
grande  place,  car,  par  des  dons  et  des  achats  accumulés  depuis 
des  siècles,  les  couvents  et  les  paroisses  avaient  absorbé  un  bon 
quart  de  la  surface  du  territoire.  Mais  cette  situation  a  été  modi- 
fiée par  trois  événements  considérables  dont  les  effets  se  sont 
cumulés.  Ce  sont  :  la  confiscation  des  biens  des  couvents,  en 
1834;  la  suppression  des  majorais  et  du  droit  d'aînesse  par  la 
loi  du  30  juillet  1860;  enfin  lobligation  du  partage  égal  insti- 
tuée par  le  code  civil  en  1868.  Les  vastes  propriétés  des  con- 
grégations furent  dépecées  et  vendues  dans  des  conditions  fort 


70  LA    VIE    RURALE. 

médiocres  et  souvent  à  vil  prix  ^  Comme  les  paysans  d'alors 
étaient  moins  aisés  encore  que  ceux  d'aujourd'hui,  ils  ne- purent 
profiter  beaucoup  de  la  mobilisation  violente,  révolutionnaire, 
qui  se  produisit  ainsi  dans  la  propriété.  Beaucoup  de  terres  pas- 
sèrent entre  les  mains  des  bourgeois,  soit  de  souche  ancienne, 
soit  nouvellement  enrichis  par  le  commerce,  l'industrie  ou  l'émi- 
gration. Un  certain  nombre  de  paysans  réussirent  pourtant  à 
acquérir  çà  et  là  des  lopins  de  terre,  et  à  constituer  la  petite 
propriété,  qui  depuis  a  fait  péniblement  quelques  progrès. 
D'ailleurs,  on  peut  dire  qu'elle  existaitdéjà  depuis  longtemps  sous 
la  forme  imparfaite  du  foro  ou  bail  perpétuel-.  Beaucoup  de  ces 
foros  subsistent  encore,  après  avoir  été  transmis  de  génération 
en  génération.  D'autres  ont  été  transformés  par  rachat  en  proprié- 
tés définitives;  dans  les  deux  cas,  il  en  résulte  une  exploitation 
paysanne.  Aujourd'hui,  le  propriétaire  n'a  plus  grand  intérêt  à 
créer  des  foros.  Il  s'en  tient  donc  au  simple  fermage,  générale- 
ment réglé  en  nature.  On  ne  vend  d'ailleurs  la  propriété  qu'à 
la  dernière  extrémité.  La  tradition  encore  vivace  des  liens 
anciens  qui  unissaient  la  noblesse  à  la  terre,  fait  que  le  proprié- 
taire foncier  jouit  toujours  d'une  considération  flatteuse;  on 
tient  à  la  conserver  ouà  Tacquérir.  Cependant,  par  l'effet  ducode 
civil,  le  partage  égal  tend  à  une  division  excessive  du  sol,  qui 
commence  à  devenir  sensible.  Elle  le  serait  déjà  plus  encore 
sans  un  certain  développement  de  la  classe  moyenne  par  le  fait 
d'un  progrès  réel  de  l'industrie  et  du  commerce,  et  surtout  par 
suite  de  l'enrichissement  assez  rapide  d'un  certain  nombre 
d'émigrants  qui,  revenus  au  pays,  consacrent  leurs  économies 
à  acheter  des  biens  au  soleil.  Nous  constaterons  plus  d'une  fois, 
dans  la  suite,  les  effets  de  ce  mouvement. 

Au  nord  du  Douro,  propriétaires  d'ancienne  ou  de  nouvelle 
origine  agissent  de  même  en  ce  qui  touche  l'exploitation  de 
leurs  terres.  Bien  peu  la  dirigent  eux-mêmes  et  résident  à  la 


1.  V.  plus  haut,  p.  57,  ce  que  nous  avons  déjà  dit  à  ce  sujet. 

2.  L'historien  Herculano  estime  à  220  millions  de  francs  environ  la  valeur  des 
biens  saisis,  et  il  affirme  que  l'État  en  a  tiré  44  millions  tout  au  plus.  D'autres  élè- 
vent ce  dernier  chiflre  jusqu'à  80  millions. 


I.A    PETITE    CILTIRE   DANS   LE    NOKD.  71 

campagne.  La  culture  est  donc  abandonnée,  dans  ces  provinces, 
aux  gens  de  petite  instruction  et  de  faibles  moyens,  qui  par 
conséquent  ne  peuvent  ni  prendre  de  grandes  fermes  ni  amé- 
liorer le  sol,  les  procédés  et  les  rendements.  Les  bourgeois 
urbains  qui  possèdent  ou  achètent  des  terres  ne  songent  que 
rarement  à  envoyer  leurs  fils  vivre  à  la  campagne  en  agricul- 
teurs, ce  que  d'ailleurs  ceux-ci  considéreraient  comme  un  dur 
exil  ;  les  jeunes  gens  préfèrent  s'entasser  dans  les  carrières 
libérales  et  dans  la  bureaucratie,  où  la  concurrence  fait  que 
très  peu  parviennent  à  gagner  leur  vie.  Pendant  ce  temps,  la 
culture  reste  misérable  dans  une  des  plus  belles  régions  agri- 
coles de  l'Europe,  On  voit  pourtant  çà  et  là  quelques  jeunes 
gens  qui,  même  après  les  études  universitaires,  reviennent  à  la 
terre,  poussés  soit  par  les  circonstances,  soit  par  un  goût  per- 
sonnel, soit  par  une  juste  appréciation  des  avantages  et  de  la 
libre  aisance  de  la  vie  rurale.  11  est  grandement  à  désirer, 
dans  l'intérêt  économique  et  social  des  provinces  du  nord,  que 
cet  exemple  soit  suivi. 

Après  ces  observations  générales,   nous  concentrerons  notre 
attention  sur  la  contrée  où  réside  la  famille  étudiée. 

Le  Douro  pénètre  en  Portugal  à  travers  une  région  couverte 
de    montagnes  souvent  élevées.   Elles  condensent  une  grande 
quantité  d'humidité,  et  envoient  à  l'artère  principale  de   nom- 
breux affluents  dont  le  cours  est  généralement  rapide  et  assez 
irrégulier,  parce  que  la  saison  d'été,  qui  dure  de  juin  à  octobre, 
ne  fournit  qu'un  contingent  de  pluie  très  minime.  L'un  de  ces 
affluents,  le  Tua,  qui  a    ses  sources  dans  le  Tras  os  Montes   et 
coule  directement  du  nord  au  sud,  traverse  la  région  très  acci- 
dentée où  est  située  la  petite  ville,  ou  plutôt  le  bourg  de  Miran- 
della,  chef-lieu  du  concelho  du  même  nom^   Le  pays  est  cou- 
vert de  longues  chaînes  d'une  hauteur  variable,  qui  atteignent 
1.-200  mètres  (Serra  de  Bornes)  et  dépasse  même  1.300  mètres 
(Serra  de  Nogueira).  Tout  ce  massif  qui  forme  l'angle  nord-est 
du  Portugal,  est  constitué  par  des  schistes  cristallins  au  travers 

1 .  Le  concelho  est  une  sorte  de  grande  commune  ou  plutôt  de  canton,  divisé  en 
paroisses.  V.  plus  loin  la  partie  consacrée  à  la  vie  publique. 


72  LA    VIE    RURALE. 

desquels  apparaissent  çà  et  là  des  granits  et  des  porphyres. 
Les  terrains  qui  dérivent  de  cette  formation  sont  d'une  fertilité 
assez  médiocre.  En  outre,  la  dénudation  des  sommets  par  les 
eaux  pluviales,  la  déclivité  extrême  de  beaucoup  de  pentes , 
la  sécheresse  des  mois  d'été,  rendent  la  culture  assez  difficile 
dans  cette  pittoresque  contrée.  Les  terrains  pierreux  ou  cou  - 
verts  de  broussailles  y  abondent,  ainsi  que  les  forêts.  Seuls,  les 
vallons  et  les  étroites  vallées  des  rivières  présentent  un  sol  assez 
profond  et  fertile,  où  l'on  cultive  le  maïs,  le  lin,  la  pomme 
de  terre  et  quelques  légumes;  plus  haut  se  trouvent  des  pâtures 
où  l'on  prend  de  temps  en  temps  une  récolte  de  seigle  après 
une  longue  jachère  ;  les  oliviers  se  montrent  jusqu'à  l'altitude 
de  400  à  500  mètres  ;  la  vigne  apparaît  sur  les  pentes,  à  peu 
près  jusqu'à  la  même  hauteur,  et  parfois  au  delà.  Le  gros  bétail 
n'est  pas  nombreux  :  il  se  limite  presque  exclusivement  aux 
bœufs  de  labour,  auprès  desquels  on  voit  parfois  figurer  des  che- 
vaux de  petite  taille,  mais  vifs,  sobres  et  sûrs.  Outre  cela,  les 
paysans  élèvent  des  moutons,  des  chèvres  et  des  porcs.  Les 
habitations  sont  souvent  groupées  eu  villages,  mais  on  trouve 
ici  beaucoup  plus  de  fermes  éparses  que  dans  le  midi.  La  po- 
pulation est  laborieuse,  sobre  et  paisible,  mais  peu  dévelop  - 
pée,  parce  qu'elle  est  en  moyenne  pauvre  de  ressources  et 
privée  de  direction.  Les  communes  ou  les  paroisses  possèdent 
parfois  des  biens  assez  étendus,  mais  généralement  de  peu  de 
valeur;  les  habitants  y  trouvent  une  petite  ressource  sous 
forme  de  bois  de  chauâage,  de  genêts  et  de  bruyères  dont  on 
fait  des  litières  ;  ils  servent  aussi  de  pâtis  pour  les  animaux . 

Les  trois  productions  principales  de  cette  contrée  monta- 
gneuse sont  le  maïs,  le  vin  et  l'huile  d'olives.  Le  premier  est 
employé,  avec  un  mélange  de  seigle,  à  la  fabrication  du  pain. 
Le  second  est  exporté,  au  moins  dans  les  qualités  les  meilleures 
et  les  mieux  préparées.  Quant  à  l'huile,  son  importance  est  telle 
dans  toutes  les  parties  du  pays,  qu'il  est  nécessaire  d'en  parler 
avec  quelque  détail.  En  effet,  le  Portugal  est  un  immense 
verger  d'oliviers,  où  cet  arbre  croit  depuis  le  rivage  de  la  mer 
jusqu'à  des  hauteurs  imprévues. 


LA  PETITE  CULTURE  DANS  LE  NORD.  73 

On  trouve  plusieurs  variétés  d'oliviers,  et  chacune  convient 
plus  particulièrement  à  une  région  déterminée.  Quand  les  ar- 
bres sont  bien  choisis  et  bien  soig-ncs,  ils  peuvent  prendre  de 
g'randes  proportions  :  on  nous  a  cité  des  sujets  qui  ont  donné 
jusqu'à  1.000  kilos  d'olives  eu  une  seule  récolte.  Les  oliviers 
sont  disséminés  à  distances  régulières  dans  les  pâturages  et 
autour  des  champs.  On  a  soin  de  les  tailler  de  façon  à  les  em- 
pêcher de  pousser  en  hauteur  et  à  leur  faire  étendre  largemen  t 
un  branchage  horizontal,  pour  faciliter  la  cueillette.  Celle-ci 
exige  beaucoup  de    main-d'œuvre,  ce    qui    la   rend  coûteuse. 
Aussi,  afin  de  dépenser  moins,  les  paysans  ont  l'habitude  d'à  - 
battre  les  fruits  à  coups  de  gaule,  plutôt  que  de  les  cueillir  à  la 
main.  Le  procédé  est  plus  expéditif,  mais  il  a  le  grave  inconvé- 
nient d'arracher  un  grand  nombre  de  bourgeons,   et  cela  di- 
minue d'autant  la  récolte  suivante.  L'olive  peut  être  consommée 
telle  quelle,  conservée  dans  la  saumure,  et  en  eflet  de  grandes 
quantités  sont  ainsi  utilisées  pour  l'alimentation.   Mais  surtout 
elle  est  pressée  pour  en  extraire  l'huile,  et  cette  opération  sou- 
lève des  problèmes  fort  importants.  D'abord,  pour  obtenir  un 
bon  rendement,  il  faut  cueillir  le  fruit  au  moment  de  sa  com- 
plète maturation,  c'est-à-dire  en  décembre.  Ensuite,  il  doit  être 
moulu  et  pressé  aussitôt   après,   afin  d'éviter  l'oxydation    des 
corps  gras  et  la  moisissure,   qui  donnent  à  l'huile  de  l'acidité 
et  un  mauvais  goût.  Malheureusement,  les  paysans  manquent  le 
plus  souvent  des  moyens  nécessaires  pour  faire  ces  opérations 
au  bon  moment.   Leur  récolte  est  parfois  tardive  et  mélangée 
de  fruits  plus  ou  moins  altérés  ;  ensuite,   comme  le  matériel 
d'extraction  est  assez  compliqué  et  coûteux,  le  petit  paysan  ne 
le  possède  pas.  Il  faut  porter  les  olives  chez  un  propriétaire  ou 
entrepreneur  possédant  un  lagar  (moulin  à  huile)  ;  pour  cela,  on 
doit  attendre  son  tour,  et  jusque-là  les  fruits  sont  laissés  en  tas, 
ou  placés  dans  des  récipients  et  saupoudrés  de  sel.  L'huile  qui 
en  est  extraite  perd  alors  en  qualité  et  en  goût,  devenant  ainsi 
impropre  à  l'exportation  ^  et  môme  à  l'emploi  pour  la  conserva- 

1.  On  aura  une  idée  de  la  délicatesse  de  cette  fabrication,  en  songeant  que  l'huile 


74  LA   VIE    RURALE. 

tion  du  poisson:  l'industrie  de  la  sardine  et  du  thon,  si  impor- 
tante en  Portugal,  rejette  presque  absolument  les  huiles  locales 
à  cause  de  leur  acidité,  et  importe  des  huiles  de  Bari,  dont  la 
fabrication  est  plus  parfaite'.  Il  est  certain  que  si  les  grandes 
exploitations,  ou  tout  au  moins  les  grandes  associations  agri- 
coles étaient  plus  nombreuses,  les  lagars  se  multiplieraient  éga- 
lement et  Fhuile  étant  fabriquée  plus  normalement  gagnerait 
en  qualité". 

Le  paysan-propriétaire  qui  a  été  pris  comme  type  de  cette 
région,  se  nomme  Francisco  dos  Reis  Fernandes-'.  Sorti  d'une 
famille  de  paysans  qui  comptait  sept  enfants,  il  est  âgé  de 
cinquante  ans  et  habite  le  village  de  Goide,  qui  a  300  habitants 
et  fait  partie  du  concelho  de  Mirandella.  Sa  femme,  Magdalena  de 
Jésus,  a  quarante-huit  ans.  Originaire  aussi  de  la  localité,  elle 
avait  seulement  un  frère  et  une  sœur.  Ils  ont  cinq  enfants  :  Julio, 
vingt-cinq  ans,  Francisco,  vingt-deux,  actuellement  au  régiment, 
Anibal,  vingt  et  un,  José,  treize,  et  enfin  Maria,  dix-huit.  Un  frère 
du  père,  nommé  Antonio,  et  âgé  de  quarante  ans,  vit  avec  la 
famille. 

(îoide  est  situé  dans  une  vallée  au  confluent  de  deux  rivières.  Le 
village  est  relié  par  une  route  au  chef-lieu  de  la  commune  où 
passe  la  voie  ferrée  qui  unitBragança  à  la  vallée  du  Douro.  Le 
sol  est  de  fertilité  moyenne  :  il  se  prête  bien  à  la  culture  des 
céréales  et  de  la  vigne.  Il  y  a  aussi  d'assez  bons  pâturages.  Mais 
la  production  principale  est  celle  de  l'huile  d'olive,  qui,  avec 
le  vin,  fournit  au  commerce  son  élément  le  plus  important. 

Fernandes  possède  une  maison  et  un  petit  domaine,  le  tout 


est  affeclée  imrnédiateinerit  par  toiile  mauvaise  odeur  répandue  dans  le   local  où  on 
l'extrait. 

1.  A  ce  premier  motif  s'en  ajoute  un  autre  :  les  fabricants  de  conserves  reçoivent 
de  la  douane,  en  cas  d'exportation,  à  titre  de  drawbacii  ou  restitution  des  droits 
perçus  sur  l'huile  importée,  des  sommes  supérieures  à  ce  qu'ils  ont  réellement  payé 
et  qui  constituent  à  leur  profit  une  véritable  prime  de  sortie. 

2.  L'école  d'agriculture  de  Coimbra  a  réussi  à  fabriquer  des  huiles  ne  contenant" 
que  0,02  d'acide  p.  100,  alors  que,  dans  la  consommation  courante,  la  proportion 
atteint  jusqu'à  5  p.  100. 

3.  Les  notes  nécessaires  pour  établir  ce  précis  monographique  ont  été  recueillies  par 
M.  le  D'  Morcado. 


LA   PETITE    CULTl'RE    DANS   LE    NOKl).  /.) 

estimé  à  la  somme  approximative  d'un  millier  de  milreis 
(5.550  fr.)'.  Il  y  ajoute  quelques  parcelles  de  terre  louées  dont 
le  fermage  est  payé  en  nature,  principalement  en  maïs.  La 
maison  a  deux  étages  :  un  rez-de-chaussée  très  bas,  qui  sert 
d'étable,  de  grange  et  de  cellier,  un  étage  habité  par  la  famille. 
Elle  est  construite  en  pierre  du  pays,  maçonnée  avec  de  l'argile. 
Toute  la  famille  est  occupée  exclusivement  soit  par  la  culture 
des  terres,  soit  par  les  soins  du  ménage.  Ces  propriétés  provien- 
nent en  grande  partie  des  parents  des  deux  époux,  et  le  surplus 
a  été  acquis  au  moyen  de  leurs  économies.  Les  successions  sont 
réglées  ici  parle  code  civil,  lequel  prescrit  en  principe  le  partage 
égal  et  en  nature.  Ainsi,  à  la  mort  du  père,  le  petit  domaine  sera 
morcelé  et  les  enfants  retomberont  dans  la  condition  du  proprié- 
taire indigent,  auquel  son  bien  ne  suffit  pas  pour  vivre  et  qui  doit 
compléter  ses  ressources  au  moyen  du  travail  salarié.  Le  cheptel 
et  le  matériel  de  ferme  sont  réduits  à  leur  plus  simple  expression. 
Une  paire  de  bœufs,  quelques  moutons,  un  porc,  qui  sera  tué 
pour  l'usage  de  la  famille,  une  dizaine  de  poules,  voilà  pour  les 
animaux.  Un  char  à  bœufs,  un  araire  ou  charrue  sans  roues,  une 
herse  et  quelques  outils,  forment  tout  le  matériel.  Le  mobilier  est 
également  d'une  extrême  simplicité  :  des  coffres,  tables  et  bancs 
de  sapin,  des  lits  de  camp  sur  lesquels  deux  personnes  couchent 
ensemble,  quelques  ustensiles  de  cuisine,  quelques  tonneaux  et 
cuves,  et  c'est  tout. Les  vêtements  sont  faits  de  cotonnade  ou  d'un 
drap  grossier,  et  chacun  n'a  que  le  nécessaire  en  habits  et  en 
linge.  L'ensemble  est  estimé  en  bloc  à  300  milreis,  un  peu  plus 
de  1.650  francs. 

Les  recettes  en  argent  réalisées  jiar  cette  famille  sont  fort 
limitées.  Elle  vend  chaque  année  une  petite  quantité  de  maïs,  de 
pommes  de  terre  et  de  vin  pour  une  somme  totale  de  80  milreis 
environ,  soit  un  peu  moins  de  'i-ôO  francs.  En  outre,  la  cueillette 
des  olives  leur  procure  quelques  journées,  maigrement  payées, 
quoique  ce  travail,  fait  en  plein  hiver,  soit  assez  rude.  Le  salaire 

1.  Bien  peu  de  paysans,  et  même  de  propriétaires  plus  riches,  connaissent  la  super- 
ficie de  leurs  terres.  C'est  toujours  par  la  valeur  en  argent  qu'ils  en  apprécient  l'im- 
portance. 


76  LA    VIE   RURALE. 

des  cueilleurs  d'olives  varie  entre  300  et  400  reis  (1  fr.  65  à 
2fr.  20).  Il  a  été  impossible  de  préciser  le  gain  ainsi  obtenu,  car 
il  change  avec  les  années,  mais  nous  ne  croyons  pas  qu'il 
puisse  dépasser  200  francs  en  moyenne.  Le  total  des  recettes 
annuelles  se  tiendrait  ainsi  entre  600  et  700  francs. 

Les  dépenses  sont  également  très  restreintes.  La  principale  est 
nécessitée  par  l'entretien,  qui  exige  environ  200  francs.  Pour  la 
nourriture,  on  n'achète  guère  qu'un  peu  d'épiceries  et  de  poisson 
salé,  pour  une  somme  annuelle  de  80  à  100  francs.  Les  aliments 
consommés  aux  trois  repas  de  la  journée  sont  :  le  pain  de  maïs,  la 
soupe  aux  légumes,  la  morue  salée  et  les  pommes  de  terre,  de 
temps  en  temps  un  peu  de  viande  de  porc  et  de  vin.  Ajoutons  à 
cela  quelques  menus  frais  pour  l'entretien  du  matériel,  soit  à  peu 
près  50  francs  par  an.  Les  impôts  directs  prennent  également 
50  francs.  Le  chiffre  des  sorties  atteindrait  donc  environ 
400  francs.  Les  grosses  dépenses  accidentelles,  comme  le  renou- 
vellement des  bœufs  dattelage,  sont  ordinairement  compensées 
par  la  vente  des  animaux  que  l'on  remplace,  sinon  c'est  une 
perte  qui  retombe  lourdement  sur  le  budget. 

Si  nous  comparons  maintenant  les  chiffres  indiqués  plus  haut, 
nous  voyons  qu'à  force  de  travail  et  de  frugalité,  ces  braves  genS 
réussissent  à  constituer  une  petite  épargne,  qui  leur  a  permis 
d'augmenter  leur  modeste  domaine  de  quelques  arpents. 

Les  paysans  de  cette  catégorie  ont  à  craindre  avant  tout  deux 
calamités  :  la  mauvaise  récolte  et  la  maladie.  Elles  sont  heureu- 
sement rares.  Bien  que  ces  gens  ignorent  l'hygiène,  leur  santé 
est  bonne  et  régulière,  d'abord  grâce  à  la  salubrité  du  climat, 
ensuite  parce  que  les  enfants  nés  débiles  disparaissent  vite,  faute 
de  soins  éclairés.  Cette  famille  ne  connaît  guère  d'autres  dis- 
tractions que  les  fêtes  religieuses  et  les  rares  solennités  amenées 
par  les  mariages  et  les  baptêmes;  les  hommes  fréquentent  très 
peu  le  cabaret.  L'instruction  est  nulle  et  rudimentaire  ;  deux 
des  enfants,  José  et  Maria,  savent  seuls  lire  ;  les  autres  sont 
illettrés.  Il  y  a  cependant  dans  la  paroisse  une  école  gratuite, 
mais  elle  est  peu  fréquentée,  la  loi  sur  l'instruction  obliga- 
toire   étant  fort    mal   observée.   Nous  verrons   d'ailleurs  dans 


LA  PETITE  CULTURE  DANS  LE  NORD.  77 

la  suite  que,  dans  bien  des  cas,  les  écoles  sont  insuffisantes. 
Les  Fernandes  sont  catholiques  et  pratiquent  assidûment  leur 
religion,  fait  encore  assez  général  dans  les  campagnes  du  nord. 

Les  charges  publiques  supportées  par  cette  famille  sont  les 
suivantes  :  impôts  directs  payés  à  la  commune,  1  milreis 
(5  fr,  55);  à  l'État,  8  mih'eis  (kk  fr.  ïO);  les  impôts  indirects 
peuvent  être  évalués  à  20  francs  environ.  Fernandes  a  été  soldat, 
et  son  fils  Francisco  accomplit  en  ce  moment  son  service  mili- 
taire. 

En  sa  qualité  de  contribuable  payant  l'impôt  direct,  le  père  est 
électeur  municipal  et  politique. 

Le  type  que  nous  venons  de  décrire  sommairement  est  assez 
répandu  dans  toutes  les  vallées  basses  et  moyennes  du  nord  du 
pays.  Les  gens  plus  aisés  sont  rares  ;  beaucoup  de  familles  ont  une 
situation  plus  précaire  encore,  parce  que  l'étendue  de  leur  pro- 
priété est  plus  restreinte.  Ce  sont  donc  le  petit  fermier  et  le 
paysan  petit  propriétaire,  souvent  même  propriétaire  indigent, 
qui  mènent  la  culture  dans  toute  la  région.  C'est  dire  qu'elle  ne 
peut  être  ni  éclairée,  ni  progressive,  ni  très  productive.  En  fait, 
elle  demeure  stagnante,  faute  de  direction  et  de  capitaux. 


m.    —    VIGNERON    DE    LA    REGION    Ul     DOURO. 

Le  fleuve  Douro,  l'un  des  principaux  cours  d'eau  de  la  pénin- 
sule ibérique,  prend  sa  source  sur  les  plateaux  castillans,  forme 
pendant  quelque  temps  la  frontière  entre  l'Espagne  et  le  Por- 
tugal, puis  traverse  ce  dernier  pays  en  suivant  presque  exacte- 
ment la  direction  est-ouest.  lia  creusé  dans  le  massif  de  granits  et 
de  schistes  qui  forme  rossaturedelarégion,unsillon  profond,  très 
étroit  dans  la  partie  supérieure  delà  vallée,  plus  large  et  moins 
abrupte  dans  la  partie  inférieure.  Cette  dernière  présente  en 
outre  des  caractères  bien  particuliers.  Les  brises  de  l'océan  la 
parcourent  presque  sans  obstacles  et  lui  apportent  une  assez 
grande  humidité.  Elle  est  abritée  des  vents  froids  du  nord  par  les 
montagnes  du  Tras  os  Montes,  ce  qui  lui  procure  un  climat  d'une 


78  I-A    VIE    RURALE. 

douceur  exceptionnelle.  Aussi,  on  y  rencontre,  spécialement 
sur  la  rive  droite,  une  végétation  magnifique,  rappelant  souvent 
celle  des  Algarves  '.  L'amandier,  par  exemple,  ne  se  rencontre 
guère,  sauf  exception,  que  dans  celte  dernière  province,  et  sur 
la  rive  droite  du  Douro.  Aussi  a-t-on  coutume  d'appeler  cette 
région  le  jardin  du  Portugal  ;  à  la  vérité,  le  Portugal  entier 
pourrait  être  un  splendide  jardin,  si  la  population  savait  ou  pou- 
vait en  tirer  le  meilleur  parti. 

La  région  du  Douro  donne  en  abondance  le  maïs,  les  céréales, 
les  légumes,  les  fruits  et  l'huile.  Mais  son  produit  le  plus  réputé 
et  le  plus  important  est  le  vin.  On  récolte  plusieurs  qualités, 
presque  toutes  estimées,  mais  la  plus  célèbre  est  celle  que  l'on 
connaît  partout  sous  le  nom  de  vin  de  Porto,  ville  qui  est  le  centre 
principal  de  groupement  et  d'expédition.  Le  porto  est  un  produit 
très  spécial  qui,  comme  le  Champagne  et  d'autres  vins,  n'est 
pas  livré  tel  quel  au  consommateur.  Pour  acquérir  les  qualités 
qui  ont  fait  sa  renommée,  il  doit  être  conservé  quelque  temps, 
mélangé,  enfin  additionné  d'eau-de-vie.  Depuis  longtemps,  des 
maisons  anglaises  ont  acquis  un  bon  nombre  de  vignobles  qui 
donnent  le  vin  propre  à  faire  du  porto,  et  organisé  des  installa- 
tions considérables  pour  la  fabrication,  la  conservation,  le  trai- 
tement et  l'expédition  de  la  précieuse  liqueur,  qui  est  vendue  et 
consommée  principalement  en  Angleterre.  A  côté  des  comptoirs 
anglais,  il  existe  des  maisons  portugaises,  parfois  fort  impor- 
tantes, qui  font  des  affaires  principalement  avec  l'Amérique  du 
Sud  et  l'Afrique.  Quelques  établissements  allemands,  français  et 
autres  travaillent  aussi  à  Porto  dans  la  spécialité  des  vins.  On 
estime  à  70  ou  80  millions  de  francs  la  valeur  des  vins  exportés 
chaque  année  par  le  Portugal,  dont  45  à  50  millions  pour  la  seule 
ville  de  Porto.  Sur  ce  dernier  chiffre,  les  vins  fins  représentent 
au  moins  30  millions  de  francs.  On  voit  qu'il  s'agit  ici  d'intérêts 
considérables,  on  peut  dire  même  de  la  source  la  plus  impor- 
tante de  l'exportation  portugaise. 

Cependant  la  production  vinicole  est  loin  de  recevoir  partout 

1.  V.  plus  loin  les  monographies  du  journalier  de  Conceiçuo  et  dupaysan-propric- 
taire  de  Monchique. 


LA    l'ETlTK    Cl  l/riRE    DANS    I.E    NORD.  79 

en  Portugal  les  soins  minutieux  qu'elle  exige  pour  donner  les 
meilleurs  résultats.  Sans  doute,  les  propriétaires  de  grands  crûs, 
souvent  étrangers,  ont  org-anisé  leurs  installations  en  tenant 
compte  des  progrès  modernes.  Mais  l'immense  majorité  des  viti- 
culteurs est  formée  de  petits  paysans  dépourvus  des  connais- 
sances et  du  matériel  nécessaires  pour  bien  fabriquer  leur  vin. 
Il  va  sans  dire  que  la  qualité,  le  g"oùt  et  la  conservation  du  pro- 
duit soutirent  notablement  de  cet  état  de  choses.  En  Portugal, 
il  en  est  du  vin  comme  de  l'huile  d'olives,  la  matière  première 
est  bonne,  souvent  excellente,  mais  le  travail  d'élaboration  est 
souvent  médiocre,  faute  d'une  direction  éclairée  et  d'un  bon 
outillage.  C'est  ce  dont  nous  allons  nous  rendre  mieux  compte 
en  étudiant  la  situation  particulière  d'un  vigneron-propriéta  ire 
de  la  région  du  DouroK 

Mais  d'abord,  il  faut  résumer  ici  une  situation  d'autant  plus 
intéressante  que  nous  retrouverons  ailleurs  des  conditions  ana- 
logues appliquées  à  d'autres  denrées .  Voici  ce  dont  il  s'agit.  La 
surproduction  générale  du  vin  depuis  la  reconstitution  des  vigno  - 
blés,  jointe  à  la  cause  toute  locale  dont  nous  venons  de  parler,  a 
produit,  sur  le  marché  portugais,  comme  partout  un  avilissement 
considérable  des  prix  et  la  réduction  des  exportations.  La  chose 
était  d'autant  plus  grave  que  le  vin  est  le  principal  article  d'ex- 
portation du  Portugal.  Pour  remédier  à  cet  état  de  choses,  on  a 
cru  devoir  établir  des  mesures  législatives  qui  se  résument 
ainsi . 

Toute  une  série  de  décrets,  de  règlements  et  de  lois,  promul- 
gués en  1905,  1907  et  1908  se  complétant  et  se  modifiant  les  uns 
les  autres  ont  établi  le  régime  suivant.  D'abord,  la  culture  de  la 
vigne  est  interdite  dans  tous  les  terrains  d'une  altitude  inférieure 
à  50  mètres,  et  même  dans  tous  ceux  qui  sont  désignés  par  une 
commission  nommée  à  cet  effetpar  le  gouvernement  :  on  peut  seu- 
lement remplacer  les  ceps  qui  ont  péri  dans  les  anciennes  planta- 
tions ;  en  cas  de  contravention,  les  plants  nouveaux  sont  arrachés 
et  une  amende  de  100  reis  (55  centimes)  par  pied  est  appliquée. 

1.  Monographie  faite  avec  le  concours  de  M.  le  D'  Victor  Macedo  Pinto.  médecin  à 
Taboaco. 


80  LA    VIE    RURALE. 

Cette  suspension  de  la  culture  est  établie  pour  les  années  1908, 
1909  et  1910,  et  sera  prorogée.  On  a  voulu  par  là  empêcher  l'in- 
vasion des  terres  à  maïs  par  la  vigne. 

Pour  développer  l'exportation,  des  privilèges  importants  sont 
assurés  aux  compagnies  vinicoles  qui  prennent  à  tâche  d'amélio- 
rer la  culture,  la  fabrication  et  le  commerce  des  vins  nationaux. 
On  leur  assure  des  exemptions  d'impôts,  des  détaxes  à  l'entrée 
du  matériel  vinaire,  et  on  leur  réserve  le  marché  des  colonies 
en  frappant  à  l'entrée  les  vins  et  autres  boissons  d'origine  étran- 
gère de  droits  prohibitifs.  En  outre,  pour  soutenir  la  réputation 
des  vins  fins  portugais,  il  est  interdit  d'exporter  par  le  Douro  ou  le 
port  de  Leixoes  les  vins  de  liqueur  autres  que  le  porto,  le 
madère,  le|carcavellosetlemoscatel  de  Setubal;  car,  de  même,  il 
est  interdit  de  donner  le  nom  de  porto  à  un  vin  ne  provenant 
pas  de  la  région  délimitée  sous  ce  nom. 

On  voit  que  les  hommes  d'État  portugais  ne  reculent  pas 
devant  les  grands  moyens.  Dans  ce  cas,  ils  ont  imposé  à  la  pro- 
priété une  véritable  servitude  temporaire,  en  excluant  la  vigne  de 
la  cultu  re  en  dehors  des  terres  déjà  plantées.  Malheureusement, 
ce  coup  d'autorité  ne  pouvait  suffire  et  n'a  pas  suffi,  pour  en- 
rayer une  crise  qui  a  des  causes  très  variées,  souvent  extérieures 
au  Portugal.  Elle  a  seulement  établi  des  privilèges  en  faveur  d'un 
certainnombre  de  personnes  possédant  des  vignobles.  Leprincipal 
tort  venait  des  grands  propriétaires  terriens,  quise  sont  laissé  en- 
traîner à  spéculer  assez  étourdimentsur  la  production  du  vin.  Le 
jeu  naturel  des  faits  ne  pouvait  manquer  de  les  amener  à  limiter 
d'eux-mêmes  des  plantations  devenues  onéreuses.  On  a  préféré 
essayer  de  maintenir  la  position  acquise  au  moyen  de  disposi- 
tions arbitraires  prises  au  détriment  du  public  consommateur 
et  du  Trésor.  Cela  n'a  jamais  donné  de  résultats  durables,  pas 
plus  dans  ce  cas  et  en  Portugal,  qu'ailleurs  dans  d'autres  circons- 
tances. Tout  le  mal  vient  ici  de  la  médiocre  organisation  delapro- 
priété  et  de  la  culture;  ce  ne  sont  pas  les  réglementations  bu- 
reaucratiques qui  remettront  les  choses  en  ordre.  Cependant, 
propriétaires  et  gouvernants  semblent  vouloir  persister  dans  leur 
erreur.  Les  premiers  réclament  à  l'État  des  avances  de  capitaux 


LA    PKÏITK    Cri.TLRE    DANS    LE    NORn.  81 

pour  soutenir  leurs  compagnies  vinicoles,  mettant  ainsi  tous  les 
risques  à  la  charf:e  du  contribuable.  Les  seconds  iront-ils  plus 
loin  encore  sur  cette  j)ente  dangereuse,  telle  est  la  question  qui 
se  pose  actuellement. 

Revenons  maintenant  à  notre  vigneron. 

Camillo  Alves  Teixeira.  âgé  de  soixante  et  un  ans,  habite  Ta- 
boaço,  village  de  1.200  âmes,  bâti  à  i50  mètres  d'altitude,  dans 
la  vallée  du  Tavora,  à  quelques  kilomètres  de  son  confluent  avec 
le  Douro,  sur  la  rive  gauche  de  ce  fleuve.  Sa  femme  Maria  a  qua- 
rante-cinq ans.  Tous  deux  sont  originaires  du  pays.  Us  ont  quatre 
enfants  :  Joâo  vingt-deux  ans,  Maria  vingt,  José  dix-huit,  Au- 
guste dix-sept.  Comme  l'indique  l'altitude  du  lieu,  nous  sommes 
ici  déjà  en  pleine  région  montagneuse.  De  tous  côtés  s'élèvent 
des  collines  dont  les  pentes  sont  souvent  abruptes,  et  les  cul- 
tures s'étagent  régulièrement  dans  un  ordre  commandé  par  la 
disposition  et  la  nature  des  terrains.  Le  maïs  occupe  le  fond  des 
vallées  ;  les  vignes  couvrent  les  pentes  bien  exposées  ;  les  ter- 
rains mal  orientés  ou  trop  maigres  sont  ensemencés  en  seigle, 
plantés  en  taillis  ou  abandonnés  à  la  lande,  que  l'on  cultive  de 
temps  en  temps  après  delonguesjachères.  La  plupart  des  champs 
sont  plantés  d'oliviers ,  et  de  magnifiques  vergers  entourent  le 
village.  Le  pays  est  charmant  avec  ses  verdures,  ses  eaux  cou- 
rantes, ses  échappées  de  vue,  ses  lointains  horizons  de  monta- 
gnes et  son  ciel  transparent.  Toutefois,  le  sol  formé  de  débris 
granitiques  çà  et  là  mêlés  de  schiste  est  en  général  léger,  sec,  peu 
profond  et  d'une  fertilité  médiocre;  le  climat  est  sain,  mais  re- 
lativement froid,  car  le  thermomètre  s'abaisse  en  hiver  un  peu 
au-dessous  de  zéro,  et  la  neige  tombe  quelquefois  ;  les  pluies 
sont  frécjuentes  d'octobre  en  avril,  rares  en  été,  saison  où  la  tem- 
pérature peut  atteindre  et  dépasse  parfois  35°.  Les  productions 
principales  sont  le  vin  et  l'huile  ;  la  contrée  fournit  aussi  une 
assez  grande  quantité  de  pommes  de  terre.  Le  gros  bétail  est 
rare,  faute  de  prairies  ;  on  élève  une  race  de  chevaux  assez  es- 
timée, mais  cet  élevage  décline  rapidement,  comme  dans  le 
reste  du  pays,  si  bien  qu'il  devient  impossible  de  remonter  la 
cavalerie  de  l'armée  avec  les  ressources  locales,  et  le  gouverne- 


82  I.A    VIE    KLllALE. 

ment  doit  importer  à  grands  frais  des  chevaux  étrangers  qui. 
du  reste,  s'acclimatent  assez  mal.  Les  paysans  nourrissent  encore 
des  porcs  et  quelques  poules  pour  leur  consommation.  On  trouve 
un  peu  de  gibier  :  lapins  et  perdrix.  La  production  minérale  est 
nulle,  bien  que  le  sol  renferme  du  minerai  de  plomb;  quelques 
carrières  de  granit  sont  ouvertes  rà  et  là.  En  fait,  c'est  le  tra- 
vail agricole  qui  prédomine  de  beaucoup  dans  la  contrée. 

La  famille  Teixeira  possède  un  domaine  composé  d'une  maison 
et  de  plusieurs  pièces  de  terre  sises  dans  les  différents  terroirs  de 
la  commune.  La  maison,  construite  en  granit,  est  placée  dans  le 
village,  au  milieu  des  autres  habitations,  selon  la  coutume  locale. 
Au  rez-de-chaussée  se  trouvent  l'étable,  la  grange,  le  cellier  et 
le  pressoir.  Le  logement  occupe  le  premier  étage  et  comprend 
une  cuisine,  une  salle  à  manger  et  10  ou  12  chambres  meublées 
avec  une  extrême  simplicité.  En  fait  d'animaux,  Teixeira  ne  pos- 
sède qu'une  jument  qu'il  emploie  au  labourage  et  aux  trans- 
ports, et  dont  la  valeur  est  de  80  milreis  (près  de  450  francs). 
Le  matériel  de  culture  est  aussi  très  réduit  :  une  charrette,  une 
petite  charrue,  une  herse,  quelques  outils,  un  pressoir  pour  le 
raisin,  des  cuves  et  des  tonneaux  en  font  les  frais.  Le  tout  ne 
vaut  pas  plus  de  100  milreis  (555  francs). 

Le  domaine  comprend  principalement  :  un  verger,  des  vignes, 
quelques  parcelles  propres  à  la  culture  de  la  pomme  de  terre  et 
du  seigle  ;  une  partie  de  ces  terres  est  plantée  d'oliviers,  et  d'autres 
sont  boisées  en  taillis  qui  fournissent  du  bois  de  chauffage.  Selon 
l'habitude  très  répandue,  notre  vigneron  ne  connaitpas  l'étendue 
de  sa  propriété,  qui  lui  vient  pour  une  grande  partie  de  ses  pa- 
rents. Mais  il  l'estime  à  10.000  milreis,  à  peu  près  55.000  francs. 
Ce  petit  domaine  absorbe  les  efforts  de  toute  la  famille  —  sauf 
la  mère  qui  se  consacre  aux  soins  du  ménage  —  et  nécessite 
en  outre  une  certaine  quantité  de  travail  salarié.  Ajoutons  que 
le  régime  du  code  civil,  c'est-à-dire  le  partage  égal,  prévaut 
aujourd'hui  complètement  dans  cette  région. 

La  famille  tire  de  son  bien  la  plus  grande  partie  de  sa  sub- 
sistance, et  en  outre  elle  met  sur  le  marché  les  produits  sui- 
vants :  50  hectolitres  de  vin  pour  150  milreis  (830  francs),  soit 


LA    l'ETII'E    CI  LTl  IIK    DANS    LK    NOHD.  S3 

3  milreis  ou  !(>  fr.  ()5  rhcciolitre;  8  hectolitres  (riiuile  d'olives 
])Our  1()0  mill'eis  (885  francs);  1.500  kilos  de  pommes  de  terre 
pour  "20  milreis  (111  francs);  30  hectolitres  de  seigle  pour 
100  milreis  (555  francs).  Cela  représente  un  ehiifrc  total  de 
près  de  2.1-00  francs,  année  moyenne. 

Quant  aux  dépenses,  on  peut  les  calculer  approximativement 
delà  manière  suivante.  D'abord,  Teixeira  emploie  des  journaliers 
qui,  à  raison  de  200  reis  (1  fr.  10)  par  jour,  lui  coûtent  pour  l'année 
entière  120  milreis  (666  francs).  Pour  l'entretien  de  la  famille, 
qui  porte  des  vêtements  et  du  linge  très  ordinaires,  on  doit 
compter  à  peu  près  250  francs.  Les  frais  exigés  par  le  matériel 
peuvent  être  évalués  à  une  centaine  de  francs  par  an.  La  nourri- 
ture, très  frugale,  a  pour  éléments  à  peu  près  exclusifs  :  le  pain 
fait  avec  la  farine  de  seigle  ;  les  légumes  :  choux  et  pommes  de 
terre  ;  le  riz  ;  le  poisson  salé  ;  par  exception  la  viande  de  porc  ou 
de  bœuf;  on  boit  du  vin  en  ({uantité  modérée.  La  famille  fait 
trois  repas  par  jour.  L'approvisionnement  en  épicerie,  riz. 
poisson  et  viande,  le  tout  payé  comptant,  coûte  en  moyenne  un 
peu  plus  de  1  milreis  par  semaine,  ou  environ  60  milreis  par 
an,  soit  320  à  330  francs,  y  compris  tous  les  menus  achats  indis- 
pensables. L'impôt  absorlie  255  Irancs.  En  comptant  encore 
50  francs  pour  l'imprévu,  nous  arrivons  au  total  de  l.TOO  francs 
à  peu  près,  ce  qui  laisse  une  marge  notable  pour  l'épargne. 
C'est  ce  qui  a  permis  à  Teixeira  d'arrondir  son  domaine  au  cours 
des  années,  et  de  traverser  la  terrible  épreuve  de  la  reconsti- 
tution du  vignoble,  qui  a  ruiné  bien  des  gens,  au  point  que 
certaines  vignes  n'ont  pas  été  replantées  et  restent  en  friche. 
Et  bien  qu'il  assure  n'avoir  dans  son  coffre  aucune  économie  en 
argent  comptant,  ou  du  moins  presque  rien,  l'opinion  courante 
est  que  le  vieux  vigneron  a  mis  de  côté  un  petit  magot. 

Par  ce  que  nous  venons  de  dire,  on  voit  immédiatement  que 
le  mode  d'existence  de  ces  paysans  est  d'une  très  grande  sim- 
plicité. Leur  vie  est  ordinairement  laborieuse  et  calme.  Les 
solennités  religieuses  ou  familiales  constituent  leurs  principales 
récréations.  Ils  ne  vont  au  cabaret  que  par  exception.  L'ivro- 
gnerie et  le  désordre  sont  d'ailleurs  rares  dans  cette   région. 


84  LA    VIE    RURALE. 

Bien  que  l'hygiène  soit  entièrement  négligée,  la  santé  de  tous 
les  membres   de  la  famille   est   bonne  et  régulière. 

Teixeira  et  ses  enfants  savent  lire  et  écrire,  mais  sa  femme 
est  illettrée.  Il  existe  dans  la  commune  deux  écoles  gratuites^ 
l'une  pour  les  garçons,  l'autre  pour  les  filles.  Beaucoup  d'en- 
fants ne  les  fréquentent  point.  Cette  famille  pratique  avec  zèle 
la  religion  catholique,  mais  il  serait  diflicile  d'affirmer  que  ce 
fait  influe  sur  la  conduite  de  ses  membres. 

Les  charges  publiques  supportées  par  Teixeira  se  subdivi- 
sent ainsi  :  impôt  communal,  basé  sur  la  taxe  foncière  due  à 
l'État  sans  pouvoir  dépasser  60  %  de  celle-ci,  12.400  reis 
(66  fr.  60)  ;  taxe  foncière,  30.230  reis  (167  fr.  70)  ;  taxe  sur  les 
chevaux,  3.270  reis  (18  francs);  taxe  paroissiale,  pour  l'entre- 
tien du  culte  [congrua]^  500  reis  (2  fr.  75).  Les  impôts  indirects 
atteignent  dans  les  campagnes  à  peu  près  5  à  6  p.  100  des 
achats  de  produits  manufacturés  ou  de  denrées,  soit  pour  cette 
famille  un  chiffre  de  25  à  30  francs.  Le  père  a  fait  son  ser- 
vice militaire. 

Teixeira  possède  le  droit  de  vote  à  un  double  titre  :  il  est 
censitaire  et  muni  des  éléments  de  l'instruction.  Aussi  est-il 
inscrit  sur  la  liste  municipale  et  sur  la  liste  politique  ;  le  vigne- 
ron exerce  régulièrement  ses  droits  et  parait  y  tenir,  chose 
plutôt  rare  parmi  les  petites  gens.  Il  faut  dire,  du  reste,  que 
nous  sommes  là  en  présence  de  ce  qu'on  pourrait  appeler  un 
gros  paysan,  étant  donnée  l'étroitesse  générale  des  exploita- 
tions. 

Les  relations  entre  familles  du  pays  sont  paisibles  et  cordiales. 
On  rencontre  de  loin  en  loin  quelques  immigrés  venus  de  la 
Galice  espagnole  et  établis  dans  la  contrée,  surtout  comme 
petits  commerçants.  Certains  se  sont  enrichis,  généralement 
en  pratiquant  l'usure,  nous  dit-on.  En  sens  contraire,  une 
partie  de  la  population  a  été  chassée  soit  par  la  destruction 
des  vignes,  soit  par  une  pauvreté  chronique  trop  lourde  à 
supporter,  et  elle  a  émigré  principalement  vers  le  Brésil. 

Le  type  que  nous  venons  d'analyser  jouit  d'une  aisance 
relative  exceptionnelle  dans  le   pays.   La  plupart   des    autres 


LA    PF/nTl-;    CL'LTl  RE     DANS    LE    NORD.  85 

familles  sont  moins  bien  pourvues.  Les  unes  ne  possèdent  que 
de  très  petites  propriétés,  qui  les  font  vivre  péniblement;  d'au- 
tres, placées  tout  à  fait  dans  une  position  d'indigence,  doivent 
chercher  du  travail  salarié.  Il  en  résulte  que  le  niveau  général 
de  la  population  est  plutôt  celui  d'une  pauvreté  permanente, 
qui  tient  à  la  faible  fertilité  du  sol,  et  surtout  à  l'insuffisance 
des  ressources  tirées  du  travail,  ainsi  que  des  débouchés  ouverts 
aux  produits  agricoles,  le  village  se  trouvant  assez  loin  de  la  voie 
ferrée,  et  par  conséquent  des  grands  centres  consommateurs. 
On  pourrait  cependant  faire  beaucoup  mieux  s'il  y  avait  là  des 
g-ens  capables  d'organiser  la  préparation,  l'expédition  et  la  vente 
des  denrées,  spécialement  des  fruits,  qui  sont  abondants  et  de 
bonne  qualité.  Mais  ce  qui  manque  le  plus  ici,  comme  presque 
partout   dans  le  pays,  c'est  l'initiative  éclairée. 


IV.    —    PETIT    FERMIER    DE    SAO   PEDRO    DO    SIL. 

La  province  du  Douro  confine  au  sud  aux  deux  Beiras,  qui 
s'étendent  de  l'est  à  l'ouest  sur  toute  la  larg-eur  du  royaume. 
La  province  orientale  est  couverte  de  montagnes,  qui  l'ont 
fait  appeler  la  Beïra  haute.  La  partie  occidentale,  ou  Beïra 
basse,  est  en  réalité  une  succession  de  plateaux  très  accidentés, 
qui  s'étagent  en  descendant  vers  la  mer  par  une  pente  assez 
rapide.  De  nombreux  cours  d'eau,  dont  plusieurs  sont  impor- 
tants, serpentent  entre  les  collines;  leur  régime  est  presque 
torrentiel  à  cause  de  la  pente,  et  très  irrégiilier  par  l'effet  des 
saisons.  En  effet,  la  Serra  d'Estrella,  d'où  sort  le  Mondego, 
reçoit  en  quatre  mois,  de  novembre  à  février,  plus  de  l'",20 
de  pluie,  tandis  que  pendant  les  huit  autres  mois,  il  en  tombe 
à  peine  0™,80,  dont  45  pour  le  seul  mois  de  mai,  toujours 
très  orageux.  En  hiver,  les  rivières  roulent  un  énorme  volume 
d'eau;  en  été,  elles  sont  presque  à  sec.  Cette  configuration, 
jointe  à  l'irrégularité  des  pluies,  impose  à  la  culture  des  céréales 
et  des  plantes  sarclées  des  risques  graves,  dont  les  planta- 
tions  arborescentes  souffrent  beaucoup   moins.   Aussi  les  deux 


8()  LA    VIE    lilKALi:. 

Beïras  sont-elles  couvertes  d'arbres  fruitiers,  jusqu'à  l'altitude 
de  iOO  à  700  mètres.  Pour  améliorer  cette  situation,  il  faudrait 
corriger  les  irrégularités  du  climat  par  un  arrosage  abondant. 
xMais,  pour  irriguer  convenablement  une  contrée  aussi  mon- 
tueuse,  des  travaux  très  considérables  et  très  coûteux  seraient 
nécessaires.  Or,  ici  encore  le  régime  socialise  prête  mal  aux 
grandes  entreprises  d'utilité  publique.  Comme  dans  les  pro- 
vinces de  l'extrême  nord,  ce  sont  la  moyenne  propriété  et  la 
petite  exploitation  qui  prédominent.  Le  capitaliste  se  porte 
assez  volontiers  vers  la  terre,  mais  quand  il  l'a  acquise,  c'est 
pour  l'affermer  aussitôt  par  petites  portions.  Absorbé  par  la 
vie  urbaine,  le  propriétaire  foncier  connaît  peu  les  besoins 
de  la  culture  et  ne  sait  pas  faire  les  sacrifices  nécessaires  pour 
mettre  le  sol  en  pleine  valeur.  L'effort  devrait  être,  il  est 
vrai,  très  considérable.  Il  faudrait  le  combiner  avec  d'autres 
entreprises  hydrauliques,  destinées  à  procurer  à  l'industrie  de 
In  lumière  et  de  la  force.  Le  régime  de  l'exploitation  agricole 
aurait  aussi  besoin  d'être  modifié  pour  donner  à  la  culture 
plus  de  capacités  et  de  ressources.  La  monographie  d'un  petit 
fermier  de  Sào  Pedro  do  5w/ '  nous  permettra  de  préciser  les 
idées  sur  ce  point. 

Sào  Pedro  do  Sul  est  un  bourg  de  8.600  habitants,  situé  à 
^1-00  mètres  d'altitude,  dans  la  haute  vallée  du  Vouga,  au 
confluent  du  Sol  et  du  Tronce,  rivières  qui  se  jettent  ici  dans 
le  fleuve.  L'aspect  du  pays  est  fort  pittoresque,  avec  ses  col- 
lines vertes,  plantées  de  vignes,  d'arbres  fruitiers,  et  souvent 
couronnées  de  pins.  Le  fond  des  vallées  est  couvert  de  champs 
de  maïs,  alternant  avec  les  céréales,  le  lin  et  les  légumineuses. 
A  peu  de  distance  se  trouve  un  établissement  thermal,  alimenté 
par  une  source  sulfureuse  qui  jaillit  à  la  température  de  70", 
et  qui  était  célèbre  déjà  parmi  les  colons  romains  de  Lusi- 
tanie.  D'assez  nombreux  baigneurs  viennent  en  été  se  faire 
traiter  dans  ce  riant  pays.  Cependant,  les  communications  ne 
fîont  pas  très  faciles.  Les  chemins  de  fer  sont  rares  dans  la  pro- 

1.  Monographie  faite  avec  le  concours  de  M.  le  D'  Silverio  Lobo,  avocat  à  Sào 
Pedro  do  Sul. 


LA    l'irriTK    r.l  I.ITHF.    DANS    LF.    NOHD.  87 

vince  de  Bcïra  Alta,  et  pour  arriver  à  Sao  Pedro  do  Sul,  il 
faut  se  rendre  par  une  li.i^ne  d'intérêt  local  à  Vizeu,  puis 
franchir  en  voiture  les  22  kilomètres  qui  séparent  cette  ville 
des  bains.  Ce  défaut  de  bons  moyens  de  transport  ne  nuit  pas 
seulement  à  rétablissement  en  question,  mais  surtout  à  la  pro- 
duction agricole  de  toute  la  région,  car  elle  ne  peut  en  sortir 
que  par  les  petits  charrois  exécutés  avec  des  véhicules  à  bœufs. 
Les  routes  sont  d'ailleurs  bonnes,  mais  très  accidentées,  ce  qui 
rend  le  voiturage  onéreux.  Il  va  sans  dire  que  cette  situation 
contrarie  également  l'introduction  des  denrées  et  des  articles 
fabriqués  provenant  des  autres  provinces  ou  de  l'étranger. 

Dans  la  région  de  Sao  Pedro  do  Sul,  c'est  la  moyenne  pro- 
priété qui  domine,  tout  en  laissant  une  certaine  place  à  la  pro- 
priété fragmentaire,  c'est-à-dire  très  petite.  La  première  est 
subdivisée  en  fermes,  presque  toujours  de  faible  étendue.  Gé- 
néralement, le  très  petit  propriétaire  complète  son  exploitation 
en  louant  quelques  parcelles  détachées  d'un  domaine  voisin.  Il 
est  à  peine  besoin  de  dire  c|ue  ces  fermes  minuscules  ne  peuvent 
pas  envoyer  grand'chose  au  marché;  la  famille  consomme  pres- 
que tous  les  produits  et  ne  vend  que  juste  ce  qui  est  nécessaire 
pour  réaliser  le  montant  du  loyer  dû  au  propriétaire  des  champs 
affermés.  La  famille  que  nous  allons  étudier  appartient  à  ce 
type. 

Agostinho  Ignacio  habite  une  maisonnette  isolée,  bâtie  sur  le 
penchant  d'un  coteau,  dans  la  quinta  de  Ribeira,  à  quelques 
centaines  de  mètres  du  bourg,  près  d'une  belle  et  bonne  route 
qui  conduit  à  Lamego.  Il  est  âgé  de  39  ans,  et  sa  femme,  xMaria 
de  Jésus,  en  a  38.  Le  mari  ne  connaît  pas  sa  famille,  il  a  été 
abandonné  dès  ses  premiers  jours  et  élevé  par  la  charité  publi- 
que. La  femme  est  du  pays;  elle  a  six  frères  et  sœurs  établis  dans 
les  environs.  Le  ménage  a  eu  sept  enfants  dont  six  encore 
vivants  :  Émiha,  16  ans;  Antonio,  12;  Maria,  0;  Manuel,  7:  Del- 
niira,  3  ;  Maria  Conceiçao,  8  mois.  Tout  ce  monde,  sauf  les  plus 
petits,  travaille  à  la  culture  et  au  ménage,  chacun  dans  la  me- 
sure de  ses  forces. 

Ignacio  possède  une  petite    maison  entourée  d'un  verger,  le 


88  LA   VIE    RURALE. 

tout  d'une  valeur  de  500  milreis  (2.770  francs);  la  terre  est 
excessivement  chère  ici,  nous  verrons  bientôt  pourquoi.  D'ail- 
leurs, ce  sol  granitique  abondamment  arrosé  sur  beaucoup  de 
points  par  des  sources  nombreuses,  est  généralement  fer- 
tile. Notre  paysan  n'habite  pas  sa  maison,  qui  lui  sert  seule- 
ment de  magasin  et  de  grange.  Il  a  préféré  s'installer  dans  les 
bâtiments  que  lui  loue  le  propriétaire  de  la  guinta^.  Cette  ha- 
bitation, assez  primitive,  se  compose  d'un  rez-de-chaussée  qui 
sert  d'étable,  de  grange  et  de  cellier,  et  au-dessus  une  cuisine, 
une  salle  qui  mesure  i  mètres  sur  5,  et  deux  chambres  de 
3  mètres  sur  2  m.  50.  Ce  modeste  logis  est  tenu  avec  une  cer- 
taine propreté.  En  outre  de  la  m.aisou,  Ignacio  loue  diverses 
pièces  de  terre,  d'une  contenance  totale  de  3  1/2  hectares,  dont 
la  valeur  est  estimée  à  la  somme  considérable  de  i  contos  de 
reis  (plus  de  22.000  francs),  ce  qui  représente  environ 
6.000  francs  l'hectare.  Le  loyer  annuel  de  cette  ferme  est  de 
45  mih'eis  (249  fr.75  en  argent,  ce  à  quoi  il  faut  ajouter  24  hec- 
tolitres de  maïs  et  4  poules, valant  ensemble  32  milreis  (177  francs), 
soit  au  total  environ  426  francs;  cela  représente  à  peu  près  2^ 
du  capital  foncier.  Pour  exploiter  sa  ferme,  Ignacio  dispose  de 
deux  bœufs  de  travail,  qu'il  achète  à  l'automne  à  une  des  nom- 
breuses foires  tenues  sur  la  frontière  espagnole  ;  celle-ci  est  li- 
brement ouverte  au  trafic  du  bétail,  et  un  mouvement  d'échange 
très  actif  se  fait  entre  les  deux  pays,  à  leur  grand  profit  récipro- 
que. Le  fermier  fait  travailler  ses  bœufs  jusqu'au  printemps 
suivant,  les  engraisse  quelque  peu,  puis  les  revend  pour  la 
boucherie  au  mois  d'août,  avec  un  petit  profit,  afin  de  n'avoir 
pas  à  les  nourrir  tout  l'été.  Il  en  estime  la  valeur  à  15  livres 
sterling-  (environ  375  francs).  Ajoutons  :  un  char  qui  vaut 
12  milreis  (66  francs);  quelques  instruments  aratoires,  7  milreis 
(38  à  40  francs)  ;  deux  porcs  destinés  à  l'alimentation  de  la  fa- 


1.  Propriété  rurale  en  cullure. 

2.  Le  commerce  anglais  a  si  complètement  dominé  à  une  certaine  époque  le  mar- 
ché portugais,  que  la  livre  sterling  est  restée  pour  beaucoup  de  gens,  au  moins  dans 
le  Nord,  l'unité  usuelle  pour  énoncer  les  sommes  un  peu  fortes.  Du  reste,  jusqu'en 
1890,  on  ne  trouvait  en  circulation  dans  le  |)ays  que  des  pièces  d'or  anglaises. 


I.A    l'ETITK    LULTl  KE    DANS    LK    NORI».  89 

mille.  Il  faut  joindre  à  l'actif  un  mobilier  tout  à  fait  primitif,  un 
peu  de  linge  et  les  vêtements  indispensables. 

Les  ressources  qu'Ignacio  tire  de  sa  petite  exploitation  sont 
les  suivantes  :  d'abord,  elle  nourrit  presque  complètement  la 
famille,  à  laquelle  elle  fournit  le  pain  de  mais,  les  pommes  de 
terre,  les  légumes  et  les  fruits,  un  peu  d'huile  et  de  vin,  la  viande 
et  la  graisse  de  porc.  Autrefois,  on  récoltait  aussi  dans  le  pays 
des  châtaignes,  qui  entraient  dans  l'alimentation;  une  maladie 
dont  la  cause  n'est  pas  encore  parfaitement  déterminée,  a  fait 
sécher  sur  pied  presque  tous  les  châtaigniers,  perte  vivement 
ressentie  et  qui  a  été  plus  cruelle  encore  en  d'autres  régions, 
ainsi  que  nous  le  verrons  bientôt.  Voici  comment  le  fermier  éva-' 
lue  sa  récolte  :  maïs,  5i  hcctol.  ;  orge,  12  hectol,  ;  haricots, 
2  1/2  hectol.  ;  pommes  de  terre,  8  hectol.  ;  vin,  20  hectol.  Sur 
ces  quantités  de  produits  récoltés,  il  vend  12  à  IG  hectol.  de  vin. 
à  1.750  reis  (9fr.  65)  l'hectolitre,  un  peu  de  maïs  et  des  fruits;  ces 
denrées  sont  portées  aux  marchés  qui  se  tiennent  à  Scâo  Pedro 
do  Sul  deux  fois  par  mois. 

En  outre,  Ignacio  gagne  encore  un  peu  d'argent  en  faisant  des 
journées  pour  des  fermiers  ou  propriétaires  voisins.  Chaque 
année,  il  travaille  ainsi  au  dehors  vingt  à  trente  jours  qui,  à  rai- 
son de  300  reis  (1  fr.  65), hu  procure  une  ressource  supplémentaire 
de  33  à  50  francs.  Si  nous  cherchons  maintenant  à  établir  le  total 
de  ses  recettes  en  argent,  nous  arrivons  au  chiffre  approximatif 
de  480  à  500  francs.  Quant  aux  dépenses,  voici  comment  on  peut 
les  évaluer.  Pour  l'alimentation,  qui  est  extrêmement  frugale, 
on  n'achète  pas  grand'chose  :  seulement  un  peu  d'épicerie,  du 
poisson  salé  et  du  riz.  Au  premier  repas,  on  mange  une  soupe 
maigre  et  un  peu  de  poisson  salé  avec  du  pain  de  maïs,  à  midi 
une  soupe  aux  légumes,  un  plat  de  morue  ou  de  viande  de  porc, 
avec  du  riz  ou  des  pommes  de  terre  ou  des  haricots;  le  souper 
est  généralement  composé  des  restes  du  diner.  De  temps  en 
temps,  on  boit  un  verre  de  vin.  Les  achats  annuels  relatifs  à  la 
nourriture  ne  dépassent  pas  90  francs  par  an.  L'entretien  se  ré- 
duit également  à  peu  de  chose.  Le  mobilier,  le  linge  et  les  vête- 
ments sont  limités  au  strict  minimum;  la  dépense  indispensable 


î)0  LA    VIK    lURALK. 

ne  va  pas  au  delà  de  80  francs.  Il  faut  ajouter  à  cela  :  quelques 
frais  nécessités  par  la  réparation  et  le  remplacement  de  l'outil- 
lage et  des  harnais,  soit  à  peu  près  50  francs;  le  loyer  en  argent 
des  terres,  250  francs;  l'impôt  800  reis  ou  4  fr.  40,  soit  un  total  de 
V74  fr,  40.  Ce  chiffre  représente  les  besoins  indispensables  ou  à 
peu  près  ;  tout  accident  qui  survient  le  grossit  immédiatement 
et  apporte  avec  lui  la  gêne,  sinon  la  misère.  Pour  le  moment,  la 
famille  Ignacio  réussit  à  joindre  les  deux  bouts  parce  que,  en 
dépit  d'une  hygiène  très  superficielle,  la  santé  de  tous  est  bonne  ; 
en  outre,  les  plus  âgés  des  enfants  commencent  à  travailler. 
Mais,  en  cas  de  difficulté  grave  :  disette  ou  maladie,  ces  gens  ne 
pourraient  guère  compter  que  sur  la  charité  publique.  On  s'en- 
tr'aide  bien  un  peu  entre  voisins,  mais  cela  ne  peut  aller  loin,  à 
cause  de  la  pauvreté  presque  générale.  Les  relations  de  voisinage 
sont  d'ailleurs  souvent  troublées  dans  cette  région  par  des  con- 
testations relatives  à  la  distrilnition  des  eaux  d'irrigation.  Ignacio 
est  à  l'abri  de  ces  ennuis,  grâce  à  la  position  favorable  des  terres 
qu'il  cultive. 

Dans  ces  conditions,  le  paysan  éprouve  une  grande  difficulté 
à  constituer  une  réserve  pour  ses  vieux  jours.  Aussi,  les  parents 
tombent  généralement  à  la  charge  des  enfants,  et  dans  ce  cas, 
c'est  l'ainé  qui  les  prend  avec  lui,  cela  moyennant  un  avan- 
tage d'un  tiers  sur  leur  succession,  s'il  y  a  lieu,  ou  une  pres- 
tation à  payer  par  chacun  des  autres  enfants.  Ajoutons  pour 
compléter  le  tableau  que,  en  ce  qui  concerne  l'instruction,  elle 
est  ici  à  peu  près  nulle.  Les  parents  ne  savent  ni  lire  ni  écrire, 
et  ils  ne  se  sont  pas  souciés  d'envoyer  leurs  amés  à  l'école, 
parce  qu'ils  n'avaient  pas  le  temps  de  s'en  occuper  à  ce  point 
de  vue.  ^Maintenant  (jue  la  fille  aînée  est  en  état  de  prendre  soin 
des  plus  jeunes,  on  en  profite  pour  envoyer  aux  écoles  du  bourg 
ceux  qui  sont  en  âge.  Deux  vont  ainsi  en  classe,  faisant  pour  cela 
près  de  2  kilomètres  de  chemin.  Il  existe  à  Sào  Pedro  do  Sul 
([uatre  écoles,  dont  une  est  due  â  la  générosité  du  comte  Fer- 
reira,  un  riche  philanthrope  qui  a  fondé  dans  le  pays  un  grand 
nombre  d'établissements  utiles  :  hôpitaux,  hospices,  asiles, 
écoles,  etc.  Les  faits  de  ce  genre  ne  sont  pas  rares  en  Portugal, 


LA  rirriTE  cir/ri'Hi:   dans  i.i:  N(ii!1>.  91 

où  Tosprit  de  solidarité  est  fort  développé.  Beaucoup  de  per- 
sonnes enrichies  par  rémigration,  notamment,  se  font  un  hon- 
neur de  contribuer  au  bien  public  par  des  libéralités  de  toute 
espèce. 

F.a  famille  Ignacio  est  catholique  et  pratique  régulièrement 
sa  religion. 

Au  point  de  vue  des  charges  publiques,  ce  fermier  paie  seule- 
ment 800  reis  (4  fr.  kO)  à  la  commune  à  titre  de  taxe  directe.  Il 
supporte  peu  d'impôts  indirects  parce  que  sa  consommation  est 
infime.  Il  a  été  dispensé  du  service  militaire. 

Ignacio  est  électeur  municipal  et  politique,  mais  il  s'intéresse 
fort  peu  aux  afï'aires  publiques  et  n'use  guère  de  son  droit.  A  ce 
propos,  on  nous  a  affirmé  <à  diverses  reprises,  et  dans  des  cir- 
constances différentes,  que  beaucoup  de  propriétaires  croient 
pouvoir  imposer  à  leurs  fermiers  la  condition  de  voter  pour  le 
candidat  qui  leur  sera  désigné.  Cette  exigence  a  généralement 
pourrésultat  de  mécontenter  l'électeur  et  de  l'éloigner  du  scru- 
tin. Elle  parait  d'ailleurs  toute  naturelle  à  des  gens  qui,  fort  peu 
conscients  de  leur  devoir  social,  s'imaginent  qu'il  suffit,  pour 
bien  servir  son  pays,  de  faire  de  la  politique  de  clan. 

Les  environs  de  Sào  Pedro  do  Sul  fournissent  à  l'émigration 
un  assez  fort  contingent,  ce  qui  s'explique  par  la  pauvreté  de  la 
plupart  des  familles  paysannes.  Dans  toute  la  contrée,  on  re- 
marque au  premier  coup  d'oeil  un  assez  grand  nombre  de  mai- 
sons d'aspect  confortable^  parfois  môme  élégant.  Ce  sont  les 
demeures  des  «  brésiliens  »,  c'est-à-dire  des  é migrants  revenus 
au  pays  avec  une  fortune  plus  ou  moins  importante.  Parfois 
ils  n'ont  rapporté  que  10,  15  ou  20.000  francs,  mais  on  sait 
que  certains  ont  réalisé  des  millions,  et  cela  enflamme  les  ima- 
ginations. Pendant  que  nous  faisons  notre  enquête,  on  nous 
montre  une  jolie  maisonnette  toute  neuve,  bâtie  au  bord  de  la 
route,  où  l'on  entend  par  les  fenêtres  ouvertes  un  phonographe 
([ui  moud  une  romance  de  café-concert.  On  nous  apprend 
qu'elle  a  été  construite  par  un  brésilien,  lequel  y  vit  maintenant 
en  petit  rentier,  faisant  l'envie  du  voisinage.  C'est  là  ce  que  tout 
le  monde  voit.  Mais,  en  même  temps,  un  brave  paysan  nous  ra- 


92  LA   VIE    RURALE. 

conte  qu'un  de  ses  frères,  parti  pour  le  Brésil  il  y  a  déjà  long- 
temps, en  laissant  sa  femme  au  pays,  lui  a  envoyé  d'abord  assez 
d'argent  pour  la  faire  vivre.  Mais,  depuis  quelques  années,  il 
ne  donne  plus  de  ses  nouvelles  ;  on  suppose  qu'il  est  mort,  ter- 
rassé par  la  misère  ou  par  la  fièvre.  Cela,  personne  ne  veut  y 
penser,  et  pourtant  les  exemples  de  ce  genre  ne  manquent  pas, 
puisque  Ton  estime  à  12  pour  100  seulement  le  nombre  de  ceux 
qui  reviennent. 

Les  émigrants  portugais  envoient  ou  apportent  ainsi  chaque 
année  dans  leur  pays  des  capitaux  importants,  qu'ils  emploient 
principalement  en  achats  de  rentes  et  surtout  de  terres,  ce  qui 
fait  monter  la  valeur  du  sol,  dans  certaines  régions  du  nord,  à 
des  prix  exorbitants,  ainsi  que  nous  l'avons  constaté  plus  haut. 
Le  petit  paysan  est  exclu  de  la  propriété  foncière  par  cette  con- 
currence insoutenable  ;  cela  l'empêche  de  s'élever,  même  quand 
il  réussit  à  épargner.  De  plus,  beaucoup  de  brésiliens,  profitant 
de  la  rareté  des  capitaux,  prêtent  leur  argent  à  gros  intérêts, 
ce  qui  amène  souvent  la  ruine  de  l'emprunteur. 

Le  type  que  nous  venons  de  décrire  est  très  répandu  dans  la 
vallée  du  Vouga  et  de  ses  affluents.  La  fertilité  du  sol,  permettant 
en  général  à  une  famille  de  vivre  sur  un  petit  espace,  ce  fait  a 
amené  les  propriétaires  à  morceler  leurs  domaines  en  exploita- 
tions minuscules,  qui  trouvent  facilement  preneurs  parmi  ces 
paysans  dépourvus  de  matériel  et  d'argent.  Mais  aussi,  la  culture 
reste  routinière  et  arriérée,  ne  tirant  qu'un  médiocre  parti  d'un 
pays  particulièrement  favorable.  Le  paysan  de  cette  contrée 
manque,  en  effet,  de  moyens,  d'instruction  et  d'exemples  à 
suivre,  aussi  bien  que  de  ressources.  Il  vit  patiemment  dans  la 
pauvreté,  à  moins  qu'une  série  de  mauvaises  récoltes,  ou  quel- 
que fléau,  ou  tout  simplement  l'appel  d'un  parent  ou  d'un  ami 
le  décide  à  aller  tenter  la  fortune  outre-mer.  Nous  aurons  sou- 
vent à  revenir  sur  ce  phénomène  de  l'émigration,  si  intense  en 
Portugal,  et  nous  verrons  sa  portée  se  préciser  de  plus  en  plus 
par  la  leçon  des  faits. 


LA    IM.TTTF.    Cl  LTlliE    PANS    LK    NOHn.  0^^ 


V.    KKRMIIK     l)K    VIZEU. 

Si,  on  parlant  de  Sào  Pedro  do  Sul.  on  se  dirige  vers  le  sud- 
ouest,  la  route  s'élève  en  serpentant  entre  de  hautes  collines 
pour  atteindre  bientôt  une  contrée  qui  diffère  sensiblement  de 
la  précédente.  Elle  est  occupée  par  une  population  assez  dense, 
dont  la  monographie  d'un  fermier  des  environs  de  Vizeu^  va 
nous  indiquer  d'une  façon  suffisante  la  physionomie  sociale  et 
la  situation  économique. 

Le  district  qui  a  j)our  chef-lieu  la  petite  et  antique  cité  de 
Vizeu,  est  formé  pour  la  plus  grande  partie  de  plateaux  dont 
l'altitude  dépasse  souvent  700  mètres.  Ils  sont  hérissés  de  hautes 
collines,  qui  deviennent  vers  l'est  de  véritables  montagnes,  et 
profondément  ravinés  par  le  cours  d'innombrables  rivières. 
A  l'horizon,  on  aperçoit  les  sommets,  souvent  neig-eux,  de  l'Es- 
trella,  la  plus  haute  chaîne  du  pays.  Le  sol  est  formé  principa- 
lement de  granit,  et  sa  fertilité  est  fort  inégale  ;  souvent  grande 
dans  les  vallées  d'alluvion,  elle  diminue  graduellement  au  fur 
et  à  mesure  que  l'on  s'élève  vers  les  hauteurs,  où  les  cultures 
font  place  aux  sapinières  et  aux  bruyères.  Le  climat  est  doux, 
sauf  dans  les  montagnes  ;  la  moyenne  annuelle  de  la  tempéra- 
ture se  maintient  entre  13°  et  14°,  avec  quelques  gelées  en  hiver 
et  quelques  journées  de  fortes  chaleurs  en  été;  les  pluies  sont 
assez  abondantes  d'octobre  à  mars,  mais  elles  deviennent  en- 
suite irrégulières  et  rares:  la  chute  totale  de  pluie  dépasse  un 
peu  un  mètre,  dont  un  dixième  seulement  pour  l'été.  Comme 
la  saison  sèche  est  assez  longue,  le  pays,  très  verdoyant  en  hiver 
et  au  printemps,  prend  en  été  un  aspect  aride,  atténué  cependant 
par  la  verdure  des  vignes,  des  oliviers  et  des  sapinières.  Il  fau- 
drait beaucoup  d'eau  pour  permettre  au  sol  de  développer  toute 
sa  productivité.  Mais  elle  manque  en  beaucoup  d'endroits,  ce  qui 
limite  étroitement  la  production  agricole. 

1.  Monographie  faite  avec  le  concours  de  M.  le  chanoine  Friictuoso,  à  Vizeu. 


9i  LA    VIE    RUKALE. 

C'est  la  moyenne  propriété  qui  prédomine,  et  de  beaucoup, 
dans  toute  laBeïra  Alta.  Les  domaines  d'une  valeur  supérieure  à 
500.000  francs  sont  rares;  on  en  trouve  beaucoup  dont  l'éva- 
luation varie  entre  50.000  et  100.000  francs  ;  il  n'en  existe  qu'un 
assez  petit  nombre  d'un  prix  inférieur  à  50.000  francs.  En 
très  g-rande  majorité,  ces  domaines  sont  subdivisés  en  fermes 
de  médiocre  étendue,  parfois  louées  à  prix  d'argent,  souvent 
aussi  moyennant  une  prestation  en  nature  et  en  corvées  L  La 
grande  propriété  se  trouve  ainsi  combinée  avec  la  petite  culture. 
Il  est  extrêmement  rare  que  les  propriétaires  résident  sur  leurs 
terres;  ce  sont  des  capitalistes  qui  habitent  des  villes  plus  ou 
moins  éloignées,  spécialement  Lisbonne  et  Porto.  A  côté  des  an- 
ciennes familles  aristocratiques  ou  bourgeoises,  on  voit  mainte- 
nant figurer  un  certain  nombre  de  nouveaux  propriétaires  enri- 
chis dans  les  affaires,  ou  revenus  du  Brésil  après  fortune  faite. 
Sans  couvrir  au  total  une  grande  surface,  la  très  petite  propriété 
est  assez  fréquente,  donnant  naissance  au  type  du  propriétaire 
indigent.  Elle  se  combine  le  plus  souvent  avec  le  fermage,  c'est- 
à-dire  que  le  petit  paysan  complète  son  exploitation  en  louant 
des  terres  à  quelque  grand  propriétaire  du  voisinage.  Bien  que 
le  morcellement  du  sol  fasse  des  progrès  évidents,  il  ne  marche 
cependant  pas  très  vite,  précisément  par  l'effet  de  la  tendance 
(|ue  montrent  les  capitalistes,  et  surtout  les  émigrants  revenus 
au  pays,  à  acheter  de  la  terre  et  à  la  payer  un  prix  souvent  exa- 
géré. Le  simple  paysanne  peut  rivaliser  avec  eux,  et  n'accède  à 
la  propriété  que  par  hasard. 

Les  cultures  principales  de  la  région  étaient  autrefois  le  maïs, 
qui  demande  une  terre  profonde  et  fraîche,  les  céréales  et  la 
vigne.  Il  y  a  un  certain  nombre  d'années,  lorsque,  dans  les  autres 
pays,  les  ravages  du  phylloxéra  eurent  amené  une  hausse  con- 
sidérable du  prix  (les  vins,  les  propriétaires  crurent  faire  une 
bonne  spéculation  en  reprenant  une  partie  de  leurs  terres  pour 
les  planter  en  vignes  ;  cet  arbuste  envahit  ainsi  non  seulement 
les  coteaux,  mais  encore  les  sols  propres  au  maïs  et  aux  prairies. 

1.  Principalement  des  transports . 


LA    l'ETITl::    CUI.flJlŒ    DANS    LE    SOWU.  03 

Pour  procéder  à  ces  plantations  et  pour  les  entretenir,  on  y 
employait  les  corvées  dues  par  les  fermiers,  et  des  ouvriers  à 
la  journée,  sous  la  direction  d'un  régisseur.  Le  fléau  ayant  ra- 
vagé le  Portugal  à  son  tour,  on  s'empressa  de  replanter  en  dé- 
passant môme  les  limites  précédentes.  Mais,  comme  toutes  les 
spéculations,  celle-ci  présentait  un  grave  aléa;  par  sa  généra- 
lité, elle  a  amené ia  surproduction  et  l'avilissement  définitif  des 
prix.  Aujourd'hui,  la  plupart  des  terres  plantées  en  vignes  ne 
donnent,  malgré  le  bas  prix  de  la  main-d'œuvre,  qu'un  revenu 
à  peine  suffisant  pour  couvrir  les  frais  de  culture.  Aussi,  on  tend 
à  les  remplacer  par  des  oliviers  sous  lesquels  on  sème  des  cé- 
réales :  blé,  seigle,  orge,  des  pois  ou  des  fèves. 

Les  bourgs  et  les  villages  de  cette  région  sont  tous  construits 
sous  une  forme  très  compacte,  et  l'on  rencontre  peu  de  maisons 
isolées  dans  la  campagne.  Cependant  les  paysans  propriétaires 
ont  une  propension  de  plus  en  plus  marquée  à  se  construire  une 
demeure  sur  le  champ  qui  leur  appartient,  parfois  loin  du  vil- 
lage. Le  mode  d'existence  de  ces  petites  gens  est  ou  ne  peut  plus 
simple.  Les  salaires  des  ouvriers  ruraux  sont  d'ailleurs  fort 
bas;  on  paie  les  hommes  de  200  à  250  reis  1  fr.  10  à  1  fr.  :J5 
par  jour,  et  les  femmes  150  reis  lO  fr.  82).  Dans  ces  condi- 
tions, la  misère  est  souvent  grande,  surtout  quand  la  récolte 
a  été  mauvaise.  Pour  secourir  les  pauvres,  il  existe  des  ins- 
titutions très  anciennes ,  connues  sous  le  nom  de  Miséri- 
cordes. Ce  sont  des  confréries  qui  ont  pour  mission  de  réunir 
des  aumônes  en  argent  ou  en  nature,  d'en  faire  la  distribution, 
de  fonder  des  hôpitaux  ou  des  asiles'.  Il  existe  une  de  ces  asso- 
ciations dans  le  concelho  de  Penalva  do  Castello,  dont  dépend  la 
famille  étudiée  plus  loin. 

L'étroitesso  des  exploitations,  qui  exigent  peu  de  bras,  et  la 
pauvreté  de  la  population  rurale,  la  pousse  à  émigrer  dans 
différentes  directions.  Les  uns  vont  chercher  du  travail  dans 
les  grandes  villes.  D'autres  se  dirigent  par  bandes  vers  l'Aleni- 

1.  Voir  les  détails  donnés  plus  loin  à  propos  de  la  Miséricorde  de  Lisbonne  dan> 
la  partie  relative  à  la  population  industrielle.  Dans  le  district  de  Vizeu  il  y  a 
beaucoup  d'établissements  de  ce  genre  :  à  Vizeu.  Santar,  Tondella.  etc..  etc. 


96  LA    VIE    RURALE. 

tejo,  OÙ  ils  sont  employés  dans  les  vastes  fermes  à  blé, 
ainsi  que  nous  le  verrons  plus  loin.  Beaucoup  de  jeunes 
filles  s'engagent  comme  servantes  à  Lisbonne  et  dans  les  autres 
centres  urbains  ;  souvent  elles  reviennent  au  villages  après  avoir 
subi  la  mauvaise  influence  delà  ville,  dont  elles  propagent  ainsi 
la  corruption.  Enfin,  de  nombreux  ouvriers  et  paysans  vont 
chercher  fortune  à  l'étranger  ou  aux  colonies,  surtout  au  Brésil. 
Ils  y  débutent  comme  ouvriers  ruraux,  artisans  ou  petits  com- 
merçants, vivent  avec  beaucoup  d'économie  et  réussissent  sou- 
vent à  faire  en  dix  ou  quinze  ans  une  petite  fortune  ;  cjuelques- 
uns  même  parviennent  à  la  véritable  richesse.  Somme  toute, 
leurs  ambitions  sont  très  courtes,  et  comme  ils  emportent  un 
grand  amour  pour  leur  terre  natale,  où  toute  leur  famille  est 
restée,  leur  espoir  est  d'y  revenir  le  plus  tôt  possible  pour  y 
vivre  en  paysans  aisés  ou  en  petits  bourgeois.  Pendant  leur 
absence,  et  quand  ils  le  peuvent,  ils  envoient  généralement  un 
peu  d'argent  à  leurs  parents.  Aussi  arrive-t-il  souvent  que  l'on 
pousse  un  jeune  homme  à  émigrer  dans  le  but  d'en  tirer  des 
subventions  en  argent  comptant,  chose  toujours  rare  dans  ce 
milieu  pauvre.  Après  leur  retour,  les  plus  aisés  prennent  fré- 
c[uemment  à  leur  charge  l'instruction  d'un  jeune  frère,  neveu 
ou  cousin,  auquel  ils  procurent  ainsi  l'occasion  de  s'élever 
à  une  condition  supérieure. 

Les  indications  générales  que  nous  venons  de  résumer  vont 
maintenant  se  préciser  dans  la  monographie  c^ui  suit. 

José  Ferreira  Morgado  habite  le  village  de  Corga,  situé  à 
12  kilomètres  de  Vizeu.  Il  est  âgé  de  73  ans.  Sa  femme,  Berna- 
dina  d'Almeida,  en  a  65.  Six  enfants  vivent  et  travaillent  avec 
les  parents  :  Antonio,  35  ans;  Manuel,  30;  Constança,  26;  Zoao, 
24;  José,  22;  Carlos,  21.  Le  fermier  emploie  en  outre  un  jeune 
berger  de  14  ans. 

Le  village  est  bâti  sur  un  petit  plateau  accidenté,  traversé 
par  un  ruisseau.  La  couche  arable,  peu  épaisse,  en  général, 
laisse  souvent  apparaître  le  granit  c|ui  la  supporte.  Partout  où 
le  sol  est  suffisamment  profond,  sa  fertilité  est  moyenne. 
Ailleurs,  il  se  dessèche  vite  et  produit  peu.  Le  climat  est  tem- 


LA    l'KïriK    l'.LLTCnF:    lUNS    LE    NOHÏ).  07 

péré,  le  thonnomèti'c  descend  rarement  au-dessous  de  3",  et 
ne  dépasse  guère  32".  La  région  est  essentiellement  agricole  ; 
elle  ne  produit  en  outre  qu'une  petite  quantité  de  pierres  à 
polir  et  les  articles  communs  fabriqués  par  les  artisans. 

Morgado  est  propriétaire  de  sa  maison  et  de  Tenclos  qui  en 
dépend.  C'est  un  petit  bâtiment  qui  contient  une  étable,  un 
cellier,  et  au-dessus  deux  chambres  et  une  cuisine,  où  toute 
la  famille  s'entasse.  Le  mobilier  est  extrêmement  sommaire. 
Il  se  compose  :  de  couchettes  en  planches  garnies  d'une  simple 
paillasse,  de  coffres  à  linge,  de  tables  et  de  bancs  en  bois 
de  sapin  et  de  quelques  ustensiles.  Le  linge  et  les  vêtements 
se  réduisent  à  peu  près  à  ce  qui  est  indispensable  ;  chacun 
possède  un  costume  de  travail  et  un  autre  pour  le  dimanche  ; 
la  ménagère  garde  quelques  draps  en  réserve.  Habitation,  mo- 
bilier et  hardes  valent  au  plus,  tout  compris,  300  milreis 
(1.550  fr.). 

Notre  paysan  afferme  les  terrains  qu'il  cultive  à  l'un  des 
plus  gros  propriétaires  de  la  province.  Ces  terres  font  en  effet 
partie  d'un  domaine  dont  la  valeur  est  estimée  à  environ 
500.000  francs.  Le  propriétaire  habite  Lisbonne  et  il  a  pour  régis- 
seur, ou  plutôt  pour  agent,  l'instituteur  de  Corga,  qui  s'occupe  de 
faire  rentrer  les  fermages  et  les  redevances,  et  exécuter  les 
travaux  nécessaires  dans  les  vignes  exploitées  en  régie  ;  il  ne 
cultive  rien  par  lui-même.  La  ferme  de  Morgado,  une  des 
plus  grandes  du  pays,  comprend  quelques  hectares  de  terres 
ensemencées  en  blé,  seigle  et  orge,  ou  plantées  en  vignes, 
3  hectares  de  terre  à  maïs,  enfin  25  hectares  de  sapinière.  Le 
tout  est  estimé  3.000  milreis   (16.650    fr.)    en  chitfre  rond. 

L'assolement  des  terres  arables  est  fort  simple  :  après  avoir  été 
emblavée  pendant  une  courte  période,  qui  varie  de  deux  à  cinq 
ans,  chaque  parcelle  est  laissée  en  jachère  pendant  un  temps 
variable  durant  lequel  on  y  fait  pacager  le  bétail.  Comme  ce- 
lui-ci est  peu  nombreux,  la  fumure  est  faible  et  le  rende- 
ment médiocre  ;  il  ne  dépasse  guère  1-2  hectolitres  à  l'hectare 
pour  les  céréales  et  li  pour  le  maïs.  En  moyenne,  la  ferme 
produit  :  35  hectolitres  de  maïs,  8  de  seigle,  6  d'orge,  4   de 

7 


98  LA    VIE   RURALE. 

blé,  160  kilos  de  lin,  39  hectolitres  de  vin,  et  en  outre  les  pom- 
mes de  terre  et  les  légumes  pour  la  nourriture  de  la  famille. 
La  sapinière  fournit  le  bois  pour  le  chauffage  et  les  répara- 
tions. 

Pour  sa  culture  le  fermier  dispose  d'un  outillage  extrême- 
ment primitif  :  un  char  à  bœufs  avec  son  harnais,  un  araire  ou 
petite  charrue,  une  herse  et  quelques  outils  à  main,  rien  de 
plus.  Le  cheptel  comprend  dnux  bœufs  de  trait,  de  la  race 
petite  mais  vigoureuse  appelée  arouquèsa,  valant  ensemble 
140  milreis  (775  fr.),  treize  brebis  pour  27  milreis  (150  fr.),  deux 
porcs  15  milreis  (83  fr.),  six  poules  1.800  reis  ^^10  fr.).  Le  tout, 
attirail  et  bétail,  peut  être  estimé  au  total  1.200  francs  à  peu 
près.  En  y  ajoutant  la  valeur  de  la  maison  et  du  mobilier,  nous 
arrivons  à  une  somme  qui  peut  varier  entre  2.700  et  3.000  francs 
et  qui  représente  l'actif  de  cette  famille. 

En  dépit  de  son  âge  avancé,  le  fermier  dirige  encore  son 
exploitation,  à  laquelle  tous  ses  fils  sont  employés,  pendant  que 
la  mère,  aidée  par  Constança,  prend  soin  de  la  maison  ;  la 
jeune  fille  participe  en  outre  aux  travaux  des  champs.  Morgado 
enti  éprend  chaque  année,  avec  son  char  et  ses  bœufs,  quelques 
transports  —  environ  10  jours  —  qui  lui  rapportent  à  peu  près 
12  milreis  66  fr.).  L'un  des  fils  gagne  en  Alemtejo  et  rapporte 
à  la  maison  28  milreis  [155  fr.).  Il  faut  ajouter  à  cela  les 
produits  vendus  au  marché  ;  le  principal  a  été  cette  année  le 
vin  :  5  hectolitres  pour  IV  milreis  (77  fr.  50),  le  reste  est  in- 
signifiant. 

L'alimentation  a  pour  base  le  pain  de  maïs,  accompagné 
le  matin  de  quelques  sardines  salées,  à  midi  de  pommes  de 
terre  ou  de  haricots,  et  parfois  de  morue  ou  de  viande  de 
porc,  le  soir  de  légumes  et  des  restes  du  dhier.  On  estime 
à  22  mih'eis  (122  fr.)  par  an  la  dépense  nécessaire  en  denrées 
d'épicerie,  vêtements,  etc.,  pour  la  nourriture  et  l'entretien  de 
la  famille.  Le  fermier  paie  son  loyer  en  nature  et  livre  dans  ce 
but  au  propriétaire  22  hectolitres  de  maïs  ;  de  plus,  il  lui  doit 
({uatre  jours  de  corvée  avec  son  char  et  ses  bœufs. 

Nous  constatons  ainsi  que  la  famille  remet  au  propriétaire  ou 


LA   PETITE    (U  LTURE    DANS   DE    NORD.  99 

consomme  directement  la  presque  totalité  de  ses  récoltes.   Si 

elle  fait  un  pou  d'argent,  c'est  surtout  grâce  au  travail  salarié 

qu'elle   fournit  au    dehors.  Voici,   d'après  les  indications   qui 

précèdent,  le   tableau   approximatif  de  ses  recettes  et  de  ses 

dépenses,  abstraction  faite  des  produits  consommés  ou  délivrés 

en  nature  : 

Recettes. 

Charrois,    10  journées GO  fr.  » 

Salaire  d'un  fils Iod        >< 

Ventes  :  o  hectol.  de  vin 77  fr.  oO 

Divers 60        » 

Total :i.ï8  fr.  50 

Dépenses. 

Denrées  d'alimentation,  épiceries oo  fr.  50 

Linge  et  vêtements 00  fr.  &0 

Outils,  harnais,  etc 50         » 

Impôts 100          » 

Divers 72         » 

Total un  fr.    » 


On  voit  par  ces  deux  totaux  que  le  peu  d'argent  comptant 
réalisé  par  cette  famille  est  absorbé  par  ses  besoins  urgents.  Le 
moindre  accident  suffit  pour  rompre  l'équilibre  de  ce  pauvre 
budget,  et  pour  appeler  les  privations. 

Les  récréations  dont  profite  la  famille  ne  sont  ni  très  nom- 
breuses ni  très  variées.  En  dehors  des  cérémonies  familiales, 
comme  les  mariages  et  les  baptêmes,  la  plus  grande  réjouis- 
sance est  celle  que  ramène  chaque  année  la  fête  patronale  du 
village.  On  la  célèbre  par  uq  repas  substantiel,  après  lequel  la 
jeunesse  organise  des  danses  tandis  que  les  vieux  se  rendent  au 
cabaret.  Le  dimanche  et  les  jouis  de  fête,  les  hommes  vont 
aussi  de  temps  en  temps  à  l'auberge,  où  ils  boivent  surtout  du 
vin,  vendu  très  bon  marché.  L'ivrognerie  et  le  désordre  sont 
d'ailleurs  des  faits  rares. 

Ces  gens  vivent  ainsi  dans  un  état  de  médiocrité  paisible  qui 
touche   la   pauvreté.   Son   principal   inconvénient  est  de    leur 


100  LA   VIE    RURALE. 

rendre  tout  progrès  bien  difficile.  Deux  causes  de  trouble  les 
guettent  continuellement  :  la  mauvaise  récolte  et  la  maladie. 
Les  années  sèches  leur  sont  très  dures.  Quant  à  la  santé,  en 
dépit  d'un  défaut  à  peu  près  complet  d'hygiène,  elle  est  assez 
bonne  en  général.  Gela  tient  d'abord  au  climat,  qui  est  plutôt 
sain;  en  outre,  les  soins  donnés  à  la  première  enfance  étant  fort 
peu  éclairés,  ainsi  que  nous  l'avons  déjà  remarqué,  tous  les 
enfants  d'un  tempérament  faible  disparaissent  de  bonne  heure. 
11  en  résulte  une  sélection  au  proiit  des  plus  forts.  Toutefois,  le 
père,  déjà  âgé,  fut  atteint  récemment  d'une  maladie  assez  grave; 
il  a  été  soigné  à  l'hôpital  de  la  Miséricorde,  où  il  payait  une 
pension  de  300  reis  (1  fr.  65)  par  jour. 

Cette  famille  ne  reçoit  aucun  ajipui  extérieur,  hormis  celui 
que  l'on  se  donne  entre  voisins.  Au  moment  des  grands  travaux. 
ces  paysans  s'aident  entre  eux,  travaillent  les  uns  pour  les 
autres,  se  prêtent  des  animaux,  des  outils  ou  des  semences. 
Quand  un  ménage  vient  à  manquer  de  quelque  provision,  un 
autre  lui  en  fait  l'avance,  et  le  remboursement  s'opère  en  nature 
après  la  récolte.  Ces  pauvres  gens  se  patronnent  ainsi  les  uns 
les  autres  dans  la  mesure  de  leurs  forces,  suppléant  par  là  de 
leur  mieux  à  l'absence  du  véritable  patron,  le  propriétaire.  En 
visitant  cette  région,  nous  avons  eu  l'occasion  de  constater 
d'une  façon  frappante  l'importance  de  l'initiative  et  des  exem- 
ples donnés  par  les  patrons  agricoles  lorsqu'ils  remplissent 
effectivement  leur  rôle.  Non  loin  de  Corga,  à  Povolide,  nous 
avons  rencontré  un  ancien  officier,  M.  J.  Cabrai,  propriétaire 
d'un  domaine  assez  étendu.  Comprenant  que  le  rendement  serait 
meilleur  sous  son  contrôle  direct,  il  a  quitté  l'armée  pour  aller 
s'installer  sur  ses  terres.  M.  Cabrai  eut  alors  l'idée  d'organiser 
une  laiterie  pour  la  production  du  beurre.  Et  pour  se  procurer 
la  crème  nécessaire,  il  sut  persuader  aux  paysans  du  voisinage 
qu'ils  auraient  avantage  à  remplacer  leurs  bœufs  de  travail  par 
des  vaches  laitières.  Il  leur  avança  môme  souvent  une  partie 
de  l'argent  nécessaire  pour  les  acheter,  retenant  par  fractions 
l'intérêt  et  le  capital  sur  le  prix  du  lait  qui  lui  était  livré.  Le 
rendement  de  ces  animaux  est  assez  faible,  d'autant  plus  qu'on 


I.A    l'r.TIïE    Cl  LTlIiE    DANS    LE    NOHl).  101 

les  fait  travailler;  cependant  la  production  de  la  bcurrerie  de 
Povolide  a  pu  se  développer  peu  à  peu  ;  elle  atteint  maintenant 
70  kilos  par  jour,  procurant  aux  fermiers  une  ressource  supplé- 
mentaire qui  n'est  pas  à  dédaigner.  De  son  côté,  M.  Pedro  dos 
Santos,  qui  réside  temporairement  à  \izcu,  tout  près  de  ses 
propriétés  de  Villa  Mean  dans  la  vallée  du  Dao,  a  organisé  un 
syndicat  agricole  et  viticole  et  une  association  mutuelle  d'assu- 
rance contre  la  mortalité  du  bétail,  qui  rendent  d'importants 
services.  Il  s'efforce  actuellement  d'adapter  aux  besoins  du 
crédit  agricole  régional  une  institution  déjà  ancienne  :  le  Banco 
agricola  e  industrial  Viziense,  qui  fonctionne  depuis  plus  de 
VO  ans  à  côté  de  la  Miséricorde  de  Vizeu.  Il  est  évident  que,  si 
les  propriétaires  de  ce  type  étaient  plus  nombreux,  l'agriculture 
portugaise  serait  aussi  plus  prospère. 

L'instruction  primaire  est  loin  d'avoir  réalisé  en  Portugal  tous 
les  progrès  désirables.  Cela  tient  à  diverses  causes  que  nous 
aurons  l'occasion  d'analyser  plus  tard.  Dans  la  famille  Morgado, 
qui  comprend  huit  personnes,  trois  seulement,  le  père  et  deux 
fils,  savent  lire,  les  autres  sont  illettrés.  Au  point  de  vue  reli- 
gieux, on  trouve  encore  dans  ces  campagnes  un  certain  nombre 
de  personnes  pieuses,  mais  il  en  est  d'autres  qui,  tout  en  obser- 
vant les  pratiques  élémentaires  du  culte,  ne  montrent  pas  une 
bien  grande  ferveur,  et  c'est  ici  le  cas. 

Les  charges  publiques  supportées  par  la  famille  se  résument 
ainsi  :  elle  paie,  en  premier  lieu,  h  titre  d'impôt  foncier,  18  mil- 
reis  (100  fr.)  qui  se  partagent  entre  la  commune  et  l'État; 
c'est  là  une  bien  lourde  charge  pour  une  si  petite  exploitation. 
Ensuite,  elle  supporte  les  impôts  indirects  qui  frappent  les  arti- 
cles de  consommation  ;  comme  elle  achète  peu  de  chose,  le 
fardeau  de  ces  taxes  ne  lui  est  pas  très  sensible  ;  on  peut  l'évaluer 
à  environ  8  ou  10  francs  par  an.  Quant  au  service  militaire, 
il  n'a  été  fourni  par  aucun  des  Morgado,  tous  ayant  été  exemptés 
pour  cause  d'insuffisance  physique  ^ 

En  ce  qui  concerne  les  relations  avec  l'extérieur,  nous  cons- 

1.  Nous  aurons  plus  tard  l'occasion  de  constater  que  l'incapacité  physique  est  sou- 
vent un  prétexte  qui  couvre  des  interventions  politiques. 


102  LA    VIE   KL'RALE. 

tâtons  d'abord  que  la  densité  de  la  population  dans  les  Beïras 
ne  laisse  guère  de  place  à  limmigration.  Au  contraire,  les 
gens  du  pays  se  répandent  chaque  année  au  dehors  pour  trou- 
ver dans  l'émigration  temporaire  un  supplément  de  ressources. 
Un  des  fils  de  Morgado  part  ainsi  en  septembre  pour  l'Alemlejo, 
où  il  travaille  dans  une  ferme  jusquen  avril,  époque  à  laquelle 
il  revient  avec  un  petit  pécule,  évalué  à  28  milreis  (155  fr.) 
en  moyenne,  somme  qui  entre  dans  le  budget  du  ménage,  ainsi 
que  nous  l'avons  constaté. 

Le  père  et  les  deux  fds  qui  savent  lire  sont  électeurs  munici- 
paux et  politiques. 

Le  type  représenté  par  cette  famille  est  le  plus  répandu  parmi 
la  population  agricole  de  cette  région.  On  ne  rencontre  là  que 
bien  peu  de  fermiers  d'un  degré  supérieur;  en  revanche,  on  en 
trouve  un  certain  nombre  dont  les  exploitations  sont  sensible- 
ment moins  étendues,  et  qui  tombent  par  conséquent  dans  une 
condition  presque  misérable.  Plus  bas  encore,  on  peut  observer 
des  familles  d'ouvriers  ruraux,  dont  les  plus  heureuses  sont  celles 
qui  possèdent  au  moins  une  maisonnette.  Le  taux  très  minime 
des  salaires  ne  leur  permet  guère  que  par  rare  exception  de 
sortir  de  leur  très  humble  et  souvent  très  difticile  position. 
Toutefois,  malgré  l'exiguïté  de  leurs  ressources,  la  condition  des 
familles  rurales  reste  tolérable.  Tant  que  le  prix  du  maïs 
ne  s'élève  pas  au-dessus  de  17  francs  l'hectolitre.  —  et  ce  fait 
ne  se  produit  que  dans  les  années  d'extrême  sécheresse,  —  l'ou- 
vrier agricole  ne  souffre  pas  de  la  faim.  Nous  verrons  bientôt 
qu'on  ne  pourrait  pas  en  dire  autant  des  travailleurs  de  la  ville. 

A  quelques  kilomètres  de  Vizeu  commence  la  région  mon- 
tagneuse, où  une  population  clairsemée  cultive  une  partie 
des  terres  accessibles.  Un  type  intéressant  va  nous  permettre 
d'étudier  au  moins  partiellement  la  région  agricole  de  l'Es- 
trella. 


I.A    l'KTITE    CULTURE    DANS    I.E    NORT).  103 


VI.    PAYSAN   l)K    L  KSTRELLA. 

La  Serra  de  Estrella,  la  plus  haute  chaîne  du  Portugal,  — son 
point  culcninant  approche  de  2.000  mètres  —  est  sillonnée  de 
profondes  vallées,  où  coulent  de  nombreuses  rivières,  affluents 
du  Mondego  ou  du  Tage.  Les  pluies  fréquentes  de  l'hiver, 
les  neiges  qui  couvrent  les  hauts  sommets  de  la  Serra  pen- 
dant quatre  mois,  en  font  diu'ant  une  partie  de  l'année  des 
torrents  qui  roulent  à  pleins  bords;  en  été,  au  contraire,  leur 
lit  se  dessèche  presque  complètement.  Il  en  est  de  même  pour 
les  sources  qni  s'échappent  des  pentes.  En  fait,  l'eau  est  abon- 
dante dans  cette  contrée  tourmentée,  mais  son  cours  est  irrégu- 
lier. Pour  l'utiliser  pleinement  à  l'heure  la  plus  favorable,  il 
faudrait  la  retenir  par  des  travaux  d'art  et  la  distribuer  judi- 
cieusement jusque  dans  la  plaine,  au  moyen  d'un  système  bien 
étudié  de  canaux  dans  le  g"enre  de  ce  qui  a  été  fait  notamment 
pour  la  Lombardie  et  la  Catalogne.  Dans  l'Estrella,  on  a  laissé 
jusqu'à  présent  la  nature  à  elle-même.  Ou  plutôt  l'homme  s'est 
appliqué  à  détruire  ce  que  la  nature  avait  fait  pour  défendre  le 
sol  contre  l'action  dévastatrice  des  eaux.  Autrefois,  tout  ce  mas- 
sif était  couvert  de  forêts  qui  al)Sorbaient  beaucoup  d'humidité, 
réduisant  ainsi  le  volume  et  l'action  des  torrents.  Mais  les 
bois  ont  été  détruits  par  le  fer  et  par  le  feu,  afin  de  laisser  place 
aux  pâturages  où  les  moutons  se  réfugient  pendant  l'été.  Actuel- 
lement, le  gazon  ne  suffisant  pas  pour  retenir  les  eaux,  la  moin- 
dre ondée  gonfle  les  torrents  et  tout  s'écoule  en  quelques  heures. 
La  première  opération  utile  serait  donc  le  reboisement  des 
pentes.  Des  lois  spéciales  édictées  dans  ce  but  n'ont  donné  qu'un 
résultat  bien  médiocre.  Deux  massifs  forestiers  seulement  ont 
été  reconstitués  jusqu'à  présent;  le  premier,  sur  2.000  hectares, 
se  trouve  près  de  Manteigas  aux  sources  du  Zezere  ;  le  second, 
sur  400  hectares,  a  été  établi  près  de  Covilha.  Il  faut  dire  que 
l'administration  forestière  se  heurte  à  des  difficultés  considéra- 
bles. Les  pâtis  appartiennent  aux  communes  montagnardes  et 


104  LA    VIE    RURALE. 

sont  ou  bien  utilisés  par  les  habitants,  ou  bien  loués  à  des  ber- 
gers des  régions  voisines.  Quand  il  est  question  de  reboiser,  les 
intéressés  s'insurgent  contre  des  projets  qui  tendent  à  restrein- 
dre leur  jouissance,  et  les  choses  restent  en  l'état.  Ceci  montre 
une  fois  de  plus  l'impuissance  des  communautés  paysannes  à 
gérer  des  intérêts  étendus,  spécialement  à  bien  administrer  des 
forêts.  Ilfautpour  celades  connaissances  et  une  prévoyance  que 
n'ont  pas  les  petites  gens. 

Mais  il  n'en  est  pas  moins  certain  que,  si  les  grands  proprié- 
taires fonciers  savaient  voir  et  comprendre  la  situation,  ils 
pourraient  dès  à  présent  travailler  à  l'aménagement  et  à  l'utili- 
sation des  eaux,  ce  qui  donnerait  des  résultats  immenses  au 
point  de  vue  industriel  comme  au  point  de  vue  agricole.  Mais  il 
faudrait  au  préalable  s'entendre  et  s'associer.  Or,  cela  n'est  ni 
dans  les  habitudes,  ni  surtout  dans  l'esprit  des  gens  de  la  classe 
aisée.  Ils  n'y  sont  pas  préparés  par  leur  éducation  qui  leur  ins- 
pire plutôt  un  individualisme  égoïste,  ennemi  de  la  discipline  et 
de  la  responsabilité.  Ce  grave  défaut  de  la  formation  sociale 
nuit  considérablement  à  la  prospérité  du  pays. 

La  famille  étudiée  '  babite  le  versant  nord  de  la  chaîne,  à 
Lagarinhos,  paroisse  qui  dépend  du  concelho  de  Gouveia, 
district  de  Guarda.  Ce  village,  situé  à  .500  mètres  d'altitude, 
compte  860  habitants.  Comme  Sâo  Pedro  do  Sul,  cette  localité 
est  loin  du  chemin  de  fer;  elle  est  reliée  par  de  bonnes  routes  à 
la  gare  de  Mangualde  (20  kilom.)  et  à  diverses  autres  localités. 
Deux  petites  rivières  s'y  réunissent  pour  aller  se  jeter  ensuite 
dans  le  Mondego.  La  contrée  forme  un  plateau  légèrement 
accidenté  et  coupé  par  les  lits  des  rivières  et  des  ruisseaux.  Le 
sol  arable,  d'origine  granitique,  est  d'épaisseur  très  variable; 
tantôt  la  couclie  mince  et  maigre  se  laisse  çà  et  là  percer  par  le 
rocher,  tantôt  elle  est  profonde  et  fertile  parce  que  les  eaux  ont 
entraîné  et  accumulé  dans  les  fonds  les  terres  meubles  et  les 
débris  organiques.  Le  climat  est  relativement  froid  en  hiver  :  le 
thermomètre  descend  parfois  un  peu  au-dessous  de  zéro  et  la 

1.  Monographie  faite  avec  le  concours  de  M.  Mendes  Oliva,  propriétaire-agricul- 
teur près  de  Gouveia. 


LA  l'F/nriî:  cli.tl'ue  dans  le  nord.  105 

neige  apparaît  de  temps  en  temps;  les  plui<'s,  assez  fréquentes 
d'octobre  à  avril,  deviennent  rares  en  été;  celui-ci  est  donc  à 
la  fois  sec  et  chaud,  car  la  température  s'élève  alors  jusqu'à 
ÎÎ5  degrés.  L'irrigation  est  indispensable  en  cette  saison  pour 
la  plupart  des  cultures. 

Les  productions  de  la  haute  vallée  du  Mondego  sont  assez 
variées,  elles  pourraient  l'être  davantage  encore.  La  culture 
principale  est  celle  du  maïs,  qui  occupe  la  plus  g-rande  partie 
des  meilleures  terres,  soit  au  fond  des  vallées,  soit  sur  les  pen- 
tes. Semé  en  avril,  le  mais  est  sarclé  en  juin;  en  même  temps, 
on  répand  des  semences  de  graminées  qui,  après  la  récolte  faite 
en  septembre,  croissent  rapidement  sous  l'action  des  premières 
pluies  et  donnent  de  bons  herbages  temporaires,  que  l'on  dé- 
friche de  nouveau  au  printemps.  Sur  les  terres  hautes,  maigres 
et  sèches,  le  seigle  prédomine,  avec  intercalation  d'une  ja- 
chère de  deux  années  qui  donne  des  pâturages  de  printemps. 
La  vigne  est  cultivée  aussi  sur  une  grande  échelle;  détruite 
par  le  phylloxéra,  elle  a  été  reconstituée  sur  des  plants  améri- 
cains, et  la  surface  actuellement  occupée  par  les  vignobles 
dépasse  de  beaucoup  l'ancienne. 

Enfin,  les  paysans  font,  surtout  pour  leur  propre  consomma- 
tion, des  pommes  de  terre  et  des  légumes  variés,  et  ils  ont 
d'assez  beaux  vergers  qui,  avec  les  oliviers  répandus  partout, 
donnent  à  ce  pays  l'aspect  d'un  immense  bosquet.  Les  plus 
mauvais  terrains  sont  occupés  par  des  bois  de  pins  ;  on  com- 
mence aussi  à  planter  des  eucalyptus,  essence  qui  réussit  admi- 
rablement en  Portugal. 

La  production  animale  est  relativement  restreinte.  Le  gros 
bétail  est  peu  nombreux;  il  se  compose  principalement  de  bœufs 
de  travail.  Il  en  résulte  une  grande  pénurie  d'engrais.  Les  mou- 
tons et  les  chèvres  sont  en  assez  grand  nombre;  chaque  famille 
élève  un  ou  plusieurs  porcs  pour  sa  consommation.  La  volaille 
est  plutôt  rare.  Le  gibier  a  presque  disparu,  faute  d'une  pro- 
tection suffisante.  Quant  aux  ressources  minérales,  elles  se  bor- 
nent aux  granits  du  sous-sol,  qui  sont  exploités  sur  quelques 
points  pour  la  construction. 


lOG  I.A    VIE    RURALE. 

En  résumé,  cette  réyion  verdoyante,  encadrée  de  hautes  mon- 
tagnes, avec  son  air  léger  et  salubre,  ses  vallées  fertiles,  ses  eaux 
abondantes,  pourrait  être  extrêmement  productive  si  les  moyens 
de  transport  étaient  plus  efficaces,  les  débouchés  plus  larges,  les 
capitaux  plus  abondants,  les  patrons  capables  plus  nombreux. 
En  outre,  l'Estrella  deviendrait  facilement  un  grand  réservoir  de 
force  hydraulique,  dont  les  eaux  mortes  canalisées  iraient  ré- 
pandre la  fertilité  au  loin.  Tout  cela  est  et  restera  probablement 
long-temps  encore  à  l'état  de  projets. 

José  Pinheiro,  âgé  de  V<î  ans,  a  épousé  Rosa  Simoes,  qui  en  a  52  ; 
tous  les  deux  sont  originaires  du  pays.  Ils  ont  eu  treize  enfants, 
tous  allaités  par  la  mère,  et  dont  neuf  sont  encore  vivants  :  iMaria, 
^4  ans;  Manuel,  23;  Antonio,  22;  José,  18;  Zeferino,  17;  Maria 
Rosa,  14;  Maria  da  Conceiçâo,  13;  Theresa,8;  Francisco,  G, 

Le  père  est  propriétaire  d'un  petit  domaine  et  locataire  de 
quelques  champs,  dont  l'exploitation  absorbe  à  peu  près  tout  son 
temps.  Exceptionnellement,  il  fait  au  dehors  quelques  journées 
de  labourage,  —  une  dizaine  environ  —  avec  sa  paire  de  bœufs. 
Un  usage  ancien  attribue  comme  rémunération  de  ce  travail  la 
paille  produite  par  le  maïs  récolté  sur  les  champs  ainsi  labourés. 
La  mère,  qui  naguère  prenait  sa  part  du  travail  agricole,  est 
maintenant  remplacée  par  ses  enfants,  et  se  consacre  aux  soins 
du  ménage.  Les  enfants  secondent  leur  père  dans  la  culture  du 
domaine  familial  et  de  la  ferme.  Certains  d'entre  eux  travaillent 
en  outre  dehors,  et  leurs  salaires  rentrent  dans  le  budget  com- 
mun. Ainsi,  Manuel  est  menuisier;  son  patron  l'occupe  presque 
toute  l'année  et  lui  donne  320  rois  (1  fr.  76)  par  jour.  José  s'em- 
ploie chez  les  cultivateurs  du  voisinage  environ  cinquante  jours 
par  an,  moyennant  200  reis  (1  fr.  10).  Zeferino  est  domestique 
chez  un  de  ses  oncles,  oîi  il  ne  gagne  encore  que  son  entretien. 

Cette  famille  possède  une  propriété  foncière  comprenant  une 
maison  d'habitation  et  des  terrains  de  culture.  Ce  petit  bien  vient 
de  la  femme,  qui  l'a  eu  de  ses  parents  par  héritage.  La  maison 
est  construite  isolément  sur  le  domaine,  et  se  compose  d'une 
cuisine  oîi  les  gens  mangent,  non  pas  à  table,  mais  assis  autour 
du  feu  sur  des  bancs  de  bois  très  bas,  d'une  petite  salle  et  de 


LA  l'i/nn:  ci  ltuhi:  kans  li:  nohi».  107 

trois  chambres,  où  couchent  les  parents  et  les  jeunes  filles;  les 
£;arçons  dorment  sur  des  lits  de  camp  places  dans  l'étable,  près 
des  animaux.  Le  domaine  contient  :  deux  arpents  de  terres  à 
maïs,  six  de  terres  à  seigle,  une  vig-ne  plantée  en  ceps  américains, 
au  nombre  d'un  millier  do  pieds,  ce  qui  représente  une  surface 
de  "20  ares  environ;  enfin,  un  petit  bois  de  pins  d'un  arpent  ; 
les  terres  labourables  sont  plantées  d'oliviers  en  bordures. 
Comme  Tarpont  équivaut  à  uq  tiers  d'hectare,  la  superficie 
totale  de  ce  petit  domaine  est  à  peu  près  de  3  1/2  à  4  hec- 
tares. 

Rappelons  que,  en  cas  de  décès  des  parents,  le  code  civil 
portugais  prescrit  le  partage  ég-al  en  nature  ' .  Cette  règle  pré- 
vaut aujourd'hui  dans  tout  le  pays  ou  à  peu  près,  les  anciennes 
coutumes  ayant  presque  totalement  disparu.  Ce  mouvement  de 
dispersion,  qui  se  continue  d'année  en  année,  serait  certainement 
beaucoup  plus  rapide,  malgré  la  pauvreté  ordinaire  du  paysan, 
si  certaines  causes  n'intervenaient  pas  poni-  donner  à  la  terre 
une  valeur  artificielle  et  exagérée.  Nous  en  avons  déjà  indiqué 
une^.  Bientôt  nous  en  verrons  surgir  une  autre  en  étudiant  les 
cultivateurs  de  l'Alenitejo. 

En  outre  de  son  domaine,  le  paysan  exploite,  nous  l'avons  vu. 
des  terres  affermées.  Ce  sont  d'abord  6  arpents  (2  hectares)  de 
terres  à  maïs  ou  à  seigle,  avec  un  droit  de  pâturage  dans  10  ar- 
pents de  bois  qui  dépendent  de  la  propriété;  ensuite,  des  pàtis 
dont  le  loyer  est  acquitté  avec  le  lait  des  brebis  pendant  leur 
séjour;  cette  combinaison  est  usuelle  pour  les  très  petites  loca- 
tions, autrement  le  loyer  se  règle  en  argent.  Comme  loyer  des 
terres  labourables.  Pinheiro  doit  fournir  en  nature  130  alqueires 
de  maïs  ou  de  seigle,  l'alqueire  valant  15  lit.  8;  c'est  une  quan- 
tité de  20  hectolitres  et  demi  de  grain  environ  qui  est  due  par  le 
locataire. 

Pour  son  exploitation,  le  paysan  emploie  un  matériel  des  plus 
élémentaires  :  un  lourd  char  à  bœufs  à  roues  pleines;  une  petite 

1.  Avec  faculté  de  disposer  par  tcsiarnent  d'un  tiers  en  faveur  d'un  seul  iiéri- 
tier. 

2.  V.  ]).  92  ci-dessus. 


108  LA    VIE   RURALE. 

charrue  en  bois,  munie  d'une  pointe  de  fer  qui  entame  un  peu 
le  sol  sans  le  retourner  et  exige  du  laboureur  un  grand  effort; 
une  herse,  aussi  en  bois,  sur  laquelle  il  faut  se  tenir  debout  pour 
obtenir  un  travail  utile;  enfin  quelques  outils  aratoires,  le  tout 
d'une  valeur  totale  approximative  de  30  milreis  (165  francs).  Il 
en  est  d'ailleurs  ainsi  chez  tous  les  paysans  ;  on  ne  trouve  dans 
le  village  qu'une  seule  bonne  charrue.  Disons,  tout  de  suite, 
que  le  mobilier  de  la  ferme  est  très  simple  ;  2  armoires, 
4  coffres,  1  table,  quelques  chaises  et  des  bancs,  le  tout  en  bois 
de  sapin,  forment  le  gros  du  mobilier;  on  couche  sur  des  lits  de 
camp  établis  au  moyen  de  quelques  planches  posées  sur  deux 
bancs  et  garnies  d'une  paillasse.  Quant  au  cheptel,  il  se  compose  : 
d'une  paire  de  bœufs  de  travail,  achetée  chaque  année  en  février 
au  prix  moyen  de  15  livres  sterling  (375  francs)  et  revendue  à 
l'entrée  de  l'hiver  avec  un  petit  bénéfice  de  VO  à  50  francs;  un 
petit  troupeau  de  30  tètes  :  brebis  et  chèvres;  un  porc 
acheté  à  l'automne  et  qui  est  tué  l'année  suivante  à  Noël  pour 
l'usage  de  la  famille;  enfin,  une  dizaine  de  poules.  Actuellement, 
Pinheiro  n'a  pas  de  troupeau;  il  l'a  vendu  parce  que  son  fils 
Antonio,  qui  était  le  berger,  a  dû  partir  pour  le  service  mili- 
taire ;  mais  il  est  revenu  dans  des  circonstances  dont  nous  parle- 
rons plus  loin;  aussi  le  père  compte  racheter  bientôt  un  autre 
troupeau  afin  d'utiliser  les  pâtures  dont  il  dispose. 

Le  système  de  culture  des  paysans  de  cette  région  est  tout  à 
fait  primitif.  Comme  ils  ont  peu  d'engrais,  et  aussi  peu  de  dé- 
bouchés, ils  se  limitent  à  la  production  des  denrées  les  plus 
courantes,  celles  dont  ils  se  nourrissent  eux-mêmes  ou  dont  la 
vente  est  facile  dans  leur  voisinage  immédiat,  comme  le  mais, 
le  seigle,  la  pomme  de  terre.  L'assolement  est  inconnu.  Les  meil- 
leures terres,  réservées  au  maïs,  sont  fumées  avec  le  peu  d'en- 
grais de  ferme  dont  on  dispose.  Quant  aux  terres  maigres,  ce 
qu'on  leur  rend  par  la  fumure  et  le  séjour  des  animaux  est  si 
insuffisant,  que  la  jachère  s'impose.  Avec  plus  d'engrais,  on 
pourrait  certainement  obtenir  de  ces  sols  des  rendements  meil- 
leurs et  une  récolte  annuelle.  Mais,  pour  cela,  il  faudrait  avoir 
du  bétail,  et  des  fourrages  pour  le  nourrir.  On  se  borne  à  semer 


LA    PETITE    ClLTIIti:    DANS    LK    NOHO.  109 

des  graminées  parmi  le  maïs  au  moment  du  sarclage,  ce  qui 
donne  plus  tard  une  ou  deux  coupes  de  foin  et  ([uelques  se- 
maines de  pâture.  Les  friches  produisent  aussi  un  peu  d'herbe, 
mais  tout  cela  est  bien  insuffisant,  et  la  culture  reste  extensive, 
c'est-à-dire  nécessairement  pauvre. 

Dans  ces  conditions,  on  s'explique  pourquoi  la  quantité  des 
produits  vendus  est  fort  minime.  Elle  se  réduit  à  :  150  kilos  de 
fromage  de  brebis,  valant  iô  milreis  (249  fr.);  20  agneaux 
pour  12  milreis  (66  fr.);  i5  kilos  de  laine,  13.500  reis  (71  fr.). 
11  faut  ajouter  à  ces  recettes,  celles  qui  proviennent  des  salaires 
réalisés  par  quelques-uns  des  membres  de  la  famille.  Manuel  fait 
comme  menuisier  250  journées  payées  320  reis  l'une,  soit 
80  milreis  {kïï  fr.);  José  gagne  pour  50  journées  à  200  reis 
à  peu  près  10  milreis  (55  fr.).  Quant  aux  rentrées  en  nature, 
il  est  inutile  de  chercher  à  les  évaluer,  puisque  le  produit  en 
est  directement  consommé  par  la  famille. 

Voilà  pour  les  ressources,  calculons  maintenant  les  dépenses. 
Observons  tout  d'abord  que  le  mode  d'existence  des  monta- 
gnards de  lEstrella  est  d'une  extrême  simplicité. 

Nous  savons  déjà  comment  ils  sont  logés;  leur  habillement 
n'est  pas  plus  recherché.  Pour  travailler,  les  hommes  portent 
un  costume  sommaire,  composé  de  vieilles  hardes  .  une  chemise 
de  coton,  un  gilet  et  un  pantalon  de  gros  drap,  un  chapeau  de 
feutre  à  larges  bords;  les  femmes  ont  des  jupons  de  cotonnade, 
un  chàle  de  laine,  et  se  couvrent  la  tête  d'un  fichu;  tous  vont 
piedsnus,  sauf  en  cas  de  pluie  et  les  jours  chômés.  Le  dimanche, 
le  père  et  les  jeunus  gens  mettent  un  costume  en  drap  du  pays 
[samgoça],  qui  doit  durer  plusieurs  années;  pour  les  fem- 
mes, l'habit  du  dimanche  est  taillé  dans  une  grosse  étoffe  de 
coton  mélangé  de  lin.  La  mère  possède  un  habillement  un  peu 
plus  fin,  fait  d'un  tissu  de  laine  ;  elle  a  aussi  une  paire  de  bou- 
cles d'oreilles  et  une  chaîne  en  or:  chacune  des  jeunes  filles  a 
également  ses  boucles  d'oreilles,  mais  elles  sont  plus  petites.  Le 
linge  est  réduit  au  strict  nécessaire.  Tout  compris,  habits  et  linge 
ne  valent  pas  plus  de  130  milreis  (720  fr.).  Pour  l'entretien  de 
tous,  vêtements,  linge  et  chaussures,  on  peut  estimer  la  dépense 


110 


LA    \"IK   RURALE. 


annuelle  à  100  milreis  (555  fr.  i,  en  y  comprenant  tous  les  me- 
nus frais  relatifs  à  la  toilette. 

L'alimentation  est  aussi  frugale  que  possible.  Le  matin  de 
bonne  heure,  on  déjeune  d'un  morceau  de  pain  de  mais  et  d'une 
poignée  d'olives,  parfois  de  quelques  pommes  de  terre.  Le  diner, 
qui  se  prend  aux  champs  pendant  la  saison  des  grands  travaux, 
se  compose  d'une  soupe  aux  choux,  dun  plat  de  légumes,  par- 
fois de  quelques  sardines  ou  d'un  peu  de  morue  salée.  En  été, 
on  goûte  vers  quatre  heures  avec  du  pain  de  maïs,  des  olives 
et  quelquefois  des  sardines  salées.  Le  soir,  la  famille  mange 
une  soupe  aux  légumes.  De  temps  en  temps,  on  ajoute  à  la  soupe 
un  morceau  de  porc  salé  ou  un  saucisson;  mais  comme  la  pro- 
vision de  lard  et  de  graisse,  faite  à  Noël,  doit  durer  toute  l'an- 
née, on  n'en  use  qu'avec  parcimonie.  De  loin  en  loin  aussi,  on 
boit  un  peu  de  vin,  surtout  quand  la  besogne  est  rude.  Tout 
cela  est  produit  par  le  domaine;  la  ménagère  n'achète  guère 
qu'un  peu  d'épiceries,  de  poisson  salé,  aussi  3  ou  4  décalitres 
d'huile,  la  ferme  n'en  produisant  pas  assez  pour  la  consomma- 
tion de  la  famille;  la  dépense  faite  de  ce  chef  peut  être  évaluée 
à  150  francs  environ.  En  cas  de  mauvaise  récolte,  il  faut  se  pro- 
curer en  outre  un  peu  de  maïs  et  de  seigle. 

Les  récréations  ne  chargent  guère  le  budget  familial.  Les  fêtes 
religieuses,  une  cérémonie  de  famille  de  temps  en  temps,  bap- 
tême ou  mariage,  parfois  la  danse  ou  une  partie  de  boules  pour 
les  jeunes  gens,  ou  tout  simplement  un  peu  de  flânerie  le  diman- 
che, quand  l'ouvrage  ne  presse  pas,  c'est  tout  et  cela  coûte  peu. 
L'impôt  leur  prendcertainement  davantage  :  60à  70  francs  par  an. 

Si  nous  essayons  maintenant  de  récapituler  les  sommes  que 
nous  venons  d'indiquer,  il  en  résulte  le  tableau  suivant,  qui 
mentionne  seulement  les  entrées  et  les  sorties  en  argent  : 


Recettes. 

Ventes  de  produits 

386 

fr. 

Salaire  de  Manuel 

444 

— 

Salaire  de  José 

").') 

— 

Bénéfice  sur  les  bœufs. . . 

40 

— 

Total 

92:i 

fr. 

Dépenses. 

Frais  d  entretien ;j5;) 

Épiceries,  huile,  elc Id^) 

Impôts  directs iiO 

Divers 100 


T<.tal. 


855    fr. 


LA  l'ETiTi:  (;i"i;ri m;  dans  li;  .\ohd.  111 

On  voit  «jue  les  dépenses  indispensables  balancenl  prcscjue 
les  recettes.  Aussi,  la  moindre  perturbation  ne  peut  manquer  de 
jeter  un  trouble  profond  dans  ce  pauvre  budg-ct.  Les  Pinbeiro  en 
ont  lait  bi  cruelle  expérience;  ils  ont  éprouvé  des  maladies  qui 
ont  exigé  des  soins  médicaux  et  des  remèdes;  en  outre,  il  a  fallu 
combler  des  pertes  d'animaux.  Ils  ont  dû  emprunter  dans  ce  but 
une  somme  de  200  milreis  (1.100  fr.  )  dont  il  faut  payer  l'inté- 
rêt à  raison  del  %  ;  Pinbeiro  couvre  cette  dépense  exceptionnelle 
au  moyen  du  salaire  de  quelques  journées  de  charrois  faites  en 
hiver  avec  ses  bœufs.  Si  de  pareilles  pertes  se  renouvelaient,  ce 
serait  probablement  pour  eux  la  ruine  complète. 

Contre  les  vicissitudes  de  cette  pénible  existence,  nos  paysans 
n'ont  guère  de  recours.  Quand  l'année  est  par  trop  mauvaise,  le 
propriétaire  leur  fait  remise  d'une  partie  de  la  redevance  qui 
lui  est  due.  Mais  ils  nont  à  compter  sur  aucun  autre  appui. 
Entre  voisins,  on  ne  peut  faire  grand'chose,  car  tous  sont  égale- 
ment besogneux.  Ils  ne  connaissent  pas  les  avantages  de  l'assu- 
rance ou  de  l'association;  les  primes  et  les  cotisations  leur 
paraissent  trop  lourdes  à  payer.  Il  existe  bien  à  Gouveia  deux 
sociétés  de  secours  mutuels,  assez  peu  prospères,  du  reste  ;  les 
campagnards  ne  s'en  soucient  aucunement.  Enfin,  la  commune 
et  l'État  ne  peuvent  rien  pour  leur  venir  en  aide.  Ils  sont  donc 
en  fait  à  peu  près  abandonnés  à  eux-mêmes. 

Nous  avons  dit  tout  à  l'heure  que  la  situation  de  Pinbeiro 
avait  été  troublée  par  des  cas  de  maladie.  Il  faut  ajouter  que 
les  paysans  de  cette  contrée  sont  d'une  propreté  très  relative  et 
n'ont  aucune  notion  d'hygiène.  Un  simple  trait  donnera  une 
idée  de  l'état  des  mœurs  à  cet  égard  :  Pinbeiro  paie  au  barbier 
du  village,  en  guise  d'abonnement  annuel  pour  lui  et  ses  fils, 
une  alqueire  (15  lit.  8)  de  maïs;  pour  ce  prix,  on  ne  peut  pas 
demander  à  ce  Figaro  portugais  des  soins  bien  fi'équents. 

Dans  cette  famille,  personne  ne  Sîiit  ni  lire,  ni  écrire;  ce  n'est 
pas  que  les  parents  méconnaissent  Futilité  de  l'instruction.  Mais, 
dans  leur  indigence,  ces  paysans  utilisent  le  plus  tôt  possible  le 
travail  de  leurs  enfants.  Il  existe  dans  la  paroisse  deux  écoles, 
l'une  pour  les  garçons,  l'autre  pour  les  filles.  Elles  sont  peu  fré- 


112  LA    VIE    RURALE. 

quentées,  en  dépit  de  la  loi  d'obligation.  Au  point  de  vue  reli- 
gieux, sans  être  dévots,  ces  g^ens  sont  fortement  attachés  au  ca- 
tholicisme et  en  pratiquent  les  règles  essentielles  :  la  messe  du 
dimanche,  —  les  femmes  y  vont  parfois  en  semaine  quand  le 
travail  le  permet,  —  la  communion  pascale.  Les  parents  dé- 
clarent qu'ils  tiennent  à  ce  que  leurs  enfants  soient  de  bons  chré- 
tiens. 

En  ce  qui  concerne  les  charges  publiques,  Pinheiro  paie  : 
1"  une  taxe  sur  les  bœufs,  montant  à  1.100  reis  (6  fr.  10),  chiffre 
modéré  par  faveur,  car  le  taux  légal  est  plus  élevé;  l'impôt  fon- 
cier, 7.500  reis  (41  fr.  60),  dont  80  %  pour  la  commune;  la  taxe 
cultuelle  (co/i^n/«),  600  reis  (3  fr.  30).  Pour  une  famille  qui  achète 
si  peu  au  commerce,  les  taxes  indirectes  peuvent  être  évaluées  à 
15  ou  20  francs.  Le  total  ressort  ainsi  à  65  ou  70  francs.  Le  père 
a  été  libéré  du  service  militaire  à  prix  d'argent  ;  Manuel  a  tiré  au 
sort  un  bon  numéro  qui  l'a  fait  dispenser;  Antonio  a  été  incor- 
poré, mais  une  recommandation  efficace  étant  intervenue,  il  a 
été  libéré  au  bout  d'un  mois  pour  incapacité  physique. 

Pinheiro  est  électeur  municipal  et  politique,  à  titre  de  contri- 
buable. Ce  point  l'intéresse  d'ailleurs  fort  peu  en  principe;  il 
donne  son  vote  à  son  propriétaire  sans  aucun  souci  de  l'opinion 
de  celui-ci,  et  uniquement  pour  se  le  rendre  favorable. 

Dans  cette  région,  l'immigration  est  presque  nulle.  xV  l'excep- 
tion de  quelques  personnes  du  dehors  mariées  dans  la  paroisse, 
du  curé  et  des  instituteurs,  on  n'y  voit  point  d'étrangers.  Au  con- 
traire, rémigration  est  assez  active  et  peut  nous  fournir  quelques 
détails  intéressants.  Il  y  a  quelque  vingt  ans,  trois  frères  origi- 
naires de  la  paroisse  qui  avaient  émigré  en  Afrique  dans  leur 
jeunesse,  rentrèrent  au  pays  avec  une  grosse  fortune.  Ils  ache- 
tèrent des  terres,  se  firent  bâtir  un  château  comme  résidence 
d'été,  et  eurent  à  Lisbonne  leur  résidence  d'hiver.  Ils  entrepri- 
rent sur  leur  nouveau  domaine  de  grandes  plantations  de  vignes, 
apportant  ainsi  dans  la  région  des  sommes  importantes  sous  forme 
de  salaires.  Gela  fit  naturellement  grand  bruit  et  accrédita 
l'idée  qu'il  était  facile  de  s'enrichir  en  s'expatriant.  Un  courant 
d'émiii ration  assez  accentué  s'établit  bientôt,  soit  vers  les  colo- 


LA    PETITH    CILTURK    DANS   LK    NORD.  1  I ."{ 

nies  d'Afrique,  soit  vers  le  Brésil.  Les  uns  partaient  comme  ou- 
vriers ruraux,  les  autres  comme  artisans  ou  petits  trafiquants. 
Beaucoup  sont  morts  obscurément  dans  la  misère,  sans  revoir 
leur  village.  D'autres  au  contraire  ont  obtenu  plus  ou  moins  de 
succès.  Actuellement,  onze  individus  de  la  commune  sont  établis 
au  Brésil:  ils  ont  tout  juste  remboursé  leurs  frais  de  passage  ;  un 
seul,  parti  depuis  longtemps  déjà,  a  pu  envoyer  à  sa  famille  en- 
viron 500  milreis  (2.775  fr.).  Quatre  autres  sont  en  Afrique  et 
paraissent  avoir  réussi,  au  moins  dans  une  certaine  mesure,  car 
ils  envoient  de  l'argent  chez  eux  ;  il  en  est  un,  même,  qui  sou- 
tient ses  vieux  parents;  un  second  a  appelé  près  de  lui  son 
frère,  qui  est  mort  là-bas  peu  après;  l'émigrant  a  alors  payé  le 
passage  dun  autre  frère  au  Brésil.  Ajoutons  qu'un  autre  enfant 
de  la  commune,  décédé  outre-mer,  a  légué  aux  pauvres  de  la  pa- 
roisse 2  contos  de  reis  (environ  11.000  fr.).  On  voit  que,  en  fait, 
les  véritables  succès  sont  très  rares.  Ils  suffisent  cependant  pour 
enflammer  l'imagination  populaire  et  pour  inspirer  à  beaucoup 
de  jeunes  gens  un  vif  désir  d'aller  tenter  la  chance  au  dehors. 
Comme  le  travail  manque  dans  la  contrée,  parce  que  les  nou- 
velles plantations  de  vignes  ont  été  interdites,  quelques  journa- 
liers sont  allés  chercher  de  l'occupation  à  Lisbonne  ;  d'autres  se 
sont  dirigés  vers  l'Alemtejo.  Mais,  la  concurrence  des  bras  étant 
fort  grande,  il  est  très  probable  que  cette  circonstance  accen- 
tuera encore  le  mouvement  d'émigration. 

Le  type  que  nous  venons  de  décrire  est  très  nettement  celui 
du  propriétaire  indigent,  qui  vit  pauvrement  de  sa  terre  et  de 
son  travail,  sans  moyens  de  progrès  ni  de  développement  intel- 
lectuel et  professionnel.  Quand  il  réussit  par  hasard  à  augmenter 
son  bien,  c'est  qu'il  a  rencontré  des  occasions  exceptionnel- 
lement favorables  et  aussi  parce  qu'il  a  vécu  de  privations.  On 
compte  dans  la  paroisse  une  douzaine  de  familles  de  ce  genre; 
les  autres  sont  plus  modestes  encore,  parce  quêteurs  propriétés 
sont  plus  réduites,  si  bien  qu'elles  doivent  recourir  davantage  au 
travail  salarié,  quand  elles  en  trouvent.  Beaucoup  ne  possèdent 
pas  même  un  pouqe  de  terre  et  sont  par  conséquent  de  simples 
journaliers  agricoles,  toujours  à  la  recherche  d'un  travail  qui 

8 


114  I.A    VIE    KUHALE. 


trop  souvent  leur  manque,  et  qui  est  très  peu  payé.  C'est  dire  que 
la  pauvreté,  qui  fréquemment  devient  delà  misère,  prédomine 
dans  ces  vallées,  où  cependant  la  nature  n'est  pas  avare.  Mais 
les  faiblesses  du  régime  social  interviennent  pour  annuler 
dans  une  grande  mesure  les  avantages  naturels  de  la  contrée. 


vil.    —    PAYSAN    DE   LOIZA. 

Les  trois  types  que  nous  avons  décrits  précédemment  appar- 
tiennent à  la  haute  Beira,  et  ils  représentent  fidèlement  la  très 
g'rande  majorité  des  cultivateurs  de  cette  province.  En  multi- 
pliant les  observations,  on  rencontrerait  certainement  quelques 
variétés  secondaires  intéressantes.  Mais  cela  ne  changerait  iden, 
ou  presque,  à  la  physionomie  générale  de  la  population. 

Dans  la  basse  Beïra,  qui  s'étend  entre  la  précédente  et  la 
mer,  la  situation  est  la  même,  à  peu  de  chose  près.  Nous  y 
retrouvons  la  grande  et  surtout  la  moyenne  propriété,  avec  un 
certain  nombre  de  très  petits  domaines  ;  c'est  encore  la  petite 
exploitation  qui  fait  valoir  la  terre,  le  grand  propriétaire  étant 
absent:  la  production  est  également  peu  variée  et  destinée 
avant  tout  à  nourrir  le  paysan.  Cependant,  les  débouchés  sont 
ici  plus  rapprochés  et  plus  accessibles,  les  routes  et  les  chemins 
de  fer  étant  plus  nombreux.  Malgré  cela,  l'insuffisance  de  la 
petite  exploitation  à  développer  la  production  pour  alimenter 
le  commerce,  est  si  caractérisée,  que  la  situation  n'est  pas  sensi- 
blement meilleure  ici  que  dans  les  hautes  terres,  malgré  les 
circonstances  plus  favorables.  La  pauvreté,  l'ignorance  et  la 
routine  étant  pareilles,  le  résultat  est  nécessairement  le  même. 
Il  serait  donc  inutile  d'ajouter  de  nouvelles  monographies  aux 
trois  précédentes.  Elles  ne  feraient  que  répéter  les  mêmes 
traits.  Mais  nous  croyons  utile  de  reproduire  une  étude  qui 
porte  sur  un  type  un  peu  exceptionnel,  lequel  nous  donnera  une 
bonne  base  de  comparaison.  Il  s'agit  du  paysan  propriétaire  des 
e/ivirons  de  Louza.  Cette  petite  ville  est  bâtie  au  pied  de  la 
serra  du  même  nom,   qui  se  dresse  à  30  kilomètres  au  sud-est 


LA    PETITE    CULTltRE    DANS    LE    NOHI).  115 

de  Coimbra.  La  serra  de  Louza  est  l'un  des  grands  chaînons 
du  massif  péninsulaire,  une  sorte  de  contrefort  placé  là  comme 
pour  soutenir  les  terrasses  de  l'intérieur.  Sa  maîtresse  cime 
atteint  1.202  mètres,  et  domine  de  haut  la  multitude  de  collines 
qui  couvrent  la  basse  Beïra  en  s'a  baissant  peu  à  peu  jusqu'à 
la  mer.  Celles  qui  avoisinent  la  serra  dépassent  souvent  l'alti- 
tude de  VOO  mètres,  forment  des  escarpements  abrupts  et  ne 
laissent  entre  elles  que  d'étroits  défilés. 

De  Coimbra  on  parvient  à  Louza  ^  soit  par  un  petit  chemin  de 
fer  d'intérêt  local  qui  relie  le  bourg  à  la  ville  universitaire  —  il 
doit  être  prolongé  plus  tard  à  trav^ers  la  montagne  —  soit  par 
une  route  assez  négligée,  mais  charmante,  qui  passe  de  vallée 
en  vallée,  en  se  ramifiant.  Au  moment  où  nous  parcourons 
cette  pittoresque  contrée,  cest-à-diie  vers  la  fin  du  printemps, 
elle  est  revêtue  d'un  splendide  manteau  de  verdure  richement 
nuancé.  Chaque  culture  apporte  en  effet  dans  cet  ensemble  sa 
tonalité  particulière,  depuis  la  teinte  claire  des  prairies  jusqu'au 
vert  sombre  des  bois  de  pins  qui  couronnent  les  hauteurs,  et 
couvrent  souvent  une  partie  des  pentes.  Partout  les  arbres 
fruitiers,  les  oliviers,  parfois  des  orangers,  ajoutent  leur  note  à 
cette  bigarrure  et  donnent  à  tout  le  pays  un  aspect  très  boisé. 
Le  maïs,  le  blé,  le  seigle,  la  pomme  de  terre,  les  légumes,  sont 
les  cultures  principales,  mais  on  pourrait  en  faire  beaucoup 
d'autres,  si  les  terres  étaient  convenablement  irriguées  en  été. 
Le  tabac,  la  betterave,  le?  fourrages  réussiraient  admirablement 
avec  de  l'eau  et  des  engrais  suffisants.  La  production  fruitière 
elle-même  aurait  encore  bien  des  progrès  à  réaliser.  Partout, 
la  petite  exploitation  est  la  règle,  subdivisant  presque  à  l'infini 
la  moyenne  propriété,  qui  prédomine.  On  trouve  çà  et  là  quel- 
ques domaines  de  grande  étendue,  mais  ils  sont  rares.  La  petite 
propriété  au  contraire  est  fréquente,  mais  elle  est  presque  tou- 
jours si  réduite,  que  le  paysan  doit  chercher  du  travail  salarié 
ou  louer  les  terres  nécessaires  pour  compléter  une  exploitation 


1.  Monographie  faite  avec  le  concours  de  M.  le  D'  Adriano  Carvalho,  professeur 
au  Ivcée  de  Coimbra. 


116  LA   VIE    RURALE. 

susceptible  de  nourrir  une  famille^  Nous  retrouvons  donc  ici 
comme  types  prédominants  ceux  du  propriétaire  indigent  ou 
du  petit  fermier  que  nous  avons  rencontrés  déjà  daos  la  Beïra 
Alla.  Pour  les  mêmes  raisons,  la  culture  est  arriérée,  le  bétail 
rare,  la  production  restreinte,  peu  variée  et  ne  laissant  qu'un 
faible  excédent  pour  la  vente ^.  Le  prix  de  la  terre  est  élevé 
et  elle  ne  donne  qu'un  revenu  modique  :  ï  p.  100  pour 
les  meilleures,  encore  les  fermages  sont-ils  généralement  ac- 
quittés en  nature.  Quant  au  paysan,  il  est  lui-même  très  mal  payé 
de  sa  peine,  parce  qu'il  ne  récolte  guère  que  des  denrées  de 
faible  valeur  et  en  petite  quantité. 

Au  fur  et  à  mesure  que  l'on  s'élève  sur  les  pentes,  après  avoir 
traversé  le  bourg  de  Louza,  le  paysage  se  modifie.  La  route 
court  en  lacets  rapides,  traversant  des  torrents,  dominant  des 
vallons  plus  ou  moins  profonds,  franchissant  des  escarpements 
où  perce  la  roche,  longeant  des  pentes  vertigineuses,  parsemées 
de  troncs  découronnés  et  blanchis,  vestiges  des  magnifiques 
bois  de  châtaigniers  qui  les  couvraient  naguère.  Çà  et  là,  dans 
quelque  repli  de  terrain,  on  aperçoit  des  maisons  de  paysans, 
bâties  en  bois  ou  en  morceaux  de  schiste  et  dispersées  selon 
la  convenance  de  chacun.  Ici,  les  cultivateurs  sont  presque  tou- 
jours propriétaires  et  s'établissent  sur  leur  lopin  de  terre, 
quand  cela  leur  est  possible,  au  lieu  de  se  grouper  en  village, 
selon  la  pratique  ordinaire  en  Portugal.  Il  faut  dire  que  la  mon- 
tagne est  si  abrupte,  que  les  emplacements  propres  aux  agglo- 
mérations ne  sont  pas  nombreux.  Il  serait  donc  nécessaire,  si 
on  habitait  un  village,  de  faire  de  longues  et  pénibles  courses 
pour  aller  cultiver  les  champs  et  en  rapporter  les  produits.  On 

1.  Ces  terrains  sablonneux  demandent  une  fumure  abondante,  qu'on  ne  peut  leur 
donner  faute  de  fourrages  et  de  bétail.  Pour  y  suppléer,  les  paysans  vont  récolter 
dans  les  bois  communaux  des  bruyères,  des  brindilles,  des  feuilles  mortes,  etc., 
dont  ils  font  un  médiocre  fumier.  Ils  en  tirent  aussi  du  bois  de  ciiauffage.  L'admi- 
nistration forestière  voudrait  préserver  les  forêts,  ainsi  exploitées  sans  méthodes. 
Mais  alors  la  population,  privée  d'un  secours  indispensable,  préfère  abandonner  des 
terres  qui  ne  peuvent  plus  la  nourrir.  11  y  a  là  une  situation  très  douloureuse,  qui 
mériterait  une  élude  spéciale. 

2.  Voir  plus  loin,  dans  la  monographie  du  mineur  de  Braçal,  quelques  Indications 
intéressantes  sur  la  culture  dans  le  district  d'Aveiro.  à  l'ouest  de  Coimbra. 


LA    l'ETlTi;    CUI.TURi:    DA.XS    LE    NOItI).  117 

préfère  vivre  isolé,  mais  à  portée  de  son  travail.  Pour  les  mêmes 
raisons,  les  communications  ne  sont  pas  faciles.  Les  fermes  et  les 
hameauv  sont  reliés  à  la  roule  par  des  sentiers  escarpés,  ro- 
cailleux, ravinés,  où  souvent  les  transports  ne  peuvent  se  faire 
qu'à  dos  d'homme  ou  d'animal.  Le  climat  général  de  la  région 
est  relativement  froid  en  hiver;  la  neige  apparaît  de  temps  en 
temps  et  séjourne  quelques  semaines  sur  les  sommets.  Les  pluies 
sont  abondantes  en  hiver;  au  printemps,  de  violents  orages 
amènent  de  brusques  averses  qui  forment  en  quelques  minutes 
des  torrents  dévastateurs,  surtout  depuis  là  disparition  du  châ- 
taignier. La  veille  de  notre  visite,  ti'ois  moulins  établis  sur  un 
ruisseau  avaient  été  emportés  par  un  Ilot  de  ce  genre.  La  roche, 
très  poreuse,  qui  constitue  ce  massif,  absorbe  d'ailleurs  beau- 
coup d'humidité,  qu'elle  rend  en  sources  innombrables  dont 
on  se  dispute  les  eaux  pour  l'irrigation. 

Les  deux  ressources  principales  du  pays  étaient  autrefois  la 
vigne  et  le  châtaignier.  La  première  fournissait  des  vins  ordi- 
naires estimés  dans  la  région;  le  phylloxéra  en  commença  la 
destruction  il  y  a  près  de  cinquante  ans.  Depuis  lors,  une  partie 
a  été  reconstituée  parfois  sur  des  ceps  américains;  ce  fut  là  une 
première  épreuve  qui  atteignit  profondément  cette  population 
(le  petites  gens.  Pourtant,  elle  était  à  peu  près  surmontée,  quand 
survint  une  calamité  plus  grande  encore.  De  temps  immémo- 
rial, la  châtaigne  a  joué  dans  l'alitneutation  de  ces  montagnards 
un  rôle  prépondérant.  Elle  était  fournie  par  une  véritable  foret 
qui  couvrait  tous  les  versants  jusqu'à  l'altitude  de  ïOO  à 
600  mètres.  En  moins  de  quinze  ans,  une  maladie  encore  mys- 
térieuse, mais  qu'on  croit  être  d'origine  cryptogamique,  a  dé- 
truit tous  les  châtaigniers  en  quelques  années;  on  les  voyait 
d'abord  dépérir,  puis  sécher  sur  place  sans  que  rien  pût  réussir 
H  les  sauver.  Ce  fut  un  désastre  complet,  car  non  seulement 
cet  arbre  nourricier  donnait  des  fruits  pour  l'alimentation  et 
pour  la  vente,  mais  encore  il  soutenait  et  protégeait  générale- 
ment les  vignes,  consolidait  par  ses  racines  le  terrain  des  pentes 
prévenait  leur  dénudation,  retenait  les  eaux,  modérait  la  force 
des  torrents,  et  finalement  donnait  du  bois  d'œuvre   et  de  feu. 


118  LA   VIE   RURALE. 

Il  n'est  donc  pas  surprenant  que  la  situation  économique  de  la 
contrée  ait  été  profondément  altérée  par  ce  fléau,  qui  a  causé 
bien  des  ruines  et  bien  des  misères,  sans  qu'il  ait  été  possible 
jusqu'ici  d'en  trouver  le  remède.  On  prétend  même  que  les 
privations  infligées  à  la  population  de  la  serra  par  la  disparition 
de  la  châtaigne,  ont  modifié  et  diminué  ses  aptitudes  physiques. 
Il  a  fallu  remplacer  les  châtaigneraies  par  des  cultures  plus 
pénibles,  plus  exigeantes  et  moins  productives,  comme  celle  du 
maïs,  qui  n'ont  pas  réussi  à  combler  le  déficit,  en  sorte  que  beau- 
coup d'habitants  ont  dû  quitter  ce  sol  qui  ne  les  faisait  plus 
vivre. 

La  famille  que  nous  allons  étudier  habite  un  versant  très 
incliné,  presque  à  égale  distance  entre  le  bourg  de  Louza  et  le 
village  de  Goes.  La  maison  —  une  sorte  de  petit  cliâlet  bâti  sur- 
tout en  bois  —  est  isolée  à  200  mètres  de  la  route  ;  pour  y  par- 
venir il  faut  suivre  un  sentier  sinueux  de  pente  assez  raide  en 
partie  couvert  de  bruyère  coupée,  dont  on  fera  un  fumier  fort 
médiocre.  Avec  quelques  autres  maisons  éparses  dans  le  voisi- 
nage, celle-ci  forme  un  hameau  appelé  Codeçaes,  qui  dépend 
de  la  paroisse  de  Serpius,  laquelle  est  comprise  elle-même  dans 
le  concelho  de  Louza.  Codeçaes  compte  35  habitants  et  se  trouve 
à  150  mètres  d'altitude.  Le  sol  est  argilo-siliceux,  générale- 
ment mince  sur  les  pentes,  profond  et  fertile  dans  les  creux,  où 
l'on  trouve  de  bonnes  terres  à  maïs  ;  ailleurs  il  faut  beaucoup 
de  fumier  pour  obtenir  des  récoltes  passables  de  seigle,  d'orge 
ou  de  pommes  de  terre.  Les  arbres  fruitiers  et  les  oliviers  abon- 
dent ;  le  figuier  se  mêle  à  la  vigne  sur  les  versants  les  mieux 
exposés.  Autrefois,  le  bois  de  construction  et  de  chaufTage  était 
abondant;  il  est  beaucoup  plus  rare  aujourd'hui  par  suite  de  la 
disparition  du  châtaignier.  La  contrée  nourrit  des  bœufs  de 
travail,  et  surtout  des  moutons,  des  chèvres,  de  la  volaille,  le 
tout  en  petite  quantité;  chaque  famille  élève  un  ou  deux  porcs 
et  entretient  souvent  quelques  ruches.  Comme  ressources  miné- 
rales, on  n'a  trouvé  jusqu'à  présent  que  la  pierre  à  bâtir. 

Antonio  Barata  est  un  h^mme  de  cinquante-neuf  ans,  petit, 
alerte,  d'un  abord  ouvert  et  cordial,  traits  d'ailleurs  répandus 


LA    l'ETITE    C.lLTlltK    HA.NS    LE    NOUD.  HO 

parmi  la  classe  paysanne  portugaise  ;  sa  femme,  Aima  iMaria,  âgée 
de  ciii([uante-lmit  ans,  fait,  elle  aussi,  aux  visiteurs  étrangers  un 
accueil  souriant,  plein  de  bonne  gràcedans  sasimplicité.  Tousdeux 
laissent  une  agréable  impression  de  franchise  et  d'honnêteté.  Nés 
dans  le  pays,  ils  y  ont  encore,  le  mari,  une  sœur,  et  la  femme, 
cinq  frères.  Ils  ont  eu  six  enfants  dont  cinq  encore  vivants,  trois 
garçons  :  Manuel,  vingt-six  ans;  Antonio,  vingt-quatre;  Auguste, 
vingt-deux,  et  deux  filles  :  Maria,  trente-quatre;  Julia,  trente- 
deux,  toutes  les  deux  mariées  dans  le  voisinage.  Une  troisième 
tille  est  morte  à  dix  ou  douze  ans,  —  personne  de  la  famille  ne 
se  souvient  de  son  âge  exact,  —  et  ses  parents  la  pleurent  en- 
core; ce  fut,  nous  assure  le  père,  le  seul  grand  chagrin  de  sa 
vie,  et  pour  nous  donner  une  idée  de  rintelligence  précoce  de 
la  pauvre  fillette,  il  nous  disait  qu'elle  «  faisait  avec  ses  mains 
tout  ce  qu'elle  voyait  avec  ses  yeux  ». 

En  outre  de  ses  trois  fils,  le  paysan  emploie  quatre  jeunes 
domestiques  pris  dans  le  pays  :  deux  garçons  âgés  de  quinze  et 
douze  ans,  Francisco  et  José,  et  deux  filles  de  seize  et  treize  ans, 
Maria  da  Encarnaçao  et  Maria  da  Piedade. 

Tout  ce  monde  est  absorbé  par  la  culture  du  domaine  familial, 
sauf  la  mère  et  une  des  servantes,  qui  s'occupent  du  ménage. 
Ce  domaine  leur  est  venu  en  partie  de  leurs  parents,  et  ils  Font 
doublé,  ou  à  peu  près,  à  force  de  travail  et  d'économie.  Il  se 
compose,  en  premier  lieu,  du  vieux  chalet  qui  abrite  la  famille. 
C'est  une  petite  construction  très  simple  à  deux  étages.  Le  rez- 
de-chaussée  est  adossé  à  la  pente  ;  une  partie  sert  d'étable  aux 
animaux,  tandis  que  l'autre  est  occupée  par  une  cuisine  basse  et 
enfumée  meublée  d'un  coure  et  de  quelques  bancs.  Le  premier 
est  clair,  gai  et  tenu  avec  propreté.  Il  se  trouve  d'un  côté  de 
plain-pied  avec  une  étroite  terrasse  qui  sert  de  cour.  On  vient 
d'y  construire  une  petite  maison  de  pierre,  un  peu  plus  confor- 
table et  spacieuse  que  l'ancienne,  composée  d'un  rez-de-chaussée 
destiné  aux  animaux  et  d'un  premier  étage  qui  servira  de  loge- 
ment. Barata  compte  y  installer  celui  de  ses  fils  qui  se  mariera 
le  premier,  à  moins  qu'il  ne  s'y  retire  lui-même  quand  l'Age  lui 
interdira  le  travail.  En  second  lieu  viennent  les  terres  labou- 


120  LA    VIE    RURALE. 

rables;  selon  l'usage  général  dans  le  nord  du  Portugal,  Barata 
n'en  connaît  pas  l'étendue  précise  ;  c'est  par  leur  valeur  en  ar- 
gent seulement  qu'il  en  apprécie  l'importance;  elles  sont  plan- 
tées d'oliviers,  et  autour  de  la  maison  croissent  de  nombreux 
arbres  fruitiers  et  d'autres  qui  servent  de  support  à  la  vigne. 
Enfin,  notre  paysan  possède  des  terrains  boisés,  taillis  ou  buis- 
sons, et  d'anciennes  châtaigneraies  aujourd'hui  dévastées,  où 
il  a  été  impossible  de  faire  croître  déjeunes  arbres,  caria  mala- 
die les  fait  périr  rapidement,  ce  qui  semble  prouver  que  «a 
cause  subsiste  dans  le  terrain.  L'ensemble  de  la  propriété  repré- 
sente une  valeur  d'environ  16.000  milreis,  soit  en  chiffre  rond 
85  à  90.000  francs.  En  superficie,  ce  domaine  doit  dépasser 
100  hectares,  aussi  le  propriétaire  ne  peut  tout  exploiter  et  en 
loue  une  partie  à  de  petits  cultivateurs  voisins  qui  lui  donnent  en 
guise  de  fermage  14  hectolitres  de  mais  valant  iO  milreis 
(222  francs). 

En  cas  de  décès,  le  partage  des  biens  s'opère  communément 
par  portions  égales,  selon  les  prescriptions  du  code  civil. 
Ainsi,  les  enfants  de  Barata,  s'ils  survivent  tous,  retomberont  dans 
la  catégorie  des  petits  propriétaires  possédant  juste  assez  de 
terre  pour  faire  vivre  pauvrement  une  famille. 

Comme  tous  les  paysans  portugais,  celui-ci  n'entretient  qu'un 
bétail  peu  nombreux,  étant  donne  l'étendue  de  sa  propriété.  Il 
a  :  une  paire  de  bœufs  de  travail;  un  âne  qui  fait  à  dos  les 
menus  transports;  dix-huit  brebis  et  soixante  chèvres;  ces  der- 
nières, qui  conviennent  très  bien  aux  pâturages  escarpés  de  la 
contrée,  fournissent  du  lait  avec  lequel  on  fait  un  fromage  es- 
timé; en  outre,  il  élève  quatre  porcspourla  consommation  de  la 
famille,  et  quelques  poules  et  des  abeilles.  Le  matériel  d'exploi- 
tation est  réduit  à  sa  plus  simple  expression,  et  composé  d'ins- 
truments dont  la  forme  et  la  valeur  technique  n'ont  guère 
changé  depuis  des  siècles.  Le  mobilier  qui  garnit  le  chalet  se 
limite  à  queh{ues  armoires,  collres,  tables  et  bancs  de  bois  de 
châtaignier  ou  de  sapin,  quelques  chaises,  et  des  lits  composés 
d'une  plate-forme  en  bois  portant  une  paillasse  ou  un  matelas 
rempli  avec  des  étoupes  de  lin.  Chaque  membre  de  la  famille 


LA    l'ETITK    CUr/n  KK    I>A.\S    LE   NOItl».  121 

est  pourvu  d'uu  vètoment  de  gros  drap  pour  le  dimanche,  et 
d'habits  de  travail  en  cotonnade,  ainsi  que  du  linge  indispen- 
sable. La  mère  nous  montre,  non  sans  fierté,  ses  bijoux  d'or  : 
une  paire  de  grandes  boucles  d'oreilles  qui,  dit-elle,  a  coûté,  il 
y  a  déjà  bien  des  années,  quatre  livres  sterling  (100  fr.),  une 
chaîne  de  cou  et  quelques  bagues.  Elle  en  avait  d'autres  encore, 
mais  elle  les  a  distribués  à  ses  filles  lors  de  leur  mariage.  Avoir 
beaucoup  de  bijoux,  c'est  d'abord  un  signe  d'aisance  dont  on  tire 
vanité  ;  en  outre,  c'est  souvent  un  procédé  d'épargne,  considéré 
à  la  fois  comme  plus  agréable  et  plus  sûr  que  tous  les  autres. 
La  valeur  totale  des  animaux,  du  matériel,  des  vêtements,  etc., 
ne  dépasse  certainement  pas  2.500  francs. 

Essayons  maintenant  de  déterminer  les  recettes  et  les  dépenses 
de  cette  famille  qui,  tout  en  possédant  une  réelle  aisance,  vit 
dans  les  conditions  ordinaires  du  petit  paysan.  D'abord,  la  ferme 
fournit  presque  tous  les  éléments  de  l'alimentation  :  maïs  et 
seigle,  pommes  de  terre  et  légumes,  fromage,  viande  et  graisse 
de  porc,  huile,  fruits  et  vin,  ainsi  que  le  bois  de  chauffage.  En 
outre,  Barata  vend  sur  les  marchés  voisins  :  350  mesures  [en- 
viron  50  hectol.)  de  maïs',  valant  150  milreis  (832  fr.  50); 
50  d'huile  (5  hectol.)  pour  100  milreis  (555  francs);  20  de  miel 
(2  hectol.)  pour  50  milreis  (310  fr.  80).  Il  faut  ajouter  à  cela  une 
petite  quantité  de  pommes  de  terre,  quelques  charretées  de  bois 
d'œuvre  ou  de  feu,  un  peu  de  fromage,  <]uelques  chèvres  ou 
brebis,  en  tout  pour  une  valeur  de  130  milreis  (021  fr.  50  . 
Gela  fait  une  recette  totale  d'à  peu  près  350  milreis  ou  environ 
1.950  francs.  Autrefois,  lorsqu'à  ces  denrées  s'ajoutaient  les 
châtaignes  et  le  vin,  le  rendement  en  argent  était  sensiblement 
supérieur.  Il  est  assez  difficile  d'estimer,  même  approximative- 
ment, la  valeur  des  produits  consommés  par  la  famille  ;  en  te- 
nant compte  de  toutes  choses,  cette  valeur  doit  être  voisine  de 
1.500  francs,  chiffre  qui,  ajouté  au  précédent,  forme  un  total  de 
3.500  francs  à  peu  près.  Cette  somme  représente  d'abord  la  ré- 
munération d'un  capital  de  90,000  francs  au  moins,  et  en  outre 

1.  Ici  la  mesure  vaut  14  litres  pour  les  solides  et  10  litres  pour  les  liquides. 


122  LA    VIE    RURALE. 

le  salaire  ou  le  bénéfice  de  neuf  personnes.  C'est  dire  à  quel 
taux  modique  la  rente  de  la  terre  est  descendue  dans  cette  région. 
Et  si  telle  est  la  situation  d'un  paysan  aisé,  on  s'imagine  facile- 
ment ce  que  peut  être  celle  des  Ir^s  petits  propriétaires  :  de  la 
médiocrité  ils  sont  tombés  dans  la  misère. 

Le  mode  d'existence  de  la  famille  étant  très  simple,  ses  dé- 
penses sont  peu  considérables.  Pour  la  nourriture  on  n'achète 
que  du  poisson  salé,  sardines  et  morue,  et  un  peu  d'épicerie. 
Le  repas  du  matin  se  compose  d'une  soupe,  de  poisson  salé  et 
de  pain  de  maïs;  au  diner,  on  sert  avec  la  soupe  un  plat  de 
morue  ou  de  porc,  des  légumes,  du  miel  ou  des  fruits,  un  peu 
de  vin  ;  le  soir,  on  se  contente  d'une  soupe  et  de  quelques  restes. 
La  dépense  annuelle  en  argent  ne  dépasse  probablement  pas 
250  francs.  L'entretien  des  parents  et  des  trois  fils  ne  coûte  pas 
plus  de  200  francs.  Barata  dépense  en  outre  en  salaires,  répara- 
tions, achats  d'hiver  à  peu  près  400  francs  ;  il  paie  14-0  francs 
d'impôts.  Cela  fait  un  total  de  dépenses  de  1.000  francs  à  peu 
près,  qui  laisse  un  excédent  de  recettes  presque  égal.  C'est  là 
déjà  une  épargne  importante  et  bien  rare  parmi  les  gens  de  la 
campagne.  Grâce  au  bien  qu'il  a  reçu  en  héritage,  à  ses  habi- 
tudes de  travail  et  d'économie,  ce  brave  homme  a  pu  doubler  sa 
petite  fortune  et  maintenir  son  aisance  en  dépit  des  circonstances 
défavorables. 

Pour  compléter  le  tableau  du  mode  d'existence  de  ces  bonnes 
gens,  disons  que  leur  distraction  principale,  en  dehors  des  fêtes 
de  famille,  est  la  danse  organisée  chaque  dimanche  dans  un 
cabaret,  où  les  vieux  vont  aussi  pour  causer  en  buvant  un  verre 
de  vin.  Bien  que  l'hygiène  soit  très  négligée,  les  maladies  sont 
rares  dans  ce  climat  très  sain.  Selon  l'usage  répandu  chez  les 
ruraux,  Barata  avait  contracté  un  abonnement  annuel  chez  un 
médecin  de  la  commune,  dont  les  services  sont  d'ailleurs  bien 
peu  demandés.  On  trouve  à  Louza  un  hôpital  et  une  de  ces  con- 
fréries de  charité  si  connues  en  Portugal  sous  le  nom  de  Misé- 
ricordes. 

Sur  les  neuf  personnes  qui  composent  la  maisonnée,  les  trois 
fils  seuls  savent  un  peu  lire  et  écrire  ;  les  autres  sont  totalement 


LA    l'KTlTK    C.UI.TUIŒ    UANS    LK    NORD.  12:5 

illettrées.  Il  existe  bien  une  école  de  garçons  et  une  de  filles,  que 
les  enfants  doivent  Icgaleuient  fréquenter  de  six  à  douze  ans  ; 
mais  cette  obligation  cesse  pour  ceux  dont  le  domicile  est  dis- 
tant de  plus  de  5  kilomètres.  Or,  la  famille  Barata  se  trouve 
dans  cette  situation.  D'ailleurs,  si  tous  les  enfants  de  la  pa- 
roisse fréquentaient  les  écoles,  il  est  Ijicn  probable  qu'elles  de- 
viendraient insuffisantes,  comme  cela  est  le  cas  dans  un  grand 
nombre  de  localités  en  Portugal.  Ainsi,  au  cbef-lieu  du  concelho, 
Louza,  petite  ville  de  5  à  6.000  âmes,  assez  prospère,  il  n'y  a 
qu'une  école  de  garçons  pour  476  enfants  ayant  l'âge  scolaire; 
132  seulement  sont  inscrits  à  l'école  et  encore  celle-ci  n'est  fré- 
«[iientée  régulièrement  que  par  104  d'entre  eux,  lesquels  n'ont 
pu  trouver  place  dans  l'unique  salle  de  72  mètres  carrés,  qui  leur 
est  destinée  ;  il  a  fallu  en  mettre  un  certain  nombre  dans  une 
petite  pièce  servant  de  bibliothèque.  Pour  les  filles  il  n'existe 
également  qu'une  école  pour  500  enfants,  dont  66  sont  inscrites 
et  58  assidues.  En  outre,  une  quarantaine  fréquentent  deux 
écoles  privées.  Cet  exemple,  qui  se  répète  souvent,  explique 
l'insuffisance  persistante  de  l'instruction  primaire  parmi  la  classe 
populaire. 

Au  point  de  vue  religieux,  la  famille  est  catholique  et  tous  ses 
membres  sont  pratiquants.  On  estime  que  ces  sentiments  de 
piété  exercent  une  influence  heureuse  sur  leur  conduite.  Du  reste, 
la  moralité  générale  est  bonne  dans  la  région. 

Les  charges  publiques  supportées  par  la  famille  sont  les  sui- 
vantes :  à  la  commune,  une  taxe  de  9  milreis  (50  francs)  ;  il  n'y 
a  pas  ici  de  taxe  paroissiale,  parce  que  la  cure  est  pour- 
vue d'une  rente  annuelle  fournie  par  une  donation;  à  l'Etat, 
17  milreis  (94  fr.  30).  Le  montant  des  taxes  indirectes  peut  être 
estimé  à  une  trentaine  de  francs,  ce  qui  fait  un  total  de  170  à 
180  francs.  Barata  est  électeur  municipal  et  politique  à  titre 
de   censitaire . 

Cette  région  montagneuse  fournit  depuis  longtemps  une  émi- 
gration nombreuse,  activée  encore  dans  les  dernières  années 
par  la  destruction  des  vignobles  et  des  châtaigneraies.  Les  émi- 
grants  se  portent  en  grande  majorité   vers  le  Brésil   et  prin- 


124  LA    VIE    RURALE. 

cipalement  vers  Santos.  Presque  toujours  ils  partent  sans  res- 
sources, s'engagent  là-bas  comme  ouvriers  ruraux  ou  comme 
gens  de  métiers,  ou  encore  comme  petits  commerçants;  ils  appor- 
tent une  assez  grande  aptitude  au  travail,  beaucoup  de  persévé- 
rance, une  vive  àpreté  au  gain,  une  extrême  sobriété  unie  àl'esprit 
d'économie.  Dans  ces  conditions,  ils  réussissent  pour  la  plupart, 
envoient  de  Farg-ent  au  pays  et  réalisent  des  fortunes  quelquefois 
considérables;  on  cite  un  émigré,  parti  pauvre,  dont  le  revenu 
actuel  est  évalué  à  plus  de  1.600.000  francs.  Quelle  tentation 
pour  ces  pauvres  gens!  L'émigration  leur  apparaît  comme  une 
véritable  loterie  dont  chacun  espère  bien  gagner  le  gros  lot. 
On  compte  à  Louza  un  bon  nombre  de  ces  «  brésiliens  »  revenus 
avec  des  fortunes  variant  de  10.000  à  200.000  francs  et  davan- 
tage. Presque  tous  achètent  de  la  terre,  ce  qui  en  fait  hausser 
le  prix  d'une  manière  exagérée;  les  uns  cultivent  eux-mêmes, 
les  autres  prennent  des  fermiers,  souvent  ils  prêtent  de  l'argent 
sur  billets  à  5  ou  6  p.  100  l'an,  sinon  plus.  Leur  retour  a 
donné  à  la  petite  ville  un  certain  élan  de  prospérité;  elle  s'est 
agrandie  d'un  tiers  et  embellie.  Mais  il  n'en  est  pas  moins  certain 
que,  dans  les  campagnes  environnantes,  les  familles  un  peu 
aisées,  dans  le  genre  de  celle  que  nous  venons  de  décrire, 
sont  fort  rares  ;  la  masse  de  la  population  rurale  est  composée 
de  petits  fermiers,  de  bordiers  et  de  journaliers  généralement 
pauvres,  sinon  tout  à  fait  misérables,  auxquels  la  hausse  du  prix 
des  terres  et  les  fléaux  dont  nous  avons  indiqué  les  effets,  rendent 
toute  élévation  bien  difficile,  sinon  impossible.  Le  succès  de 
la  famille  Barata  est  une  exception  due  à  des  circonstances  par- 
ticulièrement favorables,  spécialement  à  l'avantage  de  posséder 
dès  le  début  un  domaine  assez  important  pour  en  tirer  des  bé- 
néfices et  réaliser  une  épargne. 

En  terminant  cette  esquisse  de  la  région  du  nord,  nous  sommes 
amené  à  formuler  quatre  constatations  qui  rassortent  nettement 
de  l'examen  des  faits  : 

l"  Les  conditions  naturelles  du  sol  et  du  climat,  (|ui  rendent 
la  culture  assez  facile,  ont  amené  la  population  à  se  concentrer 


l.A    PKTITl-:    ClLTURi:    DANS   LE    NORD.  125 

ilaiis  les  provinces  septentrionales,  où   la  densitr  est  grande  en 
dépit  du  caractère  accidenté  de  ces  belles  contrées; 

•1"  L'accumulation  des  familles  paysannes  dans  un  espace 
relativement  restreint  a  conduit  les  propriétaires  du  sol  à  le 
morceler  en  très  petites  exploitations  parce  que  la  location 
de  ces  petites  fermes  est  très  facile.  La  culture  reste  ainsi  sous 
la  direction  de  la  classe  ouvrière,  à  peu  près  exclusivement. 

3"  La  production  agricole  est  essentiellement  vivrière  et  des- 
tinée avant  tout  à  alimenter  le  cultivateur;  par  exception,  le 
Nord  fournit  au  commerce  d'exportation  une  assez  forte  quantité 
de  vin.  Cela  tient  d'abord  aux  aptitudes  spéciales  de  la  vallée 
du  Douro,  et  ensuite  à  l'intervention  d'entrepreneurs  étrangers, 
qui  ont  pris  eu  main  la  préparation  et  le  commerce  des  vins 
tins.  L'buile  est  aussi  un  produit  surabondant  et  exportable, 
mais  comme  il  est  resté  aux  mains  du  paysan,  il  ne  répond 
ni  par  sa  quantité,  ni  par  sa  qualité,  aux  aptitudes  propres  du 
pays.  En  d'autres  termes,  la  population  n'est  pas  organisée 
pour  produire  en  vue  du  commerce,  et  surtout  du  commerce 
d'exportation,  en  sorte  que  la  région  reste  pauvre  malgré  ses 
avantages  naturels  ; 

4°  La  densité  de  la  population  dans  un  milieu  pauvre  produi 
la  misère  et  pousse   à  l'émigration. 

Nous  nous  bornons  ici  à  formuler  ces  observations  générales. 
Bientôt  on  verra  ressortir  toutes  les  répercussions  sociales  et  éco- 
nomiques qui  en  découlent.  Pour  le  moment,  il  faut  continuer 
notre  revue  des  populations  agricoles,  et  nous  allons  quitter 
les  riantes  campagnes  du  nord  pour  nous  transporter  d'un  trait 
dans  l'extrême  sud. 


III 

LA  PETITE  CULTURE  DANS  LE  MIDI 


L'Algarve.  ses  caractères  particuliers.  —  Un  morceau  d'Afrique  rattaché  à  l'Eu- 
rope. —  Jardins  et  vergers  de  la  zone  maritime.  —  La  montagne.  —  Coloni- 
sation des  hautes  vallées  de  l'est.  —  Fermiers  et  journaliers  des  basses  terres. 

—  Le  métayage  à  la  mode  berlx'-ro.  —   Paj-sans  montagnards  de  Monchique. 

—  Le  retard  agricole  en  Algarve.  ses  causes  et  ses  effets.  —  Ce  que  jiourrait 
être  le  Midi  portugais. 


I. L  ALGARVK. 

L'Algarve  est  une  étroite  lîande  de  terre  qui  forme  lextré- 
trémité  méridionale  du  Portugal  ;  elle  est  nettement  séparée  du 
reste  du  pays  par  un  bourrelet  montagneux.  Celui-ci  est  cons- 
titué :  par  la  Serra  de  Caldeirao.  dont  l  altitude  n'atteint  pas 
600  mètres,  et  dont  les  dernières  ramifications  dominent  la 
vallée  de  Guadiana,  puis  par  la  Serra  de  Monchique  qui  dé- 
passe un  peu  900  mètres.  D'un  côté,  c'est  l'Alemtejo  avec  ses 
grands  plateaux  presque  uniformes,  déserts  et  arides;  de 
l'autre,  c'est  un  fouillis  de  vallons  ombragés,  d'un  aspect  à 
la  fois  pittoresque  et  gracieux,  qui  descendent  par  gradins 
successifs  vers  un  rivage  d'un  caractère  méditerranéen.  Tout 
entière  orientée  vers  le  sud,  la  province  dAlgarve  se  distingue 
nettement  de  sa  voisine.  Par  sa  physionomie,  son  climat,  sa 
végétation,  elle  donne  l'impression  dune  terre  extra-euro- 
péenne, d'un  morceau  d'Afrique  rattaché  par  hasard  à  notrr 
continent. 


LA    PiniTK    CULTURE    DANS    LE    MIDI.  127 

Le  sol  môme  de  cette  piovince  diffère  profondément  par  sa 
constitution  géologique  de  celui  des  autres  parties  du  pays.  Il 
est  formé  par  des  roches  jurassiques,  dont  la  décomposition 
a  donné  des  argiles  calcaires  d'une  bonne  fertilité  moyenne. 
Le  climat  est  extrêmement  doux;  le  thermomètre  descend  rare- 
ment au-dessous  de  5  degrés,  et  ne  monte  guère  au  delà  de  34; 
il  va  sans  dire  que,  dans  les  parties  les  plus  élevées,  les  hi- 
vers sont  un  peu  plus  froids.  Malheureusement,  les  pluies  ne 
sont  pas  aussi  abondantes  qu'on  pourrait  le  désirer.  La  Serra 
(le  iMonchique.  qui  sincurve  à  l'ouest,  arrête  les  nuages  de 
l'Atlantique  et  rarétie  considérablement  les  précipitations  dans 
l'intérieur  de  la  province.  Pendant  l'hiver,  l'arrosage  est  suffi- 
sant, mais  il  diminue  vite  au  printemps,  si  bien  que  la  plupart 
des  rivières  de  l'Algarve  mériteraient  le  nom  du  petit  fleuve 
qui  enveloppe  Faro  de  ses  multiples  embouchures  :  le  Rio 
Secco  '.  En  revanche,  le  massif  de  Monchique,  gigantesque 
condenseur  de  vapeurs,  est  pour  ainsi  dire  saturé  d'humidité: 
de  toutes  parts  les  sources  et  les  ruisseaux  sourdent  et  babil- 
lent au  milieu  d'une  splendide  verdure,  pour  aller  bientôt  se 
perdre  dans  la  mer.  On  pourrait  constituer  là  des  réservoirs 
qui  permettraient  de  doubler  la  production  sur  des  milliers 
d'hectares.  En  attendant,  les  eaux  des  pentes  sont  captées  en 
partie  au  moyen  de  procédés  les  plus  élémentaires,  et  dans  les 
bas  fonds  on  creuse  de  larges  puits,  munis  de  norias  action- 
nées par  des  manèges,  où  des  bœufs  de  petite  race  tournent 
patiemment,  les  yeux  bandés. 

Malgré  sa  sécheresse  relative,  l'Algarve  est  une  magnifique 
contrée,  oui  prospèrent  les  arbres  fruitiers  les  plus  divers, 
depuis  le  châtaignier  jusqu'au  palmier-dattier;  les  orangers, 
les  amandiers,  les  figuiers,  les  oliviers,  les  caroubiers,  unis  aux 
cerisiers,  aux  pêchers,  à  la  vigne,  etc.,  y  forment  de  délicieux 
vergers.  Quand  le  sol  est  soigneusement  travaillé,  suffisamment 
arrosé  et  fumé,  il  produit  toute  l'année  sans  interruption  les 
céréales,  le  maïs,  le  millet,  les  légumes,  la  pomme  de  terre,  la 

1.  La  précipUalion  moyenne,  (lui  est  de  li;>  inilliinèlres  en  janvier  à  Faro,  devienl 
nulle  en  juillet  et  août,  l'our  toute  Tannée  elle  ne  dépasse  guère  40  centiinèlres. 


128  LA    VIE    RURALE. 

patate  douce.  Bien  aménagée,  cette  contrée  deviendrait  un 
vaste  jardin,  produisant  une  grande  quantité  de  primeurs, 
qui  trouveraient  facilement  de  bons  débouchés  dans  les  villes 
populeuses  du  nord,  surtout  avec  des  transports  organisés  dans 
ce  but.  Les  cultivateurs  de  TAIgarve  ont  été  entraînés  dans 
ce  sens  depuis  une  trentaine  d'années  par  les  besoins  crois- 
sants des  grands  centres  industriels  de  l'étranger.  Ils  pour- 
raient faire  bien  davantage  et  porter  leur  province  à  un  degré 
de  prospérité  comparable  à  celui  de  quelques  régions  privi- 
légiées de  la  France,  de  la  Hollande  et  du  Danemark.  Mais, 
dans  cette  partie  du  pays  comme  dans  toutes  les  autres,  le 
ressort  social  manque  trop  souvent  de  force  et  d'élasticité.  Nous 
retrouvons  ici,  en  etfet,  un  régime  de  la  propriété  et  du  tra- 
vail très  analogue  à  ce  que  nous  avons  observé  dans  le  nord. 
En  Algarve,  la  grande  propriété  n'existe  jîoint,  et  la  grande 
exploitation  pas  davantage.  Ce  sont  la  moyenne  propriété  et  le 
petit  fermage  qui  prédominent.  Le  plus  souvent,  le  propriétaire 
est  absent,  et  sa  quinta  est  subdivisée  en  une  foule  de  parcelles 
d'une  valeur  locative  de  15  à  20  milreis  (80  à  110  francs), 
remises  à  de  petits  paysans.  Ceux-ci  sont  eux-mêmes  fréquem- 
ment propriétaires  d'un  petit  bien,  insuffisant  pour  les  faire 
vivre,  et  qu'ils  complètent  de  cette  façon.  Dans  quelques  cas, 
la  quinta  est  louée  en  bloc  à  un  fermier  principal  qui  sous- 
loue  des  parcelles  à  ses  risques  et  périls;  plus  généralement, 
le  propriétaire  est  représenté  par  un  simple  agent  chargé  de 
recevoir  les  fermages;  ceux-ci,  parfois,  sont  perçus  en  nature. 
Dans  la  zone  basse  et  fertile  qui  s'étend  entre  le  petit  port  de 
Tavira  et  le  Guadiana,  on  observe  une  sorte  de  métayage  :  le 
paysan  laboure,  sème  et  récolte  sur  une  parcelle,  dont  le  pro- 
priétaire lui  abandonne  un  cinquième  de  la  récolte,  système 
que  l'on  retrouve  tel  quel  en  Algérie  et  au  Maroc.  Plus  au 
nord,  dans  les  vallons  qui  séparent  les  hauteurs  boisées,  le 
sol  a  été  défriché  et  acquis  par  des  ouvriers  ruraux,  qui  vont 
en^jande  travailler  dans  l'Alemtejo  ou  en  Espagne;  ils  se  pri- 
vent de  tout  pour  économiser  et  devenir  propriétaires.  Ces  gens 
travaillent  à  la  houe  leur  morceau  de  terre,  n'ayant  pour  tout 


LA  l'Eirn:  culture  dans  le  midi.  129 

bétail  qu'un  l)Ourriquet,  quelques  chèvres,  un  porc,  parfois 
une  vaclie,  et  arrivent  après  trente  ans  d'un  dur  labeur  à  cons- 
tituer un  petit  domaine,  quand  une  calamité  ne  vient  pas  les 
chasser  vers  le  Brésil    ou  l'Afrique. 

Ces  très  petits  cultivateurs  s'attachent  avant  tout  à  produire 
les  denrées  communes  nécessaires  pour  assurer  leur  subsistance, 
et  faciles  à  vendre  sur  place  pour  se  procurer  l'argent  comp- 
tant destiné  au  paiement  du  loyer  et  de  quelques  autres  dé- 
penses indispensables.  Ne  connaissant  rien  des  besoins  du 
dehors,  des  débouchés  qu'on  y  trouve,  des  moyens  d'y  placer 
leurs  produits,  ils  restent  à  la  merci  de  quelques  commis- 
sionnaires qui  font  les  prix  à  leur  guise.  Cela  explique  la  rou- 
tine de  la  culture  et  la  médiocrité  relative  de  la  production 
dans  une  région  si  favorable.  Aujourd'hui  encore,  malgré  de 
réels  progrès,  on  se  contente  en  Algarve  de  vivoter  comme 
on  le  ferait  dans  un  pays  quelconque,  au  lieu  de  profiter  des 
qualités  exceptionnelles  de  la  province  pour  en  tirer  de  plus 
grands  bénéfices.  Un  exemple  entre  cent  fera  bien  saisir  notre 
pensée  :  l'Algarve  pourrait  donner  à  profusion  les  fleurs  les 
plus  belles  et  les  plus  rares,  mais  on  n'en  cultive  pas,  et  quand 
les  familles  opulentes  de  Lisbonne  et  de  Porto  en  demandent 
pour  orner  leurs  salons  ou  leurs  tables,  elles  les  font  venir  de 
Nice. 

En  dehors  de  Tagriculture  il  n'y  a  guère  en  Algarve  que  deux 
industries  un  peu  importantes  :  celle  des  conserves  de  poisson  et 
celle  du  liège.  La  première  est  naturellement  concentrée  sur  la 
côte,  principalement  à  Lagos,  à  Portimao  et  à  Olhao,  où  se  trou- 
vent notamment  les  magnifiques  usines  Fiai  ho  pour  la  prépara- 
tion des  sardines  et  du  thon  à  l'huile.  Toute  cette  côte  est  d'ail- 
leurs extrêmement  poissonneuse  et  fournit  à  la  population  un 
aliment  à  bon  marché.  Quant  à  l'industrie  du  liège,  elle  est  con- 
centrée surtout  à  Faro  et  à  Silves;  mais  on  trouve  de  petits 
ateliers  dans  beaucoup  de  villages.  Ces  groupes  ouvriers,  ainsi 
que  ceux  de  l'Alemtejo  méridional,  offrent  aux  produits  de  l'Al- 
garve un  débouché  appréciable. 

L'insuffisance  des  moyens  de  transport  est  certainement  l'une 

9 


130  lA    VIE    RURALE. 

des  causes  principales  de  la  stagnation  de  l'Algarve.  Cette  pro- 
vince est  reliée  au  reste  du  pays  par  une  seule  ligne  ferrée  à  voie 
simple  qui  joint  Lisbonne  à  Faro,  avec  un  embranchement  vers 
Portimao  à  l'ouest  et  un  autre  vers  remboiichure  du  Guadiana  à 
l'est.  Dans  tout  le  reste  de  la  province,  on  ne  trouve  que  quel- 
ques routes  très  médiocres,  des  chemins  sans  entretien,  ou  de 
simples  pistes.  Aussi  les  transports  se  font  la  plupart  du  temps 
à  dos  d'àne  ou  de  mule,  ou  sur  de  lourdes  charrettes  à  bœufs. 
La  petite  ville  de  Monchique,  située  dans  la  montagne  du  même 
nom,  n'est  séparée  du  chemin  de  fer  que  par  une  distance  de 
10  à  12  kilomètres  en  ligne  droite.  Cependant  il  n'existe  aucune 
route  digne  de  ce  nom  pour  la  relier  à  la  station  la  plus  pro- 
chaine. Pour  gagner  cette  localité  autrement  qu'à  pied,  il  faut 
se  rendre  par  chemin  de  fer  à  Silves  ou  à  Portimao  et  de  là  par 
voiture  jusqu'à  destination,  ce  qui  représente  un  détour  de  près 
de  100  kilomètres.  Ceci  donne  une  idée  assez  précise  de  l'isole- 
ment dans  lequel  se  trouvent  la  plupart  des  localités  de  la  pro- 
vince. Du  reste,  les  villes  y  sont  rares  ;  le  chef-lieu,  Faro,  n'a  que 
1*2.000  âmes,  et  c'est  le  centre  le  plus  important  de  toute  la 
province,  qui  reste  une  région  essentiellement  rurale. 

En  résumé,  l'Algarve  est  un  pays  de  i^etites  gens,  de  mo- 
destes paysans  livrés  à  eux-mêmes.  Les  riches  y  sont  rares, 
mais  la  misère  y  est  à  peu  près  inconnue.  Chacun  vit  le  plus 
possible  sur  son  fonds  avec  une  grande  simplicité,  en  fournis- 
sant un  travail  d'une  activité  moyenne,  et  en  profitant  aussi  de 
la  douceur  du  climat  et  de  l'abondance  des  produits  quasi  spon- 
tanés du  sol  et  des  eaux,  comme  les  fruits  et  les  coquillages. 
Les  moyens  sont  très  limités,  aussi  ne  fait-on  presque  rien  en 
grand  et  avec  perfection.  L'association  rendrait  dans  cette  pro- 
vince les  plus  signalés  services,  si  elle  était  organisée  et  conduite 
par  des  hommes  d'initiative  et  de  savoir.  Elle  pourrait  dévelop- 
per chez  les  paysans  :  l'instruction  technique  par  la  ferme-école 
et  par  les  champs  de  démonstration  ;  la  production  par  la  coo- 
pération en  vue  de  l'irrigation,  des  achats  et  des  ventes;  la 
sécurité  et  le  crédit  par  les  caisses  mutuelles  d'assurances  et  de 
prêts,   etc.  Voilà  une  belle  tâche   offerte  au  bon  vouloir    des 


i.A  l'i/rni:  ci  i.ri  re  hans  le  midi.  131 

hommes  instruits  <[ui,  en  Algarve  comme  ailleurs,  perdent 
actuellement  leur  temps  dans  les  luttes  stériles  de  la  politique. 
Les  deux  études  qui  suivent  vont  faire  ressortir  ces  constata- 
tions par  des  exemples  précis.  La  première  décrit  une  famille  de 
la  région  maritime,  et  la  seconde  un  paysan  propriétaire  de  la 
montagne. 


II.    MARAICHER  DE   FARO. 

La  première  famille  est  celle  d'un  maraicher-journalier  des 
environs  de  Faro^  agréable  petite  ville  bâtie  à  l'issue  d'une 
vallée  où  se  réunissent  plusieurs  rivières.  Quand  on  sort  de  la 
ville,  le  terrain  ne  tarde  pas  à  se  vallonner  en  tous  sens  et  à 
s'élever  en  pente  douce  vers  les  montagnes  du  nord.  Les  coteaux 
et  les  fonds  sont  couverts  de  champs  de  céréales,  de  vignobles 
ou  de  vergers;  les  sommets  des  collines  lavés  par  les  pluies, 
sont  envahis  par  des  buissons  que  les  paysans  brûlent  de  temps 
en  temps  pour  prendre  une  récolte  de  seigle.  Cette  région  pro- 
duit une  quantité  considérable  de  fruits  :  oranges,  amandes, 
figues,  raisins,  etc.,  ainsi  que  des  caroubes,  sorte  de  gousse  à 
pulpe  très  sucrée  dont  on  tirait  autrefois  de  l'alcool,  et  qui  sert 
aujourd'hui  surtout  à  l'alimentation  du  bétail-;  tout  cela  est 
exporté  principalement  par  mer,  en  môme  temps  que  les  con- 
serves de  poisson  et  le  liège.  Comme  la  demande  va  croissant, 
Faro  tend  à  se  développer,  bien  que  sa  situation  maritime  soit 
des  plus  médiocres.  Le  port,  dépourvu  de  quais  et  de  bassins, 
n'admet  que  des  bateaux  calant  au  plus  2  mètres;  les  autres 
doivent  rester  en  pleine  mer,  et  communiquer  avec  la  ville 
par  des  allèges.  Il  faudrait  d'ailleurs  de  grands  travaux  pour 
créer  là  un  port  de  commerce,  car  la  position  est  peu  favorable. 

1.  Monographie  faite  avec  le  concours  de  M.  l'ingénieur  Mello  de  Mattos. 

2.  Le  caroubier  est  un  arbre  à  grande  production,  donnant  souvent  plus  de  200 
kilos  de  fruits  par  pied.  Ce  sont  les  exigences  fiscales  qui  ont  fait  abandonner  la 
distillation  de  la  caroube.  On  aurait  pu  alors  utiliser  ce  fruit  sur  place  pour  l'éle- 
vage du  bétail,  mais  on  préfère  le  vendre  pour  lexportation  en  Angleterre  au  prix 
de  8  à  10  francs  les  100  kilos. 


132  LA    VIE    RURALE. 

Faro  n'en  est  pas  moins  à  la  fois  le  chef-lieu  et  le  marché  prin- 
cipal de  toute  l'Algarve.  Si  les  moyens  de  communication  étaient 
meilleurs,  l'affluence  des  produits  et  le  trafic  maritime  pren- 
draient certainement  encore  un  développement  sensible. 

Le  territoire  environnant  se  partage  entre  la  moyenne  et  la  pe- 
tite propriété,  mais  la  première  occupe  une  bien  plus  grande 
superficie  que  la  seconde.  Nous  avons  visité  une  quinta  située  à 
courte  distance  de  la  ville,  et  qui  représente  assez  bien  le  type 
de  ce  qu'on  appelle  la  grande  propriété  dans  cette  région.  Sa 
valeur  est  estimée  à  environ  un  million  de  francs;  le  propriétaire 
qui,  par  exception,  réside  sur  son  domaine,  en  exploite  une 
partie  par  des  plantations  d'arbres  fruitiers,  entre  lesquels  on 
cultive  des  céréales.  Il  se  plaint  des  maladies  variées  qui  at- 
teignent les  arbres.  L'oranger  est  attaqué  par  la  racine,  dépérit 
et  meurt;  l'olive  est  percée  par  un  ver,  ce  qui  diminue  sa  valeur; 
la  vigne  a  grandement  souffert  du  phylloxéra.  Ces  fléaux  ont 
causé  et  causent  encore  des  pertes  sérieuses.  Il  ne  semble  pas  du 
reste  qu'on  se  préocccupe  beaucoup  de  les  combattre.  Le  reste 
de  la  propriété,  situé  en  terrain  plat,  est  loué  par  parcelles  de 
quelques  ares  à  des  paysans  du  voisinage,  qui  cultivent  la  pomme 
de  terre,  les  légumes  et  lorge.  On  pourrait  y  faire  aussi  avec  plein 
succès  les  plantes  et  fleurs  d'ornement,  médicinales  ou  pour  la 
fabrication  des  parfums.  De  grands  puits  ont  été  creusés  pour 
atteindre  à  10  ou  12  mètres  de  profondeur  une  couche  aquifère  très 
abondante;  chaque  puits  est  muni  d'une  noria  qui  élève  leau  et 
la  déverse  dans  un  bassin,  d'où  elle  s'écoule  par  des  canaux  en 
béton  pour  aller  irriguer  toutes  les  parties  basses  de  la  quinta. 
Cet  arrosage  est  indispensable  dans  une  contrée  qui  ne  reçoit 
guère  plus  de  40  centimètres  d'eau  par  an.  On  nous  assure  que 
cette  propriété,  surveillée  par  le  maître,  donne  un  excellent 
revenu,  et  que  les  paysans,  de  leur  côté,  tirent  de  cette  terre 
arrosée  au  moins  trois  récoltes  par  an. 

L'ouvrier  que  nous  allons  étudier,  habite  un  peuplus  loin  dans 
un  village  appelé  Conceiçao,  bâti  au  pied  même  des  collines  qui 
entourent  Faro,  à  24  mètres  d'altitude.  On  y  compte  1.150  habi- 
tants, presque  tous  cultivateurs.  Le  sol  argilo-calcaire  est  d'une 


LA    l'KTITE    CLX.TUHE    DANS    LE    MIDI.  133 

bonne  fertilité,  et  les  puits  fournissent  beaucoup  d'eau.  Une  route 
relie  le  village  au  chef-lieu.  Le  chef  de  famille  est  âgé  de  4-8  ans 
et  sa  femme  de  'i-Sans.  Ils  ont  trois  enfants  :  Manoel,  23  ans,  Ger- 
trude,  21,  Joao,  15.  Le  père  de  l'ouvrier,  veuf  et  âgé  de  69  ans, 
habite  avec  la  famille. 

Notre  homme  exerce  la  profession  de  jardinier-maraîcher; 
il  cultive  avec  l'aide  de  sa  femme  et  de  son  plus  jeune  fils  un 
jardin  de  16  12  ares,  loué  dans  une  quinta  et  irrigué  avec  de 
l'eau  de  puits,  où  il  récolte  des  légumes  portés  au  marché  de  la 
ville,  ainsi  que  les  fruits  d'un  verger  qui  lui  appartient.  En  outre, 
il  fait  au  dehors  un  certain  nombre  de  journées  comme  ouvrier 
rural  ;  son  père,  son  fils  aîné  et  sa  fille  travaillent  également  aux 
champs. 

Cette  famille  possède  :  1°  la  maison  qu'elle  habite;  elle  est 
bâtie  partie  en  pierres  maçonnées  avec  de  l'argile,  partie  en 
bois;  derrière  se  trouve  une  cour,  avec  une  étable,  un  cellier, 
un  four  et  un  toit  à  porcs.  L'habitation,  divisée  en  trois  chambres, 
est  proprement  blanchie  à  la  chaux  en  dedans  et  en  dehors;  2° 
un  verger  en  terrain  sec,  c'est-à-dire  privé  de  puits,  d'une  super- 
ficie de  2  hectares  environ  et  planté  d'arbres  fruitiers  :  orangers, 
amandiers,  caroubiers,  oliviers,  etc.  ;  entre  les  arbres,  on  sème 
de  l'orge  et  du  blé.  La  valeur  totale  de  la  maison  et  du  terrain 
est  estimée  à  350  milreis(un  peu  plus  de  1.900  fr.);  le  produit 
annuel  moyen  est  de  22  milreis  il20fr.  à  peu  près).  Ajoutons 
que  le  code  civil  est  appliqué  en  Algarve  sans  aucune  réserve,  ce 
qui  entraînerait  le  partage  en  cas  de  décès  du  père.  Les  animaux 
entretenus  sont  :  une  vache  en  toute  propriété  valant  67.500  reis 
(370  fr.)  ;  une  autre  vache  avec  son  veau,  valant  72  milreis  (un 
peu  plus  de  400  fr.)  ;  celle-ci  est  élevée  de  compte  à  demi  avec 
un  propriétaire  voisin,  qui  a  fourni  l'animal  moyennant  partage 
des  produits;  deux  porcelets  élevés  dans  les  mêmes  conditions, 
c'est-à-dire  avec  partage  du  produit  par  moitié,  estimés  9.600  reis 
(environ  52  fr.);  une  ânesse,  18  milreis  (100  fr.);  huit  poules, 
2.i00  reis  (13  fr.  30).  Le  matériel  se  limite  à  une  charrue,  avec 
quelques  outils  à  main,  le  tout  valant  't. 800  reis  (27  fr.).  Le  mobi- 
lier, très  simple,  comprend  :  2  lits  de  fer,  2  grabats  en  planches, 


134  LA    VIE    RURALE. 

1  buffet,  une  commode,  1  table,  6  chaises,  1  petit  coffre,  1  machine 
à  coudre  à  main,  le  tout  pour  une  valeur  de  40  milreis  (220  fr.), 
y  compris  un  peu  de  linge  et  quelques  ustensiles  de  cuisine. 
L'actif  total  s'élève  à  2,850  francs  à  peu  près.  Essayons  main- 
tenant de  déterminer  les  recettes  annuelles. 

Elles  proviennent  d'abord  des  produits  vendus,  savoir:  aman- 
des, 3.600  reis  (20  fr.);  millet,  2.800  reis  (15  fr.  50);  haricots, 
1.400  reis  (7  fr.  75);  patates,  6  milreis  (33  fr.  30);  légumes, 
6  milreis  (33  fr.  30);  volailles  et  œufs,  5.200  reis  (28  fr.  60); 
produits  des  animaux,  18  milreis  (100  fr.)  ;  au  total  :  238  francs  à 
peu  près.  Il  faut  ajouter  le  salaire  des  journées  faites  au  dehors; 
les  hommes  sont  payés  280  reis  (  1  fr.  55) ,  ce  qui  pour  un  ensemble 
de  600  journées  environ  représente  un  total  de  930  francs  :  la 
fille  reçoit  120  reis  (0  fr.  66),  soit  pour  250  à  260  journées  à  peu 
près  170  francs.  Nous  arrivons  ainsi  à  un  total  général  qui  doit 
approcher  de  1.350  francs,  année  normale. 

L'évaluation  des  dépenses  peut  s'établir  ainsi.  Le  loyer  du  jar- 
din est  de  10  milreis  (55  fr.  50).  Les  dépenses  d'entretien  sont 
d'environ  200  francs.  Les  achats  d'hiver  nécessités  par  l'exploi- 
tation ne  dépassent  guère  50  francs.  L'alimentation,  fournie  en 
partie  par  le  jardin  et  le  verger,  est  comme  toujours  très  frugale  : 
le  pain  bis,  le  poisson  très  abondant  et  bon  marché,  le  millet,  les 
légumes,  en  sont,  avec  un  peu  de  vin,  les  éléments  ordinaires; 
ces  gens  ne  mangent  de  la  viande  que  très  rarement  ;  les  achats 
se  limitent  donc  à  l'épicerie,  au  poisson,  au  vin,  et  de  temps  en 
temps  à  un  morceau  de  viande  de  porc  ou  de  mouton,  soit  une 
dépense  journalière  d'environ  2  francs,  ce  qui  représente  pour 
l'année  entière  une  somme  de  730  à  750  francs.  L'impôt  direct 
prend  16  fr.  75,  et  il  faut  compter  pour  l'imprévu  50  francs  en 
chiffre  rond.  Le  total  peut  varier  entre  1 .125  et  1 .200  francs,  selon 
les  circonstances.  On  voit  que  l'écart  entre  la  dépense  et  la  recette 
est  faible  et  ne  permet  pas  une  épargne  importante.  Du  reste,  il 
n'y  a  pas  encore  longtemps  que  les  enfants  sont  en  âge  de  gagner 
une  journée  d'ouvrier.  Les  rentrées  étaient  donc  sensiblement 
moins  fortes  il  y  a  quelques  années,  et  la  famille  a  passé  alors 
plus  d'un  moment  difficile. 


LA    l'ETlTH    ClLTllîE    It.VNS;    l.E    MIIH.  llJo 

Le  mode  d'existence  de  ces  petits  paysans  est  assurément 
fort  étroit,  mais  leur  naturel  ouvert  et  gai,  le  peu  de  compli- 
cation de  leurs  besoins,  la  douceur  du  climat,  leur  permettent 
de  supporter  facilement  leur  pauvreté.  La  maison  est  tenue 
avec  une  grande  propreté,  mais  les  soins  du  corps  sont  très 
négligés.  Pour  ce  qui  concerne  la  santé,  on  se  préoccupe  peu 
dos  petites  indispositions,  et  dans  les  cas  plus  graves,  on  fait 
appel,  non  pas  au  médecin,  dont  on  se  mélie  et  qui  coûte  trop 
cher,  mais  à  un  guérisseur  empirique,  généralement  le  barbier 
du  village,  qui  traite  ses  clients  par  la  saignée  et  par  l'emploi 
des  simples.  La  famille  lui  paie  un  abonnement  en  nature,  fixé 
à  20  litres  de  millet  par  an.  On  rencontre  aussi  quelques  spé- 
cialistes du  sortilège  et  de  la  divination.  Parmi  cette  catégorie 
d'ouvriers,  on  est  friand  de  distractions  ;  chaque  dimanche,  on 
se  rend  l'après-dinée  au  cabaret,  les  jeunes  gens  pour  danser, 
les  autres  pour  jouer  aux  cartes  ou  au  palet.  D'ailleurs,  on  se 
borne  généralement  à  boire  quelques  verres  de  vin;  l'ivro- 
gnerie et  le  désordre  sont  rares. 

Cette  famille,  comme  ses  voisines,  ne  peut  guère  compter 
que  sur  elle-même,  car  les  appuis  extérieurs  font  défaut  d'une 
façon  à  peu  près  complète.  Les  gens  aisés  sont  très  clairsemés, 
et  la  paroisse  n'a  point  d'institutions  charitables  ;  l'hôpital  le 
plus  proche  est  à  Faro,  et  on  n'y  va  qu'à  la  dernière  extrémité. 
On  se  donne  un  coup  de  main  à  l'occasion  entre  voisins,  no- 
tamment pour  l'égrenage  du  millet,  mais  chacun  est  trop 
besogneux  pour  pouvoir  s'occuper  beaucoup  des  autres.  Il  faut 
donc  s'arranger  pour  se  tirer  d'affaire  de  son  mieux  avec  les 
petits  moyens  dont  on  dispose. 

L'instruction  est  très  faible  dans  ce  petit  groupe.  L'aîné  des 
fils  sait  un  peu  lire  et  écrire:  le  plus  jeune  apprend  actuel- 
lement, mais  sans  beaucoup  de  succès  ;  tous  les  autres  sont 
illettrés.  La  paroisse  est  pourvue  d'une  école  mixte  tenue  par 
une  institutrice  ;  les  enfants  devraient  la  fréquenter  de  six  à 
douze  ans,  mais  elle  est  très  insuffisante.  Au  point  de  vue  reli- 
gieux, ces  gens  se  bornent  à  assister  à  la  messe  du  dimanche 
et  à  observer  la  communion  pascale. 


136  LA    VIE    RURALE. 

D'ailleurs,   l'esprit  religieux  est  faible  dans  toute  l'Algarve. 

Les  charges  publiques  supportées  par  le  ménage  sont  : 
l'impôt  foncier,  montant  à  2.820  reis  (15  fr.  60)  partagés  entre 
la  commune  et  l'État;  la  taxe  paroissiale,  200  reis  (1  fr.  10). 
Les  taxes  indirectes  doivent  s'élever  à  une  quarantaine  de 
francs.  Le  père  a  fait  trois  ans  de  service  militaire;  le  fds  aine, 
ayant  tiré  au  sort  un  numéro  élevé,  a  été  versé  directement 
dans  la  réserve.  Le  chef  de  famille  est  électeur  municipal  et 
politique  à  titre  de  contribuable. 

L'Algarve  ne  reçoit  presque  aucune  immigration,  la  main- 
d'œuvre  étant  suffisante  pour  les  besoins.  En  revanche,  elle  en- 
voie au  dehors,  surtout  au  Brésil  et  en  Argentine,  un  bon 
nombre  d'émigrants.  Quelques-uns  reviennent,  mais  contraire- 
ment à  l'usage  répandu  dans  les  autres  provinces,  beaucoup  se 
fixent  dans  leur  nouvelle  patrie.  Cela  vient  probablement  de 
ce  fait  que  beaucoup  de  gens  au  Nord  partent  après  le  mariage, 
en  laissant  une  famille  au  pays.  En  Algarve,  ce  cas  est  plus 
rare;  les  émigrants  s'en  vont  libres,  ce  qui  leur  permet  de  se 
marier  au  dehors  et  d'y  rester. 

Cette  catégorie  d'ouvriers  ne  manque  ni  d'iutelligence,  ni 
d'ardeur  au  travail,  ni  même  souvent  d'esprit  d'économie.  Mais 
elle  est  maintenue  dans  sa  position  médiocre  par  le  taux  très 
minime  des  salaires,  qui  résulte  lui-même  de  la  faible  activité 
du  commerce  des  denrées  agricoles.  Faute  de  débouchés  suffi- 
sants, les  prix  restent  bas,  les  bénéfices  sont  restreints,  la 
culture  demeure  routinière,  peu  variée,  relativement  peu  pro- 
ductive. Elle  ne  peut  employer  qu'une  main-d'œuvre  très  bon 
marché.  Celle-ci  supporte  donc  en  dernière  analyse  le  poids 
d'une  situation  qu'elle  ne  peut  modifier  par  son  seul  effort.  La 
classe  des  petits  propriétaires  et  des  fermiers  n'est  d'ailleurs 
pas  plus  favorisée,  car  pour  les  mêmes  raisons,  elle  ne  tire  de 
son  travail  qu'un  maigre  revenu,  alors  qu'avec  une  meilleure 
organisation  de  la  culture  et  du  commerce,  une  véritable  ai- 
sance pourrait  transformer  la  situation  économique  de  cette 
contrée. 

La  famille  que  nous  venons  de  décrire  représente  un  type 


LA    l'ETITE    CULTURE    DANS    LE    MIDI.  1 '{7 

très  fréquent  dans  toute  la  province,  mais  surtout  dans  la  zone 
maritime. 


II.    —    PAYSAN    DK    MONCIIIQUE. 

La  seconde  observation  porte  sur  un  paysan-propriétaire  des 
environs  de  Monchique'.  La  Serra  de  Monchique  forme  dans 
l'ang-le  sud-ouest  du  Portugal  un  massif  très  pittoresque.  Ses 
contreforts  s'étendent  à  une  assez  grande  distance,  tombant 
d'un  côté  en  pente  assez  douce  jusque  dans  l'océan  et  formant 
de  l'autre  une  presqu'île  allongée  que  terminent  deux  promon- 
toires célèbres  :  le  cap  St-Vincent  et  la  pointe  de  Sagres.  C'est 
sur  cette  dernière  que  la  tradition  place  l'observatoire  de  Henri 
le  Navigateur,  ce  prince  qui  fut,  dit-on,  le  grand  promoteur 
des  entreprises  maritimes  des  Portugais.  Nous  savons  'qu'en 
réalité,  ce  mouvement  fut  déterminé  par  des  causes  complexes, 
et  non  par  l'initiative  d'un  seul  homme. 

Ces  montagnes,  dont  le  principal  sommet  atteint  905  mètres, 
sont  assez  élevées  pour  arrêter  et  condenser  les  vapeurs  venues 
de  la  mer  ;  mais  elles  n'ont  pas  cependant  une  altitude  suffi- 
sante pour  constituer  une  zone  froide.  Aussi,  grâce  à  leur  sol 
fertile  et  aux  pluies  relativement  abondantes  qu'elles  reçoivent, 
elles  restent  couvertes  toute  l'année,  de  la  base  au  sommet, 
d'une  magnifique  végétation.  Les  pentes  sont  plantées  de  châ- 
taigniers et  de  chênes-lièges,  sapins,  etc.,  et  les  vallons  sont 
tapissés  de  jardins,  de  vergers,  de  champs  de  maïs  ou  de  céréa- 
les ;  le  chêne-liège  occupe  les  parties  les  plus  sèches.  La  cul- 
ture est  conduite  par  des  moyens  très  primitifs.  L'irrigation  est 
relativement  perfectionnée  ;  les  eaux  sont  dirigées  et  distribuées 
au  moyen  de  canaux  souterrains.  Comme  le  paysan  se  montre 
laborieux,  le  résultat  est  assez  satisfaisant.  Le  climat  est  tem- 
péré, un  peu  humide  en  hiver,  surtout  dans  les  parties  les  plus 
élevées,  mais  cependant  très  sain;  on  envoie  dans  la  montagne 

1,  Précis  fait  avec  le  concours  de  M.  le  D'  Bénies  Castel-Brarico. 


138  LA    VIE    RIRALE. 

de  nombreux  malades  des  régions  voisines,  soit  pour  yjrespirer 
un  air  plus  tonique  et  plus  frais,  soit  pour  prendre  les  eaux 
thermales  qui  en  sortent.  Le  centre  principal  de  la  région  est 
la  petite  ville  de  Monchique  qui,  malgré  ses  5.000  habitants  et 
son  éclairage  à  l'acétylène,  a  toutes  les  allures  d'un  gros  bourg, 
avec  ses  rues  tortueuses  et  accidentées  et  ses  petites  maisons 
basses.  Ce  n'est  d'ailleurs  en  elfet  qu'un  marché  rural  sans  in- 
dustrie, très  isolé;  nous  avons  déjà  dit  que  cette  ville  n'est  pas 
reliée  au  chemin  de  fer,  qui  traverse  la  serra  à  quelques  kilomè- 
tres à  l'est.  La  seule  bonne  route  est  celle  qui  descend  d'un  côté 
vers  Portimâo,  situé  à  i2V  kilomètres,  et  de  Fautrevers  Sahaia  à 
27  kilomètres.  Les  autres  chemins  sont  presque  tous  sansjentre- 
tien  et  à  peu  près  impraticables  en  hiver.  Dans  ces  conditions, 
le  transport  des  denrées  devient  très  onéreux,  ce  qui  paralyse 
leur  exportation.  Avec  de  bons  moyens  de  communication,  cette 
contrée  pourrait  fournir  au  commerce  peut-être  dix  fois  plus 
de  produits  qu'elle  ne  lui  en  donne  actuellement. 

La  grande  propriété  est  très  rare  dans  la  montagne.  On  y 
trouve  quelques  domaines  dont  la  valeur  peut  atteindre  de  200 
à  400  contos  de  reis  (1  à  2  millions  de  francs).  Mais  ce  sont  la 
moyenne  et  la  petite  propriété  qui  occupent  la  plus  grande 
superficie.  La  très  petite  propriété  est  fréquente.  D'ailleurs,  la 
petite  exploitation  est  la  règle,  et  elle  se  fait  soit  par  le  proprié- 
taire, soit  par  des  fermiers  qui,  le  plus  souvent,  acquittent  leur 
redevance  en  nature.  Bien  des  propriétaires  de  la  serra  appli- 
quent aussi  ce  système  de  métayage  élémentaire  que  nous  avons 
déjà  signalé,  par  lequel  l'ouvrier  se  charge  de  cultiver  une 
parcelle  moyennant  l'abandon  d'une  partie  de  la  récolte,  qui 
varie  du  cinquième  à  la  moitié.  Les  gens  de  cette  région  sont, 
en  général,  âpres  au  gain  et  très  économes;  leur  ambition  est 
d'acquérir  un  lopin  de  terre,  ou  de  l'arrondir  quand  ils  ont  pu 
s'en  rendre  maîtres.  Beaucoup  de  paysans,  afin  de  compléter 
leurs  ressources,  se  livrent  à  certaines  fabrications  domestiques; 
les  uns  font  de  la  chaussure  pour  les  fabricants  des  grandes 
villes,  et  notamment  de  Lisbonne;  d'autres  travaillent  le  sparte 
ou  le  liège;. leurs  salaires  sont  minimes  :  2Y0  reis  (1  fr.  32)  par 


LA  PHTiTr,  crLTrr.i:  dans  le  midi.  I.'W 

jour.  Il  existe  aussi  quelques  petits  centres  où  Tindustrie  des 
])OUchons  se  maintient  avec  des  ouvriers  spécialistes,  qui  sont 
les  plus  démoralisés  de  toute  la  province'. 

En  résumé,  cette  magnifique  région  pourrait  devenir  un  centre 
très  fructueux  d'élevage,  —  actuellement  la  viande  est  très  rare. 
à  l'exception  du  porc  et  du  mouton.  La  production  des  primeurs 
et  des  fruits  serait  aisée  à  développer,  ayant  ses  débouchés  dans 
les  grandes  villes  du  nord.  Pour  le  moment,  et  probablement 
pour  longtemps  encore,  c'est  un  pays  de  petites  gens,:  vivant 
repliés  sur  eux-mêmes,  dans  une  condition  qui  s'élève  assez 
rarement  au-dessus  de  la  pauvreté,  et  dans  beaucoup  de  cas 
confine  à  l'indigence. 

La  famille  Palmeira  habite  un  village  de  150  habitants, 
appelé  Caldas  de  Monchique  et  situé  dans  une  étroite  vallée,  à 
l'altitude  de  250  mètres,  c'est-à-dire  à  près  de  200  mètres  au- 
dessous  du  chef-lieu.  Des  sources  chaudes  s'échappent  ici  de  la 
montagne.  Une  station  thermale,  installée  dans  cet  endroit,  y 
attire  chaque  année  un  millier  de  baigneurs,  venant  presque 
tous  de  l'Algarve.  La  vallée  est  dominée  par  des  pentes  si  abrup- 
tes, que  la  culture  ne  peut  s'y  installer;  elles  sont  en  partie 
couvertes  de  châtaigniers  ou  de  pins;  sur  les  sommets  on  ne 
trouve  plus  que  des  buissons  de  cistes  épineux.  Deux  ruisseaux 
se  réunissent  à  Caldas  pour  former  une  petite  rivière;  leurs  rives 
étroites  sont  couvertes  de  cultures  —  millet,  pommes  de  terre, 
légumes  et  vergers —  qui  s'élèvent  jusqu'à  une  certaine  hauteur 
au  moyen  de  terrasses  dont  la  construction  exige  beaucoup  de 
temps  et  de  travail.  Les  futaies  de  châtaigniers  donnent  du  bois 
de  charpente,  des  châtaignes  et  un  peu  d'herbe.  Les  malades 
qui  fréquentent  les  thermes  laissent  dans  le  pays  quelque 
argent,  ce  dont  on  se  ressent  dans  tout  le  voisinage  et  aussi 
à  Monchique. 

Manuel  da  Palmeira  est  âgé  de  trente  ans,  et  sa  femme  .Iulia 
da  Gloria  en  a  vingt-sept;  ils  ont  une  fillette  de  deux  ans.  Le 
mari  est  propriétaire-cultivateur  ;  il  se  fait  aider  de  temps  en 

1.  I^'iiidustrie  du  liège  Inivorse  acluelleinent  une  crise  péniblt'.  V.  sur  ce  point  la 
monographie  du  bouchonnier  de  Harreiro,  dans  notre  ([uatrièine  partie. 


140  LA    VIE   RURALE. 

temps  par  des  journaliers;  mais  le  plus  souvent  il  reçoit  de  ses 
voisins  une  aide  qu'il  leur  rend  à  l'occasion.  La  femme  tient  son 
ménage,  travaille  un  peu  aux  champs  et  fait  des  journées  comme 
lavandière.  En  outre,  Palmeira  prépare  des  viandes  fumées  et 
du  charbon  de  bois  pour  les  vendre  à  Portimao  et  à  Monchique. 
Le  ménage  possède  par  héritage  :  1°  une  très  petite  et  pauvre 
maison  comprenant  une  cuisine,  une  chambre  et  un  fournil; 
2  un  domaine  d'une  étendue  de  30  hectares  environ,  dont  la 
plus  grande  partie  n'est  pas  cultivable  à  raison  de  la  déclivité 
excessive.  Le  tout  ensemble  vaut  à  peu  près  600  milreis 
(3.300  fr.).  Ici,  les  successions  sont  régies  exclusivement  par  le 
code  civil;  on  nous  dit  à  ce  propos  qu'il  n'est  pas  habituel  dans 
la  contrée  de  prendre  des  dispositions  testamentaires  ;  aussi 
arrive-t-il  assez  fréquemment  que  des  familles  sont  ruinées  par 
les  liquidations  judiciaires,  dont  les  frais  sont  excessifs. 

La  maison  est  garnie  d'un  mobilier  rustique  en  bois  de  châ- 
taignier. Le  lit  est  un  simple  matelas  posé  sur  les  coffres  où  on 
serre  la  récolte  de  grains.  Les  meubles  et  les  ustensiles  se  rédui- 
sent du  reste  au  strict  nécessaire.  Le  linge  est  fabriqué  à  la  main 
avec  le  lin  filé  par  la  femme  en  hiver.  Lorsque  ces  gens  ont 
besoin  de  vêtements  ou  de  souliers,  ils  font  venir  en  journée  le 
tailleur  ou  le  cordonnier,  ce  qui  permet  de  payer  au  moins  par- 
tiellement en  nature  le  salaire  de  l'ouvrier. 

Le  ménage  vit  principalement  des  produits  du  domaine  et, 
en  outre,  il  vend  en  petite  quantité  des  haricots  secs,  des  pommes 
de  terre,  des  oranges,  de  l'huile,  des  œufs  et  quelques  poules  . 
l^e  total  des  ventes  ne  dépasse  pas,  année  moyenne,  GOO  milreis 
(330  fr.  )'.  En  outre,  ces  paysans  trouvent  des  ressources  acces- 
soires notables,  d'abord  dans  leur  petit  commerce  de  viande 
fumée,  et  surtout  dans  l'affluence  des  baigneurs,  qui,  pendant 
l'été,  consomment  des  denrées  locales,  et  emploient  les  villa- 
geois, ainsi  que  leurs  ânes,  comme  guides  ou  comme  montures 
pour  des  courses  dans  la  montagne.  Il  va  sans  dire  que  ce 
travail  est  rémunéré  dans  des  conditions  très  variables,  selon  la 

1.  Nos  calculs  sont  approximatifs,  car  ces  gens  n'écrivent  rien. 


LA  i'Ktui:  ciltihe  dans  i,k  midi.  lil 

g-énérosité  des  clients.  Le  salaire  habituel  des  journaliers  ne 
dépasse  pas  2iO  reis  (1  fr.  32)  pour  les  hommes,  et  la  moitié  de 
cette  somme  pour  les  femmes. 

Les  dépenses  principales  du  ménage  ont  pour  but  la  nourri- 
ture et  l'entretien.  L'alimentation  est  frugale;  elle  se  compose 
principalement  de  pain,  de  légumes,  de  millet,  de  châtaignes, 
de  fruits,  de  poisson  salé  et  d'un  peu  de  viande  de  porc.  On  boit 
du  vin,  et  aussi  une  quantité  plus  ou  moins  forte  d'eau-de-vie 
fabriquée  avec  le  fruit  de  l'arbousier.  L'entretien  est  peu  coû- 
teux, car  les  vêtements  de  travail  sont  sommaires,  et  ceux  du 
dimanche  durent  des  années.  Grâce  à  cette  série  de  circonstan- 
ces favorables,  les  familles  de  ce  type  peuvent  réaliser  dés  éco- 
nomies qu'elles  emploient,  bien  entendu,  à  agrandir  leur  do- 
maine. Nous  avons  constaté  déjà  maintes  fois  l'amour  des 
paysans  portugais  pour  la  terre.  Ici,  ils  se  disputent  si  àprement 
les  meilleures  parcelles,  que  leur  prix  a  augmenté  bien  au  delà 
des  limites  raisonnables,  tandis  que  le  revenu  tombait  à  peu  de 
chose. 

Le  mode  d'existence  des  paysans  de  Caldas,  de  Monchique  et 
des  environs,  présente  certains  traits  plus  accentués  que  ceux 
déjà  observés.  L'aisance  relative  des  petits  propriétaires,  nom- 
breux dans  la  contrée,  a  développé  le  crédit  dans  une  certaine 
mesure  ;  ailleurs,  on  paie  presque  toujours  comptant;  ici  les  com- 
merçants attendent  volontiers  que  leurs  clients  aient  réalisé  de 
l'argent;  du  reste,  les  mauvais  payeurs  sont  rares.  Si  la  vie  de 
ménage  reste  extrêmement  simple,  on  dépense  plus  facilement 
au  dehors,  surtout  au  cabaret,  oîi  on  passe  une  bonne  partie 
du  dimanche  à  jouer  aux  quilles  ou  aux  cartes  en  buvant  de 
l'eau-de-vie.  L'ivrognerie  est  assez  fréquente,  et  il  semble 
qu'elle  amène  des  cas  de  dégénérescence  regrettables.  En  dehors 
de  l'aide  mutuelle  que  se  prêtent  à  l'occasion  les  paysans,  ils 
ne  trouvent  aucun  appui  extérieur.  Du  reste,  les  miséreux  sont 
rares.  Au  besoin,  on  en  soigne  quelques-uns  à  l'établissement 
thermal,  et  il  existe  à  Monchique  un  hôpital;  la  charité  privée  fait 
le  reste. 

Les  époux  Palmeira  ne  savent  ni  lire  ni  écrire,  comme  la  plu- 


142  LA    VIE    RURALE. 

part  de  leurs  voisins,  parmi  lesquels  on  compte  80  %  d'illettrés. 
Il  existe  à  Monchique  des  écoles  gratuites,  mais  elles  sont  insuf- 
fisantes et  peu  fréquentées.  L'esprit  religieux  est  généralement 
faible  parmi  cette  population. 

Les  impôts  directs  payés  par  la  famille  sont  :  l'impôt  foncier - 
versé  à  l'État  et  montant  à  la  somme  de  10  milreis  (55  fr.  50); 
la  taxe  communale,  qui  atteint  ici  le  maximum  légal,  monte 
pour  notre  paysan  à  G  milreis  (33  fr.  30)  ;  enfin  500  reis 
(2  fr.  75)  pour  le  service  du  district  ou  département.  Quant  à 
l'impôt  indirect,  il  doit  être  calculé  à  raison  de  6  à  7  p.  100 
des  dépenses  d'entretien  et  de  nourriture. 

Cette  courte  notice,  qui  nous  montre  un  type  répandu  dans 
les  montagnes  de  Monchique,  révèle  une  situation  assez  sensi- 
blement difïérente  de  ce  que  nous  avons  observé  précédem- 
ment'. Les  petits  propriétaires  de  cette  contrée,  avantagés  par 
l'abondance  de  la  production  fruitière,  spécialement  de  la  châ- 
taigne, ont  une  existence  plus  assurée,  plus  facile,  que  celle  des 
gens  de  la  même  catégorie  dans  les  autres  parties  du  pays.  Aussi 
cette  région  est  une  de  celles  qui  fournissent  la  moindre  émi- 
gration. Mais  l'étroitesse  du  milieu  où  les  hauteurs  abruptes 
repoussent  souvent  toute  autre  culture  que  celle  du  châtaignier, 
rend  extrêmement  difficile  l'élévation  du  type,  qui  reste  confiné 
dans  une  paisible  médiocrité.  Pour  amener  dans  la  serra  une 
aisance  plus  large  et  des  moyens  de  succès  plus  efficaces,  il  fau- 
drait ouvrir  des  voies  de  communication  faciles,  et  créer  des 
industries  locales  utilisant  la  force  hydraulique  et  les  matières 
premières  dont  le  pays  est  bien  pourvu.  On  en  tirerait  des 
avantages  plus  étendus  que  ceux  dont  Caldas  est  redevable  aux 
baigneurs  qui  fréquentent  ses  thei'mcs,  car  l'influence  de  cette 
foule  oisive  est  plutôt  nuisible  au  point  de  vue  moral.  Cela  ne 
veutpasdire,  du  reste,  que  l'industrie  des  étrangers  est  ici  négli- 
geable. Cette  région  si  pittoresque  et  si  salubre  serait  très  pro- 
pice à  l'établissement  de  sanatoria  destinés  aux  malades  atteints 
d'atrections   chroniques,    et  aussi  de    stations  de  villégiature. 

1.  V.  cependant  plus  haut  la  monograplile  du  paysan-propriétaire  de  Louza. 


LA  riniTi:  ciiltcrf,  dans  lk  midi.  143 

Tout  cela  fournirait  aux  deiu'ées  de  la  région  un  débouché  local 
appréciable. 

La  vie  publi([iie  n'oflVe  ici  ([u'un  très  médiocre  intérêt.  Les 
affaires  communales  sont  conduites  par  des  hommes  peu  ins- 
truits qui  sont  menés  dictatorialement  par  l'administrateur  du 
concelho,  délégué  du  gouvernement.  Quant  aux  choses  de  l'É- 
tat, elles  demeurent  incomprises,  et  les  élections  sont  faites  sous 
la  direction  des  chefs  de  parti,  qui  se  disputent  l'influence  par 
des  promesses  et  des  faveurs.  Ce  n'est  là  qu'une  agitation 
superficielle,  qui  a  pourtant  l'inconvénient  de  diviser  la  po- 
pulation en  clans  rivaux,  entre  lesquels  les  compétitions  et  les 
intrigues  font  souvent  naître  des  inimitiés  et  des  rancunes 
regrettables. 

Ces  rapides  observations  suffisent  pour  montrer  que  la  con- 
dition actuelle  de  la  petite  culture  est  sensiblement  la  même 
dans  l'Algarve  et  dans  les  provinces  du  nord.  Partout  elle  man- 
que de  direction,  de  connaissances  techniques,  d'outillages  et 
de  capitaux.  Elle  emploie  traditionnellement  des  méthodes  de 
culture  qui  n'ont  guère  varié  depuis  de  longs  siècles.  L'irrigation, 
élément  si  nécessaire  de  l'exploitation  agricole  dans  un  tel  pays, 
est  pratiquée  par  des  moyens  si  élémentaires,  qu'elle  utilise 
presque  exclusivement  les  eaux  qui  se  présentent  d'elles-mêmes 
à  sa  portée.  Les  travaux  d'art  indispensables  pour  employer 
toutes  les  ressources  en  eau  disponibles  dans  le  pays  manquent 
à  peu  près  totalement.  Le  bétail  est  réduit  au  minimum,  faute 
de  moyens  d'alimentation.  La  pénurie  du  cheptel  amène  celle 
des  fumures  et  celle-ci  fait  la  pauvreté  des  rendements.  Aussi, 
d'une  manière  générale,  la  petite  culture  ne  réussit  qu'à  nourrir 
médiocrement  le  cultivateur;  celui-ci  ne  dispose  pour  le  com- 
merce que  dune  faible  quantité  de  produits,  le  plus  souvent 
d'espèce  commune  et  de  qualité  très  ordinaire,  qu'il  vend  à 
bas  prix  dans  son  voisinage.  Il  est  vrai  que  les  fermages  étant  très 
souvent  réglés  en  nature,  une  partie  notable  de  la  production 
est  envoyée  sur  le  marché  par  les  propriétaires.  Mais,  d'une 
part,  cela  ne  change  rien  à  la  nature  et  à  la  qualité  des  den- 
rées, et,  de  l'autre,  cela  montre  à  quel  point  le  paysan  manque 


144  LA    VIE    RURALE. 

d'argent.  Ce  dénuement  en  fait  un  bien  mauvais  client  pour 
l'industrie,  et  nous  aurons  à  relever  plus  tard  les  conséquences 
graves  de  cet  état  de  choses. 

Dans  le  centre  du  pays,  la  situation  se  présente  sous  un  aspect 
différent,  car  la  grande  culture  y  joue  un  rôle  capital.  Cepen- 
dant, les  petites  exploitations  s'y  rencontrent  aussi,  et  donnent 
des  résultats  dont  la  comparaison  ne  sera  pas  inutile. 


IV 

LA  GRANDE  CULTURE  DANS  LE  CENTRE 

L'Estrcmadiire  et  rAlenitejo.  —  La  grande  propriété,  le  grand  ferniage  et  la 
grande  culture.  —  Le  ble  et  la  viande.  —  Le  régime  de  l'intervention  légis- 
lative et  SCS  effets.  —  La  spéculation  en  agriculture.  —  Les  cultures  arbores- 
centes :  le  gland,  le  liège  et  l'olive.  —  Le  défrichement.  —  La  petite  culture, 
ses  caractères  particuliers  dans  la  région.  —  Conclusions. 

Au  cours  des  chapitres  précédents,  nous  avons  passé  du  nord 
au  midi,  en  laissant  de  côté  la  rés ion  centrale  où  tout  est  diffé- 
rent du  reste  du  pays,  aussi  bien  dans  la  structure  géographique 
et  géologique  du  sol  que  dans  l'organisation  du  travail  agricole. 
Il  en  résulte  naturellement  des  conséquences  particulières  aux 
deux  provinces  qui  forment  cette  région.  11  était  donc  nécessaire 
de  les  étudier  à  part,  en  commençant  par  l'Estremadure.  Le  ré- 
gime de  cette  dernière  présente  un  aspect  intermédiaire  entre 
la  condition  des  contrées  du  nord  ou  du  midi,  et  celle  du  pays 
dVjutre-Tage.  La  petite  exploitation  n'y  joue  pas  le  rôle  exclusif 
que  nous  avons  constaté  ailleurs,  mais  la  grande  ferme  n'est 
pas  non  plus  nettement  prépondérante.  Dans  l'Alemtejo,  au 
contraire,  la  situation  est  bien  tranchée.  Nous  y  allons  trouver 
superposés  tous  les  types  de  propriétés,  depuis  les  latifundia 
immenses,  jusqu'aux  plus  humbles  domaines  paysans,  et  aussi 
toutes  les  variétés  d'exploitation  :  faire-valoir  direct  par  le  grand 
propriétaire,  fermes  colossales,  humbles  métairies.  Mais  ici,  la 
très  grande  propriété  et  la  très  grande  exploitation  occupent 
la  terre  dans  une  mesure  très  étendue.  C'est  donc  là  un  état  de 

lu 


146  I.A    VIE    RURALE. 

choses  diamétralement  opposé  à  celui  que  nous  connaissons 
déjà.  Rien  n'est  plus  intéressant  que  la  comparaison  entre  deux 
situations  si  dijfférentes,  qui  font  naître  des  problèmes  non 
moins  divers. 


1.    LA    GRANDE    CULTURE     DANS    L  KSTREMADURE. 

L'ancienne  province  d'Estremadure  s'étend  sur  les  deux  rives 
du  Tage,  formant  approximativement  un  vaste  triangle,  dont  la 
pointe  tournée  vers  le  sud  se  trouve  à  l'embouchure  du  Sado, 
tandis  que  sa  i^ase  est  limitrophe  de  la  Beïra  au  nord.  C'est  un 
plateau  incliné  de  l'est  à  l'ouest,  d'une  élévation  médiocre,  dont 
la  composition  géolog'ique  est  assez  compliquée;  il  est  formé 
surtout  de  sables  miocènes  reposant  sur  des  roches  anciennes. 
Comme  les  précipitations  pluviales  sont  facilement  absorbées 
par  le  sol  sablonneux,  les  rivières  sont  rares  et  faibles,  exception 
faite  pour  le  grand  fleuve  qui  porte  à  l'océan  les  eaux  des  hautes 
terres  de  l'intérieur. 

Le  climat  de  la  région  est  plutôt  doux  ;  le  thermomètre  s'abaisse 
rarement  au-dessous  de  zéro.  En  revanche,  il  monte  parfois  en 
été  jusqu'à  40".  La  chaleur  dessèche  alors  tout  ce  qui  n'est  pas 
suffisamment  irrigué,  et  la  province  ressemblerait  à  un  désert 
aride  sans  la  verdure  des  vignes  et  des  arbres  fruitiers.  La  riante 
et  verte  vallée  du  Tage  forme  au  milieu  de  ce  paysage  assez 
morne  une  longue  oasis  d'une  admirable  fertilité.  En  hiver,  au 
contraire,  les  pluies  font  naître  partout  une  végétation  luxu- 
riante et  fraîche,  qui  donne  à  la  contrée  un  aspect  gracieux  et 
agréable. 

Dans  ces  vastes  plaines,  plus  on  moins  ondulées,  déjà 
presque  montagneuses  dans  la  partie  est,  la  culture  n'a  pas 
encore  occupé  tout  le  sol  disponible.  Des  landes,  des  broussailles 
et  des  bois  de  pins  couvrent  les  parties  les  plus  élevées  et  les 
plus  arides.  Les  vallées  creusées  par  les  rivières,  au  contraire, 
sont  parfois  marécageuses  au  point  que  l'on  a  créé  des  rizières, 
d'ailleurs  fort  mal  aménagées,  ce  qui  contribue  encore  à  rendre 


I.\    (IIÎAMtK    ClLTl  lii:    DANS    Ll)    CK.NTKi:.  117 

le  coui'S  des  eaux  plus  incertain.  Enfin,  dans  la  vallée  inférieure 
du  Tage,  on  trouve  de  grands  terrains  incultes,  couverts  d'une 
herbe  médiocre,  bien  que  le  sol  soit  formé  d'une  alluvion  riche 
et  profonde.  C'est  que,  fréquemment,  le  fleuve  gonflé  par  les 
pluies  d'hiver  et  parla  marée,  qui  remonte  jusqu'à  plus  de  30  ki- 
lomètres en  amont,  s'étend  sur  ces  prairies  et  les  pénètre  de  sel. 
Au  lieu  de  défendre  ces  bonnes  terres  contre  l'eau  salée  pour  en 
faire  des  champs  fertiles  ou  de  magnifiques  herbages,  les  pro- 
priétaires les  laissent  à  l'état  de  pâtures,  où  ils  élèvent  des 
taureaux  sauvages  destinés  aux  arènes  ^  Une  société  portugaise 
sest  constituée  pour  mettre  en  valeur  ces  espaces  presque  aban- 
donnés ;  60.000  hectares  ont  été  acquis,  et  au  moyen  d'un  puissant 
matériel,  on  défonce  ces  terres,  on  les  draine,  on  laisse  les  pluies 
les  dessaler,  puis  on  y  fait  du  maïs,  des  céréales  et  des  prairies, 
ou  bien  on  les  revend  avec  profit.  Cette  initiative  est  d'autant 
plus  intéressante  qu'elle  est  extrêmement  rare. 

Jusqu'à  une  époque  récente,  la  g-rande  propriété  noble,  ecclé- 
siastique ou  communale  a  occupé  en  Estremadure  une  place  à 
peu  près  exclusive.  Elle  était  divisée  presque  toujours  en  très 
petites  exploitations,  louées  tantôt  en  fermage  temporaire,  ordi- 
nairement payé  en  produits,  et  tantôt  concédées  à  des  colons 
sous  la  forme  de  foros  ou  amphytéoses  perpétuelles.  Nous  savons 
déjà  comment  les  majorats  et  le  droit  d'aînesse  ont  été  supprimés 
au  cours  du  dernier  siècle  pour  faire  place  au  partage  égal, 
comment  aussi  les  foros  ont  perdu  de  leur  valeur,  parce  que 
l'État  s'est  emparé  du  droit  de  mutation  après  décès,  ne  laissant 
au  propriétaire  qu'une  taxe  de  transfert  en  cas  de  cession  de 
l'amphytéose,  chose  assez  rare  '.  Il  en  est  résulté  déjà  un  mou- 
vement considérable  dans  l'état  de  la  propriété  ;  bien  que  le  code 


1.  Les  courses  de  taureaux  sont  appréciées  en  Portugal,  mais  elles  n'y  prennent 
pas  le  caractère  de  boucheries  sanglantes  des  courses  espagnoles.  C'est  plutôt  un 
exercice  sportif  quelque  peu  dangereux,  legs  de  l'esprit  militaire  et  aventureux 
d  autrefois. 

'1.  Les  communes  propriétaires  de  landes  consentent  toujours  à  constituer  des 
foros,  pour  en  favoriser  le  défrichement.  Le  colon  se  bâtit  alors  une  maison  sur  sa 
petite  ferme  et  devient  un  bordier  qui  complète  ses  ressources  au  moyen  des  salaires 
gagnés  sur  les  propriétés  voisines. 


148  LA    VIE    RURALE. 

civil  eût  prévu  une  période  de  transition,  le  partage  égal  fut 
appliqué  immédiatement  et  presque  sans  exception;  beaucoup 
de  domaines  ont  été  morcelés  et  vendus;  quantité  de  foros  ont 
été  transformés  par  rachat  en  pleines  propriétés;  les  biens  reli- 
gieux ont  été  dépecés  et  aliénés.  Il  résulte  aujourd'hui  de  tout 
cela  que,  en  Estrcmadure,  on  voit  juxtaposés  tous  les  types  de 
domaines  :  grands*,  moyens,  petits  et  minuscules.  Le  morcelle- 
ment va  grand  train  et  menace  de  pulvériser  la  propriété,  car 
elle  ne  se  reconstitue  que  difficilement  quand  elle  a  passé  dans 
la  main  du  paysan. 

Il  est  résulté  de  ces  circonstances  une  évolution  sociale  d'un 
grand  intérêt  qui  a  été  favorisée  d'ailleurs  par  différentes  causes 
secondaires.  La  terre  étant  mobilisée  et  divisée,  il  lui  fallait  des 
acquéreurs.  Il  en  est  venu  du  dehors  qui  ont  acheté  les  plus  gros 
lots  ;  c'étaient  des  urbains  enrichis  par  lindustrie,  le  commerce 
ou  en  l'émigration.  On  en  a  aussi  trouvé  sur  place,  voici  comment. 
Aunmomentdonné,  on  s'aperçut  que  la  vigne  réussissait  assez  bien 
dans  les  terrains  sablonneux,  et  comme  le  vin  était  demandé, 
on  planta  beaucoup.  Il  fallut  pour  cela  de  la  main-d'œuvre,  les 
paysans  reçurent  de  l'argent  sous  forme  de  salaires,  réalisèrent 
de  petites  économies,  et  profitèrent  des  événements  indiqués  plus 
haut,  pour  acquérir  des  parcelles  et  devenir  propriétaires.  Cet 
exemple  fut  suivi  par  des  petits  commerçants  et  des  artisans,  si 
bien  que,  dans  l'espace  d'une  cinquantaine  d'années,  un  mouve- 
ment ascensionnel  remarquable  s'est  produit  parmi  la  population 
ouvrière  de  cette  province.  Use  continue  actuellement,  bien  que 
les  circonstances  soient  moins  favorables  à  cause  de  la  crise  sur- 
venue dans  le  commerce  des  vins. 

Parmi  les  grands  propriétaires  de  la  région,  quelques-uns 
résident  sur  leurs  terres  ou  à  proximité,  et  s'en  occupent  avec 
activité  et  intelligence.  Mais  la  plupart  sont  absentéistes  et  igno- 
rants des  choses  de  la  terre.  Cependant  beaucoup  d'entre  eux, 
poussés  par  l'appât  du  gain,  ont  créé  de  grands  vignobles,  et  les 

1.  Un  propriétaire  des  environs  de  Santarem,  après  avoir  vendu  une  partie  de  ses 
terres,  a  laissé  encore  un  domaine  de  4.000  hectares  qui  fut  partagé  entre  ses  quatre 
enfants. 


LA    GRANDE    CILTURK    DANS    LE    CENTRE.  1  ii) 

ont  replantés  avec  des  ceps  américains,  après  l'invasion  du 
phylloxéra.  Les  petites  gens  en  ont  profité,  comme  nous  le  disions 
tout  à  l'heure,  plus  encore  peut-être  que  leurs  patrons.  En  efl'et, 
ceux-ci,  après  avoir  planté  les  sables  qui  donnent  un  vin  alcoo- 
lique, mais  en  quantité  modérée,  ont  étendu  les  vignobles  jusque 
dans  les  alluvions,  ({ui  fournissent  un  produit  abondant,  mais 
faible.  L'avilissement  des  prix,  résultat  de  la  surproduction,  a 
fait  échouer  cette  spéculation,  amenant  les  propriétaires  à  revenir 
au  petit  fermage,  lès  acculant  parfois  à  la  liquidation  forcée.  Le 
prix  des  terres,  qui  avait  atteint  dans  certains  cas  jusqu'à 
5.000  francs  l'hectare  ',  est  en  conséquence  revenu  à  un  taux 
beaucoup  pUis  bas.  Ces  essais  de  grande  culture  ont  cependant 
apporté  dans  le  pays  quelques  lumières,  et  un  certain  progrès  de 
loutillaiie;  mais  tout  cela  était  trop  improvisé  pour  donner  des 
résultats  coordonnés  et  complets.  Néanmoins,  cet  exemple  par- 
tiel et  imparfait  suffit  pour  indiquer  ce  que  pourrait  être  la 
province',  si  elle  était  menée  par  une  élite  suffisante  de  grands 
propriétaires  exploitants,  expérimentés  et  instruits.  Mais  ils  ne 
sont  que  quelques-uns. 

Si  le  vin  est  une  des  productions  principales  de  l'Estrema- 
dure,  il  en  est  d'autres  encore.  L'olivier  prospère  dans  presque 
toute  la  province,  et  constitue  une  ressource  précieuse.  Malheu- 
reusement, on  retrouve  ici  les  mêmes  difficultés  et  les  mêmes 
préjugés  que  dans  le  nord'.  Aussi,  la  qualité  moyenne  de 
l'huile  est-elle  médiocre,  faute  de  pouvoir  travailler  les  fruits 
avec  la  promptitude  et  les  précautions  nécessaires.  Un  proprié- 
taire d'Almeirim,  M.  le  comte  Sobral,  a  amélioré  la  production 
de  presque  tout  son  voisinage,  en  montant  un  lagar  (pressoir) 
bien  outillé.  Le  paysan  qui  apporte  sa  récolte  pour  la  faire 
travailler,  paie  soit  en  argent,  soit  en  huile  ;  le  tourteau  est 
souvent  partagé  et  sert  à  la  nourriture  du  bétail. 

Après  la  vigne  et  l'olivier  viennent  le  maïs,  les  céréales  :  blé, 
orge  et  seigle,  les  pommes  de  terre,  les  légumes  et  les  fruits. 
On  sème  le  maïs  dans  les  terres  profondes  et  fraîches,  le  froment 

1.  Dans  les  terrains  d'alluvion. 

2.  Voir  plus  haut  la  monographie  du  paysan-propriétaire  de  Mirandella. 


150  r.A    VIE    RURALE. 

dans  les  sols  moyens,  le  seigle  dans  les  landes,  que  l'on  défriclie 
de  temps  en  temps,  après  plusieurs  années  de  repos.  Bien  que 
ces  terrains  sablonneux  soient  bien  souvent  médiocres,  on  pour- 
rait certainement  les  améliorer  au  moyen  d'amendements, 
d'engrais  et  d'irrigations.  On  trouverait  Teau  nécessaire  dans 
les  montagnes  qui  bordent  la  région,  où  il  serait  aisé  d'établir 
des  réservoirs  artificiels.  On  y  a  pensé,  et  déjà  un  canal  d'en- 
viron 60  kilomètres  de  longueur  a  été  creusé  ;  mais  l'entreprise 
ayant  été  suspendue,  le  canal  n'est  pas  alimenté  et  ne  sert  à 
rien.  On  pourrait  aussi,  probablement,  utiliser  les  crues  pério- 
diques du  Tage,  qui  s'élèvent  à  un  niveau  très  élevé  pour  rete- 
nir une  partie  des  eaux  et  les  employer  ensuite  en  aval.  Mais 
pour  faire  tout  cela,  et  aussi  pour  améliorer  les  vallées  maré- 
cageuses, il  faudrait  que  la  province  fût  babitce  par  un  bon 
nombre  de  grands  propriétaires  expérimentés,  munis  de  capi- 
taux et  sachant  s'associer  au  besoin  pour  entreprendre  des  œu- 
vres d'utilité  commune.  Il  serait  nécessaire  aussi  que  les  agri- 
culteurs fussent  libres  d'organiser  et  de  conduire  leurs  cultures, 
sans  se  heurter  à  chaque  instant  à  des  obstacles  administratifs 
fiscaux  ou  politiques'. 

On  élève  dans  l'Estremadure  une  assez  grande  quantité 
d'animaux  de  ferme.  Dans  les  prairies  basses,  sont  nourris  des 
chevaux  destinés  à  la  selle  et  au  trait  léger,  des  taureaux  de 
course  et  des  bœufs  de  labour  ;  ces  animaux  sont  envoyés  dans  les 
pâturages  dès  que  l'herbe  commence  à  pousser,  c'est-à-dire  en 
novembre,  et  ils  y  restent  jusqu'en  juillet;  ils  passent  l'été  sous 
des  hangars  où  on  les  nourrit  avec  de  la  paille,  de  l'orge  et  du 
maïs.  Le  mouton  occupe  les  landes  et  les  friches.  Beaucoup  de 
porcelets  sont  expédiés  en  Alemtejo,  où  ils  s'engraissent  dans 
les  forets  de  chênes.  Une  culture  plus  rationnelle  sur  des  terres 
améliorées,  permettrait  un  élevage  beaucoup  plus  étendu  en 
vue  de  l'exportation  de  la  viande  et  des  produits  du  lait,  soit 
vers  Lisbonne,  soit  même  vers  l'étranger. 

1.  Voir  plus  haut,  p.  79  et  146.  l'exposé  de  la  législation  sur  la  culture  de  la  vigne. 
Sur  celle  des  céréales,  et  sur  le  commerce  de  la  viande  on  trouvera  des  détails  ci- 
après. 


LA    GllANDE    CULTURE   DANS    LE   CENT15E.  151 

La  population  rurale  do  la  province  est  assez  clairsemée^; 
cependant,  malij;ré  le  voisinage  de  la  capitale,  la  main-d'œuvre 
ne  t'ait  pas  défaut,  parce  ([ue  l'industrie  n'est  pas  encore  assez 
développée  pour  enlever  les  bras  à  la  culture.  Les  paysans  sont 
sobres,  doux  et  suffisamment  laborieux.  Il  ne  leur  manque 
guère  que  d'être  bien  encadrés  et  bien  conduits  pour  produire 
beaucoup.  Il  faudrait  aussi  développer  les  voies  de  communi- 
cation, car,  bien  que  la  province  soit  traversée  par  plusieurs 
voies  ferrées,  quelques  bonnes  routes  et  un  beau  fleuve,  elle 
manque  de  chemins  secondaires,  surtout  dans  sa  partie  orien- 
tale. 


II.    —    BORDIKR    l>  ALMEIRIM. 

Pour  préciser  les  données  qui  précèdent,  nous  décrirons  briè- 
vement un  paysan  bordier  des  environs  de  Santarem  '',  dont  la 
physionomie  est  très  caractéristique. 

Almeirim  est  un  gros  bourg  de  0.000  âmes,  situé  dans  une 
vaste  plaine,  qui  s'étend  sur  la  rive  gauche  du  Tage.  Il  est  relié 
à  Santarem,  chef-lieu  du  district,  par  une  jolie  route  plantée 
d'arbres,  laquelle  traverse  le  fleuve  et  sa  vallée  sur  un  pont  de 
plus  d'un  kilomètre  de  longueur.  Ce  pont  a  été  construit  par 
une  société,  qui  perçoit  un  droit  de  péage.  La  majeure  partie 
de  la  population  agricole  de  la  contrée  est  groupée  dans  ce 
bourg  aux  rues  irrégulières,  mais  propres,  bordées  de  maisons 
basses,  étroitement  serrées  les  unes  contre  les  autres  et  soigneu- 
sement blanchies  à  la  chaux.  Les  terres  environnantes  sont 
légères  et  pauvres,  sauf  dans  la  vallée  fluviale.  Les  pluies  ne 
dépassent  guère  la  hauteur  totale  de  60  centimètres,  dont  6  ou  7 

1.  Le  district  de  Lisbonne  ne  compte  que  89  habitants  par  kilomètre  carré  pour 
7.9U  ivilomètres  carrés,  et  celui  de  Santarem  43  habitants  par  kilomètre  carré  pour 
11.680  kilomètres  carrés.  Le  district  de  Porto  a  2G0  habitants  par  kilomètre  carré; 
son  étendue  n'est,  il  est  vrai  que  le  tiers  de  celle  du  district  de  Lisl)onne,  mais  la 
ville  est  aussi  plus  petite. 

2.  Observations  recueillies  avec  le  concours  de  M.  le  comte  Sobral,  propriétaire- 
agriculteur  à  Almeirim. 


152  LA    VIE    RUKALE. 

pour  l'été  tout  entier,  qui  est  par  conséquent  très  aride. 
Manuel  Vinagre,  âgé  de  42  ans,  est  issu  d'une  famille  pay- 
sanne de  la  localité;  il  a  deux  frères  et  trois  sœurs  qui  vivent 
également  de  la  terre.  Sa  femme,  Maria  Pistola,  âgée  de  40  ans, 
est  aussi  du  pays;  ses  frères  et  sœurs,  au  nombre  de  quatre, 
sont  cultivateurs  dans  le  voisinage.  Ils  ont  deux  enfants  :  José, 
7  ans,  Élisa,  4.  Cette  famille  possède  sa  maison,  composée  de 
quatre  pièces  avec  les  dépendances  nécessaires  :  étable  et 
cellier;  d'un  côté,  le  logis  ouvre  sur  la  rue,  de  l'autre  sur  un 
enclos,  à  la  fois  potager  et  verger.  En  outre,  elle  est  proprié- 
taire d'un  petit  bordage  d'une  étendue  de  3  hectares  envi- 
ron, en  partie  planté  en  vigne,  et  pour  le  surplus  emblavé  en 
céréales,  pommes  de  terre,  etc.  Ce  modeste  domaine  ne  suf- 
firait pas  pour  faire  vivre  le  ménage,  aussi  Vinagre  est-il 
obligé  de  chercher  du  travail  au  dehors.  Il  est  employé  régu- 
lièrement chez  un  grand  propriétaire  à  titre  de  capataz,  c'est- 
à-dire  chef  d'équipe,  ce  qui  lui  vaut  un  salaire  quotidien  de 
400  reis  (2  fr.  20).  La  mère  s'occupe  de  son  ménage  et  aide  à 
la  culture  du  bordage,  ainsi  que  d'une  pièce  de  terre  de 
3  hectares  à  peu  près,  tenue  en  location.  Ce  champ  est  sablon- 
neux, maigre  et  sec:  il  est  planté  en  vigne,  pommes  de  terre  et 
seigle,  mais  le  rendement  en  est  fort  médiocre,  faute  d'engrais 
suffisant.  Cette  petite  exploitation  fournit  à  la  famille  la  majeure 
partie  de  sa  subsistance,  et  en  outre  lui  permet  de  vendre  quel- 
ques minimes  quantités  de  vin,  de  blé,  de  pommes  de  terre, 
etc.  Pour  cultiver  leurs  terres,  les  Vinagre  ne  disposent  que 
d'un  âne  et  de  quelques  outils  élémentaires.  Ils  font  la  plus 
grande  partie  du  travail  à  la  main,  et  pour  le  surplus  recou- 
rent à  la  complaisance  du  patron  ou  de  quelque  voisin  mieux 
pourvu.  Us  élèvent  en  outre  un  porc  pour  leur  consommation, 
et  quelques  poules.  L'ameublement  de  la  maison  est  réduit  à 
l'indispensable  :  des  lits  faits  de  quelques  planches  sur  les- 
quelles on  pose  un  matelas,  des  coffres  à  linge,  des  tables,  des 
bancs  et  des  chaises  rustiques,  quelques  ustensiles.  Animaux, 
mobiHer,  matériel  ne  valent  pas  plus  de  100  milreis  (555  fr.). 
Comme  la  maison  et  le  bordage  sont  estimés  ensemble  000  mil- 


LA  CHANDE  Cl  LTURi:  DANS  l.K  C.KNTHE.  153 

reis  (un  pcni  plus  de  .'Î.300  fr.),  Tactif  total  de  la  famille  peut 
être  évalué  à  près  de  V.OOO  fraucs. 

En  combinant  ces  divers  éléments,  nous  voyons  que,  eu 
outre  des  produits  qu'il  consomme,  le  ménage  reçoit  en  argent  : 
le  salaire  du  mari,  soit  en  moyenne  pour  250  journées  à  2  fr.  20 
une  somme  de  550  francs  ;  le  produit  des  ventes  de  denrées, 
en  tout,  bon  an  mal  an,  à  peu  près  100  francs.  Le  total  serait 
■    donc  compris  entre  000  et  700  francs. 

Examinons  maintenant  les  dépenses.  L'entretien  du  linge  et 
des  vêtements,  qui  sont  dune  grande  simplicité,  exige  à  peu 
près  120  francs  par  an.  L'alimentation,  qui  comprend  trois 
repas,  a  pour  base  le  pain  de  maïs  et  la  pomme  de  terre  ;  on  y 
ajoute  des  légumes,  un  peu  de  poisson  salé  (sardines,  morue), 
de  temps  en  temps  de  la  viande  de  porc,  et  du  vin  en  petite 
quantité.  Les  frais  nécessités  par  cet  ordinaire  ne  dépassent 
pas  110  à  120  francs  consacrés  aux  achats  d'épicerie,  de 
savon,  de  poisson  salé,  etc.  En  ajoutant  à  cela  30  francs  pour 
les  menues  dépenses  et  imprévu,  28  fr.  80  payés  pour  la  loca- 
•  tion  des  terres,  et  33  francs  d'impôt  direct,  nous  arrivons  au 
cliitTre  total  de  340  francs  environ,  ce  qui  laisse  une  petite 
marge  pour  l'épargne.  C'est  ainsi  que,  grâce  à  son  salaire  de 
contremaître  et  à  une  stricte  économie,  Vinagre  a  pu  constituer 
son  petit  bien,  réserve  qui  garantirait  au  besoin  sa  famille  de 
la   noire  misère. 

On  voit  que  le  mode  d'existence  de  ces  paysans  est  réduit 
pour  ainsi  dire  à  la  plus  simple  expression.  Leur  vie  est  extrême- 
ment laborieuse;  ils  ne  connaissent  presque  aucune  distraction, 
hormis  quelques  rares  réunions  de  famille,  la  fête  patronale 
du  bourg  et  quelques  causeries  entre  voisins,  l'après-dmée 
du  dimanche.  Les  deux  époux  sont  complètement  illettrés  ; 
mais  ils  ont  le  désir  de  faire  instruire  leurs  enfants,  dont  l'ainé 
va  déjà  à  l'école  gratuite.  Celle-ci  est,  disons-le  en  passant, 
insuffisante  pour  recevoir  tous  les  enfants  eu  âge  scolaire.  Les 
époux  Vinagre  sont  catholiques  d'origine,  mais  n'observent 
aucune  pratique  religieuse. 

Les   charges  publiques  qui  pèsent  sur  ce  petit  paysan  s'élè- 


154  LA    VIE    RURALE. 

vent  à  6  milreis  ;ï  peu  près  (33  fr.  30  ,  tant  pour  la  commune 
que  pour  l'État.  Les  taxes  indirectes  peuvent  être  évaluées  à  une 
dizaine  de  francs.  Vinag"re  n'a  pas  fait  de  service  militaire, 
ayant  été  libéré  par  le  sort.  Il  est  électeur  à  titre  de  censi- 
taire. 

La  région  reçoit  une  certaine  immigration  temporaire  d'ou- 
vriers ruraux,  venant  de  la  haute  Beïra  pour  les  grands  travaux 
de  saison.  L'émigration  est  peu  active,  parce  que  la  popula- 
tion, étant  d'une  densité  restreinte,  peut  trouver  emploi  et  ga- 
gner sa  vie  dans  le  pays,  bien  pauvrement,  il  est  vrai. 

En  résumé,  on  trouve  dans  la  province  un  bon  nombre  de  bor- 
diers  et  d'ouvriers  ruraux  qui  se  rapprochent  de  ce  type,  tout  en 
restant  plus  ou  moins  au-dessous.  Beaucoup  de  petits  fermiers 
sont  aussi  dans  une  situation  analogue,  rarement  supérieure. 
Quant  au  type  que  nous  venons  d'esquisser,  il  est  fortement 
appuyé  sur  une  grande  exploitation  qui  lui  fournit  un  salaire 
indispensable.  Sans  elle,  sa  situation  serait  beaucoup  plus  pré- 
caire, le  travail  étant  plus  irrégulier  et  moins  bien  payé. 

En  ce  qui  touche  les  grands  propriétaires  exploitants,  nous 
avons  dit  un  mot  déjà  de  ceux  qui,  faisant  valoir  indirectement, 
se  sont  bornés  à  spéculer  sur  la  vigne.  Leur  entreprise  a  médio- 
crement réussi,  parce  qu'en  se  portant  aveuglément  et  tous  à  la 
fois  vers  une  culture  trop  spécialisée,  ils  ont  amené  la  surpro- 
duction, l'encombrement  du  marché  et  l'avilissement  des  prix. 
Ils  se  sont  alors  tournés  vers  le  gouvernement,  qui  ne  pouvait 
leur  fournir  que  des  appuis  artificiels  et  arbitraires.  C'est  ainsi 
qu'il  a  essayé  d'enrayer  la  surproduction  en  interdisant  les  nou- 
velles plantations.  Cette  mesure  a  pu  gôner  des  propriétaires  de 
terrains  propres  surtout  à  la  culture  de  la  vigne,  et  cela  pour  per- 
mettre de  maintenir  celle-ci  sur  des  sols  qui  conviendraient  beau- 
coup mieux  pour  d'autres  cultures.  Elle  n'a  pas  suffi  pour  relever 
les  cours,  cela  est  établi  par  certains  chiffres  que  nous  avons  don- 
nés précédemment  '.  Quant  aux  propriétaires  qui  s'appliquent 
à  exploiter  leurs  domaines  d'une  façon  rationnelle  et  complète, 

1.  v.  plus  haut  la  monographie  du  vigneron  du  Douro. 


LA    r.HANItE    <U  I.TUHE    DANS    LE    i;ENTIU:.  Ioo 

ils  obtiennent  d'assez  bons  résultats.  Mais,  tous  ceux  quo  nous 
avons  rencontrés  se  plaignaient  avec  amertume. de  trois  obs- 
tacles qui  les  gênent  continuellement  dans  leurs  opérations  : 
la  mobilité  de  la  législation,  qui  fait  et  défait  les  systèmes 
économiques  et  les  règlements  administratifs;  l'agitation  po- 
litique, si  contraire  à  la  bonne  marche  des  affaires;  la  fiscalité 
excessive  qui  pèse  sur  toutes  les  transactions.  Malgré  cela,  de 
sérieux  essais  sont  tentés  pour  perfectionner  les  méthodes  et 
Toutillage,  améliorer  le  bétail,  augmenter  les  rendements, 
élever  la  qualité  des  denrées.  Toutefois,  les  efforts  sont  encore 
trop  dispersés,  trop  insuffisants,  dans  un  pays  où  il  reste  tant 
k  faire. 

Dans  l'Alemtejo,  la  grande  culture  est  beaucoup  plus  déve- 
loppée. Voyons  donc  quelle  est  sa  situation,  et  quels  sont  les 
résultats  qu'elle  obtient. 


III.    LA    GRANDE    CULTURE    DANS    L  ALKMTEJO. 

Au  point  de  vue  social  comme  au  point  de  vue  agricole, 
l'Alemtejo  est  certainement  l'une  des  contrées  les  plus  curieuses 
et  les  moins  bien  connues  de  l'Europe'.  Au  sud  du  fossé  pro- 
fond creusé  par  le  Tage  s'étend  un  vaste  plateau,  continuation 
de  celui  de  l'Estremadure;  il  s'abaisse  par  étages  de  l'est  à 
l'ouest,  formant  d'immenses  plaines  ondulées.  Leur  horizon  est 
borné  vers  l'orient  par  des  chaînes  de  montagnes  de  hauteur 
médiocre,  dont  les  sommets  dénudés  se  découpent  sur  le  ciel 
en  arêtes  vives.  Au  midi,  des  collines  élevées  ferment  l'horizon, 
et  séparent  la  province  de  celle  de  l'Algarve,  si  profondément 
différente.  Des  cours  d'eau  nombreux  sillonnent  la  région, 
mais  si  leurs  eaux  sont  assez  abondantes  en  hiver,  l'été  ne  leur 
laisse  parfois  plus  une  seule  g'outte  de  liquide,  sauf  en  cas  de 
violent  orage.  Les  vallées  n'ont  souvent,  dans  leur  partie  infé- 
rieure, qu'une   pente  médiocre,  si  bien  que  le  moindre  obs- 

1 .  CeUe  étude  nous  a  été  grandement  facilitée  par  le  concours  très  empressé  de  MM.  F., 
propriétaire-agriculteur  à Evora.  et  J.  de  Mattos  Hraamcamp,  ingénieur. 


156  LA    VIE    RURALE. 

tacle  retient  des  eaux  stagnantes  et  malsaines,  formant  des  ma- 
récages temporaires,  où  l'on  a  établi  quelques  rizières. 

Le  sol  de  cette  région  est  constitué  principalement  par  des 
sables  étalés  en  couches  épaisses,  qui  font  place  dans  la  partie 
montag-neuse  aux  schistes  et  au  porphyre.  Même  parmi  ces 
derniers,  on  voit  reparaître  le  sable,  notamment  dans  les  hautes 
vallées  du  Sado  et  du  Guadiana.  La  valeur  de  ces  terrains  est 
très  inégale.  Généralement  perméables  et  maigres,  lorsque  le 
sable  prédomine,  ils  sont  assez  bons,  et  parfois  même  excellents, 
lorsque  la  couche  arable  est  mélangée  d'éléments  argileux  ou 
formée  d "ail avions.  Mais  les  bons  terrains  sont  plutôt  l'excep- 
tion, tandis  que  Ion  voit  des  contrées  entières  presque  dépour- 
vues de  végétation,  tant  le  sol  est  pauvre  en  éléments  nutritifs, 
et  aussi  en  humidité.  C'est  qu'en  effet  le  climat  de  cette  pro- 
vince est  d'une  sécheresse  excessive.  En  hiver,  les  pluies  sont 
suffisantes  pour  faire  naitre  une  belle  verdure  partout  où  le  sol 
le  permets  Mais  pendant  la  saison  d'été,  les  précipitations  de- 
viennent très  rares,  la  température  est  souvent  torride,  le 
thermomètre  montant  parfois  jusqu'à  50  degrés.  Aussi,  toute 
végétation  disparaît,  sauf  celle  des  arbres.  Le  pays  prend 
bientôt  un  aspect  désolé,  et  on  est  obligé  de  nourrir  les  ani- 
maux avec  des  substances  sèches  :  paille  et  grains. 

On  conçoit  que,  dans  un  milieu  aussi  spécial,  la  propriété  et  la 
culture  ne  pouvaient  manquer  de  prendre  une  physionomie  très 
particulière.  La  faible  fertilité  du  sol  et  l'aridité  du  climat  ren- 
daient à  peu  près  impossible  la  colonisation  spontanée  du  pays  ; 
aussi  est-il  resté  longtemps  presque  désert.  Aujourd'hui  encore, 
en  dépit  de  circonstances  favorables,  la  population  de  l'Alem- 
tejo  ne  dépasse  pas  IG  à  17  habitants  par  kilomètre  carré,  alors 
que  dans  le  nord  elle  atteint  ou  dépasse  100  habitants,  et  43  à 
51  dans  les  provinces  voisines  d'Estremadure  et  d'Algarve.  Dès 
lors,  la  très  grande  propriété  devait  rester  maîtresse  de  cette 
région  peu  hospitalière,  et  on  y  trouve  en  effet  bien  des  do- 
maines qui  comptent  des  milliers  d'hectares.  Autrefois,  ces  lati- 

1.  Souvent  les  pluies  sont  torrentielles  au  point  de  ruisseler  à  la  surface  en  entraî- 
nant les  parties  les  plus  légères  du  sol  et  surtout  l'hanius. 


LA    (GRANDE    Cl  LTl  RK    DANS    U-.    CENTRlil.  157 

fundia  ciaient  mainteûiies  par  la  transmission  intégrale  à  titi'c 
de  majorais.  Depuis  la  promulgation  du  code  civil  et  la 
suppression  du  droit  d'ainesse,  la  situatio»  tend  à  se  modilier 
par  le  démembrement  des  grands  domaines.  Maisce  mouvement, 
si  prononcé  ailleurs,  est  contrarié  et  ralenti  ici  par  la  nature 
du  lieu.  Pour  que  la  petite  et  môme  la  moyenne  propriété  puis- 
sent se  former,  il  faut  que  leur  exploitation  permette  à  une  fa- 
mille de  vivre,  ou  bien  que  celle-ci  trouve  des  ressources  dans  le 
voisinag-e  par  le  travail  salarié.  Or,  en  Alemtejo,  les  terrains 
susceptibles  de  constituer  sans  préparation  préalable  la  petite 
propriété  normale  sont  assez  rares;  dans  la  plupart  des  cas,  il 
faudrait  d'abord  procéder  à  de  grands  travaux  d'amendement, 
d'irrigation  et  de  voirie,  avant  d'offrir  au  petit  paysan  le  lopin 
de  terre  qu'il  puisse  cultiver  à  lui  seul.  En  général,  à  défaut  de 
cette  préparation  coûteuse,  on  ne  peut  tirer  parti  du  pays  que 
par  une  culture  extensive,  à  petits  rendements,  mais  à  grande 
surface.  Aussi  arrive-t-il  que  la  grande  propriété  elle-même  — 
et  encore  moins  la  moyenne  —  ne  suffît  pas  pour  constituer 
une  exploitation  avantageuse  ;  on  voit  dans  cette  province  des 
fermiers  qui  groupent  et  font  valoir  à  la  fois  plusieurs  domaines 
comptant  chacun  des  centaines  et  même  des  milliers  d'hectares, 
exactement  comme  d'autres  prennent  ailleurs  en  location  des 
champs  appartenant  à  divers  propriétaires  et  mesurant  quel- 
ques ares. 

Depuis  une  vingtaine  d'années,  on  voit  pourtant  la  petite  pro- 
priété naître  et  progresser  dans  quelques  parties  de  l'Alemtejo. 
Cela  tient  à  ce  que  le  régime  delà  culture  a  subi  depuis  un  demi- 
siècle  environ  de  profondes  modifications.  Cette  évolution  est 
intéressante  à  étudier. 

Primitivement,  toute  la  région  était  très  vraisemblablement 
revêtue  d'une  forêt  presque  continue  composée  surtout  de  deux 
essences  qui  croissent  admirablement  dans  ces  terrains  légers  et 
secs  :  le  chêne-vert  ou  yeuse  [quercus  ilex)  et  le  chêne-liège 
[quercus  suber)  '.  Après  la  reconquête,  pour  faire  place  aux  mou- 

1.  Le  i>in  a  été  introduit  aussi  dans  la  province  et  s'est  répandu  principalement  sur 
le  lilloral;  l'eucalyptus  croit  également  très  bien  presque  partout.    Notons  encore 


158  LA    VIE    RURALE. 

tons,  011  pratiqua  par  le  feu  de  larges  trouées  dans  ces  forêts. 
Mais  la  demande  du  liège  et  l'élévag'e  du  porc  ont  fait  replanter. 
Ces  deux  variétés  de  chênes  couvrent  actuellement  en  Alemtejo 
plus  de  450.000  hectares,  formant  un  immense  massif  forestier, 
({ui  occupe  la  moitié  orientale  de  la  province  et  tend  à  s'élargir 
d'année  en  année.  Ces  forêts  fournissent  une  quantité  considé- 
rable de  glands,  estimée  à  150  ou  160  millions  de  kilos  par  an. 

Nous  avons  déjà  dit  que  les  terres  découvertes  se  gazonnent 
on  hiver  sous  l'action  des  pluies.  Des  ressources  spontanées  s'of- 
fraient donc  aux  propriétaires  :  Fherbe  pour  l'élevage  du  mouton, 
le  gland  pour  celui  du  porc.  C'est  ainsi  que  l'Alemtejo  resta 
pendant  des  siècles  le  royaume  des  bergers  et  des  porchers,  qui 
vivaient  dans  les  landes  et  les  bois,  avec  quelques  charbonniers, 
dans  un  état  de  véritable  barbarie.  Quand  arrivaient  les  ar- 
deurs de  l'été,  les  moutons  s'en  allaient  par  troupeaux  immenses 
chercher  des  pâturages  jusque  sur  les  hauts  plateaux  des  serras 
de  la  Beïra  Alta,  d'où  ils  redescendaient  en  autonme.  Quant  aux 
porcs,  on  les  conduisait  dans  les  bois  dès  la  première  chute  des 
glands,  qui  se  produit  au  début  de  l'automne  et  se  renouvelle 
plusieurs  fois  jusqu'en  janvier.  Ces  animaux  s'engraissaient  ra- 
pidement et  on  les  envoyait  sur  les  marchés  avant  le  printemps. 
Ainsi,  FAlemtejo  était  une  région  presque  exclusivement  pasto- 
rale et  déserte,  hormis  dans  le  voisinage  de  ses  rares  et  antiques 
cités  :  Evora,  Beja,   et  de   quelques  villages  très  dispersés. 

C'est  encore  ainsi  que  l'on  représente  les  choses  dans  les  re- 
cueils de  géographie,  et  cependant  elles  ont  bien  changé.  Le 
nombre  des  moutons  a  augmenté  de  beaucoup,  quoique  la  trans- 
humance ne  soit  plus  qu'un  souvenir.  De  l'ancien  code  établi 
par  les  propriétaires  pour  faciliter  le  passage  et  la  nourriture 
de  leurs  troupeaux  sur  des  dizaines  de  lieues  de  territoire,  il  ne 
subsiste  qu'un  petit  nombre  de  règles  applicables  quand  les  ani- 
maux passent  d'un  domaine  à  un  autre,  ou  sont  dirigés  vers  les 
foires,  en  traversant  les  propriétés  d'autrui.  On  ne  permet  plus 
aux  bergers  de  mettre  le  feu  aux  landes,  en  été,  pour  les  rajeunir 

que  le  poirier  sauvage  croît  naturellement  en  abondance,  ce  qui  semble  indiquer  que 
la  région  est  favorable  aux  arbres  fruitiers. 


LA    (IRAiNDIO    ClLTllU'.    DANS    LK    CEiNTHE.  159 

et  Faciliter  la  croissance  de  l'herbe  à  l'automne,  au  risque  d'in- 
cendier les  bois.  Maintenant  les  troupeaux  sont  retenus  sur  les 
terres  cultivées  pour  les  engraisser  de  leur  fumier.  Le  nombre  des 
bêtes  à  cornes  a  au  contraire  diminué,  parce  que  toutes  les  bonnes 
terres  étant  consacrées  à  la  culture  des  céréales,  on  manque  de 
fourrage. 

Mais  ce  qui  a  surtout  progressé,  ce  sont  les  emblavures.  Plu- 
sieurs causes  ont  agi  pour  amener  ce  résultat.  D'abord,  bien 
que  le  Portugal  ne  se  soit  pas  développé  autant  qu'il  aurait  pu 
le  faire,  il  a  pourtant  réalisé  une  avance  indéniable  qui  a  g-rossi 
les  villes,  augmenté  la  consommation,  accru  les  capitaux,  activé 
le  travail.  L'Alemtejo  a  profité  de  ce  mouvement  certainement 
plus  que  les  autres  provinces,  et  cela  pour  plusieurs  raisons 
D'abord,  il  était  plus  neuf,  moins  divisé,  moins  exploité,  et  of- 
frait davantage  à  entreprendre.  Mais  surtout,  il  a  bénéficié  de 
mesures  artificielles  qu'il  est  nécessaire  d'analyser  ici. 

A  une  certaine  époque,  le  Portugal  a  été  exportateur  de  blé. 
Mais  ce  fait  tenait  à  des  circonstances  très  spéciales  qui  ont  dis- 
paru. Actuellement,  on  peut  dire  que  la  culture  du  blé  sur  une 
g-rande  échelle  est  une  de  celles  qui  répondent  le  moins  à  la 
situation  du  pays.  En  effet,  pour  que  la  production  du  froment 
soit  avantageuse,  il  faut  réunir  trois  conditions  nécessaires 
1"  le  sol  et  le  climat  doivent  être  propices  ;  en  Portugal,  les  ter- 
rains et  les  climats  favorables  au  blé  sont  rares  ;  les  rendements 
restent  faibles,  d'autant  plus  que  les  engrais  manquent,  et,  en 
outre,  la  plante  ne  tarde  pas  à  dégénérer,  ce  qui  exige  une  sé- 
lection attentive  des  semences;  2"  les  exploitations  ont  besoin 
d'être  assez  étendues,  sinon,  comme  le  blé  est  une  denrée  de 
valeur  relativement  faible  et  de  consommation  courante  ,  le 
cultivateur  en  garde  la  plus  grande  partie  et  ne  met  sur  le  mar- 
ché que  des  quantités  insignifiantes.  Tel  est  le  cas  précisément 
pour  les  provinces  du  nord  et  du  midi,  où  la  terre  est  pulvérisée 
en  exploitations  infîmes  ;  dans  l'Alemtejo,  au  contraire,  on  dis- 
pose de  grandes  surfaces,  mais  elles  sont  ingrates  pour  le  blé, 
faute  de  chaux  et  d'humus;  3°  la  culture  du  froment,  si  elle 
devientunpeu  intensive,  exige  beaucoup  de  travail  et  d'engrais. 


160  LA    A'IE   RURALE. 

ainsi  que  des  attelages  vigoureux  et  un  bon  matériel,  c'est-à-dire 
des  capitaux  importants;  or,  tout  cela  manquait  à  la  fois,  si 
bien  que  Ton  s'en  tenait  pour  les  emblavures  à  une  culture  ex- 
tensive  donnant  de  faibles  rendements.  On  s'explique  donc 
pourquoi  le  Portugal  est  devenu  depuis  longtemps  importateur 
de  blé,  surtout  en  vue  de  Talimentation  des  villes,  car  les  cam- 
pagnes se  nourrissent  de  pain  de  maïs  et  de  seig-le,  céréales 
qui  conviennent  mieux  au  pays,  ainsi  qu'aux  ressources  et  aux 
moyens  du  cultivateur.  En  1888,  un  avocat  de  Lisbonne  s'avisa 
tout  à  coup  que  le  Portugal  devrait  produire  lui-même  le  blé 
qu'il  consomme.  Il  déclara  qu'il  fallait  éveiller  «  le  lion  des 
campagnes  »  et  le  faire  rugir,  afin  d'obliger  les  pouvoirs  publics 
à  protéger  ses  intérêts.  Ces  phrases  sonores  obtinrent  un  grand 
succès,  et  une  vive  campagne  engagée  dans  ce  sens  fut  soutenue 
par  les  propriétaires  fonciers,  qui  voyaient  là  une  bonne  occa- 
sion d'augmenter  le  revenu  de  leurs  domaines.  De  leur  côté,  les 
politiciens  s'empressèrent,  comme  toujours,  d'exploiter  ce  mou- 
vement, et  c'est  ainsi  que  le  gouvernement  fut  entraîné  dans 
une  aventure  dont  les  circonstances  et  les  effets  se  résument  de 
la  manière  suivante. 

Il  s'agissait  en  premier  lieu  d'arrêter  l'importation  du  froment; 
en  second  lieu  de  prévenir  la  cherté  excessive  du  pain;  en  troi- 
sième lieu  de  pousser  l'ag  riculture  à  produire  du  froment  en  lui 
assurant  des  prix  rémunérateurs.  Après  quelques  tâtonnements, 
on  réussit  en  1889  à  édifier  tout  un  système  que  certaines  per- 
sonnes, en  Portugal,  considèrent  tout  simplement  comme  un 
chef-d'œuvre  législatif.  Nous  verrons  tout  à  l'heure  si  cette  ad- 
miration est  justifiée.  Étudions  d'abord  les  bases  et  les  princi- 
paux détails  de  la  combinaison. 

Un  «  marché  central  des  produits  agricoles  »  a  été  créé  à 
Lisbonne  pour  la  régularisation  du  commerce  des  céréales.  Ce 
marché  n'est  pas  autre  chose,  en  réalité,  qu'une  administration 
interposée  entre  le  producteur,  qui  doit  vendre  à  prix  fixe,  et  le 
consommateur,  qui  n'est  pas  libre  d'acheter  où  il  lui  plait,  car 
l'importation  des  blés  est  interdite  en  principe.  De  juillet  à 
octobre,  les  agriculteurs  nationaux  sont  invités  à  déclarer  leurs 


LA  (;ha.m)K  cn.iriiE  i>a>s  le  ckntki;.  IGl 

disponibilités,  et  la  minolerie  est  tenue  de  s'approvisionne!- 
exclusivement  chez  eux  on  paN  ant  les  céréales  d'après  un  tarif 
double  qui  applique  au  blé  dur  d'une  part,  au  blé  tendre  de 
l'autre,  une  échelle  de  prix  i^raduée  d'après  le  poids  par  hecto- 
litre. En  novembre,  le  commerce  est  admis  à  son  tour  à  décla- 
rer ses  stocks  ;  l'administration  vérilic  les  déclarations  par  la 
visite  des  magasins,  et  établit  la  statistique  du  stock  général  en 
blé  du  pays.  Le  chiffre  trouvé  est  divisé  en  huit  parties  égales, 
que  la  minoterie  doit  absorber  mois  par  mois  jusqu'en  juillet 
de  l'année  suivante.  Si  la  récolte  n'est  pas  suffisante  pour  cou- 
vrir les  besoins,  —  ce  qui  est  toujours  le  cas,  —  on  autorise 
l'importation  des  blés  étrangers  jusqu'à  due  concurrence, 
moyennant  un  droit  de  douane  proportionnel. 

Pour  éviter  autant  que  possible  les  fraudes  et  les  inégalités, 
les  minoteries  sont  soumises  à  un  contrôle  rigoureux.  Chaque 
année  elles  sont  recensées,  on  calcule  leur  capacité  de  fabrica- 
cation,  et  on  détermine  la  quantité  de  blé  indigène  que  chacune 
doit  acheter.  Avant  de  pouvoir  se  procurerdublé  d'importation, 
le  minotier  est  tenu  d'établir  qu'il  a  reçu  et  transformé  la  part 
qui  lui  était  attribuée  dans  le  stock  national.  En  outre,  la  fabri- 
cation des  farines  est  réglementée.  Des  types  ont  été  établis  ad- 
ministrativement  et  le  minotier  doit  tirer  du  blé  qu'il  travaille 
une  quantité  déterminée  de  chaque  type.  Cette  industrie  est  donc 
exposée  à  de  continuelles  tracasseries. 

Ce  n'est  pas  tout.  Afm  de  faciliter  le  contrôle  administratif,  et  de 
restreindre  les  chances  de  fraude,  on  a  limité  le  nombre  des  bou- 
langeries dans  les  deux  grandes  villes  du  royaume,  Lisbonne  et 
Porto.  Du  reste,  toute  commune  qui  le  demande  peut  obtenir 
l'application  de  cette  mesure,  avec  la  taxe  officielle  du  pain. 

Tel  est  l'ensemble  de  mesures  artificielles  et  arbitraires  aux- 
quelles on  a  dû  successivement  recourir  dans  le  but  de  réaliser 
une  tarification  uniforme  des  céréales,  et  d'exclure  la  concur- 
rence étrangère.  La  question  est  maintenant  de  savoir  à  quel 
résultat  on  est  parvenu  par  l'application  de  ce  système  compli- 
qué, si  éloigné  de  la  nature  des  choses  et   du  jeu  spontané  des 

forces  sociales  et  économi(iues. 

Il 


162  LA  vu:  rurale. 

Il  est  hors  de  cloute  que  la  hausse  artificielle  du  prix  du  blé 
en  a  développé  la  culture  dans  une  notable  mesure,  et  ce  sont 
principalement  les  provinces  du  centre,  avec  leurs  grandes 
exploitations,  qui  ont  bénéficié  de  raugmentation.  Des  terres 
incultes  ont  été  défrichées  et  chargées  d'engrais  chimiques  par 
(les  fermiers  très  entreprenants,  (jui  de  plus  ont  importé  un 
matériel  de  culture  considérable.  Des  efforts  remarquables  et 
des  capitaux  importants  ont  été  dépensés.  Des  ouvriers  ru- 
raux, recrutés  dans  le  nord,  sont  accourus  à  l'appel  des  exploi- 
tants. Malgré  cette  curieuse  fièvre  d'entreprise,  soutenue  par 
une  protection  rigoureuse,  on  n'a  cependant  pas  réussi  à  étendre 
les  emblavures  au  point  de  fournir  à  la  consommation  tout  ce 
dont  elle  avait  besoin.  En  réalité,  l'importation  s'est  maintenue 
aux  environs  de  10  millions  de  quintaux  et  cela  pour  deux  rai- 
sons. D'abord,  l'inaptitude  de  la  région,  jointe  aux  conditions 
générales  de  l'agriculture  portugaise,  ne  permet  pas  d'élever 
les  rendements  de  façon  à  produire  assez  de  blé  pour  suffire  aux 
besoins  d'une  population  bien  plus  nombreuse  qu'autrefois. 
Ensuite,  le  développement  des  villes  a  fait  croître  la  consomma- 
tion plus  vite  que  la  production.  F^e  Portugal  continue  donc  à 
importer  de  fortes  quantités  de  g-rains,  seulement,  il  le  paie  très 
cher.  On  estime  en  effet  à  80  ^é  en  moyenne  la  hausse  artilîcielle 
du  prix  du  pain  sur  le  marché  lusitanien,  ce  qui  représente  une 
belle  somme,  puisque  l'augmentation  porte  sur  tout  le  blé  ré- 
colté ou  introduit  dans  le  pays.  Qui  donc  paie  cette  énorme 
prime?  Tous  ceux  qui  doivent  acheter  leur  pain,  et  spécialement 
les  ouvriers  de  l'industrie.  Et  qui  en  profite?  C'est  ce  que  nous 
devons  examiner  avec  soin. 

Lorsque  fut  établi  le  système  que  nous  venons  de  résumer,  il 
excita  chez  les  agriculteurs  du  centre  une  assez  vive  émulation. 
Ils  s'empressèrent  de  louer  des  terres  pour  les  ensemencer  en 
blé,  et  les  propriétaires  en  profitèrent  naturellement  pour 
hausser  leurs  prix.  On  nous  a  assuré  que  les  fermages  mon- 
tèrent en  peu  d'années  de  200  à  300  p.  100.  C'est  dire  que  les 
propriétaires  fonciers  ont  largement  prolité  du  régime  de  1889. 
Aussi  le   trouvent-ils  excellent,  et  cela  ne  saurait  surprendre 


LA    (iHAMiK    Cl  LTlKi:    HANS    I.K    CKNTRK.  IGIÎ 

personne.  Les  fei'niiers  ont  moins  à  s'en  louer.  Les  terres  étant 
peu  ricties  en  cliaux  et  en  azote,  il  faudrait  les  fumer  abondam- 
ment, mais  comme  le  fumier  manque,  on  y  supplée  par  des  en- 
grais chimiques,  princi^^alement  des  superphosphates.  Ce  pro- 
cédé présente  de  graves  inconvénients.  Il  épuise  vite  un  sol  peu 
fertile  ;  il  coûte  assez  cher  :  il  ne  donne  que  des  rendements 
faibles.  En  conséquence,  le  résultat  n'est  pas  tel  qu'on  l'avait 
escompté,  et  le  plus  clair  du  prix  de  faveur  dû  à  la  protection 
se  partage  entre  :  le  propriétaire,  généralement  absentéiste,  qui 
garde  la  part  du  lion  ;  le  marchand  d'engrais  ou  de  matériel, 
qui  est  étranger;  l'ouvrier  rural,  nécessaire  pour  préparer  le 
sol  et  pour  récolter  K  Le  fermier,  principal  moteur  de  l'entre- 
prise, est  celui  qui  gagne  le  moins.  Chose  plus  grave  encore,  sa 
situation  reste  à  la  fois  précaire  et  périlleuse.  Elle  est  précaire, 
parce  que  la  récolte  est  toujours  menacée  en  un  tel  climat;  elle 
est  périlleuse,  parce  que  le  sort  du  cultivateur  est  à  la  merci 
d'un  revirement  politique.  La  suppression  du  système  serait  la 
ruine  brusque  du  fermier,  qui  laisserait  au  propriétaire  une 
terre  appauvrie  et  désormais  sans  preneur.  Un  système  artificiel 
pousse  naturellement  et  toujours  à  la  spéculation.  Celle-ci  s'est 
produite  en  effet,  et  elle  a  causé  une  activité  fiévreuse,  exagérée, 
désordonnée.  On  a  vu  certains  propriétaires,  des  fermiers,  par- 
fois de  simples  paysans ,  louer  à  tout  prix  des  milliers  d'hec- 
tares pour  exploiter  au  plus  vite  la  situation  exceptionnelle 
créée  par  la  loi.  Un  cultivateur  de  la  région  d'Evora  a  réuni 
ainsi  dans  sa  main  32  domaines  différents,  mesurant  ensemble 
des  milliers  d'hectares.  Il  est  évidemment  impossible  de  con- 
duire d'une  fa(;on  normale  et  régulière  une  telle  exploitation; 
c'est  un  coup  hardiment  tenté  pour  tirer  profit  d'une  chance 
passagère,  rien  de  plus.  Ainsi,  il  ne  faut  pas  s'arrêter  aux  appa- 
rences. Elles  cachent  une  situation  mal  équilibrée,  assise  sur  un 
privilège  instable,  non  pas  sur  le  jeu  naturel  des  forces  produc- 
tives et  des  besoins  de  la  consommation.  On  peu  dire  que,  dans 
ces  conditions, le  travail  agricole  est  fondé,  en  Alemtejo,  sur  une 

1.  San^  parler  du  l)anr[uicr  qui  ne  t'ait  des  avances  qu'à  gros  intérêt. 


1G4  LA    VIE    RURALE. 

taxe  injustifiée,  abusive,  et  non  pas  sur  une  rémunération  na- 
turelle, volontaire.  Que  l'abus  disparaisse,  et,  encore  une  fois, 
tout  s'écroule. 

Mais,  dira-t-on,  pourquoi  renoncer  au  système,  puisqu'il  a 
réussi  à  développer  la  culture  dans  le  centre?  Il  suffit  de  le 
maintenir  pour  conserver  la  position  acquise  et  éviter  le  dé- 
sastre. La  solution  du  problème  est  donc  simple.  Non,  elle  n'est 
pas  si  simple  que  cela,  voici  pourquoi. 

Nous  venons  de  dire  que  toute  la  situation  repose  sur  un  pri- 
vilège abusif.  Jamais  un  privilège  n'a  pu  durer  indéfiniment. 
Tous  ceux  qui  en  souffrent  s'appliquent  naturellement  à  le 
miner  peu  à  peu  et  à  le  détruire.  Ici,  le  privilège  est  d'autant 
plus  lourd,  qu'il  pèse  sur  la  classe  la  moins  aisée,  dont  le  pain 
est  un  aliment  principal.  Aussi  la  taxation  du  blé  est-elle  un 
argument  terrible  pour  les  partis  avancés,  qui,  non  sans  raison, 
reprochent  à  la  classe  des  capitalistes  fonciers  de  s'enrichir  aux 
dépens  du  pauvre.  Les  propriétaires  sont  par  là  exposés  à  payer 
bien  cher  un  jour  leurs  profits  actuels.  Ensuite,  l'application 
du  système  donne  lieu  aux  fraudes  les  plus  criantes.  Il  est  im- 
possible en  efl'et  d'appliquer  un  régime  aussi  compliqué  sans 
ouvrir  la  porte  à  mille  abus.  Ainsi,  un  homme  habile  et  sans 
scrupules  réussit  presque  toujours  à  tromper  la  surveillance 
des  agents  du  fisc  et  à  dépasser  les  limites  qui  lui  sont  indi- 
quées par  la  loi.  L'un  déclare  plus  de  blé  qu'il  n'en  a,  et  profite 
de  l'ignorance  ou  des  besoins  d'argent  de  ses  voisins  pour  aug- 
menter son  stock.  Un  autre  fabrique  des  farines  au  delà  de  la 
part  qui  lui  est  attribuée.  Un  troisième,  averti  par  une  indis- 
crétion des  besoins  reconnus  par  l'administration,  s'empresse 
de  faire  des  achats  au  dehors  et  s'arrange  pour  profiter  large- 
ment des  permissions  d'importer.  Des  associations  se  constituent 
pour  exploiter  le  monopole  des  boulangeries  et  réaliser  de 
l)eaux  bénéfices  sur  le  pain,  malgré  la  taxe.  Dans  tous  les  cas,  la 
fraude  retombe  soit  sur  le  fermier,  qui  vend  mal  en  dépit  du 
système,  soit  sur  le  consommateur,  qui  fait  tous  les  frais  de  la 
spéculation.  Et  de  jour  en  jour  le  mécontentement  grandit, 
rendant  la  situation  de  plus  en  plus  incertaine. 


l.A    GRANDE    CILTIJRK    DANS    l.i:    CENTRE.  165 

Ce  serait  d'ailleurs  une  eneur  grave  de  croire  que  les  pro- 
priétaii'es,  qui  paraissent,  aujourd'hui  si  favorisés,  tireront  de 
tout  cela  un  grand  profit  définitif.  Il  y  a  tout  lieu  de  croire  que 
les  fermiers,  peu  à  peu  découragés  par  le  résultat  de  plus  en 
plus  maigre  et  aléatoire  de  leurs  ellorts,  seront  amenés  à  aban- 
J)onner  la  j^artie;  ils  laisseront  derrière  eux  des  terres  épuisées, 
difficiles  à  utiliser  et  surtout  à  louer.  En  outre,  de  terribles 
rancunes  s'amassent,  et  trouveront  l'occasion  de  se  satisfaire. 
Dans  tous  les  cas,  le  propriétaire  absentéiste  et  sans  prévoyance 
sera  finalement  la  dupe  de  sa  propre  erreur,  peut-être  même  la 
victime  expiatoire  des  intrigues  politiques  et  des  haines  popu- 
laires. Seuls,  les  fraudeurs  assez  habiles  pour  échapper  à  la 
surveillance  fiscale  se  tireront  de  l'aventure  avec  profit.  Ou 
conviendra  que  ce  résultat  n'est  pas  fait  pour  donner  au  sys- 
tème une  consécration  flatteuse.  D'ailleurs  en  étudiant  le  fond 
des  choses,  son  échec  apparaît  en  pleine  lumière.  L'importa- 
tion du  blé  persiste,  ainsi  que  l'agio  sur  l'or;  la  culture  des 
céréales  reste  imparfaite  et  onéreuse.  Les  consommateurs  sont 
mis  en  coupe  réglée  sans  utilité  réelle  pour  le  pays.  Mieux  vau- 
drait assurément  revenir  par  degrés,  prudemment,  à  une  situa- 
tion naturelle,  normale,  laissant  au  marché  des  céréales  la  li- 
berté dont  il  a  besoin  pour  fonctionner  au  profit  commun  du 
producteur  et  du  consommateur.  La  combinaison  du  marché 
central  est  peut-être  ingénieuse,  mais  elle  est  absolument  op- 
posée aux  conditions  du  lieu,  aux  intérêts  de  la  classe  la  plus 
pauvre,  à  l'organisation  régulière  du  travail.  Cette  combinaison 
étrange  est  grosse  d'un  désastre  qui  atteindra  le  Portugal  à  la 
fois  dans  sa  situation  financière  et  dans  son  organisation  poli- 
tique. Cela  nous  paraît  ressortir  avec  évidence  des  faits  actuels. 

L'abandon  du  système  n'aurait-il  pas  pour  effet  de  précipiter 
la  crise?  Voilà  une  question  que  tout  homme  d'État  se  posera 
avec  angoisse  avant  de  se  décider  à  toucher  à  la  loi  céréale.  Une 
brusque  réaction  ne  manquerait  pas  en  effet  de  déterminer  un 
désastre.  C'est  pourquoi  nous  avons  observé  déjà  qu'un  régime 
transitoire  s'impose.  Ce  régime  amènerait  tout  d'abord  une  dé- 
tente dans  le  taux  des  fermages,  qui,  revenant  ànin  niveau  rai- 


166  I.A    VIE    RURALE. 

sonnable,  permettraient  aux  fermiers  de  se  retourner.  Les  pro- 
vinces du  centre  pourraient  être  cultivées  autrement  que  par 
Femblavure.  Le  blé  qui  pousse  mal  et  dont  le  prix  est  d'ailleurs 
assez  minime,  devrait  être  remplacé  avantageusement  par  des 
cultures  à  la  fois  mieux  adaptées  au  climat,  et  plus  profitables. 
La  production  des  racines  et  des  fourrages  artificiels  permettrait 
d'élever  plus  de  bétail,  de  fabriquer  du  beurre  et  de  la  viande. 
L'élevage  de  la  volaille,  la  production  fruitière  i,  celle  des  lé- 
gumes secs,  d'autres  encore  sans  doute,  permettraient  de  con- 
tinuer l'œuvre  de  développement  agricole  du  centre.  Mais  pour 
cela,  il  faudrait  tracer  des  chemins,  améliorer  les  terres,  cons- 
truire des  bâtiments  de  ferme,  amener  et  distribuer  l'eau,  peut- 
être  en  creusant  des  puits  artésiens,  en  un  mot  coloniser  les  deux 
provinces.  Est-ce  là  un  rêve  de  théoricien?  Nullement,  puisque 
certains  propriétaires  ont  réussi  déjà  à  établir  chez  eux  de 
grandes  fermes  en  plein  rapport  et  en  outre  des  familles  pay- 
sannes, avec  l'aide  desquels  ils  ont  défriché  des  terrains  incultes, 
constituant  ainsi  des  groupes  de  petites  exploitations.  La  com- 
binaison de  la  grande  et  de  la  petite  exploitation  par  l'initia- 
tive éclairée  des  propriétaires,  voilà  la  formule  de  l'avenir,  la 
vraie  condition  du  progrès  fondamental,  définitif^.  Les  fermes 
géantes  d'aujourd'hui  ne  sont  que  des  accidents,  fruit  de  cir- 
constances transitoires  ou  artificielles.  Elles  ne  répondent  ni  à 
l'étendue  du  pays,  ni  à  sa  population.  Elles  sont  anormales  ici 
autant  qu'elles  sont  justifiées  en  Argentine  ou  dans  le  centre 
des  États-Unis.  Tant  qu'elle  subsistera,  la  situation  actuelle  de- 
meurera fausse  et  dangereuse.  Ainsi,  ce  sont  les  propriétaires 

1.  Le  climat  du  centre  serait  très  favorable  à  la  préparation  des  fruits  secs  :  abri- 
cots, pommes,  raisins,  ([ui  sont  d'une  vente  facile  dans  les  pays  du  nord. 

2.  On  a  vu  ce  mouvement  de  transformation  s'opérer  d'une  manière  intéressante, 
notamment  dans  le  nord  de  l'AlemtejOjOÙ  de  grandes  étendues  de  terrain  étaient  res- 
tées en  fricbe.  Ces  terres  foriïiaient  depuis  des  siècles  des  pâtures  spontanées,  sur 
des  sables  maigres.  Défrichées  et  phosphatées,  on  en  tira  quelques  récoltes  de  blé. 
puis  on  les  remit  en  pâtures  plantées  d'oliviers,  ou  bien  on  y  sema  des  chênes- 
lièges  ou  des  chênes  verts  qui  y  croissent  vigoureusement.  Des  vignobles  ont  aussi  été 
créés,  notamment  celui  de  M.  dos  Santos,  près  de  Vendas  Novas,  qui  mesure  plus  de 
10.000  hectares;  pour  le  cultiver,  le  propriétaire  a  établi  là  environ  mille  familles, 
formant  un  remarquable  groupe  de  colonisation,  (et  exemple  devrait  être  étudié  en 
dél'iil.  afin  de  vulgariser  les  procédés  employés  et  de  préciser  les  résultats  obtenus. 


LA    GlIANDE' CLLTLUE    DANS    l-K    CEMRi:.  1()7 

qui  ont  dans  la  main  la  clé  de  la  situation,  et  rien  n'est  plus 
logique  ni  plus  légitime.  S'ils  persistent  à  négliger  leurs  attri- 
butions et  leurs  devoirs  de  capitalistes  fonciers,  le  sol  leur  échap- 
pera, cela  est  fatal.  C'est  à  eux  qu'il  appartient  de  s'éclairer,  de 
bien  comprendre  le  sens  réel  des  choses,  de  pourvoir  à  l'exploi- 
tation normale  du  sol  avec  intelligence  et  prévoyance.  Sinon, 
leur  expropriation  est  certaine.  Elle  peut  avoir  lieu  soit  progres- 
sivement par  le  jeu  naturel  des  forces  sociales,  qui  tendent  in- 
cessamment à  éliminer  les  éléments  retardataires  ou  parasites  : 
soit  brusquement,  par  une  mesure  révolutionnaire.  Le  procédé 
seul  reste  incertain.  Quant  au  résultat  final,  on  doit  le  considérer 
comme  d'autant  plus  fatal,  que  déjà  l'évolution  est  en  marche. 
Dans  le  centre  comme  ailleurs,  le  morcellement  est  commencé, 
et  il  avancera  d'un  pas  d'autant  plus  rapide,  que  la  propriété 
sera  plus  abandonnée  aux  hasards  de  la  spéculation,  ou  à  une 
utilisation  superficielle. 

Le  système  privilégié  établi  pour  les  céréales  n'est  pas  l'unique 
manifestation  de  l'esprit  de  monopole  en  Portugal.  Sans  parler 
des  avantages  assurés  par  la  loi  aux  sucres  coloniaux,  il  est  une 
autre  combinaison  que  nous  voulons  décrire  brièvement  K  II  s'a- 
git du  régime  établi  pour  soutenir  les  prix  de  la  viande  de 
bœuf  en  faveur  de  l'élevage  national.  Nous  savons  pourquoi  cet 
élevage  reste  peu  développé.  Dans  le  nord  et  dans  le  midi,  l'é- 
troitesse  des  exploitations  et  la  rareté  des  herbages  s'opposent 
d'une  manière  absolue  à  l'augmentation  du  gros  bétail.  Les 
paysans  et  fermiers  de  ces  régions,  surtout  du  nord,  sont  même 
obligés  bien  souvent  de  vendre  leurs  animaux  de  travail  au  dé- 
but de  l'été,  faute  de  fourrage.  Cette  particularité  fournit  du 
reste  à  la  boucherie  un  peu  de  bonne  viande;  sans  la  nécessité 
qui  la  pousse  à  vendre  des  bœufs  encore  jeunes,  le  paysan  ne  les 
conduirait  généralement  au  marché  que  vieillis  et  usés.  Dans 
le  centre,  c'est  précisément  ce  dernier  cas  qui  se  produit.  Les 
ag-riculteurs  ne  se  défont  de  leurs  bœufs  qu'après  en  avoir  tiré 

1.  V.  plus  liaiil.  |).  T'J,  ce  qui  concerne  la  réj^lementalion  vinicole.  Le  labac  est 
aussi  mono|)olis(;  et  à  peu  prés  exclu  de  ragricuiture  portugaise  qui  pourrait  le  pro- 
duire en  abondance  et  de  bonne  qualité. 


168  LA    VIE   RURALE. 

tout  le  travail  possible.  Mais  alors  la  viande  en  est  médiocre. 

C'est  contre  les  conditions  naturelles  de  cette  situation  agri- 
cole que  l'on  a  voulu  réagir  par  des  moyens  arbitraires.  Les 
communes  ont  la  faculté  de  contrôler  le  débit  des  viandes,  et  au 
besoin  d'en  fixer  le  prix  par  un  tarif  officiel.  C'est  en  se  basant 
sur  cette  faculté  que  Ton  a  prétendu  faire  du  marché  de  Lisbonne, 
le  plus  grand  du  royaume,  le  régulateur  du  prix  de  la  viande 
(le  bœuf.  Dans  ce  but,  les  mesures  suivantes  ont  été  prises. 

Tout  d'abord,  le  nombre  des  boucheries  a  été  limité,  chaque 
étal  devenant  ainsi  une  sorte  d'office  privilégié.  On  risquait  alors 
de  voir  les  bouchers  élever  les  prix  d'une  façon  abusive;  pour 
prévenir  ce  fait,  la  viande  de  bœuf  fut  taxée  à  un  prix  assez  élevé 
pour  que  la  boucherie  pût  payer  largement  les  animaux  aux 
éleveurs.  Mais  alors,  un  autre  risque  apparaissait  :  celui  de  voir 
les  bouchers  payer  mal  les  cultivateurs  et  profiter  seuls  de  la 
cherté  officielle.  Pour  écarter  ce  danger,  on  imagina  de  confier 
l'approvisionnement  de  Lisbonne  à  un  unique  intermédiaire, 
chargé  d'acheter  les  animaux  sur  pied,  de  les  faire  abattre  et 
de  revendre  la  viande  en  gros  aux  boucheries.  Entre  temps,  des 
étaux  municipaux  avaient  été  créés,  sous  le  prétexte  de  prévenir 
toute  coalition  entre  bouchers  par  le  moyen  d'une  concurrence 
désintéressée.  Enfin,  des  droits  d'octroi  très  élevés  ont  été  établis 
sur  les  viandes  abattues  afin  de  les  exclure  du  marché  de  la  ca- 
pitale. 

On  voit  jusqu'à  quel  point  il  a  fallu  compliquer  cet  autre  sys- 
tème pour  lui  donner  un  fonctionnement  régulier  et  efficace,  au 
moins  en  apparence.  Voici  ce  qu'il  a  donné  en  réalité.  L'acheteur 
unique  chargé  d'alimenter  l'abattoir  de  Lisbonne  n'a  aucun  inté- 
rêt à  choisir  les  animaux,  aussi  achète-t-il  tout  ce  qui  se  pré- 
sente. L'éleveur,  de  son  côté,  n'est  pas  encouragé  à  amener  des 
bœufs  jeunes  et  gras,  puisque  tout  est  payé  au  même  prix.  C'est 
dire  que  les  viandes  de  bœuf  débitées  à  Lisbonne  sont  en 
général  médiocres.  Aussi,  le  public  en  consomme  relativement 
peu  et  préfère  s'en  tenir  aux  viandes  de  veau,  de  mouton  et  de 
porc,  qui  ne  sont  pas  taxées.  Autrefois,  les  provinces  du  nord, 
qui  produisent  les  meilleurs  bœufs,  envoyaient  à  Lisbonne  sept  à 


LA    C.RANDK    CULTURE    DANS   LE    CENTRE.  109 

huitmille  de  ces  animaux  par  an.  Aujourd'hui,  il  n'en  vient  plus. 
Ainsi  le  prix  de  la  viande  a  été  haussé  artificiellement,  et  en 
même  temps  l'élovaee  a  été  découragé.  Ce  double  résultat  est  la 
condamuatioii  formelle  du  système,  puisque  celui-ci  impose  au 
public  consommateur  des  sacrifices  et  des  privations,  tout  en 
restreignant  à  la  fois  les  débouchés  et  la  qualité  du  bétail  destiné 
à  la  boucherie.  Ajoutons  que  les  étaux  municipaux  ont  fait  per- 
dre à  la  ville  de  Lisbonne  beaucoup  d'argent,  et  que  ce  système, 
tout  comme  l'autre,  a  suscité  une  quantité  d'abus,  de  fraudes,  de 
spéculations,  qui  finalement  nuisent  d'une  façon  générale  au 
public  en  entravant  le  commerce  libre,  en  abaissant  la  qualité 
du  produit,  en  troublant  la  consommation.  Ces  combinaisons 
imaginées  par  des  fonctionnaires  trop  zélés  et  guidés  par  un  es- 
prit purement  théorique,  ont  été  en  honneur  autrefois  dans  d'au- 
tres pays.  Partout  on  en  a  reconnu  l'impuissance tracassière  et  les 
fâcheux  effets.  Il  faut  savoir  à  quel  point  le  Portugal  est  dominé 
par  la  bureaucratie  et  les  influences  politiques,  pour  comprendre 
la  persistance  dans  ce  pays  d'idées  et  de  procédés  si  profondé- 
ment contraires  à  l'expérience  acquise  en  matière  économique,  et 
aussi  aux  besoins  de  la  société  moderne. 

Malgré  tout,  l'Âlemtejo  donne  actuellement  le  spectacle  d'une 
activité  intéressante,  en  dépit  de  ses  bases  fragiles  et  de  l'incer- 
titude de  son  avenir.  On  voit  se  développer  dans  cette  province 
une  classe  d'entrepreneurs  agricoles  dont  l'intelligence,  l'initia- 
tive et  la  hardiesse  sont  indéniables.  Ils  font  des  efforts  remarqua- 
bles pour  s'instruire  et  suivre  le  progrès  technique  d'aussi  près 
que  possible.  Nous  avons  rencontré  un  jeune  propriétaire  des 
environs  de  Beja  qui  venait  de  parcourir  l'Europe  et  l'Algérie 
pour  étudier  les  meilleurs  procédés  de  culture  du  blé^  Dans  les 
grandes  fermes  de  la  région,  on  trouve  un  cheptel  et  un  outillage 
qui,  très  souvent,  sont  remarquables.  On  peut  vraiment  dire  que 
cette  province,  comme  sa  voisine  du  nord,  est  une  pépinière 
d'hommes  d'action.  Il  est  souverainement  regrettable  qu'ils 
soient  entraînés  par  un  régime  artificiel  dans  les  remous  dange- 

1.  Les  terrains  des  environs  de  Reja  sont  parmi  ceux  qui  conviennent  le  inieuv 
pour  celte  culture. 


170  LA    VIE    RURALE. 

reux  d'une  spéculation   qui  rend  toutes  choses  incertaines,  et 
favorisent  l'audace  ou  l'adresse  plus  encore  que  le  travail. 


IV.  GRAND  FERMIER  DES  ENVIRONS  D  EVORA 

Pour  bien  préciser  les  idées  au  sujet  de  la  situation  présente 
de  l'agriculture  enAlemtejo,  nous  résumons  les  renseignements 
que  nous  avons  pu  recueillir  en  visitant  une  grande  ferme  des 
environs  d'Evora. 

Cette  curieuse  petite  ville  est  bâtie  dans  la  partie  orientale  de 
l'Alemlejo  sur  un  plateau  où  les  schistes  et  le  granit  se  juxtapo- 
sent en  taches  irrégulières.  Le  terrain  est  ondulé  et  ne  tarde  pas 
à  former  vers  l'est  des  collines  dont  l'altitude  s'accentue  rapide- 
ment. Le  sol  est  généralement  mince  et  peu  fertile.  Le  pays  n'est 
traversé  que  par  de  faibles  rivières,  affluents  du  Sado  et  du  Gua- 
diana.  Les  moyens  de  communication  sont  très  insuffisants,  la  ré- 
gion n'étant  traversée  que  par  des  voies  ferrées  peu  développées, 
quelques  routes  assez  médiocres  et  des  chemins  à  peine  prati- 
cables pour  un  chariot  à  bœufs.  Dans  bien  des  cas,  on  ne  peut 
circuler  qu'achevai.  Aussi  les  habitants  sont-ils  concentrés.  On  ne 
trouve  dans  la  campagne,  en  dehors  des  rares  villages,  que  quel- 
ques grandes  fermes  très  dispersées  et  des  bâtiments  d'abri 
construits  pour  desservir  des  exploitations  éloignées  de  la  rési- 
dence du  fermier. 

M.  D.  possède  dans  cette  région,  dont  il  est  originaire,  envi- 
ron 3.000  hectares  de  terres  qui  lui  ont  été  transmises  par  son 
père.  Celui-ci,  d'origine  modeste,  mais  homme  d'affaires  habile, 
a  su  profiter  de  la  grande  liquidation  foncière  du  siècle  dernier 
pour  acquérir  cette  vaste  propriété.  M.  D.,  qui  est  lui-même  fort 
intelligent  et  très  actif,  s'est  consacré  à  la  mise  en  valeur  de  son 
héritage,  auquel  il  a  joint  environ  2.000  hectares  de  terres 
louées  à  des  propriétaires  voisins.  Il  fait  donc  valoir  près  de 
5.000  hectares  répartis  entre  les  céréales,  les  pâturages  naturels 
et  les  bois  de  chênes-lièges  ou  de  chênes  verts.  Nous  voilà  bien 
loin  des  fermes  minuscules  du  nord. 


LA    CHANDI':    CILTL'UH    DANS   LE    CK.NTIŒ.  -171 

Pour  organiser  l'exploitation  de  cette  vaste  étendue,  divisée  en 
sept  groupes  disséminés  dans  un  rayon  de  plus  de  25  kilomètres, 
M.  D,  a  constitué  (juatre  centres  munis  des  bAtimeuts,  du  per- 
sonnel, des  animaux  et  du  matériel  nécessaires.  Celui  qu'il  habite 
forme  un  iirand  enclos  contenant  la  maison  du  maître,  les  lo- 
gements des  ouvriers,  des  étables  et  des  hangars  immenses  sou- 
tenus par  des  arcades  en  briques  d'une  surprenante  légèreté,  un 
atelier,  une  porcherie.  En  outre,  dans  chacun  des  autres  grou- 
pes, des  abris  ont  été  construits  pour  le  matériel  et  les  récoltes, 
ainsi  que  pour  une  famille  chargée  de  l'entretien  et  de  la  sur- 
veillance. Un  moulin  à  huile  et  des  machines  agricoles  perfec- 
tionnées, un  moteur  à  vapeur  et  une  automobile  font  de  cette  ex- 
ploitation une  véritable  usine  mécanique.  Le  personnel  comprend 
trois  éléments  :  1"  des  ouvriers  très  spécialisés  :  laboureurs, 
bouviers,  bergers,  porchers,  forgerons,  etc.,  occupés  à  l'année  au 
nombre  d'une  centaine;  2"  des  spécialistes  pour  certains  travaux 
temporaires,  comme  les  liégeurs;  ces  deux  premières  catégories 
sont  généralement  recrutées  dans  le  pays;  3°  des  ouvriers  de 
saison  (environ  200),  venus  surtout  des  montagnes  de  la  Beira; 
ils  sont  réunis  par  des  chefs  imanageiros),  qui  les  amènent  par 
équipes  de  huit  personnes,  hommes  et  femmes;  ils  gardent  la 
direction  et  la  surveillance  du  travail  moyennant  un  salaire  un 
peu  plus  élevé  '.  Ces  gens  font  les  gros  travaux  d'été,  puis  re- 
tournent chez  eux  pour  l'hiver;  ils  sont  logés  et  souvent  nourris, 
leur  salaire  étant  alors  de  2.100  reis  (11  fr.  65)  par  semaine,  et  de 
3.400  reis  (18  fr.  85)  sans  nourriture;  ceuxquifontle  service  des 
batteuses  reçoivent  300  reis  (i  fr.  65  )  par  jour  et  la  nourriture.  Le 
dimanche  et  les  jours  fériés  sont  observés,  et  on  accorde  en  outre 
un  jour  pour  la  confession,  car  ces  gens  sont  généralement  très 
religieux.  D'autres  travailleurs  viennent  de  l'Estremadure  et  du 
bas  Douro  pour  les  fauchaisons.  Parfois  on  cherche  à  retenir  ces 
ouvriers  en  leur  concédant  de  petites  exploitations  en  fermage 
temporaire  ou  perpétuel  {foros),  ou  encore  en  métayage;  ce 
dernier  système  a  surtout  pour  but  le  défrichement  des  terres 

1.  Chaque  ouvrier  garde  sa  pleine  liberté.  Il  n  y  a  donc  là  rien  de  commun  avec 
Vartc.l  russe  et  autres  institutions  comnuinaulaires  analogues. 


172  LA    VIE   RURALE. 

vierg-es.  Le  métayer  enlève  les  broussailles,  défonce  le  sol,  y 
prend  quelques  récoltes  de  céréales,  puis  rend  la  terre  au  pro- 
priétaire qui  ordinairement  la  boise  en  chênes.  On  a  amélioré 
par  ce  procédé  beaucoup  de  terres  au  sud  de  la  province.  Quand 
le  terrain  est  déjà  boisé,  le  colon  enlève  les  buissons,  laboure  et 
sème  sous  les  arbres  très  espacés,  fait  deux  ou  trois  récoltes, 
puis  va  recommencer  ailleurs  ;  le  gland  appartient  au  proprié- 
taire, qui  élève  des  porcs.  Parfois  aussi  le  métayer  reste  sur  le 
fonds,  reçoit  de  son  propriétaire  des  prêts  en  animaux  et  en  se- 
mences, et  partage  la  récolte  dans  une  proportion  variable.  Tout 
bon  ouvrier  rural  a  Tambition  de  devenir  ainsi  exploitant  et 
même  petit  propriétaire,  car  on  remarque  une  tendance  qui 
porte  les  grands  propriétaires  à  vendre  les  métairies  dont  ils 
trouvent  généralement  un  bon  prix.  Mais  ces  paysans  retombent 
facilement,  à  la  moindre  crise,  faute  d'argent.  M.  D.  a  trois  mé- 
tayers qui  occupent  des  parcelles  écartées. 

Le  bétail  entretenu  sur  cette  ferme  comprend  d'abord  50  à 
60  bœufs  de  labour  et  70  à  80  vaches  pour  la  production;  ces 
animaux  appartiennent  à  une  race  vigoureuse  et  rustique,  mais 
osseuse  et  assez  peu  précoce  ;  chaque  année  on  renouvelle  par 
quart.  Viennent  ensuite  :  1.300  brebis,  dont  200  appartiennent 
aux  quatre  bergers,  500  agneaux  d'un  an,  150  béliers;  chaque 
année  on  vend  000  à  700  mâles  de  5  mois,  24.000  fromages  et 
2.000  kilos  de  laine.  Le  troupeau  comprend  en  outre  250  chèvres 
qui  produisent  des  chevreaux  et  du  fromage.  La  porcherie  ren- 
ferme 50  à  55  truies  appartenant  à  une  race  du  pays,  mais  sélec- 
tionnée ;  ce  sont  des  animaux  noirs,  de  forte  taille,  pouvant  attein- 
dre à  2  ans  le  poids  de  150  à  200  kilos;  d'octobre  à  janvier  on  les 
envoie  à  la  glandée  et  en  4  mois  ils  augmentent  normalement  de 
100  kilos;  les  mères  donnent  12  gorets  par  an,  ce  qui  représente 
un  élevage  régulier  de  1.200  à  1.500  animaux.  Citons  enfin 
quelques  chevaux  et  sept  paires  de  mules,  que  l'on  emploie 
pour  les  transports;  autrefois,  chaque  forme  possédait  un  assez 
grand  nombre  de  ces  animaux,  et  on  les  utilisait  pour  le  dépi- 
quage des  grains;  la  machine  abattre  a  fait  baisser  considéra- 
blement l'élevage. 


LA,    CRANnE    CMLTUHE    ItANS    I.K    CENTRE.  1/ .> 

On  emploie  pour  les  eml)lavures  environ  500  hectolitres  de  se- 
mences, dont  ()0  "/,  en  blé,  le  reste  en  seigle,  orge  et  avoine.  Les 
prairies  naturelles  fournissent  une  coupe  de  foin  et  sont  ensuite 
pâturées.  On  fait  en  somme  peu  de  fourrages,  et  cela  explique  le 
nombre  assez  restreint  des  bêtes  à  cornes.  On  pourrait  développer 
la  production  en  viande,  si  les  prairies  artiiieielles  étaient  plus 
usitées;  mais,  pour  cela,  il  faudrait  de  Teau,  et  l'irrigation 
n'existe  pas,  bien  que  l'expérience  ait  démontré  la  possibilité 
d'établir  des  réservoirs  en  montagne  et  d'y  accumuler  les  eaux  '. 
Plusieurs  agriculteurs  d'Evora  ont  essayé  avec  succès  le  procédé 
de  l'ensilage  des  fourrages  verts,  précieuse  ressource  dans  une 
contrée  où  l'été  réduit  les  pâturages  à  l'état  de  friches  poussié- 
reuses pendant  près  de  six  mois. 

Une  autre  production  importante  de  cette  ferme  est  l'huile 
d'olive.  M.  D.  a  planté  ces  pâturages  en  oliviers,  qui  ont  parfai- 
tement réussi  ~.  L'arbre  donne  une  récolte  dès  l'âge  de  six  ans, 
et  peut  produire  ensuite  pendant  30  à  40  ans.  M.  D.  vend  an- 
nuellement 3.000  décalitres  d'huile  et  une  partie  des  tourteaux, 
le  reste  étant  donné  aux  porcs.  Le  pressoir  est  muni  de  presses 
hydrauliques  très  puissantes. 

Nous  arrivons  enfin  à  la  culture  la  plus  caractéristique  de 
l'Alemtejo,  celle  du  chêne,  qui  est  traité  ici  avec  le  même  soin 
qu'un  arbre  fruitier.  M.  D.  exploite  des  milliers  d'hectares  de 
bois,  où  les  arbres  sont  plantés  en  futaie  très  claire  ;  le  sol  est 
soigneusement  nettoyé  et  labouré  ;  les  arbres  sont  taillés  de  façon 
à  s'étendre  en  largeur  et  à  favoriser  la  fructification;  ils  pro- 
duisent une  quantité  variable  de  glands  que  les  porcs  viennent 
consommer,  du  bois  d'œuvre  et  de  charbon,  et  surtout  du 
liège  3.  Le  chêne-liège  réclame  des  soins  assez  minutieux  pour 

1.  On  a  construit  quelques  barrages,  en  vue  de  colmater  et  de  fertiliser  certains 
terrains  en  amont,  pour  y  faire  des  plantes  sarclées. 

2.  On  a  beaucoup  pratiqué  ces  plantations  depuis  une  quarantaine  d'années.  On 
établit  pour  les  protéger  un  enclos  en  pierre  sèche  oii  on  n'admet  les  moutons  que  pen- 
dant l'époque  de  l'herbe,  car  alors  ils  ne  touchent  pas  les  jeunes  arbres.  On  protège 
souvent  des  milliers  de  ceux-ci,  contre  la  dent  des  banifs  et  des  chèvres,  au  moyen  des 
branches  épineuses  du  poirier  sauvage. 

3.  On  cultive  à  peu  près  de  la  même  façon  le  chêne  vert  et  le  chéne-liège.  pour 
c'n  obtenir  plus  de  glands,  mais  cela  nuit  au  liige,  qui  croît  alors  trop  vite  et  de- 


174  LA    VIE    RURALE. 

favoriser  le  développement  de  l'écorce  de  manière  à  obtenir  une 
bonne  épaisseur.  Elle  est  enlevée  périodiquement,  après  un 
repos  de  huit  à  douze  ans,  selon  les  terrains,  par  des  ouvriers 
spéciaux  ;  ils  doivent  travailler  avec  beaucoup  de  soin  et  d'a- 
dresse pour  ne  pas  endommager  le  liber  ou  seconde  écorce,  sans 
laquelle  le  liège  ne  se  forme  pas.  Au  moyen  d'une  hache  très 
tranchante,  ils  pratiquent  deux  incisions  circulaires,  l'une  en 
bas,  l'autre  en  haut  du  tronc,  réunies  par  une  entaille  perpen- 
diculaire; puis,  tantôt  avec  le  fer,  tantôt  avec  le  bout  du  manche 
taillé  en  biseau,  ils  soulèvent  et  détachent  graduellement  l'é- 
corce. Ces  hommes  font  aussi  la  taille  et  l'élag-age  des  arbres; 
ils  sont  fort  exig-eants,  difficiles  à  conduire,  et  il  leur  est  aisé 
d'infliger  au  propriétaire  des  pertes  assez  sensibles  en  endom- 
mageant le  liège  par  des  coups  de  hache  qui  lui  enlèvent  beau- 
coup de  sa  valeur.  L'écorce  est  ensuite  rentrée,  grattée,  nettoyée 
et  triée,  découpée  en  longs  morceaux  ou  planches,  que  l'on 
soumet  à  l'action  de  l'eau  chaude  ou  de  la  vapeur  pour  rendre 
la  matière  élastique.  Le  liège  est  ensuite  mis  en  ballots  et  ex- 
pédié chez  le  bouchonnier  ou  le  négociant.  M.  D.  produit  ainsi 
chaque  année  entre  60.000  et  75.000  kilos  de  liège,  ce  qui  re- 
présente une  somme  de  travail  considérable. 

On  voit  qu'il  s'agit  là  d'une  véritable  usine  agricole  produi- 
sant par  grandes  quantités  un  certain  nombre  de  denrées  ou 
de  matières  premières.  Il  faut  pour  la  conduire  d'autant  plus 
de  capacité  que  son  fonctionnement  est  gêné  par  trois  grands 
obstacles  :  le  manque  d'eau  pour  les  irrigations,  qui  permet- 
traient les  cultures  sarclées  et  fourragères  ;  la  rareté  des  capi- 
taux, dont  le  loyer  atteint  et  dépasse  parfois  8  ^  '  ;  le  défaut  de 
bons  moyens  de  communication  qui  rend  les  transports  longs  et 
onéreux.  Cela  entraîne  deux  conséquences  capitales  :  d'abord 

vient  poreux.  Le  cliéne  vert  perd  tous  ses  fruits  chaque  année;  le  chêne-liège  laisse 
parfois  tomber  trois  récoltes  en  deux  ans.  La  production  est  assez  irrégulière,  et  di- 
verses maladies  viennent  parfois  la  comprorneltre. 

1.  Il  existe  à  Evora  deux  banques  locales,  fondées  par  de  nombreux  agriculteurs  des 
environs,  et  elles  ont  rendu  des  services.  Mais  c'est  ])eu  de  chose  pour  une  région  de 
grande  culture  à  marche  industrielle.  La  banque  nationale  (Banco  de  Portugal)  a 
aussi  une  succursale  à  Evora.  Mais  elle  se  borne  à  faire  l'escompte  à  trois  mois,  k  &  %., 
et  ne  s'occupe  pas  d'organiser  sur  des  bases  fécondes  le  crédit  agricole. 


LA    liKANDE    (ULTI  Hi;    llA^S    LK    CKNTHK.  17o 

la  grande  culture  ne  peut  devenir  intensive,  parce  que  les  frais 
sont  trop  élevés  pour  des  terres  d'ailleurs  assez  maigres.  VAle 
s'en  tient  donc  aux  méthodes  extensives,  qui  exigent  moins 
d'argent  et  de  travail,  mais  ne  donnent  que  de  faibles  rende- 
ments; c'est  pour  ce  motif  que  les  agriculteurs  tendent  à  cons- 
tituer des  fermes  immenses,  sur  lesquelles  ils  se  tirent  d'affaire 
grâce  au  bon  marché  de  la  main-d'œuvre,  aux  productions  ar- 
l)orescentes,  comme  l'olive,  le  gland  et  le  liège,  enfin  à  la  pro- 
tection légale.  Ensuite,  la  colonisation  du  pays  par  la  petite 
culture  est  considérablement  entravée,  parce  que  le  pay- 
san, quand  il  n'est  pas  soutenu,  réussit  difficilement  sur  ce  sol 
assez  âpre,  et  répugne  à  vivre  dans  un  isolement  complet  dans 
ces  campagnes  désertes,  coupées  de  vastes  7nontados  (forêts  de 
chênes)  et  presque  sans  routes. 

Nous  allons  maintenant  étudier  trois  types  de  paysans  éta- 
blis dans  une  région  voisine,  celle  des  terrains  myocènes  de  la 
vallée  moyenne  du  Guadiana,  près  de  la  petite  ville  de  Serpa. 

V.    —    JOURNALIER    DE    l'IAS. 

La  région  du  moyen  Guadiana  présente  un  aspect  assez  parti- 
culier. Le  plateau  sablonneux  qui  la  forme  est  accidenté,  creusé 
de  vallées  assez  profondes,  mais  non  pas  montagneux.  Aussi  la 
culture  a-t-elle  pu  s'étendre  plus  facilement  que  dans  la  partie 
centrale  de  l'Alemtejo,  en  suivant  les  nombreux  cours  d'eau  qui 
apportent  au  fleuve  principale  l'humidité  condensée  par  les 
chaînes  du  nord  et  par  celles  du  sud,  entre  lesquelles  la  contrée 
s'enfonce  comme  un  coin.  Quelques  gros  bourgs  se  sont  agglo- 
mérés çà  et  là,  à  proximité  des  terrains  les  plus  fertiles.  L'un 
d'eux,  placé  à  peu  près  au  centre  de  la  région,  va  nous  fournir 
quelques  types  intéressants,  qui  forment  un  curieux  contraste 
avec  celui  des  grands  fermiers  des  environs  d'Evora.  Le  premier 
est  un  simple  journalier,  vivant  exclusivement  de  son  salaire. 
Étudions  d'abord  en  détail  le  lieu  où  vit  la  famille  i. 

1.  Les  monographies  qui  suivent  ont  été  faites  avec  la  collaboration  de  M.  le 
D'  Rogado,  à  Pias. 


176  LA    VIE    RURALE. 

Aldeia  de  Pias  est  un  bourg"  de  3.600  âmes,  bâti  dans  une 
vallée  au  sol  argilo-calcairc,  enfermant  un  étroit  ilôt  granitique, 
dont  la  roche  dure  apparaît  çà  et  là.  La  population  s'est  con- 
centrée sur  cet  îlot,  sans  doute  parce  que  le  sol  était  là  peu  fa- 
vorable à  la  culture,  et  riche  au  contraire  en  matériaux  de  cons- 
truction. Les  rues  sont  assez  larges,  propres  et  bordées  de 
petites  maisons  presque  uniformes,  pressées  les  unes  contre  les 
autres,  parfois  élevées  d'un  étage  au-dessus  du  rez-de-chaus- 
sée, et  toutes  blanchies  à  la  chaux.  La  plupart  ont  des  fenêtres 
sans  vitres,  cas  très  fréquent  dans  le  midi  du  Portugal  ;  au 
besoin,  on  ferme  le  volet  de  bois.  Derrière  l'habitation  se  trouve 
un  petit  potager.  Le  commerce  est  représenté  par  quelques 
magasins  de  détail,  où  se  débitent  les  denrées  et  articles  cou- 
rants; ces  petits  marchands  font  bien  leurs  affaires  et  placent 
volontiers  leurs  économies  en  achats  de  terres.  Eu  outre,  des 
marchands  ambulants  fréquentent  le  marché  du  dimanche.  Le 
climat  est  doux,  très  sain,  avec  des  pluies  irrégulières  de  no- 
vembre à  février;  elles  deviennent  rares  en  mars  et  avril, 
presque  nulles  le  reste  de  l'année  ;  les  mois  de  juillet  et  d'août 
sont  très  chauds  et  très  secs.  Le  sol  est  d'une  fertilité  moyenne, 
avec  une  bande  d'alluvion  assez  riche  ;  les  cultures  couvrent  la 
vallée,  et  les  pentes  sont  garnies  de  chènes-lièges  et  d'yeuses, 
parfois  de  bruyères,  quand  le  terrain  est  par  trop  mince.  La 
contrée  produit  principalement  des  céréales  :  blé,  orge  et  avoine  ; 
des  légumes  :  pois  et  fèves;  des  fruits  :  olives,  raisins,  figues,  etc., 
et  aussi  des  glands,  du  liège  et  du  bois.  Les  animaux  de  ferme 
nourris  dans  la  région  sont  :  le  bœuf  de  labour,  le  mouton  et 
la  chèvre,  le  porc,  la  poule  et  le  dindon.  On  extrait  de  quelques 
carrières  du  granit  et  du  sable  pour  la  bâtisse^  et  il  existe  dans 
les  environs  des  fabriques  de  briques  et  de  tuiles.  11  n'y  a  pas 
d'autres  industries,  sauf  les  petits  ateliers  d'artisans  que  l'on 
trouve  partout. 

La  grande  propriété  domine  ici  comme  dans  tout  FAlemtejo, 
et  les  possesseurs  de  grands  domaines  sont  presque  tous  absen- 
tcistes  au  point  que,  très  généralement,  on  ne  les  connaît  même 
pas  dans  le  pays.  Il  existe  pourtant  beaucoup  de  propriétés 


LA  r.UANDli  Cl'LÏUHi:  DANS  LA   (^i:ntre.  177 

paysannes,  très  petites  poiir  la  plupart  et  iasuffisantes  pour 
assurer  la  subsistance  d'une  famille.  Çà  et  là  on  observe  quelques 
paysans  propriétaires  arrivés  à  la  véritable  aisance  et  même 
quelques  lamilles  qui,  tout  en  conservant  le  mode  d'existence 
le  plus  modeste,  ont  réussi  à  développer  leur  bien  jusqu'au 
niveau  de  la  moyenne  propriété.  Les  monographies  qui  suivent 
tracent  d'une  manière  saisissante  la  physionomie  de  ces  types 
sociaux. 

Les  gens  de  cette  contrée  sont  honnêtes,  laborieux  et  paisi- 
bles, quoique  d'un  caractère  peut-être  un  peu  irascible.  Le 
dimanche,  les  hommes  fréquentent  volontiers  le  cabaret,  où  ils 
boivent  surtout  du  vin,  mais  l'ivrognerie  est  un  fait  très  rare; 
beaucoup  de  familles  possèdent  hors  du  bourg  un  jardin  ou  un 
verger  et  vont  y  passer  les  moments  de  repos.  La  moralité  gé- 
nérale est  bonne  et  le  sentiment  religieux  s'est  bien  conservé. 

Pias  est  une  station  du  chemin  de  fer  d'intérêt  local  qui  relie 
le  bourg  de  Moura  à  Beja,  chef-lieu  du  district  et  station  de  la 
grande  ligne  du  sud.  Les  routes  sont  presque  toutes  mauvaises; 
on  en  construit  actuellement  une  pour  relier  Pias  à  Serpa,  chef- 
lieu  du  concelho. 

Voici  d'abord  une  famille  de  simples  ouvriers  ruraux  vivant 
exclusivement  du  travail  salarié.  José  Borralho  est  âgé  de 35 ans, 
et  sa  femme,  Anna  Maria,  en  a  32.  Ils  ont  3  enfants:  Antonio, 
6  ans;  Brazia,  4;  José,  2.  Le  mari  est  journalier  agricole;  la 
femme  s'occupe  du  ménage,  et  en  outre  travaille  au  dehors  à 
l'occasion  des  sarclages,  de  la  moisson  et  de  la  cueillette  des 
olives.  Ces  gens  habitent  une  petite  maison  louée  pour  une 
somme  annuelle  de  7  milreis  (38  fr.  85).  Elle  est  garnie  delà 
façon  la  plus  sommaire  avec  des  meubles  grossiers  et  quelques 
ustensiles  indispensables,  en  bois  ou  en  argile.  Quant  au  linge 
et  aux  vêtements,  on  ne  trouve  ici  que  le  strict  nécessaire,  si 
bien  que  l'actif  total  du  ménage  ne  dépasse  certainement  pas 
200  francs.  Le  salaire  des  ouvriers  agricoles  est  ordinairement 
de  2V0  reis  (1  fr.  32)  par  jour,  mais  il  s'élève  jusqu'à  500  reis 
(2  fr.  75)  à  l'époque  des  moissons.  Le  salaire  des  femmes  équi- 
vaut   généralement    à    la    moitié   de    celui   des    hommes.   Le 

12 


d78  LA    VIE    RURALE. 

gain  total  annuel  de  l'ouvrier  peut  être  estimé  en  moyenne 
à  470  fr.  environ  pour  à  peu  près  250  jours  payés  au  taux  le 
plus  bas  et  environ  50  journées  de  travail  pénible.  Quant  à  sa 
femme,  elle  reçoit  pour  ses  journées  un  salaire  approximatif  de 
180  fr.  Cela  fait  en  tout  une  recette  de  650  à  700  frnacs,  qui  doit 
suffire  à  lalimentation  et  à  l'entretien  du  ménage.  Il  en  est 
ainsi  du  moins  quand  le  travail  est  régulier.  Malheureusement, 
au  cours  des  dernières  années,  les  saisons  ont  été  souvent  défa- 
vorables, amenant  à  la  fois  le  chômage,  la  rareté  et  la  cherté 
des  denrées.  Ajoutons  que  les  familles  indigentes  trouvent  dans 
les  productions  spontanées  quelques  ressources  accessoires.  L'as- 
perge sauvage  et  quelques  autres  plantes  comestibles,  les  fruits 
donnés  par  des  voisins  plus  aisés,  le  glanage  sur  les  champs 
moissonnés,  la  pêche  en  rivière,  fournissent  un  utile  supplément 
de  nourriture. 

L'alimentation  se  compose  essentiellement  de  pain  de  fro- 
ment; de  légumes  :  choux,  fèves,  pois,  pommes  de  terre,  salade; 
parfois  de  viande  de  porc,  et  par  exception  de  viande  de  mouton. 
Le  ménage  doit  acheter  tout  cela,  en  payant  comptant,  ainsi  que 
l'épicerie,  et  l'huile  employée  pour  la  cuisine.  Ces  dépenses,  avec 
l'entretien  et  le  loyer,  absorbent  complètement  le  gain  des  deux 
époux,  qui  vivent  strictement  au  jour  le  jour,  plus  ou  moins 
bien  —  ou  plus  ou  moins  mal,  comme  on  voudra  —  selon  qu'il 
se  trouve  ou  non  de  l'argent  à  la  maison.  C'est  dire  qu'ils  ne  font 
aucune  économie  et  demeurent  livrés  à  tous  les  hasards.  Sans 
doute,  les  voisins  sont  bienveillants;  les  quelques  familles  aisées 
établies  dans  le  bourg  sont  charitables,  mais  comme  personne 
n'est  vraiment  riche,  les  indigents  ne  peuvent  guère  compter  sur 
autrui.  Il  n'existe  d'ailleurs  dans  la  paroisse  ni  institution,  ni 
association  de  secours;  toutefois,  en  cas  de  maladie,  les  médecins 
les  visitent  moyennant  une  faible  rétribution  payée  par  la  com- 
mune. 

Le  mode  d'existence  des  familles  de  cette  catégorie  est  donc 
d'une  étroitesse  extrême.  Elles  sont  presque  continuellement  ta- 
lonnées par  une  misère  moins  noire  sans  doute  que  celle  des 
grandes  villes,  mais  pourtant  assez  dure  en  certains  moments. 


LA    CIIAXDE    Cl  LTIHE    DANS    LE    CENTRE.  ITÎ) 

Elles  no  connaissent  guère  d'autres  distractions  que  les  fêtes  re- 
ligieuses et  les  ([uolques  heures  de  flânerie  du  dimanche.  Il  va 
sans  dire  que  les  règles  de  l'hygiène  leur  sont  totalement  in- 
connues, et  pourtant  la  maladie  les  atteint  rarement,  grâce  au 
climat  et  à  leur  sobriété.  Borralho  et  sa  femme  sont  complète- 
ment illettrés;  cela  ne  provient  pas  seulement  de  l'indifférence 
des  parents  à  Fégard  de  l'instruction,  mais  aussi  du  régime  sco- 
laire de  la  paroisse.  En  effet,  il  y  a  bien  dans  le  bourg  deux 
écoles  gratuites,  l'une  pour  les  garçons,  l'autre  pour  les  filles; 
mais  elles  sont  très  insuffisantes  pour  recevoir  tous  les  enfants  de 
6  à  13  ans.  L'unique  classe  des  garçons  est  une  petite  salle  ou^ 
vrant  directement  sur  la  rue  par  des  baies  sans  vitres.  L'institu- 
teur, homme  intelligent  et  zélé,  y  entasse  88  garçons  sur  les 
trois  cents  qui  sont  en  âge  scolaire.  Au  moment  de  notre  visite, 
ce  fonctionnaire  n'avait  rien  reçu  depuis  deux  ans  à  titre  d'indem- 
nité de  loyer  et  de  frais  d'entretien  pour  l'école,  cas  fréquent, 
paraît-il.  Il  avait  dû  organiser  une  tombola,  dont  le  produit, 
quelques  centaines  de  francs,  lui  permit  d'agrandir  un  peu  sa 
classe  et  de  se  procurer  des  cartes  et  autres  accessoires  ^  La 
situation  était  exactement  la  même  pour  l'école  des  fdles.  Si  les 
locaux  étaient  suffisants,  beaucoup  d'enfants  y  seraient  envoyés, 
qui  restent  actuellement  sans  instruction,  malgré  les  prescrip- 
tions de  la  loi  sur  l'obligation  scolaire.  Trop  souvent,  le  légis- 
lateur s'abandonne  à  la  vaine  gloriole  de  faire  des  décrets 
retentissants,  quitte  à  se  désintéresser  de  leur  application. 

Au  point  de  vue  religieux,  cette  famille  est  catholique  et  pra- 
tiquante, comme  la  très  grande  majorité  de  ses  voisines. 

L'ouvrier  n'acquitte  aucun  impôt  direct.  iMais.  étant  obligé  d'a- 
cheter presque  tout  ce  qu'il  consomme,  il  paie  les  impôts  indi- 
rects pour  une  somme  de  25  à  30  francs  au  moins.  Il  a  fait  deux 
ans  de  service  militaire.  N'étant  ni  censitaire  ni  instruit,  la  loi 
le  prive  entièrement  du  droit  de  vote. 

Comme  cette  région  compte  un  assez  grand  nombre  de  tra- 
vailleurs agricoles  analogues  à  celui  dont  nous  nous  occupons, 

1.  L'ne  réclamation  présentée  au  ministère  depuis  lors  a  valu  au  brave  mailrc 
(l'école  le  paiement  de  son  arriéré. 


180  LA    VIE    RURALE. 

la  main-d'œuvre  manque  rarement;  au  besoin,  on  fait  appel, 
non  pas  aux  immigrants  du  nord,  qui  sont  rares  dans  la  con- 
trée, mais  plutôt  à  ceux  de  l'Algarve.  L'émigration,  au  contraire, 
est  assez  active.  Quand  ces  pauvres  gens  trouvent  une  occasion 
de  passer  au  Brésil,  ou  en  Afrique,  spécialement  dans  la  pro- 
vince de  Mozambique,  ils  la  saisissent  volontiers.  iMais  la  province 
est  loin  de  fournir  à  l'émigration  un  contingent  comparable  à 
ceux  qui  sortent  des  districts  du  nord,  où  la  population  est  beau- 
coup plus  dense. 

Cette  rapide  esquisse  nous  montre  combien  il  est  difficile  à 
une  famille  d'ouvriers  ruraux  de  s'élever  au-dessus  de  sa  condi- 
tion, aussi  longtemps  du  moins  que  les  enfants,  ne  gagnant  rien, 
constituent  une  charge  sans  compensation.  Il  faut  rencontrer, 
pour  sortir  de  la  misère,  un  concours  de  chances  inespérées,  des 
gains  imprévus,  qui  permettent  de  faire  quelques  épargnes, 
consacrées  à  l'achat  d'une  maisonnette,  d'un  bout  de  champ  ou 
d'un  verger.  Ce  premier  point  d'appui  forme  d'abord  une  sorte 
d'assurance  contre  le  chômage,  car  il  occupe  les  journées  per- 
dues et  produit  un  utile  supplément  d'alimentation.  Puis,  quand 
les  enfants  commencent  à  gagner  leur  vie,  les  facilités  augmen- 
tent et  souvent  on  réussit  à  constituer  un  petit  bien,  qui  classe 
l'ouvrier  dans  la  catégorie  des  bordiers.  Tel  est  le  but,  mais  il 
n'est  pas  atteint,  tant  s'en  faut,  par  tous  les  ouvriers,  et  plus 
d'un  tinit  sa  vie  comme  il  l'a  commencée  :  dans  une  morne  indi- 
gence. 


VI.    —    BORDIER    1)E    PIAS. 

Le  second  type  appartient  à  la  catégorie  des  bordiers,  c'est-à- 
dire  des  petits  propriétaires  dont  le  bien  est  insuffisant  pour 
nourrir  une  famille,  et  qui  sont  obligés  de  recourir  au  salaire 
pour  compléter  leurs  moyens  d'existence.  Ce  type,  sans  être  placé 
bien  haut,  se  trouve  donc  élevé  d'un  degré  au-dessus  du  pré- 
cédent. 

Lorsque  le  paysan  peut,  dès  le  début,  s'appuyer  sur  un  do- 


LA    l'ITIIK    Cl  LTl  ni:    MANS    LH    CENTRE.  ISI 

maine,  môme  très  restreint,  qui  lui  a  été  transmis  par  sa  famille, 
sa  tache  en  est  grandement  facilitée.  Avec  les  produits  de  son 
bien  il  nourrit  sa  l'aïuille,  au  moins  en  partie,  et  il  peut  de  bonne 
heure  économiser  sur  ses  salaires  pour  acheter  à  l'occasion  de 
nouvelles  parcelles  de  terre.  Tel  fut  précisément  le  cas  du  brave 
homme  dont  nous  allons  parler. 

José  Antonio  Imaginario  est  âgé  de  46  ans;  sa  femme,  Ursula 
da  Cruz  Madeira,  en  a  41.  Tous  deu.v  sortent  de  familles  fixées 
dans  ce  lieu  depuis  longtemps.  Ils  ont  six  enfants  :  José,  17  ans; 
Francisca,  15;Manoel,  14;  Ursula,  10;  Maria,  8;  Antonio,  4. 

Cette  famille  possède  un  petit  domaine,  qui  lui  vient  en  partie 
d'héritage,  comprenant  :  1°  une  maison  d'habitation  sise  dans  le 
bourg;  elle  est  bâtie  à  la  mode  du  pays,  avec  des  fondations  en 
pierre  et  mortier  d'argile,  émergeant  de  50  centimètres  au-dessus 
du  sol,  et  supportant  des  murs  en  torchis;  la  toiture  est  en  roseaux 
recouverts  de  tuiles,  sans  autre  plafond;  elle  est  subdivisée  en  six 
chambres,  et  suivie  d'une  étable  et  d'un  petit  jardin;  2"  un 
verger  planté  de  200  oliviers,  entre  lesquels  on  fait  des  céréales 
ou  des  légumes  ;  3°  6  hectares  de  terres  labourables  et  6  hec- 
tares de  bruyères  dont  on  tire  un  peu  de  litière.  Le  tout  est 
estimé  915  milreis,  environ  5.000  francs.  Les  époux,  aidés  par 
leurs  enfants,  cultivent  ce  petit  bien,  et,  en  outre,  le  père  fait  au 
dehors,  avec  ses  mules,  un  certain  nombre  de  journées,  pour 
les  labours,  la  moisson  ou  les  transports.  Il  gagne  de  ce  chef  un 
salaire  de  1.200  reis  (6  fr.  60)  par  jour  pour  lui  et  pour  le  service 
de  son  attelage.  Son  fils  aine  reçoit  comme  ouvrier  charron 
400  reis  (2  fr.  20)  par  jour. 

Le  bétail  et  le  matériel  de  ferme  comprennent  :  1  paire  de 
mules,  valant  135  milreis  ^750  fr.)  ;  quelques  poules  ;  1  charrette, 
2  charrues  et  2  araires,  1  herse,  quelques  outils  à  main,  le  tout 
estimé  50  milreis  (275  fr.).  Un  mobilier  sommaire  garnit  la  mai- 
son; il  se  compose  principalement  de  3  lits  en  fer,  2  coffres  à 
linge,  3  tables,  une  douzaine  de  chaises,  quelques  ustensiles  ; 
ajoutons  le  linge  indispensable,  en  toile  de  coton,  et  les  vête- 
ments de  rechange  en  drap  mélangé  du  pays  ;  l'estimation  est  de 
60  milreis  (330  fr.).  L'actif  total  de  la  famille  s'élèverait  donc   à 


J82  LA    VIE    RURALE. 

7.000  fr.  ou  environ.  Quant  à  son  budget  annuel,  on  peut  le 
calculer  ainsi  :  d'abord,  le  domaine  fournit  la  plus  grande  par- 
tie de  l'alimentation  de  la  famille,  sauf  l'épicerie,  le  poisson  sec 
ou  frais,  —  ce  dernier  vient  de  l'Algarve,  et  un  peu  de  viande 
de  porc  ou  de  mouton.  On  ne  mange  jamais  de  bœuf,  et  il 
n'existe  même  pas  de  boucherie  dans  le  bourg  ;  quand  un  paysan 
tue  un  porc  ou  un  mouton  il  en  débite  une  partie  dans  le  voisi- 
nage. La  ménagère  dépense  chez  l'épicier  à  peu  près  21  milreis 
(116  fr.)  par  an,  et  en  autres  denrées  alimentaires  une  somme 
sensiblement  égale,  soit  en  tout  220  à  230  francs.  Pour  l'entre- 
tien du  linge  et  des  vêtements,  il  faut  compter  180  francs.  Les 
achats  d'outils  et  autres  frais  de  culture  ne  dépassent  guère  en 
moyenne  120  francs.  L'impôt  direct  absorbe  près  de  1.0  francs; 
il  faut  ajouter  60  francs  pour  menues  dépenses  et  imprévu.  Le 
total  ressort  à  600  francs,  chiffre  rond. 

Quant  aux  recettes,  elles  sont  fournies  d'abord  par  la  vente 
des  produits  du  domaine,  savoir  :  24  hectolitres  de  froment  et 
10  de  seigle,  en  tout  134  milreis  (745  fr.);  quand  la  récolte 
d'huile  est  bonne,  on  en  vend  quelque  peu.  En  second  lieu 
viennent  les  salaires;  le  père  fait  environ  30  journées  à  6  fr.  60, 
soit  un  peu  plus  de  200  francs;  son  fils  aine  gagne  pour 
300  jours  660  francs.  C'est  donc  une  somme  de  près  de 
1 .600  fr.  qui,  actuellement,  doit  rentrer,  toutes  choses  restant 
normales.  Mais  il  ne  faut  pas  publier  que  le  jeune  José  ne 
reçoit  que  depuis  peu  de  temps  un  salaire  d'ouvrier;  dans 
les  années  précédentes,  sa  paie  était  beaucoup  plus  faible,  et  le 
total  des  recettes  s'en  ressentait.  Néanmoins,  depuis  un  certain 
temps  déjà,  ces  paysans  laborieux  et  sobres  ont  pu  réaliser 
peu  à  peu  de  petites  économies,  qui  leur  ont  permis  d'ar- 
rondir leur  domaine.  Aujourd'hui,  les  enfants  commençant  à 
gagner,  la  situation  ira  en  s'améliorant  encore,  si  aucune 
calamité  grave  ne  vient  la  troubler. 

Cette  famille  montre  un  esprit  de  travail  et  de  conduite 
remarquablement  développé.  Catholique  et  très  pratiquante, 
elle  observe  autant  que  possible  le  repos  prescrit  par  la  doc- 
trine  religieuse,   mais  elle  s'abstient    de  fréquenter  les  fêtes 


i.A   i'i;titi;  cultiihe  i»ans  le  centre.  18.'{ 

patronales  et  autres  réjouissances  qui  entraînent  nécessaire- 
ment à  la  dépense.  Jusqu'à  présent,  elle  n'a  pas  connu  d'autres 
causes  de  trouble  que  les  mauvaises  récoltes  amenées  de  temps 
(>n  temps  par  un  excès  de  sécheresse  ou  quelque  orage  malen- 
contreux. Tous  jouissent  d'une  santé  bonne  et  régulière,  en 
dépit  du  mépris  complet  qu'on  témoigne  ici  pour  l'hygiène; 
la  durée  moyenne  de  la  vie  est  du  reste  très  longue  dans 
cette  région,  bien  que  la  mortalité  des  nouveau-nés  soit 
excessive.  Les  relations  de  voisinage  sont  simples  et  cordiales, 
aussi  bien  entre  cultivateurs  de  même  rang  qu'avec  les  rares 
familles  aisées  qui  habitent  le  bourg;  il  ne  s'agit  pas,  bien 
entendu,  des  grands  propriétaires,  que  l'on  ne  voit  jamais  et  que 
Ton  ne  connaît  pas.  On  se  rend  entre  voisins  de  petits  services, 
mais  une  famille  comme  celle-ci  ne  peut  conq^ter  sur  aucun 
appui  efficace,  sauf  en  cas  d'accident  très  sérieux.  Il  n'e.xiste 
dans  ce  bourg,  nous  le  savons,  ni  hôpital,  ni  institutions  de 
charité,  ni  associations;  pour  trouver  tout  cela,  il  faut  aller  au 
chef-lieu  du  concelho,  à  Serpa,  localité  distante  d'une  quinzaine 
de  kilomètres. 

Imaginario  et  sa  femme  sont  t<jut  à  fait  illettrés  ;  ils  le 
regrettent  et  ont  soin  d'envoyer  leurs  enfants  à  l'école,  en  sorte 
que  les  quatre  premiers  savent  lire  et  écrire. 

Notre  paysan  paie  les  taxes  directes  suivantes  :  impôt  foncier, 
974  reis  (environ  5  fr.);  impôt  communal,  730  reis  (3  fr.  95); 
congrua  paroissiale  90  reis  (0  fr.  50)  et  6  lit.  8  de  froment.  Il  a 
été  dispensé  du  service  militaire  pour  cause  d'incapacité  phy- 
sique. 11  est  électeur  parce  qu'il  paie  un  impôt  foncier  supé- 
rieur à  200  reis  (2  fr.  75).  Mais  il  n'est  pas  éligible  aux  charges 
communales,  parce  qu'il  est  illettré.  D'ailleurs,  il  faut  dire  que 
la  vie  municipale  ne  présente  dans  cette  localité  ni  activité, 
ni  intérêt.  La  commune  est  très  vaste,  toutes  les  affaires  se 
traitent  à  Serpa  qui  en  est  le  chef-lieu,  et  personne  à  Pias,  ou 
presque,  ne  s'en  préoccupe.  Ce  bourg,  de  plus  de  3.000  âmes, 
n'est  même  pas  représenté  dans  le  conseil  communal,  dont 
tous  les  sièges  ont  été  accaparés  par  le  clan  prédominant.  Du 
reste,  on  parle  rarement  politique  et  on  ne  lit  guère  les  jour- 


184  LA    VIE    RURALE. 

naux.  Cette  population  vit  très  paisiblement  sous  l'œil  paternel 
de  son  regedor,  fonctionnaire  nommé  par  l'État,  sorte  de 
maître  Jacques  administratif,  à  la  fois  maire,  juge  de  paix  et 
commissaire  de  police,  secondé  par  quelques  gardes  champê- 
tres et  préposés  du  fisc.  C'est  véritablement  le  triomphe  de  la 
centralisation  et  du  despotisme  bureaucratique. 

La  famille  que  nous  venons  de  décrire  constitue  un  type  en 
voie  d'évolution.  Elle  appartient  encore  par  certains  traits  à 
la  catégorie  du  bordier  ou  petit  propriétaire  qui  doit  recourir 
au  salaire.  Mais  elle  tend  à  s'élever  au-dessus  de  cette  con- 
dition, pour  passer  dans  celle  du  paysan-propriétaire,  qui  vit 
complètement  de  son  domaine.  Toutefois,  malgré  ses  efforts, 
il  est  clair  qu'elle  ne  pourra  guère  aller  bien  loin  dans  cette 
voie  progressive,  faute  de  capacité  et  aussi  de  moyens  d'ac- 
tion et  de  débouchés.  D'ailleurs,  dès  la  mort  du  père,  le  partage 
égal  rejettera  tous  ses  enfants  dans  le  type  inférieur,  celui  du 
propriétaire  indigent,  qui  est  obligé  de  vivre  principalement 
du  travail  salarié.  Us  devront  donc  reprendre  la  rude  ascen- 
sion vers  l'aisance.  A  moins  que,  découragés,  ils  ne  quittent 
la  culture  pour  é migrer  vers  la  ville  ou  vers  l'étranger. 


vu.    PAYSAN    UE    PIAS. 

Nous  arrivons  maintenant  au  troisième  des  types  étudiés 
dans  cette  région.  Il  atteint,  au  point  de  vue  de  l'aisance,  un 
niveau  bien  supérieur  à  celui  des  précédents,  formant  ainsi 
un  échelon  intermédiaire  entre  les  familles  qui  appartiennent 
manifestement  à  la  classe  ouvrière,  et  celle  qui  constitue  la 
bourgeoisie  rurale.  Les  gens  de  cette  catégorie  sont  trop  peu 
nombreux  en  Portugal,  et  cela  est  grandement  regrettable, 
car  ces  paysans  aisés  seraient  en  état,  en  s'instruisant,  de  donner 
;ï  la  culture  un  élan  et  une  puissance  productive,  que  les 
petits  cultivateurs  ne  pourront  jamais  réaliser. 

Nous  avons  dit  précédemment  que,  dans  la  vallée  du  Gua- 
diana,  la   moyenne   propriété   était  assez   fréquente.    Elle    est 


LA    PF.TITK    CILTURK    DANS    LE    CENTRK.  18.J 

généralement  entre  les  mains  de  simples  paysans  enrichis, 
soit  par  des  héritages,  soit  par  un  accroissement  successif  du 
domaine,  au  moyen  d'économies  qui  augmentent  naturelle- 
ment avec  l'étendue  de  la  propriété.  Nous  donnons  ici  la  phy- 
sionomie d'une  famille  de  ce  type,  qui  vit  avec  la  simplicité 
la  plus  rustique  au  sein  d'une  véritable  abondance. 

Rafaël  Rodrigues  .Janeiro,  âgé  de  60  ans,  et  sa  femme, 
Maria  José  Moita,  58  ans,  sont  tous  deux  nés  à  Pias,  mais  la 
famille  du  mari  était  d'origine  espagnole.  Ils  ont  quatre  en- 
fants qui  vivent  avec  eux  :  José,  32  ans,  Antonio,  30,  Brazia, 
28,  Thereza.  18.  L'exploitation  occupe  en  outre  douze  personnes  : 
une  servante,  âgée  de  60  ans;  trois  muletiers,  le  père  et  ses 
deux  fils,  50  ans,  2i,  et  22;  trois  bouviers  de  70,  36  et  44  ans; 
trois  bergers  de  25,  48  et  35  ans:  un  pâtre,  âgé  de  44  ans,  un 
porcher,  29  ans. 

Le  père  dirige  les  travaux  de  culture  avec  l'aide  de  ses  fils; 
la  mère,  secondée  par  ses  filles  et  par  la  servante,  s'occupe  du 
ménage  et  des  travaux  intérieurs.  Tout  ce  monde  vit  sur  un 
pied  de  quasi-égalité  avec  des  formes  toutes  patriarcales,  cha- 
cun témoignant  au  chef  de  famille  un  grand  respect  et  obéis- 
sant à  ses  ordres  avec  soumission.  Toutefois,  il  ne  faudrait  pas 
s'y  tromper,  il  s'agit  ici  de  bonnes  gens  qui  ont  conservé  des 
mœurs  religieuses  et  familiales  anciennes,  mais  non  pas  d'une 
famille  pratiquant  les  traditions  rigoureuses  de  la  communauté. 
Ces  traditions  sont  éteintes  depuis  longtemps  dans  le  pays;  le 
code  civil  a  été  accepté  presque  partout  sans  résistance  et  sans 
transition,  si  bien  que  la  formation  sociale  communautaire  et 
vraiment  patriarcale  n'existe  plus  en  dehors  de  la  zone  res- 
treinte que  nous  avons  signalée  dans  le  nord  du  pays,  et  où  son 
influence  est  d'ailleurs  considérablement  atténuée  '. 

Les  biens  fonciers  possédés  par  cette  famille  sont  subdivisés  en 
plusieurs  domaines.  Le  premier,  appelé  Penecao,  mesure  220  hec- 
tares en  bois  de  chênes  verts  et  pâtures;  sa  valeur  est  estimée 
à  10.000  milreis  (55.000  fr.).  En  second  lieu,  vient  un  groupe  de 

1.  V.  plus  haut,  page  38,  ce  que  nous  disions  au  sujet  ilu  harroso. 


180  LA   VIE    RURALE. 

12  pièces  de  terre  {courellas),  mesurant  chacune  200  brasses  sur 
10,  également  boisées  ou  en  pâtures,  et  valant  0.000  milreis 
(33.000  fr.).  Ensuite  vient  un  domaine  de  600  hectares,  encore  en 
majeure  partie  inculte  et  couvert  de  bruyères  ;  il  est  situé  dans  la 
la  zone  des  schistes,  qui  donnent  un  terrain  argileux  peu  fertile 
et  dur  à  travailler  ;  on  enadéjàdéfriclié  50  hectares.  Il  est  estimé 
6.000  milreis  (33.000  fr.).  Une  pièce  de  terre  à  blé  mesurant 
6  hectares,  d'une  valeur  de  1.000  milreis  (5.550  fr.).  Enfin  une 
plantation  de  4.000  oliviers  estimés  8.000  milreis  (44.000  fr.). 
Ces  diverses  propriétés  sont  loin  d'être  réunies;  si  quelques-unes 
sont  situées  à  proximité  du  bourg-,  certaines  en  sont  fort  éloi- 
gnées. Le  plus  grand  domaine  se  trouve  à  25  kilomètres  de  Pias, 
ce  qui  n'est  guère  favorable  à  son  défrichement.  Quand  on  doit  y 
travailler,  la  famille  s'y  transporte  et  campe  dans  les  bâtiments 
sommaires  édifiés  pour  les  besoins  de  l'exploitation. 

Aux  terres  il  faut  ajouter  :  1"  une  maison  d'habitation,  avec 
ses  dépendances,  bâtie  dans  le  bourg  à  la  mode  de  la  contrée, 
c'est-à-dire  avec  des  murs  de  torchis  élevés  sur  fondations  en 
pierre  et  blanchis  à  la  chaux  ;  il  n'y  a  qu'un  rez-de-chaussée  avec 
un  toit  de  roseaux  couvert  de  tuiles  ;  elle  comporte  9  pièces 
et  une  cuisine.  Derrière  se  trouvent  les  écuries  et  étables,  une 
grange,  un  cellier  et  une  cave  pour  l'huile,  le  tout  valant  2.000 
milreis  (11.000  fr.);  2°  un  lagar  ou  moulin  à  huile,  composé 
d'une  paire  de  meules  verticales  tournant  dans  une  auge  en 
pierre  pour  écraser  les  olives,  et  d'une  presse  en  bois  de  cons- 
truction très  primitive  ;  sa  valeur  est  de  2.400  milreis  (environ 
14.000  fr.).  La  valeur  totale  des  propriétés  ressort  ainsi  à  près  de 
200.000  francs. 

Le  ménage  a  hérité  d'une  portion  des  biens;  mais,  au  cours 
d'une  longue  et  laborieuse  carrière,  Janeiro  a  réussi  à  en  étendre 
sensiblement  les  limites.  Toutefois,  il  n'est  pas  plein  proprié- 
taire de  toutes  les  terres  dont  il  dispose.  Une  partie  est  louée  à  bail 
perpétuel  {foro)^  moyennant  une  redevance  annuelle  de  près  de 
700  francs. 

Le  bétail  est  représenté  par  6  mules  pour  400  milreis  (2.220fr.), 
2  juments,  90  milreis (495  fr.);  12  bœufs,  450 milreis  (2.500  fr.); 


LA.    l'KIITi:    (ULTUUi;    DANS    LE    CENTIU:.  I«/ 

(iOO  brebis,  1.250  milreis  (près  de  7.000  fr.);  100  porcs,  1.200  mil- 
reis  (G.GOO  fr.  ,  sans  compter  quelques  chèvres,  la  volaille  et 
un  certain  nombre  de  ruches.  La  valeur  totale  des  animaux  ap- 
proche du  chiflTre  de  20.000  francs.  Le  matériel  est  assez  pri- 
mitif: 12  charrues  ordinaires,  12  araires  ou  charrues  sans  roues, 
deux  herses,  un  rouleau  à  dépiquer  les  céréales,  trois  charrettes, 
un  réservoir  en  tôle  pour  l'huile,  des  outils  à  main,  des  harnais 
communs,  quelques  ustensiles  en  bois  ou  en  fer;  tout  cela  vaut 
au  plus  500  milreis  (2.775  fr.). 

Le  mobiher  de  Thabitation  est  composé  de  meubles  fort  sim- 
ples :  6  lits  valant  tout  compris  V8 milreis  200  fr.  ;  2 garde-robes 
contenant  des  vêtements,  le  tout  pour  120  milreis  ((iGO  fr.)  ; 
G  coffres  garnis  de  linge  de  maison  en  lin  et  coton,  200  milreis 
(1.100  fr.)  ;  3  commodes  contenant  du  linge  de  corps,  120  mil- 
reis (660  fr.)  ;  mi  meuble  composé  d'un  canapé,  2  petites  tables 
et  10  chaises,  30  milreis  (166  fr.  i,  36  chaises  ordinaires,  grandes 
et  petites,  12 milreis  (66 fr.),  4  grandes  tables  à  32  milreis  (178  fr.j. 
L'actif  total  de  la  famille  s'élève  donc  à  225.000  francs  environ. 

L'exploitation  fournit  d'abord  les  éléments  principaux  de  l'ali- 
mentation delà  famille  et  de  son  personnel,  et  en  outre  une  assez 
grande  quantité  de  produits  qui  sont  vendus.  Janeiro  met  ainsi 
sur  le  marché,  dans  les  années  normales,  d'après  son  estimation 
approximative,  car  il  ne  tient  aucune  comptabilité  :  50  hecto- 
litres de  froment,  250  milreis  (1.380fr.);  1.000  décalitres  d'huile, 
2.000  milreis  (11. 100fr.);150porcs  gras,  3. 000  milreis(1 6. 650fr.); 
'lOO  agneaux,  520  milreis  (2.400  fr.);  1.200  kilos  de  laine, 
280  milreis  (1.600  fr.);  G. 000  fromages  de  brebis,  180  milreis 
(1.000  fr.);  boisa  brûler,  100  milreis  550  fr.).  Cela  représente 
une  recette  totale  de  près  de  35.000  francs,  dontles  chiffres  prin- 
cipaux proviennent  de  la  vente  de  l'huile  et  de  celle  des  porcs, 
productions  les  plus  importantes  de  toute  la  contrée.  Nous  ne 
parlons  que  pour  mémoire  de  certaines  recettes  en  nature,  pro- 
venant de  la  location  du  moulin  à  huile. 

Quant  aux  dépenses,  il  est  également  difficile  de  les  calculer 
avec  exactitude,  faute  d'écritures.  Leur  alimentation  ne  leur 
coûte  pas  très  cher,  puisque  le  domaine  y  pourvoit  dans  une 


188  LA   VIE    RURALE. 

grande  mesure.  On  fait  ordinairement  trois  repas  :  le  matin,  du 
café  ou  de  la  soupe;  à  midi,  du  pain  de  froment,  mie  soupe  aux 
légumes,  des  pommes  de  terre,  des  choux  ou  des  fèves,  du  poisson 
salé,  ou  de  la  viande  de  porc,  parfois  du  mouton  ;  le  repas  du 
soir  est  analogue  au  diner.  Les  achats  en  poisson,  épicerie,  etc., 
peuvent  être  évalués  à  30  francs  par  semaine,  ou  environ 
1.600  francs  par  an.  L'entretien  des  membres  de  la  famille  ne 
dépasse  pas  300  francs.  Celui  du  matériel  coûte  à  peu  près 
autant.  Les  gages  du  personnel  représentent  en  bloc  à  peu  près 
2.500  francs,  ce  à  quoi  il  faut  ajouter,  pour  les  autres  frais  de 
culture  et  l'imprévu,  à  peu  près  1.000  francs.  Pour  ses  achats 
Janeiro  emprunte  quelquefois  l'intermédiaired'un  syndicat  agri- 
cole crééàSerpaenl903.  Les  impôts  directs  s'élèvent  à  330  francs. 
En  outre,  Janeiro  paie  à  titre  de  foros,  ou  loyer  emphytéotique, 
une  somme  annuelle  de  120  milreis  (765  fr.).  Le  total  des  dé- 
penses arriverait  donc  approximativement  à  une  somme  variant 
entre  6.000  à  7.000  francs.  Dans  ces  conditions,  l'écart  entre  les 
recettes  et  les  dépenses  serait  important,  et  laisserait  un  beau 
bénéfice,  si  ce  résultat  n'était  troublé  fréquemment  par  de  mau- 
vaises récoltes  et  surtout  par  l'excessive  mortalité  du  bétail.  Ces 
paysans,  qui  vivent  eux-mêmes  sans  aucun  égard  pour  les  règles 
de  l'hygiène,  ne  les  connaissent  pas  davantage  en  ce  qui  concerne 
les  animaux.  Aussi,  les  maladies  épidémiques,  comme  le  rouget 
et  lapneumo-entéritepourles  porcs,  la  variole  pour  les  moutons, 
déciment  de  temps  en  temps  le  troupeau,  sans  que  personne  songe 
à  prendre  les  mesures  les  plus  élémentaires  pour  circonscrire  ou 
atténuer  le  mal.  En  pareil  cas,  le  revenu  du  domaine  baisse  natu- 
rellement en  proportion  du  déficit  de  la  production.  Néanmoins, 
cette  famille  réalise  chaque  année  des  économies  plus  ou  moins 
importantes,  selon  les  circonstances,  et  tend  ainsi  à  constituer 
une  véritable  fortune.  A  la  mort  des  parents  cette  fortune  sera 
partagée,  à  moins  que  les  enfants  ne  restent  associés,  chose 
d'ailleurs  exceptionnelle.  Le  partage  les  fera  descendre  à  une 
condition  un  peu  inférieure,  celle  du  paysan  simplement  aisé, 
différence  qu'ils  ne  sentiront  guère,  étant  donnée  la  médiocrité 
de  leur  mode  d'existence  actuel. 


LA  l'KTITF.  CULTURE  DANS  Li:  CENTRE.  189 

Nous  avons  déjà  mentionné  l'ignorance  profonde  de  ces 
braves  gens  en  matière  d'Iiygiène.  Il  semble  qu'ils  en  ont  souf- 
fert en  dépit  des  qualités  du  climat,  car  plusieurs  d'entre  eux 
ont  subi  des  graves  maladies  acquises  par  contagion.  Ils  vivent 
d'ailleurs  avec  une  extrême  sobriété,  travaillant  beaucoup  et 
ne  connaissant  guère  la  distraction,  en  dehors  de  quelques 
rares  fêtes  de  famille.  Tous,  sauf  la  mère,  savent  lire  et  écrire. 
Ils  pratiquent  le  catholicisme  avec  ferveur. 

Les  charges  publiques  supportées  par  la  famille  sont  les  sui- 
vantes :  l'impôt  foncier,  3-2.070  reis  (178  fr.);  taxe  municipale, 
24.056  reis  (133  fr.  50):  taxe  paroissiale  [congnia],  3.848  reis 
(21  fr.  25),  plus  20  litres  de  blé  et  20  litres  d'orge.  Les  im- 
pôts indirects  doivent  atteindre  au  minimum  une  centaine 
de  francs. 

Janeiro  et  ses  fils  sont  électeurs;  le  père  est  éligible  aux 
charges  municipales,  et  a  exercé  autrefois  les  fonctions  de 
vereador,  c'est-à-dire  échevin. 

La  famille  que  nous  venons  de  décrire  constitue  un  type 
assez  fréquent  dans  cette  région  de  l'xVlemtejo.  Mais  elle  repré- 
sente une  variété  qui  se  distingue  par  des  mœurs  d'une  sim- 
plicité bien  rare  aujourd'hui.  Lorsque  les  familles  paysannes 
arrivent  à  ce  degré  d'aisance,  les  enfants  ne  restent  pas  tous, 
comme  ici,  attachés  à  la  vie  agricole.  Certains  parmi  eux  se 
portent  vers  les  carrières  urbaines,  surtout  vers  les  professions 
libérales.  D'autres,  tout  en  restant  cultivateurs,  se  laissent  en- 
traîner par  l'esprit  d'entreprise  et  entrent  dans  cette  classe  de 
grands  fermiers  spéculateurs  dont  nous  avons  esquissé  plus 
haut  la  physionomie  originale.  L'Alemtejo  nous  apparaît  ainsi 
comme  une  pépinière  d'hommes  formés  par  un  travail  rude 
et  une  exploitation  déjà  assez  compliquée,  et  préparés  par 
conséquent  à  une  initiative  plus  hardie,  à  une  conception  plus 
large,  que  les  paysans  du  nord,  qui  réussissent  souvent  aussi, 
mais  principalement  dans  les  petits  métiers  et  dans  le  petit 
commerce,  ainsi  que  nous  le  vérifierons  par  la  suite.  Il  est  as- 
surément curieux  de  voir  cette  province  réputée  comme  un 
pays  de  grande  propriété  plus    ou  moins  abandonnée  à  elle- 


190  LA    VIE    RURALE. 

même,  comme  une  sorte  de  désert  peuplé  surtout  de  moutons 
et  de  porcs,  devenir  en  réalité  un  centre  fécond  de  recrute- 
ment pour  la  classe  moyenne,  et  un  véritable  foyer  de  pro- 
grès agricole.  On  peut  dire  que  ce  mouvement  s'opère  aux 
dépens  de  la  classe  riche,  qui  peu  à  peu  est  expropriée  de  ses 
latifundia,  partagées  en  vertu  du  code  civil  ou  dépecées  par 
fragments  sous  la  pression  des  besoins  d'argent.  Malheureu- 
sement la  situation  générale  da  pays  et  les  combinaisons  artiti- 
cielles  qui  en  résultent,  donnent  à  ce  mouvement  social  si  in^ 
téressant  un  caractère  aléatoire,  agité,  irrégulier,  qui  ne  lui 
permet  pas  de  se  développer  d'une  manière  normale,  ni  de 
donner  tous  les  bons  résultats   qu'on  pourrait  en  attendre. 


VIII.    —    COXCLUSIONS. 

Après  l'exposé  assez  minutieux  qui  précède,  il  nous  semble 
bien  que  nous  sommes  fondé  à  formuler  im  certain  nombre 
de  conclusions  qui  s'imposent  avec  force.  Nous  les  résumerons 
ainsi  : 

Dans  la  grande  majorité  des  cas,  le  propriétaire  foncier  est 
un  urbain  qui  se  désintéresse  de  la  culture  et  considère  ses 
terres  comme  un  capital  quelconque,  administré  par  les  pro- 
cédés les  plus  élémentaires.  La  culture  est  en  principe  l'exploi- 
tation du  sol  par  la  collaboration  du  travail  et  du  capital  ;  ici 
nous  ne  rencontrons  guère,  en  allant  au  fond  des  choses,  qu'une 
exploitation  de  l'homme  par  le  petit  fermage,  sans  interven- 
tion technique  du  propriétaire. 

Le  propriétaire  ne  trouvant  comme  fermiers,  en  règle  géné- 
rale, que  de  petites  gens  sans  instruction  et  sans  moyens  d'ac- 
tion, divise  ses  terres  en  très  petites  tenures,  dont  il  tire  un 
revenu  sans  rien  rendre  à  la  terre,  ou  à  peu  près. 

Le  fermier  indigent  cultive  par  les  moyens  les  plus  primitifs, 
ne  tire  du  sol  qu'un  médiocre  parti,  n'obtient  que  des  produits 
peu  variés  et  peu  abondants.   Il  nourrit   sa  famille,   paie  son 


CONCMSIONS.  191 

fermage,  le  plus  souvent  en    nature,   et  ne  livre  que  peu  de 
chose  au  commerce. 

Dès  lors,  la  culture  demeure  à  peu  près  stagnante,  le  pays 
est  loin  de  produire  tout  ce  qu'il  pourrait  donner.  La  rente  de 
la  lerre  est  médiocre.  Le  revenu  du  paysan  reste  infime  et  lui 
permet  rarement  de  s'élever.  La  pauvreté  le  pousse  à  émigrer  ; 
quand  il  s'y  décide,  il  part  dans  de  médiocres  conditions,  ce 
qui  amène  un  grand  nombre  d'échecs. 

Lue  certaine  parlie  du  pays  est  mise  en  valeur  par  la 
grande  exploitation,  mais  par  l'efTet  de  moyens  artificiels,  on  a 
poussé  la  culture  de  cette  région  vers  la  spéculation  aléatoire. 
Les  progrès  réalisés  et  la  situation  même  des  entrepreneurs 
agricoles  sont  ainsi  constamment  à  la  merci  d'une  crise.  Celle-ci 
serait  d'autant  plus  profonde  que  les  capitaux  sont  relativement- 
rares  et  le  crédit  cher. 

Par  l'efTet  de  C9S  difFérentes  causes,  l'agriculture  portugaise 
ne  réussit  même  pas  à  alimenter  complètement  le  marché  na- 
tional, et  son  exportation  reste  relativement  faible,  parce  qu'elle 
ne  varie  pas  suffisamment  ses  produits.  Comme  elle  est  encore 
l'industrie  principale  du  Portugal,  il  en  résulte  que  ce  pays, 
vendant  peu  au  dehors,  se  trouve  en  déficit  vis-à-vis  de  l'étran- 
ger. De  là  provient  la  persistance  d'un  agio  ou  change  défavo- 
rable. Tant  que  l'agriculture  restera  dans  ce  régime  de  pauvreté 
et  d'infériorité,  sans  que  l'industrie  réussisse  à  compenser  l'in- 
suffisance de  l'exportation,  la  condition  économique  générale 
du  pays  demeurera  forcément  médiocre. 

Les  systèmes  de  protection  artificielle  en  usage  dans  ce  pays, 
contribuent  à  accentuer  et  à  prolonger  cet  état  de  choses,  en 
paralysant  le  jeu  naturel  des  forces  économiques  et  en  rempla- 
çant les  initiatives  particulières  par  des  mécanismes  bureau- 
cratiques sans  activité  et  sans  souplesse. 


Nous  avons  indic[ué,  chemin  faisant,  les  principaux  remèdes 
propres  à  améliorer  la  situation  agricole,  ou  plutôt  cette  indi- 
cation est  sortie  naturellement  de  la  leçon  des  faits.  Voici  les 


192  LA    VIE    RURALE. 

points  essentiels  qui  devraient  attirer  avant  tout  l'attention  des 
hommes  soucieux  de  lavenir  du  pays. 

L'impuissance  de  la  petite  culture  étant  démontrée,  il  y  aurait 
avantage  à  créer,  partout  où  le  milieu  le  permet,  de  grandes 
exploitations  dirigées  par  des  entrepreneurs  instruits,  munis 
de  capitaux,  sachant  profiter  des  aptitudes  naturelles  du  pays 
pour  développer  et  perfectionner  les  cultures  exportatrices  ^ 

Il  faudrait  répandre  l'instruction  technique  parmi  les  paysans, 
au  moyen  de  fermes-écoles  régionales  montées  d'une  façon  très 
pratique,  avec  un  programme  simple  et  un  enseignement  de 
courte  durée. 

On  devrait  vulgariser  partout  les  associations  agricoles  d'as- 
surances, d'achat,  de  crédit,  de  fabrication  (beurre,  fromage, 
huile,  etc.),  de  vente  et  d'exportation. 

Enfin,  il  serait  nécessaire  de  former  des  syndicats  de  proprié- 
taires et  d'agriculteurs  qui,  d'accord  avec  les  pouvoirs  publics, 
travailleraient  à  améliorer  graduellement  le  régime  des  eaux 
et  l'irrigation,  les  routes  et  chemins  ruraux,  les  moyens  de 
transport  en  général. 

Tout  ce  qui  précède  peut,  du  reste ,  se  condenser  en  une  seule 
formule  :  Tant  que  la  culture  restera  abandonnée  presque  com- 
plètement aux  petites  gens,  on  ne  pourra  compter  sur  un  avenir 
meilleur.  Pour  obtenir  des  résultats  nouveaux,  une  organisation 
nouvelle  est  nécessaire.  Et  cette  organisation  ne  peut  venir  que 
d'en  haut,  c'est-à-dire  des  propriétaires,  agissant  dans  leur 
propre  intérêt  autant  que  pour  le  bien  général  de  la  nation, 

1.  Il  ne  s'agit  pa?,  bien  entendu,  d'exclure  la  petite  exploitation,  mais  plutôt  de 
l'encadrer  et  de  la  diriger. 


— •0^>^>^0(— 


TROISIÈME  PARTIE 

LES  INDUSTRIES  EXTRACTIVES 

(PÊCHE,  SALINES,  MINES) 


LA  PECHE,  L'INDUSTRIE  DES  CONSERVES 
ET  LES  SALINES 


Le  poisson  dans  les  mers  lusitaniennes.  —  La  pêche  autrefois  et  aujourd'liui. 
—  La  pèche  côtière  dans  le  nord.  —  La  morue.  —  La  sardine  et  le  thon  dans 
le  sud.  —  L'industrie  des  conserves  de  poissons;  son  développement  et  sa 
situation  actuelle.  —  Pêcheurs,  ouvriers  et  employés  des  fabriques  de  conser- 
ves. —  Les  salines  et  les  sauniers. 


I.    —  LA    PÊCHE  CÔTIÈRE. 

Les  eaux  marines  qui  entourent  le  Portugal  sont  extrêmement 
riches  en  vie  animale.  Certaines  espèces  de  poissons  et  de  crus- 
tacés sont  abondantes  toute  l'année  et  sur  l'étendue  entière  des 
côtes.  Les  migrateurs,  spécialement  la  sardine  et  le  thon,  y 
viennent  par  bancs  plus  ou  moins  considérables;  la  sardine 
se  pêche  même  en  toute  saison  sur  les  rivages  de  l'Algarve. 
Cela  explique  pourquoi  le  poisson  frais  ou  salé  a  été  de  temps 
immémorial  et  reste  encore  un  des  éléments  principaux  de 
l'alimentation  en  Portugal.  Cette  richesse  naturelle  a  formé  de 


194  LES    INDUSTRIES    EXTRACTIVES. 

bonne  heure  dans  le  royaume  une  population  maritime  à  la 
fois  habile  et  hardie,  car  elle  devait  affronter  sur  ses  barques 
une  mer  difficile  et  dangereuse.  Autrefois,  les  matelots  portu- 
gais allaient  poursuivre  la  baleine  ou  pêcher  la  morue  jusque 
dans  les  mers  du  nord,  à  une  époque  où  ils  n'y  rencontraient 
que  bien  peu  de  concurrents.  A  cette  époque,  c'est-à-dire  au 
xiv"  siècle,  ils  allaient  vendre  leur  poisson  salé  dans  les  ports 
anglais,  ainsi  que  dans  ceux  du  continent  et  jusqu'au  fond  de 
la  Baltique.  Aujourd'hui,  bien  que  la  situation  soit  retournée, 
car  le  Portugal  achète  au  dehors  une  grande  quantité  de  poisson 
salé  et  même  du  poisson  frais  apporté  par  des  bateaux  anglais, 
on  estime  encore  à  45,000  environ  le  nombre  des  marins  occu- 
pés à  la  pêche,  et  à  plus  de  10.000  celui  des  embarcations 
employées  par  eux.  Cette  industrie  compte  donc  toujours  parmi 
les  principales  du  pays,  et  mérite  une  attention  particulière. 
En  effet,  non  seulement  elle  nourrit  une  population  considé- 
rable, mais  encore  elle  soutient  ou  a  fait  naître  d'autres  indus- 
tries qui  ne  sont  pas  négligeables,  comme  les  transports  mari- 
times, la  fabrication  des  conserves,  l'extraction  du  sel  marin. 
La  population  maritime  du  Portugal  forme  des  groupes  qui 
se  distinguent  non  seulement  par  la  région  qu'ils  habitent, 
mais  encore  par  certains  détails  intéressants  de  leur  organisation 
sociale.  Les  gens  du  nord,  qui  ont  pour  ports  d'attache  Povoa 
de  Varzim,  Leixoes  et  quelques  autres,  combinent  très  souvent 
la  culture  avec  la  pêche.  Locataires  ou  même  propriétaires 
d'une  petite  exploitation  que  leurs  femmes  font  valoir,  les  mate- 
lots exercent  leur  métier  non  seulement  sur  la  côte  voisine, 
mais  encore  dans  les  ports  du  midi.  Ils  pratiquent  en  effet 
l'émigration  temporaire  pendant  l'hiver,  qui  est  dur  et  peu 
productif  dans  le  nord,  et  durant  lequel  ils  vont  pêcher  pour 
les  patrons  et  les  usines  des  ports  du  sud.  Ainsi  appuyés  sur  la 
culture,  leur  existence  présente  plus  de  sécurité  tout  en  restant 
extrêmement  serrée.  En  effet,  si  la  culture  leur  fournit  les  élé- 
ments essentiels  de  leur  alimentation,  elle  ne  leur  donne  que 
peu  ou  point  d'argent.  Quant  à  la  pêche,  elle  rétribue  fort 
mal   le  pêcheur.  Cela  tient  à  l'organisation  défectueuse   des 


LA    l'l-:Clli:    ET    LKS   SALINES.  193 

entreprises.  Au  nord  du  Tage,  la  pêche  est  pratiquée  presque 
exclusivement  au  moyen  de  très  petites  barques.  Le  tonnage 
total  de  10,000  bateaux  employés  ne  dépasse  guère  35.000  ton- 
nes. Il  en  résulte  que  le  travail  est  assez  peu  fructueux  et  fré- 
quemment interrompu  par  le  mauvais  temps.  Gomme  les 
marins  sont  soldés  à  la  part,  celle-ci  ne  représente  finalement 
qu'un  salaire  très  minime.  La  population  maritime  reste  donc 
fort  pauvre,  en  dépit  des  ressources  abondantes  que  la  nature 
met  à  sa  portée. 

La  cause  principale  de  cette  situation  réside  dans  la  faiblesse 
des  moyens  d'action  employés  pour  la  pêche.  Sur  cette  mer  dif- 
ficile, il  faudrait  se  servir  d'embarcations  d'un  tonnag-e  beau- 
coup plus  élevé,  naviguant  de  préférence  à  la  vapeur.  Le  travail 
serait  beaucoup  plus  suivi,  moins  dangereux  et  plus  efficace.  En 
outre,  on  devrait  disposer  de  moyens  de  transport  convenables 
pour  diriger  le  poisson  frais  vers  les  villes  de  l'intérieur  et 
jusqu'en  Espagne.  Mais  pour  réaliser  de  telles  entreprises,  il 
faudrait  une  grande  initiative ,  appuyée  sur  des  connaissances 
étendues  et  des  capitaux  importants.  Or,  les  patrons-pécheurs 
du  nord,  sont  tous  de  petites  gens,  sortis  des  rangs  des  matelots 
et  réduits  à  leurs  seules  forces.  Aussi  leur  production  est-elle 
fort  inférieure  à  ce  qu'elle  pourrait  devenir.  Pourtant  elle  suffit 
pour  encombrer  les  marchés  les  plus  accessibles,  où  les  prix  sont 
très  bas,  tandis  que,  dans  la  plus  grande  partie  du  pays,  on  ne 
peut  guère  consommer  que  du  poisson  salé. 

Le  défaut  de  l'organisation  actuelle  ressort  assez  clairement 
de  ce  qui  se  passe  pour  la  pêche  de  la  morue.  Les  armements 
portugais  pour  Terre-Neuve  ont  été  très  florissants  à  une  cer- 
taine époque,  mais  ils  ont  diminué  peu  à  peu  avec  l'ensemble 
de  l'activité  nationale.  Après  avoir  repris  quelque  importance  au 
cours  du  siècle  dernier,  les  tracasseries  fiscales  les  avaient  de 
nouveau  réduits  à  presque  rien,  lorsque  l'association  formée 
sous  le  nom  de  Liga  Naval  Portiigueza  intervint  pour  obtenir 
un  régime  plus  libérale  Elle  a  réussi  dans  ses  efforts  et  aussitôt 

1.  Cf.  d'Oliveira  Leone,  Inqueriioà  Pesco  do  hacaUi au,  Lisbonne,  1903,  1  broch. 


196  LES   INDUSTRIES   EXTRACTIVES. 

les  armements  se  sont  multipliés.  En  1902,  les  bateaux  portugais 
envoyés  à  Terre-Neuve  n'étaient  pas  plus  d'une  quinzaine,  ap- 
partenant presque  tous  à  une  seule  société  par  actions.  Au- 
jourd'hui, on  en  compte  une  trentaine,  dont  la  capacité  varie 
entre  200  et  350  tonnes.  Comme  la  consommation  de  la  morue 
est  considérable  en  Portugal,  où  elle  entre  pour  une  forte  pro- 
portion dans  l'alimentation  populaire,  cette  activité  de  la  pêche 
n'a  rien  de  surprenant.  Elle  est  même  susceptible  de  nouveaux 
progrès,  car  l'importation  du  poisson  étranger,  préparé  surtout 
en  Norvège,  est  encore  très  forte  :  environ  200.000  quintaux  par 
an.  Ainsi  cette  pêche  pratiquée  avec  des  moyens  suffisants,  — 
qui  du  reste  pourraient  être  sensiblement  perfectionnés,  —  se 
maintient  en  face  d'une  puissante  concurrence.  Nous  verrons 
tout  à  l'heure  qu'il  en  est  de  même  dans  le  midi  pour  la  pêche 
de  la  sardine  et  du  thon,  et  cela  pour  des  raisons  analogues. 
Donc,  si  l'on  désire  développer  la  prospérité  des  populations 
maritimes  du  nord,  il  faudra  s'efforcer  de  constituer  des  entre- 
prises plus  importantes,  avec  des  bateaux  plus  grands,  des  en- 
gins plus  perfectionnés  et  des  débouchés  plus  larges.  Le  salaire 
des  matelots  et  par  conséquent  le  bien-être  des  familles  en 
seraient  sensiblement  améliorés.  Nous  n'avons  pu,  malheureuse- 
ment nous  procurer  les  monographies  nécessaires  pour  établir 
ce  point  de  la  façon  la  plus  précise.  Mais  il  nous  parait  ressortir 
suffisamment  des  indications  fragmentaires  que  nous  avons 
réunies.  Dans  le  sud,  nous  allons  trouver  une  situation  à  la  fois 
plus  favorable  à  certains  égards,  mais  aussi  plus  complexe, 
parce  qu'ici  interviennent  des  industries  complémentaires  qui 
ont  leurs  avantages  et  leurs  inconvénients  propres. 


11.  LA  SARDINE  ET  LE  THON. 

L'organisation  de  la  pêche  sur  les  côtes  sud,  surtout  à  partir 
dès  ports  qui  avoisinent  Lisbonne,  est  sensiblement  différente 
de  celle  du  nord,  et  ses  effets  sur  la  population  maritime  ne 
sont  pas  non  plus  les  mêmes.  D'abord  l'approvisionnement  du 


LA    l'KCllK   Eï    LES    SALINES.  197 

grand  marché  constitué  par  la  capitale,  nécessite  un  régime 
plus  fortement  centralisé  et  outillé  que  dans  la  région  précé- 
dente. Ainsi,  le  port  de  Lisbonne  enregistre  environ  170  barques 
dépêche  pour  un  tonnage  de  i.VOO  tonnes,  soit  une  moyenne 
de  plus  de  8  tonnes  par  bateau,  très  supérieure  à  la  moyenne 
générale  du  pays^  Gela  ne  veut  pas  dire  que  les  pécheurs  de 
ce  grand  port  sont  équipés  de  la  manière  la  plus  efficace.  Les 
embarcations  à  vapeur  n'y  sont  pas  encore  employées,  non 
plus  que  les  engins  perfectionnés.  Aussi  a-t-on  vu  des  chalutiers 
anglais  venir  apporter  leur  poisson  jusque  dans  les  halles  de 
Lisbonne,  ir  y  a  cinq  cents  ans,  la  situation  était  tout  à  fait 
contraire;  les  pêcheurs  portugais  exploitaient  la  mer  britanni- 
que et  portaient  leur  pêche  à  Londres.  Les  deux  nations  ont 
fait  du  chemin  chacune  de  son  côté,  mais  en  sens  inverse.  Aussi, 
la  condition  du  pécheur  de  Lisbonne  et  des  environs  reste  fort 
médiocre,  bien  qu'elle  soit  un  peu  supérieure  à  celle  du  pê- 
cheur du  nord. 

A  quelques  kilomètres  au  sud  de  Lisbonne,  à  Sétubal,  nous 
trouvons  déjà  l'un  des  centres  les  plus  actifs  de  la  pêche  et  de 
l'industrie  de  la  sardine.  C'est  là  que  nous  les  étudierons  briè- 
vement et  dans  leurs  traits  essentiels. 

La  pêche  de  la  sardine  et  la  fabrication  des  conserves  ont 
pris  à  Sétubal  une  grande  extension  depuis  une  vingtaine 
d'années.  Nous  résumons  ici  les  renseignements  qui  nous  ont 
été  donnés  sur  cette  industrie  par  diverses  personnes  compé- 
tentes, et  notamment  par  M.  .1.  Le  Gosloec,  directeur  d'usine. 

La  sardine  est  abondante  sur  tout  le  littoral  du  Portugal, 
et  plus  particulièrement  sur  les  côtes  méridionales,  où  l'on  pèche 
en  outre  le  thon.  Les  engins  employés  pour  prendre  la  sardine 
sont  :  le  circido  et  Varmaçdo.  Le  premier  est  une  seine  immense, 
longue  de  quelques  centaines  de  mètres,  manœuvrée  par  plu- 
sieurs bateaux,  de  façon  à  envelopper  les  bancs  de  poisson  et  à 
les  capturer  en  masse.  L'armaçâo  est  un  filet  solide,  garni  de 
plombs  à  la  base  et  de  lièges  à  la  tête,  afin  qu'il  se  tienne  verti- 

1.  Sétubal,  au  sud  de  Lisbonne,  097  bateaux,  2.720  tonnes  ;  Aveiro,  dans  le  nord, 
892  bateaux,  1.116  tonnes. 


198  LES  INDUSTRIES  EXTRACÏlVES. 

calement  dans  l'eau  où  on  le  dispose  en  forme  d'enceinte  cir 
culaire;  les  sardines  y  pénètrent  et,  ne  sachant  pas  retrouver 
l'issue,  s'y  entassent  jusqu'au  moment  où  l'on  juge  à  propos  de 
relever  l'engin.  Les  filets  de  ce  genre  coûtent  fort  cher  :  de 
40.000  à  50.000  francs;  ils  appartiennent  aux  principales  fabri- 
ques de  conserves,  qui  ont  aussi  des  bateaux  et  des  marins 
pour  les  manœuvrer  et  les  entretenir.  Les  autres  usines  sont 
alimentées  par  des  pêcheurs  travaillant  pour  leur  propre  compte 
avec  des  filets  ordinaires.  Les  marins  occupés  à  cette  pêche 
sont  au  nombre  d'environ  deux  mille.  Ils  alimentent  une  qua- 
rantaine d'usines  rangées  sur  le  rivage  du  fleuve  Sado,  ce  qui 
permet  aux  barques  de  leur  apporter  directement  le  poisson. 
Elles  occupent  pour  la  préparation,  l'emboîtage,  la  cuisson, 
l'emballage  et  l'expédition  du  poisson  à  peu  près  cinq  mille 
ouvriers  dont  mille  soudeurs.  Ces  établissements  sont  généra- 
lement installés  d'une  façon  fort  sommaire,  dans  des  construc- 
tions légères,  où  le  matériel  est  disposé  un  peu  au  hasard,  dans 
des  conditions  médiocres  au  double  point  de  vue  de  la  bonne 
marche  du  travail  et  de  l'hygiène  des  ouvriers.  On  aperçoit 
immédiatement  que  cette  industrie  s'est  développée  rapidement 
ici,  en  improvisant  ses  installations.  Et,  en  effet,  un  certain 
nombre  de  maisons  françaises,  voyant  que  la  sardine  menaçait 
de  déserter  les  côtes  bretonne  et  vendéenne,  sont  venues  ici 
s'établir  en  toute  hâte  pour  continuer  leur  fabrication. 

Le  personnel  ouvrier  des  usines  se  subdivise  en  plusieurs 
catégories  bien  distinctes,  qui  se  caractérisent  par  les  traits 
suivants. 

Voici  d'abord  le  marin-pêcheur  attaché  au  service  d'une 
fabrique.  Pendant  les  périodes  de  pêche,  il  reçoit  un  salaire 
fixe  d'environ  1  fr.  50  par  jour,  et,  en  outre,  une  part  propor- 
tionnelle dans  le  produit  de  la  pêche;  c'est  une  sorte  de  com- 
binaison du  salaire  à  la  journée  et  du  salaire  à  la  tâche  ou  à 
prime.  Quand  le  poisson  ne  donne  pas,  ces  marins  sont  em- 
ployés à  la  réparation  et  au  goudronnage  des  filets.  Ils  gagnent 
alors  de  2  fr.  à  2  fr.  50  par  jour. 
Les  autres  pêcheurs  sont  engagés  par  un  patron  de  barque, 


LA    l'KCllE   ET   LES   SALINES.  199 

qui  leur  donne  une  petite  paie  mensuelle  et  une  part  dans  le 
produit  de  la  poche. 

En  second  lieu  viennent  lesouvriers  et  ouvrières  employés  à  la 
manutention  et  à  la  préparation  du  poisson.  Les  hommes  gagnent 
en  moyenne  2  fr.  50  à  -2  fr.  75  pour  une  journée  de  dix  heures; 
les  femmes  reçoivent  de  1  fr.  90  à  2  fr.  20  ;  on  emploie  aussi  des 
enfants,  payés  de  40  à  100  reis  lO  fr.  22  à  0  fr.  60)  par  jour; 
quelques-uns  obtiennent  davantage. 

Malheureusement,  le  travail  n'est  pas  régulier  ;  tantôt  c'est  le 
poisson  qui  manque  et  tantôt  les  affaires  qui  se  ralentissent,  en 
sorte  que  le  chômage  sévit  souvent. 

La  troisième  catégorie  est  formée  par  les  soudeurs  de  boites  ; 
ces  ouvriers  reçoivent  les  récipients  en  fer-blanc  découpés  et 
estampés  par  une  machine,  et  ils  en  assemblent  les  pièces  au 
moyen  d'un  fer  à  souder  chauffé  au  gaz.  Des  enfants  nettoient 
alors  les  boîtes,  des  femmes  y  placent  les  poissons,  achèvent  le 
remplissage  avec  de  l'huile  et  posent  le  couvercle.  La  boîte 
revient  au  soudeur  qui  la  ferme,  après  quoi  elle  est  stérilisée 
dans  un  autoclave  chauile  à  105  degrés,  puis  elle  va  au  maga- 
sin pour  l'expédition.  Le  travail  du  soudeur  est  assez  pénible, 
et  demande  de  l'adresse  et  du  soin,  car  le  moindre  défaut  dans 
la  fermeture  entraîne  la  perte  de  la  boite,  le  poisson  ne  tardant 
pas  à  se  corrompre.  Et  cejDcndant  il  faut  aller  vite,  car  le  travail 
est  payé  aux  pièces.  Ces  ouvriers  peuvent  gagner  de  6  à 
10  francs  par  jour,  mais  pour  eux  aussi  le  régime  du  travail  est 
irrégulier,  si  bien  que  leur  gain  annuel  ne  dépasse  guère 
2.000  francs,  chiffre  moyen.  Us  disposent  de  loisirs  assez  fré- 
quents que  la  plupart  d'entre  eux  emploient  à  faire  de  longues 
parties  de  cartes  au  cabaret.  Quelques-uns  cependant  montrent 
plus  de  prévoyance  et  réalisent  des  économies.  Plusieurs  ont 
monté  de  petites  fabriques  en  s'associant.  Mais  la  réussite  est 
difficile,  parce  que  ces  gens  n'ont  pas  assez  de  capitaux  pour 
constituer  un  bon  outillage,  fabriquer  avec  soin  en  choisissant 
le  poisson,  enfin  pour  attendre  le  meilleur  moment  pour  la 
vente  ;  ils  sont  exploités  par  les  commerçants  qui  leur  vendent 
le  fer-l)lanc  et  l'étain  à  crédit  et  achètent  leur  fabrication  à  vil 


200  LES   INDUSTRIES   EXTRACTIVES. 

prix.  Ainsi,  l'élévation  de  ces  ouvriers  qui  devrait  leur  être  ren- 
due relativement  facile  par  le  taux  exceptionnel  de  leur  salaire, 
est  contrariée  soit  par  leur  défaut  d'éducation  familiale,  soit 
par  les  difficultés  d'établissement  dans  une  industrie  qui  se 
prête  mal  au  régime  du  petit  atelier.  Cette  difficulté  va  d'ail- 
leurs en  croissant,  par  l'effet  du  développement  du  machinisme. 
Comme  tous  les  ouvriers  qui  jouissent  du  privilège  d'un  haut 
salaire,  et  qui  constituent  plus  ou  moins  une  élite,  les  soudeurs 
sont  très  exigeants  et  se  mettent  facilement  en  grève.  A  Sétubal, 
ils  sont  fortement  syndiqués,  mais  leur  conception  du  rôle  du 
syndicat  ne  va  guère  au  delà  de  la  lutte  pour  l'augmentation  du 
salaire.  En  quelques  années  ils  ont  organisé  dans  ce  but  trois 
grèves,  dont  une  a  duré  cinq  mois,  produisant  parmi  ce  groupe 
de  familles  peu  prévoyantes  une  profonde  misère.  Cette  situa- 
tion ne  pouvait  manquer  de  provoquer  l'extension  de  la  machine, 
qui  se  vulgarise  en  effet  sous  une  triple  forme  :  la  machine  à 
emboutir  qui  supprime  la  première  soudure,  en  faisant  le  corps 
de  la  boîte  d'un  seul  morceau  ;  la  machine  à  souder  dirigée 
par  un  simple  manœuvre  qui  rend  le  soudeur  inutile;  la  ma- 
chine à  sertir,  qui  ferme  la  boîte  en  repliant  les  bords  du  cou- 
vercle sur  ceux  du  corps,  avec  interposition  d'un  fil  de  caout- 
chouc qui  rend  la  fermeture  hermétique.  Ceci,  combiné  avec 
l'emboutissage,  supprime  toute  soudure.  A  Sétubal,  ces  auto- 
mates sont  encore  rares,  mais  leur  triomphe  est  certain  pour 
un  avenir  probablement  peu  éloigné.  On  les  voit  déjà  fonction- 
ner en  bon  nombre  dans  les  belles  usines  Fialho  à  Portimao.  Le 
métier  d'ouvrier  soudeur  paraît  donc  destiné  àdisparaitre,  ou  à 
peu  près. 

Il  est  évident  que  la  condition  de  la  plupart  des  ouvriers  de 
l'industrie  de  la  sardine  est  fort  misérable.  Sauf  pour  les  sou- 
deurs, les  salaires  sont  très  réduits,  les  chômages  fréquents  et, 
bien  que  le  prix  de  la  vie  soit  relativement  modéré,  en  dépit  de 
l'exagération  des  taxes  indirectes,  un  grand  nombre  de  familles 
vivent  de  privations  dans  des  logements  malpropres  et  insalu- 
bres. Aussi  sont-elles  souvent  la  proie  de  la  tuberculose  et 
autres  maladies  graves.   Les  soudeurs   se  nourrissent   mieux, 


LA    PÈCHE   ET   LES    SALIXES.  201 

mais  leur  gaspillage  imprévoyant  les  empêche  g-éiiéralement 
d'épargner,  et  le  désordre  de  leur  existence  les  conduit  trop 
souvent  au  même  résultat  que  leurs  camarades  moins  bien 
payés,  c'est-à-dire  à  la  dégradation  morale  et  physique'.  Ceci 
montre  une  fois  de  plus  que  les  hauts  salaires  ne  sont  pas  la 
condition  unique  de  la  prospérité,  du  progrès,  ni  même  du  bien- 
être  de  la  classe  ouvrière,  surtout  quand  ils  sont  irréguliers, 
car  alors  ils  poussent  à  l'imprévoyance  et  à  la  dissipation.  Ainsi, 
pour  prendre  un  exemple,  on  voit  fréquemment  les  soudeurs 
envoyer  leurs  enfants  à  la  fabrique  aussitôt  qu'ils  sont  en  état 
de  nettoyer  une  boîte,  c'est-à-dire  dès  neuf  ou  dix  ans,  afin  de 
tirer  quelques  sous  de  leur  travail,  et  cela  sans  aucun  souci  de 
leur  instruction  et  de  leur  avenir. 

Il  ne  nous  a  pas  été  possible  de  nous  procurer  des  mono- 
graphies détaillées  portant  sur  des  familles  attachées  à  cette  in- 
dustrie. Voici  cependant  quelques  indications  propres  à  préciser 
ce  que  nous  avons  dit  plus  haut. 

Manoel  Antonio  Gomes  est  un  marin-pêcheur  employé  dans 
l'une  des  usines  de  Sétubal.  Son  salaire  est  de  280  reis  (1  fr.  54) 
par  jour  seulement,  mais  il  reçoit  des  primes  proportionnelles 
à  l'importance  de  la  pèche,  qui  porte  sa  paie  à  2  fr.  25  environ, 
chiffre  moyen.  Sa  femme.  Maria  Gandida,  reçoit  40  reis  (0  fr.  22) 
par  heure,  quand  elle  est  employée.  Ils  ont  quatre  enfants  : 
Virginia,  20  ans,  et  Manuela,  16,  qui  prennent  soin  du  ménage; 
Raymundo,  11  ans,  employé  au  bureau  de  la  fabrique,  où  il 
gagne  200  reis  (1  fr.  10)  par  jour;  José,  10  ans.  Les  ressources 
de  cette  famille  peuvent  être  évaluées  à  environ  1.200  francs  par 
an,  en  comptant  largement.  Son  loyer  lui  coûte  143  francs,  sa 
nourriture  800  francs  à  peu  près,  le  surplus  est  absorbé  par 
l'entretien  et  les  menues  dépe  nses. 

Antonio  Pescania,  âgé  de  41  ans,  ouvrier  soudeur  de  boites, 
touche  par  mois  environ  36  milreis  (198  francs),  c'est-à-dire 
près  de  2.400  francs  par  an.  Sa  femme,  âgée  de  36  ans,  est 

1.  Cf.  ce  que  nous  dirons  'plus  loin  des  ouvriers  bouclionniers  de  la  région  de 
Lisbonne;  l'observation  s'applique  aussi  aux  ouvriers  du  môme  métier  de  l'Ai 
garve. 


±02  LES    INDUSTRIES   EXTRACTIVES. 

couturière  et  se  fait  en  moyenne  12  milreis  (66  francs)  par  mois. 
Ils  ont  six  enfants  :  Augusta,  1 2  ans  ;  Maria,  9  ;  Elvira,  6  ;  Alvaro ,  5  ; 
Raul,  i;  Laura,  2,  et  un  bébé  d'un  an.  L'aînée  est  déjà  employée 
à  l'usine,  où  elle  reçoit  '200  reis  (1  fr.  10)  par  jour.  Le  total  des 
recettes  de  cette  famille  atteint  environ  3.400  francs  par  an.  Elle 
occupe  un  logement  d'une  médiocre  salubrité  qui  lui  coûte 
48  milreis  (264  francs)  par  an.  L'alimentation  se  compose  prin- 
cipalement de  viande,  de  poisson  et  de  légumes.  L'ouvrier  con- 
somme en  quantité  notable  du  vin  et  de  l'eau-de-vie.  Il  fait 
partie  d'une  association  qui,  en  cas  de  maladie,  lui  allouerait 
500  reis  (2  fr.  75)  par  jour,  et  en  outre  les  médicaments.  Il 
sait  lire  et  écrire^  ayant  fréquenté  dans  son  enfance  une  école 
gratuite  tenue  par  les  Pères  jésuites.  11  a  abandonné  toute  pra- 
tique religieuse.  Pescaria  s'arrange  de  façon  à  éviter  l'impôt 
direct  sur  le  loyer,  et  pour  cela  il  se  garde  de  réclamer  son  ins- 
cription sur  les  listes  électorales.  Il  a  fait  son  service  militaire. 
Avec  un  peu  d'économie,  cette  famille  pourrait  être  très  pros- 
père. 

Nous  devons,  d'autre  part,  à  M.  de  Oliveira  Leone,  de  Lisbonne^ 
quelques  notes  sur  un  autre  ouvrier  soudeur.  José  Antonio 
d'Azevedo,  âgé  de  42  ans,  est  originaire  de  Lagos,  petit  port  de. 
l'Algarve,  où  son  père,  capitaine  au  long  cours,  habite  encore, 
et  où  sa  mère  exploite  une  petite  ferme.  Il  a  épousé  la  fille  d'un 
paysan  de  Villa  d'O  Bispo,  village  situé  à  l'ouest  de  la  serra  de 
Monchique  ;  elle  est  âgée  aujourd'hui  de  40  ans.  Le  ménage  est 
sans  enfants.  On  remarque  à  ce  propos  qu'en  majorité  les  sou- 
deurs sont  originaires  du  midi  et  restent  souvent  célibataires. 
Les  d'Azevedo  habitent  le  vieux  quartier,  dont  nous  connaissons 
l'insalubrité.  L'ouvrier  gagne  à  l'usine  un  salaire  calculé  à  la 
tâche,  qui  atteint  souvent  200  francs  par  mois,  mais  tombe  parfois 
à  50,  selon  que  le  travail  presse,  ou  non.  Le  salaire  annuel 
moyen  peut  être  estimé  à  1 .800  francs  environ.  Le  logement  oc- 
cupé par  ce  ménage  coûte  36  milreis  (près  de  200  francs)  par 
an;  il  est  situé  au  premier  étage,  et  comporte  trois  petites 
pièces  et  une  cuisine,  le  tout  fort  modestement  meublé;  le  linge 
et  les  vêtements  sont  également  d'une  très  grande  simplicité. 


LA    PÈCUE   ET    LES   SALINES.  ^20li 

Logement  et  bardes  sont  tenus  avec  propreté.  L'alimentation 
comprend  principalement  du  pain  de  froment,  des  légumes,  du 
poisson,  de  temps  en  temps  de  la  viande,  du  vin;  on  paie  au 
mois  les  achats  chez  l'épicier.  L'ouvrier  fait  partie  de  la  société 
de  secours  mutuels  et  du  syndicat  des  soudeurs.  Il  a  reçu  une 
bonne  instruction  primaire,  sa  femme  sait  lire  et  écrire.  La  loi 
fiscale  lui  impose  une  taxe  locative  de  10  ^  du  loyer,  à  laquelle 
il  faut  ajouter  au  moins  80  francs  de  taxes  de  consommation. 
D'Azevedo  a  tiré  au  sort  un  numéro  élevé  qui  lui  a  évité  le  ser- 
vice militaire  ;  il  est  électeur  municipal  et  politique.  Ce  ménage, 
qui  n'a  point  de  charges,  [pourrait  actuellement  mettre  un  peu 
d'argent  de  côté.  Mais  il  ne  s'en  soucie  guère  et  se  borne  à  vivre 
au  jour  le  jour,  ce  qui  le  maintient  indéfiniment  dans  la  même 
position  précaire. 

Urbano  Darcimento,  27  ans,  est  employé  de  bureau  dans  une 
fabrique  de  conserves,  au  traitement  de  25  milreis  (138  fr.  50) 
par  mois.  Sa  femme,  Carmen  Borges,  21  ans,  se  consacre  aux 
soins  du  ménage.  Ils  ont  une  fillette,  Carmen,  âgée  de  six  mois. 
La  famille  occupe  un  petit  logement  qui  coûte  kO  milreis 
(220  francs).  Ces  jeunes  gens  vivent  avec  beaucoup  de  sobriété.  Le 
père,  ancien  élève  de  l'école  normale  d'instituteurs,  a  des  goûts  in- 
tellectuels ;  la  lecture  et  les  promenades  en  famille  sont  ses  seules 
distractions.  Au  point  de  vue  religieux,  leur  pratique  est  nulle  : 
Darcimento  ne  paie  pas  l'impôt  direct,  mais  nous  savons  déjà 
que  les  taxes  indirectes  sont  considérables.  Il  s'est  libéré  du 
service  militaire  moyennant  un  versement  de  150  milreis 
(825  francs).  Il  est  électeur  politique  et  municipal.  Une  famille 
de  ce  type  ne  s'élève  point,  par  ses  ressources,  au-dessus 
de  la  condition  ouvrière  moyenne.  Cependant,  elle  est  tenue 
à  un  certain  décorum  qui  souvent  lui  rend  la  vie  assez  diffi- 
cile. 

On  voit  par  ces  observations  rapides  que  l'industrie  des  con- 
serves, en  fournissant  à  la  pêche  côtière  un  débouché  extérieur 
important,  lui  a  donné  une  activité  remarquable.  Elle  a  apporté 
à  la  population  des  occupations  un  peu  plus  lucratives  et  un 
travail  plus  abondant.  Aussi,  Sétubal  est  une  des  villes  portu- 


204  le;s  industries  extractives/ 

gaises  qui  ont  grandi  le  plus  rapidement  ^  Malheureusement,  la 
population  était  mal  préparée  à  cette  prospérité  relative,  dont 
elle  ne  tire  qu'un  assez  médiocre  parti.  Elle  se  montre  à  la  fois 
exig-eante  et  faiblement  prévoyante,  dépensière  et  peu  soucieuse 
du  confort  et  de  l'hygiène,  facilement  accessible  aux  tentations  et 
aux  excitations.  Aussi  est-elle  décimée  par  les  maladies  qui  ac- 
compagnent toujours  la  misère  et  l'alcoolisme,  pendant  que  la 
démoralisation  et  l'esprit  de  révolte  font  dans  ses  rangs  des 
progrès  sensibles. 

La  situation  est  un  peu  meilleure  dans  les  petits  ports  de 
l'Algarve,  où  les  circonstances  sont  du  reste  plus  favorables  en- 
core. La  sardine,  qui  fait  souvent  défaut  même  à  Sétubal,  reste 
toute  l'année  dans  les  eaux  méridionales,  en  sorte  que  le  travail, 
sans  être  absolument  constant,  affecte  une  régularité  plus 
grande.  Au  printemps,  le  thon  arrive  par  bancs  considérables 
et  on  le  prend  en  grande  quantité.  La  plus  forte  partie  de  la 
pèche  est  transformée  en  conserves  à  l'huile  et  le  reste  est  salé. 
Les  usines  sont  nombreuses  à  Portimao,  Lagos,  Olhao.  Quel- 
ques-unes, notamment  celles  de  la  maison  Fialho,  sont  très  vastes, 
bien  organisées,  parfaitement  outillées  pour  la  fabrication 
comme  pour  la  pêche.  La  situation  du  personnel  marin  et  ouvrier 
est  analogue  à  celle  des  gens  de  Sétubal,  mais  plutôt  meilleure. 
Cela  tient  non  seulement  à  la  plus  grande  régularité  du  travail, 
mais  aussi  à  la  moindre  cherté  de  la  vie.  Mais,  ici  plus  encore 
qu'à  Sétubal,  le  machinisme  se  développe  avec  rapidité  dans  les 
fabriques  de  conserves,  diminuant  d'année  en  année  le  nombre 
des  ouvriers  habiles  et  nivelant  les  salaires.  Néanmoins,  la  pros- 
périté de  cette  industrie  apporte  parmi  la  population  maritime 
un  élément  de  profit  qui  lui  permet  une  existence  plus  aisée. 
Aussi  a-t-elle  augmenté  en  nombre. 

La  petite  pèche  occupe  aussi  en  Algarve  un  bon  nombre  de 
marins.  Leur  poisson  trouve  un  débouché  jusqu'en  Alemtejo 
où  il  est  porté  soit  par  le  chemin  de  fer,  soit  par  la  voie  du 
fleuve  Guadiana.  Ces  moyens  de  transport  sont  d'ailleurs  bien 

1.  V.  plus  loin  dans  le  chapitre  consacré  aux  transports  la  monographie  du  ma- 
rin-caboteur de  Sétubal. 


LA  PÈCHE  ET  LES  SALINES.  205 

insuffisants.  S'ils  étaient  complétés,  les  pécheurs  trouveraient 
dans  l'aiTière-pays  des  débouchés  qui,  actuellement,  ne  sont 
ouverts  qu'au  poisson  salé. 

En  résumé,  la  pêche  cotière  comporte  deux  catégories  bien 
distinctes.  La  première  a  pour  but  d'approvisionner  le  marché 
intérieur  de  poisson  frais  ou  salé.  C'est  une  industrie  exercée 
par  de  petites  gens,  disposant  de  minces  capitaux,  d'un  faible 
matériel  et  de  débouchés  insuffisants.  Elle  donne  aux  marins 
qui  la  pratique  de  maigres  profits  ou  des  salaires  très  médio- 
cres, réduits  encore  par  de  nombreux  chômages.  La  seconde  est 
patronnée  par  les  fabricants  de  conserves,  c'est-à-dire  par  des 
entrepreneurs  qui  généralement  travaillent  en  grand,  avec  un 
puissant  outillage,  de  forts  capitaux,  et  pour  le  marché  inter- 
national. Ici,  le  travail  est  sensiblement  plus  régulier,  plus  abon- 
dant et  mieux  rétribué.  Grâce  aux  circonstances  favorables  du 
milieu,  et  aussi  à  la  crise  très  grave  qui  a  sévi  en  France,  cette 
industrie  a  remarquablement  prospéré  en  Portugal.  Au  point 
de  vue  purement  économique,  c'est  un  véritable  succès,  dû  en 
grande  partie,  il  faut  le  dire,  à  l'immigration  de  maisons  étran- 
gères. Toutefois,  cette  situation  n'est  pas  entièrement  satisfai- 
sante. D'abord,  les  fabricants  vont  chercher  en  Italie  les  huiles 
d'olive  dont  ils  ont  besoin,  alors  que  le  Portugal  est  un  grand 
producteur  de  cette  denrée.  Nous  avons  exposé  déjà  les  motifs 
de  cette  anomalie ^  qui  devrait  se  modifier  en  faveur  de  l'agri- 
culture nationale,  car  celle-ci  paraît  avoir  été  sacrifiée  à  une 
combinaison  à  la  fois  fiscale  et  protectionniste.  En  effet,  l'im- 
portation des  huiles  procure  à  la  douane  un  notable  revenu, 
qu'elle  restitue  en  partie  aux  fabricants  par  le  régime  du  draw- 
back  ,  dont  résulte  indirectement  une  prime  de  sortie  au  profit 
de  l'exportation  des  conserves.  On  ne  peut  nier  l'importance  de 
ce  commerce,  mais  il  est  tout  de  même  singulier  et  illogique 
que  la  culture,  principale  industrie  du  pays,  se  trouve  sacrifiée 
dans  cette  combinaison. 

Ensuite,  quand  on  examine  la  question  au  point  de  vue  so- 

1.  V.  plus  haut  la  monographie  du  paysan  de  Mirandella. 


206  LES   INDUSTRIES    EXTRACTIVES. 

cial,  on  s'aperçoit  que  l'industrie  des  conserves  est  en  pleine 
évolution.  Par  le  développement  du  machinisme,  elle  tend  à 
supprimer  presque  complètement  l'ouvrier  spécialiste,  pour  ne 
plus  guère  employer  que  des  manœuvres.  On  verra  donc  dis- 
paraître une  catégorie  d'ouvriers  qui,  malgré  leurs  défauts, 
constituaient  une  élite  susceptible  de  se  développer,  de  s'élever. 
Du  reste,  la  concentration  croissante  de  la  fabrication  qui  fait 
naître  la  très  grande  usine,  contribue  aussi  à  rendre  l'élévation 
de  l'ouvrier  plus  difficile.  Ajoutons  encore  que,  pour  le  mo- 
ment, la  fabrique  attire  beaucoup  d'enfants  trop  jeunes,  qu'elle 
enlève  prématurément  à  l'école,  et  dont  elle  fait  le  plus  sou- 
vent, non  seulement  de  simples  manœuvres,  mais  encore  des 
gens  privés  de  toute  formation  intellectuelle  ^. 

Les  mers  lusitaniennes  ne  donnent  pas  seulement  du  poisson. 
Elles  fournissent  aussi  un  sel  de  qualité  supérieure,  extrait  dans 
un  grand  nombre  de  marais  salants.  C'est  là  encore  une  véri- 
table industrie  nationale  dont  nous  parlerons  brièvement. 


TU.     —    LES    SALINES.    SAUNIER    DE    FARO. 

Le  sel  portugais  est  réputé  pour  sa  blancheur  et  sa  qualité. 
Depuis  des  siècles  déjà  il  est  recherché  pour  la  conservation  du 
poisson  et  s'exporte  au  loin.  Le  climat  sec  de  l'été  est  d'ailleurs 
très  favorable  à  cette  industrie  qui  s'exerce  sur  presque  tout  le 
pourtour  des  côtes,  et  en  outre  sur  le  cours  inférieur  du  Tage. 
Les  marais  salants  sont  installés  de  façons  différentes  selon  le 
lieu.  Dans  les  lagunes  d'Aveiro,  on  a  aménagé  des  plages  basses, 
où  l'eau  est  retenue  par  de  petites  digues.  Ailleurs  on  a  creusé 
à  quelque  distance  du  rivage  des  bassins  profonds  reliés  à  la 
mer  par  un  canal  muni  d'une  écluse.  Le  fond  du  bassin  est  divisé 
en  cases  par  de  petits  talus  en  argile  ;  on  fait  entrer  l'eau  salée 
de  façon  à  former  une  couche  d'un  mètre  d'épaisseur  environ, 

1.  V.  dans  les  monographies  qui  servent  de  base  à  ce  travail,  les  indications  rela- 
tives à  la  scolarité  et  à  l'instriution  primaire,  ainsi  que  le  chapitre  qui  sera  consacré 
plus  loin  à  la  vie  intellectuelle. 


LA    l'ÉCllK    ET   LKS   SAUNES.  207 

qui  s'évapore  peu  à  peu.  (Juaud  les  talus  apparaissent  au-dessus 
de  la  surface,  le  sel  comineuce  à  se  déposer  au  fond  des  com- 
partiments, d'où  il  est  retiré,  puis  séché  à  l'air  et  mis  en  sacs.  On 
évacue  ensuite  les  eaux-mer,  le  bassin  est  nettoyé,  réparé  et  une 
nouvelle  opération  commence. 

Nous  avons  déjà  parlé  de  Faro,  chef-lieu  de  l'Algarve.  Sept 
grandes  salines  sont  établies  dans  les  environs.  L'une  d'elles  se 
trouve  à  un  quart  d'heure  de  marche  au  delà  des  dernières  mai- 
sons, dans  la  direction  de  l'est,  au  milieu  d'un  grand  enclos 
placé  à  300  mètres  à  peu  près  de  la  mer  et  à  quelques  mètres 
au-dessus  du  niveau  de  celle-ci.  Plusieurs  bassins  profonds 
de  5  à  6  mètres  y  sont  creusés;  au  fond,  on  aperçoit,  à  travers 
l'eau  dormante,  les  talus  aplatis  qui  forment  les  compartiments 
et  servent  de  chemins  pour  aller  retirer  le  sel  après  l'évapora- 
tion.  Un  peu  en  arrière,  on  a  élevé  une  maison  d'habitation  et 
un  magasin.  Cette  installation  est  placée  sous  la  garde  d'un 
ouvrier  saunier,  auquel  le  patron,  qui  habite  lui-même  en  ville, 
a  donné  un  logement  dans  la  maison.  Cet  homme,  décédé 
quelques  semaines  après  la  visite  de  notre  collaborateur,  a  été 
remplacé  par  son  gendre,  qui  se  trouve  sensiblement  dans  la 
même  position.  Il  se  nommait  Antonio  Bacalhau,  était  âgé 
de  50  ans  et  veuf.  Il  a  laissé  trois  enfants  :  Antonio,  30  ans; 
Maria,  25,  Gertrude,  20;  Maria  est  mariée  au  jeune  ouvrier  qui 
surveille  maintenant  la  saline.  Le  saunier  organise  et  dirige 
tout  le  travail  de  préparation  et  d'extraction  du  sel,  sous  le  co  n- 
trôle  du  patron  ;  c'est  donc  une  sorte  de  contremaître  ;  pour 
l'aider,  Bacalhau  employait  principalement  les  membres  de  sa 
famille,  et  comme  ce  travail  ne  suffisait  pas  pour  les  occuper 
toute  l'année,  ils  cherchaient  en  outre  au  dehors  du  travail 
comme  journaliers.  Les  salaires  payés  dans  ces  divers  cas  sont 
peu  élevés^.  Le  père  gagnait  par  jour  320  reis  (1  fr.  77)  ;  le  fils  , 
quand  il  travaille  à  la  saline,  est  payé  260  reis  (1  fr.  44),  et  seu- 
lement 240  reis  (1  fr.  32)  pour  les  autres  journées;  les  femmes 
reçoivent  140  reis  (0  fr.  78).  Lorsqu'ils  vivaient  ensemble,  logés 

1.  V.  la  monographie  du  maraîcher-journalier  de»  environs  de  Faro. 


208  LES    INDUSTRIES   EXTRACTIVES. 

par  le  patron,  ces  gens  pouvaient  réunir  un  total  de  salaires  va- 
riant entre  1.200  et  1.400  francs,  selon  les  années.  En  outre,  ils 
louaient  dans  le  voisinage  un  petit  terrain  où  ils  cultivaient  des 
légumes,  et  quand  le  travail  manquait,  les  femmes  allaient  ra- 
masser sur  la  plage  des  coquillages  comestibles.  Dans  ces  con- 
ditions, et  en  temps  normal,  on  pouvait  joindre  les  deux  bouts 
sans  trop  de  privations.  Mais,  pour  un  jeune  ménage  avec  plu- 
sieurs petits  enfants,  la  situation  est  beaucoup  plus  dure,  car  il 
faut  faire  vivre  toute  la  nichée  avec  un  salaire  annuel  qui  se  main- 
tient plutôt  au-dessous  qu'au-dessus  de  700  francs. 

Le  mobilier  laissé  par  l'ouvrier  se  compose  de  quelques 
meubles  et  ustensiles  grossiers,  auxquels  il  faut  ajouter  un  peu 
de  linge  de  coton,  le  tout  presque  sans  valeur.  Le  logement 
maintenant  occupé  par  le  jeune  ménage  se  compose  de  trois 
pièces  assez  confortables,  concédées  gratuitement  par  le  patron. 
Ces  gens  se  nourrissent  essentiellement  de  pain,  de  légumes,  de 
poisson  et  de  coquillages;  ils  ne  mangent  presque  jamais  de 
viande,  mais  boivent  un  peu  de  vin.  Ils  doivent  acheter  la  plus 
grande  partie  de  ce  qu'ils  consomment,  et  presque  toujours 
payer  comptant. 

Cette  existence  très  étroite  se  poursuit  avec  une  assez  grande 
régularité.  Les  chômages  sont  rares  et  aussi  les  maladies 
exigeant  la  visite  du  médecin,  qui  demande  500  reis  (2  fr.  75) 
pour  venir  de  la  ville.  Les  distractions  sont  réduites  au  minimum 
dans  ce  lieu  un  peu  écarté,  et  d'ailleurs  on  n'a  pas  beaucoup  d'ar- 
gent à  perdre.  Bacalhau  savait  un  peu  lire,  et  son  fils  n'est  pas 
plus  habile;  quant  aux  filles,  elles  sont  complètement  illettrées. 
Pour  aller  à  l'école,  il  faut  se  rendre  à  Faro,  c'est  une  course 
d'un  peu  plus  d'un  kilomètre.  Ces  gens  sont  catholiques,  mais 
peu  zélés,  comme  du  reste  la  moyenne  de  la  population  dans 
toute  l'Algarve. 

Bacalhau  ne  payait  aucun  impôt  direct,  et  n'avait  fait  aucun 
service  militaire,  pour  ce  motif  qu'il  ne  fut  jamais  convoqué; 
son  fils  a  été  dispensé  pour  insuffisance  physique.  Le  père  était 
électeur  municipal  et  politique,  grâce  au  modeste  savoir  qui 
lui  permettait  de  déchiffrer  un  journal. 


LA    l'KClll':    KT    LES    SALl.NKS.  209 

Nous  avons  constaté  déjà,  précédemment  que  rimmigration 
ouvrière  est  insignifiante  dans  celte  province,  tandis  que  l'énii- 
gration  est  assez  active.  Un  frère  de  Bacalhau,  ouvrier  tailleur 
de  pierres  et  propriétaire  d'un  petit  bordage,  travaille  actuel- 
lement en  Afrique;  il  a  laissé  sa  femme  au  pays  pour  faire  valoir 
les  terres,  et  il  espère  rentrer  dans  quelques  années  muni  d'un 
pécule  qui  lui  permettra  d'arrondir  son  bien  et  de  vivre  en 
paysan  aisé. 

La  famille  que  nous  venons  de  décrire  sommairement  repré- 
sente bien  la  moyenne  des  ménages  de  journaliers  qui  habi- 
tent les  faubourgs  de  Faro  et  les  environs.  Les  ouvriers  de  mé- 
tier sont  un  peu  mieux  payés,  sans  que  leurs  salaires  arrivent 
à  dépasser  un  niveau  fort  modeste.  Dans  chaque  saline  on  trouve 
ainsi  un  ou  plusieurs  ouvriers  expérimentés,  faisant  office  de 
contremaîtres,  et  dirigeant  le  travail  des  journaliers  engagés 
pour  la  récolte  du  sel  ou  la  mise  en  état  des  salines.  Pour  établir 
celles-ci,  un  capital  assez  important  est  nécessaire.  En  effet,  il 
faut  acquérir  un  terrain,  creuser  et  préparer  les  bassins,  cons- 
truire un  magasin.  En  outre,  un  aléa  assez  sensible  résulte  des 
irrégularités  des  saisons.  Un  été  humide  donne  une  mauvaise 
récolte.  Ces  obstacles  font  qu'un  simple  ouvrier  peut  difficile- 
ment arriver  à  monter  et  à  exploiter  une  saline  pour  son  propre 
compte.  Ce  sont,  en  général,  des  commerçants  qui  entrepren- 
nent les  exploitations  de  ce  genre,  dont  ils  vendent  les  pro- 
duits à  des  négociants  en  gros,  lesquels  en  exportent  une  forte 
partie  jusque  dans  le  nord  de  l'Europe. 


14 


II 

LES  MINES  ET  LES  MINEURS 


Los  d('>p(jts  métallifères  clans  la  péninsulo.  —  Le  charbon  en  Portugal.  —  L'ex- 
traction des  métaux  dans  l'antiquité.  —  La  métallurgie  à  l'époque  actuelle.  — 
L'exportation  des  minerais.  —  La  population  minière  dans  le  sud.  —  Les  mé- 
taux rares  dans  la  région  du  nord.  — Les  mines  de  plomb  et  les  mineurs  dans 
le  bassin  du  Vouea. 


Parmi  les  arts  techniques,  celui  des  mines  est  un  des  plus 
difficiles  à  développer  et  à  appliquer,  à  cause  de  la  complexité 
(les  méthodes,  des  procédés  et  des  intérêts  mis  en  cause.  Aussi, 
ce  sont  seulement  les  peuples  les  plus  fortement  organisés  et 
les  plus  actifs,  ({ui  savent  donner  aux  industries  minières  l'ex- 
tension et  la  perfection  qu'elles  comportent.  Parmi  les  nations 
dont  le  régime  social  est  dominé  par  la  coutume  et  l'esprit  de 
routine,  et  chez  celles  oîi  Ja  désorganisation  de  la  famille  a 
affaibli  ou  déréglé  les  ressorts  de  la  vie  sociale,  on  se  Ijorne 
à  effleurer,  pour  ainsi  dire,  les  gîtes  minéraux  les  plus  accessibles 
et  les  plus  communs.  Bien  souvent  même  on  néglige  tout  à  fait 
ces  éléments  de  travail  et  de  richesse.  Lorsque  les  entreprises 
minières  sont  établies  sur  une  grande  échelle  et  conduites  avec 
succès,  elles  amènent  des  résultats  considérables  en  même 
temps  au  point  de  vue  économique  et  au  point  de  vue  social. 
Les  industries  qu'elles  font  naître  appellent  parfois  des  popu- 
lations entières  qui  élargissent  les  centres  anciens  ou  créent  de 
nouvelles  cités.  Les  campagnes,  qui  doivent  nourrir  ces  foules, 
sont    occupées  et  défrichées,  ou  soumises  à  une  culture   plus 


LKS    AllNKS    ET    LES    Ml\i:il«>.  211 

intense.  La  population  mélangée  qui  résulte  de  ce  mouvement 
prend  une  physionomie  sociale  plus  ou  moins  tranchée,  selon 
le  caractère  de  l'élément  qui  prédomine.  Tantôt  cet  élément 
est  fourni  par  une  colonisation  assez  homogène,  qui,  de  proche 
en  proche,  occupe  fortement  le  pays.  Ce  fut  le  cas  pour  la 
Californie.  Ailleurs,  la  mine  attire  des  sociétés  d'actionnaires, 
qui  se  préoccupent  uniquement  de  leur  industrie  et  de  ses 
besoins  spéciaux.  Un  exemple  précis  de  cette  situation  nous 
est  fourni  par  l'Afrique  du  Sud.  Enfin,  la  mine  peut  être  un  ac- 
cessoire dépendant  d'un  grand  domaine  foncier,  dont  le  pro- 
priétaire combiné  la  culture  et  l'industrie  afin  de  mieux  faire 
valoir  ses  propriétés.  Ce  fait  s'est  produit  fréquemment  en 
Europe  dans  des  pays  constitués  de  façons  très  différentes.  Il 
donne  toujours  des  résultats  conformes  aux  tendances  de  l'or- 
ganisation sociale  ambiante.  Ainsi,  les  entreprises  minières  de 
ce  type  créées  en  Suède,  ont  amené  des  conséquences  bien  dif- 
férentes de  celles  qui  se  sont  produites  sur  les  grands  domai- 
nes de  la  Russie  orientale.  Cela  revient  à  dire  qu'il  convient 
de  bien  réfléchir  lorsque  la  question  se  présente  à  l'attention  des 
hommes  publics,  car  des  mesures  mal  combinées  prises  soit  en 
faveur  de  l'industrie  minière,  soit  contre  elle,  peuvent  entraîner 
des  conséquences  lointaines  d'une  exceptionnelle  gravité.  Ni 
les  premiers  chercheurs  d'or  du  Far  West,  ni  les  gouvernants 
boers  qui  ont  concédé  les  premières  mines  du  Rand  ne  pouvaient 
se  douter  des  suites  que  leurs  actes  devaient  entraîner. 


LES    DEPOTS    iMETALLIFERHS. 


Le  Portugal  est  l'im  des  pays  du  monde  les  plus  riches  en 
gîtes  métallifères.  Les  magnifiques  dépôts  disséminés  dans  les 
sierras  espagnoles  se  continuent  sur  le  territoire  portugais, 
qu'ils  traversent  souvent  de  part  en  part.  Reaucoup  d'entre  eux 
sont  exploitables  à  ciel  ouvert,  c'est-à-dire  dans  des  conditions 
très  favorables.  II  y  a  d'ailleurs  bien  des  siècles  que  les  rainerais 


212  LES   INDUSTRIES   EXïRACTIVES. 

lusitaniens  sont  connus  ou  utilisés.  On  trouve  fréquemment  des 
traces  d'exploitations  anciennes,  qui  ont  duré  de  longues  années, 
laissant  sur  place  de  véritables  collines  de  déblais  et  de  rebuts. 
Les  métaux  principalement  exploités  par  les  anciens  étaient  le 
cuivre,  l'étain,  le  plomb  argentifère.  For  associé  parfois  à  Fan- 
timoine.  Les  ingénieurs  modernes  ont  ajouté  à  cette  liste  le 
charbon,  le  fer,  le  manganèse,  le  wolfram,  Furanium  et 
même  le  radium.  C'est  par  centaines  que  l'on  compte  les  dép(Ms 
découverts  et  reconnus  dans  toute  l'étendue  du  pays,  au  nord 
comme  au  sud,  en  plaine  comme  dans  la  montagne.  Beaucoup 
d'ailleurs  restent  inutilisés  faute  d'argent,  car  les  capitaux  por- 
tugais se  montrent  plus  timides  encore,  si  la  chose  est  possible,  à 
l'égard  de  cette  industrie  que  vis-à-vis  des  autres.  Il  faut  dire 
que  des  spéculations  hasardeuses,  lancées  par  des  aflairistes 
dénués  de  scrupules,  ont  beaucoup  contribué  à  éloigner  le 
public  des  entreprises  de  ce  genre.  Mais  ce  motif  ne  suffit  pas 
pour  expliquer  une  abstention  aussi  accentuée.  Elle  tient  à  des 
motifs  d'ordre  général,  et  avant  tout  à  la  désorganisation  sociale 
ancienne  et  profonde  que  nous  avons  signalée  au  début  de  ce 
travail.  Elle  rend  les  Portugais  peu  aptes  à  organiser,  à  con- 
duire en  bon  ordre,  et  à  maintenir  des  entreprises  aussi  étendues 
et  aussi  compliquées. 

C'est  dans  la  région  méridionale  que  se  trouvent  les  bancs 
métallifères  les  plus  puissants,  principalement  ceux  de  pyrites 
de  fer  et  de  cuivre,  tandis  que  les  autres  métaux  se  ren- 
contrent surtout  dans  les  provinces  septentrionales.  La  pro- 
duction du  sud  est  plus  abondante,  mais  celle  du  nord  est 
plus  variée  et  fournit  des  produits  plus  précieux.  Voici  du 
reste  un  inventaire  rapide  des  ressources  métalliques  du  Por- 
tugal. 

Jusqu'à  présent,  on  n'a  découvert  que  des  terrains  carboni- 
fères de  faible  étendue,  localisée  dans  la  région  du  nord  sur  les 
deux  rives  du  3Iondégo  inférieur.  Le  gisement  le  plus  important 
est  celui  de  Bussaco,  qui  fournit  une  houille  d'assez  bonne  qua- 
lité. Au  cap  Mondégo,  on  Irouve  de  l'anthracite,  et  plus  au  sud 
des  lignites  sans  grande  valeur  industrielle.  On  a  signalé  la  pré- 


LES    Ml.NKS    HT    LES    MLNElliS.  213 

sence  du  charbon  près  de  Porto  et  aussi  dans  les  environs  de 
Lisbonne;  mais  on  ne  possède  encore  à  ce  sujet  que  des  indi- 
cations douteuses.  Somme  toute,  il  paraît  probable  que  le  Por- 
tugal est  pauvre  en  combustibles  minéraux.  La  chose  est  sans 
doute  regrettable,  mais  il  ne  faut  pas  en  exagérer  l'importance 
comme  on  le  fait  trop  souvent  pour  expliquer  l'infériorité  indus- 
trielle du  pays.  Grâce  à  sa  position  maritime,  le  Portugal  peut 
recevoir  les  charbons  étrangers  à  des  prix  très  modérés,  infé- 
rieurs à  ceux  que  Ton  paie  dans  beaucoup  de  districts  manu- 
facturiers (le  l'Europe  centrale.  En  outre,  ce  pays  dispose  de 
forces  hydrauliques  importantes,  qu'on  aurait  pu  aménager, 
en  utilisant  même  les  eaux  mortes  pour  l'irrigation  des  régions 
basses  ^ 

Les  minerais  de  fer  se  rencontrent  en  couches  puissantes  sur 
différents  points  du  territoire,  notamment  dans  l'Alemtcjo  occi- 
dental, et  dans  les  provinces  du  nord.  Des  minerais  magnétiques 
de  très  bonne  qualité,  contenant  jusqu'à  70  %  de  métal,  ont 
été  découverts  sur  plusieurs  points,  mais  la  plupart  restent  inex- 
ploités, faute  de  moyens  de  transport.  On  extrait  pour  l'ex- 
portation une  certaine  quantité  de  ces  minerais,  notam- 
ment dans  l'Alemtejo,  ainsi  qu'à  Bussaco  et  à  Moncorvo. 
Comme  la  Suède  a  virtuellement  prohibé  la  sortie  des  minerais 
de  fer,  on  a  demandé  au  Portugal  de  combler  le  déficit  qui 
en  est  résulté  dans  l'app^'ovisionuement  des  fonderies  anglaises, 
belges,  françaises  et  allemandes.  On  en  expédie  même  jus- 
qu'aux États-Unis.  Certains  dépôts  ferrugineux  se  trouvent  à 
proximité  des  mines  de  charbon.  Mais  cela  n'a  pas  suffi  pour 
faire  naître  l'industrie  métallurgique. 

Le  cuivre  est  extrêmement  abondant  dans  presque  toutes  les 
parties  du  royaume.  Dans  le  sud,  c'est  par  centaines  de  kilomè- 
tres carrés  que  l'on  mesure  les  terrains  contenant  des  pyrites 
cuprifères,  où  le  métal  rouge  est  associé  tantôt  à  la  chaux,  tantôt 

1.  Un  intéressant  projet,  dû  à  l'initiative  de  M.  l'ingénieur  Pinto  junior,  àCoimbra, 
est  actuellement  à  l'étude  pour  l'utilisation  des  eaux  de  la  Serra  de  Estrella.  Mais, 
comme  il  arrive  toujours  dans  un  pays  oii  sévit  la  malaria  pollti(|ue,  ce  projet  ren- 
contre des  obstacles  administratifs  qui  réussiront  probablement  ;\  le  faire  écbouer. 


21  i  LES   INDUSTRIES   EXÏRACTIVES. 

au  fer  ou  à  l'arsenic.  D'importantes  exploitations  sont  en  pleine 
prospérité  sur  divers  points,  notamment  à  Sao  Domingos,  lieu 
situé  à  18  kilomètres  du  fleuve  Guadiana.  Cette  mine,  exploitée 
par  une  compagnie  anglaise,  est  reliée  par  un  chemin  de  fer 
à  la  rivière,  sur  laquelle  on  a  construit  un  petit  port  où  des  va- 
peurs revenant  de  la  Méditerranée  chargent  le  minerai  comme 
fret  de  retour,  à  des  prix  très  bas;  300.000  tonnes  partent  ainsi 
chaque  année  de  Sao  Domingos  à  destination  des  pays  du  nord. 
A  Aljustrel,  en  plein  Alemtejo,  une  compagnie  belge  extrait 
également  des  pyrites  pour  les  exporter.  Une  société  anglaise 
exploite  une  autre  mine  dans  la  vallée  du  Douro,  etc.  On  ne 
traite  sur  place  que  les  minerais  les  plus  pauvres,  et  géné- 
ralement pour  les  concentrer.  On  fabrique  aussi  un  peu  d'ar- 
senic et  d'acide  sulfurique.  En  fait,  la  plus  grande  partie 
du  cuivre  enlevé  au  sol  portugais  est  fondu  et  travaillé  à 
l'étranger. 

Dans  les  schistes  métamorphiques  et  les  granits  des  provinces 
du  nord,  on  rencontre  des  filons  de  minerais  d'étain,  dont  les 
affleurements  sont  exploités  de  temps  immémorial  par  de  sim- 
ples paysans,  au  moyen  de  fours  primitifs  au  charbon  de  bois. 
Les  dépôts  les  plus  connus  sont  situés  dans  l'extrême  nord, 
dans  la  Beira  Alta,  au  Tras  os  Montes  et  à  Vianna  de  Castello 
(Minho).  Ces  minerais  sont  extraits  par  diverses  sociétés  étran- 
gères. 

Le  plomb  est  aussi  très  commun  dans  le  nord,  surtout  aux 
environs  de  Porto,  de  Villa  Real  et  de  Terramonte,  où  existent 
d'importantes  exploitations,  dont  les  produits  sont  exportés 
tels  quels  et  fondus  au  dehors.  Il  est  généralement  associé  à 
l'argent. 

On  a  découvert  dans  ces  dernières  années  dans  presque  toute 
la  région  du  nord  des  gisements  de  wolfram,  dont  le  minerai 
compte  parmi  les  plus  riches  et  les  plus  purs  actuellement  con- 
nus. Certains  échantillons  contiennent  jusqu'à  70  %  d'acide 
tungstique.  On  l'emploie  pour  la  fabrication  des  aciers  durs 
et  lourds  dont  on  fait  des  obus.  Il  sert  également  dans 
la    confection    des    lampes    électriques    à    incandescence.    Ce 


LES    MINKS    1;T    LES    .MI.NF.l  lîS.  i21'» 

minerai  est  extrait  par  des  sociétés   anglaises,  beiges  et  fran- 

(,' aises. 

On  a  trouvé  de  l'antimoine  dans  toutes  les  parties  du  Por- 
tugal, depuis  Faro,  dans  l'extrême  sud.  jusqu'à  Braganca,  dans 
rextrème  nord.  Il  se  présente  tantôt  seul,  et  tantôt  associé  à 
l'or.  Dans  la  seule  vallée  du  Doiiro,  on  trouve  une  bande  de 
terrain  de  iO  kilomètres  de  longueur  sur  10  kilomètres  de  lar- 
geur, où  le  minerai  d'antimoine  abonde.  L'exploitation  avait 
déjà  pris  un  assez  grand  développement,  lorsque  la  concurrence 
de  plusieurs  autres  pays  fit  brusquement  tomber  les  prix  à  un 
niveau  très  bas,  si  bien  que  diverses  concessions  ont  été  aban- 
données. 

La  situation  est  exactement  la  même  pour  le  manganèse.  Les 
célèbres  dépôts  espagnols  de  Huelva  se  prolongent  à  travers 
l'Alemtejo  jusqu'à  Alcacer,  sur  une  longueur  de  plus  de  130  ki- 
lomètres. Cinquante-quatre  concessions  ont  été  accordées  pour 
l'extraction  du  minerai,  entre  Mertola  et  Aljustrel.  Mais  la  baisse 
des  prix  a  réduit  l'extraction  à  peu  de  chose.  Pour  soutenir  la 
concurrence,  il  eut  été  nécessaire  de  travailler  le  minerai  sur 
place  à  très  bon  marché.  Mais,  pour  cela,  tout  manquait  :  le 
charbon,  les  capitaux,  mais  surtout  les  moyens  de  transport 
et  l'initiative. 

Entin,  d'importants  filons  de  quartz  aurifères  ont  été  recon- 
nus dès  l'antiquité  dans  les  masses  de  schiste  dont  sont  formés 
en  partie  les  plateaux  du  nord.  On  a  retrouvé  en  eflet  les  ves- 
tiges de  travaux  considérables  exécutés  à  1  "époque  romaine  pour 
l'exploitation  de  ces  filons.  Un  ingénieur  de  Porto,  M.  Moraes 
de  Carvalho,  qui  s'est  occupé  très  activement  de  cette  ques- 
tion, a  extrait  dans  la  vallée  du  Douro  des  quartz  qui  conte- 
naient par  tonne  jusqu'à  170  grammes  d'or  généralement  associé 
au  sulfure  de  fer  et  à  l'antimoine. 

Il  n'est  pas  inutile  d'ajouter  à  cette  liste  déjà  longue  les 
nombreuses  sources  minérales  et  thermales,  salées,  alcalines, 
ferrugineuses,  sulfureuses,  etc.,  qui  jaillissent  dans  presque 
toutes  les  provinces,  depuis  Moucliique  jusqu'à  Sào  Pedro  do 
Sul,  et  au  delà,  sans  parler  de  plusieurs  dépôts  de  sel  gemme. 


216  LES    INDUSTRIES   EXTRACTIVES. 

Le  Portugal  possède  donc  tous  les  éléments  d'une  industrie 
métallurgique  très  importante  qui,  avec  les  fabrications  an- 
nexes, aurait  pu  faire  de  ce  pays  un  des  centres  les  plus 
actifs  du  monde.  Les  Portugais  n'ont  pas  su  tirer  parti  de  ces 
richesses;  leurs  minerais  n'ont  guère  été  pour  eux  que  des  amas 
de  pierres  sans  valeur  jusqu'au  jour  où  les  étrangers  sont  venus 
les  extraire  et  les  emporter  pour  l'alimentation  de  leurs  usines. 
Les  monographies  qui  suivent  vont  nous  donner  une  idée  des 
conditions  dans  lesquelles  se  fait  l'extraction,  et  de  la  situation 
des  ouvriers  qui  y  sont  employés. 


II.    —   CHEF-MINELR    D  ALJUSTREL. 

La  première  famille  observée  est  celle  d'un  chef-mineur 
d'Aljustrel,  employé  dans  les  mines  de  cuivre  et  de  manga- 
nèse exploitées  par  la  société  belge  dont  nous  avons  déjà  parlé, 
et  dont  le  siège  social  est  à  Anvers'. 

Aljustrel  est  une  petite  ville  de  8.000  âmes,  bâtie  en  plein 
Alemtejo,  dans  une  région  accidentée  qui  forme  la  ligne  de 
partage  des  eaux  entre  le  Rio  Sado  et  un  affluent  du  Guadiana. 
Elle  est  située  sur  une  colline,  à  une  altitude  de  180  mètres, 
dans  un  pays  dépourvu  d'eau,  où  les  étés  sont  extrêmement 
secs  et  chauds.  Aussi,  la  culture  se  localise  dans  les  bas-fonds, 
qui  sont  fertiles,  et  où  l'on  récolte  des  céréales,  des  légumes  : 
pois,  fèves,  choux,  etc.;  sur  les  pentes,  on  trouve  la  vigne, 
des  pâtis  plantés  d'oliviers,  et  enfin  des  bois  de  chênes  verts, 
soigneusement  entretenus,  dont  les  glands  nourrissent  des 
troupeaux  de  porcs.  On  élève  en  outre  des  chèvres  et  des  mou- 
tons. Le  gros  bétail  est  rare,  faute  de  fourrages.  Ainsi,  bien 
que  les  terrains  très  secs  et  incultes  soient  assez  étendus,  la 
région    est    suffisamment    productive  pour  approvisionner   la 


1.  Monographie  laite  avec  le  concours  de  M.  Finiels,  ingénieur  aux  mines  d'Al- 
justrel. 


I.ES    Ml.NES    ET    LES    MI.NEIRS.  ^17 

petite  ville,  qui  en  outre  re(;oit  du  poisson  de  l'Algarve  par 
les  chemins  de  fer. 

Le  sol  de  cette  région  renferme  d'importants  dépôts  de  py- 
rites de  fer,  contenant  un  assez  forte  proportion  de  cuivre.  On  y 
trouve  également  de  riches  minerais  de  manganèse.  Le  centre 
de  l'exploitation  est  à  Sào  .loao  do  Deserto,  sur  une  colline  ro- 
cheuse voisine  d'Aljustrel.  Au  début,  les  affleurements  étaient 
exploités  en  carrière.  Mais  il  a  fallu  suivre  les  filons  en  pro- 
fondeur au  moyen  de  puits  et  de  galeries,  percés  dans  les 
schistes  bleus.  Ces  travaux  difficiles  ont  exigé  des  capitaux 
considérables  et  une  direction  technique  très  éclairée,  éléments 
qui  manquaient  totalement  autrefois  dans  le  pays;  cela  ex- 
plique la  nécessité  de  l'intervention  étrangère.  Ces  liions  ont 
une  longueur  d'un  kilomètre  environ,  dans  la  direction  sud- 
nord,  avec  une  légère  déviation  de  18°  vers  l'ouest,  et  un  pen- 
dage  de  68°  à  Test.  L'abatage  du  minerai  se  fait  par  étages 
de  20  mètres  de  hauteur,  divisés  en  tranches  de  2  mètres,  en 
prenant  les  coupes  du  mur  au  toit  et  en  soutenant  au  moyen 
d'un  boisage  serré.  Ces  minerais  ont  été  exploités  dès  une 
haute  antiquité.  Très  souvent,  on  rencontre  des  travaux  anciens 
que  l'on  suppose  romains,  et  qui  ont  été  remblayés  avec  des 
minerais  considérés  alors  comme  trop  pauvres,  mais  que  l'on 
utilise  aujourd'hui.  La  majeure  partie  des  produits  de  cette 
mine  est  traitée  sur  place,  au  moins  partiellement,  pour  ob- 
tenir une  matière  plus  riche,  ou  même  du  cuivre  métallique  ; 
le  reste  est  exporté  à  l'état  brut  en  Belgique,  en  Allemagne,  etc. 
La  mine  d'Aljustrel  se  trouve  placée  à  quelques  kilomètres 
seulement  de  la  grande  voie  ferrée  qui  relie  l'extrême  sud  du 
pays  à  Barreiro,  sur  l'estuaire  du  Tage.  Une  ligne  de  service 
de  20  kilomètres  transporte  les  produits  à  la  station  de  Figuie- 
rinha,  où  les  wagons  chargés  passent  directement  sur  les  rails 
de  l'État;  le  transport  entre  Figuierinlia  et  Barreiro  coûte 
l.OVOreis  (5  fr.  77)  par  tonne.  Le  fret  maritime  est  très  bas, 
car  les  navires  chargeurs  arrivent  sur  lest  en  voyage  de 
retour,  et  trouvent  tout  profit  à  cette  opération. 

La  société  anonyme  qui  exploite  les  pyrites  d'Aljustrel,  occupe 


218  LES    INDUSTRIES   EXÏRACTIVES. 

un  nombreux  personnel,  parmi  lequel  on  rencontre  beaucoup 
(le  nationalités.  Les  agents  supérieurs  sont  principalement 
belges,  français  ou  portugais.  Les  ouvriers  sont  portugais  ou 
espagnols.  L'ouvrier  étudié,  Manuel  Salvador,  est  originaire  du 
coitcelho  de  Mertola.  Son  père  est  décédé,  mais  sa  mère,  âgée 
de  65  ans,  vit  encore  au  village  natal.  Il  a3  frères  et  3  sœurs. 
Salvador  est  âgé  de  41  ans,  et  sa  femme,  Barbara  Taden,  de 
36  ans.  Us  ont  huit  enfants  :  Francisco,  17  ans.  Maria,  li, 
Manuel,  11,  Perpétua  7,  Jacintho,  6,  Joaquim,  i,  iMaria,  3, 
Henriqueta,  2.  Le  père  est  capalaz.,  c'est-à-dire  contremaître, 
ou  chef  d'équipe  aux  mines.  La  mère  [est  absorbée  par  les 
soins  domestiques.  Le  fils  aîné  est  employé  dans  une  maison 
de  commerce,  et.  parmi  les  autres  enfants,  quatre  vont  à 
l'école. 

Le  régime  du  travail  à  la  mine  est  basé  sur  le  salaire  à  la 
journée  pour  les  ouvriers,  mais  les  capataz  sont  payés  au  mois, 
avec  une  sorte  de  participation  ou  prime  calculée  d'après  Je 
chifïre  de  l'extraction.  Salvador  reçoit  33  milreis  (180fr.)  par 
mois,  plus  la  prime  qui  varie  de  5  à  10  milreis  (27  fr.  75  à 
55  fr.  50).  La  mine  chôme  les  dimanches  et  jours  fériés.  Le  fils 
aîné  gagne  h  milreis  (22  fr.  20)  par  mois  ;  il  est  donc  considéré 
comme  un  apprenti.  La  famille  trouve  en  outre  une  ressource 
appréciable  dans  la  culture  d'un  champ  d'un  hectare  et  demi 
environ,  estimé  300  milreis  (1.665  fr.)  et  acheté  moyennant  une 
rente  viagère  de  9  milreis  (50  fr.)  par  an.  Cette  pièce  de  terre, 
plantée  d'oliviers,  et  ensemencée  en  céréales,  pois  chiches  et 
autres  légumes,  fournit  à  la  famille  une  partie  de  son  alimen- 
tation ;  le  surplus  est  vendu.  Le  travail  de  préparation  et  de 
récolte  est  fait  principalement  par  des  ouvriers  à  la  journée.  On 
estime  le  rendement  brut  de  ce  champ  à  la  somme  considérable 
de  150  milreis  i775fr.);  bien  que  la  production  en  huile  soit 
avantageuse,  nous  avons  peine  à  croire  que  cette  évaluation  ne 
soit  pas  exagérée. 

Salvador  habite  en  ville,  dans  le  quartier  d'Algares,  où  la  so- 
ciété des  mines  a  bâti  des  maisons  pour  ses  ouvriers,  un  rez-de- 
chaussée  composé  de  trois  chambres,  dune  salle  àmanger  et  dune 


Li:s  MINES  i;t  les  minf.urs.  '2V.) 

cuisine.  Le  loyer  demandé  par  la  société  est  ordinairement  de 

1  milreis  (5  fr.  55)  par  mois  pour  deux  pièces.  Le  capataz  aurait 
donc  à    payer  pour  quatre    pièces    et  une   cuisine   au  moins 

2  milreis  (11  fr.  lOj  par  mois,  soit  \M  francs  par  an;  mais  la 
société  le  loge  gratuitement,  ce  qui  constitue  une  subvention 
appréciable.  Le  mobilier  qui  garnit  le  logement  est  très  modeste  : 
des  lits  de  fer,  des  armoires,  des  tables  et  des  bancs  en  bois  com- 
mun, le  linge  et  la  vaisselle  indispensables,  le  tout  estimé  environ 
550  francs,  voilà  tout  l'inventaire.  Ajoutons  que  maison  et  mobi- 
lier sont  tenus  avec  propreté. 

L'alimentation  est  également  très  simple,  mais  suffisante.  Cette 
famille  \dt  principalement  de  soupe,  de  pain,  de  poisson  salé,  de 
viande  de  porc,  de  légumes,  de  pommes  de  terre  et  de  riz;  elle 
consomme  du  vin  en  petite  quantité.  Les  dépenses  de  nourriture 
sont  évaluées  en  moyenne  à  25  milreis  (139  fr.  par  mois,  c'est- 
à-dire  environ  1.700  francs  par  an.  L  entretien  et  les  autres  menus 
frais  s'élèvent  à  10  ou  11  milreis  (55  ou  GO  fr.  par  mois,  ou  à 
peu  près  700  francs  par  an.  Gomme  les  ressources  de  la  famille 
représentent  un  chiffre  approximatif  de  3.000  à  3.500  francs,  elle 
dispose  d'un  boni  de  quelques  centaines  de  francs,  dont  la  plus 
grande  partie  est  employée  à  payer  la  prime  d'une  assurance 
contractée  sur  la  vie  de  l'ouvrier  pour  un  capital  d'un  conto  de  reis 
i5.550  fr.  ;  cette  prime  monte  à  77  milreis  (i27  fr.  35)  par  an. 
Cela  représente  l'épargne  du  ménage.  Remarquons  à  ce  propos 
que  la  pratique  des  assurances  sur  la  vie,  peu  répandue  en  Por- 
tugal, est  très  exceptionnelle  chez  les  ouvriers.  Ce  fait  s'explique 
aisément  par  le  taux  élevé  de  la  prime  dont  nous  venons  de 
parler. 

Les  denrées  et  articles  de  consommation  sont  achetés  aucomj)- 
tant,  soit  chez  les  conmiercants  de  la  ville,  soit  dans  les  magasins 
de  la  coopérative  minière.  Cette  dernière,  fondée  il  y  a  deux  ans 
par  les  employés  et  ouvriers  de  la  mine,  compte  actuellement 
300  membres.  Elle  est  dirigée  par  un  comité  élu,  composé  de 
sept  personnes,  lequel  se  réunit  deux  fois  par  mois  pour  vérifier 
les  opérations,  autoriser  les  achats  et  admettre  les  nouveaux 
membres.  Un  gérant  et  doux  employés  sont  chargés  de  la  vente. 


220  LES    INDUSTRIES   EXTRACTIVES. 

Le  bureau  de  la  société  exerce  un  contrôle  général  sur  les  opé- 
rations. Pour  devenir  membre,  il  faut  acquérir  au  moins  une 
action,  dont  le  prix  est  de  5  milreis(27  fr.  75).  Cette  somme  peut 
être  payée  par  acompte.  Nul  n'est  admis  à  posséder  plus  de 
10  actions.  Les  ventes  sont  faites  au  comptant,  et  en  fin  d'exer- 
cice les  bénéfices  sont  répartis  au  prorata  des  achats  faits  par 
chaque  membre.  Quoique  de  date  récente,  cette  coopérative  a 
donné  déjà  d'excellents  résultats;  elle  ne  fournit  que  de  bons 
articles,  au  meilleur  prix  possible,  et,  en  outre,  elle  habitue 
ses  membres  à  la  prévoyance.  Enfin,  cette  concurrence  a  fait 
baisser  les  prix  d'une  manière  générale  dans  les  boutiques  de  la 
ville. 

Salvador,  qui  ne  fréquente  guère  le  cabaret,  a  pour  princi- 
cipale  récréation  la  chasse.  Celle-ci,  ouverte  huit  mois  sur  douze, 
est  réglementée  par  une  législation  peu  sévère,  qui  ne  prévient 
guère  le  braconnage.  La  chasse  est  d'ailleurs  assez  pénible  en 
été,  et  le  gibier,  en  petite  quantité,  n'apporte  qu'un  faible  ap- 
point à  Talimentation  de  la  famille.  Le  permis  de  port  d'armes, 
qui  donne  en  même  temps  le  droit  de  chasse,  coûte  3  milreis 
(16  fr.  65)  par  an. 

Bien  que  cette  famille  observe  les  soins  élémentaires  de  la 
propreté,  on  peut  dire  qu'elle  ne  prend  pas  grand  souci  des 
règles  de  l'hygiène.  Cependant,  la  santé  générale  est  bonne. 
En  cas  de  besoin,  l'ouvrier  pourrait  recourir  à  l'assistance  du 
Monte  Pio.  ou  société  de  secours  mutuels  de  la  mine,  organisée 
et  administrée  par  les  ouvriers.  Elle  compte  500  membres;  le 
droit  d'entrée  est  de  1  milreis  (5  fr.  55),  et  la  cotisation  men- 
suelle 400  reis  (2  fr.  20].  La  société  assure  à  ses  membres  les 
soins  médicaux  et  médicaments  pour  toute  la  famille,  et  un  se- 
cours de  300  reis  (1  fr.  65j  par  jour.  Cette  association  est  très 
prospère. 

Le  père  et  les  cinq  enfants  les  plus  âgés  savent  lire  et  écrire; 
la  mère  est  illettrée.  Il  y  a  à  Âljustrel  plusieurs  écoles,  les  unes 
publiques  et  gratuites,  les  autres  privées  et  payantes.  C'est  à 
l'une  de  ces  dernières  que  Salvador  envoie  ses  enfants.  Il  est 
d'usage  que  les  élèves  se  procurent  à  leurs  frais  les  fournitures 


i.i:s  MINES  i:t  les  minelrs.  2i2l 

scolaires;  la  durée  quotidienne  des  classes  est  eu  général  de 
quatre  heures.  La  famille  est  catholique  d'origine,  mais  elle  ne 
pratique  pas;  les  offices  ne  réunissent  ordinairement  qu'un  très 
petit  nombre  de  fidèles.  Ajoutons  que,  parmi  cette  popula- 
tion, l'éducation  des  enfants  est  g-éiiéralement  faible;  ils  sont 
laissés  beaucoup  à  eux-mêmes,  vivent  dans  la  rue  et  s'élèvent 
au  hasard.  Il  en  est  d'ailleurs  ainsi  à  peu  près  partout  en  Por- 
tug-al. 

En  ce  qui  concerne  les  charges  publiques,  Salvador  acquitte 
deux  taxes  directes  :  la  première,  dite  industrielle,  monte  à 
2.500  reis  (13  fr.  85);  les  simples  ouvriers  paient  600  reis 
(3  fr.  30)  ;  la  seconde  est  l'impôt  foncier  sur  le  champ  possédé 
par  la  famille,  son  chiffre  est  de  1.200  reis  (G  fr.  65),  soit  environ 
12  p.  100  de  la  rente  foncière.  Il  faut  ajouter  à  cela  les  impôts 
indirects,  qui,  pour  cette  famille,  doivent  former  un  total 
compris  entre  80  et  100  francs.  L'ouvrier  a  été  dispensé  du 
service  militaire.  Il  est  électeur  municipal  et  politique  et 
s'intéresse  assez  directement  aux  affaires  publicjues.  Toute- 
fois, il  ne  s'est  enrôlé  dans  aucune  association  politique,  fait 
assez  rare  parmi  les  gens  qui  se  préoccupent  des  affaires  pu- 
bliques. 

La  population  ouvrière  d'Aljustrel  se  compose  de  deux  élé- 
ments à  peu  près  égaux  en  nombre  :  les  Portugais,  et  les  immi- 
grants étrangers,  presque  tous  Galiciens  espagnols.  Ces  derniers, 
issus  de  familles  agricoles  communautaires,  conservent  des  re- 
lations étroites  avec  leur  village  natal.  Souvent,  ils  travaillent 
à  la  mine  depuis  longtemps,  mais  chaque  année  ils  rentrent 
chez  eux  pour  prendre  part  aux  grands  travaux  qui  exigent 
beaucoup  de  bras.  A  la  fin  de  mai,  ils  partent  ainsi  pour  un 
mois,  puis  encore  en  automne  pour  un  second  mois.  Leur  am- 
bition suprême  est  de  réaliser  des  économies  suffisantes  pour 
pouvoir  retourner  définitivement  chez  eux,  afin  de  reprendre  le 
métier  de  paysan'.  Ces  gens   sont   de  bons   ouvriers,  un   peu 


1.  V.  dans  les  Ouvriers  européens,  de  Le  Play,  la  monographie  du  paysan  gali- 
cien. 


222  LES    INDUSTRIES    EXTRACTIVES. 

frustes,  un  peu  lourds,  mais  tranquilles  et  laborieux;  les  Por- 
tugais raillent  volontiers  leur  naïveté,  leur  avarice  et  leur  mé- 
pris de  la  propreté,  mais,  somme  toute,  ils  vivent  avec  eux  en 
bonne  intelligence.  La  région  ne  fournit  aucune  émigration, 
parce  que,  grâce  à  lamine,  un  travail  suffisamment  abondant 
et  assez  bien  payé  est  assuré  d'une  façon  régulière  à  la  popula- 
tion. 

On  trouve  aux  mines  d'Aljustrel  un  certain  nombre  de  fa- 
milles ouvrières  dont  la  condition  se  rapproche  de  celle  du  mé- 
nage que  nous  venons  de  décrire.  Néanmoins,  il  est  bien  évident 
que  c'est  là  un  type  exceptionnel.  Les  familles  des  simples 
ouvriers  sont  loin  de  disposer  des  ressources  équivalentes  au 
traitement  mensuel  du  contremaître.  Leur  budget  représente 
tout  au  plus  la  moitié  de  celui  de  Salvador;  cette  indication 
suffît  pour  montrer  combien  leur  mode  d'existence  est  plus 
étroit.  Cependant,  grâce  à  la  régularité  du  travail  fourni  par  la 
société  minière  et  au  patronage  qu'elle  exerce  dans  une  certaine 
mesure,  la  situation  de  la  population  ouvrière  dans  cette  loca- 
lité est  plutôt  supérieure  à  la  moyenne  générale  du  pays. 


III.    —    MINEUR   DE    BRA«;AL. 

Voici  maintenant  un  second  type,  celui  du  mineur  des  mines 
de  plomb  de  Braçal  u\veiro)i.  Tout  en  confirmant  les  obser- 
vations relatives  au  précédent,  il  en  dilfère  toutefois  par  des 
traits  importants. 

La  mine  de  plomb  de  Braçal  se  trouve  dans  le  district  d'A- 
veiro,  l'un  do  ceux  que  l'on  a  découpés  dans  l'ancienne  pro- 
vince de  la  basse  Beira.  La  région  est  parcourue  par  un  fleuve 
assez  important  :  le  Vouga.  Montueuse  dans  sa  plus  grande  partie, 
elle  s'abaisse  vers  l'ouest  pour  former  une  côte  basse,  coupée 
de  lagunes  et  de  marécages.  Elle  est  sillonnée  en  tous  sens  par 

1.  Monographie  faite  avec  le  concours  de  M.  Gregorio  Rola,  ingénieur  des  mines. 


LHS    MINES    KT    LES   MIXEIRS.  Û'I'.i 

de  petites  rivières,  aftluents  du  Vouga,  dont  rembonclmrc  in- 
décise forme  en  partie  les  lagunes  d  Aveiro,  la  Venise  lusita- 
nienne. 

La  famille  dont  nous  allons  nous  occuper  habite  dans  le 
concelho  de  Saver  de  Vouga,  paroisse  de  Silva  Ecura,  un 
hameau  nommé  Bouças,  placé  à  l'altitude  de  300  mètres,  avec 
(>0  habitants  seulement.  Le  pays  est  hérisse  de  collines  escar- 
pées, qui  vont  eu  s'élevant  de  plus  en  plus  vers  l'est.  Les  vallées, 
étroites  et  profondes,  sont  garnies  d'alluvions  fertiles,  arrachées 
aux  flancs  des  coteaux,  maintenant  en  partie  dénudés  et  sté- 
riles. Les  bas-fonds,  au  contraire,  sont  propres  à  toutes  les  cul- 
tures :  maïs,  céréales,  légumes,  prairies.  Sur  les  pentes,  là  où 
la  culture  est  possible,  on  trouve  des  vignes,  puis  des  châtai- 
gniers, enfin  des  bois  de  pins.  Le  climat,  assez  humide  en 
hiver,  est  chaud  et  sec  en  été.  Les  paysans  élèvent  un  peu  de 
bétail,  notamment  des  vaches  laitières;  ce  district  est  un  de 
ceux  où  l'on  fabrique  du  beurre,  ils  sont  très  rares  en  Portugal. 
La  contrée  nourrit  aussi  des  moutons,  des  chèvres  et  des  porcs. 
En  somme,  la  région,  sans  être  pauvre  au  point  de  vue  agri- 
cole, aurait  de  la  peine  à  nourrir  une  population  dense  si  des 
dépôts  métallifères  ne  se  rencontraient  dans  ses  collines.  Les  plus 
importants  sont  formés  de  minerais  de  plomb,  qui  se  présentent 
surtout  sous  la  forme  d'une  galène  argentifère^  contenant  une 
teneur  assez  élevée  de  ce  dernier  métal.  Le  travail  fourni  aux 
populations  par  les  mines  est  un  précieux  appoint  qui  com- 
plète heureusement  leurs  ressources.  D'un  autre  côté,  le  voi- 
sinage de  la  cote  et  des  ports  de  pêche  permet  d'obtenir  à 
bas  prix  un  bon  aliment  :  le  poisson.  Dans  ces  conditions,  il 
était  facile  d'agglomérer  une  population  ouvrière  suffisante 
pour  assurer  l'exploitation  des  mines.  Cependant,  l;i  chose  n'a 
pas  été  facile,  parce  que  les  paysans  du  nord,  très  attachés 
à  la  culture,  ne  se  portent  pas  volontiers  vers  le  métier  de 
mineur.  Nous  allons  voir  qu'ils  ont  souvent  tourné  la  diffi- 
culté en  pratiquant  à  la  fois  la  culture  et  l'extraction  du 
minerai. 

José  Martins  Paes  est  âgé  de  50  ans  et  sa  femme  Camilla  Uosa 


224  LES   INDUSTRIES   EXTRACTIVES. 

en  a  55.  Us  ont  six  enfants  :  José,  25  ans,  marié  et  établi  à 
Silva  Escura;  Manoel,  23  ans,  déjà  veuf,  ouvrier  dans  une  fabri- 
que à  Valle  Maior;  Adelino,  22  ans;  Gustodio,  20  ans;  Maria, 
IG  ans;  Serafini,  14  ans. 

Le  père  est  mineur  aux  mines  de  Braçal,  où  il  reçoit  350  reis 
(1  fr.  92)  par  jour.  La  mère  est  absorbée  par  les  soins  du  mé- 
nage. Gustodio  gagne,  comme  routeur  à  la  mine,  240  reis 
(1  fr.  32).  Adelino  fabrique  des  sabots  et  gagne  aussi  un  fort 
maigre  salaire.  Marie  aide  sa  mère.  Serafim  fait  fonction  de 
pâtre,  car  tous  contribuent  à  la  culture  des  terres  quand  ils 
n'ont  pas  d'autre  occupation  lucrative. 

Gette  famille  possède  un  petit  domaine  composé  en  premier 
lieu  d'un  certain  nombre  de  bâtiments,  d'ailleurs  fort  modestes. 
Ge  sont  :  deux  maisons  d'habitation  formées  d'un  rez-de-chaus- 
sée et  d'un  étage,  un  bâtiment  servant  de  cellier  et  de  magasin, 
une  grange. 

Dans  l'une  des  maisons  habitent  les  parents,  qui  occupent  le 
premier  étage.  Le  logement  se  compose  d'une  chambre  pour 
les  parents,  d'une  autre  plus  petite  où  couche  la  jeune  fille,  et 
d'une  cuisine.  Le  rez-de-chaussée  est  employé  comme  étable 
pour  le  bétail.  Quant  aux  autres  membres  de  la  famille,  ils  sont 
logés  dans  l'autre  maison  qui  est  analogue. 

En  second  lieu,  viennent  les  terres  labourables,  une  vigne  et 
une  sapinière.  Les  constructions  valent  environ  300  milreis, 
soit  à  peu  près  1.665  francs.  Les  terres  sont  estimées  environ 
1.100  milreis,  c'est-à-dire  6.100  francs  à  peu  près.  Elles  pro- 
duisent surtout  du  maïs,  12  à  15  hectolitres,  et  5  à  6  hectolitres 
de  vin,  plus  les  légumes  et  le  bois  de  chauffage. 

En  outre,  Paes  tient  en  location  deux  petites  pièces  de  terre, 
qu'il  ensemence  en  maïs,  et  pour  lesquelles  il  paie  un  loyer 
annuel  de  2.500  reis  (13  fr.  85).  La  pratique  des  redevances  en 
nature  est  assez  rare  dans  cette  région,  les  fermages  sont  géné- 
ralement stipulés  en  argent. 

Le  cheptel  de  cette  petite  exploitation  se  compose  de  deux 
vaches,  valant  ensemble  80  milreis  (4iO  fr.),  30  chèvres, 
24  milreis  (133  fr.  50),    11   moutons,     12  milreis  (66  fr.   50), 


LES  MINES  ET  LES  MINEURS.  22o 

10  poules,  t  milreis  (22  fr.).  L'attirail  de  ferme  comprend  :  uii,> 
charrette  à  hœufs,  13.500  reis  (7'^  fr.  85),  une  araire  ou  petite 
charrue,  1.500  reis  (8  fr.  30),  et  divers  outils,  800  reis  (4  fr.  40^ 
3  pipes  pour  le  vin,  20  milreis  (IIJ  fr.).  Le  mobilier  qui 
garmt  les  habitations  est  des  plus  modestes;  composé  de 
quelques  lits  en  fei-,  de  coflres,  tables  et  bancs  de  sapin,  il 
ne  vaut  pas  plus  de  150  fi-ancs.  Les  vêtements  et  le  linge 
pour  toute  hi  famille  sont  estimés  100  milreis  à  peu  près 
(555  fr.). 

L'extrême   simplicité    de  routillage    ag-ncole  indique    assez 

1  état  de  la  culture  dans  cette  région,  où  tous  les  pavsans  sont 
munis  à  peu  près  de  même.  La  famille  n'en  tire  pas  "moins  de 
son  mince  domain."  une  grande  partie  de  sa  subsistance,  et  en 
outre   elle    vend  :   du  beurre  pour  24    milreis   (133    fr.    20); 

2  veaux,  12  milreis  (50  fr.  60);  2  chevreaux,  800  reis 
(4  fr.  40;  ;  3  chèvres.  3  milreis  (16  fr.  65);  2  moutons,  :{  milreis 
(16  fr.  65). 

La  commune  possède  de  maigres  pàtis  et  des  landes;  la 
tamiile  a  le  droit  d'envoyer  ses  animaux  sur  les  uns,  et  de  cou- 
per sur  les  autres  de  la  bruyère  qui  sert  de  litière  et  fait  du 
fumier,  d'ailleurs  fort  médiocre.  La  ressource  est  appréciable, 
car  elle  permet  pendant  l'hiver  de  nourrir  gratuitement  le 
bétail,  au  moins  en  partie. 

L'aHmentation  comprend  trois  repas.  Le  matin,  on  mange 
du  pain  de  maïs  avec  du  lait,  ou  encore  avec  un  peu  de  poisson 
salé,  quelquefois  de  la  soupe  aux  légumes  et  à  l'huile.  A  midi, 
l'ordinaire  comprend  une  soupe,  du  pain  avec  des  sardines,  ou 
de  la  morue,  ou  de  la  viande  de  porc,  et  des  pommes  de  terre. 
Le  repas  du  soir  se  compose  de  pain,  de  sardines  et  de  légumes. 
On  ne  boit  du  vin  que  le  dimanche  et  à  l'occasion  des  grands 
travaux  agricoles,  de  la  moisson  notamment.  La  dépense  en 
argent  est  minime,  les  terres  produisant  la  majeure  partie  des 
aliments  consommés  par  la  famille.  De  même,  les  dépenses 
d'entretien  sont  relativement  faibles,  car  le  linge  et  les  vête- 
ments sont  en  petite  quantité  et  très  modestes,  comme  l'indi- 
que leur  valeur. 


«226  LES    INDUSTRIES    EXTRACTTVES. 

Si  maintenant  nous  cherchons  à  établir  le  bilan  des  ressources 
et  des  dépenses,  nous  arrivons  au  résultat  suivant,  approximatif 
bien  entendu,  car  il  s'agit  de  gens  qui  ne  tiennent  aucun 
compte,  ot  vivent  an  jour  le  jour,  en  grande  partie  de  leurs 
|)ropres  produits. 

Du  côté  des  recettes  nous  trouvons  :  d'abord  le  salaire  du 
père,  qui  s'élève  en  moyenne  à  550  francs  par  an;  vient  ensuite 
le  salaire  de  Custodio,  à  peu  près  350  francs;  en  troisième  lieu 
vient  le  gain  d'Adelino,  le  sabotier,  que  l'on  évaluée  150  francs. 
L'ensemble  des  salaires  ressort  ainsi  à  1.050  francs. 

Quant  au  produit  des  ventes,  il  se  chiffre  à  227  fr.  50,  total 
des  sommes  que  nous  avons  indiquées  tout  à  l'heure. 

En  additionnant  ces  deux  chiffres,  nous  constatons  que,  indé- 
pendamment de  ses  ressources  en  nature,  cette  famille  réalise 
en  argent  près  de  1.300  francs. 

Nous   avons    maintenant    à  mettre  en   regard  les   dépenses 
qu'elle  doit  faire  à  raison  de  son  mode  d'existence.  En  premier 
lieu  viennent  les  frais  de   nourriture,  qui  se   réduisent  à  une 
somme  annuelle  de  2W  francs  environ  pour  achats  de  poisson, 
d'épicerie  et  autres  menues  dépenses  du  même  ordre.  L'entre- 
tien coûte  annuellement  280  à  300  francs.  L'impôt  direct  pré- 
lève, de  son  côté,  10  francs.  L'exploitation  du  domaine  impose 
quelques   achats    et   réparations  montant   bon    an   mal   an    à 
60  francs.  Il  faut  compter  encore  pour  les  petites  dépenses  per- 
sonnelles et  imprévues  à  peu  près  100  francs.  Le  total  approxi- 
matif des  sorties  est  donc  compris  entre  700  et  750  francs,  ce 
qui  laisse  une   marge   notable  pour   l'épargne.  Celle-ci  a  été 
employée  jusqu'ici  en  achats  de  parcelles  de  terre  qui  ont  cons- 
titué peu  à  peu  le  petit  domaine  de  cette  famille  laborieuse  et 
économe.  Cette  situation  favorable  est  due  non  seulement  aux 
qualités  personnelles  de  l'ouvrier  et  des  siens,  mais  encore  à 
ce  fait  capital  que  la  mine  leur  fournit  un  supplément  de  tra- 
vail et  de  gain.  Les  salaires  sont  bas,  à  la  vérité,  cependant  ils 
suffisent  pour  constituer  un  élément  de  prospérité  très  impor- 
tant et  très  précieux.  De  son  côté,  la  société  minière  trouve  là, 
arâce  à  la  combinaison  de  la  culture  et  du  travail  industriel, 


LES   MINES    ET   LES   MINEUHS.  227 

un  personnel   très  stable,   peu  exigeant,  ce  qui   permet   une 
exploitation  économique. 

Il  n'est  pas  inutile  de  connaître  les  autres  traits  principaux 
du  mode  d'existence  de  ces  bonnes  gens.  Les  récréations 
consistent  principalement  en  des  réunions  de  famille  assez  fré- 
quentes, qui  ont  lieu  surtout  lors  des  fêtes  religieuses,  de  la 
fête  patronale  de  la  paroisse,  ou  encore  quand  on  tue  le  porc, 
ce  qui  est  Foccasion  d'un  festin  dont  les  abats  de  l'animal  font 
tous  les  frais;  on  invite  alors  aussi  des  voisins.  Le  15  août, 
a  lieu  un  grand  pèlerinage  pour  la  fête  de  la  Vierge  [Senhora 
cla  Saude).  Le  dimanche,  les  hommes  vont  parfois  au  cabaret 
faire  la  partie  de  boules  en  buvant  du  vin,  avec  modération 
d'ailleurs;  en  outre,  on  se  réunit  volontiers  l'après-midi  du 
dimanche  en  quelque  lieu  ombragé,  où  les  jeunes  gens  exécu- 
tent les  danses  du  pays,  lentes  et  graves,  ou  chantent  des  fados, 
romances  populaires  à  l'accent  presque  toujours  mélancolique 
et  tendre. 

Appuyée  à  la  fois  sur  la  culture  et  sur  l'exploitation  minière, 
cette  famille  poursuit  sa  simple  et  paisible  existence  sans  grandes 
causes  de  difficultés  ou  de  trouble,  à  part  les  inévitables  inci- 
dents d'une  vie  ouvrière  en  partie  double  :  les  mauvaises  récol- 
tes et  les  chômages.  Entre  voisins,  la  seule  cause  de  mésintelli- 
gence est  le  partage  des  eaux  d'irrigation,  indispensables  pour 
les  cultures,  et  qui  ne  sont  pas  abondantes,  faute  d'un  aména- 
gement régulier.  Aussi  chacun  cherche-t-il  à  en  prendre  le  plus 
qu'il  peut. 

Les  ouvriers  et  paysans  de  ces  campagnes  n'ont  guère  souci 
de  l'hygiène,  et  leur  propreté  n'est  pas  raffinée.  Néanmoins, 
grâce  à  la  salubrité  du  climat,  la  santé  est  généralement  bonne. 
Les  épidémies  sont  extrêmement  rares.  Les  petites  affections 
et  les  accidents  minimes  sont  soignés  par  des  moyens  empi- 
riques, et  on  ne  fait  appel  au  médecin  que  dans  les  cas 
graves.  Il  donne  ses  soins  moyennant  un  abonnement  annuel 
de  1.200  reis  (6  t'r.  05). 

L'ouvrier  trouve  auprès  de  son  patron,  —  la  société  minière,' 
—  un  appui  notable  en  cas  d'accident  ou  de  maladie  ;  il  reçoit 


228  LES    INDUSTRIES   EXTRACTIVES. 

alors  gratuitement  les  soins  médicaux,  les  médicaments,  et  en 
outre  la  moitié  du  salaire  normal.  D'autre  part,  on  s'entr'aide 
entre  voisins  pour  préparer  le  maïs,  battre  le  blé,  faire  les 
labours,  etc.  Les  relations  entre  ces  braves  gens,  demi-ou- 
vriers, demi-paysans,  sont  d'ailleurs  empreintes  d'une  simple  et 
franche  cordialité. 

Pour  ce  qui  touche  l'instruction,  tous  savent  lire  et  écrire.  La 
paroisse  a  une  école  publique,  entretenue  par  l'État,  et  gra- 
tuite. Tous  aussi  pratiquent  régulièrement  la  religion  catho- 
lique. 

L'impôt  direct  est  payé  à  la  commune  [concelho)  et  à  la 
paroisse  sous  la  forme  dune  prestation  de  trois  journées  de  tra- 
vail pour  la  première,  de  six  pour  la  seconde.  En  outre,  l'ou- 
vrier acquitte  l'impôt  foncier  à  raison  de  1.800  reis  (9  fr.  95) 
par  an.  Il  faut  tenir  compte  en  plus  des  impôts  indirects  qui 
frappent  les  articles  de  consommation,  Paes  n'a  pas  fait  de  ser- 
vice militaire,  car  il  a  tiré  au  sort  un  bon  numéro. 

Le  personnel  ouvrier  de  Braçal  a  subi  des  fluctuations  assez 
curieuses.  Actuellement,  toute  la  main-d'œuvre  est  indigène. 
Mais  à  deux  reprises,  vers  1875  et  vers  1896,  on  a  fait  venir 
des  ouvriers  italiens.  La  première  fois,  ces  ouvriers  ont  tra- 
vaillé à  la  mine  durant  plusieurs  années,  mais  lors  du  second 
essai,  les  immigrants  ne  tardèrent  pas  à  repartir  après  avoir 
travaillé  quelques  semaines  seulement. 

L'exploitation  est  restée  assez  longtemps  sous  la  direction 
d'un  personnel  technique  de  nationalité  allemande.  Mais  la 
mine  étant  passée  en  1899  sous  une  direction  française,  le 
corps  des  ingénieurs  et  employés  s'est  également  modifié. 

La  région  fournit  une  émigration  assez  active,  causée  par 
l'irrégularité  du  travail  et  la  pauvreté  de  la  plupart  des  ou- 
vriers. La  famille  Paes  est,  en  effet,  l'une  des  plus  prospères, 
parce  qu'elle  est  actuellement  composée  exclusivement  de  gens 
en  état  de  travailler,  et  aussi  parce  que  son  petit  bien  foncier 
lui  facilite  grandement  l'existence.  Beaucoup  d'autres  familles 
sont  bien  moins  aisées,  et  plus  dun  ouvrier  rural  est  obligé  soit 
d'aller  chercher  de  l'ouvrage  dans  les  mines  du  pays,   soit  de 


LES   MINES   ET    LES    MINEURS-  229 

passer  à  l'étranger,  de  préférence  au  Brésil,  suivant  la  tendance 
la  plus  habituelle  des  gens  du  nord. 

On  pourrait  multiplier  les  observations  analogues  à  celles  qui 
précèdent,  mais  sans  trouver  d'autres  faits  très  importants  à 
signaler.  Nous  apercevons  maintenant  d'une  façon  claire  et 
précise  deux  conclusions  d'une  portée  capitale.  D'abord,  les 
richesses  minières  du  Portugal,  à  la  fois  si  variées  et  si  considé- 
rables, ne  sont  pas  exploitées  dans  la  mesure  où  elles  pourraient 
l'être.  x\vec  la  main-d'o'uvre  à  bon  marché  et  les  forces  hydrau- 
liques dont  elle  dispose,  l'industrie  minière  devrait  être  très 
active  dans  ce  pays,  si  les  initiatives,  les  intelligences  et  les 
capitaux  se  portaient  dans  cette  direction.  Mais  les  Portugais 
sont  si  peu  tentés  par  ce  genre  d'entreprises  que  la  plupart  des 
mines  en  activité  sont  exploitées  par  des  syndicats  et  des  ingé- 
nieurs étrangers.  Cette  seconde  conclusion  nous  amène  à  nous 
demander  ce  qu'il  faut  penser  d'une  telle  situation  qui  met  aux 
mains  des  gens  du  dehors  toute  une  branche  d'industrie.  Elle  a 
sans  doute  ses  avantages.  Sans  le  concours  étranger,  les  mine- 
rais lusitaniens  resteraient  enfouis  dans  le  sol,  au  moins  pour 
la  plus  grande  partie,  et  l'argent  que  leur  exportation  procure 
irait  en  d'autres  pays.  Il  vaut  mieux  en  tout  état  de  cause  con- 
céder des  mines  aux  étrangers  que  les  laisser  inactives.  Toute- 
fois, deux  conséquences  regrettables  sortent  de  là.  En  premier 
lieu,  les  bénéfices  fournis  directement  par  l'industrie  minière 
sont  en  majeure  partie  perdus  pour  les  Portugais.  En  second 
lieu,  comme  les  compagnies  exploitantes  sont  généralement 
formées  et  contrôlées  par  des  fonderies,  celles-ci  préfèrent 
recevoir  du  minerai  pour  alimenter  leurs  fours,  plutôt  que  de 
le  travailler  sur  place,  il  s'ensuit  que  les  industries  annexes  de 
celle  des  mines  n'apparaissent;  pas,  ou  presque  pas,  en  Portu- 
gal. Cela  contribue  à  maintenir  ce  pays  dans  un  état  d'infério- 
rité flagrante  au  point  de  vue  industriel.  En  effet,  si  aucun 
pays  ne  peut  songer  à  l'heure  actuelle  à  réunir  dans  les  limites 
de  son  territoire  tous  les  genres  de  fabrications,  il  n'en  est  pas 
moins  certain  que  l'on  ne  doit  négliger  aucun  des  éléments  de 
production  offerts  par  un  pays  à  ses  habitants,  afin  de  le  main- 


230  LES   IiNDUSTRIES   EXTRACTIVES. 

tenir  dans  une  situation  d'équilibre  économique.  En  dehors  de 
cet  équilibre,  il  faut  subir  tous  les  inconvénients  et  toutes  les 
pertes  résultant  de  l'existence  et  des  variations  de  l'agio,  ainsi 
que  des  spéculations  auxquelles  il  donne  naissance.  Les  Por- 
tugais ont  donc  grand  tort  de  se  désintéresser  ainsi  des  ri- 
chesses minérales  que  leur  sol  renferme. 


L'Administrateur-Gérant  :  Léon  Gangloff. 


TYPOGRAPHIE  FIRMIN-DIDOT   ET  C"^.    —   P.iRIS 


MAI   1910 


69^  LIVRAISON. 


BULLETIN 

DE  LA  SOCIÉTÉ  INTERNATIONALE 

DE  SCIENCE  SOCIALE 


!i01llI/%lRE!  :  Nouveaux  membres.  —  La  ivunion  annuelle.  —  Les  réunions  mensuelles 
—  Leçons  de  philosophie  sociale.  —  Bibliographie.  —  Nouveaux  livres. 


NOUVEAUX  MEMBRES 


MM. 


Ex™»  Snr.  D''  W'eiss  d'Oliveira,  70,  rua 
Augusta,  à  Lisbonne  (Portugal),  présenté 
par  M.  Paul  de  Rousiers. 

J.  DE  Charentenav,  lieutenant  de  l'état- 
major  du  l*^""  corps  d'armée,  à  Lille  (Nord), 
présenté  par  le  même. 

Léon  Picard,  Souverain-Wandre,  Liège 
(Belgique),  présenté  par  le  même. 


LA  REUNION  ANNUELLE 

La  réunion  annuelle  des  membres  de 
la  Société  internationale  de  Science  sociale 
aura  lieu  du  lundi  30  mai  au  jeudi 
2  juin,  dans  Y  Hôtel  de  la  Société  de  Géo- 
f/raphie,  boulevard  Saint-Germain,  184. 

En  voici  le  programme  définitif  : 


I. 


Lundi  30  mai. 


Séance  d'ouverture  à  8  h.  3  4  du  soir. 
—  Pourquoi  nous  faisons  de  la  Science 
sociale  (le  rôle  et  les  limites  de  la  Science 
sociale),  par  M.  Paul  de  Rousiers. 


II. 


Mardi   31  mai. 


I.  Réuninii  (le  travail  à  9  heures  du 
matin.  —  L'( orientation  parliciilarislc  de 
la  vie,  par  M.  Gabriel  Meliii. 

II.  Séance  de  l'après-midi   à  3  heures. 


—  1"  Les  deux  groupements  rationnels  de 
ri7idiistrie  :  la  fabrication  sur  commande 
et  la  fabrication  en  stock,  par  M.  J.  Du- 
rieu. 

2°  Les  cultivateurs  de  la  Flandre  fran- 
çaise, par  M.  Paul  Descamps. 

III.  —  Mercredi   1  "■  juin. 

I.  Réunion  de  travail  à  9  heures  du 
matin.  —  La  libre  concurrence  et  le  con- 
trat de  travail,  par  M.  Paul  Bureau. 

H.  Séance  de  l'après-midi,  à  3  heures. 

—  1"  Les  types  familiaux  et  la  natalité, 
par  M.  Philippe  Champault. 

2"  L'expansion  de  la  race  portugaise, 
par  M.  Léon  Poinsard. 


IV 


Jeudi  2  juin. 


1.  Réunion  de  travail  à  9  heures  du  ma- 
tin. —  La  montagne,  lieu  d'origine  du 
particularisme  et  du  quasi-particularisme , 
par  M.  Philippe  Champault. 

IL  Séance  de  l'aprés-midi,  à  3  heures. 
—  Contribution  à  l'élude  du  type  du  mon- 
tagnard :  Une  famille  de  la  vallée  d'Aspe 
{f*yrénées),  par  M.  J.  Durieu. 

III.  Dîner  de  clôture  à  7  heures  du  soir, 
aux  salons  du  restaurant  des  Sociétés 
savantes,  8,  rue  Danton. 

Voyages  à  demi-tarif.  —  Les  compa- 
gnies de  chemins  de  fer  ont  bien  voulu 
accorder  le  voyage  à  demi-tarif  aux  mem- 
bres de  la  Société  qui  viendront  à  la  réu- 
nion annuelle. 

Les    membres   (jui    ont    Fintenlion    do 


42 


BULLETIN   DE    LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


profiter  de  cet  avantage  sont  priés  de  le 
faire  savoir  à  M.  Gangloff,  administrateur- 
gérant  de  la  Science  sociale,  56,  rue  Jacob, 
avant  le  15  mai. 


LES  RÉUNIONS  MENSUELLES 


La  prochaine  réunion  mensuelle  aura 
lieu  Je  vendrediTl  avrils  à  8  h.  3/4  du  soir, 
à  l'Hôtel  des  Sociétés  savantes,  rue  Ser- 
pente, 28. 

La  communication  sera  faite  par  M.  L. 
Poinsard  sur  le  sujet  suivant  :  L'éducation 
de  la  jeune  fille  moderne. 


LEÇONS  DE  PHILOSOPHIE  SOCIALE 

par  le  R.  P.  Schvval.m. 

La  librairie  Blond  vient  de  mettre  en  vente 
le  premier  volume  des  Leçons  de  Philoso- 
phie sociale  i  que  professa  avec  tant  de  suc- 
cès notre  i-egretté  collaborateur,  le  K.  P. 
Schwalm  et  dont  la  publication  était  si  impa- 
liomment  attendue.  Notre  ami,  M.  Gabriel 
Melin,  chargé  de  cours  de  science  sociale  à 
l'Université  de  Nancy,  a  placé  en  tête  de  ce 
volume  une  préface  que  nous  sommes  heu- 
reux de  reproduire  ici  : 

Le  livre  qui  se  présente  au  public  sous 
ce  titre  modeste  de  Leçons  de  Philosophie 
sociale,  œuvre  posthume  du  R.  P.  Schwalm, 
mérite  d'attirer  l'attention  par  des  qualités 
très  particulières  de  méthode,  de  pensée 
et  de  composition. 

Certes,  ce  n'est  pas  la  première  fois 
qu'un  tel  sujet  est  abordé  et  traité,  mais 
nous  pouvons  bien  affirmer  que  jamais 
il  ne  l'a  été  de  cette  façon  ni  par  ce  pro- 
cédé. Jusqu'àprésent,  laphilosophie  sociale 
était  surtout  considérée  comme  une  œuvre 
de  spéculation  pure  :  sur  chacun  des  pro- 
blèmes qu'elle  soulève  c'était  la  raison  qu'on 
interrogeait  pour  lui  demander  la  solution 
des  questions  ;  sans  doute  les  faits  n'étaient 
pas  négligés,  mais  on  les  «  sollicitait  dou- 
cement »  plutôt  qu'on  ne  les  constatait 
scientifiquement;  on  les  utilisait  plus  pour 

i.  Un  voL  in-12,  3  fr.  50  (t.  I.  Introduction.  — 
La  Famille  ouvrière^. 


illustrer  une  thèse  affirmée  dès  l'abord 
que  pour  en  dégager,  par  un  travail  lent 
et  patient,  des  principes  généraux  et  des 
lois.  Comment  s'étonner  si,  dans  ces  con 
ditions,  l'accord  devenait  difficile  et  les 
divergences  nombreuses?  Chacun  ayant 
son  point  de  vue  et  son  point  de  départ 
personnels,  les  conclusions  ne  pouvaient 
être  que  différentes  et  parfois  opposées. 

Aussi,  à  côté  de  la  philosophie  sociale, 
mais  beaucoup  plus  tard,  s'était  consti- 
tuée la  science  sociale  qui  avait  pour  objet 
bien  déterminé  l'étude  objective  des  so- 
ciétés humaines  ou,  plus  exactement,  des 
groupements  que  forment  entre  eux  les 
hommes  vivant  en  société.  Là,  plus  de  di- 
vergences possibles  :  il  sagissait purement 
et  simplement  d'observer  des  faits,  de  les 
comparer,  de  les  classer,  d'en  rechercher 
les  causes,  d'en  préciser  les  effets,  et,  de 
ces  relations  de  cause  à  effet,  de  dégager, 
si  possible,  des  lois.  C'était  une  science 
véritable,  et,  comme  telle,  s'imposant  à 
tous  les  esprits  sérieux  et  de  bonne  foi. 
Personne  n'ignore  que  cette  science, 
fondée  par  Frédéric  Le  Play  et  Henri  de 
Tourville,  a  donné  déjà  de  magnifiques 
résultats '. 

Cependant,  comme  toute  science  vraie, 
la  science  sociale  n'entraînait  pas  avec 
elle  de  conclusions  pratiques.  Elle  ne 
jugeait  pas  les  institutions;  elle  ne  se 
permettait  pas  de  les  déclarer  bonnes  ou 
mauvaises.  Elle  les  constatait,  montrait 
comment  elles  avaient  pris  naissance, 
comment  elles  s'étaient  développées  et 
transformées  suivant  les  temps  ou  les 
lieux,  quelles  influences  elles  avaient 
exercées  sur  telle  ou  telle  société;  mais 
elle  s'en  tenait  là. 

11  est  vrai  qu'elle  observait  des  types 
plus  ou  moins  prospères,  et  que  la  pros- 
périté, c'est-à-dire  la  santé  (bien-être  et 
harmonie),  étant  universellement  consi- 
dérée comme  désirable,  on  pouvait  alors 
soutenir  que  sa  conclusion  pratique  étak 
l'orientation  vers  la  prospérité  et  la  réali- 
sation même  de  cette  prospérité  dont  elle 


1.  Il  suffit,  pour  s'en  rendre  compte,  de  parcuu- 
lir  les  cinquante  volumes  qui  composent,  jusqu'à 
ce  jour,  la  collection  de  la  revue  qui  a  pour  titre 
la  Science  sociale  (Paris,  Firmin-Didot). 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


43 


analysait  les  éléments.  Mais  on  pouvait 
encore  la  chicaner  sur  ce  mot  de  pros- 
pèrilé  et.  comme  cette  idée  ne  peut  se  pré- 
ciser qu'en  faisant  intervenir  des  notions 
de  fonction  et  de  finalité  ',  c'est-à-dire 
des  notions  philosophiques,  on  pouvait 
hii  opposer  qu'elle  ne  suffisait  pas,  par 
elle-même,  à  donner  une  règle  complète 
de  la  vie  sociale. 

Il  fallait,  semble-t-il,  pour  que  cette  règle 
pût  être  solidement  établie,  une  alliance 
féconde  de  la  philosophie  et  de  la  science 
sociale.  C'est  précisément  ce  qu'on  trouve 
ici  et  ce  qui  fait  l'originalité  de  ce  livre. 

La  science  sociale  dont  les  résultats 
dûment  acquis  ont  été  utilisés,  est  celle-là 
même  dont  nous  parlions  tout  à  l'heure, 
celle  qu'ont  fondée  les  F.  Le  Play  et  les 
H.  de  Tourville. 

Quant  à  la  philosophie  qui  domine  cette 
science,  qui  la  vivifie,  qui  lui  donne  toute 
sa  signification,  toute  sa  portée  morale, 
toute  sa  valeur  de  direction  pratique,  elle 
n'est  autre  que  la  noble  et  haute  philo- 
sophie chrétienne  dont  saint  Thomas 
d'Aquin  a  donné,  dans  la  Somme,  la  syn- 
thèse la  plus  complète  et  la  plus  parfaite. 
Sans  doute  saint  Thomas  n'a  pu  tout  dire 
ni  tout  prévoir;  il  est  remarquable  cepen- 
dant qu'il  ait  dit  Lessentiel  en  toutes 
choses,  et  c'est  assurément  un  des  traits 
les  plus  piquants  du  présent  ouvrage  que 
l'habileté  avec  laquelle  l'auteur  a  su  dé- 
couvrir, dans  l'œuvre  immense 'de  saint 
Thomas,  le  texte  fondamental,  topique, 
s'appliquant  exactement  à  la  question 
étudiée. 

Ainsi,  dans  cette  œuvre  (et  c'est,  je  le 
répète,  le  caractère  propre  de  son  origi- 
nalité) la  philosophie  thomiste,  déjà  si 
positive  dans  sa  méthode  et  son  fonde- 
ment, se  trouve  en  quelque  sorte  rajeunie 
par  toutes  les  observations  de  la  science 
la  plus  neuve,  vêlera  novis  augere :  et  la 
science  sociale  à  son  tour  apparaît  vivifiée, 
animée  pour  la  pratique  et  l'action,  par 
les  principes  indispensables  d'une  philo- 
sophie très  solide  et  très  sûre. 

Comment  a  pu  se  faire,  dans  une  même 

1.  V.  sur  ce  point  notre  broclnire  :  La  notion 
de  proxp<'rit<-  cl  de  supih-iorité  sociales  (Paris,  Ber- 
ser-I.iîvrauU  . 


intelligence,  cette  alliance  si  utile  de  la 
philosophie  et  de  la  science?  C'est  ce  que 
va  nous  faire  comprendre  une  courte  bio- 
graphie de  l'auteur  '. 

Né  à  Nancy,  le  15  octobre  1860,  Salvador 
Schwalm,  après  de  brillantes  études  à  la 
Malgrange  et  à  Saint-Sigisbert  de  Nancy, 
entrait  en  1878  au  noviciat  des  Domini- 
cains d'Amiens.  En  1884,  il  était  reçu 
lecteur  en  théologie  et,  la  même  année, 
au  mois  d'octobre,  institué  lecteur  de  phi- 
losophie au  couvent  de  Corbara,  en  Corse, 
où  lesEtiules  venaient  d'être  transportées. 
Depuis  le  collège,  les  études  de  philcsophie 
le  passionnaient-.  Quand  il  eut  abordé 
l'étude  de  saint  Thomas,  il  trouva  dans  la 
doctrine  thomiste  une  si  parfaite  confor- 
mité avec  les  aspirations  les  plus  profondes 
de  sa  nature  vers  le  vrai  que  sa  voie  lui 
apparut  toute  tracée  :  pénétrer,  appro- 
fondir, faire  connaître  saint  Thomas  et,  à 
la  lumière  de  cette  philosophie,  examiner 
les  doctrines  modernes,  les  interpréter, 
les  compléter,  les  élargir,  les  critiquer. 
De  fait,  son  cours  eut  le  succès  le  plus 
enviable  :  «  Il  marqua,  dès  la  première 
année,  comme  l'œuvre  d'un  esprit  ferme 
et  d'une  pensée  personnelle.  Pendant 
nombre  d'années,  ce  cours  demeura  dans 
le  collège  comme  une  anivre  typique,  à 
laquelle  jeunes  maîtres  et  frères  étudiants 
aimaient  à  recourir.  Il  donnait  sa  leçon 
en  latin  devant  ses  quinze  élèves  avec  la 
même  vie  et  la  même  conviction  que  s'il 
eût  eu  devant  lui  un  grand  auditoire  3.  » 

Cependant,  depuis  plusieurs  années,  il 
s'intéressait  aux  questions  sociales.  Un  de 
ses  aînés  au  noviciat  lui  avait  parlé  de  Le 
Play  et  de  H.  de  Tourville  et  ces  indica- 
tions n'avaient  pas  été  perdues  pour  lui, 
car  son  espi-it,  entraîné  par  la  générosité 
de  son  cœur,  avait  toujours  été  comme 
obsédé  par  la  préoccupation  du  bien  à 
faire  aux  autres;  comme  l'a  dit  très  juste- . 
ment  son  biographe,  son  caractère  avait 

1.  Dont  les  éU'menls  seront  empruntés  à  l'excel- 
lente notice  sur  Le  Pinc  Sch'valm,  publiée  par  le 
H   P.  r.ardeil  (Paris.  Letliielleux). 

"2.  Au  baccalauréat  de  ptiilosopliie,  il  avait  ob- 
tenu (le  M.  !•:.  lioutroux  la  note  1res  bien  et.  l'année 
précédente,  la  même  note  de  E.  C.ebliart,  après  une 
ihlerroijation  très  reniarquée  sur  le  plan  des  l'en- 
xccs  de  Pascal.  —  I'.  (;ardeil.  op.  rit.,  p.  s  9. 

;<.  P.  Cardeil,  op.  cit..  p.  i.'i-iii. 


44 


BULLETIN    DE   LA    SOCIÉTÉ  INTERNATIONALE 


naturellement  ime  orientation  sociale. 
Aussi  lorsque,  en  188G,  commença  île  pa- 
raître la  revue  la  Science  sociale,  en  fut- il 
un  des  plus  assidus  lecteurs.  Un  esprit  tel 
que  le  sien  ne  pouvait  s'en  tenir  à  ce  con- 
tact de  surface  ;  il  entrait  bientôt  en  rela- 
tions directes  avec  H.  de  Tourville,  l'ins- 
pirateur, et  E.  Demolins,  le  directeur  de 
la  revue  nouvelle  et,  dès  1890,  leur  four- 
nissait une  collaboration  des  plus  suivies 
et  des  plus  appréciées  '.  A  propos  de  sa 
première  publication  sur  saint  Boniface, 
H .  de  Tourville  lui  écrivait  :  «  Vos  notes 
sont  un  modèle  de  méthode.  C'est  la 
grande  affaire  en  science  sociale  comme 
en  toute  science.  Par  là  vous  atteignez, 
au  delà  même  du  sujet,  un  grand  fait  : 
la  notion  exacte  de  l'histoire  de  l'Église  »  ; 
et  un  peu  plus  loin  :  «  A'otre  étude  est 
parfaite  en  tout  point  » . 

C'est  en  1893  que  le  P.  Schwalm  semble 
avoir  aperçu,  avec  une  netteté  décisive, 
tout  le  parti  que  la  philosophie  thomiste 
pouvait  tirer  de  l'étude  de  la  science  so- 
ciale. Il  publie  alors  ces  deux  remarqua- 
bles articles  qui  mériteraient  bien  d'être 
réimprimés  :  Saint  Thomas  d'Aquin  et  les 
récents  progrès  de  la  science  sociale,  oii  il 
développe  largement  sa  pensée,  montrant 
qu'il  n'y  a  aucune  opposition  entre  saint 
Thomas  et  Le  Play,  que,  si  les  points  de 
vue  sont  différents,  l'un  faisant  de  la  mo- 
rale et  l'autre  de  la  science,  il  existe  entre 
eux  une  étroite  parenté  intellectuelle,  les 
procédés  d'investigation  étant  les  mêmes 
chez  l'un  et  l'autre,  le  second  complétant 
admirablement  le  premier  en  fournissant 
des  analyses  poussées  et  des  classifica- 
tions minutieuses  là  où  le  philosophe  n'a 
donné  que  des  principes  très  généraux  et 
des  lignes  directrices  très  larges. 

Mais  ces  articles  ne  contenaient  qu'une 
esquisse  et  une  sorte  de  programme.  Il 
tardait  au  P.  Schwalm  de  montrer,  par  le 
menu,  la  fécondité  de  ces  vues.  En  1894,  il 
était  chargé  d'un  cours  de  philosophie  so- 
ciale. Il  se  mettait  aussitôt  à  l'œuvre  et 
préparait  avec  ardeur  ces  leçons  si  fortes 
et  si  neuves  qui  sont  publiées  aujourd'hui. 

1.  Nous  donnons  en  Appendice  la  lisle  complète 
des  travaux  sociaux,  philosopliiques  et  théologi- 
i|ues  du  1'.  Schwalm. 


Elles  furent  données  de  1894  à  1899  à  Cor- 
bara  d"abord,  puis  à  Flavigny.  Avec  le 
soin  consciencieux  qu'il  apportait  à  tout 
travail,  le  Père  les  avait  complètement  ré- 
digées, ne  voulant  rien  abandonner,  en  de 
si  graves  matières,  au  hasard  de  l'impro- 
visation :  c"est  ce  qui  a  permis  de  les  pu- 
blier sans  y  presque  rien  changer  ni 
ajouter'.  Sans  doute  si  l'auteur  les  avait 
revues,  il  les  aurait  complétées,  précisées 
sur  certains  points  ;  mais  quand  sa  santé 
l'obligea  à  quitter  définitivement  l'ensei- 
gnement, il  se  livra  à  d'autres  travaux, 
crut  de  son  devoir  de  revenir  à  la  théolo- 
gie proprement  dite  et  les  laissa  dans  son 
tiroir,  se  bornant  à  les  en  sortir  de  temps 
en  temps  pour  en  faire  profiter  quelque 
élève  ou  quelque  ami. 

Telles  que  nous  les  possédons,  ces  le- 
çons ont  une  valeur  considérable  :  «  Elles 
forment,  a  dit  le  P.  Gardeil,  xm  Cours  que 
l'on  peut  dire  complet  de  Philosophie  so- 
ciale,  où  s'entre-croisent  sans  cesse  les 
données  exactes  de  la  science  sociale  dont 
il  possédait  désormais  les  méthodes  à  fond 
et  les  principes  et  solutions  de  la  philo- 
sophie de  saint  Thomas,  empruntés  à  leurs 
sources  mêmes   :    Commentaires   sur  les 
Ethiques  et  les  Politiques,   De   Hegimine 
principum  et  opuscules  divers  de  morale 
sociale,   les  deux  Sommes,  les  Questioîis 
disputées,  etc.  C'est  une  œuvre  originale 
et  solide  où  la   science   sociale   apparaît 
complètement  transformée  et  rajeunie  ^  ». 
Une  œuvre  de  ce  genre  ne  peut  guère 
s'analyser.  Il  suffit  de  la  parcourir  pour 
en  apercevoir  et  constater  immédiatement 
la  variété  et  l'intérêt;  toutes  les  questions 
qui  préoccupent  aujourd'hui  l'opinion  pu- 
blique y  sont  abordées  :  la  famille,  l'édu- 
cation, le  travail,  la  propriété,  le  salaire, 
les  associations,  les  syndicats,  l'Etat,  le  .so- 
cialisme, etc.  Toutes  sont  étudiées   avec 

1.  Ce  n'était,  malsré  tout,  que  des  notes  de  cours. 
Les  i)lirases  claient  quelquefois  inaclievées,  il  a 
fallu  les  terminer;  les  divisions  iiisuflisamment 
accusées,  il  a  lallu  les  marquer  d'un  trait  plus  nel. 
D'autre  part,  les  citations  de  saint  Thomas  étaient 
faites  en  latin,  on  a  du  les  traduire,  tout  en  con- 
servant au  bas  des  i)a8es  ces  textes  précieux  d'un 
contour  si  ferme  et  d'une  précision  toute  lai)idairo. 
Tout  le  mérite  de  ce  minutieux  travail  de  revi- 
sion revient  au  U.  P.  Gardeil  qui  y  a  apporté  le 
soin  d'un  savant  et  le  dévouement  d'un  ami. 

2.  R.  P.  Gardeil,  op.  cit..  p.  22. 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


45 


une  richesse  d'information,  une  sûreté  de 
méthode,  un  talent  d'exposition,  une  ai- 
sance de  style  qui  les  rendent  accessibles 
aux  esprits  les  moins  préparés.  Ce  qui  sé- 
duit surtout,  c'est,  avec  la  fermeté  des 
principes,  la  largeur  des  vues  que  l'auteur 
devait  particulièrement  à  la  connaissance 
exacte  des  faits  sociaux. 

Il  était  persuadé,  lui  aussi,  que  toute  vé- 
rité est  orthodoxe,  et,  quand  il  avait  dis- 
tingué qu'une  solution  pratique  lui  était 
imposée  par  les  données  bien  établies  de 
la  science,  il  n'hésitait  pas  à  l'adopter  et 
à  la  formuler,  au  risque  de  heurter,  au 
besoin,  quelque  préjugé  vénérable.  C'est 
ainsi  que  très  simplement,  mais  très  éner- 
giquement,  il  s'était  déclaré  partisan  de 
cette  formation  particulan'ste  ou,  si  l'on 
préfère,  de  cette  éducation  anglo-saxonne 
qui  lui  apparaissait  comme  une  nécessité 
inéluctable  des  temps  présents  '.  Il  avait, 
à  ce  sujet,  publié  un  article  très  ferme  et 
très  mesuré  en  même  temps  :  Les  Fran- 
çais d'hier  et  ceux  de  demain,  à  propos  du- 
quel M.  de  Tourville  écrivait  à  une  de  ses 
correspondantes  :  «  Sous  ce  titre...  le 
P.  Schwalm  a  donné  dans  notre  Revue 
des  explications  que  vous  avez  pu  voir  et 
qui,  venant  d'un  religieux,  vous  montre- 
ront que  la  vie  religieuse  n'est  pas  pour 
démentir  la  nécessité  de  se  former  sur  le 
type  anglo-saxon.  Par  surcroît  d'autorité, 
le  P.  Schwalm  vient  d'être  appelé  cette 
année  à  professer  notre  science  sociale 
aux  novices  de  la  maison  mère  -  ». 

On  voit  par  là  tout  le  profit  que  peut 
donner  la  lecture  et  l'étude  d'une  telle 
oeuvre.  A  notre  époque  tout  le  monde,  et 
avec  raison,  veut  s'initier  à  la  connais- 
sance des  questions  sociales  :  les  bonnes 
volontés  ne  manquent  pas,  mais,  il  faut 
bien  le  dire,  elles  n'ont  pas  eu  jusqu'ici  de 
(juoi  se  satisfaire  :  le  livre  clair,  simple, 
bien  informé,  où  une  doctrine  sûre  s'alliât 
à  une  information  large  et  bien  docu- 
mentée, manquait  absolument.  Ce  livre,  le 
voici.    11  rendra  de  grands  services   aux 


1.  Vers  la  nirme  t-poijuc,  M»'  d'IIulsl  se  rangeait 
:i  la  iiiéiiie  manière  de  voir  dans  une  nute  iini)or- 
taille  de  ses  Con/rrences  de  iV.-/>.  sur  la  Morale  de 
la  l'ami  lie  noie  18,  p.  4-28  et  s.). 

2.  Lettre  du  -20  février  I89."i,  rcprod.  dans  Piété 
'•"ii/!anle,  p.  13;i. 


jeunes  prêtres  désireux  de  s'éclairer  avant 
d'aborder  les  œuvres  d'apostolat  aux- 
quelles ils  brûlent  de  consacrer  leur  zèle; 
il  en  rendra  aux  innombrables  laïques 
soucieux  de  bien  remplir  leur  devoir  so- 
cial, mais  justement  préoccupés  d'éviter 
les  faux  pas  et  les  démarches  vaines; 
à  tous  il  donnera  les  lumières  nécessai- 
res pour  se  diriger  sûrement  dans  les 
voies  nouvelles  où  le  mouvement  moderne 
nous  entraîne  aujourd'hui  de  force  ou  de 


gre. 


Gabriel  Melix. 


BIBLIOGRAPHIE   GENERALE   DES    TRAVAUX 
DU  P.  SCHWALM 

Revue  Thomiste. 


Saint  Thomas  d'Aquin  et  les  récents  progrès 

de  la  Science  sociale  îaiiin'cs  is'.iS.  p.  csii; 
lsi)4.  ]i.  Kiii). 

L'évolution  politique  et  sociale  de  l'Eglise, 
<ra|ir.'s  .M.  Si'Li.i.LR  ,  iNiii.  j).   iG-2i. 

Les  aspects  nouveaux  de  la  foi  dans  les  en- 
cycliques de  Léon  XIII  (IN'.M,  p.  -i'A'J). 

Serons-nous  socialistes?  (ISMô,  p.  1  ot  23o). 

La  propriété  d  après  la  philosophie  de  saint 
Thomas  (IS'.G,  p.  -JNl  et  f.bM). 

Les  sociologues  évolutionnistes  en  France  : 

DURKIIEIM.  I.KI;nN.  ■j'utliK.  IznlI.E  T  (  1895,  p.  765). 

Lacté  de  foi  est-il  raisonnable?  (1896,  v.  36). 

Les  illusions  de  lidéalisme  et  leurs  dangers 
pour  la  foi  (  1n9  i,  p.    llo). 

L  apologétique  contemporaine  doit-elle  adop- 
ter une  méthode  nouvelle?  (In'.i?,  p.  c»-,.'). 

La  crise  de  l'apologétique  (IS'.i?,  ]>.  Joèet  338). 

La  croyance  naturelle  et  la  science  (1897, 
p.  627),  insi'ré  dans  le  Compte  rendu  du 
IV"  Congrès  scientifique  international  des 
rulholi(/ues  (1897),  sect.  III,  Sciences  philos. 
Fribour^-  (Suisse),  1898,  p.  574. 

Individualisme  et  solidarité  (  1898,  p.  65). 

L'inspiration  intérieure  et  le  gouvernement 
des  âmes  dans  l'Eglise  catholique  (189S. 
p.  315). 

Le  dogmatisme  du  cœur  et  celui  de  l'esprit 
189S.  ]i.  57.S). 

Le  thomisme  et  le  mouvement  actuel  des 
études  théologiques    1N'.)S.  ji.  335). 

Le  respect  de  lEglise  pour  l'action  intime 
de  Dieu  dans  les  âmes  (IS'.K),  ]).  '^>1>. 

L  action  intellectuelle  d'un  maître  d'après 
saint  Thomas  ^l'.iDii,  p.  -.'51). 

Les  controverses  des  Pères  grecs  sur  la 
science  du  Christ    lîinl.  doux  ai'ticies). 


46 


BULLETIN   DE    LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


Hi'vue  des  sciences  ecclrsiasliqiics. 

L'adaptation  des  Pères  de  l'Eglise  à  la  cul- 
ture antique  (novomljre  V.Kil). 

Bévue  des  sciences  philosophiques 
cl  IhcoloQiques. 

Les  deux  théologies  :  la  scolastique  et  la  po- 
sitive (octobre  r.>08). 

Diclionnaire  de  théologie  caUioliqiie 
(Paris,  Letouzey) 

Mots  :  Communisme  (t.  III,  col.  574-596):  — 
Corporations  (t.  III,  col.  186M879J;  —  Dé- 
mocratie (t.  IV,  col.  ^Tl-oil). 

Curresponda/il. 
Le  Communisme  évangélique  (10  mai  lliOi)). 

Année  dominicaine. 

Le    cinquantenaire    du    couvent   de    Nancy 

(iS'.tl,  p.  312). 
La  sincérité  (di-cenibre  l'.ioô,    mars   et  avril 

l'.inci. 

Vérités  qu'il  faut  taire   :  nos  qualités  et  nos 

mérites  cioùt  l'.'Oiii. 
Les  formules  de  l'humilité  (février  1007). 
Le  péché  de  surmenage  (septembre  l'.i07). 
Sobriété  et  verbiage  dans   la  prière  vocale 

(noveiiibri'  r.lii7). 
La  prière  publique  (mars  1908). 

Science  sociale. 

Saint  Boniface  et  les  missionnaires  de  la 
Germanie  au  'Vlir  siècle  (t.  IX  à  XIII,  an- 
^'■(■s  1  Si  10- 18'.  •■2). 

L'Éducation  dans  un  village  lorrain  de  vi- 
gnerons et  d'ouvriers  de  forges  t.  XIII. 
janvier  1892). 

L'état  social  et  la  crise  religieuse  à  propos 
d'un  village  lorrain  (t.  XIII,  juin  1892:. 

L'isolement  du  clergé  en  France  (t.  XIV.  dé- 
cembre lN'.t2j. 

Les  tendances  actuelles  du  clergé  français  à 
sortir  de  l'isolement  (t.   XV,  février  1893). 

La  formation  de  l'initiative  personnelle  dans 
les  séminaires  français  (t.  XV,  avril  189:î). 

Les  français  d'hier  et  ceux  de  demain  ^t.  X  TI I, 
juin  1894). 

Saint  Thomas  d'Aquin  et  l'École  de  la  science 
sociale  (t.  XVIII.  seiit,embre  1894). 

La  Lorraine  et  les  Lorrains  (t.  XXI,  18'.»0).  — 
I.  L'unité  du  paj's  et  de  la  race  (janvier). 

—  II.  Le  montagnard  des  Vosges  (février). 

—  III.  Los  origines  du  paysan  (juin). 

Le  type  social  du  paysan  juif  à  l'époque  de 
Jésus-Christ  (2"  série,  44"  fascicule,  février 

1908;. 

L'industrie  et  les  artisans  juifs  à  l'époque  de 
Jésus-Christ  (2"  série,  50"  fascicule,  février 
1909). 


Mouvement  suclal. 

Géographie  et  science  sociale  [Le  ])latoau  lor- 
rain] (t.  II,  .septembre  1893); 

Bulletin  de  la  Science  sociale. 
A  propos  d'une  grève  (t.  1",  27Mivraison,  190i;). 

Œuvres  oratoires. 

Saint  Dominique,  homme  de  prière  (Bureaux 
de  V Année  dominicaine,  brochure.  1897). 

Le  bienheureux  Innocent  'V,  panégvrique. 
76 /d.,  1899). 

La  jeunesse  de  l'âme  dans  un  homme  d'ac- 
tion. Le  bienheureux  Innocent  V  Paris, 
Jounlan,  18!  i9). 

L'inspiration  du  sens  chrétien  dans  la  théo- 
logie de  saint  Thomas  (dans  VUnivcrsilé  ca- 
tholique, Lyon.  1899:  tirage  à  part,  Lyon. 
Vitte  et  Perussel). 

Ouvrages  posthumes. 

La  vie  privée  du  peuple  juif  à  l'époque  de  Jé- 
sus-Christ (Paris,  Gabalda,  1910,  1  vol.  in- 
12  de  xx-.'!)83  pages). 

Le  Christ  d'après  saint  Thomas  d'Aquin,  com- 
mentaire des  vingt-trois  premières  questions 
(le  la  IIP  Pars  de  la  Somme  théologique. 
Paris,  Lethielleux,  1910,  i  vol.  in-12  de 
500  pages. 


BIBLIOGRAPHIE 

La  répartition  des  fortunes  en 
France,  par  M.  J.  SÉAiLLE.s.  —  Paris, 
.\lcan,  1910. 

Le  problènae  est  abordé  par  une  mé- 
thode purement  statistique  :  l'auteur  a  mis 
à  profit  les  statistiques  successorales  pu- 
bliées en  France,  depuis  1903,  par  le  mi- 
nistère des  finances,  qui  classent  les 
successions  déclarées  en  catégories  basées 
sur  leur  importance.  Les  chiffres  des  six 
exercices  connus  ont  été  fondus  dans  des 
moyennes  par  catégorie.  On  obtient  ainsi 
quelques  points  de  la  courbe  qui  doit  re- 
présenter la  répartition  entre  les  succes- 
sions individuelles  du  montant  total  de 
l'annuité  successorale.  M.  Séailles  a  eu 
l'heureuse  idée  de  chercher  un  mode  de 
représentation  indépendant  du  nombre 
absolu  des  successions,  ainsi  que  de  la 
valeur  absolue  de  leur  montant  total,  ce 
qui  rend  comparables  les  courbes  rela- 
tives aux  diverses  époques  et  aux  divers 
pays. 


DE  SCIENCE   SOCIALE. 


47 


L'auteur,  faisant  la  critique  de  ses  do- 
cuinonts,  établit  dans  quelle  mesure  la 
répartition  des  successions  dans  un  exer- 
cice j)eut  être  considérée  comme  repré- 
sentative de  la  répartition  des  fortunes 
dans  la  nation. 

Il  essaie  enfin  de  rapprocher  ses  résul- 
tats de  ceux  que  M.  Vilfredo  Pareto  a  tirés 
de  l'étude  statistique  de  la  répartition  des 
revenus.  —  Mais  ici  M.  Séailles  s'engage 
dans  une  analyse  mathématique  manifes- 
tement dénuée  de  rigueur  :  il  nous  per- 
mettra de  ne  point  l'y  suivre. 

P.  Vanuxem. 

De  Tordre  social.  —  Lélectcrat.  — 
Les  fonctions.  —  Les  classes,  par 
M.  Léon  Girard.  J.  Lebègue  et  C'«, 
Paris-Bruxelles.  I  vol.,  3  fr.  50,  de 
333  pages. 

Cet  ouvrage  est  inspiré  à  son  auteur 
par  ce  qu'il  appelle  «  l'universelle  falsifi- 
cation du  suffrage  universel.  Il  constate 
que  la  formule  :  «  un  homme,  un  vote  », 
aboutit  à  des  résultats  si  fâcheux  que  la 
plupart  des  constitutions  basées  sur  la 
souveraineté  populaire  l'appliquent  in- 
complètement ou  la  faussent  sciemment. 
Et  il  se  demande  s'il  n'est  pas  possible  de 
trouver  une  expression  plus  exacte,  plus 
sincère  et  plus  complète  du  suffrage  uni- 
versel. 11  propose  un  système  curieux  dé- 
nommé par  lui  «  suffrage  classifique  »  et 
répondant  aux  différentes  fonctions  so- 
ciales. Cela  l'amène  à  une  détermination 
de  ces  fonctions  et  des  classes  qui  y  cor- 
respondent. Nous  aurions  sur  ce  point  des 
réserves  importantes  à  présenter.  C'est 
surtout  par  le  travail  que  se  classent  les 
sociétés  et  le  travail  se  trouve,  par  suite, 
à  la  base  des  fonctions  sociales.  11  semble 
que  les  catégories  établies  par  M.  Girard 
ne  tiennent  pas  de  ce  fait  un  compte  suf- 
fisant. Mais  il  reste  que  son  idée  de  donner 
une  représentation  à  la  fonction  sociale 
correspond  à  des  nécessités  qui  commen- 
cent à  se  faire  jour.  La  représentation 
professionnelle,  beaucoup  plus  intéres- 
sante que  la  représentation  proportion- 
nelle, est  une  formule  issue  d'une  préoc- 
cupation toute  proche.  Elle  a,  en  outre, 


l'avantage  d'une  réalisation  pratique  moins 
difficile.  On  ne  s'entendra  pas  aisément 
sur  l'établissement  d'une  liste  des  fonc- 
tions sociales,  encore  moins  sur  un  clas- 
sement de  ces  fonctions  par  ordre  d'im- 
portance. On  pourrait  arriver  à  s'entendre 
sur  une  liste  des  professions  et  sur  l'im- 
portance, tout  au  moins  numérique,  de 
chacune  d'elles.  Ce  serait  peut-être  lé 
commencement  d'une  réforme  électorale. 

P.  R. 

L^organisation   internationale,  par  E. 

DuPLEssix.   1   vol.  in-8",  3  fr.  Librairie 
Larose  et  Tenin,  1909. 

Dans  un  trop  court,  mais  intéressant 
résumé,  qui  constitue  la  première  partie, 
l'auteur  étudie  les  diverses  manifestations 
du  besoin  d'organisation  entre  les  peuples 
qui  se  produisent  aujourd'hui  dans  toutes 
les  branches  de  l'activité  humaine.  Pour 
répondre  à  ce  besoin,  l'auteur  a  imaginé 
un  plan  complet  de  gouvernement  inter- 
national, dont  il  expose  les  lignes  géné- 
rales dans  la  seconde  partie  et  dont  le 
règlement  codifié  est  publié  en  annexes. 
On  ne  peut  que  regretter  qu'une  intention 
aussi  louable  ne  corresponde  pas  à  une 
évolution  suffisante  de  la  société  interna- 
tionale. L'examen  des  tendances  vers 
cette  organisation  qui  s'y  manifestent,  et 
que  M.  Duplessix  relève  très  justement 
dans  sa  conclusion,  démontre  que  tous  les 
progrès  sont  accomplis  dans  cette  voie 
dès  que  les  circonstances  les  rendent  pos- 
sibles; si  l'on  a  pas  encore  fait  plus,  c'est 
que  l'évolution  sociale  ne  suit  pas  un  plan 
logique  enfanté  par  le  cerveau  humain, 
mais  bien  les  conditions  pratiques  de  la 
vie.  Ce  n'est  pas  une  institution  qui  nous 
manque,  c'est  la  possibilité  et  la  volonté  de 
la  pratiquer. 

G.    OLiniE-GALLlARD. 

Vers  la  paix,  par  Alberto  Torrès.  1  vol. 
in-S",  Rio-de-Janeiro,  Imprensa  nacio- 
nal,  1909. 

C'est  le  développement  économi(]ue  des 
nations  modernes  qui  crée  chez  elles  un 
besoin  de  ])lus  en  ])lus  intense  de  la  paix 


48 


BULLETIN   DE   LA    SOCIÉTÉ    IKTERNATIONALE    DE    SCIENCE    SOCIALE. 


et  qui  les  détourne  du  militarisme.  La 
réforme  morale  elle-même,  indispensable 
à  l'établissement  de  la  paix,  tend  à  s"opérer 
dans  la  conscience  des  peuples.  C'est  en  se 
basant  sur  le  sens  de  cette  évolution  que 
l'auteur,  sans  attacher  à  une  création  ar- 
tificielle une  portée  qu'elle  ne  saurait 
avoir,  étudie  quelle  ])ourrait  être  l'organi- 
sation juridique  internationale  dans  cette 
situation  future. 

O.-G. 

La  dépopulation  en  France,  par  Henry 
Clément.  1  vol.  in-16,  3  fr.  50.  Bloud 
et  C^  édit.,  1910. 

C'est  un  sujet  bien  actuel,  et  en  même 
temps  bien  inquiétant,  qui  fait  l'objet  de 
ce  livre.  Les  statistiques  du  recensement, 
copieusement  citées  dès    les    premières 
pages,   montrent  depuis  longtemps   que 
notre  pays  s'achemine  vers  une  diminu- 
tion de  sa  population.  Quel  est  le  danger 
(|ui  en  résulte  pour  notre  patrie,  et  qui 
doit   nous    faire   envisager  avec   crainte 
cette  constatation?  C'est  ce  que  l'auteur 
examine  ensuite  un  peu  superficiellement, 
car  les  arguments  militaires  et  démogra- 
phiques, sur  lesquels  il  insiste  le  plus,  sont 
loin  d'être  les  meilleurs.   Les  causes  de 
ce  phénomène  social  sont  complexes,  et 
font  l'objet  d'une  étude  consciencieuse  et 
complète  :  il  y  aurait  ici  encore  des  réser- 
ves à  formuler  relativement  à  certaines 
d'entre   elles,    comme    l'évolution   indus- 
trielle, l'exode  rural,  le  régime  de  l'impôt, 
la  législation  des  partages,  dont   on  peut 
contester  la  responsabilité  à  l'égard  de  la 
dépopulation.  La  Science  sociale  a  depuis 
longtemps  fait  justice  notamment  du  re- 
proche adressé   sur  ce  point  à  nos    lois 
successorales,  ainsi  que  de  la  vertu  que 
l'auteur  attribue  encore  à  la  famille-sou- 
che,  sur  l'autorité  de  Le  Play.  Mais   ce 
sont  plutôt  là  des  chicanes  de   détail,  qui 
ne  sauraient  diminuer  le  mérite  de  l'œu- 
vre, à  laquelle   l'Académie   des  Sciences 
morales  a  décerné   une  flatteuse  récom- 
pense. Sur  un  sujet  qui  sert  trop  souvent 
de  thème  à  des   déclamations   ou  à   des 
•  conclusions    à  priori,    M.    Clément  a    su 


grouper  un  ensemble  solide  de  faits  et  de 
documents,  constituant  un  tableau  de  la 
réalité  objective  et  dégageant  des  conclu- 
sions vraies.  Il  suffit,  pour  s'en  rendre 
compte,  d'indiquer  que  ces  dernières, 
tout  en  reconnaissant  une  portée  secon- 
daire aux  remèdes  d'ordre  législatif,  met- 
tent en  relief  le  caractère  essentiellement 
moral  et  familial  du  problème  et,  par  suite, 
de  la  solution  à  y  apporter. 

O.-G. 
LIVRES  REÇUS 

L'assistance  par  le  travail,  par  Edouard 
Cormouls-Houlès,  avec  une  préface  de 
Léon  Bourgeois.  1  fort  vol.  15  francs 
(Arthur  Rousseau,  édit.  Parce). 

La  Confédération  générale  du  Travail' 
par  Auguste  Pawlowski.  1  vol.  in-i8, 
2  fr.50(F.  Alcan,  Paris). 

Solution  de  la  question  juive,  par 
l'abbé  Charles.  1  vol.  3  fr.  50  (La  Renais- 
sance française,  52.  passage  des  Panora- 
mas, Paris). 

L'Inde  et  sa  condition  actuelle,  par 
Edouard  Clavery.  1  vol.  in-S",  116  p.. 2  fr.  50 
(Berger-Levrault  et  C'%  édit.  Paris). 

Problème  de  science  criminelle,  par 
Henri  Joly.  1  vol.  in-16,  3  fr.  50  (Hachette 
et  0%   Paris). 

La  défense  sociale  et  les  transformations 
sociales  du  droit  pénal,  par  A.Prins.  1  vol. 
(Misch  et  Thron,  édit.  Bruxelles). 

Le  devoir  jmlitique  des  catholiques,  par 
l'abbé  Emmanuel  Barbier.  1  vol.  1  franc. 
(Jouve  et  C''',  édit.  Paris). 

L'organisation  syndicale  des  chefs  d'in- 
dustrie, par  G.  de  Leener  (Étude  sur  les 
syndicats  industriels  en  Belgique).  2  vol. 
(Misch  et  Thron.  édit.  Bruxelles). 

Ce  qui  est  vivant  et  ce  qui  est  mort  de  la 
philosophie  de  Hegel,  par  Benedetto  Croce, 
trad.  de  l'italien,  par  Henri  Buriot,  1  vol. 
in-8°,  5  francs  (V.  Giard  et  Brière,  édit. 
Paris). 

Où  l'on  nous  mène,  par  Raoul  Singlin, 
1  brochure,  0  fr.  50  (La  Renaissance  fran- 
çaise, 52.  passage  des  Panoramas,  Paris). 


BIBLIOTHÈQUE   DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

FONDATEUR 

EDMOND    DEMOLINS 


QUESTIONS   DU  JOUR 


L'EDUCATION  AVANT  LE  COLLEGE 


PAR 


M.    F. -G.    HONORE 


LA  FOIRE  DE   LEIPZIG 

DANS  LES  TEMPS  PASSÉS 


PAR 


L.    ARQUE 


PARIS 

BUREAUX    DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

56,     RUE     JACOB,     56 

Mai  1910 


SOMMAIRE 


A.  —  L'ÉDUCATION    AVANT   LE  COLLÈGE,  par  M.  II.-J.  Cakson  (tra- 
duction de  31.  F.-C.  Honoré  et  préface  de  M.  Paul  de  Rolsiers). 


B.   —  LA  FOIRE   DE  LEIPZIG  DANS  LES  TEMPS  PASSES,  par  U.  L. 

Arqué. 
I.  —  Les  foires  d'autrefois  et  leur  rôle.  P.  17. 

1"  Ce  qu'étaient  les  foires. 

i"  Les  foires  à  privilèges. 

3°  Les  caravanes  marchandes. 

4°  Aspect  des  foires. 
[1.  —  Caractère  révolutionnaire  de  la  fonction  des  anciennes  foii^es;  leurs 
répercussions  sociales.  P.  26. 

1"  Les   stades   de  la  vie  économique.  —  L'économie  fermée.  —  L'économie 
urbaine. 

2"  Le  grand  commerce  et  la  Foire  de  Leipzig.  —  Le  commerce  des  produits 
rares.  —  Influence  de  la  situation  géographique  de  Leipzig.  —  Les  grands 
négociants.  —  Le  patronage  des  Électeurs  de  Saxe.  —  Iniluence  des  guer- 
res. —  Les  douanes.  —  La  monnaie.  —  Les  hôtels.  —  La  réclame.  —  Le 
journalisme.  —  Intluence  des  foires  sur  les  cultures  intellectuelles, 
ni.  —  Le  déclin  des  anciennes  foires  dans  l'Europe  centrale  et  occidentale 
et  la  prolongation  exceptionnelle  de  la  Foire  de  Leipzig.  P.  51. 

1°  Causes  de  la  survie  de  la  Foire  de  Leipzig. 

2"  La  Foire  de  Leipzig  au  XVII l"  siècle. 
\\ .  —  La  Foire  de  Leipzig  et  les  cultures  intellectuelles.  P.  (l.ô. 

1"^  La  librairie;  l'Université;  la  philosophie  et  la  littérature. 

2°  Les  beaux-arts.  —  L'architecture.  -^  La  musique. 


QUESTIONS  DU  JOUR 


L'ÉDUCATION  AVANT  LE  COLLÈGE 


['u  de  nos  adhérents,  M.  F.-C.  Honoré  a  bien  voulu  nous  adres- 
ser la  traduction  d'une  communication  faite  à  Brigliton  devant 
la  section  locale  de  la  «  Parent's  National  Educational  Union  » 
par  M.  H.-.l.  Carson,  M.  A.  directeur  d'une  école  anglaise,  et 
nous  sommes  très  heureux  de  la  faire  connaître  à  nos  lec- 
teurs. 

La  question  traitée  par  M.  Carson  intéresse,  en  effet,  d  une 
façon  toute  particulière  les  amis  de  la  science  sociale. 

U  y  a  quelques  mois,  un  homme  spécialement  préoccupé, 
par  le  fait  même  de  sa  profession,  des  problèmes  que  soulève 
l'éducation  des  enfants,  m'adressait  une  critique  au  sujet  de  l;i 
classification  des  faits  sociaux  d'Henri  de  Tourville.  Il  s'étonnait 
que  cette  classification  ne  contînt  pas  un'  article  spécial  sur 
«  l'Éducation  à  l'école  ».  Je  lui  répondis  que  l'éducation  couvre 
une  période  beaucoup  plus  longue  que  celle  que  les  enfants 
passent  à  l'école  et  que,  même  à  l'école,  l'éducation  se  fait  par 
une  série  d'éléments  dont  un  grand  nombre  sont  extérieurs  à 
l'école.  En  réalité,  l'éducation  commence  à  la  naissance  et  finit 
à  la  mort  de  chacun  de  nous.  Ceux  auxquels  la  vie  n'apprend 
plus  rien,  ceux  dont  elle  ne  peut  plus  modifier  les  idées  et  les 
manières  de  voir  ont,  il  est  vrai,  terminé  leur  éducation,  mais 
on  pourrait  dire  avec  autant  de  vérité  qu'ils  ont  terminé  leur 
vie.  Ce  phénomène  se  produit,  d'ailleurs,  à  des  Ages  très  dift'é- 
rents,  ainsi  que  chacun  peut  l'observer.  U  est  des  personnes  qui 


4  QUESTIONS    DU    JOUR. 

se  retirent  de  la  vie  à  la  fin  d'une  carrière  bien  remplie,  d'autres 
en  pleine  force,  quelques-unes  plus  tôt  encore.  Il  en  est  enfin 
auxquelles  peut  s'appliquer  justement  la  terrible  sentence 
d'Alfred  de  Musset  sur  une  morte  :  «  Elle  est  morte  et  n'a  point 
vécu  ». 

Mais  ceux  qui  vivent  continuent  leur  éducation.  Ils  s'instrui- 
sent journellement  de  la  leçon  des  faits  auxquels  ils  participent. 
Malheureusement,  la  belle  ardeur  de  la  jeunesse  s'éteint  et  la 
vigueur  de  l'àg-e  mûr  va  s'afiaiblissant  à  mesure  que  le  nombre 
des  années  augmente,  de  telle  sorte  que  l'expérience  acquise 
devient  moins  féconde  à  mesure  qu'elle  est  plus  complète.  «  Les 
conseils  des  vieillards  sont  comme  le  soleil  d'hiver;  ils  éclairent 
sans  réchaufier  ))^  disait  Vauvenargues.  Voilà  pourquoi,  instincti- 
vement, on  néglige  souvent  de  persuader  un  homme  avancé  en 
âge,  de  le  convertir  à  des  idées  nouvelles.  A  quoi  bon?  se 
dit-on. 

Au  contraire,  les  jeunes  enfants  qui  ont  devant  eux  toute  une 
existence  avec  les  ressources  d'énergie  et  d'activité  qu'un  déve- 
loppement normal  leur  apportera,  font  merveilleusement  fruc- 
tifier les  germes  qu'ils  reçoivent.  Aussi  importe-t-il  non  seule- 
ment de  choisir  la  semence  que  l'on  déposera  en  eux,  mais  de 
semer  cette  semence  avant  que  d'autres  n'aient  déjà  envahi  le 
terrain.  Ce  sont  les  parents,  les  mères  surtout,  qui  ont  mission 
d'accomplir  cette  œuvre  délicate  et  capitale  tout  à  la  fois.  A 
coup  sur,  ils  sont  loin  parfois  d'en  soupçonner  l'importance, 
M.  Garson  met  précisément  cette  importance  en  relief  et  soutient 
que  certaines  notions  ne  sont  jamais  solidement  installées  dans 
la  tête  et  dans  le  cœur  d'un  homme  quand  elles  n'y  ont  pas  pris 
place  dès  le  plus  jeune  âge.  Il  prend  comme  exemples  celles  de 
l'obéissance  et  du  respect.  D'après  lui,  un  enfant  qui  n'a  pas 
appris  à  obéir  avant  l'âge  de  trois  ans  n'est  plus  à  môme  de 
faire  cet  utile  apprentissage.  Je  ne  voudrais  pas  accepter  d'une 
façon  absolue  une  pareille  affirmation  ;  mais  il  est  certain  que 
l'enfant  arrivé  à  trois  ans  sans  savoir  qu'il  doit  s'imposer  des 
contraintes,  et  sans  comprendre  pourquoi  il  doit  s'en  imposer,  a 
de  grandes  chances  de  devenir  un  anarchiste.   Je  n'entends  pas 


L  EnUCATION    AVANT    LE    COLLEC.E.  ;) 

dire  qu'il  tiendra  des  propos  incendiaires  contre  l'ordre  établi, 
ni  qu'il  jettin'a  des  bombes  sur  le  passage  des  souverains,  .le 
prétends  seulement  qu'il  sera  impropre  à  l'action  concertée  qui 
suppose  forcément  une  discipline.  En  ce  sens  il  méritera  vrai- 
ment l'épithète  d'anarcbistc,  ce  qui  ne  l'empêchera  pas,  peut- 
être,  d'être  abomin;d)lement  conservateur. 

C'est  une  des  opinions  les  plus  IVicheusement  répandues  que 
notre  régime  social  moderne  ne  comportant  plus  de  hiérarchies 
héréditaires,  la  discipline  n'y  a  plus  son  rôle.  Au  contraire^  la 
discipline  y  devient  plus  nécessaire  à  mesure  que  les  rapports 
sociaux  se  multiplient  et  se  compliquent  davantage.  De  plus, 
elle  a  besoin  d'être  comprise  et  aimée  bien  plus  qu'autrefois, 
parce  que,  n'étant  plus  imposée  sans  discussion,  elle  ne  peut 
être  pratiquée  que  si  elle  est  acceptée  et  reconnue  efficace  par 
ceux  qui  doivent  s'y  plier.  Cet  esprit  de  discipline  est  tout 
autre,  par  conséquent,  que  l'esprit  de  docihté.  Il  ne  peut  résul- 
ter que  d'une  longue  éducation  alors  que  la  docilité  peut  résul- 
ter d'une  simple  contrainte  extérieure. 

M.  Carson  cite  aussi  le  respect  parmi  les  notions  que  l'enfant 
doit  puiser  dans  sa  toute  première  éducation.  Une  expérience 
récente  me  faisait  toucher  du  doigt  l'extrême  difficulté  d'expli- 
quer cette  notion  à  un  homme  intelligent  n'ayant  pas  ren- 
contré dans  les  milieux  où  il  a  vécu  des  exemples  de  respect. 
Et  je  comprenais  mieux  que  jamais  le  sens  profond  des  termes 
qui  ligurent  dans  notre'  classification  des  faits  sociaux,  au  cha- 
pitre de  la  famille  :  "  l'Autorité  au  Foyer  »  ;  «  la  Loi  de 
Dieu  ».  Le  Play  a  commenté  à  maintes  reprises,  et  d'une  façon 
lumineuse,  ces  expressions  d'apparence  un  peu  sybilline,  juste- 
ment conservées  par  Henri  de  Toiirville.  L'observateur  doit 
toujours  se  préoccuper  de  savoir  par  quel  ressort  joue  l'autorité 
au  foyer,  parce  que  cette  autorité  est  la  première  qui  se  révèle 
à  l'enfant,  qu'elle  demeurera  toujours  à  ses  yeux  comme  le  pro- 
totype de  toutes  les  autres.  C'est  à  cette  autorité  qu'incombe  la 
première  formation  de  l'esprit  de  discipline  chez  l'enfant;  c'est 
jusqu'à  elle  que  remonte,  par  suite,  la  responsabilité  de  la 
valeur  civique  et  sociale  de  l'homme,  de  son  aptitude  à  jouer 


(3  QUESTIONS   DU    JOUR. 

un  rôle  utile  dans  les  divers  groupements  privés  ou  publics 
dont  il  fera  partie. 

Pour  bien  apprécier  la  fonction  de  cette  autorité,  il  faut 
savoir  aussi  à  quoi  elle  se  rattache,  quel  principe  elle  invoque 
en  sa  faveur.  Est-ce  la  simple  utilité?  l'avantage  de  la  société 
prise  dans  son  ensemble?  le  besoin  d'un  ordre  matériel  non 
trou])lé?  Ces  raisons  peuvent  satisfaire  des  esprits  peu  exi- 
geants et  suffire  à  des  tempéraments  tranquilles;  elles  ne  con- 
vaincront pas  ceux  qui  vont  au  fond  des  choses;  elles  ne  calme- 
ront pas  ceux  que  leur  nature  excitable  et  indépendante  rend 
plus  impatients  du  joug.  L'autorité  est  mieux  assise  lorsqu'elle 
puise  sa  raison  d'être  dans  l'accomplissement  d'une  mission 
supérieure,  d'un  devoir,  lorsqu'elle  se  rattache  à  la  Loi  de  Dieu. 
Elle  est  aussi  plus  tempérée;  elle  n'a  pas  l'allure  césarienne 
du  sic  volo,  sic  jubeo;  elle  reconnaît  qu'elle  a  des  bornes  par 
là  même  qu'elle  résulte  d'une  délégation,  d'un  mandat.  Et, 
par  suite,  elle  est  plus  efficace.  Tel  est,  tout  au  moins,  le  résultat 
des  observations  poursuivies  jusqu'ici,  et  nous  les  acceptons 
provisoirement  comme  vraies  tant  que  des  observations  abou- 
tissant à  des  résultats  contraires  ne  les  auront  pas  démenties. 

Celles  que  M.  Carson  a  pu  faire  comme  directeur  de  collège 
et  sans  les  préoccupations  d'ordre  scientiQque  qu'y  apportaient 
Le  Play  et  Henri  de  Tourville  sont,  en  tous  cas,  concordantes. 
Il  constate  que  l'éducation  antérieure  à  l'école  produit  des  fruits 
médiocres  ou  nuls  quand  les  parents  ordonnent  ou  défendent 
certains  actes  à  leurs  enfants  sans  que  ceux-ci  puissent  voir 
dans  ces  ordres  ou  dans  ces  défenses  autre  chose  que  la  fantai- 
sie ou  l'arbitraire.  Et  il  déclare,  d'autre  part,  que  l'école  est 
incapable  de  suppléer  à  ces  défaillances  de  la  famille.  Cette 
affirmation  du  rôle  des  parents  dans  la  formation  de  l'enfant 
et  la  préparation  du  citoyen  est  d'autant  plus  intéressante 
qu'elle  émane  d'un  homme  d'expérience  ayant  la  pratique  des 
enfants  et  ayant  éprouvé  lui-même  les  fâcheux  effets  des  la- 
canes  qu'il  signale  dans  l'éducation  familiale. 

Paul  DE  ROUSIKRS. 


COMMENT  PUEPAREK  NOS  PETITS  GARÇONS  A  LEUR  ENTRÉE 

AU  COLLÈGE 

Lorsque  j'acceptai  de  faire  cette  conférence,  j'avais  compris 
qu'elle  aurait  pour  titre  :  Ce  que  l'école  doit  trouver  chez  un 
petit  garçon  qu'on  lui  amène,  et  de  cela  je  me  sentais  assez 
qualifié  pour  parler.  Je  suis  en  effet  maître  de  pension  et  je  sais 
fort  bien  ce  que  je  compte  trouver,  ou  plutôt  ce  que  j'espère 
trouver,  car  mon  attente  est  souvent  déçue,  chez  un  petit  gar- 
çon que  l'on  m'amène.  Mais  le  Comité  a  préféré  transformer  le 
titre  de  cette  conférence  en  celui-ci  :  Comment  préparer  nos 
petits  garçons  à  leur  entrée  en  pension,  ce  qui,  vous  le  voyez 
de  suite,  est  un  autre  sujet.  Il  implique  pour  moi  la  tâche  de 
donner  à  des  personnes,  qui  pratiquement  en  ont  ]>ien  plus 
l'expérience  que  moi,  des  conseils  sur  la  façon  de  s'y  prendre 
avec  les  tout  petits.  S'agit-il  de  garçons  de  l'âge  de  ceux  des 
Preparatory  Schools^  certes  je  puis  alors  me  considérer  comme 
étant  de  la  partie;  mais  il  s'agit  du  dressage  des  nouveau-nés, 
là  je  ne  saurais  parler  qu'en  simple  amateur.  Autre  chose  est  d'in- 
diquer les  résultats  à  obtenir,  autre  chose  est  de  définir  la  méthode 
pour  y  atteindre.  Cependant  l'obéissance  étant  justement  l'une 
des  vertus  sur  lesquelles  je  désire  le  plus  insister,  force  m'est  bien 
d'en  donner  moi-même  l'exemple  en  obéissant  à  notre  Comité. 

Avant  de  commencer,  je  dois  aussi  vous  prier  de  bien  noter 
que  mes  remarques  ne  s'appliqueront  qu'à  ce  qu'on  est  con- 
venu d'appeler  des  enfants  normaux.  Il  est  bien  vrai  qu'il  n'y  a 
pas  deux  enfants  identiques,  et  c'est  un  fait  que  tout  le  monde 
est  bien  forcé  de  constater,  spécialement  nous,  membres  de  cette 
Union.  Il  est  bien  vrai  aussi  que  chaque  enfant  a  son  individua- 
lité propre  et  qu'on  ne  saurait  appliquer  rigoureusement  à  tous 
une  règle  uniforme.  Mais  il  est  non  moins  vrai  qu'on  peut  diviser 
en  gros  les  enfants  en  deux  catégories  :  ceux  qui  sont  normaux  et 
ceux  qui,  pour  une  raison  quelconque,  ne  le  sont  pas.  11  est  donc 
bien  entendu  que  les  remarques  qui  suivent  ne  concernent  pas 
ces  derniers;  ils  sont  du  domaine  des  spécialistes,  non  du  mien. 

En    premier  lieu,  si  vous  le  voulez  bien,  nous  parlerons  de 


8  QUESTIONS    DU    JOUR. 

l'obéissance.  L'obéissance,  j'en  suis  convaincu,  peut  être  incul- 
quée à  un  âge  beaucoup  plus  tendre  qu'on  ne  le  suppose  géné- 
ralement. Ainsi  on  demande  aux  bébés,  si  je  ne  m'abuse,  de 
dormir  une  grande  partie  de  la  journée  et  ceux-ci  manifestent 
de  la  façon  la  moins  équivoque  leur  répugnance  à  s'y  prêter  et 
ils  continueront  d'en  faire  autant  aussi  longtemps  que  la  per- 
sonne qui  en  est  chargée  cédera  à  leurs  importunités.  Or,  voici 
ce  que  m'aaftirmé  une  nurse  d'un  grand  hôpital  de  Londres,  qui 
peut  passer  pour  s'y  connaître  en  fait  de  petits  bébés.  Jamais 
elle  n'a  éprouvé  avec  eux  la  moindre  difficulté  à  cet  égard, 
et  voici  comment  :  si  l'un  d'eux  manifeste  quelque  antipa- 
thie à  dormir,  on  commence  par  l'examiner  avec  le  plus  grand 
soin  une  fois ^  pour  bien  s'assurer  qu'il  n'a  rien;  cela  fait,  on 
l'abandonne  à  lui-même  et  il  a  tôt  fait  d'apprendre  ce  qu'on  lui 
demande.  De  même  la  plupart  d'entre  vous  n'ont  pas  oublié  sans 
doute  l'histoire  de  cette  mère,  citée  dans  l'un  de  ses  livres  par 
miss  Mason,  qui  avait  appris  l'obéissance  à  chacun  de  ses  enfants 
régulièrement  avant  qu'il  n'eût  un  an.  Laissez-moi  aussi  vous 
rapporter  ici  la  réponse  que  me  fit  à  ce  sujet  un  célèbre  chirurgien 
de  Londres  qui  s'occupe  spécialement  des  maladies  des  petits 
enfants.  Nous  regagnions  ensemble  la  gare  en  voiture  après  une 
partie  de  chasse  chez  un  ami  commun  et  la  conversation  tomba 
sur  le  manque  de  discipline  des  enfants  d'aujourd'hui.  Je  re- 
marquai que  c'était  bien  souvent  à  l'école  qu'on  laissait  le  soin 
de  l'inculquer  et  qu'à  mon  avis,  cela  devrait  être  fait  plus  tôt. 
«  Dites  bien  plus  tôt,  s'écria  mon  interlocuteur,  car  en  vérité  si 
avant  l'âge  de  trois  ans  un  enfant  n'a  pas  appris  à  obéir,  jamais 
il  ne  l'apprendra!  »  J'affirme  à  mon  tour  que  l'idée  de  confier 
à  l'école  le  soin  d'une  pareille  tâche  est  un  très  mauvais  calcul, 
surtout  pour  l'enfant  lui-même.  Qui  de  nous  cependant  n'a  pas 
entendu  répéter  à  des  parents  qui  se  figurent  aimer  leurs  en- 
fants et  ne  sont  que  déplorablement  faibles  :  «  Mon  petit  Jean 
n'est  pas  très  obéissant,  mais  je  ne  veux  pas  attrister  ses  pre- 
mières années  par  des  corrections  continuelles.  Cela  s'arrangera 
quand  il  ira  en  pension,  on  aura  tôt  fait  de  J'y  dresser.  »  Eh 
bien  une  telle  conduite  est  une  faute  pour  tout  le  monde.  Faute 


L  KlilCATlON    AVANT    I.K    COLLECl^. 


pour  l'enfant  d'abord  :  car  l'entrée  en  pension  est  toujours  une 
épreuve  pour  lui  et  qu'il  est  cruel  sinon  criminel  de  l'aggra- 
ver, cette  épreuve,  en  lui  refusant  ainsi  volontairement  le  moyen 
(le  commencer  sa  vie  de  pensionnaire  dans  les  meilleures  con- 
ditions possibles.  Or  s'il  ne  sait  pas  déjà  ce  que  c'est  qu'obéir, 
s'il  n'y  a  pas  été  exercé  par  avance,  alors  combien  dur  lui  pa- 
raîtra le  dressage  qu'il  ne  manquera  pas  de  subir  à  cet  égard 
de  la  main  de  ses  anciens.  Sans  compter  que  l'habitude  de 
l'obéissance  prise  seulement  à  l'école  est  rarement  solide  ;  c'est 
déjà  trop  tard.  Seul  ce  que  nous  avons  acquis  tout  petits  nous 
reste  toute  la  vie,  la  maîtrise  de  soi  et  l'obéissance  à  l'autorité 
en  particulier.  Faute  pour  les  parents  aussi,  car  un  enfant 
obéissant  en  pension,  devient  souvent  tout  le  contraire,  rentré 
dans  sa  famille.  Que  de  fois  j'ai  eu  la  surprise  d'apprendre  ainsi 
qu'un  élève  queje  trouvais  parfaitement  docile,  était  absolument 
ingouvernable  chez  luil  Tant  il  est  vrai  que  le  père,  que  la 
mère,  qui  du  premier  coup  n'a  pas  su  plierson  enfant  à  lui  obéir, 
s'est  mis  personnellement  vis-à-vis  de  lui  dans  une  fausse  posi- 
tion, et  cela  pour  toujours.  Est-ce  là  remplir  son  devoir  de  père? 
de  mère?  Faute  pour  le  maître  enfin  :  car  cela  rend  sa  tâche 
tellement  plus  pénible!  Mais  peut-être  n'est-ce  pas  ici  le  lieu  de 
s'étendre  sur  les  moyens  que  cela  le  réduit  à  employer. 

Ceci  posé,  si  vraiment  nous  voulons  être  obéis,  nous  ne  de- 
vons jamais  oublier  que  nous  ne  sommes  pas  des  autocrates 
irresponsables,  mais  les  représentants  d'une  autorité  plus  haute 
dont  nous  dépendons  nous-mêmes.  Il  faut  que  notre  enfant  sente 
cela  clairement,  qu'il  comprenne  que  les  ordres  que  nous  lui 
donnons,  que  les  règles  que  nous  lui  imposons  ne  sont  pas 
l'expression  de  nos  fantaisies  personnelles.  Et  il  y  a  là  justement 
une  différence  capitale  entre  le  point  de  vue  actuel  et  celui  de 
nos  grands-parents.  De  leur  tcmj)S.  ou  donnait  des  ordres  à  l'en- 
fant, on  lui  imposait  des  tâches  très  dures  dans  le  seul  but  de  le 
plier  à  l'obéissance,  de  dompter  sa  volonté.  «  Brise  la  volonté 
de  ton  enfant  tout  petit,  de  peur  qu'il  ne  se  perde.  »  disait  alors 
.lohn  Wesley.  Aujourd'hui,  ce  n'est  pas  à  briser  la  volonté  que 
nous  nous  efforçons,  mais  à  Ycduqiicr.  Et  il  y  a  entre  les  deux 


10  QUESTIONS   DU   JOUR. 

points  de  vue  tout  l'écart  qui  sépare  ces  deux  mots,  encore  qu'il 
faille  parfois  quelque  soin  pour  le  faire  bien  disting-uer  par  les 
débutants.  Mais,  dans  cette  évolution,  il  ne  faut  pas  s'imaginer 
que  tout  aille  sans  inconvénient.  Ce  que  l'intimité  y  gagne  entre 
parents  et  enfants,  la  déférence  risque  fort  de  le  perdre.  L'esprit 
d'égalité  envahit  tout  aujourd'hui,  jusqu'à  l'école,  jusqu'à  la 
nursery.  «  Tout  homme  en  vaut  un  autre  sinon  plus,  »  proclame 
le  Républicain  irlandais.  Et  un  auteur  moderne  a  pu  écrire  que 
(*  la  déférence  est  un  art  qui  se  perd  ».  Vous  rappellerai-je,  dans 
la  «  Parent's  Review  »  elle-même,  l'histoire  de  cette  mère,  qui 
s'imaginait  que  c'était  la  crainte  qui  empêchait  sa  fdle  de  lui 
faire  ses  confidences,  et  s'attira  cette  réponse  :  «  Comment  pour- 
rait-on bien  avoir  peur  d'une  chère  petite  maman  gentille 
comme  vous!  »  Répartie  certes  pleine  de  lendresse,  mais  tota- 
lement dénuée  de  respect.  Eh  bien  !  je  le  déclare,  il  est  indispen- 
sable que  les  enfants  aient  pour  leurs  parents  de  la  déférence,  je 
dirai  plus  une  crainte  affectueuse.  Sinon  ils  courront  le  risque, 
en  grandissant,  de  souffrir  d'un  terrible  défaut  :  celui  de  ne 
pouvoir  rien  admirer  au-dessus  d'eux-mêmes.  Le  bouillonne- 
ment de  la  vie  moderne  semble  devoir  être  fatal  à  bien  des 
choses  excellentes,  mais  délicates,  sauvons  au  moins  le  respect  ! 
(lue  tout  au  moins  les  enfants  apprennent  à  rendre  quelques 
petits  services  à  leurs  parents,  à  rester  tranquilles  quand  leur 
mère  est  fatiguée,  à  faire  pour  elle  de  petites  courses,  et  géné- 
ralement à  montrer  quelque  considération  pour  ceux  qui  sont 
plus  âgés  qu'eux.  Qu'en  aucun  cas  on  ne  leur  laisse  à  penser 
qu'ils  sont  les  personnages  les  plus  importants  de  la  maison, 
encore  bien  que,  au  fond,  ils  le  soient  probablement. 

Une  autre  condition  à  observer,  pour  que  nos  paroles  ne  se 
perdent  pas  dans  le  vide,  c'est  de  ne  donner  que  très  peu  d'or- 
dres et  toujours  absolument  raisonnes  et  raisonnables.  Une 
multiplicité  de  petites  règles  est  un  véritable  supplice  pour  l'es- 
prit. Mais,  en  disant  raisonnables,  je  n'entends  pas  qu'il  faille 
toujours  exposer  à  l'enfant  la  raison  de  tout  ordre  qu'on  lui 
donne.  Il  la  saisira  bien  de  lui-même  en  général,  sinon  il  doit 
avoir  acquis  assez  de  confiance  dans  notre  jugement  pour  obéir 


l'éducation  avant  le  r.oLLÈc.n:.  11 

sans  questionner.  C'est  bien  plutôt  lorsque  nous  avons  quelque 
chose  à  lui  refuser  qu'il  peut  y  avoir  avantage  à  s'expliquer.  En 
outre,  il  faut  donner  ses  ordres  d'une  voix  ferme,  du  ton  de 
quelqu'un  qui  est  sûr  d'être  obéi,  non  qui  s'attend  à  l'inverse,  et 
en  même  temps,  il  faut  veiller  à  ce  qu'on  le  soit.  Le  plus  sage, 
du  reste,  est  de  «  ne  jamais  poser  de  règle  qu'on  ne  soit  pas  en 
état  de  faire  absolument  respecter  >■.  Il  y  a  plus  :  ce  n'est  pas  à 
l'obéissance  seule  qu'il  faut  viser,  mais  à  l'obéissance  joyeuse. 
Elle  naîtra  justement  chez  l'enfant  do  l'habitude  de  ne  recevoir 
jamais  que  des  ordres  raisonnables  bien  mieux  que  de  la  passion 
dont  il  pourrait  se  prendre  pour  notre  personne.  L'influence  per- 
sonnelle exagérée  du  maître  à  tout  le  moins,  peut  aisément  jouer 
à  l'élève  un  fort  mauvais  tour  :  si  son  idole  vient  à  lui  manquer, 
il  restera  complètement  désemparé.  En  tous  cas,  c'est  par  tous 
les  moyens  possibles  qu'il  faut  décourager  la  moindre  tendance 
à  grogner.  C'est  là  une  habitude  des  plus  perfides,  aussi  conta- 
gieuse au  moins  que  la  coqueluche,  et  qui  empoisonne  la  vie  de 
celui  qui  s'y  livre  autant  que  celle  de  son  entourage.  Peut-être 
sont-ce  les  scientistes  chrétiens  qui  ont  dit  :  «  Si  tu  crois  être 
heureux,  tu  l'es  »  ;  n'importe,  c'est  profondément  vrai! 

—  Passons  maintenant  à  la  véracité.  Pour  ma  part,  je  ne  con- 
sidère nullement  que  ce  soit  là  une  qualité  innée,  mais  bien 
plutôt  un  goût  que  l'on  prend,  comme  on  prend  le  goût  du  tabac 
ou  du  diabolo,  quoique  parfois  plus  aisément.  Ce  que  je  veux 
dire,  c'est  qu'on  ne  doit  pas  s'attendre  à  ce  que  l'enfant  sache 
naturellement  qu'il  est  bien  de  dire  la  vérité,  mal  de  dire  le 
contraire.  D'où  la  nécessité  de  le  lui  enseigner  de  très  bonne 
heure.  Et  si  l'on  vient  à  découvrir  en  lui  quelque  tendance  à  la 
fausseté,  la  première  chose  à  faire  est  d'en  bien  démêler  la 
cause  et  de  la  faire  disparaître.  Par  exemple,  si  l'enfant  est 
timide,  on  se  gardera  bien  de  lui  faire  peur.  On  pourra  aussi 
formuler  ses  questions  avec  assez  de  soin  pour  ne  laisser  aucune 
possibilité  au  mensonge.  On  ne  devra  pas  se  lasser  aussi  de  bien 
montrer  chaque  fois  ([ue  le  mensonge  est  pire  que  la  peccadille 
qu'il  était  destiné  à  masquer,  qu'il  entraine  à  d'autres  mensonges 
enfin  qu'il  ne  sert  à  rien,  et  on  devra  veiller  à  ce  (ju'il  en  soit 


12  QUESTIONS    DU    JOUR. 

bien  ainsi.  En  même  temps,  témoigner  de  la  confiance  à  l'enfant. 
En  dehors  de  la  timidité,  les  causes  les  plus  fréquentes  du  men- 
songe sont  les  erreurs  de  jugement,  les  écarts  d'imagination, 
—  comme  bien  d'autres  choses,  l'imagination  étant  une  bonne 
servante  mais  une  mauvaise  maîtresse,  —  enfin  la  préoccupation 
exagérée  de  faire  plaisir,  ce  qui  est  le  cas  en  particulier  bien 
plus  souvent  qu'on  ne  soupçonne.  J'en  rappellerai  un  exemple 
typique  :  Un  Anglais,  venu  pocher  en  Irlande,  s'informait  auprès 
du  garde-pêche  s'il  y  avait  des  truites.  «  Comme  dit  votre  Hon- 
neur, lui  fut-il  répondu,  c'est  au  point  qu'elles  se  bousculent 
mutuellement!  »  Réponse  manifestement  dictée  parle  seul  désir 
de  faire  plaisir,  car  si,  parla  suite,  notre  pêcheur  finit  par  dé- 
couvrir quelques  truites,  elles  étaient  loin  d'être  assez  nombreu- 
ses certes  pour  manquer  d'espace.  Il  faut  donc  s'appliquer  avec 
soin  à  corriger  les  inexactitudes,  les  exagérations  de  l'imagina- 
tion, à  bien  faire  saisir  l'importance  de  la  précision  et  s'eflbrcer 
d'y  amener  l'enfant  en  pratique,  en  lui  faisant  rendre  compte 
exactement  de  ce  qu'il  vient  de  voir  ou  d'entendre.  L'exemple 
naturellement  joue  là  aussi  un  grand  rôle.  Il  faut  éviter  que 
l'enfant  puisse  voir  une  supercherie  réussir,  être  profitable.  En 
outre,  on  peut  fort  bien  développer  en  lui  le  culte  de  la  vérité 
par  des  lectures  exaltant  l'honneur  et  l'intrépidité.  Même  l'exem- 
ple des  garçons  de  son  Age  sera  très  efficace.  J'ai  vu  souvent  tel 
enfant  qui  arrivait  en  pension  avec  une  tendance  marquée  à  la 
dissimulation,  acquérir  graduellement  de  la  droiture  en  décou- 
vrant qu'avec  les  anciens  c'était  en  fait  la  seule  chose  à  faire. 
Cependant  là  aussi  l'enfant  regrettera  de  n'avoir  pas  subi  ce 
dressage  plus  jeune.  Enfin  il  y  a  des  cas  où  le  mensonge  parait 
bien  constituer  une  véritable  maladie,  et  alors  il  sera  sage  de 
prendre  l'avis  du  médecin. 

—  Parmi  les  qualités  d'importance  secondaire  quoique  non 
négligeable  pour  l'éducation  d'un  enfant,  je  signalerai  l'esprit 
d'ordre  et  le  goût  de  la  tenue.  De  très  bonne  heure^  les  enfants 
peuvent  parfaitement  apprendre  à  serrer  leurs  jouets,  leurs 
livres,  à  remettre  en  ordre  ce  qu'ils  ont  dérangé.  A  l'occasion, 
on  pourra  même  les  laisser  tout  mettre  sens  dessus  dessous,  à 


l'édi'cation  avant  lk  collkgk.  13 

condition  qu'ils  remettent  tout  en  place  eux-mêmes  après. 
En  tout  cas,  ne  jamais  leur  laisser  commencer  une  chose  avant 
qu'ils  n'en  aient  complètement  fini  avec  la  précédente.  Confiez- 
leur  de  petites  commissions  qui  demandent  un  peu  de  réflexion, 
apprenez-leur  à  penser  à  leurs  propres  affaires,  à  devenir  indé- 
pendants dans  les  petites  choses;  tout  cela  leur  sera  d'un  grand 
secours  en  entrant  en  pension.  Je  peux  paraître  insister  beaucoup 
sur  ces  détails,  et  pourtant  qui  ne  sait  de  combien  de  désagré- 
ments le  manque  d'ordre  peut  être  cause  dans  la  vie  :  on  égare, 
on  perd  ses  affaires,  on  ne  peut  plus  être  à  l'heure. 

Pour  passer  maintenant  aux  méthodes  d'instruction  propre- 
ment dite,  je  dirai  d'abord  qu'il  n'y  a  rien  de  plus  précieux 
que  l'habitude  de  concentrer  son  esprit.  Un  petit  garçon  d'in- 
telligence moyenne,  capable,  ne  fût-ce  que  quelques  minutes, 
de  concentrer  son  attention  sur  ce  qu'il  a  devant  lui,  sera  tou- 
jours supérieur  à  font  autre,  même  beaucoup  plus  intelligent, 
mais  n'ayant  pas  cette  faculté.  Cela  peut  sendîler  banal  et 
pourtant  combien  on  l'oublie  dans  la  petite  salle  d'étude  fami- 
liale I  Que  d'institutions  notamment  ont  le  tort  de  laisser  les 
enfants  prendre  l'habitude  de  flâner,  de  rêver,  au  lieu  de 
stimuler  leur  attention,  de  tenir  leur  esprit  en  éveil!  Pour 
acquérir  cette  précieuse  habitude  de  concentrer  son  esprit,  je 
ne  saurais  recommander  de  meilleure  méthode  que  celle  indi- 
quée par  Miss  Mason  dans  son  livre  sur  l'éducation  :  Lire  à 
haute  voix  une  histoire  à  l'enfant,  ou  la  lui  faire  lire,  mais  en 
tous  cas  une  seule  fois,  puis  lui  faire  répéter  ou  écrire  de  mémoire 
ce  qu'il  en  a  retenu.  Si  l'histoire  est  lue  deux  fois,  il  n'y  prêtera 
simplement  aucune  attention  la  première  fois  :  ainsi  va  l'hu- 
maine nature.  Outre  cet  apprentissage  de  l'attention,  il  est 
excellent  d'habituer  pratiquement  l'enfant  à  mettre  de  l'ordre 
dans  ses  idées,  à  penser  avec  précision  et  exactitude.  Voilà  bien, 
sembie-t-il,  des  mots  formidables  pour  un  si  petit  élève,  et  pour- 
tant, en  fait,  il  prendra  intérêt  à  ces  exercices,  il  les  aimera 
comme  un  vrai  jeu,  à  condition  que  la  leçon  soit  très  courte.  Il 
ne  faut  pas  que  les  leçons  soient  trop  longues  :  dix  minutes,  un 
quart  d'heure  tout  au  plus.  Il  faut  y  changer  fré([uemment  de 


14  QUESTIONS    DU    JOUR. 

sujet  et  aussi  de  position.  Il  est  très  facile  de  passer  de  la  lec- 
ture aux  exercices  de  mémoire,  de  là  à  l'écriture  ou  au  dessin, 
de  là  à  la  géographie,  etc.,  en  coupant  par  quelques  minutes 
d'exercices  physiques.  Pour  ce  qui  est  de  la  géographie,  ne  pas 
oublier  qu'il  est  bien  plus  utile  d'apprendre  à  lire  une  carte  ou  un 
plan  que  de  retenir  des  noms  par  cœur.  Avant  tout,  fixer  clans 
l'esprit  de  l'enfant  la  signification  des  termes  :  cap,  cours  d'eau, 
vallée,  versant,  frontière,  péninsule,  etc.,  en  lui  mettant  entre 
les  mains  des  modèles  de  cartes  en  relief  rudimentaire.  Que 
l'enfant  commence  par  étudier  le  lieu  même  où  il  vit,  puis,  de 
proche  en  proche,  son  pays  entier  et  les  autres  pays,  sans  cesser 
un  instant,  ce  qui  est  capital,  de  bien  comprendre  et  de  réaliser 
pour  son  compte  la  signification  de  tout  ce  qu'il  apprend  ainsi. 
En  histoire,  prendre  pour  centres  les  grands  hommes  aux 
diverses  époques,  ce  qui  ne  manquera  pas  d'intéresser  l'enfant 
bien  plus  sûrement  que  de  lui  parler  des  événements  indépen- 
damment des  hommes  dont  la  vie  y  est  mêlée.  Enfin  il  y  a 
grand  avantage  à  enseigner  l'histoire  et  la  géographie  concur- 
remment autant  que  possible.  Que  les  livres  employés  laissent 
quelque  chose  à  faire  à  fintelligence  de  l'enfant;  il  comprend 
certainement  beaucoup  plus  qu'on  ne  l'en  croit  capable,  je  l'ai 
toujours  v^érifié;  les  mots  même  difficiles  lui  disent  toujours 
quelque  chose  et  il  n'aime  pas  toujours  qu'on  les  lui  explique, 
son  imagination  lui  fournissant  couramment  une  idée  très  suf- 
fisante de  ces  mots,  encore  qu'il  ne  puisse  la  définir  clairement. 
Outre  ces  quelques  notions  d'histoire  et  de  géographie,  un 
petit  garçon  de  neuf  ans  environ  doit  pouvoir  lire  l'anglais 
couramment  et  en  comprenant  ce  qu'il  lit;  l'habitude  prise  de 
répéter  de  mémoire  ce  qu'on  vient  de  lire  lui  servira  beaucoup, 
matériellement,  à  cet  égard.  Il  doit  pouvoir  aussi  écrire,  lente- 
ment mais  lisiblement,  le  but  de  l'enseignement  de  l'écriture 
étant  d'arriver  à  ce  qu'il  soit  lu  facilement,  vérité  élémentaire 
trop  souvent  perdue  de  vue.  Enfin  il  doit  pouvoir  orthographier 
correctement  les  mots  ordinaires  et  faire  sans  faute  de  petits 
exercices  de  calcul  élémentaire,  ici  l'essentiel  étant  d'obtenir 
l'exactitude  rigoureuse  et  l'absolue  compréhension  de  ce  qu'il 


L  EDUCATION    AVANT    LE    COLLEiiK.  15 

fait.  Quant  au  latin,  on  peut  fort  bien,  selon  moi,  ne  le  com- 
mencer qu'à  l'école .  Sinon,  se  contenter  d'apprendre  quelques 
substantifs,  adjectifs  et  verbes  de  la  grammaire  latine.  En  fait 
de  grammaire  anglaise,  du  reste,  l'enfant  doit  forcément  en 
savoir  assez  pour  distinguer  les  diverses  parties  du  discours,  en 
sorte  que,  en  commençant  la  grammaire  latine,  il  ne  soit  pas 
dépaysé  à  cet  égard.  Pour  le  français,  il  est  plus  difficile  d'en 
parler,  les  opportunités  de  l'apprendre  variant  tellement  d'un 
enfanta  l'autre.  A  mon  avis,  plus  jeune  l'enfant  en  apprendra 
un  peu,  mieux  cela  vaudra.  Mais  c'est  Là  beaucoup  moins  de 
grammaire  ou  d'exercices  écrits  qu'il  s'agit  que  de  bien  pro- 
noncer, et  avec  un  bon  accent,  des  phrases  très  simples  et  de 
pouvoir  nommer  en  français  les  objets  les  plus  usuels.  Il  semblera 
peut-être  prématuré  de  parler  ici  de  lectures  personnelles  et 
pourtant  je  considère,  pour  ma  part,  que  l'enfant  qui  aura  acquis 
avant  son  entrée  en  pension  le  goût  et  l'habitude  de  la  lecture, 
aura  là  un  gros  avantage  sur  celui  qui  ne  l'aura  pas.  Et  si,  long 
temps  avant  de  quitter  sa  Preparatory  School  (li  ans),  il 
n'a  pas  pris  cette  habitude,  alors  je  le  plains  du  fond  de  mon 
cœur.  On  a  dernièrement,  dans  les  journaux,  beaucoup  et 
longuement  discuté  la  question  de  savoir  s'il  faut  ou  non  per- 
mettre ou  encourager  la  lecture  des  contes  de  fées  pour  les 
enfants.  Pour,  mon  compte,  je  regretterais  vivement  de  voir 
proscrire  la  lecture  des  contes  de  Grimm  et  d'Andersen,  ces 
vieux  amis  sur  qui  nous  avons  appris  à  compter  '.  li  y  en  a  bien 
d'autres  du  reste  que  l'on  peut  recommander  sans  la  moindre 
restriction.  Ces  contes  constituent  une  nourriture  excellente  pour 
l'imagination,  faculté  qui,  nous  l'avons  vu,  a  besoin  d'être 
refrénée,  mais  qu'à  aucun  prix  il  ne  faut  étouffer. 

Que  l'enfant  maintenant  apporte  à  la  pension  quelque  goût 
bien  personnel,  en  dehors  des  jeux  et  du  travail  réguliers, 
goût  d'intérieur  ou  de  plein  air,  ce  n'est  pas  le  maitre  qui  y 

1.  Ces  contes  doivenl  leur  succès  auprès  des  enfanls  à  ce  l'ait  qu  ils  coiresponilcnt 
à  leur  besoin  naturel  si  profond  de  se  raltarlier,  par  delà  le  monde  sensible  qui  les 
écrase,  à  des  forces  supérieures  et  extérieures  capables  de  communiquer  à  leur  col- 
laboration si  faible  mais  libre,  une  puissance  et  une  grandeur  de  conséquences  dont 
leur  sens  de  justice  a  soif  (^N.  du  T.). 


16  QUESTIONS    DU    JOUR. 

trouvera  à  redire,  bien  au  contraire!  La  passion  de  l'histoire 
naturelle  sous  une  forme  quelconque  :  jardinage,  collection  de 
fleurs,  de  feuilles;  la  passion  des  locomotives,  des  automobiles, 
des  papillons,  du  dessin,  etc.,  en  un  mot  (eut  ce  à  quoi  l'enfant 
se  sentira  attiré  spécialement  et  pour  son  compte  personnel, 
tout  cela  sera  excellent  pour  lui  ouvrir  les  idées  et  aider  sa 
personnalité  à  se  dégager  K 

Avant  de  terminer,  je  voudrais  dire  un  mot  de  la  Bible.  Non 
que  j'aie  Tintention  de  parler  religion  :  c'est  là  un  sujet  trop 
grand,  trop  sacré,  pour  être  effleuré  ainsi  à  la  fin  de  quelques 
simples  notes  comme  celles-ci.  Mais,  en  me  bornant  à  considérer 
la  Bible  au  point  de  vue  littéraire,  historique,  et  aussi  moral, 
je  tiens  à  déplorer  ici  très  sincèrement  de  voir  se  perdre  l'ha- 
bitude de  lire  la  Bible  aux  enfants,  de  la  leur  faire  lire.  Sans 
contredit,  notre  traduction  anglaise  de  la  Bible,  toute  question 
de  religion  à  part,  est  l'un  des  grands  monuments  de  notre 
langue,  peut-être  le  plus  grand.  Autrefois  les  Anglais,  plus  peut- 
être  encore  les  Écossais,  étaient  renommés  pour  la  connaissance 
qu'ils  possédaient,  dès  leur  jeune  âge,  aussi  bien  de  l'Ancien  que 
du  Nouveau  Testament.  Et  quand  bien  même  quelques  passages 
de  la  Bible  pourraient  paraître  ne  pas  convenir  aux  oreilles 
des  enfants,  est-ce  une  raison  pour  priver  ceux-ci  d'entendre 
lire,  de  lire  eux-mêmes,  dans  la  Bible  elle-même,  les  diverses 
histoires  de  l'Ancien  Testament  et  la  grande  histoire  du  Nou- 
veau, telles  que,  depuis  des  siècles,  elles  sont  l'héritage  de 
quiconque  parle  anglais,  telles  qu'elles  ont  si  puissamment  con- 
tribué, de  l'aveu  des  juges  compétents,  à  former  notre  carac- 
tère national,  depuis  le  temps  que  la  Bible  a  été  librement  mise 

entre  les  mains  du  peuple  ~? 

Traduit  de  P anglais  par 

M.  F.-C.  Honoré. 

1.  Comme  M.  Storez  l'indiquait  dans  le  Journal  de  VLcole  dos  Itoclies  de  190G, 
cela  revient  à  partir  de  ce  que  l'enfant  désire,  pour  lui  donner  la  meilleure  méthode 
pour  apprendre  à  connaître  et  à  réaliser  (N.  du  T.). 

2.  A  noter  que  la  plus  ancienne  Bible  anglaise  sort  des  presses  fianeaises  et  dale 
d'un  temps  où  les  Français  liraient  couramment  la  Bible  et  y  apprenaient  à  vivre  et 
à  mourir  supérieurement  (N.  du  T.\ 


LA   FOIRE   DE  LEIPZIG 

DANS  LES  TEMPS  PASSÉS 


LES  FOIRES  DAUTREFOIS  ET  LEUR  ROLE 


I.    —    CE    QUETAIENT    LES    FOIRES. 

Les  grandes  foires  d'autrefois  ont  joué  dans  le  passé  éco- 
nomique et  social  des  peuples  un  rôle  dont  nous  avons  peine 
à  nous  faire  aujourd'hui  une  juste  idée.  Eu  prenant  pour 
exemple  les  Foires  de  Leipzig-,  remontons  dans  ce  passé  un 
peu  mystérieux  et  essayons  de  comprendre  les  phénomènes 
révolus  K 

11  est  curieux  de  voir  que,  comme  l'art  théâtral  et  bien  d'au- 
tres manifestations  de  la  vie  sociale,  les  foires  se  montrent,  en 
beaucoup  d'endroits,  tout  d'abord  liées  avec  certaines  solennités 
religieuses.  Les  choses  se  passent  toujours  ainsi  en  Orient  d'ail- 
leurs, où  l'attache  entre  la  religion  et  les  foires  ne  s'est  pas 
rompue  ;  et  chacun  sait  que  le  pèlerinage  de  La  Mecque,  pour  ne 
citer  que  celui-là,  par  exemple,  est  en  même  temps  un  grand  ren- 
dez-vous commercial.  Dans  l'Europe  du  Moyen  Age,  la  connexion 


I.  Sur  l'histoire  des  Foires  de  Leipzig,  consulter  :  Ernst  liasse,  Histoire  des 
Foires  de  Leipzig  {Geschic/ite  der  Leipziger  Messen),  Leipzig,  1885.  —  Esquisses 
lipsietines  [Leipziger  Skizzen),  cahier  1  :  La  Foire  de  Leipzig  (Die  Leipziger 
Messe],  par  un  vieux  Lipsien,  Leipzig,  iy07,  librairie  Teutonia. 

2 


18  LA    FOIHE    DE    LEIPZIG   DANS    LES    TEMPS    l'ASSÉS. 

était  étroite.  En  allemand,  les  foires  s'appellent  encore  à  présent 
«  Messes  »  [Messen).  La  même  origine  transparait  dans  le  nom 
flamand  de  «  Kermesses  »  [Kirchmessen).  A  une  époque  où  les 
occasions  de  grands  concours  de  population  étaient  rares,  il  est 
aisé  de  concevoir  que  les  marchands  aient  profité,  pour  essayer 
d'écouler  fructueusement  leurs  articles,  de  l'agglomération  inu- 
sitée qui  se  produisait  aux  lieux  de  pèlerinage  et  aux  célébra- 
tions de  messes  d'indulgences.  Les  vendeurs  s'installèrent  d'abord 
dans  les  cimetières  entourant  alors  les  églises.  Puis  ils  cam- 
pèrent sur  une  place  voisine.  Plus  tard,  on  mit  à  leur  disposi- 
tion des  banquettes  et  des  halles  couvertes. 

Ces  rapports  entre  les  fêtes  religieuses  et  les  foires  sont 
intéressants  à  constater.  Mais  il  n'y  a  là,  en  somme,  qu'une  liai- 
son extérieure  et  occasionnelle.  Elle  n'éclaircit  aucunement  la 
nature  du  phénomène  des  grandes  foires.  Pour  débrouiller  la 
question,  il  faut  pénétrer  plus  avant. 

Afin  de  comprendre  les  grandes  foires,  définissons-les. 
Qu'étaient-elles?  C'étaient,  à  des  dates  périodiques  et  en  des 
lieux  déterminés,  des  réunions  de  marchands  de  toutes  les 
branches  et  de  tous  les  pays.  A  des  dates  périodiques  et  en 
des  lieux  déterminés!  Ces  mots  en  disaient  plus  long  qu'il  ne 
parait.  Aujourd'hui  que,  grâce  aux  moyens  de  communication  : 
1°  rapides,  2"  réguliers,  3°  publics,  dont  nous  avons  la  faculté 
d'user,  nous  pouvons  nous  rendre  où  il  nous  plait  et  quand 
nous  voulons,  l'importance  de  semblables  rendez-vous  périodi- 
ques risque  de  nous  échapper.  Ils  présentaient  un  intérêt  puis- 
sant et  offraient  un  avantage  énorme  pour  des  gens  qui,  dési- 
reux de  se  rencontrer,  étaient  séparés  à  la  fois  par  l'espace  et 
par  des  empêchements  et  impossibilités  de  toute  nature.  Ce  qui 
€st  vrai  pour  les  paysans  accourant  aux  petites  foires  provin- 
ciales modernes,  l'était,  d'une  façon  générale,  pour  l'ensemble 
des  populations  du  Moyen  Age.  Nos  paysans,  voulant  vendre  et 
acheter,  vont  à  la  petite  foire  voisine  parce  que  c'est  pour  eux, 
dispersés  et  isolés,  la  seule  occasion  de  se  joindre  et  de  trafiquer 
ensemble.  De  même  les  hommes  du  3Ioyen  Age,  éprouvant  le 


LES    FOIHKS    d'aUTHKKOIS   ET    LEUR    HOLE.  11) 

besoin  d'échanger  les  produits  des  différents  pays,  se  rendaient, 
à  travers  d'immenses  étendues,  aux  grandes  foires,  parce  que 
cette  institution  était  la  seule  qui  put  leur  permettre  d'entrer 
en  relations  d'aliaires. 


II.   —    LES    FOIRES   A    PRIVILEGES. 

L'Institution  des  Foires  était  la  seule  solution  qui  pût  assurer 
aux  peuples  le  moyen  de  se  livrer  en  grand  à  l'échange  des 
produits.  Mais  cette  solution  n'était  pas  aussi  aisément  réali- 
sable qu'elle  en  a  l'air  sur  le  papier.  Deux  grands  obstacles  se 
mettaient  à  la  traverse  :  la  multiplicité  des  douanes  et  l'insé- 
curité des  roules. 

La  multiplicité  des  douanes!  On  sait  que,  au  Moyen  Age,  les 
barrières  douanières  se  dressaient  à  la  limite  de  tous  les  pe- 
tits États,  de  tous  les  territoires  de  villes.  Comment  les  gens 
et  les  marchandises  auraient-ils  pu  résister  à  l'accumulation 
des  droits  qui,  au  cours  d'un  très  long  voyage,  les  eussent 
surchargés?  Les  articles,  ainsi  grevés,  eussent  été  invendables 
à  un  prix  rémunérateur. 

Vinsécurifé  des  routes!  Ce  n'est  pas  seulement  des  voleurs 
de  bas  étage  qu'on  avait  chance  de  rencontrer  sur  les  grands 
chemins.  Tout  au  contraire  :  les  pillards  les  plus  dangereux 
étaient  gens  de  qualité.  Tandis  que  le  pouvoir  central  et  ce  qu'on 
pourrait  appeler  la  noblesse  régulière  et  administrative  s'é- 
taient, après  une  période  de  malentendus  préalables,  accommo- 
dés de  l'avènement  de  la  bourgeoisie  urbaine  et  commerçante, 
dont  ils  escomptaient  la  puissance  contributive  et  dont  ils  se 
promettaient  avantage  pour  la  richesse  générale,  ceux  qu'on 
pourrait  nommer  les  irréguliers  de  la  vieille  Féodalité  avaient 
nettement  pris,  à  l'égard  du  commerce  naissant,  une  attitude 
de  brigandage.  L'entassement  des  richesses  véhiculées  par  les 
convois  marchands  exerçait  sur  les  Burgraves  de  proie  une 
attraction  irrésistible.  Ils  descendaient  de  leurs  «  nids  crénelés  » 
pour  assaillir  les  convoyeurs  et  vider  les  fourgons.  Quels  dan- 


20  LA   FOIRE   DE    LEIPZIG    DANS    LES    TEMPS    PASSES. 

gers  n'eussent  point  guetté  à  chaque  pas  les  lointains  visiteurs 
des  grandes  foires  si  rien  ne  les  avait  protégés  contre  de  sem- 
blables agressions? 

Ces  deux  obstacles  furent  aplanis  autant  qu'il  était  possible 
par  l'intervention  du  pouvoir  central,  c'est-à-dire,  en  Allema- 
gne, par  celle  de  l'Empereur.  Sans  doute  il  y  avait  déjà  des 
ententes  entre  les  villes  allemandes  en  vue  de  s'accorder  les 
unes  aux  autres  des  facilités  d'échange  ;  et  l'on  connaît  les  rites 
suivant  lesquels  ces  ententes  étaient  renouvelées  chaque  année, 
l'envoyé  d'une  cité  venant  remettre  solennellement  aux  magis- 
trats de  la  cité  alliée  des  gants,  du  sel  ou  quelque  autre  pré- 
sent symbolique.  iMais  la  question  de  la  sécurité  des  chemins 
conduisant  aux  grandes  foires  et  celle  de  l'exemption  des  droits 
de  douane  intéressaient  toutes  les  routes  de  l'Empire  :  par  con- 
séquent, il  était  nécessaire  qu'intervint  la  plus  haute  instance. 
Chaque  foire  devint  donc  une  institution  d'État  et  reçut  du 
Gouvernement  impérial  sa  constitution.  C'est  ce  qu'on  nomme 
le  Privilège  de  la  foire.  La  sanction  du  Pape  fut  également  de- 
mandée et  l'on  en  ht  état  jusqu'au  temps  de  la  Réformation. 

Bien  que  les  Foires  de  Leipzig  existassent  sous  une  forme 
imparfaite  depuis  plusieurs  siècles,  elles  ne  prirent  une  véri- 
table ampleur  que  le  jour  où  l'Empereur  Maximilien  I"  leur 
accorda  le  Privilège.  A  Worms  en  li97,  puis  à  Constance  en 
1507,  prit  corps  la  constitution  des  Foires  de  Leipzig. 

En  vertu  des  dispositions  du  Privilège  et  aussi  d'arrangements 
spéciaux  passés  entre  Leipzig  et  différents  pouvoirs  territoriaux, 
les  visiteurs  des  foires  bénéficièrent  àiïmnimités  douanières  et 
virent,  au  cours  de  leur  long  voyage,  s'abaisser  devant  eux  un 
grand  nombre  des  barrières  qui  les  eussent  arrêtés. 

Quant  à  \k  sécurité  coiAvç  les  détrousseurs,  des  paroles,  même 
impériales,  n'eussent  i)as  suffi  à  la  garantir.  Aussi  la  constitu- 
tion des  foires  instituait-elle  le  Geleit^  cest-à-dire  l'escorte  ar- 
mée accordée  aux  convois  de  marchandises.  Elle  était  fournie 
tantôt  par  les  villes,  tantôt  par  les  seigneurs  vassaux  de  l'Em- 
pereur. 

Enfin  le  Privilège  ne   se  bornait  pas  à  accorder  des  immu- 


LES    FOIRES    d'autrefois    ET   LEUR    ROl.E.  21 

nités  et  des  garanties  aux  visiteurs  des  foires.  La  ville  siège  de 
la  foire  était  elle-même  favorisée  par  rinterdiction  faite  aux 
autres  villes  situées  dans  un  certain  rayon  de  fonder  des  foires 
rivales.  En  outre,  la  ville  privilégiée  avait  le  droit  d'exiger  que 
tout  convoi  marchand  traversant  le  pays  dans  un  certain  péri- 
mètre vint  participer  à  la  foire  et  y  opérer  un  déballage.  Ce 
droit  s'appelait  le  StapelrechlK  Dételles  mesures  étaient  indis- 
pensables pour  assurer  le  développement  des  foires.  En  effet, 
la  densité  générale  de  la  population  était  faible  au  Moyen  Age  ; 
les  ressources  étaient  médiocres  ;  la  production  et  la  consomma- 
tion étaient  restreintes.  Des  foires  trop  rapprochées  les  unes  des 
autres  se  fussent  donc  réciproquement  annihilées.  Il  était  essen- 
tiel de  ne  pas  les  multiplier,  mais  de  les  limiter  à  un  petit 
nombre  de  foyers  très  intenses.  Aussi  les  Empereurs  conférè- 
rent-ils le  Privilège  seulement  à  quelques  cités.  Et,  habilement 
sollicités  d'ailleurs  par  les  riches  et  astucieuses  municipalités 
de  ces  villes,  ils  les  défendirent  énergiquement  contre  les 
empiétements  répétés  de  leurs  voisines  jalouses. 


m.  LES  CARAVANES  MARCHANOES. 

Les  Foires  à  Privilège  constituent  la  première  pièce  du  méca- 
nisme du  grand  commerce  au  Moyen  Age.  La  seconde  pièce, 
ce  sont  les  Caravanes  marchandes. 

L'Institution  des  Foires  permettait  le  rapprochement  périodi- 
que des  peuples  séparés  par  l'espace.  Les  dispositions  du  Privi- 
lège, remédiaient,  d'autre  part,  à  la  multiplicité  des  barrières 
douanières  et  à  l'insécurité  des  routes.  Mais  les  commerçants 
se  trouvaient  encore  en  présence  d'autres  difficultés.  Il  n'exis- 
tait pas,  à  cette  époque,  de  moyens  de  transport  publics.  L'obli- 
gation s'imposait  aux  particuliers  de  réaliser  eux-mêmes,  à  tra- 


1.  Voir  :  Professeur  K.  Biedermann,  Le  Stapelrechl,  son  Apogée  et  son  Déclin 
progressif  {Dus  Stapclrecht,  seine  hocliste  BUUheund  sein  allmnhlicher  Vcrfall) , 
dans  la  lieoue  Irimestrielle  d'Économie  politique  {Vlerteljahrschrifl  fur  VoUcs- 
wirtsch(ift)  du  D"^  Eduard  Wiss,  t.  LXXII,  1881,  p.  1-21. 


22  LA    FOIRE   DE   LEIPZIG    DANS    LES    TEMPS    PASSÉS. 

vers  les  chemins  souvent  en  fort  mauvais  état,  le  transport  des 
produits.  Les  négociants  devaient  donc  assumer  ce  soin.  Ils 
étaient  à  la  fois  marchands  et  caravaniers.  Ce  phénomène  con- 
tinue d'être  observable  dans  les  pays  situés  hors  d'Europe. 

De  plus,  comme  la  protection  impériale  et  même  les  escortes 
n'étaient  pas  toujours  suffisantes  pour  intimider  les  assaillants, 
les  négociants  s'armaient  par  surcroît  et  se  tenaient  en  état 
perpétuel  de  défense.  Les  caravanes  étaient  des  Caravanes 
armées. 

Les  caravanes  faisaient  relâche  dans  les  villes-foires.  Celles- 
ci  remplissaient  à  leur  endroit  le  rôle  que  jouent  les  ports  à 
l'égard  des  navires. 


IV.    ASPECT    DES    FOIRES. 

Une  foire  comme  la  vieille  Foire  de  Leipzig  était  un  intéressant 
microcosme  social,  où  s'offraient  à  l'observation  toutes  les  classes. 
On  y  pouvait  contempler  parfois  la  cour  de  Saxe,  venue  pour 
acquérir  des  objets  précieux.  On  y  voyait  la  noblesse  de  Thu- 
ringe,  souvent  celles  de  Pologne  et  de  Hongrie  paradant  avec 
des  suites  brillantes  et  nombreuses.  Les  fonctionnaires  munici- 
paux ou  royaux  faisaient  leur  office,  percevant  certains  droits, 
procédant  à  des  contrôles  et  à  des  pesées.  Les  marchands  d'Al- 
lemagne et  des  autres  pays,  représentants  de  la  nouvelle  classe 
bourgeoise,  urbaine  et  commerçante  qui  montait,  occupaient, 
malgré  tout,  le  premier  plan  de  la  scène,  ils  étalaient  aux 
regards  émerveillés  les  marchandises  tirées  de  tous  pays.  La 
monnaie  frappée  des  plus  disparates  effigies  sortait  glorieuse- 
ment de  leurs  bourses  profondes.  Et  c'était  le  premier  éclat  de 
la  richesse  mobilière,  suscitée  par  la  première  tentative  de  grand 
négoce  !  Les  hommes  d'armes,  éblouis  et  vaguement  excités, 
regardaient  d'un  œil  quelque  peu  oblique,  et  avaient  peine  à 
inhiber  en  eux  la  force  active  de  sourdes  pensées  de  violence  et 
de  butin.  Les  aubergistes  et  les  logeurs,  suppléant  la  brutalité 
par  la  cautèle,  s'évertuaient  faute  de  mieux   à  prélever  sur    les 


Li:s  i-oiiŒs  I»  Al  Ti!i:i"(tis  i:t  lklk  rôle.  23 

négociants  unediine  raisonnable.  Les  paysans  du  voisinage  con- 
sidéraient avec   effarement  Textraordinaire   tumulte.   Et,    plus 
bas  encore,    toute  une  population  interlope,   avide   de  profits 
clandestins,  s'agitait.    C'étaient  les  mendiants  et  les  infirmes, 
vrais  ou  faux,  accourus  en  clopinant  de  tous  les  points  de  l'ho- 
rizon ;   étalant  leurs    plaies  au    soleil,   ils  appelaient  sur  eux 
l'obole  des  marchands;  et  elle  tombait  fréquemment  dans  leurs 
mains  tendues,  car  les   gens  de  foire  étaient  mis  en  humeur  de 
générosité  par  la  conclusion  d'une  affaire  avantageuse  ou  par  la 
réussite  d'une  bonne  tromperie.  C'étaient  les  filous,  lire-laine, 
coupe-jarrets,   «  dupeurs  de   paysans   ^),   pendards  et  mauvais 
garçons,  alléchés  par  la  perspective  d'explorer  des  poches  bien 
garnies,  avec  la  chance  supplémentaire  des  facilités  qu'offre  la 
promiscuité  des  foules.  Et  c'étaient  les  ribaudes  de  tous  pays  et 
filles  folles  de  leurs  corps,  empressées  elles  aussi  de  prendre 
leur  part  de  la  fête  ;  le  voyage  qu'elles  avaient  accompli  était 
du  reste  rémunérateur,  car  l'argent  gagné  engageaitaux  joyeuses 
prodigalités,  et  les  marchands  étaient  curieux  d'entendre  à  leur 
oreille  des  paroles  de  femmes  étrangères;  l'agglomération  pro- 
duisait en  outre  son  effet  habituel  et  incitait  aux  désordres. 

Si  les  anciennes  foires  groupaient  en  un  puissant  raccourci 
les  représentants  des  différentes  classes  sociales,  elles  avaient 
aussi  le  résultat  plus  remarquable  de  rapprocher  un  instant 
les  hommes  des  divers  pays.  Ce  n'était  pas  un  effet  négli- 
geable. Les  modernes  moyens  de  communication  n'existant  pas 
encore,  les  voyages  constituaient  au  Moyen  Age  quelque  chose 
de  rare  et  d'anormal.  Les  peuples  avaient  bien  peu  d'occasions 
de  se  voir  et  de  se  connaître.  Grâce  à  la  tradition  verbale  ou 
écrite,  ils  pouvaient  savoir  qu'à  telle  ou  telle  distance  vivaient 
d'autres  hommes  semblables  à  eux-mêmes  parles  traits  généraux 
et  pourtant  différents  par  certains  détails.  Mais  on  se  doute  du 
nombre  de  légendes  et  de  préjugés  de  toute  espèce  qui  s'in- 
crustaient à  cette  notion  et  l'adultéraient  !  Aujourd'hui  où  les 
voyages  sont  fréquents  et  les  livres  très  répandus,  la  plus  grande 
partie  des  habitants  de  chaque  État  continue  d'ignorer  les  autres 


24  LA    FOIRE    DE   LEIPZIG    BANS   LES    TEMPS   PASSÉS. 

nations  ou  se  fait  à  leur  sujet  des  idées  conventionnelles  ou 
saugrenues.  Jugez  de  rextravagance  des  fables  qui,  sur  cette 
matière,  devaient  avoir  cours  au  Moyen  Age  !  En  dehors  des 
rencontres  armées  de  la  guerre,  il  n'y  avait,  avec  les  traversées 
des  navigateurs,  que  les  rencontres  pacifiques  de  la  foire  pour 
permettre  aux  gens  des  divers  pays  d'entrer  en  contact  et  de 
s'examiner.  Aussi  se  dégage-t-il,  de  rendez-vous  comme  celui 
de  Leipzig,  un  sentiment  de  grandeur  dramatique.  Quel  spec- 
tacle d'y  voir  s'affronter  les  personnages  si  dissemblables  dont 
les  historiens  nous  tracent  la  silhouette  :  le  Nurembergeois  ap- 
portant sa  vaisselle  d'étain,  le  Turc  en  turban  présentant  son 
miel,  et  le  Russe  descendant  de  son  kibitki  chargé  d'huile  de 
poisson  !  L'on  songe  à  la  description  pathétique  de  Flaubert 
quand  il  passe  la  revue  des  peuplades  composant  l'armée  des 
mercenaires  et  qu'il  montre  les  expressions  de  leurs  visages  au 
moment  où  elles  se  découvraient  réciproquement.  Non  moins 
émus  devaient  être  les  visiteurs  des  foires  lorsqu'ils  avaient  en 
quelque   sorte  la    révélation  les  uns  des  autres. 

Ce  n'était  pas  seulement  des  marchandises  ou  des  plaisirs  qu'on 
trouvait  aux  vieilles  foires.  Des  industriels  de  génie  y  vendaient 
encore  la  satisfaction  de  diverses  curiosités  ou  le  bénéfice  éven- 
tuel du  hasard.  Certains  y  exhibaient  des  phénomènes  de  force 
ou  d'adresse  :  hercules,  acrobates,  etc.  D'autres  y  faisaient  voir 
des  anomalies  de  la  nature  :  géants,  nains,  hommes  sauvages, 
femmes  à  barbe,  jumeaux  aux  corps  adhérents,  poulets  à  trois 
pattes,  veaux  à  cinq  pattes  ou  à  deux  tôtes.  D'autres  y  présen- 
taient l'appât  des  chances  favorables  et  invitaient  aux  jeux  promet- 
teurs de  gains  instantanés.  Il  en  était  qui  se  flattaient  de  lever 
le  voile  de  l'avenir  et  qui  disaient  la  bonne  aventure. 

Sans  doute  tous  ces  montreurs  et  tous  ces  charlatans  appa- 
raissent et  pullulent  au  Moyen  Age  partout  où  il  y  a  de  grandes 
agglomérations  :  aux  pèlerinages,  aux  diètes,  aux  conciles.  Mais 
c'est  surtout  des  foires  qu'ils  font  partie  intégrante,  à  telles 
enseignes  que  le  nom  de  «  foires  »  restera  indissolublement 
attaché  à   ces  exhibitions  là    où    la   partie    essentielle   de   la 


LES    FOIRES   d'aLTREFOIS    ET    LEl  H    liOLE.  lo 

foire,    la  foire   commerciale,    sera  depuis  longtemps  caduque. 

Et  ces  sollicitations  équivoques,  c  es  appels  singuliers  sont  bien 
le  complément  de  la  foire  du  Moyen  Age.  N'est-elle  pas  un 
brusque  élargissement  d'horizon/ une  soudaine  extension  du 
cercle  étroit  où  partout  les  hommes  sont  enfermés?  Les  transac- 
tions internationales  de  la  foire  leur  apportent  tout  d'un 
coup  l'aperception  d'une  humanité  bigarrée  et  d'un  univers 
immense.  Et  il  semble  que  les  curiosités  éveillées  ne  doivent 
plus  connaître  de  frein,  qu'elles  veuillent  s'ouvrir  un  champ 
plus  vaste  encore  par  delà  les  frontières  du  présent,  par  delà 
même  les  limites  de  l'accessible.  C'est  à  ce  besoin  éperdu  que 
s'adresse  la  tourbe  des  charlatans  et  des  montreurs,  proposant 
des  satisfactions  à  la  foule  inquiète  et  excitée.  Venez  considé- 
rer la  diversité  et  la  bizarrerie  des  produits  de  la  vie  et  de  la 
nature  !  Voyez  ses  tâtonnements,  ses  faux  pas,  ses  erreurs  et 
ses  trouvailles!  Venez  pencher  vos  yeux  sur  les  abimes  de 
l'inexpliqué  et  de  l'étrange  ! 

Et  la  foule,  en  effet,  se  ruait  dans  les  baraques.  Elle  répon- 
dait, toute  frémissante,  à  la  voix  de  ceux  qui  lui  offraient  la 
chance  des  mystérieux  hasards,  le  spectacle  de  l'exceptionnel, 
la  vision  du  monstrueux,  la  révélation  du  futur  ! 


II 


CARACTÈRE  RÉVOLUTIONNAIRE  DE  LA  FONCTION  DES 
ANCIENNES  FOIRES.  —  LEURS  RÉPERCUSSIONS  SO 
CIALES. 


I.    —    LES    STADES    DE    LA    VIE    ECONOMIQUE. 

En  fait,  les  anciennes  foires,  qui.  dans  le  recul  des  temps, 
prennent  aujourd'hui  la  figure  vieillotte  d'un  phénomène  désuet, 
furent,  à  l'époque  où  elles  se  constituèrent,  quelque  chose  d'inouï 
etdeprofondémentrévolutionnaire,  Aupointde  vue  économique, 
elles  le  furent  même  d'une  façon  prodigieuse. 

Pour  éclairer  les  idées  à  ce  sujet,  il  suffira  de  rappeler  très 
brièvement  une  théorie  intéressante  de  Cari  Biicher  sur  les 
formes  de  la  vie  économique  des  peuples^.  Cari  Bûcher  reproche 
aux  spécialistes  de  n'être  jamais  parvenus  à  classer  ces  formes 
de  manière  vraiment  objective  et  d'avoir  toujours  projeté  sur 
le  passé  la  lumière  trompeuse  de  nos  concepts  contemporains. 
C'est  ainsi  que  Ricard o  raisonne  à  propos  du  chasseur  et  du  pê- 
cheur primitifs,  comme  s'il  s'agissait  d  entrepreneurs  capita- 
listes. 

Suivant  CarlBucher,la  meilleure  classification  serait  celle  qui 
prendrait  pour  base  la  longueur  du  circuit  parcouru  par  les 
produits  entre  la  production  considérée  comme  point  de  départ 
et  la  consommation  considérée  comme  point  d'arrivée. 

1.  Cari  Biicher,  La  naissance  des  économies  nationales  (Die  Entstehung  der 
Volkswirtschaft). 


CARACTÈRE    RÉVOLUTIONNAIRE    DE    LA    lONCTION    DES    ANCIENNES    FOIRES.    27 

Biicher distingue  ainsi  trois  «  économies  »  différentes  :  1"  l^ éco- 
nomie fermée:  2"  l'économie  urbaine;  3°  l'économie  nationale. 
Ces  trois  formes  ont  existé  en  proportion  variable  dans  tous  les 
temps.  Mais  la  première  a  particulièrement  prédominé  dans  l'An- 
tiquité, la  deuxième  au  Moyen  Age,  la  troisième  dans  les  Temps 
modernes. 

Nous  pou  vous  laisser  de  côté  la  troisième  forme  d»  économie  » 
qui  n'intéresse  pas  directement  notre  sujet.  Disons,  au  contraire, 
quelques  mots  des  deux  premières  formes,  V économie  fermée  et 
l'économie  urbaine.  Cela  va  nous  servir. 

L'ÉCONOMIE  FERMÉE.  —  VécoHomie  fermée  est  le  mode  prédo- 
minant dans  l'Antiquité.  Dans  ce  système,  le  circuit  parcouru 
'par  les  produits  est  réduit  au  minimun,  attendu  que  le  produc- 
teur se  confond  plus  ou  moins  avec  le  consommateur.  Production 
et  consommation  se  fondent  pour  ainsi  dire  l'une  dans  l'autre. 
Toutes  deux  se  déroulent  à  l'intérieur  du  cercle  formé  par  la 
famille  ou  par  le  clan. 

Le  groupe  des  associés  peut  être  d'ampleur  variable.  Les 
nœuds  qui  les  assemblent  sont  d'espèces  diverses.  Parfois,  les 
liens  du  sang  sont  la  cause  principale  qui  détermine  l'union  des 
membres  de  laconmiuiiauté.  D'autres  fois,  c'est  la  vigueur  physi- 
que, la  valeur  militaire  ou  le  prestige  d'un  chef.  D'autres  fois 
encore,  c'est  la  nature  du  travail,  ou  l'intérêt  momentané  des 
participants.  Nous  trouvons  des  variétés  historiques  de  cette 
subordination  à  un  chef  de  groupe  avec  l'esclavage,  la  clientèle, 
le  servage  et  le  vasselage. 

\I économie  fermée  n'est  nullement  exclusive  de  la  division 
du  travail,  qui  s'introduit  au  contraire  assez  vite,  en  raison  de 
l'inégalité  des  forces  physiques  et  des  aptitudes,  au  sein  de  la 
communauté  des  producteurs. 

\! économie  fermée  n'est  pas  incompatible  non  plus  avec  la 
grande  spécialisation  industrielle.  Mais  l'on  se  trouve  alors  en 
présence  d'une  industrie  produisant  pour  le  chef  du  groupe  ou 
du  clan.  Tel  était  le  cas  dans  les  ateliers  d'ouvriers  servilcs 
[artifices)  entretenus  par  les  riches  Romains. 


28  LA    FOIRE    DE    LEIPZIG    DANS    LES    TEMPS    PASSÉS. 

L'ÉCONOMIE  LRBAixE.  —  L'économie  urbaine  est  celle  qui  a  fini 
par  prédominer  dans  plusieurs  pays  au  Moyen  Age.  Dans  cette 
forme,  les  producteurs  cèdent  leurs  produits  à  des  consomma- 
teurs du  voisinage  immédiat  ;  la  cession  est  directe  et  aucun 
intermédiaire  commercial  n'intervient. 

Bûcher  a  très  bien  montré  la  genèse  de  ce  système  dans  l'Al- 
lemagne du  Moyen  Age.  «  L'origine  des  villes  allemandes,  c'est 
l'agglomération  autour  des  «  Burgs  »,  lieux  fortifiés  de  murs  et  de 
fossés  qui,  en  cas  de  danger,  servaient  de  protection  et  de  refuge 
aux  habitants  de  la  campagne  environnante.  Le  principe  géné- 
rateur de  chaque  cité  est  une  communauté  en  vue  de  la  défense; 
cette  communauté  implique  pour  les  participants  des  devoirs 
et  des  droits.  Ils  ont  le  devoir  de  fournir  leur  travail  et  de  laisser 
réquisitionner  leurs  attelages  pour  Fentretien  de  la  «  Burg  »  en 
temps  de  paix  et  de  la  défendre  les  armes  à  la  main  en  temps  de 
guerre.  Ils  ont  le  droit,  en  cas  de  péril,  d'y  trouver  abri  pour 
eux,  leurs  familles  et  leurs  biens. 

Durant  les  premiers  temps,  les  gens  établis  aux  alentours  im- 
médiats de  la  «  Burg  »  ne  se  distinguaient  pas  des  paysans  par 
leurs  moyens  d'existence;  ils  étaient,  comme  ceux-ci,  des  agri- 
culteurs. Toutefois,  les  nécessités  du  service  de  la  forteresse  ne 
tardèrent  pas  à  propager  à  la  ronde  l'exercice  de  certains  mé- 
tiers :  armurerie,  charronnage,  ferronnerie,  art  du  forgeron. 
D'autre  part,  comme  la  foule  des  habitants  devenait  plus  dense 
autour  de  la  «  Burg  »,  le  problème  de  l'approvisionnement 
augmentait  de  complication.  Dès  lors,  des  rudiments  de  spécia- 
lisation se  manifestèrent,  qui,  en  développant  leurs  conséquences, 
amenèrent  la  différenciation  de  la  population  en  paysans  voués 
à  la  cullure  de  la  terre  et  «  bourgeois  »  ou  «  Bûrger  »  adonnés 
plus  spécialement  à  la  fabrication  des  objets. 

Et  un  lieu  commun  déchange,  le  Marché  ou  «  Markt  »,  se  dé- 
limita à  côté  de  la  «  Burg  ».  De  la  sorte,  la  confédération  mi- 
litaire se  doubla  d'une  confédération  économique. 

Puis,  toute  une  législation  du  Marché  fut  édictée.  Les  deux 
principes  fondamentaux  en  étaient  que  le  produit  doit  être  vendit 
par  le  cultivateur  ou  l'artisan  producteur  en  personne^  et  que 


CAHACTÈRE    KÉVOLI'TIONNAIHK    DE    LA    EONCTIOiN    DES   ANCIENNES    KOIHES.   29 

tout  ce  qui  peut  être  fabriqué  dans  la  ville  doit  l'y  être  en  effet. 
Bientôt,  les  règlemenls  minutieux  des  corporations  pourvurent 
en  outre  à  ce  que  les  articles  fussent  confectionnes  de  la  manière 
qui  semblait  la  meilleure  possible,  et  à  ce  qu'on  ne  fabriquât  pas 
plus  d'articles  que  la  consommation  locale  n'était  capable  d'en 
absorber.  Et  l'idée  maîtresse  qui,  en  somme,  inspire  toute  cette 
législation,  c'est  que  la  confédération  économique  dont  la  ville 
est  le  centre  doit  suffire  à  couvrir  elle-même  ses  besoins  en 
assurant  la  subsistance  et  la  satisfaction  de  tout  le  monde. 

Considère-ton  sur  la  carte  de  l'Allemagne  au  Moyen  Age  les 
3.000  villes  environ  qui  possédaient  un  Marché,  on  les  voit,  au 
sud  et  à  l'ouest,  séparées  par  des  distances  de  quatre  à  cinq  heures 
de  route,  et,  au  nord  et  à  l'est,  par  des  distances  de  sept  à  huit 
heures.  Presque  partout,  un  examen  attentif  permet  de  se  ren- 
dre compte  que  les  paysans  tributaires  du  Marché  pouvaient 
l'atteindre  durant  la  journée,  y  faire  leurs  aflaires  et,  le  soir, 
rentrer  chez  eux.  L'Allemagne  était  ainsi  divisée  en  une  foule  de 
petites  confédérations  économiques  prétendant  chacune  se  passer 
du  producteur  extérieur  à  elle. 


II.    LE  GRAND   COMMERCE    ET    LA    FOIRE    OE    LEIPZIG. 

Telle  était  l'idée  régulatrice  qui  s'était  dessinée  dans  l'esprit 
des  administrateurs.  Mais  il  y  avait  dans  la  nature  des  choses 
plusieurs  conditions  antagonistes  qui  allaient  agir  à  l'encontre 
de  cette  conception. 

Il  est  des  territoires  maltraités  au  point  de  vue  des  productions 
naturelles  ou  cultivées  du  sol.  A  un  moment  donné,  l'accroisse- 
ment de  la  population  y  rendrait  l'existence  impossible.  Cette 
heure  critique  sonnerait  très  tôt  dans  les  pays  où  l'on  ne  peut 
compter  sur  l'appoint  de  lâchasse  ni  de  la  pêche.  A  moins  de 
vider  la  place,  les  habitants  de  semblables  territoires  sont  con- 
traints de  fabriquer  pour  l'exportation  et  aussi  d'écouler  au 
loin,  quand  ils  ne  les  mettent  pas  eux-mêmes  en  œuvre,  les  ma- 
tières premières  fournies  par  le  milieu.  Car  c'est  seulement  ainsi 


30  LA    FOIRE   DE    LEIPZIG    DANS    LES    TEMPS    PASSES. 

qu'ils  pourront,  par  voie  d'écliang-e,  obtenir  les  vivres  que  la 
terre  leur  refuse  ou  leur  mesure  avec  trop  de  parcimonie.  De  tels 
territoires  ne  sauraient  donc  se  barricader  longtemps;  impérieu- 
sement, ils  sont  pressés  par  l'obligation  de  trafiquer  avec  l'ex- 
térieur; sous  l'action  d'une  poussée  en  quelque  sorte  physique, 
de  vigoureux  courants  d'échange  y  précipitent  leurs  ondes.  Le 
Marché  n'y  demeure  pas  local;  il  prend  de  l'extension  ;  il  s'am- 
plifie sans  cesse  ;  il  est  bientôt  en  passe  de  devenir  foire. 

Un  pareil  phénomène  s'est  justement  déroulé  à  Leipzig- 
centre  d'une  région  peu  fortunée  au  point  de  vue  des  fruits  de  la 
terre  et  par  surcroît  privée  absolument  d'eaux  de  pêche.  La 
grande  plaine  formant  la  Saxe  du  Nord,  —  les  rudes  massifs 
boisés  du  Vogtland  et  de  l'Erzgebirge  constituant  la  Saxe  du 
Sud,  —  enfin  la  Thuringe  escarpée  et  forestière  n'ont  pu  faire 
autrement  que  de  demander  des  denrées  aux  producteurs  agri- 
coles de  l'extérieur.  Et  ils  ont  dû  fabriquer  pour  payer  leurs 
vivres  avec  des  produits  industriels.  Le  Marché  de  Leipzig  se  dé- 
veloppa donc  énergiquement  :  1°  comme  centre  d'approvisionne- 
ment en  grains  et  denrées;  T  comme  organe  d'exportation  des 
articles  fabriqués;  3°  plus  tard,  à  mesure  que  la  fabrication  de- 
vint plus  intense,  comme  centre  d'approvisionnement  en  matières 
premières  pour  l'industrie'. 

Ainsi  le  Marché  de  Leipzig  ne  s'est  pas  laissé  longtemps  em- 
prisonner dans  les  limites  assignées  aux  marchés  ordinaires.  Il 
s'est  accru  irrésistiblement  comme  un  jeune  géant  auquel  on 


1.  Parmi  les  marchandises  qui,  aux  Foires  de  Leipzig,  ont  eu  le  destin  le  plus 
varié,  il  faut  citer  la  laine. 

Elle  lut  d'abord  un  article  dcxporlution.  Dos  le  Moyen  Age,  les  paysans  des  par- 
ties les  plus  stériles  de  la  Saxe  élevaient  des  troupeaux  da  moulons  pour  vendre  la 
laine;  les  moutons  trouvent  en  effet  à  vivre  sur  les  terrains  pauvres  (ce  que  certains 
paysans  français  ont  exprimé,  comme  on  sait,  d'une  façon  singulière,  en  disant  que 
«  le  mouton  aime  la  misère  y).  La  laine  filée  par  les  paysans  saxons  était  ainsi  écoulée 
au  dehors. 

A  mesure  que  la  fabrication  des  tissus  se  répandit  dans  le  pays,  la  Saxe  se  mita 
élaborer  elle-même  sa  laine.  L'exportation  en  fut  bientôt  prohibée  ou  sévèrement  res- 
treinte. Puis  la  production  indigène  de  laine,  inême  accrue  et  améliorée  en  qualité 
par  les  croisements,  devint  insuffisante.  Alors  la  laine  fut,  aux  Foires  de  Leipzig,  un 
grand  (irdrle  d'importation.  (V'oir  l'ouvrage  de  Hokelmann  :  Das  Aufkommen 
(1er  Grossindustrie  itn  sfichsischen  WoUgewerbe.) 


CAHACTKHi;    RKVOLCTIONNAIRK    DE    LA    FONCTION    DES   ANCIENNES    EOIRES.    M 

aurait  imposé  une  armure  trop  étroite,  et  qui  en  disjoindrait  et 
ferait  éclater  les  pièces. 


Lk  commerce  des  produits  rares.  —  D'autres  forces  étaient 
également  appelées  à  faire  brèche  dans  le  système  des  petites 
économies  urbaines.  Il  est  des  produits  dont  la  nature  ne  permet 
l'éclosion  qu'en  certains  pays  déterminés.  Plusieurs  de  ces  pro- 
duits sont  très  attrayants.  Leur  rareté  en  augmente  même  en- 
core l'attrait.  Pour  rAlleniayne  du  Moyen  Age,  ces  produits  rares 
et  désirables  étaient  surtout  :  1°  les  fourrures  ;  2"  les  poissons 
salés  et  séchés;  3°  les  draps  fins  ;  4°  les  vins  (qu'on  ne  fabri- 
quait pas  dans  rAllemagne  du  Nord);  5°  les  épices  et  fruits  du 
Sud;  G"  plusieurs  métaux  utiles  ou  précieux.  Ces  articles,  ca- 
pables de  procurer  de  grandes  satisfactions  et  propres  à  exciter 
vivement  le  désir,  ne  devaient  pas  manquer,  dès  cjue  la  possibi- 
lité apparaîtrait  de  se  les  procurer,  de  séduire  les  membres  des 
petites  communautés  urbaines.  A  partir  de  ce  moment  est  en- 
tamé le  principe  en  vertu  duquel  la  petite  confédération  s'obli- 
geait à  tirer  d'elle-même  tout  ce  c[u'elle  consommait.  Les  cloisons 
s'abaissent  devant  l'enchantement  de  quelques  produits  magi- 
ques. Ces  marchandises  exceptionnelles  contribuent  à  donner 
naissance  au  grand  commerce .  Elles  alimentent  pour  une  bonne 
part  son  premier  foyer  :  c'est-à-dire  les  Foires. 

La  vieille  Foire  de  Leipzig  dut  justement  une  partie  de  son 
extension  à  ce  qu'elle  servit  d'organe  pour  l'introduction  dun 
de  ces  articles  privilégiés  :  les  fourrures.  Ce  «  moyen  de  défense 
de  l'organisme  »  ne  se  rencontre  que  dans  les  régions  froides. 
Les  fourrures  venaient  alors  presque  exclusivement  des  pays 
russes.  Leipzig,  en  raison  de  sa  situation  géographicjue,  devint 
le  centre  d'importation  des  fourrures  de  Russie  dans  l'Europe 
centrale  et  occidentale. 

Les  autres  articles  rares  étaient  aussi  traités  aux  anciennes 
Foires  de  Leipzig.  Les  caravanes  marchandes  des  Patriciens  nu- 
rembergeois,  qui  avaient  adopté  Leipzig  comme  une  de  leurs 
stations  principales,  y  apportaient  les  draps  fins  des  Flandres  et 


32  LA    FOIRE    DE   LEIPZIG    DANS    LES    TEMPS    PASSÉS. 

les  «  épices  »  de  Venise,  dont  ils  faisaient,  comme  on  sait,  un  grand 
négoce. 

Cependant  le  commerce  des  fourrures  constitue  le  plus  ori- 
ginal et  le  plus  caractéristique  des  anciens  trafics  d'articles  rares 
qu'on  pratiquait  aux  Foires  lipsiennes.  Il  marquait  leur  cachet. 
Elles  recevaient  de  lui,  comme  on  dirait  aujourd'hui,  leur 
«  signature  ». 

Le  commerce  des  fourrures  s'implanta  d'ailleurs  solidement  à 
Leipzig.  Il  s'y  perpétue,  perfectionné  et  amplifié;  et,  transformé 
et  devenu  stable,  il  continue  de  participer  par  certains  côtés  à 
la  nature  du  commerce  de  Foire. 

Influence  de  la   situation  géographique  ue   Leipzig.   —  Le 

rôle  commercial  des  grandes  foires  d'autrefois  ne  lient  pas 
encore  tout  entier  dans  les  définitions  qui  précèdent.  Il  est 
quelques-unes  de  ces  foires  qui,  favorisées  par  diverses  circons- 
tances géographiques  et  historiques ,  sont  devenues  quelque 
chose  de  plus  grand  et  de  plus  ample.  Elles  n'ont  pas  été  seu- 
lement des  centres  d'approvisionnement  en  denrées  pour  les 
pays  de  sol  pauvre,  et  des  organes  servant  à  l'exportation  des 
articles  fabriqués  par  les  habitants.  Elles  ne  se  sont  pas  bornées 
non  plus  à  être  des  places  pour  le  trafic  des  articles  rares, 
comme  les  «  épices  »  ou  les  fourrures.  Ces  foires  élues  ont 
poussé  plus  loin  leur  essor.  Par  une  extension  nouvelle  de  leur 
rayonnement,  elles  sont  devenues  à  leur  époque  le  truchement 
des  grands  échanges  internationaux. 

Une  telle  fonction  a  été  impartie  aux  vieilles  Foires  de  Leip- 
zig. 

Il  serait  possible  de  relever  quatre  causes  principales,  qui 
peuvent  expliquer  en  partie  cette  éminente  fortune  : 

1°  Leipzig  se  trouve  située  à  peu  près  vers  le  centre  de  l'Eu- 
rope. Cette  position  ressort  déjà  du  fait  que  la  ville  est  placée 
au  centre  de  l'Allemagne,  qui  est  elle-même  la  nation  centrale 
parmi  les  pays  européens  ^  Leipzig  marquait  autrefois  le  point 

1.  Voir  Ernst  Hasse,  La  ville  de  Leipzig  et  ses  environs  (Die  Stadt  Leipzig 
und  ihre  UmgeMing),  Leipzig,  1878.  —  D'  Fried.  Herm.  fleller,  Les  rôtîtes  corn- 


CAHACTÉUE    HKVOLLTIO.NNAIIIE    DK    LA    rONCTION    DES    ANCIENNKS    EOIliES.  3'A 

(rintcrsectioa  de  deux  routes  commerciales  fameuses  :  Tuno. 
([ui  allait  du  Mcin  à  l'Oder  inférieur,  eu  reliant  les  deux  grandes 
«  villes  de  foires  »,  Francfort-sm'-le-Mein  et  Leipzig;  l'autre, 
qui  partait  de  la  forteresse  du  Danube,  Regensbourg  (là  où 
commeuce  la  grande  navigation  sur  le  Haut-Danube) ,  pour 
arriver  à  la  forteresse  de  l'Elbe,  Magdebourg  (là  où  commence 
la  grande  navigation  sur  l'Elbe  inférieur).  Leipzig  est  en  outre 
placée  sur  la  ligne  droite  qui  joint  le  centre  industriel  de  la 
Silésie  au  centre  industriel  de  la  Westpbalie.  Leipzig  est  sur  la 
ligne  qui  va  de  l'emboucbure  du  Rhin  à  la  ville  de  Breslau,  sur 
la  ligne  qui  va  de  Hambourg  à  Vienne,  sur  la  ligne  qui  va  de 
Dantzig  à  Strasbourg.  Un  trait  tiré  du  lac  de  Constance  à  l'em- 
bouchure de  roder  rencontre  Nuremberg,  Leipzig  et  Berlin.  Il 
y  a  la  même  distance  entre  Leipzig  et  Bàle  qu'entre  Leipzig  et 
Dantzig  (6i  milles).  Il  y  a  à  peu  près  la  même  distance  entre 
Leipzig  et  Breslau  qu'entre  Leipzig  et  Dortmund,  et  qu'entre 
Leipzig  et  Francfort-sur-le-Mein  (de  40  à  50  milles). 

On  a  pu  dire  avec  quelque  raison  que  Leipzig  était  le  centre 
de  l'extérioi'isation,  c'est-à-dire  que  quiconque  partait  d'une 
patrie  européenne  pour  voyager  en  Europe  devait  passer  pai 
Leipzig. 

2"  Les  conditions  orographiques  tendaient  par  surcroit  à  faire 
de  Leipzig  un  lieu  de  grandes  rencontres  économiques.  «  Le 
commerce,  écrit  Cotta,  descend,  comme  un  liquide,  des  hau- 
teurs dans  les  profondeurs;  il  enveloppe  les  arêtes  proémi- 
nentes; il  déborde  par-dessus  les  monts;  il  se  jette  dans  les 
dépressions;  il  afflue  torrentiellement  dans  des  lits  qu'il  se 
creuse  ou  que  la  nature  lui  avait  préparés;  et  il  se  rassemble  en 
quelque  sorte  dans  les  grands  bassins  des  pays.  »  Leipzig  cons- 
tituait le  fond  d'un  de  ces  bassins  naturels  où  le  commerce  «  se 
rassemble  >).  La  ville  commande  le  massif  montagneux  qui 
sépare  l'Allemagne  du  Nord  de  l'Allemagne  du  Sud.  Elle  mar- 
que ou  tant  s'en  faut  le  point  extrême  jusqu'où  la  grande  plaine 

mercioles  de  l'Allemngne  intérieure  aux  XVI",  XVIt  et  XYIII'  siècles,  et  leurs 
rapports  avec  Leipzig  {Die  Hatulelsweye  Innerdeuisclilands  im  A' 17,  A  1 7/  und 
XVllIea  Jahrliundert  und  ihrc  Bezichuitgen  zii  Leipzig),  Dresde,  188'i. 

3 


34  LA    FOIRE    DE    LEIPZIG    DANS    LES    TEMPS    PASSÉS. 

basse  du  Nord  s'avance  vers  le  Sud.  Nous  comparions  plus  haut 
les  villes  de  foires  à  des  ports.  Appliquée  à  Leipzig-,  cette  com- 
paraison se  justifierait  matériellement;  car  Leipzig  est  presque 
au  fond  du  golfe  que  baignait  une  mer  préhistorique. 

3"  Entre  les  divers  pays  et  nations  environnant  Leipzig,  ré- 
gnait tine  diversité  de  'productions  bien  faite  pour  susciter  de  vifs 
courants  d'échange.  Au  couchant  comme  au  levant,  au  midi 
comme  au  septentrion,  des  forces  de  production  hétérogènes 
travaillaient,  qui,  d'une  façon  presque  nécessaire,  semblaient 
devoir  déterminer  la  formation  d'un  organe  central  de  coordi- 
nation et  d'équilibre.  La  Bohême,  la  Hongrie,  la  Pologne,  la 
Silésie,  le  Brandebourg  appelaient,  par  leur  dissimilitude,  l'en- 
trée en  jeu  d'un  puissant  régulateur. 

Aussi,  quelle  éclatante  diversité  de  produits  aux  Foires  de 
Leipzig!  Quelle  riche  circulation  traversait,  en  recevant  de  lui 
l'impulsion,  ce  cœur  palpitant  du  grand  commerce  !  Nuremberg 
déballait  à  Leipzig  ses  objets  d'étain  et  de  laiton,  ses  miroirs, 
ses  poupées,  ses  couteaux,  ses  boutons  et  ses  franges.  Augs- 
bourg,  la  vieille  cité  de  l'orfèvrerie  et  des  industries  de  luxe, 
était  représentée  par  ses  vases  ciselés,  ses  horloges  d'art,  son 
argenterie.  Les  artisans  de  la  Souabe  envoyaient  leurs  articles 
de  futaine.  L'Italie  expédiait  ses  soieries,  qui  continuaient 
ensuite  leur  chemin  vers  la  Silésie  et  la  Pologne.  De  Suisse, 
venaient  des  toiles,  dont  beaucoup  se  retrouvaient  aussi  finale- 
ment dans  les  mains  d'acheteurs  polonais.  La  Bohême  versait  ses 
produits  agricoles,  et  acquérait,  en  échange,  des  produits  indus- 
triels et  les  objets  de  luxe  nécessaires  au  faste  de  ses  comtes  et 
de  ses  seigneurs.  L'Autriche  apportait  le  cuir  de  Hongrie,  du 
safran,  du  vin,  du  maroquin  turc;  en  revanche,  elle  faisait  pro- 
vision de  lainages,  de  toiles  fines,  d'articles  fabriqués  saxons, 
de  rnarchandises  espagnoles ,  hollandaises  et  anglaises.  Si  la 
Silésie  exportait  une  partie  de  ses  toiles  par  l'Oder,  l'Elbe  ou  la 
Sprée,  elle  en  jetait  une  autre  partie  aux  Foires  de  Leipzig,  car 
ces  foires  lui  fournissaient  l'occasion  de  se  procurer  une  foule 
d'articles  qu'elle-même  ne  produisait  pas  ;  les  marchands  silé- 
siens  amenaient  en  même  temps  des  produits  polonais  :  cuirs, 


CARACTÈRE    RÉVOLUTIONNAIHE    DE    LA    FONCTION   DES    ANCIENNES    FOIRES.    .35 

cire  et  laine.  La  Poméranie  et  la  Marche  de  Brandebourg- 
venaient  échani;er  leurs  propres  articles  contre  les  taffetas,  les 
damas  et  les  soieries  d'Italie.  L'Angleterre  et  la  Flandre  trou- 
vaient un  bon  placement  pour  leurs  draps  fins.  Le  Brabant 
vendait  ses  dentelles. 

i°  D'une  façon  plus  générale,  Leipzig,  rjrâce  à  sa  position  et 
aux  circonstances  ^  se  trouva  devenir  le  nœud  des  relations  éco- 
nomiques entre,  d'une  part ,  l'Europe  centrale,  septentrionale  et 
occidentale ,  et,  d'autre  part,  la  Suède,  la  Russie,  la  Pologne,  la 
Bohême  et  tout  le  monde  slave,  et  même  une  partie  de  l'Orient. 
Notamment  la  fonction  de  Leipzig  comme  médiatrice  commer- 
ciale entre  le  monde  slave  et  les  mondes  germain  et  latin  a  eu 
une  portée  i?nmense.  Le  commerce  des  fourrures  de  Russie,  dont 
nous  avons  déjà  fait  ressortir  la  haute  importance,  avait  pré- 
paré Leipzig  à  jouer  ce  grand  rôle. 

Ainsi  une  foule  de  causes  parallèles  ou  combinées  :  le  déve- 
loppement industriel  forcé  de  la  Saxe  et  de  la  Thuringe,  l'im- 
portation des  fourrures,  la  position  centrale  de  Leipzig  en 
Allemagne  et  en  Europe,  sa  situation  médiane  entre  le  monde 
occidental  et  le  monde  slave,  les  contrastes  économiques  des 
pays  environnants,  s'unissaient  pour  appeler  les  Foires  lip- 
siennes  à  la  vie.  Ce  fut  d'abord  sans  doute  comme  un  insensible 
travail  d'osmose  et  d'endosmose ,  puis  plus  tard  une  irrésistible 
pénétration.  Ce  fut  d'abord  comme  un  appel  d'air,  puis  un 
tourbillon  impétueux  et  rapide.  Une  fois  amorcé,  ce  tourbillon 
des  échanges  roula  avec  une  vigueur  sans  cesse  accrue,  et  ses 
ondes  allèrent  toujours  s'amplifiant. 

Les  grands  négociants.  —  Il  n'y  a  qu'une  justesse  relative  à 
comparer  de  tels  phénomènes  à  une  endosmose,  à  un  appel 
d'air,  ou  à  toute  autre  rupture  d'équilibre  dans  l'ordre  physi- 
que ou  chimique.  Si,  dans  la  nature,  la  diversité,  —  qu'elle 
réside  dans  la  constitution  de  deux  corps,  dans  leur  tempéra- 
ture ou  dans  leur  état  électrique,  —  parait  amener  mécanique- 
ment des  compensations,  des  détentes  et  des  décharges,  il  faut, 
lorsqu'il  s'agit  de  marchandises  et  d'articles  de  consommation, 


36  LA    FOIRE    DE    LEIPZIG    DANS    LES    TEMPS    l'ASSES. 

l'intervention  d'intermédiaires  pensants  ponr  déterminer  les 
mouvements  et  pour  les  diriger.  Oui,  pour  créer  et  faire  grandir 
le  trafic  des  foires,  il  a  fallu  l'entrée  en  ligne  de  la  pensée  pré- 
voyante et  calculatrice,  et  aussi  de  l'avidité  et  de  l'ambition  des 
grands  marchands.  Au  Moyen  Age,  où,  ainsi  qu'on  l'a  vu,  il  n'y 
avait  ni  transports  publics  ni  sécurité  des  routes,  la  passion 
non  plus  que  le  calcul  n'eussent  même  suffi.  L'œuvre  requérait 
par  surcroit  une  forte  volonté  et  un  froid  courage  pour  mener 
au  but  les  voitures  de  marchandises  à  travers  les  chemins  inter- 
minables sur  lesquels  pouvait  apparaître  à  chaque  instant,  dé- 
valant de  quelque  «  burg  »  guetteuse,  le  «  chevalier  pillard  )>. 
Ils  se  manifestent  donc  à  la  fois  réfléchis,  cupides  et  sans  peur 
ces  grands  marchands  caravaniers  du  Moyen  Age,  de  qui  les 
convois,  comme  de  riches  nefs  armées,  voguaient  à  travers  le 
danger  vers  l'asile  des  villes-foires.  Ils  créèrent  le  grand  com- 
merce entre  lieux  de  production  lointains,  puisque  sur  les  mar- 
chés ordinaires  l'on  ne  traitait  que  les  produits  locaux.  Ils  créè- 
rent le  commerce  en  gros,  puisque  sur  les  simples  marchés  Tonne 
vendait  guère  qu'au  détail  et  pour  la  consommation  immédiate. 
Ils  créèrent  la  richesse  mobiUère,  puisqu'ils  furent  les  premiers 
à  poursuivre  le  gain,  à  l'atteindre  et  à  l'accumuler  sur  lui 
même.  Ils  se  révèlent  à  nous,  dans  le  recul  des  temps,  comme 
des  sortes  de  magiciens  puissants  et  fastueux,  habiles  à  joindre 
ce  que  la  nature  avait  séparé,  et  chargés  de  ce  que  les  diffé- 
rents climats  ont  produit  d'excellent  et  de  curieux.  Parés  de 
houppelandes  de  fourrure,  imprégnés  de  l'odeur  des  «  épices  » 
et  des  aromates,  ils  élèvent  au-dessus  du  remous  des  foires  leurs 
doigts  cerclés  de  bagues  d'or.  Et  l'élément  précieux  que  les 
alchimistes  de  laboratoire  n'avaient  pu  réduire,  ce  sont  eux,  les 
alchimistes  de  la  place  publique  où  l'on  offre,  où  l'on  con- 
voite, où  l'on  vend  et  où  l'on  achète,  ce  sont  eux  qui  vont  le 
subjuguer  et,  par  lui,  subjuguer  le  monde. 

,  Les  marchands  qui  jetèrent  les  premières  assises  de  la  gran- 
deur des  Foires  lipsiennes  n'étaient,  pour  la  plupart,  point  origi- 
naires de  Leipzig.  C'étaient  surtout  des  négociants  nurembergeois. 
u  Nuremberg  et  Leipzig,  dit  Kroker,  furent   depuis  la  fin  du 


CAHACTKIU':    KKVOUTlONNAIliE   DE    LA    FONCTION    DES    ANCIENNES    FOIRES.   'M 

XIV"  siècle  réunies,  durant  la  vie  de  plusieurs  générations,  par 
d'innombrables  liens  '  ;  mais  Nuremberg  était  la  ville  qui  donne 
et  qui  domine,  Leipzig  la  ville  qui  re(;oit  et  qui  sert  -.  »  On  sait  le 
rôle  brillant  joué  par  les  caravanes  marchandes  des  patriciens  de 
Nuremberg-  '.  Ces  caravanes,  au  cours  de  leurs  hardis  voyages, 
allaient  chercher  dans  les  Flandres  et  en  Russie  les  produits 
qui  étaient  ensuite  vendus  aux  Foires  de  Leipzig  ''.  «  Nurem- 
berg faisait  le  grand  commerce,  Leipzig  le  commerce  d'inter- 
médiaire \  »  Les  négociants  nurembergeois  avaient  trouvé 
commode  et  pris  l'habitude  de  faire  des  déballages  aux  grands 
marchés  de  l^eipzig.  Plus  tard,  les  Lipsiens  réussirent  à  trans- 
former le  «  fait  »  en  «  droit  »  et  ils  obtinrent,  comme  on  l'a  vu, 
le  Stapelrecht,  en  vertu  duquel/ non  seulement  ils  étaient  seuls, 
dans  un  certain  rayon,  à  pouvoir  tenir  foire,  mais  encore 
étaient  fondés  à  exiger  que  les  caravanes  passant  à  une  certaine 
distance  vinssent  à  Leipzig  mettre  en  vente  leurs  marchan- 
dises. 

Les  négociants  nurembergeois,  qui  étaient  en  même  temps 
des  exploitants  de  mines  et  des  spéculateurs  sur  métaux  '',  pa- 
raissent avoir  contribué  très  activement  à  la  mise  en  valeur  des 
mines  de  l'Erzgebirge  et  du  Harz  ;  elle  fut  entreprise  avec  éner- 
gie au  xv  et  au  xvi'-  siècle  ''.  Depuis  quelque  temps  déjà,  il  se  fai- 
sait à  Leipzig  un  grand  trafic  de  l'argent  de  Freiberg,  de  l'étain 
d'Altenberg,  du  cuivre  de  Mansfeld  et  du  plomb  de  Goslar.  Dé- 
sormais, négociants  et  conseillers  de  ville  s'occupèrent  directe- 
ment de  l'exploitation  des  mines  ;  les  uns  travaillèrent  seuls, 
les  autres  formèrent  des  sociétés  financières  ou  en  commandi- 
tèrent; plusieurs  eurent  des  ateliers  d'affinage  en  Saxe  et  en 

1.  D'après  la  tradition,  les  Nurembergeois  et  les  Augsbourgeois  fondèrent  en  1388 
leurs  premiers  dépôts  à  Leipzig. 
'A.  Ernst  Kroker,  Leipzig,  Klinkhardt  et  Biermann  éd.,  à  Leipzig,  p.  21. 

3.  Voir  notre  travail  sur  la  Civillsalionde  l'Étaln. 

4.  Pour  le  développement  du   commerce  des  fourrures  russes,  il  y  a  lieu  de  tenir 
compte  aussi  du  rôle  des  Juifs  de  Russie. 

à.  Kroker,  op.  cit.,  p.  2t. 
0.  Civilisation  de  l'Élain,  p.li:>. 

7.  En  1481,  Schneeberg  reçoit  le  «  droit  de  ville  »  ;  en  14'JC,  est  fondée  Annaberg  ; 
en  1520,  est  fondée   Marientbal  et  aussi  Joachimsthal  (dans  l'Erzgebirgo  bohémien). 


38  LA.   FOIRE    DE   LEIPZIG    DANS   LES    TEMPS    PASSÉS. 

Thuringe.  Le  commerce  de  banque  en  reçut  une  forte  impulsion. 
Les  Fuffger  d'Augsbourg  avaient  un  représentant  à  Leipzig 
avant  1500.  Les  Welser  vinrent  ensuite. 

Des  hommes  nés  à  Nuremberg  se  fixèrent  à  Leipzig,  qui  y 
furent  de  grands  civilisateurs.  Ils  apportèrent  à  la  Ville  Foire 
leur  architecture.  Hiéronymus  Walter,  un  Nurembergois,  bâtit 
en  1523  sur  le  Marché  sa  maison,  connue  sous  le  nom  de  Bar- 
thels  Hof,  et  la  pare  de  ce  bel  ^  erker  wqui  caractérise  si  bien  le 
passage  du  gothique  au  style  renaissance.  Hiéronymus  Lotter, 
un  Nurembergeois,  conseiller  puis  bourgmestre  de  Leipzig,  en- 
treprend, à  partir  de  1549,  la  reconstruction  de  la  forteresse  de 
Pleissenburg.  De  1556  à  1557,  il  édifie  sur  les  fondations  de 
l'ancien  Rathaus  gothique  un  charmant  Rathaus  renaissance. 
Victime  de  la  disgrâce  des  Électeurs  de  Saxe,  il  meurt,  en  1580, 
sur  sa  mine  de  Geyer,  dans  l'Erzgebirge. 

Pendant  la  seconde  partie  du  xvi"*  siècle  et  au  début  du 
xvii",  l'influence  étrangère  qui  contribue  intelligemment  à  ac- 
croître la  prospérité  de  Leipzig  est  celle  des  Flamands  et  des 
Hollandais.  Fuyant  les  persécutions  du  duc  d'Albe,  plusieurs 
Flamands  s'établissent  dans  la  Ville-Foire,  perfectionnent  son 
commerce,  et  apportent  à  la  Saxe  de  nouvelles  industries 
précieuses.  Le  plus  remarquable  est  Heinrich  Cramer  von 
Claussbruch,  venu  d'Arras  en  1556.  Lui  aussi  exploita  des  mines 
et  spécula  sur  les  métaux.  Ce  fut  en  outre  unnégociantde  grande 
envergure,  préoccupé  de  se  débarrasser  des  intermédiaires  inu- 
tiles, et  habile  à  nouer  des  relations  lointaines.  Il  avait  des 
comptoirs  à  Cologne  et  à  Anvers.  Il  étendit  ses  affaires  jusqu'à 
Moscou.  Il  s'appliqua  à  développer  l'échange  des  productions 
de  la  Russie  contre  les  articles  flamands  et  les  travaux  d'or  et 
d'argent.  Il  fît  venir  en  1571  des  ouvriers  d'Arras  sur  son  bien 
de  Meuselwitz  pour  fabriquer  les  velours  et  les  draps  fîns.  Avec 
cet  essor  vigoureux  de  Leipzig,  actionné  en  partie  par  les  immi- 
grants flamands,  se  trouvent  en  connexion  le  déclin  de  Nurem- 
berg et  l'ascension  d'Anvers,  provoqués  par  des  causes  connues  ^ 

1.  Aux  causes  connues  du  déclin  de  Nuremberg  (amollissement  du    Patriciat   nu- 


CAHACTKIŒ    ItKVOH  TIONNAlRF.    1»K    l.A    FONCTION    DES   ANCIKNNKS    FOIRES.  39 

Le  patronage  des  Électeurs  de  Saxe.  —  Les  négociants  ne 
furent  pas  les  seuls  ouvriers  de  la  grandeur  des  Foires  lipsien- 
nes.  Il  convient  de  mettre  aussi  en  plein  relief  l'activité  des 
Électeurs  de  Saxe,  de  qui  la  diplomatie  et  la  politique  travail- 
lèrent à  obtenir  pour  Leipzig-  le  privilège  impérial,  à  le  faire 
confirmer  par  différents  empereurs,  et  à  défendre  efficacement 
la  ville-foire  contre  les  incessants  empiétements  des  cités  ri- 
vales. 

Il  est  d'autant  plus  utile  de  faire  ressortir  en  cette  affaire  le  rôle 
des  électeurs  de  Saxe  que,  aujourd'hui,  après  une  succession  de 
siècles  où  les  causes  politiques  et  diplomatiques  furent  seules  in- 
voquées pour  expliquer  les  phénomènes  historiques  et  sociaux, 
l'on  a  une  tendance  à  négliger  ces  causes  et  à  ne  plus  attribuer 
d'importance  qu'aux  seuls  facteurs  économiques.  C'est  là  un  nou- 
vel exclusivisme,  qui  produit  des  images  mutilées  de  la  réa- 
lité. Si  les  faits  économiques  influencent  profondément  les  faits 
d'ordre  politique  ou  même  engendrent  beaucoup  d'entre  eux, 
souvent  aussi  l'action  des  hommes  d'État,  conquérants,  gouver- 
nants et  négociateurs  modifie  ou  détermine  les  courants  écono- 
miques. 

L'action  des  politiques,  c'est  bien  entendu,  a  ordinairement 
pour  moteurs  des  intérêts  collectifs  ou  particuliers.  Encore  reste- 
t-il  nécessaire  de  distinguer  entre  ceux-ci,  d'étudier  leurs  con- 
vergences ou  leurs  conflits.  Dans  le  cas  qui  nous  occupe,  les 
Électeurs  de  Saxe,  en  travaillant  au  succès  des  foires  de  Leipzig, 
travaillaient  à  la  fois  au  profit  de  leur  État  et  à  leur  profit  per- 
sonnel; on  leur  a  même  reproché  avec  raison  d'avoir  toujours 
traité  la  ville- foire  comme  une  «  vache  à  lait  ». 

Mais  il  est  des  cas  où,  comme  dit  le  philosophe,  agit  la  seule 
'(  volonté  de  puissance  »,  et  où  cette  volonté  supérieure  se  mon- 
tre capable  de  changer  l'ordonnance  suivant  laquelle  les  faits 
matériels  tendaient  à  se  ranger.  En  tout  cas,  qu'elle  soit  réduc- 
tible à    des  facteurs    économiques   ou    bien    quelle     procède 

reinbergeois,  découverte  de  la  route  maritime  des  ludes,  etc.),  il  faut  ajouter  les 
embarras  des  banques  de  Nuremberg  et  d'Augsbourg  à  la  suite  de  leurs  rapports 
avec,  les  Habsbourg  d'Espagne. 


40  LA   FOTRI':    DE   LEIPZIG    DANS    LES    TEMPS   PASSÉS. 

d'inspirations  plus  hautes  ou  plus  lointaines,  l'action  politique 
et  diplomatique  constitue  une  synthèse  d'un  genre  propre. 

Quelle  part  eut  l'action  des  Électeurs  de  Saxe  dans  le  succès 
des  Foires  lipsiennes,  on  le  mesurera  en  cousidérant  que  les 
avantages  géographiques  de  la  position  de  Leipzig,  beaucoup  de 
villes  voisines,  par  delà  la  proche  frontière  où  finissait  la  Saxe, 
y  participaient  également;  que  ces  villes  étaient  nombreuses, 
car  nous  sommes  dans  une  région  où,  de  bonne  heure,  les  cités 
étroitement  se  juxtaposèrent;  et  que  quelques-unes  de  ces  ri- 
vales de  Leipzig,  la  ville  sans  fleuve,  avaient  l'appoint  de  leur 
situation  au  bord  dune  voie  navigable.  C'est  grâce  à  l'appui 
politique  des  Électeurs  que  Leipzig  a  pu  résister  aux  furieuses 
tentatives  de  ces  voisines  jalouses,  qui  brûlaient  d'élever  foire 
contre  foire  ^ 


1.  On  trouvera  dans  Hasse  l'exposé  complet  des  démêlés  de  la  ville-foire  avec 
les  diverses  villes  concurrentes  en  pays  allemand,  dont  l'une,  Eger,  accusait  Leipzig 
de  vouloir  faire  «  crever  »  [krepieren)  les  autres  cités.  Bornons-nous  à  rappeler 
comme  exemple  les  luttes  avec  quelques  voisines  sur  la  rive  gauclie  de  la  Saale  *  : 
Erfurt,  Halle  et  Magdebourg. 

Les  débats  de  Leipzig  avec  la  ville  Ihuringienne  d'Erfurt  remontent  à  la  fin  du 
xv=  siècle  et  se  prolongent  jusqu'à  celle  du  wii-.  Erfurt  était  favorisée,  elle  aussi, 
par  une  ;5iluat!on  géographique  admirable.  Là  débouchait  la  route  suivie  par  les 
grands  marchands  de  Nuremberg  qui  venaient  de  traverser  la  Thuringe  et  gagnaient 
la  région  rhénane  ou  les  Flandres.  A  maintes  reprises,  le  marché  d'Erfurt  lit  effort 
pour  se  promouvoir  au  rang  de  foire.  L'occupation  de  Leipzig  par  Wallenstein  pen- 
dant la  guerre  de  Trente  ans  sembla  même  un  instant  préparer  le  succès  de  ces  tenta- 
tives. L'entreprise  avorta  néanmoins.  L'Électeur  de  Mayence,  de  qui  relevait  Erfurt, 
ne  fut  pas  plus  heureux  en  1664  lorsqu'il  sollicita  pour  sa  protégée  le  Privilège  im- 
périal. 

Particulièrement  violents  furent  les  combats  contre  les  proches  voisines  situées 
au  nord-ouest  et  qui  étaient  solidement  établies  sur  le  cours  inférieur  de  la  Saale. 
Haale  notamment  était,  aussi  bien  qu'Erfurt,  pourvue  d'avantages  topographi- 
ques propres  à  en  faire  une  dangereuse  concurrente.  Non  seulement  elle  dispo- 
sait des  ressources  de  la  batellerie;  mais,  de  plus,  elle  était  placée  au  croisement 

*  La  Saale  n'était  pas  seulement  frontière  politique.  Elle  marquait  la  limite  des  popu- 
lations saxonnes  à  l'ouest. 

Certains  géographes  lont  observer  que  la  difl'ércnce  de  race  des  populations  explique 
pourquoi,  malgré  la  similitude  des  conditions  géographiques  et  économiques  en  Thu- 
ringe et  dane  la  Saxe  méridionale,  l'unité  politique  ne  s'est  pas  constituée  entre  elles. 
Celte  limitation  déflnitive  de  la  Saxe  à  la  rive  droile  de  la  Saale  a  jiermis  au  pouvoir 
politicjue  de  maintenir  son  siège  à  Dresde.  Si  la  Thuringe  s'était  fondue  avec  la  Saxe, 
l'«  excentricité  de  Dresde  se  serait  tellement  accentuée  qu'une  grande  ville  située  vers 
le  milieu  de  l'État  ainsi  formé,  probablement  Leipzig,  aurait  jjrobahlement  fini  par 
recevoir  les  organes  directeurs  de  l'administration. 


caractiirk  ukvolitk^nnaihk  de  la  iitxctton  iiks  a.ncifnnics  foires,  il 

Influence  i>e  l\  Foikk  di:  Leii'zk;  sir  kks  pays  voislxs.  — 
Des  phénomènes  sociaux  d'une  telle  importance  que  les  foires 
ne  pouvaient  manquer  d'avoir  de  profondes  répercussions  sur 
les  autres  phénomènes,  ou  d'en  être  eux-mêmes  fortement  im- 
pressionnés. 

En  ce  qui  concerne  les  Foires  de  Leipzig,  l'un  des  rapports 
les  plus  intéressants  à  considérer  est  celui  qu'elles  soutiennent 
avec  le  développemenl  des  industries  saxonnes  et  thuringiennes. 
L'industrie  saxonne  a  puissanmient  favorisé  l'essor  des  Foires 
de  Leipzig.  Si  une  production  industrielle  active  et  diverse  ne 
s'était  pas  exercée  à  proximité,  jamais  les  Foires  lipsiennes  n'au- 
raient pris  une  extension  aussi  considérable;  leur  fortune  est 
due  en  partie  à  ce  qu'elles  offraient  un  choix  extrêmement  va- 
rié d'articles  fabriqués  dans  le  voisinage  et  dont  le  transport 
jusqu'au  marché  n'avait  pas  coûté  cher. 

Mais  il  n'est  pas  moins  vrai  de  dire  que  les  Foires  de  Leipzig 
ont  beaucoup  aidé  à  la  croissance  de  l'industrie  saxonne.  En 
effet,  elles  ont  assuré  à  la  production  l'exutoire  immédiat  d'un 
grand  marché  international.  D'autre  part,  elles  ont  permis  l'ap- 
provisionnement régulier  en  matières  premières  '.  Bien  plus,  ce 
sont  elles  qui  ont  suscité  à  Leipzig  et  en  Saxe  plusieurs  indus- 
tries originales  et  caractéristiques.  Par  exemple,  le  commerce 
des  fourrures  a  provoqué  l'apparition  des  ateliers  de  prépara- 
tion, de  tannage,  de  couture  et  de  teinturerie  des  peaux.  Mais 

des  «  routes  du  sel  »  (Voir  :  Kirchhof,  Sur  la  Position  île  Halle,  l'eber  die  La- 
genverhaeltnisse  der  Stadt  Halle).  Extrêmement  forte  et  prosjière,  s'étant  peu  à 
jieu  émancipée  de  la  suzeraineté  de  l'évéque  de  Magiiebourg,  Halle,  vers  la  (in  du 
w  siècle,  faillit  presque,  à  un  n)oment,  évincer  Leipzig.  L'empereur  Frédéric  III, 
qui  l'avait  soutenue,  l'abandonna  ensuite. 

Magdebourg,  la  cité'dressée  au  confluent  de  la  Saaie  et  de  l'Elbe,  inquiéta  de  sou 
côté  gravement  Leipzig.  Les  évoques  de  Magdebourg  tâchèrent  plusieurs  fois  de 
transformer  leurs  marchés  en  foires.  Celte  ville  n'était  pourtant  qu'à  12  milles  de 
Leipzig,  et  le  Privilège  concédé  à  cette  dernière  interdisait  toute  concurrence  aux 
cités  éloignées  de  moins  de  15  milles.  Les  Électeurs  de  Saxe  firent  chaque  fois  éner- 
giquement  front  contre  les  inanceuvres  des  évéques.  Mais  le  conflit  prit  une  acuité 
nouvelle  qunnd  Magdebourg  passa  aux  mains  de  l'Électeur  de  Brandebourg.  Le 
«  Grand  Electeur  »  Frédéric-Guillaume  voulait  diriger  les  négociants  sur  une 
grande  route  commerciale  Berlin-Magdebourg-Nuremberg,  et,  par  là,  ruiner  Leipzig. 
L'alarme  fut  vive  un  moment  dans  la  cité  lip.'îienne. 

i.  Par  exemple,  elles  ont  servi  à  ajtprovisionner  de  lainr  les  industries  textiles. 


42  LA    FOIHE    DE    LEIPZIG    DAJJS   LES   TEMPS    PASSÉS. 

la  plus  brillante  fille  des  foires  est  sans  doute  la  librairie  lip- 
sieniie.  Les  livres  furent  d'abord  une  marchandise  que  les  «  li- 
braires volants  »  [fliegende  Buchhàndler)  apportaient  sur  la  place . 
Ces  «  libraires  volants  »  ont  fini  en  quelque  façon  par  ense- 
mencer Leipzig,  et  l'industrie  du  livre  y  a  germé,  y  a  jeté  des 
racines,  y  a  poussé  vigoureusement,  et  s'y  est  enfin  éployée 
comme  un  Arbre  de  science  aux  sombres  et  magnifiques  fron- 
daisons. 

Influence  «es  guerres.  —  Vétat  de  'paix  ou  de  guerre  a  eu 
de  grandes  répercussions  sur  les  foires.  Celles  de  Leipzig  ont 
eu  d'autant  plus  à  s'en  ressentir  qu'elles  avaient  pour  emplace- 
ment le  centre  d'une  région  qui  fut  toujours  l'un  des  champs 
de  bataille  de  l'Europe,  et  qui,  si  elle  était  favorablement  amé- 
nagée pour  les  rencontres  économiques,  Tétait  tout  ensemble 
pour  les  heurts  guerriers  ^ . 

Pendant  la  guerre  de  Schmalckade,  en  1547,  Leipzig  soutient 
un  siège.  Pour  la  récompenser  de  son  attitude,  l'Électeur  Mau- 
rice, par  le  décret  de  Torgau,  signé  en  1553,  la  dispense  de 
l'obligation  d'avoir  à  loger  des  troupes.  Mais  quand  le  même 
Electeur  Maurice  marcha  quelques  mois  après  contre  l'Empe- 
reur Charles  V,  Leipzig  trembla  pour  la  durée  du  Privilège  im- 
périal. 

Épargnée  pendant  la  première  partie  de  la  guerre  de  Trente 
ans,  Leipzig  eut  ensuite  à  en  souffrir  beaucoup.  Tilly  bombarde 
la  ville  en  1631.  En  1632,  c'est  le  tour  de  Holcke,  lieutenant  de 
Wallenstein  ;  il  exige  qu'on  lui  remette  toutes  les  marchandises 


1.  Il  ne  nous  est  pas  possible  de  passer  en  revue  tous  les  ordres  de  faits  qui  ont 
agi  par  contre-coup  sur  les  foires  ou  qui  ont  subi  la  détermination  de  celles-ci.  Les 
épidémies  (surtout  celles  de  peste)  tiennent  une  place  dans  l'histoire  des  rendez- 
vous  commerciaux  de  Leipzig.  Ces  déplacements  insolites  de  populations  contri- 
buaient à  véhiculer  les  germes;  d'autre  part,  l'agglomération  des  visiteurs  à  la 
foire  servait  la  propagation  des  affection.';  contagieuses.  Le  péril  était  d'autant  plus 
fréquent  pour  Leii)zig  que  cette  ville  mettait  en  rapports  l'Occident  avec  le  commère 
oriental. 

11  va  sans  dire  que  les  villes  rivales  de  Leipzig  n'avaient  garde  de  manquer  d'ex- 
ploiter les  ravages  de  la  peste  dans  cette  dernière  pour  tâcher  de  confisquer  les  foires 
à  leur  profit. 


CARACTKIU:    HÉVOLL TIONNAIRE    I>E   LA    FONCTION    1>KS   ANCIENNES    FOIRES.    13 

apportées  par  les  négociants  de  Nuremberg  et  d'Augsbourg.  En 
163:},  le  même  Ilolcke  revient  faire  pleuvoir  ses  boulets  sur  la 
cité;  cette  fois,  il  renonce  à  toucher  aux  biens.  Quelque  temps 
après,  les  troupes  de  TÉlecteur  réoccupaient  la  ville.  L'on  se 
représente  de  quels  yeux  ces  occupants  successifs  considéraient 
les  marchandises  entassées.  Aussi  voyons-nous  le  liath  ou  Con- 
seil de  ville  adresser  à  l'Électeur  des  exhortations  véhémentes, 
demander  la  peine  de  mort  pour  tout  soldat  qui  attentera  à  la 
propriété,  et  prier  que  la  menace  du  châtiment  soit  publiée  au 
son  du  tambour.  Dans  une  nouvelle  supplique,  le  Rath  fait 
ressortir  la  gravité  particulière  des  dommages  que  Leipzig  subit  : 
il  montre  que  la  ville  ne  peut  tabler  pour  vivre  «  ni  sur  l'agricul- 
ture, ni  sur  la  brasserie ,  ni  sur  les  manufactures  »  ;  indépendam- 
ment des  ressources  que  lui  assure  l'Université,  Leipzigne  compte 
que  sur  les  bénéfices  provenant  du  logement  des  gens  de  foire 
et  de  leurs  cargaisons  d'articles;  quantité  d'immeubles  n'ont  été 
bâtis  et  installés  que  pour  cet  emploi.  Malheureusement  la  bonne 
volonté  derÉlecteurnepouvaitpasbeaucoup.Enl634et  1636, les 
convois  marchands  sont  inquiétés  sur  les  routes.  En  1637,  les  Sué- 
dois de  Baner  accablent  la  Ville  Foire  sousleurs  projectiles.  Il  est 
remarquable  que,  au  milieu  de  tant  de  dangers,  les  marchands 
de  Nuremberg,  de  Cologne  et  de  Francfort  continuaient  à  venir 
au  rendez-vous.  En  1642,  ïorstenson  et  Kœnigsmark  bombardent 
et  pillent  Leipzig.  Torstenson  demande  150.000  thalers  aux  bour- 
geois et  aux  marchands  étrangers.  Les  Nurembergeois  durent, 
dit-on,  payer  8.000  marks  et  les  Hambourgeois  30.000.  L'occu- 
pation suédoise  se  prolongea  jusqu'en  1650.  Torstenson  avait 
d'ailleurs  au  bout  de  quelque  temps  compris  l'importance  des 
foires,  même  pour  la  Suède,  et  il  chercha,  souvent  en  vain,  à 
assurer  la  sécurité  des  négociants.  Wrangel  fut  plus  féroce  ;  il 
saisit  les  biens  des  marchands  d'Augsbourg,  et  par  surcroit  il 
obligea  les  dépositaires  de  marchandises  à  trahir  les  déposants. 
Il  va  de  soi  que  les  villes  rivales  mettaient  à  profit  les  embar- 
ras de  Leipzig  et  qu'elles  redoublaient  d'efforts  en  vue  de  trans- 
férer la  Foire  dans  leurs  enceintes  respectives.  Au  demeurant, 
si  la  guerre  de  Trente  ans  a  rudement  éprouvé  Leipzig  et  si  la  ville 


44  LA    FOIRE    DE    LEIPZIG    DANS    LES    TEMPS    PASSES. 

en  est  sortie  très  endettée,  celle-ci  fat  moins  maltraitée  que  plu- 
sieurs voisines.  Eu  particulier,  elle  eut  le  plaisir  de  voir  sa  vieille 
ennemie,  Magde bourg,  complètement  mise  à  sac  '. 

La  guerre  de  l'Empire  et  de  la  France  à  la  lin  du  xvii'  siècle 
fut  préjudiciable  au  commerce  de  Leipzig.  Le  Gouvernement 
impérial  avait  défendu  les  transactions  avec  notre  pays.  Les  ten- 
tatives de  fraude  et  les  représailles  exercées  sur  les  biens  donnè- 
rent lieu  à  une  série  d'incidents  (affaire  de  Worms,  incident  de 
Cronach,  etc.).  LeijDzig  ne  se  lassait  pas  de  protester  auprès  de 
l'Empire,  en  faisant  valoir  que,  sise  profondément  à  l'intérieur 
du  territoire  allemand,  elle  ne  pouvait  entretenir  de  rapports 
directs  avec  la  France  et  se  trouvait  dans  l'impossibilité  de  con- 
trôler exactement  la  provenance  des  marchandises  2. 

Au  début  du  xviii"  siècle,  les  «  faiblesses  polonaises  »  d'Au- 
guste le  Fort,  électeur  de  Saxe  et  roi  de  Pologne,  devaient  avoir 
quelques  conséquences  fâcheuses  pour  la  tranquillité  des  Foires 
de  Leipzig.  La  ville  s'en  aperçut  lorsque  éclata  la  «  Guerre  du 
Nord  ».  Auguste  le  Fort  avait  bien  déclaré  qu'il  entreprenait  la 
guerre  au  nom  de  la  seule  Pologne  et  qu'il  n'y  mêlait  en  rien  sa 
qualité  d'Electeur  de  Saxe;  et  il  avait  promis  toute  sécurité  aux 
marchands  suédois  qui  se  rendraient  aux  foires.  iMalgré  cela, 
l'armée  suédoise  vint  occuper  Leipzig.  Toutefois  Charles  XII 
comprit  l'utilité  du  grand  rendez-vous  commercial,  ne  fût-ce 
que  pour  l'approvisionnement  de  sa  propre  armée.  Si  Leipzig 
fut  soumise  à  de  lourdes  contributions,  les  foires  purent  suivre 
leur  cours,  et  même,  à  certains  égards,  la  proximité  du  camp 
d'Altranstad  exerça  sur  leur  développement  une  influence  heu- 
reuse . 

1.  Même  un  simple  changement  de  la  date  des  foires,  provoqué  par  les  circons- 
tances de  guerre  ou  d'épidémie,  avait  à  ces  époques  de  fâcheuses  conséquences  : 
)'  par  suite  de  la  dillicullé  d'avertir  au  loin  les  intéressés;  2"  par  suite  de  la  pertur- 
bation des  opérations  de  change;  3*"  par  suite  de  la  rupture  des  «  correspondances  « 
avec  les  dates  des  autres  foires. 

2.  A  la  lin  du  xvn'=  siècle,  une  foule  de  huguenots  français  vinrent  chercher  refuge 
à  Leipzig  et  dans  les  villes  voisines,  à  droite  et  à  gauche  de  la  Saale.  Ils  y  introdui- 
sirent maintes  industries  (ganterie,  passementerie,  filature  d'or  et  d'argent).  De  nom- 
breux articles  nouveaux  entrèrent  en  scène  aux  Foires  de  Leipzig,  et  la  vitalité  de 
celles-ci  en  fut  d'autant  accrue. 


CAHAC.TKHE    liKVCilA  TlONNAlItK    Itl':    LA    FONCTIOiN    DKS    ANCIENNES    EOIHES.  4,) 

La  guerre  de  la  Suocessioii  d'Espagne  amena  une  nouvelle 
prohibition  des  marcliandises  françaises  et,  par  suite,  de  nou- 
velles protestations  du  Halh.  Il  demanda  une  exception  pour  le 
safran  de  France,  pour  les  huiles  d'olive  et  les  citrons  d'Espagne. 
Il  pria  aussi  qu'on  permit  d'acheter  les  vins  français  entreposés 
en  Hollande,  à  Hambourg  et  à  Berlin.  L'électeur  acquiesça  sous 
sa  responsabilité  personnelle.  Plus  tard,  l'empereur  Joseph  II 
consentit  à  adoucir  les  mesures  prises. 

Les  guerres  de  Frédéric  le  Grand,  qu'il  fût  ou  non  en  hostilités 
avec  la  Saxe,  eurent  continuellement  des  répercussions  sur  les 
Foires  de  Leipzig.  Pour  prendre  un  exemple  entre  cent,  il  suffît 
de  rappeler  Frédéric  réquisitionnant  en  1741,  è  Magdebourg,  afin 
d'approvisionner  de  fourrage  et  de  sel  ses  soldats  en  Silésie,  les 
bateaux  transporteurs  qui  allaient  mener  à  Hambourg  les  mar- 
chandises achetées  à  Leipzig-.  Mais  c'est  au  moment  de  la  guerre 
de  Sept  ans  que  la  ville-foire  fut  le  plus  éprouvée.  Après  l'occu- 
pation de  la  ville  par  Ferdinand  de  Brunswick,  en  1756,  Frédéric 
fit  en  quelque  sorte  pomper  systématiquement  la  richesse  de 
Leipzig.  Les  bureaux  de  la  guerre,  installés  à  Torgau,  recevaient 
les  bonnes  contributions  lipsiennes.  On  prétend  que  la  cité  dut 
verser  4.V55.000  thalers.  Et  il  n'y  eut,  à  l'inverse  de  ce  qui  s'était 
produit  pendant  les  guerres  antérieures,  aucune  compensation  à 
espérer  par  le  moyen  des  fournitures  d'armée,  car  Frédéric  ré- 
servait les  commandes  aux  deux  villes-foires  protégées  par  lui  : 
Breslau  et  Francfort-surTl'Oder. 

Le  conflit  de  Hambourg  avec  l'Espagne  troubla  en  1751  les  re- 
lations commerciales  de  la  Saxe  avec  cette  dernière  puissance, 
qui  s'eli'ectuaient  surtout  par  l'intermédiaire  d'Altona.  Perturba- 
tion d'autant  plus  sensible,  que  l'Espagne  était  alors  une  fort 
bonne  cliente,  qui  achetait  à  Leipzig  l'arsenic,  la  t^le,  les  tissus 
de  laine  et  de  demi-soie,  la  toile  de  Lusace  et  de  Silésie,  et  les 
couleuis  bleues. 

A  la  fin  du  xviii"  siècle,  les  guerres  ininterrompues  vont  pa- 
ralyser les  all'aires  avec  la  France.  Les  transactions  avec  l'An- 
gleterre iront,  au  contraire,  en  augmentant  de  plus  en  plus, 
jusqu'au  moment  où  le  Blocus  Continental  les  entravera.  Après 


i(i  LA    FOIRE   DE    LEIPZIG    DAXS    LES   TEMPS    PASSÉS. 

léna,  les  Français  occupèrent  Leipzig.  La  proclamation  du  Blo- 
cus ^  par  Napoléon  à  Berlin  entraîna,  quelques  jours  après,  la 
confiscation  de  toutes  les  marchandises  anglaises  qui  se  trou- 
vaient à  Leipzig.  Les  négociations  du  RatJt  permirent  à  la  ville  de 
racheter  ces  marchandises  pour  6  millions  de  francs. 

Les  Foires  se  tinrent  régulièrement  pendant  la  période  napo- 
léonienne. Souvent  des  paniques  troublaient  les  transactions. 
Le  Ratli  intervenait  pour  rassurer  les  esprits  et  arrêter  la  pro- 
pagation des  fausses  nouvelles.  Mais  une  Foire  de  Leipzig  fut 
annihilée  par  l'approche  en  rafale  du  tourbillon  des  foules  com- 
battantes :  la  Foire  de  l'automne  de  1813.  La  «  Bataille  des 
Nations  »  fut  précédée  de  formidables  mouvements  de  troupes 
qui,  suivant  le  mot  d'un  historien,  «  avaient  travaillé  tout  le 
pays  à  la  façon  des  taupes  travaillant  la  terre  ».  Alors  eut  lieu 
dans  la  plaine  monotone,  où  aucun  accident  de  terrain  ne  don- 
nait prise  aux  combinaisons  du  génie,  le  choc  effrayant  des 
nations  qui,  tant  de  fois,  s'étaient  rencontrées  là  pour  échanger 
des  marchandises. 

Si  les  guerres  ont  eu  des  répercussions  fâcheuses  sur  les  Foires 
de  Leipzig,  elles  en  ont  aussi  eu  de  favorables.  La  redoutable 
insécurité  créée  par  la  guerre  de  Trente  ans  avait  sans  doute  con- 
trarié les  transports  de  marchandises.  Mais,  aussi  longtemps  du 
moins  que  les  villes-foires  furent  protégées,  leur  caractère 
«  d'asiles  »  prit,  durant  les  hostilités,  une  accentuation  encore 
plus  grande.  Les  caravanes  marchandes  y  campèrent  d'autant 
plus  longuement  et  volontiers  que  le  pays  extérieur  était  plus 
désolé  et  plus  infesté.  Un  autre  avantage  vint  aux  Foires  de  Tin- 
telligence  avec  laquelle  certains  grands  capitaines  apprécièrent 
le  rôle  qu'elles  jouaient  dans  l'approvisionnement  des  pays.  Au 
camp  d'Altranstadt,  on  l'a  vu,  Charles  XIl  se  rendit  compte  de 
leur  portée;  son  esprit  perçant  entrevit  la  fonction  que  les 
Foires   lipsiennes  pouvaient  remplir  dans  la  vie   économique 


1.  Mais,  d'autre  part,  le  Blocus  aura  cette  conséquence,  bienfaisante  pour  la  fabri- 
cation saxonne  et  les  Foires  de  Leipzig,  de  stimuler  énergiquement  les  industries 
de  la  Saxe,  particulièrement  les  industries  textiles,  et  surtout  la  filature  de  coton  et 
la  fabrication  des  indiennes. 


i:au.u;tèhk  hévolltio.nnairi:  id:  la  fonction  des  anciennes  foires.  47 

des  pays  du  Nord.  Enfin  les  liuerres  du  xvnr  siècle  ont  servi 
indirectement  les  Foires  de  Leipzig-  en  suscitant  de  nouveaux 
courants  d'échange  :  ces  luttes,  qui  mettaient  sans  cesse  en  ligne 
la  Suède,  la  Russie,  la  Pologne,  ont  contribué  à  «  déboucher  » 
les  pays  de  l'Est  et   du  Nord. 

Les  douanes.  —  L'organisation  générale  et  le  fonctionnement 
des  douanes  eurent  toujours  des  répercussions  directes  sur  les 
Foires.  Nous  avons  vu  que  ces  dernières  ne  devinrent  une  insti- 
tution viable  qu'à  partir  de  l'instant  où  les  barrières  douanières 
purent  être  exceptionnellement  levées  à  leur  occasion  ^ 

Les  douanes,  qui,  au  Moyen  Age,  étaient  multipliées  en  tous 
lieux,  avaient,  à  cette  époque,  surtout  un  caractère  fiscal. 
Dans  les  temps  modernes,  elles  revêtirent  un  caractère  protec- 
tionniste, et  leur  destination  fut  de  permettre  aux  industries  na- 
tionales de  se  constituer  dans  les  différents  pays.  Les  douanes 
nouvelles  prirent  aussi  le  caractère  d'instruments  offensifs,  et  les 
guerres  douanières  s'ajoutèrent  désormais  aux  luttes  armées. 
En  même  temps,  les  douanes  se  simplifièrent,  et  se  rassem- 
blèrent en  ligne  aux  frontières  des  grands  États  alors  en  for- 
mation. Soit  qu'il  s'agit  de  protéger  l'industrie  à  l'intérieur, 
soit  qu'il  s'agît  d'atteindre  et  de  blesser  l'étranger,  l'on  vit 
tour  à  tour  la  Prusse  se  barricader  contre  la  Saxe,  l'Autriche 
se  murer  contre  le  reste  de  l'Allemagne,  la  Russie  élever  un 
retranchement  douanier  contre  l'Europe  occidentale.  Seule , 
la  Pologne  croyait  voir  son  intérêt  à  laisser  couler  vers  elle  le 
courant  commercial,  et  elle  renonçait  à  avoir  elle-même  une 
industrie  ;  l'Électeur  de  Saxe  étant  simultanémentRoi  de  Pologne, 
il  y  avait  en  outre  une  raison  politique  pour  que  ce  dernier  pays 
demeurât  ouvert  à  la  pénétration  du  négoce  lipsien. 

Ces  mesures  protectionnistes  ou  prohibitives  prises  par  la 
Prusse,  l'Autriche  et  la  Russie,  et  ce  développement  des  indus- 
tries nationales,  gênaient  gravement  l'industrie  exportatrice  de 
la  Saxe.   Malgré  tout,  l'existence  d'un  marché  international  à 

1.  CeUe  suspension  de  l'activité  douanière  fut  assez  difficile  à  réaliser,  car  plusieurs 
douanes  avaient  été  concédées  ou  aflermécs  à  des  particuliers. 


iH  LA    FOlJU:   DE    LEIPZIG    I»ANS   LES   TEMPS    PASSES. 

Leipzig  la  sauva  justement  de  i'étouffement.  La  Foire  lipsienne 
se  comporta  comme  une  puissante  soupape,  dont  le  fonctionne- 
ment fut  salutaire. 

L'étranglement  économique  de  la  Saxe  devint  cependant  in- 
soutenable au  commencement  du  xix''  siècle.  L'industrie  saxonne 
fut  sauvée  par  l'établissement  du  ZoUverein.  Ce  nouvel  ordre 
de  choses  revivifia  du  même  coup  les  Foires  de  Leipzig. 

La  monnaie.  —  La  question  des  monnaies  se  mêle,  comme 
bien  l'on  pense,  de  la  façon  la  plus  intime  à  l'histoire  du  déve- 
loppement des  foires.  Les  variations  des  systèmes  monétaires 
y  avaient  de  profonds  retentissements.  Nous  ne  pouvons  que 
signaler  cet  important  ordre  de  causes  et  d'effets  sans  nous  y 
arrêter. 

La  rareté  ou  l'abondance  du  numéraire  était  vivement  res- 
sentie aux  foires.  C'était  toujours  une  grande  question  à  Leipzig 
que  de  savoir  si  les  Juifs  de  Russie  et  de  Pologne  arrivaient 
chargés  ou  non  de  roubles  et  de  ducats. 

Les  opérations  de  change  reçurent  des  foires  une  vigoureuse 
impulsion.  Cependant,  à  Leipzig,  cette  impulsion  ne  se  fit  pas 
sentir  le  plus  fortement  dans  la  ville  même.  Leipzig  ne  fut 
jamais  une  si  grande  place  de  change  que  Francfort,  Augs- 
l)Ourg  ou  Amsterdam,  où  le  change  était  pratiqué  pour  lui- 
même. 

Les  foires  fournirent  un  substantiel  aliment  au  commerce  de 
banque  ^.  Mais  c'est  aussi  sur  les  places  extérieures  à  Leipzig 
que  leur  action  stimulante  s'exerça  à  distance. 

A  Leipzig,  l'on  donnait  en  général  en  paiement  des  traites 
sur  d'autres  villes.  Jusqu'à  la  guerre  de  Trente  ans,  l'on  donnait 
surtout  des  traites  sur  les  villes  de  l'Allemague  du  Sud.  Au 
xvii  siècle,  les  traites  sur  Francfort  prédominent.  Au  \vni°  siè- 
cle, ce  sont  les  traites  sur  Amsterdam  et  Vienne.  Les  traites  sur 

1.  Au  sujet  de  l'histoire  des  banques  dans  la  Saxe  proprement  dite,  voir  :  Hein- 
rich  von  Poschinger.  Le  Développement  des  Banifues  dans  le  Royaume  de  Sa.re 
[Die  Bankentivickelunrj  in  Kœnigre.lch  Sachse.n),  dans  le  tome  XXVI  de  V Annuaire 
d'Economie  politique  el.  de  Statistique  d'Hildebrand  et  Conrad  {Hildebrnnd's 
U7id  Conrad's  Jahrbûcher  fiir  Nationalockonomie  und  Statistil,). 


CARACTÈKi:    l!l';\(H,rTIONN.VIHI';    de    la    I-ONCTION    DKS    anciennes    EOIlîES.    iO 

Vienne  ont  rapport  au  commerce  avec  le  Levant,  les  traites  sur 
Amsterdam  au  commerce  avec  la  Russie;  les  Russes  expédiaient 
en  eliet  par  mer  leurs  matières  premières,  notamment  les  bois 
de  construction  de  navires,  et  les  écoulaient  en  grande  partie 
à  Amsterdam,  où  ils  avaient  ainsi  de  nombreuses  créances  à 
recouvrer.  Vers  la  fin  du  xviii'  siècle,  apparaissent  les  traites 
sur  Hambourg  et  sur  FAngleterre. 

Les  iiùTKLs.  —  Les  foires  ont  accéléré  le  développement  de 
Viiidusti'ie  hôtelière.  Ces  convois  marchands  qui  traversaient  de 
vastes  étendues  de  pays,  il  fallait  qu'ils  fussent  logés  et 
hébergés.  Les  hôtelleries  en  reçurent  un  accroissement  de  vie. 
Et  elles  se  perfectionnèrent  aussi,  car  les  marchands,  bons  con- 
naisseurs des  produits,  et  ayant  du  reste  la  bourse  bien  garnie, 
se  montraient  exigeants  et  ne  se  satisfaisaient  point  d'une  mé- 
diocre chère. 

La  réclame.  —  Les  foires  ont  contribué  à  susciter  les  artifices 
de  la  réclame.  Dans  ces  grandes  agglomérations  de  vendeurs, 
il  fallait  chercher  à  se  signaler  violemment  à  l'attention.  Qui 
se  fût  tu,  eût  risqué  de  n'être  point  aperçu.  De  là,  les  pre- 
mières formes  de  la  réclame  criée  et  écrite.  C'est  aux  foires 
(ju'on  commença  à  pratiquer  les  incantations  destinées  à  fas- 
ciner Tacheteur,  à  l'obséder,  à  le  suggestionner  et  à  le  déter- 
miner, bon  gré  mal  gré;  à  faire  emplette. 

Le  JOL'RNALISMK.  —  C'cst  aux  foires  que,  en  Allemagne,  est 
né  le  journalisme.  Les  Messrelalioncs,  publiées  aux  Foires  de 
Leipzig,  furent  la  première  gazette  allemande.  En  ces  temps 
où  l'annonce  des  événements  ne  circulait  pas  aussi  facilement 
([u'aujourd'hui,  les  visiteurs  des  foires,  venus  de  tous  pays, 
apportaient  avec  eux  une  abondance  de  nouvelles,  dont  la 
réunion  constituait  un  véritable  trésor.  Ils  formaient,  d'autre 
part,  un  public  curieux,  vibrant,  avide  de  récits  et  de  révéla- 
tions. Au  milieu  de  toutes  ces  bouches  conteuses  de  choses  in- 
connues et  surprenantes,  parmi  toutes  ces  oreilles  tendues  aux 


50  LA    FOIRE   DE    LEIPZIG    DAXS    LES    TEMPS   PASSÉS. 

narrations  et  aux  histoires,  le  journal  apparut  comme  un  médium 
désiré,  pressenti,  nécessaire.  Par  la  condensation  de  toutes  ces 
loquacités  fiévreuses  et  de  toutes  ces  curiosités  ardentes,  la 
presse  fut  appelée  à  la  vie,  et  sa  jeune  Ame  jaillit  comme  une 
flamme  resplendissante  et  légère.' 

Influence  des  foires  sir  les  cultures  intf:llectuellï:s.  — 
Les  foires  enfin  ont  été,  plus  largement  encore,  utiles  à  l'exer- 
cice et  au  développement  de  la  pensée  humaine.  Accourus  de 
points  opposés  de  l'horizon,  les  visiteurs  y  apportaient  des 
expériences  dissemblables  et  des  idées  divergentes.  De  là,  d'in- 
nombrables confrontations  de  points  de  vue,  des  antinomies, 
des  contradictions;  de  là  aussi  des  rectifications,  des  ajuste- 
ments, des  conciliations,  et,  au  l)Out  du  compte,  un  notable 
accroissement  d'intelligence. 

Dans  ce  milieu  propice,  une  Université  prit  naissance  (celle 
qui  vient  de  fêter  son  500"  anniversaire),  dont  les  destins 
devaient  être  éclatants.  Lorsque  les  Tchèques,  animés  par  Jean 
Hus,  réussirent,  vers  1409,  à  prendre  le  dessus  sur  les  Alle- 
mands à  l'Université  de  Prague,  ces  derniers  reculèrent  vers  le 
nord-ouest  pour  fonder  une  nouvelle  Université  allemande.  Il 
y  eut  là  comme  une  sorte  de  reploiement  du  germanisme  sur 
lui-même.  Après  avoir  hésité  entre  Breslau  et  Leipzig,  les 
émigrants  se  décidèrent  pour  cette  dernière.  L'électeur  de  Meis- 
sen  mit  de  l'empressement  à  donner  une  constitution  à  la  jeune 
Université.  L'atmosphère  intellectuelle  de  Leipzig  était  particu- 
lièrement favorable  à  sa  croissance.  Les  conditions  économi- 
ques ne  l'étaient  pas  moins;  le  commerce  des  foires  devait 
amener  à  se  fixer  dans  la  ville  de  grands  négociants,  dont  le  " 
nombre  et  la  richesse  allèrent  sans  cesse  en  augmentant  ;  beau- 
coup de  ces  grands  marchands  chargèrent  les  professeurs  ou 
les  étudiants  de  donner  des  leçons  privées  à  leurs  enfants. 
L'Université  de  Leipzig  devint  rapidement  fameuse.  Ses  étu- 
diants eurent,  à  vrai  dire,  le  renom  d'aimer  trop  les  beaux 
habits  et  les  femmes,  mais  cette  réputation  valait  bien  celle 
des  étudiants  de  léna,  qui  passaient  pour  d'incorrigibles  que- 


CARACÏKHE    lîKVOLUTIONN.VIHE    DE   LA    FONCTIOiN    DES    ANCIENNES    FOIRES.  51 

relieurs,  et  celle  des  étudiants  de  Wittenberg,  qu'on  peignait 
comme  de  grands  ivrognes.  Les  annales  de  l'Université  de 
Leipzig  sont  fécondes  en  scènes  violentes  et  en  désordres.  Quoi 
qu'il  en  fût,  derrière  ce  décor  brutal  et  tumultueux  s'accom- 
plissait une  grande  fermentation  d'intelligence.  Il  est  remar- 
quable que  l'Université  de  Leipzig  ait  résisté  longtemps  à  la 
Réforme  et  aussi  à  rhiimanisme.  C'est  l'Université  de  Witten- 
berg qui  fut,  comme  on  le  sait,  le  foyer  intellectuel  du  luthé- 
rianisme.  Cependant,  après  avoir  peu  à  peu  gagné  la  bour- 
geoisie —  grâce  en  partie  à  l'influence  des  Nurembergeois,  — 
le  protestantisme  l'emporta  à  Leipzig.  Au  xviii"  siècle,  l'Uni- 
versité, où  des  familles  de  professeurs  s'étaient  créé  des  sortes 
de  fiefs,  montra  à  plusieurs  reprises  un  dogmatisme  agressif. 
Elle  s'enferma  souvent  dans  des  formules  exclusives.  Un  jour, 
elle  se  donna  le  ridicule  de  refuser  le  doctorat  à  Leiljiiiz,  qui 
abandonna  sa  ville  natale  pour  n'y  plus  reparaître.  Malgré  cela, 
il  y  avait  dans  Leipzig  et  dans  son  Université  les  plus  rares 
puissances  intellectuelles  accumulées.  Seulement,  comme  il 
arrive  fréquemment  dans  l'histoire  du  développement  de  l'Al- 
lemagne, où  les  grandes  choses  se  manifestent  sans  cesse  à 
l'état  impersonnel,  ces  puissances  étaient  en  quelque  sorte 
diffuses.  Que  se  présentât  une  personnalité  exceptionnellement 
vigoureuse,  et  toutes  ces  richesses  éparses  devaient  crislalliser 
en  éblouissants  systèmes.  Peu  importe  que  Leibniz,  comme  tant 
d'autres  individualités  éniinentes,  ait  été  renié  par  son  milieu. 
Il  n'en  exprime  pas  moins,  à  certains  égards,  ce  milieu.  Nous 
ne  voulons  pas  ici  renouveler  les  discussions  sur  la  part  de 
l'ambiance  naturelle  et  sociale  dans  la  formation  du  grand 
homme,  part  sans  doute  beaucoup  moindre  que  ne  l'ont  cru 
les  philosophes  du  xix'^  siècle.  Mais  cette  part  existe  néanilioins. 
Leibniz,  à  certains  points  de  vue,  est  un  produit  de  Leipzig 
et  a  été  préparé  par  ce  terrain. 

Quand  Gœthe  étudia  à  Leipzig,  il  y  eut  le  cerveau  en  joie  et 
l'esprit  en  fête.  Il  plongea  avec  délices  dans  ce  milieu  nour- 
ricier. Il  s'en  assimila  les  éléments  variés,  les  filtra,  les  organisa 
en  lui-même.  A  l'Université  et  à  Y Ancrbachs  KcHer,  il  fut.  tout 


52  LA    FOIRE    DE   LEIPZIG    DANS   LES    TEMPS    PASSES. 

jeune  encore,  un  docteur  Faust  plus  complexe  et  plus  puissant 
que  celui  de  la  légende,  auquel  il  allait  victorieusement  sul>s- 
tituer  sa  propre  création;  adolescent,  il  avait  accompli  la  car- 
rière que  Faust  avait  mis  toute  une  existence  à  parcourir  ;  ayant 
fait  intuitivement  le  tour  de  toutes  les  sciences,  il  se  retrouvait, 
désarmé  et  éperdu,  devant  le  mystère  de  la  vie,  de  la  volupté 
et  de  la  jeunesse.  L'immense  vie  de  Leipzig,  un  peu  trouble 
et  chaotique  en  sa  richesse,  lui  entra  dans  la  tête  pour  s'y 
muer  en  aperçus  grandioses  et  en  amples  visions.  De  Leipzig, 
il  s'appropria  d'un  seul  coup  la  sensualité  déterminée  et  har- 
die et  la  multiplicité  des  points  de  vue.  Ce  fut  un  des  plus 
intéressants  moments  de  la  pensée  humaine  que  cette  absorp- 
tion de  Leipzig  par  le  cerveau  de  Gœthe. 

Des  foires,  étaient  sortis,  à  Leipzig,  le  commerce,  puis  l'indus- 
trie du  livre.  Son  éclosion  fut  favorisée  par  l'atmosphère  intelli- 
gente de  la  ville.  Mais,  par  un  effet  en  retour,  la  librairie  satura 
davantage  encore  d'intellectualité  l'air  de  Leipzig.  Les  maitres 
de  rUoiversité  fournirent  aux  éditeurs  la  matière  de  savantes 
publications.  Étudiants  et  professeurs  furent  en  outre  pour  la  li- 
brairie une  clientèle  assurée  et  toute  voisine.  Réciproquement, 
le  commerce  et  l'industrie  du  livre  fortifièrent  l'Université  en 
mettant  à  sa  disposition  immédiate  l'instrument  de  multiplication 
et  de  perpétuation  du  savoir. 

Cette  intellectualité  lipsienne,  déployant  audacieusement  ses 
larges  ailes  dans  l'atmosphère  idéale  de  la  cité,  et  en  même 
temps  solidement  appuyée  sur  lesubstratum  matériel  d'une  forte 
Université  et  d'une  librairie  robuste,  eut  pour  caractères  princi- 
paux la  diversité  et  l'ampleur.  En  ce  Leipzig,  où  les  peuples 
venus  de  tous  pays  avaient  apporté,  puis  fondu  ensemble  les  con- 
ceptions les  plus  opposées  et  les  doctrines  les  plus  disparates, 
des  façons  de  penser  se  constituèrent  qui  soumettaient  la  réalité 
à  une  emprise  énergique,  à  une  appréhension  totale,  à  une 
étreinte  dominatrice  et  fougueusement  enveloppante.  Dans  la 
carrière  des  lettres,  beaucoup  de  Lipsiens  de  naissance,  et  d'a- 
doption furent  des  polygraphes  intrépides  et  des  encyclopédistes 
vigoureux.  Quant  à  ceux  qui  eurent  du  génie,  ils  ont  été  vraiment 


CARACTICHE    HKVOLUTIONNAIHI':    Di;    LA    rONCTIOX    DES    ANCIENNES    FOIRES.  53 

(les intelligences  cosmiques.  Ils  furent,  comme  on  les  a  nommés, 
des  Universaiistes.  Gœthe  est  l'enfant  des  deux  grandes  villes- 
foires  :  de  Francfort-sur-le-Mein,  où  il  est  né,  et  où  la  variété 
des  marchandises  exposées  lui  révélait  déjà  la  complexité  du 
vaste  monde  ^  ;  de  Leipzig-,  où,  dans  une  ivresse  de  force  et  de 
joie,  il  a  achevé  sa  croissance  mentale.  Et  Leibniz,  fils  de  Leipzig, 
fut  le  philosophe  compréhensif  qui  s'efforce  de  concilier  tous 
les  systèmes  du  monde.  Il  se  plut  à  discerner  dans  chacune  des 
monades  infinies  en  nombre  une  image  exacte  mais  toujours 
nouvelle  de  l'univers.  Il  étagea  les  différents  points  de  vue  en 
une  triomphale  architecture  du  sommet  de  laquelle  devait  se 
laisser  découvrir  Fexplication  définitive  et  entière.  De  même  que 
les  marchands  de  tous  pays  se  rencontraient  à  Leipzig  pour  y 
déposer  tout  ce  que  les  climats  produisent  d'utile  ou  d'excel- 
lent, tous  les  systèmes  de  philosophie  se  rencontrèrent  dans 
l'esprit  de  Leibniz,  comme  dans  un  carrefour  superbe,  pour  y 
grouper  leurs  lumières 

1.  Voir  Dichtuncj  uni  Wahrheit,  lir.  V\ 


III 


LE  DÉCLIN  DES  ANCIENNES  FOIRES  DANS  L'EUROPE  CEN- 
TRALE ET  OCCIDENTALE  ET  LA  PROLONGATION  EXCEP 
TIONNELLE  DE  LA  FOIRE  DE  LEIPZIG. 


En  partie  par  la  force  des  choses,  en  partie  par  l'initiative  des 
hommes,  les  anciennes  grandes  foires  s'étaient  constituées  comme 
organes  des  échanges  entre  pays  lointains,  à  une  époque  où  il 
n'y  avait  pas  de  moyens  de  communication  développés,  où  les 
barrières  douanières  étaient  multipliées,  et  où  les  routes  étaient 
peu  sûres.  Les  grandes  foires  furent  une  institution  caractéris- 
tique dû  Moyen  Age,  parce  que  justement  les  trois  inconvé- 
nients signalés  sont  eux-mêmes  caractéristiques  de  cette  période 
de  temps. 

La  décadence  des  grandes  foires  s'accentua  à  mesure  que  les 
moyens  de  communication  se  perfectionnèrent,  que  les  douanes 
se  simplifièrent  et  que  la  sécurité  devint  plus  grande  sur  les 
routes.  Ce  déclin  des  foires  s'accuse  surtout  au  xvii^  siècle  dans 
l'Europe  centrale  et  occidentale.  Il  appartient  à  l'histoire  de  la 
civilisation  plutôt  qu'à  la  science  sociale  d'en  retracer  les 
phases. 

Occupons-nous  seulement  du  phénomène  très  intéressant  que 
présente  la  prolongation  singulière  des  Foires  de  Leipzig  et 
même  leur  augmentation  d'importance  au  xvm"  siècle. 


I.E    KECl.IN    IIFS   ANCIENNES    FOIHES    DANS    1.  ELROl'E    CENTRALE. 


I.   CAUSES    DE    LA    SURVIE. 

Les  foires,  en  général,  déclinent  rapidement  à  partir  du 
XYif  siècle  dans  la  partie  centrale  et  occidentale  de  l'Europe. 
Elles  se  maintieniiient  seulement  à  l'est,  dans  les  régions  où  révo- 
lution économique  est  plus  lente  et  où  les  moyens  de  communi- 
cation ne  se  développent  qu'insensiblement.  C'est  le  cas  en  Russie 
où,  par  exemple,  la  foire  de  Nijni-Novg'orod  (qui  est  encore  au- 
jourd'hui très  prospère)  continue  de  remplir  une  fonction  essen- 
tielle à  la  vie  du  pays. 

Mais  dans  le  reste  de  l'Europe,  encore  une  fois,  les  foires  per- 
dent leur  importance.  C'est  ce  qui  arrive  notamment,  en  Alle- 
magne, pour  la  célèbre  foire  de  Fraiicfort-sur-le-Mein,  qui  avait 
été  au  Moyen  Age  plus  notoire  encore  que  la  Foire  de  Leipzig. 

Cependant,  par  une  remarquable  anomalie,  cette  dernière 
traverse  le  xvii^  siècle  sans  subir  les  atteintes  du  mouvement 
général  qui  s'accomplit.  Et  même,  au  xviii'  siècle,  sa  prospérité 
augmente  et  son  éclat  devient  plus  vif  qu'il  ne  l'avait  jamais 
été  ^  Comment  expliquer  un  destin  si  exceptionnel? 

Cette  fortune  de  la  Foire  de  Leipzig  au  xviii°  siècle  est  d'au- 
tant plus  étonnante  que,  à  cette  époque,  les  dispositions  du  pri- 
vilège impérial,  qui  seules  avaient  permis  à  la  foire  du  xMoyen 
Age  de  se  constituer  et  de  vivre,  n'ont  plus  aucune  vertu,  et  que, 
d'autre  part,  les  Électeurs  de  Saxe  cessent  de  s'intéresser  aux 
foires,  et  que,  par  surcroît,  le  Conseil  de  ville,  tombé  sous  l'in- 
tluence  du  commerce  de  détail  local,  accumule  les  maladresses 
elles  fautes.  Pourquoi  donc  la  Foire  lipsienne  arrive-t-elle  à  son 
apogée  à  l'heure  môme  où  toutes  les  conditions  économiques  et 
politiques  semblent  lui  être  défavorables? 


1.  Quand  nous  avons  parlé  des  contre-coups  de  l'élat  de  paix  ou  de  guerre  sur  les 
foires  et  des  diverses  autres  répercussions,  nous  avons  déjà  anticipé  sur  la  présente 
partie  de  cette  étude  en  nous  servant  de  faits  pris  dans  toutes  les  périodes  du  déve- 
loppement des  Foires  de  Leipzig. 


riO  LA    FOIRE   DE   LEIPZIG    DANS    LES   TEMPS   PASSÉS. 

On  pourrait,  afin  de  rendre  rexplication  plus  claire,  assigner 
à  ce  fait  quatre  causes  principales  : 

1°  Pour  les  raisons  géographiques  déjà  exposées  maintes  fois, 
les  régions  entourant  Leipzig  durent  s'industrialiser  de  bonne 
heure  et  exporter  des  produits  fabriqués.  L'évolution  générale 
des  moyens  de  communication,  moins  rapide  encore  que  la 
croissance  des  industries  saxonnes,  fut  trop  lente  pour  mettre 
hors  d'usage  Je  puissant  appareil  d'exportation  qu'était  la  Foire  ^. 

2"  Les  régions  circonvoisines  de  Leipzig  (Thuringe,  Erzgebirge) 
sont  constituées  par  de  rudes  escarpements  de  montagnes  fores- 
tières, où  le  développement  des  moyens  de  communication  fut 
beaucoup  plus  tardif  qu'ailleurs. 

3"  Leipzig-  se  trouve  placée  vers  le  seuil  de  la  partie  orientale 
de  l'Europe,  c'est-à-dire  de  la  zone  retardataire  où  les  moyens 
de  communication  ne  se  sont  pas  perfectionnés  en  même  temps 
que  ceux  de  l'Europe  centrale  et  occidentale,  si  bien  que  l'im- 
possibilité de  communiquer  régulièrement  avec  la  Russie  et  les 
pays  limitrophes  subsistait. 

k°  Or,  au  xvup' siècle,  il  advint  justement  que  ces  territoires, 
de  concert  avec  les  nations  de  l'extrême  nord,  s'ouvrirent  tout 
à  coup  à  la  vie  économique  générale.  L'évolution  interne  des 
populations  et  du  travail,  les  féconds  déchirements  des  guerres, 
le  génie  actif  des  politiques  (Charles  Xll,  Pierre  le  Grand)  ^  dé- 
terminèrent avec  soudaineté  le  «  débouchage  »  de  pays  qui 
avaient  vécu  jusque-là  d'une  sorte  de  ((  vie  enclose  »  '■^.  Mais  ces 
pays,  s'ils  pouvaient  répandre  une  surabondance  de  productions 
naturelles,  et  s'ils  éprouvaient  véhémentement  le  désir  d'échan- 
ger, n'étaient  pas  pourvus  des  nouveaux  appareils  de  circula- 
tion qui  fonctionnaient  dans  l'Europe  centrale  et  occidentale. 
Le  vieux  mécanisme  des  Foires  de  Leipzig  se  trouva  disposé  à 

1.  Nous  avons  vu  que  la  Foire  servait  non  seulement  à  exporter  les  produits 
fabriqués,  mais  encore  à  importer  les  matières  premières  nécessaires  à  l'activité  de 
l'industrie. 

2.  Pierre  le  Grand  visita  la  Foire  de  Leipzig. 

3.  A  ce  résultat  ont  encore  contribué  des  circonstances  historiques  comme  la 
réunion  de  l'Électorat  de  Saxe  et  de  la  royauté  polonaise  dans  la  main  de  Frédéric- 
Auguste. 


LE    DECLIN    DES    ANCIENNES    FOIliES    IIANS    LEIKOI'E    CENTHALi:.  .)/ 

souhait  pour  assurer  les  communications  entre  les  deux  mondes. 
La  Foire  lipsienne  a  été  au  xviii"  siècle  le  truchement  entre  l'Eu- 
rope centrale  et  occidentale^  déjà  fort  avancée  économiquement , 
et  la  Suède,  le  monde  slave  et  fOrient^,  en  proie  an  besoin  d'é- 
changer, capables  de  livrer  une  profusion  d'objets  échangeables, 
tnais  pauvres  en  instruments  d'échange-. 


H.    LA    FOIRE    AU  XVIII      SIECLE, 

Il  est  fort  attrayant  de  le  regarder  courir,  ce  «  torrent  circu- 
latoire »  de  marchandises  qui,  au  xviii"  siècle,  traverse  les  Foires 
de  Leipzig.  Quel  ondoiement  versicolore  d'articles!  Et  quelle 
éclatante  variété  de  provenances  I  Justement,  à  cette  époque, 
nous  pouvons  considérer  les  choses  d'assez  près,  car  la  «  Dé- 
putation  commerciale  »  de  la  ville,  récemment  créée,  publie 
un  rapport  annuel.  Il  suffit  d'en  feuilleter  même  très  hâtive- 
ment les  fascicules  pour  voir  en  esprit,  grâce  au  pouvoir  d'évo- 
cation de  tel  ou  tel  détail  caractéristique,  rouler  le  tourbillon 
que  nourrissaient  à  la  fois  les  produits  des  industries  grandis- 
santes de  l'Europe  centrale  et  occidentale,  les  matières  brutes 
dont  les  pays  de  l'Est  commençaient  l'exploitation  et  les  mar- 
chandises précieuses  ou  agréables  que  le  négoce  allait  désor- 


1.  En  assumant  ainsi  le  soin  d'assurer  les  échanges  avec  l'Orient,  Leipzig  partageait 
avec  Anvers  l'héritage  des  fonctions  exercées  autrefois  par  Venise  et  Nuremberg. 

2.  Frédéric  le  Grand  suscita  comme  rivales  aux  Foires  de  Leipzig  la  Foire  silé- 
sienne  de  Breslau  et  la  Foire  brandebourgeoise  de  Francfort-sur-l'Oder.  L'excès  de 
réglementation  dont  il  les  gratifia  ne  contribua  pas  peu  à  les  empêcher  de  devenir 
redoutables. 

Eduard  Philippi  a  écrit  une  histoire  des  Foires  de  Francforl-sur-l'Oder. 

Au  sujet  des  Foires  de  Breslau,  voir  :  Cauer,  Zur  Cesctiichle  der  Breslauer  Mes- 
.sTH,  dans  ïà  Zeilsclirif't  des  Vereins  zur  Geschic/ite  und  AUertlium  Schlesiens, 
t.  V,  p.  63-80  et  22'i-250. 

Voir  aussi  l'étude  sur  la  Politique  économique  de  Frédéric  le  Grand,  dans  le 
tome  VIII,  année  1884,  du  Jalirbucii,  de  Schmoller,  et  Prof .  D"'  H.  Fechner,  L'État 
du  Commerce  de  la  Silésie  avant  l'Occupation  du  pays  par  Frédéric  le  Grand 
(Der  Zustand  des  schlesisclien  Handels  vor  der  Besitzergreifung  des  Landes 
durcli  Friedrich  den  Grossen),  dans  le  3"  cahier  du  tome  X,  année  1885,  des 
Jairrbucher  fur  ISaiionuloekoiiomie  und  Stalisfi/i,  de  Conrad. 


58  LA    FOIRE   DE    LEIPZIG    DANS    LES   TEMPS    PASSÉS. 

mais  chercher  régulièrement  dans  les  régions  les  plus  inacces- 
sibles. 

En  1729,  le  rapport  nous  signale  des  accidents  survenus  aux 
bateaux  qui,  arrivant  d'Angleterre  et  de  Hollande,  devaient  dé- 
barquer à  Hambourg  et  à  Altona  leurs  cargaisons  d'  (c  épiées  ». 
Parmi  les  articles  qui  occupent  la  scène  des  Foires,  le  café  est 
dorénavant  l'un  des  grands  «  premiers  rôles  ». 

C'est  un  rapporteur  plein  de  réflexions  intéressantes,  von 
Hagen,  qui,  en  1747,  n^et  en  lumière  la  fonction  importante 
remplie  par  les  Juifs.  Sur  2.858  marchands  venus  cette  année,  319 
sont  des  Sémites.  «  Les  Juifs,  dit  l'auteur  du  rapport,  tiennent 
tout  le  commerce  en  Pologne.  »  Il  ajoute  qu'ils  sont  très  utiles 
au  développement  des  affaires  et  que  la  Foire  de  Leipzig  doit 
prendre  soin  de  ne  pas  se  laisser  contisquer  ses  Juifs  par  les 
foires  rivales  :  Breslau  et  Francfort-sur-l'Oder.  Von  Hagen  cous 
tate  plus  loin  que,  en  Bohême  aussi,  le  négoce  Israélite  règne 
en  maître  :  41  Juifs  sont  arrivés  de  ce  pays  et  seulement  37  chré- 
tiens. Quant  au  mouvement  des  marchan'dises,  von  Hagen  nous 
conte  en  passant  que  les  nobles  hongrois  ont  acheté  beau- 
coup de  passementeries.  Il  nous  montre  enfin  avec  détail  que 
les  divers  produits  des  industries  textiles  saxonne  et  thurin- 
gienne  forment  la  matière  d'une  bonne  partie  des  transac- 
tions. 

Le  rapport  de  1753  nous  fait  connaître  les  services  de  plus  en 
plus  notables  que  rend  la  Foire  comme  organe  d'approvisionne- 
ment pour  les  laines. 

En  1766,  nous  sommes  informés  que  les  fabriques  lipsiennes 
vendent  bien  leur  toile  cirée  et  leurs  bougies  de  cire.  Lyon  écoule 
ses  soieries.  Nîmes  et  St-Quentin  ont  envoyé  des  bas  de  soie  et 
des  batistes.  La  Hollande  est  la  grande  pourvoyeuse  pour  les 
produits  exotiques.  Il  apparaît  que  les  intermédiaires  d'origine 
grecque  sont,  avec  les  Juifs,  l'un  des  meilleurs  «  ferments  »  de 
l'activité  des  Foires;  cette  année,  ils  ont  débité  beaucoup  de 
coton  et  de  fil  turc.  Les  peaux  et  la  cire  polonaises  ont  relati- 
vement fait  défaut  cette  fois-ci;  sans  doute  se  sont-elles  arrêtées 
à  la  Foire  de  Breslau.  Le  rapporteur  nous  laisse    voir  que  la 


l.E    DIÎCLIX    DES   ANCIENNES    KOIlîES    DANS    l'kUHOPE    CENTRALE.  o9 

tôle  de  fer  est  Tiin  des  articles  qui  donnent  lieu  aux  plus  gros- 
ses affaires. 

La  concurrence  devient  presque  dramatique  entre  la  tolc 
d'Ang-leterre  et  la  tùle  de  Saxe  vers  1770.  La  porcelaine  saxonne 
de  la  Manufacture  de  Meissen,  qui  avait  débuté  aux  Foires  en  1770, 
continue  d'être  vivement  recherchée.  Parmi  les  matières  pre- 
mières d'importation,  le  coton  turc  et  la  laine  macédonienne 
sont  l'objet  d'une  forte  demande. 

L'historiographe  de  la  Foire  de  1773  nous  révèle  ce  cpie  les 
Grecs  achètent  à  Leipzig,  sans  doute  pour  en  faire  la  vente  dans, 
les  pays  de  l'Est  :  les  fourrures,  les  draps  saxons,  la  toile,  la  por- 
celaine de  Meissen,  les  boutons,  la  quincaillerie,  les  objets  do- 
rés et  argentés  en  vrai  ou  en  faux,  les  articles  de  Manchester. 

Le  rapport  de  177i  s'étend  sur  l'importance  des  affaires  en 
soieries;  la  marchandise  vient  principalement  de  France  et  d'Ita- 
lie'.  Ces  transactions  ont  alors  un  contre-coup  sur  le  change 
et  les  émissions  de  traites,  car  elles  servent  de  base  pour  le  calcul 
de  la  valeur.  Les  Hollandais  achètentbeaucoup  de  toiles,  cjuisont 
fabriquées  surtout  à  l'est  de  la  Saxe,  dans  le  Lausitz,  ou  Lusace  ; 
ils  en  sont  d'habiles  apprêteurs  et  blanchisseurs  et  les  revendent 
en  divers  pays  après  les  avoir  traitées  dans  leurs  ateliers. 

En  1775,  de  nombreuses  balles  de  volumes  imprimés  partent 
pour  les  villes  russes,  notamment  à  destination  de  Riga.  La 
Russie,  la  Pologne,  la  Hongrie,  la  Transylvanie,  la  Turquie 
et  la  Grèce  acquièrent  une  profusion  d'articles  manufacturés 
saxons. 

1777  voit  l'intérêt  se  porter  spécialement  sur  les  draps,  les 
mousselines  de  Plaueu,  les  indiennes,  les  cuirs,  les  produits 
chimiques  et  les  couleurs. 

En  1778,  les  affaires  avec  l'Amérique  se  développent  vigou- 
reusement. Les  Turcs  achètent  de  la  quincaillerie,  des  montres 
et  des  tabatières. 

Le  commerce  des  fourrures  de  Virginie  est  contrarié  par  la 

1.  En  1747,  les  guerres  en  Ualie  ayant  amené  la  destruction  de  beaucoup  de  mûriers 
et  de  vers  à  soie,  les  soieries  allemandes  de  Haab  et  les  velours  (imitant  le  velours  de 
Gènes)  de  Scharnau  s'étalèrent  complaisamment  à  la  Foire  de  Leipzig. 


()0  LA   FOIRR    DE    LEIPZIG    DANS   LES    TEMPS    PASSÉS. 

guerre  cVAmérique  en  1779.  Il  y  a  de  gros  marchés  passes 
en  casimirs  et  en  tissus  demi-soie.  La  quincaillerie  anglaise  se 
montre  de  plus  en  plus  envahissante. 

Saint-Eustache,  dans  les  Petites  Antilles,  était  la  place  de  ras- 
semblement pour  les  articles  achetés  par  la  Hollande  à  l'inten- 
tion du  Nouveau  Monde.  Au  cours  de  la  guerre  anglo-hollan- 
daise qui  se  déchaîna  de  1781  à  1784,  les  Anglais  s'emparèrent 
un  moment  de  Saint-Eustache;  il  en  résulta  des  perturbations 
qui  furent  péniblement  ressenties  à  Leipzig. 

A  la  foire  de  1784,  Vienne  et  Prague  se  pourvoient  d'articles 
de  librairie,  Amsterdam  achète  de  la  toile  à  livres  et  de  la  toile 
pour  les  navires. 

Ainsi  les  foires  étaient  un  splendide  caravansérail,  où  flot- 
taient les  parfums  de  tous  les  sols,  où  brillaient  les  reflets  de 
tous  les  soleils,  où  se  manifestaient  les  créations  de  tous  les  la- 
beurs et  de  toutes  les  patiences  humaines,  où  s'incorporaient 
les  rêves  de  tous  les  génies  du  Midi,  du  Levant  et  du  Septen- 
trion. 

Si,  en  s'éclairant  de  tous  les  documents,  on  s'applique  à  dé- 
terminer les  grandes  familles  de  marchandises  qui  dominent  la 
Foire  de  Leipzig  au  xviii''  siècle,  l'on  voit  que,  sans  doute, 
comme  au  xv"  et  au  xvi"  siècles,  tiennent  une  place  respectable 
à  cette  foire  la  foule  des  petits  objets  confectionnés  par  les  in- 
dustrieuses populations  des  régions  circonvoisines  (Erzgebirge, 
Thuringe,  Franconie)  :  miroirs,  écritoires,  jouets,  tabatières, 
couteaux,  aiguilles,  brosses,  bourses,  etc.  :  l'on  se  convainc  aussi 
que  maintiennent  toujours  leurs  positions  les  objets  de  luxe 
du  type  ancien  et  les  articles  d'orfèvrerie  :  horloges  d'Augs- 
bourg,  vases  en  métal  repoussé,  etc.;  —  mais  l'on  s'aperçoit 
qu'occupent  à  présent  le  devant  de  la  scène  les  produits  de 
certaines  industries  saxonnes  en  voie  de  développement  continu 
et  qui,  pour  la  plupart,  sont  destinées  à  évoluer  de  bonne 
heure  vers  les  formes  de  la  grande  fabrication.  La  porcelaine 
de  Meissen,  cette  merveille  de  grâce  fragile  apparue  comme  par 


LE    DÉCLIN    ni:S    ANCIENNES    FOIHES    DANS   l'EUROI'E    CENTliALK.  (il 

un  enchantement  au  milieu  des  violentes  énergies  de  la  Saxe, 
trouve  aux  Foires  de  Leipzig-  son  grand  marché'.  Cependant 
nous  avons  affaire  surtout  à  des  branches  de  production  plus 
rudes,  moins  artistiques  certes  que  la  porcelainerie  d'art  ou 
que  l'orfèvrerie,  moins  artistiques  même  que  la  confection  des 
jouets,  des  tabatières  ou  des  miroirs.  Il  s'agit  de  fabrications 
qui  semblent  n'attendre  que  le  machinisme  pour  s'intensifier  et 
s'étendre.  C'est,  par  exemple,  celle  du  papier.  C'est  celle  des 
couleurs.  Ce  sont  surtout  les  industries  textiles.  La  Foire  de 
Leipzig  se  manifeste  au  xviir"  siècle  comme  étant  par-dessus 
tout  lin  grand  marché  des  tissus  ;  et  les  plus  communs  des  tissus 
mis  en  vente  à  la  foire  sortent  des  innombrables  ateliers  qui 
couvrent  déjà  le  territoire  saxon. 

En  même  temps  qu'elle  sert  à  exporter  les  produits  de  l'in- 
dustrie saxonne,  la  foire  agit  sur  le  continent  Comme  organe 
d'importation  des  produits'  de  la  manufacture  anglaise  :  tôle, 
quincaillerie,  etc.  ~. 

La  foire  nourrit  de  matières  premières  l'appétit  dévorant 
des  industries  saxonnes.  Elle  est  un  grand  marché  d'importation 
pour  la  laine ^  le  coton,  le  fil,  etc.  3. 

La  foire  a  toujours  pour  fonction  d'approvisionner  en  vivres 
de  vastes  régions  où  la  terre  est  particulièrement  ingrate.  Mais 
l'on  découvre  qu'à  côté  des  anciennes  denrées,  les  denrées  colo- 
niales jouent  un  rôle  de  plus  en  plus  marquant. 

Enfin  le  vieux  commerce  des  fourrures  a  pris  une  extension 
toute  nouvelle.  Il  avait  été  le  premier  des  grands  trafics  avec  la 
Russie.  En  ce  xviii"  siècle  où  Leipzig  s'affirme  surtout  comme 
le  truchement  des  relations  avec  le  monde  slave,  le  commerce 
des  fourrures  russes  acquiert  un  redoublement  d'éclat.  D'autre 


1.  Bôhmert,  Urhundliche  Geschiclile  und  Slnlistik  der  Mei.ssner  Porzellanma- 
nufaldur  von  JTIO  bis  1880,  p.  46.  — Slieda,  Die  Anfange  der  Porzellanfabri/ia- 
iioti  auf  dem  Thiiringerti-alde,  p.  138-13<t  et  145-146. 

2.  Le  Blocus  Continental  devait  fournir  à  la  Saxe  l'occasion  de  développer  sur 
son  territoire  des  fabrications  dont  l'Angleterre  s'était  jusqu'alors  fait  une  sorte  de 
monopole. 

3.  Le  Blocus  Continenlal  devait  également  permet  Ire  à  la  Saxe  de  développer 
chez  elle  la  filature  de  coton. 


02  LA   FOIRE   DE   LEIPZIG    DANS    LES    TEMPS    PASSÉS. 

part,  l'amélioration  des  communications  avec  le  Nouveau  Monde 
permet  aux  fourrures  américaines  de  venir  elles  aussi  à  Leipzig, 
l.e  port  français  de  La  Rochelle  sert  d'abord  d'intermédiaire 
entre  l'Amérique  et  Leipzig  pour  ce  commerce.  Mais,  après  la 
perte  du  Canada  par  uotre  pays,  La  Rochelle  est  dépossédée 
par  Londres. 

En  fonctionnant    comme    truchement  des   échanges    de    la 
Saxe  industrielle  en  particulier  et  de  l'Europe  du  centre  et    de 
i'ouest  en  général  avec  le   monde  slave,  Leipzig  concluait   de 
nombreux  marchés  avec  l'Occident   lui-môme.   Non  seulement 
elle  lui  servait  d'intermédiaire  pour  ses  relations  commerciales 
avec  les  pays  de  Test,  mais  encore  elle  lui  vendait  à  lui  aussi 
des  articles  manufacturés  saxons;  inversement,  elle  lui  achetait 
pour  la  consommation  allemande  des  matières  premières,  des 
vivres  et  des  objets  de  luxe.  Au  début  du  xviii'  siècle,  Leipzig 
traitait  ainsi  énormément  d'affaires  avec  la  France,  alors    en 
pleine  vitalité  économique  et  en  train   de  faire,   comme  l'ob- 
serve von  Hagen,   succéder  sa  grandeur  commerciale  à  celles 
qui  avaient  été,  au  xvif  siècle,  l'apanage  de  l'Angleterre  et  de 
la  Hollande.  Puis  les  guerres  de  notre  pays  avec  l'Empire  alle- 
mand contrarièrent  les  transactions.   Leipzig  commerça  alors, 
du  côté  de  l'ouest,  surtout  avec  l'Angleterre,  dont  la  puissance 
industrielle  augmentait  à  vue  d'œil.  Dans  les  dernières  années 
du  siècle,  une  rivalité  s'accuse  entre  la  production  anglaise  et 
la  production  saxonne  pour  les  tissus  communs,  la  quincaillerie, 
etc.    Dès  lors,   c'est  avec  l'Amérique  que,   à  l'occident,  Leipzig- 
s'applique  à  nouer  des  relations.  Le  rapporteur  des  foires  de 
1776  signalait  déjà  que  les  colonies  anglaises  d'Amérique  fai- 
saient maints  achats  à  Leipzig  par  l'entremise  de  l'Espag-ne. 
Celui  de  1777  constate  que  beaucoup  de  lainages  vont  indirec- 
tement en  Amérique.  On  a  vu,  d'autre  part,  que  les  Hollandais 
rassemblaient  à  Saint-Eustache  la  foule  d'objets  acquis  par  eux 
aux  foires   à  rintention   des  consommateurs   transatlantiques. 
En  1778,  de  grands  négociants  lipsiens,  les  Frege,  les  Oehler, 
cherchent  à  éliminer  les  intermédiaires  et  à  trafiquer  directe- 


l.K    DÉCLIN    DKS    ANCIENNES    FOIRES    DANS    L  El  HOI'E    CENTliAI.K.  ()3 

ment  avec  le  Nouveau  Monde.  En  1783,  Hambourg'  achète  pour 
FAméi'ique  les  lainages  de  Cliemnitz.  Mais  déjà  les  négociants 
saxons  font  des  expéditions  de  marchandises  à  destination  de 
Boston  et  de  Philadelphie.  En  1784,  Frege  importe  directement 
des  feuilles  de  tabac  de  V^irginie  et  exporte  outre  Atlantique 
des  articles  manufacturés  saxons.  Franklin  a  une  entrevue  à 
Paris  avec  l'ambassadeur  saxon  Schosnefeld.  Le  Blocus  Conti- 
nental devait,  au  début  du  siècle  suivant,  amener  la  Saxe  à 
s'affranchir  de  plus  en  plus  de  l'Angleterre  et  à  développer 
chez  elle  diverses  branches  de  fabrication  rivales  de  la  pro- 
duction insulaire.  Vers  la  fin  du  xviii'  siècle,  en  tout  cas,  le 
négoce  de  Leipzig  étend  ses  bras  d'un  côté  vers  les  États- 
Unis  et  de  l'autre  vers  la  Bussie.  Le  commerce  des  fourrures, 
qui  spécule  justement  sur  les  produits  des  deux  pays,  caractérise 
très  bien  cette  envergure  du  trafic  lipsien. 

Ce  sont  les  progrès  de  la  navigation  au  xv»!"  siècle  qui  ont 
permis  cet  essor.  Assurément,  dans  un  sens,  ils  travaillent  à 
diminuer  l'importance  des  foires,  puisqu'ils  créent  de  nou- 
velles routes  et  rendent  possible  la  permanence  des  échanges. 
Mais,  étant  donné  le  concours  de  causes  qui  rajeunissent  les 
foires  et  entretiennent  leur  activité,  les  progrès  de  la  naviga- 
tion contribuent  à  intensifier  celles-ci  davantage  encore.  A  la 
fin  du  siècle,  la  grandcu)'  terrienne  de  Leipzig  s  apparie  à  la 
grandeur  maritime  de  Hambourg .  Von  Ilagen  faisait  ressortir 
dès  17i7  l'importance  de  la  fonction  de  Hambourg.  L'ouver- 
ture des  nations  slaves  et  des  pays  septentrionaux  à  la  vie  éco- 
nomique générale  appelait  à  l'existence  un  grand  port  sur  la 
Baltique.  Il  sembla  un  moment  que  Copenhague  pût  jouer  ce 
rôle.  Même  la  guerre  de  1781-i78V  entre  l'Angleterre  et  la  Hol- 
lande avait  donné  un  opportun  accroissement  de  force  au 
pavillon  danois  en  lui  livrant  le  transport  des  marchandises 
que  les  Hollandais  convoyaient  habituellement  jusqu'au  Nou- 
veau Monde.  Le  Danemark  ne  sut  ou  ne  put  profiter  à  temps 
de  la  fortune  qui  s'offrait  à  lui  ni  des  circonstances  favorables 
qui    se    présentaient.    Hambourg    grandit    avec    une    rapidité 


(54  LA   FOIRE    DE    LEIPZIG    DANS   LES   TEMPS   PASSÉS. 

étonnante.  Pendant  la  Révolution  française,  une  grande  partie 
de  la  vie  économique  des  ports  français  et  hollandais  y  reflua. 
Les  Anglais  en  firent  en  même  temps  un  organe  de  transmis- 
sion utile  à  leurs  menées  politiques  et  financières  sur  le  conti- 
nent. Leipzig  fut  le  second  «  poste  »,  qui,  avancé  dans  les  terres, 
assurait  la  liaison  avec  TAllemagne  du  Sud  et  les  États  autri- 
chiens. 


IV 


LA  FOIRE  DE  LEIPZIG  ET  LES  CULTURES 
INTELLECTUELLES 


I.    LA    LIBRAIRIE,     L  UNIVERSITE.    

LA    PHILOSOPHIE    ET    LA    LITTÉRATURE. 

Eu  même  temps  que,  au  xviu  siècle,  les  Foires  de  Leipzig 
atteignent  leur  apogée,  ce  qu'on  pourrait  appeler  la  civilisation 
lipsienne  arrive  à  sa  plus  haute  expression.  Comme  la  civili- 
sation générale  de  l'Europe  à  la  même  époque,  cette  civilisation 
est  de  tour  rationaliste.  iMais  elle  a  un  cachet  tout  particulier  et 
une  allure  bien  originale. 

La  librairie  locale,  accrue  et  fortifiée,  est  un  des  supports  de 
cette  civilisation  lipsienne.  Après  les  ravages  de  la  guerre  de 
Trente  ans^,  l'imprimerie  et  l'édition  s'étaient  relevées  dans  la 
ville,  grâce  à  des  hommes  avisés  et  entreprenants  comme 
F.  Lanckisch.  Dès  la  tin  du  xvir  siècle,  la  Foire  des  Livres  de 


1.  La  librairie  lipsienne  avait  déjà  pris  un  développement  remarquable,  lorsque  la 
guerre  de  Trente  ans  vint  la  ruiner.  Au  xvp  siècle,  les  plus  fameux  éditeurs  de 
Leipzig  avaient  été  Vôgelin  (né  en  Suisse,  à  Constance)  et  H.  Reich  (d'Halberstadt,  près 
Magdebourg).  Vogelin  était  imprimeur,  éditeur  et  fondeur  de  caractères.  Il  fut  l'ami 
de  Camerarius  et  aussi  celui  de  Mélancliton,  qui  venait  régulièrement  de  Witten- 
berg  à  Leipzig  pour  voir  les  nouveautés  exposées  à  la  Foire  aux  Livres.  Quelque 
temps  avant  la  mort  du  Réformateur,  Vogelin  édita  un  recueil  de  ses  œuvres,  pour 
lequel  le  vieux  Mélanchton  écrivit  une  préface. 

Vogeliu  et  H.  Reich  furent  en  butte  aux  persécutions  des  Luthériens,  qui  les  accu- 
saient de  «  crypto-calvinisme  ». 


06  LA    FOIRE    bE  LEIPZIG    DANS    LES    TEMPS   PASSES. 

Leipzig,  favorisée  par  un  régime  de  liberté,  l'avait  emporté 
définitivement  sur  la  Foire  des  Livres  de  Francfort-sur-le- 
Mein,  arrêtée  dans  son  essor  par  les  tracasseries  de  la  «  Com- 
mission impériale  de  revision  des  livres  i  )>.  L'édition  lipsienne 
triomphe  au  siècle"  suivant.  B.  C.  Breitkopf,  fils  d'un  mineur 
de  Clausthal  (dans  le  llarz),  fait  progresser  les  méthodes  d'im- 
pression-^. Son  fils  amé,  J.  G.  I.  Breitkopf,  continue  de  déve- 
lopper l'art  typographique  et  réforme  le  commerce  des  édi- 
tions musicales"^.  J.  L.  Gleditsch,  propriétaire  de  la  célèbre 
librairie  Weidmann,  et  .L  IL  Zedler  se  signalent  par  leurs  intel- 
ligentes initiatives.  Le  second  édite  un  Dictionnaire  universel 
[Universal  lexicon)  en  6i  gros  volumes,  parus  de  1732  à  1750; 
ce  sera  l'ancêtre  de  toute  une  famille  d'  «  encyclopédies  », 
P.  E.  Reich,  copropriétaire  de  la  librairie  Weidmann,  mérite  le 
nom  de  «  prince  des  libraires  ».  Il  édite  Gellert,  \yieland, 
Lessing,  Lavater  ''.  Désormais  les  fastes  des  grands  éditeurs  lip- 
siens  sont  ouverts.  A  la  fin  du  siècle,  s'y  inscriront  les  Teubner, 
les  Tauchnitz,  les  Brockhaus"'. 

V Université  est  un  autre  pilier  de  la  civilisation  lipsienne. 
A  la  vérité,  ses  maîtres,  pris  en  eux-mêmes,  sont,  au 
^\nt  siècle,  intolérants,  infatués  et  égoïstes.  En  cette  ville 
venue  tard  au  luthérianisme,  ils  le  professent  avec  un  dogma- 
tisme arrogant.  Ils  considèrent  Leipzig  comme  le  centre  de 
l'univers".  D'autre  part,  ils  regardent  leurs  chaires  comme  des 
biens  de  famille  et  se  les  transmettent  avaricieusement  de  pères 

1.  Les  libraires  hollandais,  ne  voulant  pas  subir  l'inquisition  de  la  Commission  im- 
périale, avaient  été  les  premiers  à  boycotter,  comme  nous  dirions  aujourd'hui,  la 
Foire  des  Livres  de  Francfort. 

2.  Depuis  1726,  éditeur  de  Gottsched,  B.  C.  Breitkopf  loge  l'écrivain  avec  lui  à  partir 
de  1736  dans  sa  maison  de  VOurs  d'Or. 

3.  J.  G.  L  Breitkopf  construisit,  en  face  de  la  maison  de  YOurs  d'Or,  celle  de 
YOurs  d'Argent.  C'est  là  que  Gœthe  eut  l'occasion  d'apprendre  la  gravure  sous  la 
direction  de  Stock. 

4.  Le  peintre  A.  GrafT  portraictura,  pour  la  galerie  de  P.  £.  Reich,  les  «  auteurs  » 
de  la  librairie  Weidmann.  Ces  portraits  décorent  maintenant  la  bibliothèque  de  l'Uni- 
versité de  Leipzig. 

5.  L'art  de  la  gravure  sur  cuivre  fut  florissant  à  Leipzig  au  xviii"  siècle.  Beau- 
coup d'œuvres  des  graveurs  servirent  à  illustrer  les  publications  des  éditeurs. 

6.  Leur  orgueil  se  traduisait  dans  celte  affirmation  audacieuse  :  Extra  Lipsiam 
non  est  vito.  Si  est  vita,  non  est  vila. 


LA    FOlliK    I)K    Li:iI'ZIG    KT    l.KS   CULTURES    INTELLECTUELLES.  <')7 

en  fils.  Ces  drfauts  sont  symbolisés  assez  bien  clans  la  «  dy- 
nastie »  des  Carpzov  \  C'est  devant  eux  que  dut  battre  en 
retraite  le  célèbre  TJiomasiiis ;  il  avait  déjà  provoqué  l'hostilité 
le  jour  où,  contrairement  à  la  tradition,  il  employa  rallemand 
au  lieu  du  latin  dans  un  cours  ;  quand  il  fut  suspect  de  <(  pié- 
tisme  »,  ses  ennemis  ne  se  tinrent  i)lus,  et,  cette  fois,  la  persé- 
cution fondit  sur  lui;  il  quitta  Leipzig-  et  la  Saxe,  et  alla  pro- 
fesser dans  la  ville  voisine,  à  la  jeune  Université  de  Halle.  On 
sait  que  le  professeur  de  droit  Friedrich  Leibniz  avait  eu  pour 
fils  le  grand  Gottfried  ^Yilhelm  Leibniz  ;  on  sait  aussi  que 
l'Université  méconnut  son  mérite  et  que,  tout  jeune,  il  aban- 
donna Leipzig-  pour  n'y  plus  revenir,  Hanovre  devait  s'illu- 
miner de  sa  gloire.  Malgré  l'étroitesse  ou  la  méchanceté  d'une 
foule  d'individualités,  l'Université  de  Leipzig,  considérée  dans 
son  ensemble  et  pour  ainsi  dire  dans  sa  masse,  était  un  réser- 
voir bouillonnant  de  science  et  de  pensée.  Quelques  maîtres  de 
talent  se  rencontraient  de  temps  en  temps  qui  canalisaient  ce 
flot  abondant  et  désordonné  et  le  répandaient  sur  les  esprits 
en  nappes  fécondantes.  Et  d'aventure  quelques  étudiants 
géniaux  passaient  par  là,  que  Leipzig  fertilisait  magnifique- 
ment, et  qui  s'en  allaient  tout  brûlants  du  désir  de  se  mesurer 
avec  les  doctrines  et  les  idées,  d'éprouver,  de  dissoudre,  de 
combiner  et  de  recréer.  Une  dynastie  de  professeurs  éminents 
fut  celle  des  Me?icke'.  Ils  étaient  d'origine  oldenbourgeoise. 
0.  Mencke  publia  la  première  revue  critique  allemande,  les 
fameux  Acta  Eruditorum'^.  J.  B.  Mencke  continua  l'œuvre 
paternelle,  et,  de  plus,  il  aima  et  lit  aimer  la  poésie.  Lui-même 
écrivit  des  poèmes  sous  le  nom  de  Philandre  du  Tilleul  (Phi- 
lander  von  der  Linde).  Quatre  de  ses  élèves,  originaires  de 
Lusace,  fondèrent  une  société  poétique;  elle  devait,  après 
diverses  transformations ,  prendre  le  nom  de  Deulschc 
Geseilschafi    et    recevoir    les    directions  de  Gottsched.    J.    F. 


1.  Voir  Etnst  Kroker,  LeipzUj,  Klinkliardl  et  Biennann  éd.,  Leipzig,  p.  69. 

2.  Les  Allemands  se  plaisent  a  faire  remarquer  que  le  juriste  Liider  Mencke  était 
l'arrière-grand-père  du  père  de  la  mère  de  Bismarck. 

3.  Que  notre  Journal  des  Sçavnnls  avait  d'ailleurs  précédés  de  dix-sept  années. 


08  LA   FOIRE   DE    LEIPZIG   DANS   LES    TEMPS   PASSÉS. 

Christ,  précurseur  de  Winckelmann,  révéla  à  ses  auditeurs 
les  splendeurs  de  Fart  antique  ;  il  fut  Fun  des  maîtres  de  Les- 
sing.  Ernesti  succéda  à  Christ;  Gœthe  entendit  un  de  ses  cours. 

Leipzig-  fut,  au  milieu  du  xviii"  siècle,  le  principal  foyer  de  la 
littérature  allemande .  Fuyant  les  recruteurs  prussiens,  /.  C  Gotts- 
ched,  né  en  1700  à  Kœnig-sberg-,  était  venu  à  vingt-quatre  ans 
s'établir  à  Leipzig,  où  il  fut  protégé  par  Mencke.  Esprit  robuste 
et  clair,  Gottsched  soumit  pour  ainsi  dire  à  un  filtrage  le  torrent 
d'idées  et  de  notions  un  peu  troubles  qui  roulait  tumultueuse- 
ment à  travers  la  ville-foire.  Le  rédacteur  des  Censures  raison- 
nables (  Vernunftige  Tadlerinnen)  fut  un  épurateur  et  un  fixateur 
de  la  langue,  un  défenseur  de  la  liberté  décrire,  un  vulgari- 
sateur des  idées  générales  et  un  réformateur  du  théâtre.  Il 
contribua  à  assurer  la  prédominance  définitive  du  haut  saxon 
sur  les  autres  dialectes.  Il  combattit  l'intolérance  religieuse.  Il 
rendit  la  philosophie  plus  accessible  au  commun  des  lecteurs. 
Avec  l'aide  d'une  actrice  intelligente,  la  Neuberin,  il  régénéra 
la  scène;  les  foires  n'avaient  pas  été  sans  développer  à  Leipzig 
une  vie  théâtrale  fort  active;  Gottsched  fit  la  guerre  aux  farces 
foraines  qui  y  tenaient  une  trop  grande  place;  il  réduisit  Hans- 
wurst  [Jean  Sancisse),  le  Polichinelle  allemand,  à  un  rôle  plus 
modeste  et  il  introduisit  du  sérieux  dans  les  spectacles. 

Gellert  travailla,  lui  aussi,  à  dégrossir  les  matériaux  de  pensée 
qui  encombraient  l'intelligence  lipsienne.  Il  tailla  et  polit  le 
rude  granit  des  concepts;  il  arrondit  et  affina  les  formes  d'expres- 
sion. Né  à  Hainichen,  près  Leij)zig.  en  1715,  il  professa  à  l'Uni- 
versité de  Leipzig;  il  eut  Gœthe  pour  élève.  Ce  fut  un  moraliste 
aimable,  un  prosateur  enjoué  et  un  savoureux  auteur  de 
fables.  , 

Mais  une  personnalité  plus  accusée  parut,  Lessing  était  venu 
en  1746  suivre  les  cours  de  l'Université.  Lui  porta  jusqu'au 
génie  les  qualités  critiques  et  didactiques  déjà  manifestées  avec 
un  éclat  tempéré  en  Gottsched.  De  plus,  il  y  ajouta  un  certain 
^ens  de  l'art,  exclusif  sans  doute,  mais  vif  et  ardent.  Christ  et 
Ernesti  l'aidèrent    à  déchiffrer  les  antiques.  La  Neuberin  Fin- 


LA    KOIHK    I)K    r.HII'Zir.    ET    LES    CULTLHES    INTELLKCTIKLLES.  69 

clina  à  comprendre  le  théâtre  :  le  théâtre,  auquel  le  futur  au- 
teur de  la  Dramaturgie  de  Hambourg  devait  porter  un  intérêt 
si  passionné!  L'autorité  de  Gottsched,  devenue  à  la  longue  pé- 
dantesque  et  tyrannique,  ne  pouvait  manquer  de  sembler  insup- 
portable à  la  jeune  et  friagante  maîtrise  de  Lessing.  Sans  ména- 
gement, il  attaqua  l'ancêtre.  Ce  fut  un  beau  duel,  d'où  le  vieux 
censeur  sortit  fort  mal  accommodé  ^ 


1.  Fils  d'un  pasteur  saxon  de  Camenz,  en  Lusace,  Lessing  étudia  d'abord  à  tx'ii)- 
zig.  Il  y  reçut  certainement  quelques-unes  des  «secousses  «  décisives  qui  contribuè- 
rent à  orienter  son  esprit.  L'humeur  migratrice  —  héritée  des  \ieux  Germains  —  qui 
l'a  conduit  ensuite,  et  toute  sa  vie  durant,  dans  bien  des  villes  diflerenles  (à  Wit- 
tenberg,  Berlin,  Breslau,  Hambourg,  Vienne,  Wolfenblittel  — ,  sans  parler  des  retours 
à  Leipzig),  a  multiplié  pour  lui  les  influences  subies.  Cependant  on  peut  revendiquer 
au  profit  de  la  ville-foire  une  part  sérieuse  dans  la  formation  de  cette  intelligence  si 
hautement  encyclopédique.  Précocement  mûr,  il  avait  interrogé  tous  les  livres.  Un 
jour,  à  Leipzig  justement,  il  eut  une  révélation  (contée  dans  sa  lettre  à  sa  mère,  le 
20  janvier  1749);  il  prit  conscience  de  sa  gaucherie  el  de  son  manque  de  sens  du 
réel.  Il  quitta  la  chambre  d'étude.  II  apprit  l'escrime,  la  danse.  Il  rechercha  le  monde. 
Il  fréquenta  les  comédiens.  11  chanta  avec  autant  de  conviction  que  de  littérature  le 
vin  et  l'amour.  Dans  sa  pièce  du  Jeune  Savant  il  bafoua  ce  pédautisme  livresque  dont 
il  avait  observé  sur  lui-même  les  morbides  symptômes.  Et  il  se  confia  sans  boussole 
aux  vagues  chaudes  et  puissantes  de  la  vie  lipsienne. 

Quand,  après  cela,  il  revint  aux  livres,  il  en  comprit  plus  fortement  le  sens  profond 
et  en  découvrit  mieux  les  supérieures  beautés.  Dès  lors,  nouveaux  ou  anciens,  ils  de- 
vaient lui  parler  toujours  avec  les  accents  d'une  singulière  éloquence.  Tout  en  deve- 
nant un  extraordinaire  érudit  et  un  grand  homme  de  lettres,  Lessing  mainlint  ses 
relations  avec  les  réalités  les  plus  brutales  de  la  vie  et  de  la  passion.  En  cela  aussi 
il  demeura  fidèle  au  type  de  l'étudiant  de  Leipzig.  Chez  lui  alternèrent  désormais 
régulièrement  les  périodes  de  furieuse  lecture,  puis  de  |»roduction  littéraire  intense, 
puis  enfin  de  plaisirs  sans  retenue;  ces  derniers,  dit  Uœthe  avec  indulgence  (D/c/^- 
tU7ig  und  Wahrhelt,  2»  partie,  livre  VII),  étaient  seuls  capables  de  fournir  le 
contre-poids  nécessaire  à  la  terrible  activité  cérébrale  de  Lessing. 

Ce  fut  parmi  les  Allemands  le  premier  en  date  des  universalistes.  Il  remontait  à 
tous  les  faits  et  poursuivait  tous  les  textes.  H  vérifiait,  contrôlait.  Il  assemblait  el 
confrontait.  Par  une  méthode  inductive  vraiment  moderne,  il  s'efforçait  d'arriver 
ainsi,  dans  la  critique  littéraire  et  d'art  (Laocooit),  dans  la  controverse  philoso- 
phique et  l'exégèse,  à  des  approximations  de  vérité  toujours  plus  enveloppantes.  11 
ne  fut  pas  seulement  un  critique.  11  fut  un  philologue,  un  jiolémiste,  un  poète  (bien 
qu'il  se  déniât  l'inspiration),  un  fabuliste,  un  auteur  dramatique  très  original.  Envi- 
sagé au  point  de  vue  du  mode  de  publication,  Lessing  prend  au  milieu  de  son  époque 
un  aspect  encore  [)lus  nouveau  :  il  fut  un  grand  journaliste.  Le  périodique  lui  appa- 
rut comme  le  véhicule  le  plus  propre  à  porter  au  loin  le  résultat  de  ses  recherches 
d'érudit  ou  de  ses  réflexions  de  penseur.  A  Leipzig  déjà,  ce  berceau  du  journalisme 
allemand,  où  parurent,  avec  celle  de  Gottsched,  quelques-unes  des  plus  notoires  re- 
vues littéraires  du  xviii-  siècle,  Lessing  avait  pu  voir  le  périodique  à  l'œuvre.  Dans 
ceux  qu'il  fonda  et  dont  l'éclat  éclipsa  celui  de  leurs  modèles,  il  jeta  les  idées,  accu- 
mula les  matériaux,  multiplia  les  comptes  rendus,  juxtaposa  les  analyses,  fil  se  suc- 


/()  LA    FOIRE    DE   LEIPZIG    DANS   LES   TEMPS    PASSES. 

C'est  à  Leipzig'  également  que  se  déroula  une  des  phases  de 
Goethe;  c'est  sur  Leipzig;'  comme  fond  que  se  détache  la  silhouette 
de  Gœthe  étudiant.  Il  y  arriva  en  1765.  En  lui  grondaient  d'au- 
tres forces  encore  que  celles  qui  animaient  un  Gottsched  ou 
même  un  Lessing.  Le  jeune  Gœthe  était  une  intelligence,  mais 
davantage  aussi.  C'était  une  puissance  violente  de  sentiments. 
Il  était  apollonique  et  dyonisiaque  tout  à  la  fois.  Quand  il  dé- 


céder les  campagnes  contre  les  faux  savants  et  les  cuistres.  A  un  autre  point  de  vue, 
l'on  doit  remarquer  que,  chose  également  nouvelle,  il  ne  fut  pas  non  plus,  comme 
la  majorité  de  ses  devanciers,  un  publiciste  exprimant  les  opinions  d'une  classe  so- 
ciale déterminée.  11  visa  jalousement  à  l'indépendance.  Il  fut  un  chercheur  de  vérité, 
un  cribleur  d'idées.  Lui-même  s'est  comparé  quelque  part  modestement  à  un  moulin. 
Tous  les  «  vents  de  l'esprit  »  faisaient  en  effet  tourner  ses  ailes  et  il  a  moulu  tous 
les  grains  pour  la  nourriture  et  la  délectation  des  intelligences. 

Par  une  face  opposée  de  son  esprit,  Lessing  est  d'ailleurs  très  allemand,  au  sens 
actuel  du  mot,  et  en  cela  il  devance  ses  compatriotes,  peu  préoccupés,  à  l'époque, 
d'  «  unité  »  spirituelle  ou  politique.  Ses  enquêtes  comparatives  sur  les  littératures 
l'ont  amené  à  concevoir  l'idéal  d'un  théâtre  «  véritablement  allemand  ».  11  se  montre 
durement  hostile  à  l'imitation  des  tragédies  françaises, —  qu'avait  préconisée  Gotts- 
ched. Remontant  aux  pièces  originales  des  tragiques  grecs  et  aux  textes  de  la  Poé- 
tique  d'Aristote,  il  prétend  instruire  le  procès  de  nos  tragiques  du  xvii"  siècle.  Il 
profite  au  contraire  de  Diderot.  Par-dessus  tout,  il  exalte  et  fait  connaître  Shakes- 
peare. Plus  Allemand  que  Saxon,  Lessing  a  une  sincère  admiration  pour  Frédéric  II 
(qui  du  reste  ne  fait  rien  pour  lui).  Il  aime  les  militaires  prussiens.  La  force  des 
armes  en  impose  à  cet  intellectuel,  soucieux,  nous  l'avons  vu,  de  ne  pas  puiser  dans 
les  seuls  livres  ses  conceptions  de  la  vie.  Son  œuvre  dramatique  la  plus  fameuse, 
Minna  von  Banihelm,  fait  assister  les  spectateurs  au  mariage  symbolique  de  la 
Saxonne  vaincue  et  du  major  prussien  von  Tellheim.  Le  jeune  Goethe  se  trouva  en 
i7fi7  à  la  première  de  cette  pièce  au  théâtre  de  Leipzig  et  en  fut  très  impressionné. 
Son  émotion  retentit  encore  dans  le  passage  de  Dichhmg  und  Wahrheil  où  il  si- 
gnale Miniia  von  Bornhehn  comme  ayant  ouvert  aux  jeunes  écrivains  des  horizons 
dramatiques  insoupçonnés. 

Si  Lessing  pressentit  le  dogme  du  «  germanisme  »  et  parut  s'y  rallier  d'avance, 
dans  le  domaine  religieux  et  philosophique  au  contraire  il  tendit  sans  cesse  à  s'affran- 
chir de  tout  dogme  particulier  et  à  devenir  de  plus  en  plus  «  citoyen  de  l'univers  ». 
Son  évolution  dans  ce  sens  s'accentua  jusqu'à  sa  mort,  survenue  prématurément  en 
1781.  C'était  l'universalisme  qui  reparaissait  en  lui  d'une  façon  violente.  Une  mani- 
festation sensationnelle  en  fut  sa  dernière  œuvre  dramatique,  Nathan  le  Sage,  où 
le  christianisme,  le  juda'isme  et  le  mahoniétanisme  sont  présentés  comme  ayant  la 
même  valeur  aux  yeux  de  Dieu,  et  où  même  le  Juif  Nathan  semble  jouer  le  rôle  le 
plus  noble  et  le  plus  vertueux.  Chose  curieuse,  une  œuvre  de  jeunesse,  les  Juifs, 
contenait  déjà  le  germe  de  telles  idées.  Elles  trouvèrent  une  expression  énergique 
dans  Nathan  le  Sage.  Cette  pièce  dut  certes  être  jouée  avec  succès  à  Leipzig  et  y 
réunir  les  applaudissements  des  Juifs  d'Orient  et  des  Turcs  que  le  commerce  des 
fourrures  et  celui  du  coton  et  de  la  laine  attiraient  en  nombre  dans  la  ville-foire. 
Nathan  le  Sage  continue  d'ailleurs  d'être  représenté  fréquemment  dans  les  villes 
d'Allemagne  à  colonie  juive  nombreuse. 


LA    l(»lHi;    IIH    LEIPZIG    ET    LKS    CULTIRES    INTELLECTIKLLKS.  il 

barqua  à  Leipzig',  il  était  luoiiic,  de  son  propre  aveu,  véhément 
et  tumultueux  à  un  singulier  degré.  La  ville-foire  devait,  tout 
eu  satisfaisant  avec  générosité  ses  passions,  fortifier  encore  le 
coté  intellectuel  de  Gœthe,  en  développant  chez  lui  le  sens  ency- 
clopédique et  nniversaliste,  et  en  lui  donnant  le  souci,  le  res- 
pect, l'amour  de  la  réalité  •;  la  ville-foire  devait  donner  à  son 
cerveau  une  dçcisive  trempe,  en  attendant  qu'un  jour  Weimar 
parachevât  sa  nature  et  Télevàt  à  la  hautaine  sérénité  des  eugé- 
niques. Et  peut-être  Gœthe  ne  se  rendra- t-il  jamais  bien  compte 
lui-même  de  l'étendue  de  sa  dette  envers  Leipzig'.  Il  semble  se 
plaindre  dans  ses  Mémoires  de  s'être  vainement  promené  au  Ro- 
senthal,  à  Connewitz,  et  àRaschwitz,pouryfairela  <(  chasse  aux 
imag-es  ».  Mais  le  bénéiice  du  séjour,  pour  ne  pas  se  manifester 
à  la  conscience  du  jeune  homme,  n'en  était  pas  moins  profond 
et  durable.  Tandis  qu'il  courtise  Katchen,  et  joue  si  brutalement 
avec  le  cœur  d'iVuncheu,  tandis  qu'il  se  complaît  aux  facéties 
de  Behrisclî,  l'atmosphère  intellectuelle  de  la  ville-foire  entre 
en  lui,  éclaircitles  vapeurs  ardentes  de  sou  esprit  etfervescent^. 
Oeser,  à  l'académie  de  dessin  de  la  Pleissenburg,  lui  révèle 
l'art  antique.  A  l'O^^r.s  cV Argent,  le  Nuremberg eois  Stock  lui 
apprend  la  gravure  sur  cuivre.  Les  riches  marchands  le  con- 
vient à  admirer  leurs  statues.  Chez  Gœthe,  le  sens  du  réel  et  le 
sens  du  beau  grandissent  rapidement,  sans  jamais  se  confondre, 
mais  en  entretenant  de  mystérieuses  correspondances.  Un  jour, 
il  prend  la  diligence  pour  aller  à  Dresde  afin  de  voir  la'  Galerie 
de  Peinture.  Fidèle  à  la  prévention  de  son  père  contre  les  hô- 
telleries, il  descend  chez  un  cordonnier,  parent  de  son  logeur 
de  Leipzig.  Quelle  illumination  intérieure  le  soir  où,  rentrant 
de  la  Galerie,  il  s'arrête  devant  le  tableau  formé  par  la  petite 
salle  à  manger  du  cordonnier,  et  où  il  se  découvre  la  faculté  de 
voir  la  réalité  du  même  œil  dont  il  regarderait  une  œuvre  d'art  ! 
Oui,  Gœthe  s'est  accru  infiniment  pendant  son  séjour  à  Leipzig. 

1.  Le  philosophe  et  pédadogue  Paiilsen  disait  qu'il  y  a  deux  choses  principales  à 
apprendre  de  Gœthe  :  r  la  crainte  respectueuse  delà  réalité;  T  l'aversion  pour  les 
déclamations  morales  de  certain  idéalisme  creux. 

2.  Sur  le  passage  de  Gœthe  à  Leipzig,  voir  :  Otto  .Jahn,  Gailie  inid  Leipzig, 
Leipzig.  — ^  Julius  Vogel,  Gœlhes  Leipzigcr  Sludenienjalirc.  Lei|)/,ig. 


72  I.A    FOIRE    DE   LEIPZIG    DANS    LES    TEMPS    PASSÉS. 

Aussi  a-t-il  voulu  peut-être  exprimer  malgré  tout  un  sentiment 
personnel  quand  il  fait  dire  à  l'un  des  personnages  de  Faust  : 
«  Je  suis  très  content  de  mon  Leipzig.  C'est  un  petit  Paris,  et 
propre  à  éduquer  son.  monde  ». 

[Ich  lobe  mir  mein  Leipzig.  Das  ist  ein  Idein  Paris  und  hildet 
seine  Leiile^ .) 

Cependant  le  grand  rôle  littéraire  de  Leipzig  était  terminé 2. 
Un  certain  nombre  de  circonstances,  parmi  lesquelles  le  succès 
des  armes  prussiennes  et  l'abaissement  de  la  Saxe,  devaient 
contribuer  à  déplacer  le  foyer  de  la  culture  intellectuelle  dans 
l'Allemagne  centrale.  La  cour  de  Weimar  allait  succéder  à  la 
ville  et  à  l'université  de  Leipzig  comme  principal  théâtre  du  dé- 
veloppement des  lettres  allemandes.  La  littérature  qu'on  est 
convenu  d'appeler  «  classique  »,  commença  bientôt  de  s'y  épa- 
nouir sous  la  protection  d'un  Mécène  princier'^. 

Sur  d'autres  points,  le  «  romantisme  »  allemand  proprement 
dit  allait  naitre.  Mais,  de  même  que  le  plus  grand  des  futurs 
«  classiques  »  s'était  formé  en  partie  à  Leipzig  \  les  protago- 

1.  Kroker  {op.  cit.,  p.  91)  observe  que  Gœlhe  a  peul-étre  mis  un  peu  d'ironie  dans 
cette  plirase,  attendu  qu'il  la  fait  prononcer  par  un  étudiant  pris  de  vin.  11  est 
certain  que  l'excellent  et  le  pire  se  rencontraient  à  Leipzig  et  s'y  mélangeaient  par- 
fois. Cet  assemblage  de  haute  intellectualité  et  de  brutalité  est  justement  carac- 
lérisliquede  la  civilisation  lipsienne.  Quoi  qu'il  en  soit,  les  hommes  de  génie  y  trou- 
vèrent leur  compte,  car,  tout  en  agrandissant  leur  esprit,  ils  prirent  à  Leipzig  un 
rude  et  profitable  contact  avec  toutes  les  réalités  de  la  nature  humaine. 

2.  Entre  les  importantes  publications  auxquelles  vient  de  donner  lieu  le  jubilé 
des  cinq  cents  ans  d'existence  de  l'Université  de  Leipzig,  se  distingue  \ Histoire  de 
la  vie  littéraire  à  Leipzig  {Geschichte  des  Litterarischen  Lebens  in  Leipzig)  par 
Georg  Witkowski,  Leipzig  et  Berlin,  Teubner,  l90a,  imposant  ouvrage  d'érudition 
qui  jette  surtout  beaucoup  de  lumière  sur  l'époque  antérieure  à  Gottsched. 

Sur  celte  époque  elle-même,  voir  le  récent  ouvrage  français  de  G.  Belouin,  De 
Goltsched  à  Lessing. 

3.  On  s'est  demandé  souvent  quel  tour  aurait  pris  la  littérature  allemande  si  le 
cenlre  s'en  était  maintenu  plus  longlenaps  à  Leipzig,  et  si  elle  n'avait  pas  bénéficié 
à  ce  moment  des  influences  aristocratiques  de  la  cour  de  Weimar.  Sur  ce  sujet, 
voir  :  Julius  Faucher,  yVeimar  und  Leipzig  in  der  deutschen  Litteratur. 

4.  Pour  être  complet,  il  faut  ajouter  que  Schiller,  comme  Gœlhe,  a  séjourné  à 
Leipzig  (1785).  Il  y  habita  cette  petite  maison  qu'on  peut  visiter  aujourd'hui  au  fau- 
bourg de  Gohlis  et  où  il  composa  V Hymne  à  lu  Joie.  Le  poète  avait  pourtant  à  ce 
moment  à  lutter  contre  des  difficultés  matérielles,  ainsi  qu'en  témoigne  une  lettre 
exposée  à  la  muraille  de  la  maison  de  Gohlis  et  où  Schiller  prie  un  marchand  de  lui 
prêter  de  l'argent,  proineltanl  de  le  rendre  «  à  la  prochaine  foire  ». 


L.v  K01HI-:  DE  leii'zk;  i;t  li;s  ci  i.tihks  i.ntellkctlklles.         73 

nistes  d'un  des  deux  groupes  romantiques,  le  groupe  des  «  sub- 
jectifs »,  avaient,  eux  aussi,  séjourné  utilement  dans  la  Ville- 
Foire. 

C'est  ainsi  que  Jean-Paul  avait  fait  ses  études  à  l'Université 
lipsienne.  Le  fils  du  pasteur  de  Haute-Frauconie  demanda  son 
immatriculation  en  1781,  seize  ans  après  Goethe,  et  pro- 
duisit un  testimonium  paupcriatis  grâce  auquel  il  obtint  la 
dispense  de  tous  droits.  Il  logea  Peterstrasse,  à  la  maison  des 
Trois  Roses;  on  lui  imposait  l'obligation  d'abandonner  sa 
chambre  aux  marchands  toutes  les  fois  que  revenait  la  foire. 
Jean-Paul  suivit  des  cours  de  toute  espèce  et  apprit  aussi  bien 
la  philosophie  avec  Platncr,  que  l'histoire  des  apôtres  auprès 
de  Morus  et  que  la  trigonométrie  chez  Gehler.  Les  influences  lip- 
siennes  se  combinèrent  aux  influences  franc onienn es  ^  pour  ai- 
der à  modeler  définitivement  ce  déconcertant  esprit,  à  la  fois 
sentimental  et  ironique,  ingénu  et  érudit.  Il  fit  connaissance 
avec  tous  les  problèmes  que  pose  le  savoir  humain  et  joua  avec 
les  solutions  admises  aux  diverses  époques;  il  s'amusa  aux 
théories  et  se  promena  à  travers  les  doctrines;  et  sa  fantaisie 
devait,  comme  chacun  sait,  tirer  plus  tard  de  sa  science  le  plus  in- 
génieux parti.  Jean-Paul,  au  milieu  de  terribles  tracas  d'argent, 
écrivit  dès  l'hiver  de  1782,  à  Leipzig,  sa  première  œuvre  no- 
table, les  Procès  Groënlandais.  L'éditeur  Voss,  de  Berlin,  ac- 
cepta de  l'imprimer,  «  de  manière  à  ce  qu'elle  pût  être  mise  eu 
vente  à  Leipzig,  à  la  prochaine  foire  de  Pâques  ».  Le  livre  n'eut 
aucun  succès.  L'écrivain,  sans  se  laisser  abattre,  se  mit  à  com- 
poser l'œuvre  intitulée  :  Choix  fait  parmi  les  papiers  du  Diable. 
Cependant  la  misère  devint  insoutenable  et  les  créanciers  me- 
naçants. Jean-Paul  dut  se  sauver  nuitamment  de  Leipzig,  en  se 
déguisant.  Mais  il  partait  de  la  ville  avec  la  conscience  de  sa 
vocation  et  de  son  destin.  Venu  pour  y  faire  des  études  de 
théologie,  il  y  avait  senti  grandir  ses  curiosités  et  se  déve- 
lopper son  génie  littéraire,  et  il  y  avait  pris  joyeuse  con- 
fiance dans  les  dons  singuliers   de   son  esprit,  malgré  la  plus 

1.  Voir,  La  Civilisation  de  l'Éiain,  'i»  [)artie,  p.  lOG. 


74-  LA    FOIRE   DE    LEIPZIG    DANS    LES   TEMPS    PASSÉS. 

décourageante    succession    d'humiliations   et    de    souffrances. 

Leipzig  fut  également  le  lieu  où  le  jeune  Nuvalis  commença 
d'être  soi.  Sou  père,  le  baron  de  Hardenberg,  l'y  avait  envoyé 
faire  son  droit  en  compagnie  d'Erasme,  son  frère  cadet.  L'étu- 
diant n'exécuta  pas  ce  programme.  Il  le  rappelait  plus  tard  dans 
une  lettre  à  Erasme  :  «  Au  lieu  de  répandre  la  poussière  des 
livres  sur  nos  chevelures,  nous  jouions  un  rôle  brillant  sur  le 
théâtre  du  monde.  »  C'est  à  Leipzig  que  Novalis  apprit  à  vivre 
et  à  penser  par  lui-même.  Comme  le  dit  F.  Blei',  c'est  là  que 
«  la  vie  promena  sa  charrue  dans  les  terres  profondes  de  cet 
esprit.  »  L'influence  de  la  Ville-Foire  fut  secondée  et  renforcée 
par  celle  d'un  camarade  d'étude  qui  n'était  autre  que  Frédéric 
Schlegel.  Certes,  le  jeune  Novalis,  qui  allait  monter  à  grands 
pas,  pour  disparaître  au  sommet  dans  un  éblouissement,  les 
chemins  du  plus  haut  et  du  plus  étonnant  mysticisme,  était  fort 
dissemblable  du  futur  auteur  de  Lucinde.  Mais  celui-ci,  grâce  à 
la  pluralité  de  ses  talents  et  à  sa  maturité  d'intelligence,  exerça 
sur  son  compagnon  un  ascendant  de  quelque  durée.  Il  le  guida 
à  travers  l'admirable  champ  d'observations  et  d'expériences 
qu'était  la  Ville-Foire.  Il  «  ouvrit  les  fenêtres  de  l'àme-  »  du 
jeune  Novalis.  F.  Schlegel  fit  plus  :  lui  qui,  à  l'âge  où  l'on  dé- 
bute, allait  être  le  premier  en  Allemagne  à  formuler  la  théorie 
de  «  l'art  pour  l'art  »,  il  «  éveilla,  en  Novalis,  l'artiste  ^  ».  Nova- 
lis sentait  bien  tout  ce  qu'il  devait  à  F.  Schlegel  quand  il  lui  écri- 
vait en  quittant  Leipzig  :  «  Tu  as  été  pour  moi  le  grand-prêtre 
d'Eleusis;  par  toi  j'ai  goûté  aux  fruits  de  l'arbre  de  science.  » 

Et  F.  Schlegel  lui-même,  ne  dut-il  pas  à  Leipzig  l'émancipa- 
tion —  sans  doute  poussée  un  peu  trop  loin  —  de  sa  person- 
nalité et  de  son  esprit?  Tel  que  le  caractérise  un  critique,  avec 
le  contraste  interne  de  «  son  intelligence  prématurément  for- 
mée et  de  son  émotivité  en  pleine  agitation'*  »,  nous  n'avons 
pas  de  peine  à  l'imaginer  plongé  au  cœur  de  la  vie  lipsienne. 


1.  F.  Blei,  Xovalis,  Bard-Maïquaidt  éd.,  Berlin,  \t.  10. 

2.  Id.,  op.  cit.,  p.  14. 

3.  Id.,  op.  cit.,  p.  14. 

4.  F.  Blei,  op.  cit.,  p.  10. 


LA  Fomi;- Di;:  i.r.ii'/.ic.  i;t  les  ciltires  inteli.i'.ctielles.  /o 

s'y  fortifiant  et  s'y  exaltant.  Nous  concevons  comment  il  exerça 
dans  la  ville  ses  curiosités  aiguës  et  un  peu  perverses  de 
«  psychologue  »  (il  en  l'ut  «  un  »  avant  riieure).  Nous  nous  figu- 
rons comment  il  y  eut  l'occasion  de  façonner  en  sa  personne 
ce  type  de  dandy  romantique  dont  il  a  fait  la  description  dans 
Lucinde,  avec  la  prétention  de  se  représenter  soi-même  : 
«  Sans  affaire  et  sans  but,  il  tournait  autour  des  choses  et  des 
hommes  comme  quelqu'un  qui  cherche  avec  angoisse  ce  dont 
tout  son  bonheur  dépend.  Tout  pouvait  l'exciter,  rien  n'était 
capable  de  le  satisfaire.  De  là  vint  qu'un  écart  ne  pouvait  l'in- 
téresser qu'aussi  longtemps  qu'il  ne  l'avait  pas  essayé  et  quil 
n'en  avait  pas  considéré  de  plus  près  la  nature.  Aucune  sorte 
de  fantaisie  ne  pouvait  lui  devenir  vraiment  une  habitude  :  car 
il  y  avait  en  lui  autant  de  mépris  que  de  légèreté.  Il  lui  était 
possible  de  se  livrer  aux  jouissances  avec  réflexion  et  de  se 
plonger  dans  ses  pensées  jusqu'au  sein  des  plaisirs'.  » 

Ainsi  Leipzig  qui,  par  les  «  lumières  »  de  son  rationalisme 
encyclopédique,  avait  illuminé  de  feux  brillants  l'esprit  des 
grands  critiques  du  xviif  siècle,  fut  appelée  aussi  vers  la  fin, 
grâce  à  la  liberté  extrême  de  ses  discussions  et  à  l'aimable  faci- 
lité de  ses  mœurs,  à  favoriser,  chez  quelques-uns  des  futurs 
représentants  du  romantisme  '(  personnel  et  subjectif  »,  la  pre- 
mière poussée  d'instinct  et  le  premier  tumulte  de  sentiments. 


11.  —  LES   BEAUX-ARTS. 

Si  elle  fut  propice  à  la  littérature  et  à  la  critique,  la  civilisa- 
tion de  Leipzig,  au  xviii'  siècle,  ne  se  prêta  guère  au  dévelop- 
pement du  génie  pictural  et  plastique  -. 

1.  F.  Blei,  qui  reproduit  tout  le  passage,  ajoute  un  peu  brutalement  (op.  cit., 
p.  11  et  12)  :  «  On  trouvera  dans  les  tons  fondamentaux  de  ce  portrait  de  quoi 
constituer  aussi  sans  difficulté  celui  du  Scblegel  de  plus  tard,  qui  ressemblera  tant 
au  héros  A'En  Route  de  Iluysnians,  à  part  cela  que  les  éléments  viennois  de 
l'époque  Metternich  y  mêleront  les  couleurs  fanées  d'une  sorte  de  piété  sensuelle 
et  décrépite.  » 

2.  Ce  n'est  que  dans  la  dernière  partie  du  xix'  siècle  que  J^eipzig  devait  enfanter 


76  LA    FOIRE    DE    LEIPZIG    DANS   LES    TEMPS    PASSES. 

Cependant  les  riches  marchands  lipsiens  s'intéressèrent  aux 
beaux-arts,  à  titre  de  collectionneurs .  Leur  goût  de  collectionner 
s'appliquait  tantôt  aux  œuvres  d'art,  tantôt  aux  pièces  d'histoire 
naturelle.  Souvent  les  deux  passions  étaient  réunies  chez  la 
même  personne.  Plutôt  scientifique  était  la  collection  formée 
parles  Lincke,  propriétaires  de  la  pharmacie  du  «  Lion  ».  Les 
Richter  (enrichis  par  l'exploitation  des  fameuses  couleurs  hleues 
extraites  de  certains  minéraux  de  l'Erzgebirge)  ^  rassemblaient 
à  la  fois  des  peintures,  des  pierres  précieuses,  des  échantillons 
scientifiques.  Les  Winckler  (arrivés  à  la  fortune  par  la  banque 
et  le  commerce  des  «  épices  »)  achetaient  des  tableaux.  On  a 
souvent  médit  des  collectionneurs.  La  collection,  a-t-on  répété, 
est  un  goût  de  barbares  :  conquérants  stupides  ou  marchands 
parvenus.  Elle  a  commencé  de  fleurir  avec  ce  peuple  romain,  si 
médiocrement  doué  pour  les  beaux-arts,  mais  si  habile  à  dépouil- 
ler les  peuples  artistes  des  chefs-d'œuvre  et  même  des  dieux 
qu'ils  avaient  produits.  Elle  a  eu  pour  parrains  dans  l'histoire 
les  Mummius  dévalisant  les  Corinthes,  et  les  Verres  «  balayant  » 
les  Siciles.  La  collection,  c'est  l'outrage  à  l'unité  et  au  style. 
C'est  l'aveu  bruyant  et  l'étalage  de  l'ineptie,  de  l'incompréhen- 
sion noire.  C'est  le  triomphe  du  contradictoire,  du  disparate  et 
de  l'hétéroclite.  Le  réquisitoire  contient  quelques  parties  solides. 
Il  en  renferme  d'autres  qui  le  sont  beaucoup  moins.  Le  collec- 
tionneur, qui  du  reste,  bien  loin  de  tout  admirer  et  de  tout 
admettre,  se  «  spécialise  »  souvent  (et  tombe  alors  dans  l'autre 
danger  d'être  dénoncé  comme  un  <(  maniaque  »)  peut  être  un 
voluptueux  qui  jouit  de  la  diversité  et  de  l'opposition  des  œuvres, 
ou  un  critique  d'art  qui  se  plaît  à  étudier,  pour  exalter  finale- 
un  artiste  qui  est  en  même  temps  un  maître  des  lignes,  des  couleurs  et  des  formes, 
le  peintre  et  sculpteur  Max  Klinger,  l'auteur  de  la  fameuse  statue  de  Beethoven  et 
du  tableau  du  C/irist  dans  l'Olympe.  Ce  rude  et  complexe  génie  se  situe  magnili- 
(fuement  dans  le  milieu  qui  lui  a  donné  naissance.  Tout  en  réservant  la  part  du 
«  facteur  personnel  »,  on  peut  dire  que  le  passé  de  Leipzig  tout  entier  semble  avoir 
été  nécessaire  pour  préparer  l'épanouissement  de  son  œuvre  surprenante,  d'une  si 
victorieuse  énergie,  d'une  si  triomphante  érudition,  et  d'une  si  ardente  et  si  farouche 
sensualité. 

1.  Lesquelles  entrent  dans  la  fabrication  des  porcelaines  de  Saxe  et  ne  contribuent 
pas  peu  à  en  rehausser  la  beauté. 


LA  romK  DE  LEH'zic.  i:t  les  ciltihes  ustellectii-.i.i.es.  /  / 

meut  telle  ou  telle  forme  aux  dépeus  des  autres,  ou  au  contraire 
pour  proclamer  la  relativité  du  sens  du  beau,  les  produits  suc- 
cessifs de  la  création  esthétique,  ou  un  philosophe  curieux  de 
suivre  dans  ses  variations  l'effort  artistique  de  l'esprit  humain. 
En  ce  ([ui  concerne  particulièrement  Leipzig-,  nous  sommes 
porté  à  reconnaître,  dauscegoût  de  collectionner  qui  s'empara 
des  grands  marchands  du  lieu,  une  nouvelle  manifestation  de 
latendance  intellectualiste,  encyclopédique  et  «  compréhensive  » 
qui  avait  grandi  si  naturellement  dans  la  Ville-Foire,  et  qui 
faisait  que,  après  y  avoir  vu  rassemblées  les  marchandises  de 
tous  pays,  l'on  se  complaisait  aussi  à  y  confronter  toutes  les 
idées  et  à  y  juxtaposer  toutes  les  œuvres.  La  foire  n'était-elle 
pas  elle-même  une  sorte  de  grande  collection?  Collection  éphé- 
mère, qui  se  désagrégeait  bien  vite,  mais  qui,  périodiquement 
aussi,  se  reconstituait  par  des  apports  universels  !  Et  les  collec- 
tions n'étaient-elles  pas,  à  l'instar  de  la  foire,  de  composites 
assemblages,  de  riches  capharnaûms,  dopulents  caravansérails? 
Que  des  esthètes  malicieux  exercent  leur  verve  aux  dépens  des 
négociants  qui  accumulèrent  ces  trésors;  qu'ils  raillent  l'incom- 
pétence et  la  vanité  de  quelques  gros  marchands  se  pavanant, 
la  bouche  épanouie  en  un  sourire  satisfait,  au  milieu  de  leurs 
petits  niusées.  Mais  qu'ils  veuillent  bien  ensuite  s'arrêter  un 
moment  à  supposer  que  fût  introduit  dans  ces  galeries  et  dans 
ces  «  cabinets  »  un  esprit  extraordinaire,  capable  non  seulement 
de  percevoir  et  de  comprendre  avec  vigueur  chaque  objet  sépa- 
rément, mais  aussi  de  remarquer  avec  subtilité  les  différences  et 
de  se  faire  de  ces  différences  mômes  une  occasion  de  réflexion 
et  de  plaisir,  alors  ne  leur  semblera-t-il  pas  que  les  collections, 
chose  tout  à  l'heure  pesante  et  sans  rayonnement,  pouvaient 
devenir  parfois  brusquement  des  chapelles  d'initiation,  et  même 
des  sanctuaires  privilégiés  où  s'accomplissaient,  au  bénéfice  de 
certains  élus,  des  miracles  d'éblouissement  intérieur?  De  même 
que  le  Leipzig  économique  des  foires,  d'une  abondance  chao- 
tique, dispensait  la  vie  et  le  bien-être  à  ceux  qui  choisissaient 
et  puisaient  dans  son  sein;  de  même  que  le  Leipzig  intellectuel, 
d'un  «  encyclopédisme  »  un  peu  trouble,  versait  pourtant  le 


78  LA    FOIRE    DE    LEIPZIG    DANS   LES   TEMPS   PASSES. 

clair  savoir  aux  esprits  capables  de  filtrer  ses  richesses;  de 
même  aussi  le  Leipzig  des  collections  pouvait  illuminer  de 
fulgurations  magnifiques  ceux  qui  venaient  le  regarder  avec  les 
yeux  de  rame.  Ce  fut  le  cas  de  Lessing  et  de  Gœtlie  '.  Ce  dernier 
s'est  plu  à  évoquer  en  quelques  lignes  sereines  2  le  souvenir  des 
propos  qu'on  échangeait  entre  amateurs  éclairés  tout  en  admi- 
rant les  tableaux  des  Winckler  et  des  autres  collectionneurs 
lipsiens.  L'on  s'y  élevait  à  un  dilettantisme  voluptueux  et  tran- 
quille, à  une  jouissance  forte  mais  calme  de  tous  les  beaux 
artifices  des  peintres  et  des  sculpteurs.  Aucune  vaine  dispute, 
provenant  de  l'étroitesse  des  points  de  vue  ou  de  l'exclusivisme 
d'une  passion  trop  violente,  ne  troublait  ces  lumineux  instants. 
«  Tout  au  plus  discutait-on,  dit  Gœthe,  sur  l'école  d'où  était 
sorti  l'artiste,  sur  l'époque  à  laquelle  il  avait  vécu,  sur  l'espèce 
particulière  de  talent  dont  la  nature  l'avait  doté,  sur  le  degré 
de  perfection  qu'il  avait  atteint  dans  l'exécution.  L'on  ne  mon- 
trait aucune  préférence  pour  les  sujets  religieux  ou  les  sujets 
profanes,  pour  les  paysages  ou  pour  les  sujets  urljains,  pour 
les  sujets  animés  ou  pour  les  natures  mortes  ;  la  question  était 
toujours  la  valeur  artistique  du  tableau.  » 

Les  grands  peintres  et  sculpteurs  manquèrent  à  Leipzig,  mais 
il  y  eut  au  xvii"  et  au  xviii"  siècle  des  graveurs  sur  cuivre  de 
beaucoup  de  talent,  les  Andréas  Brctschneider,  les  Christian 
Ilomstet,  les  Bernigeroth  père  et  fils,  les  Christian  Ileckel,  les 
J.-C.  Sysang,  les  J.-F.  Rosbach,  etc.  Nous  avons  vu  que  Gœthe 
lui-même  apprit  à  graver  sous  la  direction  de  Stock,  dans  la 
maison  de  \Ours  d'Argent.  Cet  art  tient  une  place  dans  l'espèce 
d'  «  épopée  du  cuivre  »  qui  semble  s'être  déroulée  en  Saxe. 
Tout  marchand  lipsien  qui  ne  pouvait  pas  se  faire  peindre,  faisait 
au  moins  graver  son  portrait  et  en  donnait  des  exemplaires  à  ses 

1.  Gœlhe  devait  devenir  lui-même  un  fervent  colleclionneur  d'objets  d'art,  d'ins- 
truments et  d'échantillons  scientifiques.  Rien  n'est  plus  captivant  que  de  voir,  à 
AVeimar,  ses  collections  de  porcelaines,  de  médailles,  de  gravures,  de  minéraux, 
d'instruments  de  physique.  Beaucoup  de  ces  objets  sont  serrés  dans  des  meubles  à 
petits  tiroirs,  faisant  penser  à  nos  «  classeurs  »  les  plus  modernes,  et  qui  furent 
construits  sur  les  indications  de  Gœthe  lui-même. 

2.  Diclitung  nnd  Wahrheit,  liv,  III. 


LA    KiMIlE    KK    I.KII'/H;    El'    I.KS    ClLTIIiKS    TNTKLLKCTLELLES.  i\) 

amis.  Cependant  la  plupart  des  gravures  exécutées  :  vues  de 
monuments,  paysages,  scènes  de  genre,  etc.,  étaient  destinées 
à  la  vente.  Le  commerce  des  gravures  sur  cuivre  fut  très  actif 
durant  l'avant-dernier  siècle  aux  Foires  de  Leipzig-.  On  sait  qu'il 
avait  eu  auparavant  un  vif  éclat  dans  la  Nuremberg  du 
\yf  siècle  à  l'époque  d'Albert  Diirer  et  de  ses  émules.  L'influence 
tout  à  fait  déterminante  que  les  caravanes  marchandes  des  Pa- 
triciens nurembergeois  eurent  sur  le  développement  de  la  Foire 
Jipsienne,  qu'elles  avaient  adoptée  pour  leur  principale  étape, 
laisse  supposer  que,  en  étudiant  dans  le  détail  les  rapports  des 
deux  villes,  il  serait  possible  de  trouver  des  matériaux  permet- 
tant de  reconstituer  sans  solution  de  continuité  l'histoire  du 
commerce  des  gravures  sur  cuivre  en  Allemagne.  Parmi  les  gra- 
vures qui  se  débitaient  au  xvin'  siècle  à  la  Foire,  et  dont  plu- 
sieurs portent  des  titres  et  commentaires  en  français,  les  moins 
curieuses  ne  sont  pas  celles  qui  représentent  les  aspects  de  la 
cité  et  ceux  de  la  Foire  elle-même  :  la  cohue  des  marchands,  les 
baraques  des  montreurs,  et  les  étalages  d'objets  de  luxe  qui 
attiraient  les  riches  acheteurs  dans  la  «  cour  d'Auerbach  ». 
Beaucoup  de  gravures  étaient  vendues  séparément  et  pour  elles- 
mêmes.  Mais  un  grand  nombre  aussi  (portraits  des  savants  lip- 
siens,  images  des  sciences  et  des  métiers,  etc.)  étaient  faites 
pour  illustrer  les  publications  des  éditeurs  de  Leipzig,  dont  les 
productions  devenaient  sans  cesse  plus  abondantes  et  plus  soi- 
gnées. 

Il  ne  faut  pas  non  plus  omettre  de  rappeler  ici  la  contribution 
artistique  apportée  aux  Foires  de  Leipzig  par  la  jjorcelaine 
saxonne  de  Meissen  ',  qui  y  trouvait,  comme  il  a  été  déjà  répété 
plusieurs  fois,  son  principal  dél)onché  '.  Au  milieu  des  brutalités 
et  des  truculences  de  la  vie  lipsienne,  c'était  merveille  que  de 
voir  fleurir  ces  productions  d'un  art  fragile  et  délicat.  L'on 
pouvait  se  déprendre  un  instant  de  l'agitation  tourbillonnante 

1.  Indépendamment  du  grand  ouvrage  de  Karl  Berling,  voir  Willy  Doengcs,  Meiss- 
ner  Porzellan,  Berlin,  Marquardt  et  Cie,  éd. 

2.  Voir  :  Bôhmert,  Vrkundl.  Geschichte  u.  Staliatik  der  Meissner  Porzcllan- 
manufaktur,  p.  46,  et  Stieda,  Die  Anfilnge  der  Porzellanfabrikalion  aiif  deiii 
Thiirimjericalde,  p.  138  et  139  et  p.  145  et  14(J. 


80  LA    FOIRE    DE    LEIPZIG   DANS   LES    TEMPS   PASSES. 

(le  Leipzig  pour  s'abandonner  là,  comme  parleraient  les  poètes 
nos  contemporains,  à  un  '(rêve de  porcelaine  ».  La  prestigieuse 
substance,  dont  l'alchimiste  et  chimiste  saxon  Bottger  avait  re- 
trouvé le  secret,  et  que  Hérold  ^  avait  perfectionnée,  était  déli- 
cieuse par  elle-même.  Les  formes  qu'on  lui  donnait  et  les  des- 
sins dont  on  l'ornait  ne  l'étaient  pas  moins.  Le  modelage  et  la 
décoration  s'inspiraient  du  style  rococo  -  ou  en  furent,  si  l'on 
préfère,  une  des  manifestations  les  plus  séduisantes  -^  Jolis 
bergers  et  ravissantes  bergères,  galants  seigneurs  s'inclinant 
devant  l'objet  de  leur  tlamme,  belles  petites  princesses  faisant 
la  révérence,  dénicheurs  d'oiseaux  et  voleurs  de  baisers,  ce  fut 
comme  une  vision  de  féerie  que  l'apparition  de  ces  exquises 
petites  figurines,  d'un  éclat  si  frais,  et  qui  faisaient  autour 
d'elles  les  gestes  plus  menus,  puisque,  d'y  porter  une  main  trop 
hardie,  c'eût  été  risquer  de  les  briser  et  de  mettre  fin  au  prodige  ! 
Nulle  part  peut-être  mieux  que  dans  le  modelage  et  la  peinture 
de  la  porcelaine,  le  style  rococo  n'a  révélé  sa  subtilité,  étalé  sa 
grâce  voluptueuse  et  exercé  son  charme  vainqueur  ''. 


1.  Appelé  de  Vienne  à  Meissen  en  1720. 

2.  Celle  introduction  heureuse  du  style  rococo  dans  l'arl  de  la  porcelaine  fut  sur- 
tout l'œuvre  du  modeleur  Johann  Joachim  Kaendler. 

'A.  Un  Allemand.  G.  Semper,  a  soutenu  à  ce  propos  que  la  manufacture  de  porce- 
laine de  Meissen  avait  été  le  vrai  berceau  du  style  rococo  et  que  ce  style  s'était  trans- 
planté de  Saxe  à  Versailles  et  à  Paris  avec  la  fille  d'Auguste  III,  qu'épousa  Louis  XV 
de  France.  Celle  opinion  n'a  pu  s'accréditer,  même  en  Allemagne. 

4.  Grande  a  été  l'influence  de  la  cour  de  Dresde  sur  le  développement  des  arts  en 
Saxe  à  celle  époque,  et  parlicuhèremenl  de  l'art  céramique.  Les  Electeurs  de  Saxe, 
et  notamment  Auguste  le  Fort,  firent  de  Dresde  une  capitale  artistique.  Eux  aussi 
étaient  d'ardents  «  collectionneurs  «  ;  ils  réunirent  dans  leurs  palais  d'admirables 
séries  d'objets  d'art  et  dotèrent  leur  résidence  de  magnifiques  musées.  Ils  collection- 
nèrent la  porcelaine  avec  passion  (el  l'on  aime  à  raconter  à  ce  propos  qu'Auguste  III, 
en  échange  de  48  vases  qu'il  voulait  placer  dans  son  «  palais  hollandais  »,  donna  au 
roi  de  Prusse  un  régiment  de  dragons).  Les  collections  de  porcelaine  devinrent  à  la 
mode  dans  toute  la  Saxe  el  prirent  leur  rang,  chez  les  riches,  à  côté  des  galeries  de 
tableaux,  de  gravures,  de  statues. 

Les  Electeurs  de  Saxe,  quifurentau  xvtii<^  siècle  rois  de  Pologne,  ont  eu  de  grands 
défauts,  mais  ont  été  vraiment  des  souverains  arlistes.  Leur  amour  de  la  beauté  et  du 
luxe  sut  profiler  de  toutes  les  ressources  qu'ils  trouvaient  dans  leurs  différents  do- 
maines. Ils  eurent  le  goût  de  la  pompe  un  peu  barbare  mais  grandiose  des  Slaves, 
et  ils  le  tempérèrent  et  le  nuancèrent  en  obéissant  aux  suggestions  de  l'art  délicat 
qui  florissait  à  cette  époque  dans  les  cours  de  l'Europe  occidentale. 

Malheureusement   les    prodigalités  de  ces  souverains    ne    furent  pas  l'une  des 


LA   FOIRE    DE    LEIl'ZIf.    ET    LES    CfLTL'RES   INTELLECTIELLES.  81 

L'architecture. — Varchilcclurc  lipsienne  vaut  (luon  en  dise 
un  mot.  Nous  avons  constaté  rintlucnce  de  i\uroml)erg  sur  Leipzig- 
au  xv"  et  au  début  du  xvi''  siècle  ;  les  Nurembergois  apportèrent 
l'activité  commerciale  à  la  cité  et  ils  introduisirent  le  style 
renaissance  dans  ses  constructions  (nous  avons  vu  tout  ce  qui 
fut  réalisé  à  cet  égard  pendant  Fédilité  de  Hiéronymus  Lotter). 
A.U  xvi*^  et  au  xvii''  siècle  ce  furent  les  Hollandais  qui,  à  leur 
tour,  firent  sentir  leur  influence  à  la  fois  sur  les  transactions  et 
sur  l'art  de  bâtir.  Au  commencement  du  xviii''  siècle,  le  style 
baroque,  triomphant  à  Dresde,  étendit  son  empire  à  Leipzig. 
Quels  que  fussent  les  styles  adoptés  et  les  combinaisons  aux- 
cpielles  ils  donnèrent  naissance,  les  architectes  lipsiens  se 
préoccupèrent  toujours  de  ménager  de  grands  emplacements 
pour  servir  à  l'exhibition  des  articles  au  moment  des  foires. 
Ainsi  apparurent  des  <<  adaptations  »  lipsiennes  de  divers  styles 
architecturaux.  Par  exemple  le  style  baroque,  libre  à  Dresde 
et  visant  uniquement  à  plaire,  dut,  à  Leipzig,  asservir  sa  grâce 
aux  nécessités  d'un  utilitarisme  marchand.  On  avait  besoin  de 
vastes  espaces  non  seulement  pour  exposer  les  produits  durant 
la  Foire,  mais  aussi  pour  les  emmagasiner  durant  le  reste  de 
l'année  '  ;  car  beaucoup  d'articles  non  vendus  demeuraient  à 
Leipzig  au  cours  de  l'intervalle  qui  s'écoulait  entre  deux 
foires  ;  et,  d'autre  part,  les  habitants  de  Leipzig  avaient  entre- 
pris le  commerce  d'entrepôt,  première  origine  du  grand  com- 
merce stable  dans  la  ville.  Les  longues  cours  à  galeries  des 
maisons  lipsiennes  devinrent  une  des  caractéristiques  de  la 
cité. 

Kochs  Hof^  Slieglitzenhof^  etc.,  toutes  furent  bientôt  notoi- 
res. La  plus  grande  célébrité  s'attacha  cependant  à  Auerbachs 


moindres  causes  de  l'abaissement   de  la   Saxe  au  i)rofit  de  la  Prusse  à  la  fin  du 
wiir  siècle. 

1.  Masperger,  un  des  historiens  des  Foires,  envisage  comme  condition  de  la  pros- 
périté de  celles-ci  dans  un  lieu,  la  présence  d'une  population  disposant  de  capitaux 
et  de  crédit.  Il  constate  que,  à  Leipzig  comme  à  Francfort,  cette  condition  a  été 
remplie  et  il  énumère  les  bons  profits  qu'on  se  fait  en  logeant  les  étrangers  et  leurs 
marchandises,  en  les  mettant  en  rapports  avec  d'autres  étrangers,  en  se  chargeant 
des  expéditions,  en  taisant  le  cliange,  en  consentant  des  avances. 


82  LA    FOIRE   DE    LEIPZIG    DANS   LES    TEMPS   PASSÉS. 

Hof,  la  Cour  d'Auerbach  (au  pied  de  laquelle  se  trouvait  et  se 
trouve  encore  le  non  moins  fameux  Auerbachs  Relier^  ou  Cave 
d'Auerbach).  Auerbachs  Jfof  avait  été  édifié  en  1516  par  nn 
savant,  le  D"^  îleinrich  Stromer,  d'Auerbach.  Les  éventaires  en 
furent  loués  de  préférence  par  les  vendeurs  d'articles  de  luxe 
et  d'objets  précieux.  Cette  petite  galerie  connut  la  gloire,  et  les 
poètes  ne  dédaig"nèrent  pas  de  la  célébrera  Le  Français  Bal- 
thasar  de  Monconys,  qui  visita  Leipzig  en  1663  avec  le  duc  de 
Chevreuse,  s'étonnait  de  ces  longues  cours  lipsiennes  où  les 
marchandises  étaient  exposées,  tandis  que  sur  la  place  du 
Marché  de  nombreuses  baraques  contenaient  d'autres  marchan- 
dises encore.  Cent  ans  plus  tard,  les  maisons  de  Leipzig  de- 
vaient impressionner  fortement  le  jeune  Cœihe.  «  Leipzig,  dit- 
il  dans  ses  Mémoires,  n'évoque  pour  le  spectateur  aucune 
époque  antique;  dans  ses  monuments,  c'est  une  époque  nou- 
velle, au  court  passé,  qui  nous  parle,  portant  témoignage  de 
l'activité  commerciale,  de  l'aisance  et  de  la  richesse.  Mais  ce 
qui  me  plaisait  tout  à  fait,  c'étaient  ces  bâtiments  me  paraissant 
énormes,  ayant  un  visage  sur  deux  rues,  enfermant  tout  un 
univers  bourgeois  dans  leurs  grandes  cours  entourées  de  cons- 
tructions hautes  comme  le  ciel,  et  qui  ressemblent  à  des  burgs, 
même  à  de  petites  cités 2.  » 

L'un  des  bâtiments  les  plus  intéressants  qui  furent  édifiés 
dans  le  style  baroque  est  le  petit  palais  que  se  fit  construire,  à 
partir  de  1701,  au  coin  du  Brïihl  et  de  Catharinenstrasse,  le 


1.  Un  poète  consacra  à  la  Cour  d'Auerbach  une  pièce  dont  nous  traduisons  ce  court 
passage  : 

«  Ici,  Crassus  devrait  être  appelé  un  iiauvre  et  Crœsns  un  indigent. 

Ici  Midas  lui-même  contemple  avec  étonnement  de  grandes  tables  d'or. 

Ici  Cléopàtre   peut  voir  ce  qu'est  un  torrent  de  ])erles. 

0  Pérou,  tes  richesses  ont  en  ce  lieu  leur  entrepôt...  » 

Un  autre  folliculaire  allemand  n'hésita  ]ias  à  déclarer  Leipzig  supérieur  à  Paris, 
parce  que  Leipzig  avait  la  Cour  d'Auerbach.  Il  rajipelle  l'anecdocte  de  François  I" 
montrant  la  capitale  à  Charles-Quint  et  lui  disant  :  «  Paris  seul  peut  offrir  de  tels 
trésors.  »  11  fait  sommation  au  fantôme  du  Valois  défunt  de  venir  à  Leipzig,  et  lui 
crie  :  «  Prince  couvert  de  la  pâleur  de  la  mort,  a|)proche-toi  davantage  encore.  Est- 
ce  que  la  célèbre  Cour  d'Auerbach  ne  te  fait  pas  voir  quelque  chose  de  beaucouj) 
mieux.'  » 

2.  Dichtung  und  Walirheil,  liv.  II,  chap.  vi. 


LA    FOIRE   DE    LEIPZIG    ET    LES    (.ILTIUES   INTELLECTUELLES.  83 

bourgmestre  Romanus,  célèbre  par  son  faste  et  ensuite  par  ses 
malheurs  K 

L'autre  est  la  Bourse,  cette  délicieuse  petite  Bourse  de  Com- 
merce, charmante  comme  une  bonbonnière,  qui  fut  élevée  —  on 
pourrait  dire  ciselée  —  à  la  fin  du  xvii"  siècle.  Devant  cette  ado- 
rable Bourse  se  dresse  aujourd'hui  la  statue  du  jeune  Gœthe, 
au  milieu  de  la  place  du  Naschmarkt  ou  marché  des  friandises. 
Et  nous  songeons,  en  passant  par  là,  que  Gœthe  manquait 
souvent  les  cours  de  l'Université  pour  aller  déguster  des  crap- 
felii^  et  qu'il  composa  une  ode  burlesque  au  pâtissier  Hendel,  à 
la  fois  pour  parodier  le  lyrisme  du  professeur  Clodius  et  pour 
exprimer  sa  reconnaissance  personnelle  envers  le  faiseur  des 
gâteaux  dont  il  appréciait  fort  la  saveur. 

La  musique.  —  Enfin,  à  travers  l'aridité  de  la  ville  toute  de 
pierre,  au  milieu  des  dures  spéculations  mercantiles,  parmi 
la  sécheresse  de  l'encyclopédisme,  de  l'intellectualisme,  de  la 
critique  et  de  la  raison  raisonnante,  —  avait  jailli,  comme 
une  fontaine  de  miracle,  la  musique  moderne. 

L'école  de  musique  annexée  à  la  paroisse  de  St-Thomas,  la 
Thomana,  fournissait  la  maîtrise  aux  diverses  églises  de  Leip- 
zig. Le  <(  Cantor  «  de  St-Thomas,  outre  ses  fonctions  de  direc- 
teur musical,  d'organiste  et  de  compositeur  de  musique  inédite 
pour  les  fêtes  religieuses,  devait  professer  le  chant  aux  jeunes 
Thomanev,  leur  donner,  des  leçons  de  latin,  les  conduire  cer- 
tains jours  à  la  messe,  inspecter  l'internat,  etc..  En  1723,  la 
place  devint  vacante.  Un  organiste  et  musicien  thuringien,  qui 
avait  rempli  successivement  diverses  fonctions  dans  les  petites 
villes  de  Thuringe,  finit  par  se  faire  agréer.  C'était  Jean-Sébas- 
tien Bach  ~.  Il  occupa  ce  poste  jusqu'à  sa  mort,  en  1750  •^.  Il 

1.  Il  avait  été  imposé  comme  bourgmesU'e  à  la  cité,  par  Auguste  le  Fort.  11  perdit 
ensuite  la  faveur  de  l'Électeur  de  Saxe.  Arrêté  dans  sou  palais  eu  1705,  pendant  la 
Foire  du  Nouvel  an,  il  fut  jeté  en  prison  et  resta  détenu  à  Kn^nigstein  jusqu'à  sa 
mort  pendant  quarante  années. 

2.  Telemann  et  Graupner  ayant  refusé  l'emploi,  le^  conseillers  de  Leipzig  décla- 
rèrent qu'il  fallait  se  contenter  d'  «  un  talent  plus  modeste  »  et  prendre  Jean-Sébas- 
tien Bach  ! 

3.  J.-S.  Bach  était  issu  d'une  longue  et  prolifique  lignée  d'organistes  tluiringiens 


84  LA    FOIRE   DE    LEIPZIG    DANS   LES    TEMPS    PASSES. 

supporta  sans  se  plaindre  l'écrasant  la])eur  qu'on  lui  imposait. 
Et,  tout  en  s'acquittant  d'une  tâche  si  lourde,  il  réalisait  l'œuvre 
la  plus  merveilleuse  peut-être  qu'eût  encore  accomplie  aucun 
grand  inspiré.  Ses  contemporains  ne  parurent  pas  s'en  douter. 
Même  les  hommes  dont  il  dépendait  lui  infligèrent  des  traite- 
ments abominables.  Ernesti,  directeur  de  l'école,  le  brima;  il 
osa  instituer  un  «  préfet  de  la  musique  »  pour  contrecarrer  ce 
que  Bach  faisait.  La  municipalité  et  le  consistoire  ne  cessèrent 
de  lui  chercher  noise,  de  le  malmener,  de  l'humilier,  allant 
jusqu'à  réduire  son  infime  traitement,  sous  prétexte  que  ce 
«  Cantor  »  était  décidément  «  incorrigible  »  (sic).  L'homme 
trapu,  aux  petits  yeux  vifs,  aux  épais  sourcils,  aux  joues  pleines, 
9u  menton  fort,  s'arcboutait,  portait  le  poids  supplémentaire 
de  toutes  ces  avanies.  Replié  sur  lui-même,  il  poursuivait,  par 
une  méditation  et  une  activité  intérieure  qui  ne  s'interrom- 
paient jamais  et  qui  durèrent  autant  (jiic  lui,  la  construction  de 
ses  palais  sonores,  l'édification  du  monde  surnaturel  des  sons 
qui  allait  désormais  se  superposer,  en  correspondant  avec  lui 
mais  en  le  dépassant,  au  monde  brutal  de  Tétendue.  De  plus 
en  plus  il  s'embastillait  en  soi,  indifférent  aux  inepties  exté- 
rieures, soucieux  seulement  de  résoudre  les  problèmes  succes- 
sifs qu'il  ne  cessait  de  se  poser,  et  prenant  une  attitude  mentale 
semblable  à  celle  du  Leibniz  des  dernières  années'.  Tantôt  il 
se  mettait  à  son  orgue,  instrument  alors  mieux  compris  qu'au- 
jourd'hui, d'ailleurs  en  avance  sur  l'orchestre,  et  il  parlait  à 
Dieu,  se  laissant  porter  à  lui  sur  les  ailes  de  quelque  fugue 
surhumaine;  une  messe  inouïe  se  célébrait  en  lui  :  le  prélude 


Les  Bach,  répandus  en  Thuringe,  en  1-ranconie  et  dans  la  Basse-Saxe,  consliluaicnt 
une  véritable  «  gilde  »  de  musiciens  et  de  chanteurs.  On  raconte  sur  eux  les  choses 
les  plus  curieuses,  par  exemple  que,  à  certains  anniversaires,  ils  se  réunissaient  tous 
dans  une  ville  déterminée  (Eisenach,  Ert'urt.  Arnsladt)  et  chantaient  un  choral  à 
nombreuses  parties,  puis  des  sortes  de  chœurs  improvisés  où  les  différenles  voix, 
s'interrogeant  et  se  répondant,  se  mariaient  en  complexes  harmonies.  11  y  a  là  une 
intéressante  matière  jiour  les  psychologues  qui  cherchent  à  expliquer  «  comment 
un  homme  de  génie  se  fabrique  en  quelque  sorte  à  travers  plusieurs  généra- 
lions  ». 

Sur  J.-S.  Bach,  voir  :  P.  Wolfrum,  ,/.-.S'.  /?flt7i,  Berlin,  Marquard  éd. 

1.  Voir  Wolfrum,  op.  ('(7.,  p.  168. 


LA   FOIRE    DE    LEIPZIG    ET    LES   CULTURES   INTELLECTUELLES.  85 

répandait  une  solennité  inconnue,-  le  motet  communiquait  un 
sentiment  de  paix  intérieure  non  encore  éprouvé,  puis  un 
Magnificat  d'ampleur  insolite  s'éployait  irrésistiblement  et 
prenait  tout  droit  son  essor  dans  les  régions  de  la  divine  lu- 
mière, et  enfin  le  Sanclus  éclatait  dans  une  allégresse  infinie  de 
Chérubins  chantant  au  ciel  la  gloire  du  Seigneur.  Tantôt  il 
composait  quelque  immense  choral  par  lequel  le  «  formidable 
Cantor  »  courait  le  risque  de  «  faire  s'écrouler  l'église  »  '. 
D'autres  fois,  il  revenait  à  son  cher  piano,  dont  il  s'attachait 
amoureusement  à  développer  les  ressources  et  la  puissance  ;  il 
défilait  une  «  suite  »  de  danses  ~  :  rallemande  pleine  d'une 
sensibilité  contenue,  la  sarabande  passionnée,  le  langoureux 
menuet,  Fagile  passe-pied  et  la  gigue  emportée  ;  il  leur  donnait 
à  toutes  de  nouvelles  grâces,  il  leur  prêtait  un  pouvoir  volup- 
tueux qu'elles  n'avaient  pas  encore  possédé  ;  mais  peu  à  peu 
il  les  baignait  d'une  joie  si  lumineuse,  il  y  jetait  les  rayons 
d'un  si  clair  bonheur,  que  le  plaisir  s'achevait  en  félicité,  que 
l'agrément  devenait  extase;  et  c'était  comme  la  gaité  presque 
enfantine,  très  grande,  très  forte,  emplissant  tout  l'être,  d'un 
paradis  retrouvé  enfin.  Ou  bien  il  saisissait  son  violon  et,  ar- 
chitecte vertigineux,  bâtissait  cette  étrange  Chaconne,  «  ce 
géant  musical  qui  semble  escalader  les  deux  »  '.  A  certains 
moments,  il  se  consacrait  à  l'orchestre,  et  il  en  éveillait  un  à 
un  les  instruments,  comme  des  âmes.  Et  ses  trompettes  étaient 
triomphales,  et  ses  hautbois  se  plaignaient  de  façon  déchirante, 
et  de  sa  flûte  on  a  pu  dire  que  nulle  autre  ne  devait  être  plus 
coquette  ^.  Aucun  événement  aussi  étonnant  ne  s'était  produit 
depuis  la  création  du  monde.  Oui,  Bach  venait  de  créer  un 
monde  supérieur,  qui  allait  planer  désormais  au-dessus  du 
vieux  monde  de  la  nécessité  et  des  intérêts  matériels.  Deux 
autres  surhommes,   iMozart   et  Beethoven,  allaient    bientôt  s'y 

1.  Dus  loar  ein  furchtbaier  ('a/t^or...  (Meiidelssolin.) 

2.  C'est  pendant  la  guerre  de  Trente  ans  que  s'étaient  introduites  en  Allemagne 
toutes  les  formes  de  danses  esjiagnoles,  françaises,  italiennes,  polonaises,  Scandi- 
naves, anglaises. 

3.  Wolfrura,  op.  cil.,  p.  143. 
'i.  Wolfrum,  op.  cit.,  p.  141. 


86  LA    FOIRE    DE   LEIPZIC.    DANS    LES    TEMPS    PASSÉS. 

élever  à  sa  suite  pour  en  accroître  l'étendue  et  la  magnificence. 

Même  au  point  de  vue  économique,  l'œuvre  de  ce  génie  et  de 
quelques  autres  ^  ne  fut  pas  perdue  pour  Leipzig.  La  prospérité 
de  plusieurs  industries  s'en  ressentit.  Inversement,  ces  indus- 
tries fournirent  une  aide  précieuse  aux  compositeurs  et  aux  musi- 
ciens. L^  fabi'ication  des  instruments  de  nmsk/ue.  qui  avait  com- 
mencé de  très  bonne  heure  en  Saxe,  se  développa  de  plus  en 
plus.  Cette  branche  industrielle  était  appelée  à  augmenter  con- 
tinuellement d'importance  jusqu'à  nos  jours.  Ce  fut  pareille- 
ment le  cas  de  V édition  des  ouvi'ages  musicaux,  qui,  comme 
surgeon  détaché  de  l'édition  des  ouvrages  imprimés,  acquit  au 
xviii''  siècle  une  vie  propre.  Nous  avons  vu  que  Jean-Gottlob- 
Immanuel  Breitkoj)f,  l'ami  de  Go'the,  rénova  l'édition  musicale. 
Il  fonda  la  maison  Breitkopf  et  Hârtel,  qui  est  constituée  dé- 
finitivement à  partir  de  1795.  Les  fabricants  d'instruments  et 
les  éditeurs  de  musique  avaient  tout  à  gagner  à  ce  que  l'art  des 
sons  fût  de  plus  en  plus  pratiqué  et  honoré  dans  la  cité.  Us 
s'employèrent  de  toutes  leurs  forces  à  poursuivre  ce  résultat  et 
y  contribuèrent  de  leurs  deniers. 

Une  autre  cause  du  développement  de  la  vie  musicale  à  Leip- 
zig fut  la  richesse  de  la  ville.  La  musique  est  en  effet  un  art 
très  coûteux.  La  musique  réussit  encore  à  Leipzig  parce  que  les 
habitants  en  étaient  nombreux  et  qu'une  grande  affluence  de 
population  s'y  réunissait.  Or,  si  la  musique  est  peut-être  un  art 
individualiste  dans  ses  hautes  inspirations  et  dans  ses  suprêmes 
fins,  elle  est  un  art  social  par  les  innombrables  concours  qu'elle 
nécessite. 

En  17V3,  plusieurs  riches  négociants  de  Leipzig,  parmi  les- 
quels le  grand  liljraire  Gleditsch,  fondèrent  le  «  Grand  Con- 
cert ».  C'est  l'origine  des  concerts  du  Gewandhaus.  En  1783, 
en  effet,  le  n  Grand  Concert  »,  dont  Hiller  était  le  directeur 
musical,  fut  installé  dans  la  Maison  de  Foire  des  Tissus  ou  Ge- 
ivandliaus.   Au  xix"  siècle,   ces  concerts  acquerront  un  renom 


1.  Illinclel,  contemporain  de  Bach,  était  né  à  Halle,  distante  de  Leipzig  de    quel- 
ques kilomètres  à  peine. 


LA    KOIHE    DE    LEIPZIG    ET    LES   CLLIl  RES    INTELLECTUELLES.  HT 

mondial.  C'est  Félix  Mendelssohn-Bartholdy  lui-même  qui,  par 
sa  direction  géniale,  lesrendra  illustres.  Mendelssolin  aussi  tirera 
Bach  de  laLlme  d'incompréhension  où  la  sottise  des  hommes 
l'avait  enseveli  •. 

L'on  sait  quel  fut  le  splendide  éclat  de  la  vie  musicale  à 
Leipzig  au  xix"  siècle  -.  11  faut  nommer  pour  mémoire  le  char- 
mant Lortzing-,  qui  résida  de  longues  années  dans  la  Ville-Foire 
et  qui,  malgré  bien  des  épreuves  et  bien  des  détresses,  com- 
posa des  œuvres  trépidantes  de  gaîté  comme  le  Forgeron 
d'Armes  et  Czar  et  Charpentier. 

Mais  ne  nous  arrêtons  qu'aux  plus  grands  noms.  Schumann, 
Saxon  de  Zwickau,  vécut  à  Leipzig  et  l'aima.  La  rude  et  puis- 
sante cité  plaisait  à  sa  sensibilité  inquiète.  Elle  le  rassurait  pour 
ainsi  dire.  Dès  qu'il  l'eut  quittée,  il  fut  repris  de  ses  ang-oisses 
et  ne  tarda  pas  à  perdre  sa  lucidité. 

Les  fastes  de  la  musique  lipsicnne  trouvent  leur  somptueux 
aboutissement  eu  Richard  Wagner,  né  à  Leipzig,  et  méconnu 
de  ses  compatriotes  aussi  complètement  que  l'avait  été  Leibniz. 
Wagner,  qui,  par  certains  traits,  se  «  situe  »  pourtant  dans  son 
milieu  originel  !  Wagner,  indomptable  et  frondeur  comme  un 
vieil  étudiant  de  Leipzig!  Wagner,  d'une  volonté  obstinée,  d'une 
intellectualité  ro])uste  et  d'une  forte  sensualité  !  Wagner,  qui  a 
chanté  la  Thuringe  dans  Tannhùuser ,  la  Franconie  dans  les 
Mai  très -Chanteur. s,'  et  qui,  dans  les  infatigables  Niebelungen, 
semble  nous  montrer  lés  lutins  travailleurs  s'essoufflant  aux 
forges  de  l'Erzgebirge!  Wagner  enfin  qui,  en  nous  faisant  voir 
les  nains,  les  hommes,  les  géants  et  les  dieux  acharnés  à  la 
poursuite  de  l'or  du  Rhin,  a  l'air  de  traduire  en  un  symbole 
la  terrible    activité    mercantile   de  Leipzig,  sa  course  eti'rénée 


1.  Quand  Bach  fut  mort,  un  cuistre  di'clara  que,  celle  fois,  il  fallait  choisir  un 
meilleur  «  Canlor  »  et  qui  ne  négligeât  pas,  comme  le  précédent,  la  partie  de  sa  tâche 
regardant  la  musique  vocale. 

2.  IN  omettons  pas  de  noter  que  les  Juifs,  dont  nous  avons  signale  le  rôle  actif 
dans  le  commerce  lipsien,  ont  apporté  un  appui  fort  efficace  à  l'art  musical  et 
théâtral,  qu'ils  sentent  vivement  et  comprennent  hien.  Et  Mendelssohn  lui-même, 
—  le  génial  dirigent  du  Gewandhaus,  —  fils  d'un  han<juier  de  Berlin,  était,  comme 
on  sait,  de  race  juive. 


88  LA    FOTRE    DE    LEIPZIG    DANS    LES    TEMPS    PASSES. 

vers  le  gain,  sa  chasse  éperdue  aux  profits  et  aux  bénéfices,  et, 
à  travers  péripéties  et  catastrophes,  son  efTort  incessamment 
tendu  pour  saisir  la  proie  à  laquelle  l'attachent  une  cupidité 
inextinguible   et   un  inassouvissable  désir  ! 

L.  Arqué. 


U Administrateur-Gérant  :  Léon  Gangloff. 


TYPOGIUPIIIE    FIRMIX-DIDOT    ET    C"=.    —    P.VRIS 


JUIN  1910 


70e  LIVRAISON. 


BULLETIN 

DE  LA  SOCIÉTÉ  INTERNATIONALE 

DE  SCIENCE  SOCIALE 


$01IM<%IRE    :   Nouveaux    membres.   —   Les  réunions    mensuelles.    —    Bibliographie.  — 

Livres  reçus. 


NOUVEAUX  MEMBRES 

M.  Rapliaël  Brouard,  à  Port-au-Prince 
(Haïtij,  présenté  par  M.  Auguste  Magloire. 

M.  Ch.  SusTRAC,  Bibliothécaire  à  la  bi- 
bliothèque Sainte-Geneviève,  30,  rue  Vil- 
lebois-Mareuil,  Le  Vésinet  (S.-et-O.i,  pré- 
senté par  M.  Paul  Bureau. 

Ex"^o  Snr.  José  Fernando  de  Souza,  rua 
das  Ferreiao,  Estrella,  73,  I,  Lisbonne 
(Portujïal),  présenté  par  M.  Paul  de  Rou- 
siers. 


LES  REUNIONS  MENSUELLES 

Compte  rendu   de  la    séance    d'avriL 

M.  Paul  de  RousiERS  cherche  à  déter- 
miner quel  est  le  rôle  réservé  à  l'élite  dans 
les  sociétés  modernes.  Tout  d'abord  il 
combat  le  préjugé  français  égalitaire  con- 
tre l'élite,  et  en  recherche  les  causes  : 
sous  l'ancien  régime,  on  a  confondu  élite 
et  noblesse;  à  une  certaine  époque,  celle- 
ci  n'ayant  plus  rempli  les  devoirs  sociaux 
que  la  première  doit  assumer,  on  a  nié  à 
la  fois  la  nécessité  d'avoir  une  noblesse  et 
une  élite  ;  on  a  confondu  l'égalité  des 
droits  et  celle  des  fonctions. 

Or,  l'observation  prouve  que  le  rôle  de 
l'élite  va  en  grandissant  au  fur  et  a  me- 
sure que  les  sociétés  se  compliquent,  que 
le  travail  devient  plus  intense. 

Chez  les  pasteurs  nomades,  par  exem- 
])le,  il  ne  se  forme  pas  une  élite  par  le  tra- 
vail ;  l'élite  sociale  est  repré.sentée  par  les 


patriarches,  et  se  forme,  pour  ainsi  dire 
automatiquement,  avec  l'âge. 

Chez  les  chasseurs,  il  se  forme  déjà  une 
élite  par  le  travail,  due  à  la  supériorité 
des  caractères  physiques. 

Chez  les  cultivateurs,  l'élite  est  due  à  la 
supériorité  morale,  à  la  prévoyance. 

Pour  la  culture  intensive,  il  faut  y  join- 
dre les  connaissances  techniques. 

Dans  l'industrie,  le  développement  du 
rôle  de  l'élite  a  été  considérablement  aug- 
menté. Il  suffit  de  comparer,  par  exemple, 
l'ancienne  forge  catalane  avec  les  hauts 
fourneaux,  les  fonderies  et  les  aciéries 
modernes,  pour  voir  combien  ont  dû 
croître  les  connaissances  techniques,  les 
aptitudes  à  la  direction  et  à  l'organisa- 
tion, etc. 

De  même,  dans  les  transports,  que  l'on 
compare  le  muletier  ou  le  roulier  et  les 
grandes  compagnies  de  chemin  de  fer. 

Il  y  a  plus  ;  les  intérêts  collectifs  ont 
gagné  en  ampleur  :  les  syndicats  de  mé- 
tiers embrassent  un  nombre  de  plus  en 
plus  considérable  d'intéressés  ;  il  faut  des 
qualités  de  dévouement  de  plus  en  plus 
grandes  pour  les  organi.ser  et  les  faire 
réussir. 

C'est  surtout  dans  les  moments  de  crise 
que  le  besoin  d'une  élite  se  fait  sentir  au 
plus  haut  degré. 

Enfin,  les  intérêts  moraux  et  intellec- 
tuels d'une  nation  ne  peuvent  être  assurés 
sans  l'existence  d'une  élite,  la  masse  étant 
trop  absorbée  par  les  purs  intérêts  maté- 
riels. 

En  résumé,  le  rôle  do  l'élite  grandit 
jinur  deux  raisons  ; 


50 


BULLETIN    DE    LA    SOCIÉTÉ    INTERNATIONALE 


1°  Parce  que  les  risques  de  la  vie  sont 
plus  grands; 

2':'  Parce  que  les  rapports  sont  plus 
nombreux. 

L'élite  doit  être  plus  nombreuse  qu'au- 
trefois et  mieux  sélectionnée.  Elle  doit 
chercher  à  se  recruter  en  élevant  tous  ceux 
qui  en  sont  capables. 

M.  Blanchon  pense  que,  pour  mettre 
la  question  au  point,  il  faudrait  bien  défi- 
nir ce  que  l'on  entend  par  élite.  M.  de 
Rousiers  a  surtout  eu  en  vue  l'élite  des 
fonctions.  M.  Blanchon  croit  plutôt  quïl  y 
a  une  élite  dans  chaque  fonction,  mais 
qu'il  n'y  a  pas  de  fonctions  d'élite.  On 
peut  être  bon  industriel  ou  bon  artiste,  et 
ne  pas  être  un  homme  d'élite.  Ce  qui  est 
vrai,  c'est  que  le  nombre  des  spécialités 
va  en  augmentant,  et  que,  dans  cliaque 
spécialité,  il  y  a  une  minorité  d'élite. 

On  pourrait  peut-être  définir  l'élite,  une 
minorité  d'hommes  supérieurs. 

Un  point  intéressant  à  étudier  serait 
celui  de  savoir  comment  l'élite  parvient  à 
exercer  son  influence  sur  la  masse. 

Il  y  a  dès  hommes  d'élite  qui  n'ont  au- 
cune influence  sur  les  autres. 

Nombre  d'originaux  sont  des  gens  supé- 
rieurs, et  sont  un  sujet  de  moquerie  uni- 
verselle. 

Leshommes  d'élite  peuvent  exercer  leur 
influence  de  plusieurs  manières  : 

1"  Par  l'éducation  supérieure  donnée  à 
leurs  enfants; 

2°  Par  les  écrits,  l'enseignement  ou 
l'exemple  ; 

3^  Par  l'autorité  ; 

4°  Par  l'association. 

M.  DE  Bousiers  n'a  pas  cherché  à  don- 
ner une  définition  de  l'élite.  II  a  simple- 
ment voulu  démontrer  que  l'humanité 
n'existerait  plus,  si  l'élite  ne  remplissait 
pas  son  rôle,  et  que  ce  rôle  grandit  avec  la 
complication  croissante  des  sociétés  mo 
dernes. 

M.  DuBiEU  cite  l'exemple  de  l'Espagne, 
où  l'élite  est  faible  et  peu  nombreuse,  et 
où,  en  conséquence,  la  masse  de  la  popu- 
lation vit  misérablement,  malgré  des  qua- 
lités réelles  de  courage  et  d'endurance. 

M.  DE  Sante-Choix  dit  qu'en  France,  il 
y  a  beaucoup  d'individualités  su])érieures, 


mais  qu'elles  éprouvent  de  grandes  diffi- 
cultés à  constituer  une  élite  sociale,  par 
suite  des  obstacles  opposés  par  les  orga- 
nismes fermés  qui  monopolisent  les  hautes 
situations  et  arrêtent  tout  progrès. 

Comme  exemple  d'organismes  fermés, 
il  cite  le  corps  médical,  celui  des  ingé- 
nieurs de  l'Ecole  polytechnique,  etc.  Il 
rappelle  les  difficultés  rencontrées  par 
Pasteur  pour  arriver. 

M.  de  Bousiers  répond  que  l'exemple 
de  Pasteur  montre  précisément  que  le 
milieu  français  n'empêche  pas  la  forma- 
tion de  l'élite.  Pasteur  n'était  ni  médecin, 
ni  polytechnicien,  et  cependant  il  a  fini 
par  s'imposer  à  cause  de  sa  seule  valeur 
de  savant. 

En  Allemagne,  les  industriels  se  sont 
rendu  compte  du  rôle  que  les  hommes  de 
science,  les  chimistes  et  les  électriciens, 
en  particulier,  peuvent  rendre  à  l'indus- 
trie lorsque  l'application  de  leurs  connais- 
sances est  subordonnée  à  un  but  pratique. 
L'alliance  des  écoles  spéciales  et  des  entre- 
prises industrielles,  de  la  science  et  de  l'ap- 
plication, de  la  théorie  et  de  la  pratique, 
est  plus  étroite  en  Allemagne  que  nulle  part 
ailleurs.  Beaucoup  des  succès  obtenus  par 
les  Allemands  tiennent  à  ce  fait.  Mais 
former  des  .spécialistes  éminents  et  former 
une  élite  sociale  sont  deux  problèmes  bien 
différents. 

M.  Vanuxem,  à  propos  de  l'Ecole  poly- 
technique, dit  que  la  solidarité  qui  existe 
entre  les  anciens  élèves  lui  paraît  natu- 
relle, et  existe  du  reste  dans  beaucoup 
d'écoles. 

M.  de  Bousiers  ne  croit  pas  qu'il  y  ait 
lieu  de  faire  ime  distinction  entre  les 
écoles  ouvertes  ou  fermées  au  point  de  vue 
de  la  formation  de  l'élite.  L'Ecole  de  Droit, 
ouverte  à  tous,  contribue  probablement 
moins  à  la  formation  d'une  élite  intellec- 
tuelle que  l'École  polytechnique  qui  est 
fermée. 

Mais  il  convient  surtout  de  ne  pas  con- 
fondre l'élite  intellectuelle  avec  l'élite  di- 
rigeante d'un  pays.  Quels  que  soient  les 
services  de  premier  ordre  que  rend  la 
première,  elle  ne  remplit  pas  nécessaire- 
ment la  fonction  sociale  de  la  seconde. 
Sans  doute,  aujourd'hui,  l'élite  dirigeante 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


51 


a  l)esoin  de  connaissances  étendues;  mais 
outre  ((u'elle  peut  trouver  ces  connais- 
sances chez  des  spécialistes  qui  devien- 
nent ses  auxiliaires,  aucune  somme  d'ac- 
iiuisitions  scientifiques  n'assure  à  qui  que 
ce  soit  les  ((ualités  de  direction  qui  seules 
caractérisent  l'élite  sociale  et  assurent  la 
marche  des  sociétés. 

La  prochaine  réunion. 

La  prochaine  réunion  mensuelle  aura 
lieu  le  vendri'di  24  /uin,  à  S  h.  3/4  du  soir, 
à  VHôlel  drs  Soriélf's  savantes,  rue  Ser- 
pente, 28. 

La  communication,  qui  sera  faite  par 
M.  Paul  Descamps,  aura  pour  sujet  :  L'êdti- 
calion  dans  les  écoles  anglaises. 


BIBLIOGRAPHIE 

Le  syndicalisme  contre  l'État,  par  Paul 
Louis,  1  vol.  de  la  Bini.iOTnÉQrE  d'his- 
toire CONTEMPORAINE ,  Félix  Alcau, 
édit.,  1910. 

Cet  État,  contre  lequel  se  dresse  le  Syn- 
dicalisme, ce  n'est  pas  le  représentant  de 
la  collectivité  qu'imaginent  volontiers  les 
philosophes  :  la  souveraineté  du  peuple 
n'est  qu'un  sophisme  et  le  suffrage  uni- 
versel une  duperie;  partout  aujourd'hui 
la  puissance  publique  est  aux  mains  de  la 
minorité  de  possédants  qui  détient  la 
puissance  économique.  La  catégorie  pos- 
sédante a  fait  de  l'État  son  instrument  de 
domination,  c'est  pour  son  usage  et  pour 
sa  défense  que  se  sont  créées  les  armées, 
les  marines,  les  colonies;  c'est  pour  elle, 
et  contre  la  masse,  qu'administre  la  bu- 
'reaucratie  ;  c'est  la  consolidation  du  régime 
que  se  propose  enfin  l'enseignement  offi- 
ciel ! 

Mais  les  non  possédants  sont  las  de  leur 
misère  et  de  leur  «  vassalité  ».  Leur 
nombre  s'accroît  sans  cesse  par  l'émiette- 
ment  des  classes  moyennes,  tandis  que  la 
concentration  industrielle,  l'inexorable  loi 
du  régime,  les  forme  en  une  masse  cha- 
que jour  ])lus  compacte.  Le  Syndicat  nait 
spontanément  dans  la  lutte,  (jui  le  nourrit  : 


il  arrache  au  patronat  quelques  bribes  de 
mieux  être  pour  la  corporation,  puis  il 
prend  conscience  d'une  solidarité  proléta- 
rienne plus  ample  <jue  la  solidarité  pro- 
fessionnelle et  réclame  de  l'État  des  amé- 
liorations .sociales  ;  c'est  alors  qu'il  discerne 
que  la  classe  ouvrière  ne  peut  espérer  des 
pouvoirs  publics  aucun  appui  loyal  dans 
sa  lutte  séculaire  :  l'Etat  ne  fera  rien  contre 
la  machine  économique,  car  il  n'en  est 
qu'un  organe,  et  le  plus  essentiel!  C'est 
donc  contre  l'État  que  va  désormais  porter 
l'effort  du  syndicat;  le  réformisme  fait 
place  au  syndicalisme  qui,  loin  de  s'abriter 
derrière  le  mécanisme  bureaucratique, 
tend  à  le  détruire  pour  le  remplacer  par 
une  organisation  issue  de  l'effort  autonome 
de  la  classe  ouvrière.  Aux  méthodes  d'ac- 
tion indirecte,  par  personnes  interposées, 
se  substitue  l'action  directe,  la  «  pression 
autonome  du  prolétariat»  contrôles  parois 
(lu  moule  économique  qui  le  presse  de 
toutes  parts. 

Quelle  sera  l'issue  de  cette  guerre  per- 
manente que  le  Syndicat  déclare  à  l'État 
moderne?  La  masse  opprimée  croit  sans 
cesse  en  cohésion  ;  des  troupes  nouvelles 
lui  arrivent  chaque  jour,  et  les  fonction- 
naires eux-mêmes,  que  les  possédants  mul- 
tiplient, pour  mieux  asseoir  leur  domina- 
tion, lèvent  maintenant  la  tête.  De  même 
que  la  défection  des  mercenaires  Barbares 
marqua  la  fin  de  l'Empire  romain,  de 
même  la  révolte  des  salariés  de  l'État, 
conscients  de  leur  solidarité  avec  les  autres 
salariés,  sera  le  commencement  de  la  dé- 
finitive subversion  du  régime. 

Tel  est  le  tableau  que  trace  à  grands 
traits  M.  Paul  Louis.  11  a,  du  mouvement 
syndicaliste  une  large  vue  d'ensemble, 
qu'il  expose  avec  force,  en  étayant  de 
quehjues  chiffres  ses  affirmations  et  ses 
déductions. 

Paul  \'anu.\em. 

L'exode  rural  etle retour  auxchamps, 

par  Emile  Vandervelue,  professeur 
à  l'Université  nouvelle  de  Bruxelles. 
2«  édition.  Un  vol.  in-8",  6  fr.  Félix  Al- 
can,  édit.  l'.tiO. 

L'éloge  de  ce  livre  n'est  plus  à  faire  : 


n-2 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


Tous  les  sociologues  qui  s'intéressent  aux 
mouvements  de  la  population  i-urale  en 
connaissent  déjà  la  première  édition  et  ont 
pu  apprécier  la  méthode  si  consciencieuse 
et  si  objective  de  M.  Vandervelde.  On  n'y 
rencontre  pas  ces  doléances  qui  traînent 
partout  sur  l'émigration  rurale.  L'auteur 
a  cru  mieux  faire  d'interroger  les  faits, 
afin  de  connaître  les  causes  réelles  de  ce 
mouvement  :  et  il  a  eu  raison,  car  les 
conclusions  auxquelles  il  arrive  de  la 
sorte  sont  bien  différentes  de  celles  que 
dictent  les  théories  à  priori.  C'est  ainsi 
que  la  prétendue  attraction  des  villes,  que 
tant  d'écrivains  bien  intentionnés  char- 
gent de  la  plus  lourde  responsabilité,  se 
réduit  à  bien  peu  de  chose  :  la  cause  capi- 
tale, la  seule  vraiment  efficiente  de  la 
dépopulation  des  campagnes,  est  la  diffi- 
culté qu'éprouvent  à  y  vivre  ceux  qui  les 
quittent,  ou  dans  tous  les  cas  le  niveau 
d'existence  plus  élevé  qu'ils  trouvent  ail- 
leurs. Les  observations,  consignées  par 
M.  Vandervelde,  ne  laissent  aucun  doute 
sur  ce  point.  Du  reste,  à  côté  de  ce  cou- 
rant, l'auteur  en  note  un  autre  en  sens 
inverse  qui,  s'il  est  loin  d'avoir  la  même 
intensité,  ni  surtout  la  même  portée  et  les 
mêmes  effets  sur  les  travailleurs,  permet 
d'entrevoir  pour  l'avenir  une  situation 
moins  alarmante  que  celle  que  produirait 
un  accroissement  indéfini  des  aggloméra- 
tions urbaines.  On  voit  que,  nonobstant 
certains  points  de  détail  qui  gagneraient 
à  recevoir  de.s  développements  plus  éten- 
dus, en  particulier  les  facteurs  moraux 
personnels  aux  travailleurs  qui  restent  un 
peu  dans  l'ombre^  le  problème  est  étudié 
d'une  façon  complète  et  définitive. 

G.  Olphe-Galliakd. 

L'assistance      par     le     travail,     par 

Edouard  Cormouls-Houles,  inspecteur 
de  l'enseignement  technique.  1  vol.  in-8°. 
15  francs.  A.  Rousseau,  édit..  1010. 

Cet  ouvrage  contient  un  nombre  consi- 
dérable de  documents  inédits  concernant 
les  œuvres  d'assistance  par  le  travail. 
L'auteur  analyse  sommairement  celles  qui 
s'appliquent  aux  adolescents,  puis  aux 
adultes,  aux  vieillards,  et  enfin  aux  inva- 


lides. Une  courte  bibliographie  complète 
l'ouvrage. 

L'État  moderne  et  la  neutralité  sco- 
laire, par  Georges  Fonsegrive.  1  vol. 
in-16  de  la  collection  Science  et  reli- 
gion (n°  55-4).  Prix  :  0  fr.  60.  Bloud  et  C'% 
édit..  1910. 

Avec  ses  qualités  habituelles  de  clarté  et 
de  méthode  objective,  que  bien  des  philo- 
sophes pourraient  lui  envier,  M.  Fonsegrive 
expose  dans  ce  petit  livre  ce  qu'il  faut  pen- 
ser de  cette  épineuse  et  irritante  question 
de  la  neutralité  scolaire.  Le  rôle  de  l'État 
moderne,  nous  dit-il,  l'oblige  à  s'abstenir  de 
toute  intrusion  dans  le  domaine  spécula- 
tif et  métaphysique,  car  les  questions  qui 
y  naissent  prêtent  à  des  discussions  dans 
lesquelles  il  lui  est  impossible  de  prendre 
parti  sans  violer  la  liberté  de  conscience  : 
qu'on  s'en  réjouisse  ou  qu'on  s'en  afflige, 
c'est  un  fait  dont  il  est  impossible  de  ne 
pas  tenir  compte.  Toutefois  sa  fonction  de 
défenseur  de  l'ordre  social  ne  lui  permet 
pas  non  plus  de  se  désintéresser  des  ré- 
percussions que  l'enseignement  de  l'école 
peut  exercer  sur  l'ordre  public  ;  et  comme 
l'enseignement  de  la  morale  est  indispen- 
sable au  maintien  de  celui-ci.  il  a  non 
seulement  le  droit,  mais  le  devoir  d'en- 
seigner la  morale  par  la  bouche  de  ses 
instituteurs.  La  conciliation  entre  ces  deux 
propositions  aussi  certaines  l'une  que 
l'autre,  consiste,  pour  l'instituteur,  à  pro- 
fesser la  morale  courante  dans  nos  sociétés 
modernes  en  laissant  de  côté  toute  préoc- 
cupation confessionnelle.  Toute  intrusion 
dans  le  domaine  du  dogme  ne  peut  que  le 
conduire  à  une  attitude  d'hostilité  et  de 
négation,  constituant  un  retour,  bien  qu'en 
sens  opposé,  aux  errements  politiques  des 
régimes  disparus.  Ce  n'est  pas  un  mince* 
mérite,  pour  un  catholique  de  nos  jours, 
que  d'avoir  le  courage  d'énoncer  des  vé- 
rités aussi  simples  et  à  la  fois  aussi  mécon- 
nues, et  de  laisser  de  côté  pour  cela  le 
verbiage  et  la  facile  éloquence  à  laquelle 
on  nous  a  trop  souvent  habitués  dans  ces 
questions,  en  s'appuyant  uniquement  sur 
les  faits. 

G.  Olphe-Galll\ru. 


DE    SCIENCE    SOCIAI^E. 


o3 


L'Évangile    et    la  Sociologie,    par   le 

(loctinir  (Ikasskt.  1  vol.  ia-Ui  de  la  col- 
lection Questions  dk  sociologie  (n^'  5G0). 
Prix  :  0  tV.  60.  Hioud  et  Ci*,  édit.,  1910. 

M.  le  professeur  Grasset  affirme  i[Uv 
l'hygiène,  et  la  biologie  sur  laquelle  elle 
repose,  ne  suffisent  pas  à  résoudre  les  pro- 
blèmes sociaux,  et  (juo  les  préceptes 
d'amour,  de  bienfaisance,  des  devoirs  en- 
vers le  prochain,  inspirés  de  l'Évangile, 
sont  nécessaires  pour  pallier  les  effets 
antisociaux  des  conséquences  individua- 
listes de  l'application  de  la  biologie  au 
domaine  sociologique.  On  le  croirait  sans 
peine  si  toute  la  question  se  résumait  dans 
le  problème  ainsi  posé  :  il  faut  néanmoins 
ajouter  que  la  sociologie  s'appuie  sur 
d'autres  sciences  d'une  façon  bien  plus 
étendue  que  sur  la  biologie,  et  que  la  solu- 
tion des  questions  qu'elle  soulève  requiert 
l'intervention  de  vertus  morales  bien  plus 
complètes  que  celles  qu'on  vient  de  citer. 
L"erreur  que  nous  signalons  s'explique  par 
le  fait  que  l'étude  du  docteur  Grasset  a  été 
écrite  à  l'occasion  des  Semaines  sociales, 
dont  on  connaît  les  tendances. 

o;-G. 

Les  époques  critiques  du  patriotisme 
français.  i)ar  .1.  ^'I.\UD.  1  vol.  1910, 
Bloud  et  C'<^,  éditeurs. 

Deux  époques  où  le  Français  put  se 
poser,  avec  un  certain  embarras,  la  ques- 
tion de  savoir  de  quel  côté  le  patriotisme 
lui  commandait  de  se  placer,  sont  la  Ré- 
volution et  la  Restauration.  M.  Viaud  en- 
treprend de  réhabiliter  les  émigrés  et  les 
chouans  du  jugement  que  la  postérité  a 
prononcé  contre  eux,  et  il  écrit  en  leur 
faveur  un  chaleureux  plaidoyer.  Qu"on 
soit  ou  non  convaincu  par  ses  arguments, 
on  lui  saura  gré  d'avoir  montré  combien 
le  patriotisme  de  l'aristocratie  de  1789 
diffère  par  sa  nature  de  celui  de  la  bour- 
geoisie de  1910,  et  combien  la  définition 
de  ce  sentiment  est  chose  complexe  et 
délicate.  Avec  un  grand  courage  et  une 
conscience  profonde  de  la  réalité,  l'auteur 
expose  comment  le  retour  des  Bourbons  et 
le  reniement  de  Napoléon  ])arses  hommes 
politiques  et  par  ses  généraux,  répondi- 


rent au  véritable  patriotisme,  qui  est  fait 
du  besoin  de  vivre  et  non  de  celui  d'étendre 
d'injustes  conquêtes.  Quoique  visiblement 
inspiré  par  ses  tendances  politiques,  ce 
livre  mérite  d'être  lu;  il  remue  les  faits  et 
les  idées,  et  il  fait  penser. 

La  grève  du  tissage  de  Lille  (octobre- 
décembre  1909),  par  Léon  de  Seiluac, 
1  vol.  de  98  pages,  Arthur  Rousseau,  1910. 

M.  de  Seilhac  observe  les  conflits  ou- 
vriers avec  impartialité,  ce  qui  est  rare, 
et  avec  clairvoyance,  ce  qui  est  plus  rare 
encore.  Les  lecteurs  de  la  Science  sociale 
ont  eu  l'occasion  de  s'en  rendre  compte  à 
plusieurs  reprises  et  ceux  qui  sont  rompus 
à  la  méthode  n'ont  pas  manqué  certaine- 
ment de  découvrir  une  des  raisons  de  cette 
clairvoyance.  11  ne  suffit  pas,  en  effet, 
d'avoir  de  bons  yeux  pour  être  clairvoyant, 
ni  même  de  s'appliquer  consciencieuse- 
ment à  tout  voir.  C'est  même  une  déplo- 
rable pratique  que  de  tout  voir;  il  faut, 
par-dessus  tout,  savoir  ce  qu'il  faut  voir.  De 
même  qu"un  mécanicien  habile,  mis  en 
présence  d'une  machine,  porte  de  suite  son 
attention  et  son  examen  sur  ses  organes 
essentiels;  de  même  un  observateur  com- 
pétent, mis  en  présence  d'un  fait  social, 
ne  perd  pas  son  temps  à  l'étude  des  élé- 
ments secondaires,  mais  analyse  d'abord 
les  éléments  déterminants,  classifiants.  On 
trouvera  ainsi  dans  l'étude  de  M.  de  Seil- 
hac sur  la  Grève  du  tissage  de  Lille  un 
tableau  exact  des  différentes  opérations 
poursuivies  dans  l'industrie  textile.  En 
effet,  la  connaissance  de  ces  opérations 
est  la  clef  de  tous  les  problèmes  de  taux 
de  rémunération  ou  de  durée  de  travail 
qui  se  retrouvent  dans  les  conflits  ouvriers. 
Elle  est  indispensable  à  qui  veut  les  com- 
prendre et  en  pénétrer  la  portée. 

P.  R. 

Pour  la  plus  grande  force  de  l'armée 
et  la  meilleure  santé  de  la  nation, 

par  Centurio  (Librairie  militaire,  ."50,  rue 
Dauphine). 

A  côté  dos  livres  de  science  sociale  pure, 

'il  est  intéressant  de  constater  l'ajjparition 

de  travaux  inspirés  par  la  connaissance 


BULLETIN    DE   LA    SOCIÉTÉ  INTERNATIONALE 


de  ses  conclusions  et  la  diffusion  de  ses 
méthodes  d'investigation.  C'est  le  cas  de 
cette  petite  brochure,  œuvre  d'un  officier 
dès  longtemps  instruit  des  procédés  de  la 
science  sociale. 

On  aperçoit  dès  les  premières  lignes  la 
l)réoccupation  que  nous  devons  tous  à  la 
méthode  d'Henri  de  Tourville  de  ne  pas 
juger  les  faits  à  un  seul  point  de  vue,  en 
l'espèce  au  point  de  vue  militaire,  mais  de 
se  préoccuper  d'envisager  également  l'in- 
fluence des  autres  phénomènes  qui  les 
environnent. 

L'auteur,  au  lieu  de  s'attarder  à  faire  de 
la  loi  de  deux  ans  une  critique  aisée  an 
])oint  de  vue  technique,  l'accepte  telle 
(|u'elle  est  en  reconnaissant  que  les  phéno- 
mènes sociaux  qui  ont  amené  la  réduc- 
tion du  service  militaire  sont  de  ceux 
([u'on  ne  fait  pas  facilement  reculer.  Il  se 
demande  simplement,  en  technicien  cons- 
ciencieux, comment  tirer  do  l'état  actuel 
des  choses  le  meilleur  parti  possible. 

De  là  mie  série  d'idées  intéressantes, 
parmi  lesquelles  je  signalerai  celles  (|ui 
ont  trait  au  développement  physi((ue,  ainsi 
(|u"à  la  santé  matérielle  et  morale  du 
soldat. 

Le  service  général  a  fait  de  l'armée 
comme  le  prolongement  de  l'école  pour  la 
majorité  des  jeunes  gens  ;  cette  question 
d'hygiène  militaire  est  donc  une  (juestion 
d'hygiène  nationale.  L'anteur  la  traite  lon- 
guement et  constate  qu'il  y  aurait  grand 
intérêt  à  éloigner  les  casernes  des  villes 
pour  les  installer  en  rase  campagne.  En 
ce  qui  concerne  la  santé  matérielle  et 
morale  des  jeunes  soldats,  écoliers  de  la 
veille,  aucune  voix  certes  ne  s'élèvera 
pour  nier  cet  intérêt,  mais  ce  qui  fait 
l'originalité  de  la  thèse  soutenue  par  l'au- 
teur, c'est  qu'avec  la  compétence  spéciale 
qu'il  possède  de  ces  questions  techniques 
il  prouve  clairement  que  l'instruction  mi- 
litaire du  soldat  y  gagnerait  aussi. 

Cette  idée  très  intéressante,  née  sans 
doute  de  la  constatation  des  résultats 
obtenus  par  l'École  des  Roches,  peut  ainsi 
être  mise  à  l'actif  de  la  science  sociale. 

L'auteur  passe  ensuite  en  revue  ime 
foule  d'antres  points  en  émettant  sur  cha- 
cun d'eux  des  idées  originales,  notamment 


au  sujet  de  l'utilisation  et  surtout  de  la 
régénération  des  malingres,  question  à 
l'ordre  du  jour  comme  l'on  sait. 

Nous  ne  pouvons  dans  ce  court  exposé 
les  indiquer  tous  et  force  nous  est  de  ren- 
voyer le  lecteur  au  travail  lui-même  qui 
est  à  lire  en  entier. 

J.  D. 

Travailleurs  au  rabais.  La  lutte  syn 
dicale  contre  les  non-concurrences 
ouvrières,  })ar  Paul  Gemahling,  1  vol. 
in-8"  raisin.    Blond   et  C''',  édit.   Prix  : 
7  fr.  50. 

Ce  sont  des  questions  poignantes  par 
leur  actualité  et  la  gravité  de  leurs  con- 
séquences, mais  aussi  singulièrement  com- 
plexes, qui  font  l'objet  de  ce  livre  :  celle 
de  la  concurrence  des  enfants  se  relie  à 
celle  de  la  crise  des  métiers  manuels  et 
de  l'apprentissage;  celle  du  travail  des 
femmes  est  connexe  à  celle  du  sweating- 
system  et  à  celle  des  profits  accessoires 
dans  la  famille  ;  celle  de  la  concurrence 
des  manœuvres  amène  celle  des  effets  du 
macliinisme,  celle  de  l'émigration,  etc. 
On  voit  toute  l'étendue  du  problème. 
M.  (lemalding  l'a  approfondi  par  l'examen 
d'une  quantité  considérable  de  docvunents, 
souvent  très  intéressants.  Il  en  aurait  sans 
doute  tiré  un  meilleur  parti  avec  le  con- 
cours d'un  instrument  d'analyse  plus  mé- 
thodique qui  lui  aurait  permis  de  recon- 
naître les  lois  sociales  dont  il  nie  le 
caractère  de  nécessité  (p.  24).  Un  exemple, 
tiré  de  l'idée  générale  de  l'ouvrage,  mon- 
trera la  différence  des  résultats  :  api'ès 
avoir  très  justement  indiqué  quelles  sont 
les  conditions  du  régime  du  travail  qui 
ont  donné  naissance  à  l'organisation  syn- 
cale  (p.  357-359),  l'auteur  dépasse  sans 
s'en  apercevoir  la  portée  des  conditions 
observées  en  attribuant  à  cette  forme  d'or- 
ganisation une  efficacité  dans  la  lutte 
contre  la  concurrence  du  travail  qu'elle 
ne  saurait  comporter;  la  distinction  des 
différentes  couches  sociales  dont  se  com- 
pose la  classe  ouvrière,  —  ainsi  que  le 
note  très  finement  M.  Gemahling  —  et  qui. 
par  leurs  différences  de  niveau,  produi- 
sent tout  le  jeu  des  concurrences  ouvrières, 
constitue   une    antinomie   trop    profonde 


T)E   SCIENCE    SOCIALE. 


avec  los  couditioiis  de  i)i'(is|)(''rit(''  <ln  nrmi 
peinent  syndical  jjoiir  qu'il  soit  possible 
actmdleinent  de  fonder  aucun  espoir  d'as- 
similation entre  ces  deux  éléments.  Ce  dé- 
faut de  nuHliode  n'empêche  pas  d'ailleurs 
ce  livre  de  contenir  une  foule  de  rensei- 
gnements précieux  et  d'observations  in- 
génieuses qui  lui  donnent  une  place  très 
honorable  parmi  les  ouvrages  écrits  sui- 
ces  matières. 

G.  Oli>iie-(t\lliarl). 

La  crise  sociale,  jiar  Georges  Deherme. 
In  vol.  in- 16,  3  fr.  50.  Dans  la  collection 
de  morale  et  de  sociologie.  Bloud  et  C'", 
édit. 

Les  ouvrages  de  M.  Deherme  ne  peuvent 
laisser  indifférent  le  public  qui  pense  et 
([ui  observe.  Ce  n'tîst  pas  qu'ils  soient  eux- 
mêmes  inspirés  par  la  méthode  d'obser- 
vation telle  que  La  conçoit  la  science  so- 
ciale :  le  fait  concret  et  objectif  ne  les 
documente  pas,  et  il  n'est  pas  rare  que  les 
appréciations  des  faits  n'y  heurtent  Li 
réalité  vivante.  On  croira  assurément  aussi 
peu  M.  Deherme,  par  exemple,  lorsqu'il 
félicite  le  syndicalisme  de  préparer  le  re- 
tour des  corporations,  que  lorsqu'il  con- 
damne la  démocratie  en  faveur  de  la  dic- 
tature positiviste,  c'est-à-dire  animée  par 
la  sagesse  des  philosophes.  On  restera 
surtout  sceptique  vis-à-vis  du  remède  gé- 
néral qu'il  préconise,  et  (pii  n'est  autre 
que  le  positivisme  d'Auguste  Comte.  Ainsi 
([u'on  nous  le  dit  très  justement,  la  pliilo- 
sophie  de  Comte  devait  aboutir  nécessai- 
rement à  une  sociologie,  laquelle  était 
généralement  fausse.  Or  il  n'en  était  ainsi 
que  parce  que  le  positivisme  était  une 
philosophie  plutôt  (ju'une  religion  :  une 
religion  ne  saurait  impliquer  un  système 
d'organisation  sociale  déterminé,  sans  se 
l'ondamner  à  disparaître  avec  les  condi- 
tions contingentes  et  passagères  qui  ren- 
dent ce  dernier  possible.  Ce  qui  constitue 
](>  réel  mérite  de  l'ouvrage,  c'est  l'éléva- 
tion d(^  la  pensée,  l'indignation  en  face 
du  })éril  social  croissant,  la  sincérité  et  hi 
Lii'néreuse  ardeur  de  l'intention  de  contri- 
i)a('i-  au  remède,  toutes  (pialités  que  tout 
le  monde  i'(.'coniiait  à  .M.  Dehernu\  et  (\\\\ 
inspirent  ces  })afi-es  d'un   bout   à    l'autre. 


ijuo  la  partie  proprement  religieuse  du 
l)ositivisme  ne  soit  qu'un  christianisme 
démascpié,  ce  n'est  pas,  bicui  loin  de  là, 
ce  ([ui  doit  nous  la  faire  mépriser  :  nous  y 
i'(M-onnaissons,  au  contraire,  une  part  de 
l'héritage  paternel  où  tous  les  enfants  de 
bonne  volonté  peuvent  venir  se  tendre 
la  main.  C'est  à  cela  que  nous  invite 
M.  Deherme,  et  il  a  raison:  la  crise  sociale 
est  due  à  l'affaiblissement  de  la  cons- 
cience, à  la  restauration  de  laquelle  doi- 
vent contribuer  tous  ceux  qui  ont  conservé 
une  parcelle  du  sens  religieux. 

G.  Oli'iie-Galliard. 

Le  Problème  moral  et  la  Pensée  con- 
temporaine, par  D.  Parodi,  professeur 
de  philosophie  au  lycée  Michelet. 

Notre  temps  est  hanté  par  le  problème 
moral.  Tout  l'effort  des  savants  et  des 
politiques  tend  à  constituer  une  morale 
la'i'que  en  face  de  la  morale  religieuse 
battue  en  brèche  par  leur  science  et  leur 
politique.  Les  inspirations  principales  de 
cette  recherche  divergent  entre  trois  ou 
quatre  voies  suivant  le  tour  d'esprit  des 
chercheurs.  Nous  avons  une  morale  pes- 
simiste et  anarchique,  plutôt  absence  ou 
négation  de  morale,  dont  M.  Parodi  ne 
s'occupe  pas.  Il  résume,  dans  un  style 
d'une  parfaite  clarté,  il  critique  avec  un 
grand  bon  sens  les  deux  plus  bruyantes 
des  autres  tendances  actuelles  :  la  pre- 
mière, un  certain  optimisme  biologique, 
à  l'occasion  des  livres  du  docteur  Metclmi- 
koff  ;  la  seconde,  la  morale  sociologique, 
â  propos  de  MM.  Durkheim  etLévy-Bruhl. 
Cette  dernière  est  la  plus  envahissante. 
Elle  consacrerait  notre  socialisme  d'Etat. 
Elle  fait  un  Dieu  de  cette  entité  vague 
inexistante,  la  Société.  Les  critiques  de 
M.  Parodi  intéresseront  la  Science  sociale, 
justement  parce  que  celle-ci  étudie  l'ori- 
gine morale  des  formes  sociales  et,  acces- 
soirement, leur  répercussion  dans  les 
moralités  ou  même  les  i)liilosophies  indi- 
viduelles. On  y  trouvera  d'ailleurs  des 
remarques  conformes  à  ce  que  j'ai  cru 
devoir  dire  dans  nos  réunions,  à  propos 
du  fameux  «  postulat  »,  après  .\L  Bureau 
et   dans   un  sens  voisin  mais  non  iden- 


50 


BULLETIN   DE   LA   SOCIÉTÉ    INTERNATIONALE    DE    SCIENCE    SOCIALE. 


tique  :  remarques  sur  le  domaine  indé- 
pendant de  la  science  morale  théorique 
et  la  subordination  de  toutes  les  sciences 
pratiques  par  rapport  à  elle.  On  verra  de 
même  plus  loin,  à  propos  de  la  morale  des 
idées-forces,  les  caractères  de  supériorité 
des  êtres,  caractères  si  souvent  invoqués 
dans  nos  travaux  de  science  sociale,  et 
leur  place  naturelle  dans  la  science  qui 
seule,  peut  déterminer  la  hiérarchie  des 
biens,  c'est-à-dire  la  science  morale.  Ces 
caractères  sont  ainsi  exprimés  d'après 
M.  Fouillée  :  «Une  vie  est  supérieure  à  une 
autre  si  elle  est  :  1»  plus  intensive  et  plus 
extensive;  2"  plus  durable  ou  plus  proten- 
sive;  3'^  plus  variée  et  plus  luiifiée. 

Le  troisième  chapitre  du  livre  est  en 
effet  consacré  à  la  morale  des  idées-forces, 
de  M.  Fouillée.  Elle  est  exposée  lumineu- 
sement et  avec  grands  éloges  par  M.  Pa 
rodi  qui  y  apprécie,  comme  ne  peuvent 
manquer  de  le  faire  les  lecteurs  de  la 
Science  sociale,  l'expression  de  la  vérité 
psychologique  journalière.  Elle  met  en 
nous  la  source  de  notre  moralité  et  de 
notre  action  sur  le  monde,  ("est  une  morale 
essentiellement  particulariste. 

Le  dernier  chapitre  contient  les  quelques 
rectifications  que  M.  Parodi  propose  à  la 
thèse  de  M.  Fouillée,  sa  visioii, personnelle 
du  problème  moral.  Elle  est  avant  tout 
intellectualiste:  et  peut-êt^ë  trop,  car  la 
moralité  n'est  pas  seulement  une  lumière, 
mais  une  passion.  Malgré  "la  part  qu'il 
fait,  dans  les  dernières  pag-es,  à  la  ten- 
dance active,  agissante,  à  l'attraction  vitale 
qui  est  au  fond  de  la  raison  et  en  fait 
autre  chose  qu'une  simple  faculté  d'intel- 
lection,  M.  Parodi  mérite  peut-être  le  re- 
proche d'exagérer  ce  caractère  de  pure 
rationalité.  «  Cette  exigence  rationnelle, 
dit-il,  qui  nous  pousse  à  donner  la  forme 
de  lois  à  tous  nos  actes  et  qui  nous  a  paru 


comme  la  source  même  de  la  moralité...  » 
En  est-ce  bien  la  source?  N'en  serait-ce 
pas  sim])lement  une  forme  nécessaire,  la 
forme  que  prend,  en  pénétrant  dans  le 
champ  de  l'intelligence,  un  appétit  pré- 
rationnel, qui  peut  exister  même  obscur?... 
Objections  qu'on  ne  saurait  développer 
ici,  mais  qu'engagent  à  suspendre  encore, 
jusqu'à  plus  complète  analyse  de  leur 
part,  le  crédit  à  accorder  à  certaines 
morales  philosophiques. 

Le  livre  de  M.  Parodi  n'en  est  pas  moins, 
dans  sa  concision,  sa  mesure  et  sa  clarté, 
un  de  ceux  qu'il  est  utile  de  lire  pour 
comprendre  notre  temps. 

G.  Blanchon. 


LIVRES  REÇUS 

La  réforme  militaire,  par  P.  D.,  du  Jour- 
nal La  Dépêche,  1  vol.  in-12,  3  fr.  50  (Li- 
brairie militaire,  R.  Chapelet  et  C'*",  rue  et 
passage  Dauphine.  30,  Paris). 

L)e  l'Ecole  â  la  Cité,  par  Ed.  Petit,  1  vol.. 
3  fr.  50  (F.  Alcan,  édit.,  Paris). 

La  lulle  contre  le  crime,  par  J.  L.  de 
Lanessan,   1  vol.  in-S"  de  la  Bibliothèque 

générale  DES  SCIENCES  SOCIALES,  1  VOl.  Cart. 

à  l'anglaise,  6  francs  (F.  Alcan,  édit., 
Paris). 

Bulletin  de  rinslilul  international  de 
statistique,  t.  XMII,  l'''  et  2«  livraisons 
(Imprimerie  Berger-Levrault et  C'*^,  18,  rue 
des  Glacis.  Nancy,  1909). 

Publications  of  the  American  Sociologi- 
cal  Society,  vol.  IV  (The  University  of 
Cliicago   Press,   Chicago). 

Etienne  Belot ,  par  Paul  Lombard,  1 
brocli.  (Édition  de  l'art  libre,  16,  rue  Bourg- 
Tibourg,  Paris,  1910). 


BIBLIOTHÈQUE   DE   LA  SCIENCE  SOCIALE 

l'ONDAIKUli 

EDMOND    DEMOLINS 


QUESTIONS  DU  JOUR 

L'INAUGllMTION  DU  MONUftIENT 

D'EDMOND    DEMOLINS 


LA  FOIRE  DE   LEIPZIG 

A  L'ÉPOQUE  ACTUELLE 


PAR 


L.  ARauÉ       jBîBJJOTHKOti^ 

MOV  q   103^^ 

I 

PARIS 

BUREAUX   DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

56,     RUE     JACOB,     56 

Juin  1910 


SOMMAIRE 


A.  —  L  INAUGURATION  DU  MONUMENT  D'EDMOND  DEMOLINS, 

par  Paul  de  Roisiers. 


B.  —  LA  FOIRE  DE  LEIPZIG  A  L'ÉPOQUE  ACTUELLE,  par   Louis 
Arqué. 

I.  —  La  Foire  de  Leipzig  et  ses  binterlands.  P.  13. 

1°  Foires  et  marchés.  * 

2°  Leipzig  et  sa  situation  géographique. 

3°  Les  hinterlands  de  Leipzig.  —  La  Franconie.  —  La  Thuringe.  —  Le 
royaume  de  Saxe. 

4°  Les  caractéristiques  de  Leipzig.  —  Le  Brûhl  et  le  commerce  des  four- 
rures. —  Les  foires  d'Avant-Pàques  et  de  la  Saint-JIichel. 

II.  —  Comment  la  Foire  de  Leipzig  a  prolongé  son  existence  au  XIX  siècle 

et  s'est  transformée  en  Foire  d'échantillons.  I'.  30. 

1°  Le  déclin  de  l'ancienne  Foire.  —  Les  transformations  de  la  Librairie.  — 
Les  transformations  du  commerce  des  fourrures.  —  Les  Bourses  de  com- 
merce. 

2°  Les  Foires  d' échantillons.  —  Influence  de  la  nature  des  objets  fabriqués. 
—  Influence  de  l'origine  des  objets  fabriqués.  —  Influence  du  lieu  et  du 
mode  de  production  des  objets.  —  Influence  du  mode  d'utilisation.  —  Le 
développement  des  fabrications  dans  les  hinterlands.  —  Les  instruments 
de  musique.  —  Élargissement  du  rayon  d'attraction  de  la  Foire  aux 
échantillons. 

3°  Comiitent  se  font  les  transactions.  —  Les  maisons  de  foire.  —  Les  ven- 
deurs. —  Les  aclieteurs. 

l"  Aspect  de  la  foire. 

III.  —  La  Foire  aux  idées  à  Leipzig.  P.  93. 


QUESTIONS  DU  JOUR 


BIBUOTHFOTTE 


np\' 


L'INAIGLRATION  DU  MONUMENT 


D  EDMOND  DEMOLIISS 


,v  '^  «  »• 


Le  15  mai  dernier,  le  buste  d'Edmond  Demolins,  dû  à  l'habile 
ciseau  du  sculpteur  Lenoir,  a  été  dévoilé  à  l'École  des  Roches, 
dans  la  salle  des  fêtes,  en  présence  d'une  nombreuse  assis- 
tance et  de  i3hisieurs  des  collaborateurs  de  la  Science  sociale. 
Le  Journal  de  l'Ecole  (Fascicule  de  juillet  de  la  Science  sociale), 
rendra  compte  de  cette  cérémonie  et  publiera  les  discours  pro- 
noncés par  M.  Modeste  Leroy,  député  de  l'Eure  et  par  M.  G. 
Bertier,  directeur  de  l'École  des  Roches.  Nous  donnons  ici  celui 
de  M.  Paul  de  Rousiers,  qui  s'est  spécialement  attaché  à  faire 
ressortir  comment  la  fondation  de  l'École  des  Roches,  par 
Edmond  Demolins,  se  relie  d'une  façon  très  directe  à  son  œuvre 
de  science  sociale. 

«  Messieurs, 

«  Il  y  a  trente-cinq  ans,  je  rencontrai  à  Paris  un  jeune  his- 
torien dont  je  devins  rapidement  l'ami.  Il  avait  beaucoup  de 
talent,  un  don  surprenant  de  clarté,  un  merveilleux  entrain, 
énormément  d'esprit,  le  goût  des  idées  générales  avec  une 
façon  originale  de  les  ramener  à  des  données  concrètes,  la 
passion  du  bien  public  et  le  souci  de  s'en  inspirer  dans  la 
direction  de  ses  efforts  personnels  journaliers.  Sa  conversation 
était  captivante;  on  se  trouvait  attiré  vers  lui   par  le  plaisir 


4  QUESTIONS    DU    JOUR. 

de  l'entendre  et  on  lui  restait  attaché  parce  qu'on  sentait  une 
force  en  lui.  Cette  force,  ainsi  pressentie  d'instinct  et  confusé- 
ment par  les  compagnons  de  sa  jeunesse,  s'est  amplement  mani- 
festée depuis  lors.  Quelques  années  d'une  existence  trop  courte 
ont  affirmé  la  puissante  personnalité  d'Edmond  Demolins.  Son 
œuvre  lui  survit  et  rend  à  sa  mémoire  un  indestructible  hom- 
mage. 

«  J'ai  gardé  le  souvenir  de  ces  temps  éloignés,  de  celte  époque 
à  laquelle  Edmond  Demolins,  consacrant  encore  la  plus  grande 
partie  de  son  effort  journalier  à  des  travaux  historiques,  se 
sentait  déjà  invinciblement  attiré  vers  la  science  sociale,  et  je 
m'y  reporte  avec  émotion  aujourd'hui,  au  moment  où  je  suis 
appelé  à  parler  de  lui  dans  ce  cadre  où  tout  proclame  la  fécon- 
dité de  sa  vie.  Quelle  carrière  parcourue  depuis  lors!  Gomment 
le  jeune  savant  qui  analysait  avec  tant  de  pénétrante  sagacité 
le  Mouvement  communal  au  Moyen  Age,  est-il  devenu  succes- 
sivement le  fondateur  d'une  revue  scientifique  et  le  créateur 
de  l'École  des  Roches?  Par  quel  enchaînement  logique  ces 
diversesphases  de  sa  vie  sont-elles  liées,  dételle  sorte  que,  parmi 
cette  variété  de  buts  immédiats,  une  idée  directrice  constante 
se  retrouve  partout,  c'est  ce  que  je  voudrais  rappeler  brièvement. 

«  Dès  le  début,  nous  voyons  Demolins  s'intéresser  par-dessus 
tout  à  la  structure  de  la  société.  Ce  qui  le  séduit  dans  ses  pre- 
mières études  historiques,  c'est  l'organisation  sociale  du  Moyen 
Age,  l'intensité  de  la  vie  locale,  son  autonomie.  Ce  n'est  pas, 
d'ailleurs,  un  simple  spectacle  qu'il  se  donne;  déjà,  il  est  en 
réaction  vive  contre  l'Ancien  Régime  et  aussi  contre  son  héritier 
direct  le  Régime  Nouveau,  centralisateur,  administratif,  césa- 
rien.  Le  Moyen  Age  lui  fournit  des  arguments  pour  le  battre 
en  brèche,  pour  montrer  l'efficacité  d'un  organisme  plus  souple. 
11  est  en  réaction  également  contre  l'histoire-bataille;  il  estime 
que  la  succession  des  grandes  calamités  et  des  grands  triomphes 
des  peuples  ne  donne  qu'une  idée  fort  incomplète  de  leur 
existence,  surtout  qu'elle  ne  saurait  en  expliquer  la  marche, 
en  dégager  la  philosophie.  Ainsi  s'affirme  avec  les  premiers 
écrits  de  Demolins  une  idée  à  laquelle  la  science  sociale  viendra 


L  INAIC.IHAÏION   DU   MONUMENT   D  EDMOND   DEMOLTNS.  ■> 

donner  plus  tard  une  grande  force  :  la  prédominance  de  la  vie 
privée  sur  la  vie  publique.  Il  est  impossible  de  lire  ses  œuvres 
de  jeunesse  sans  se  rendre  compte  qu'il  cherche  anxieuse- 
ment la  cause  profonde  des  événements  historicjues  dans  la 
constitution  de  la  famille,  de  l'atelier  de  travail,  dans  l'organi- 
sation de  l'existence  journalière,  dans  la  solution  donnée  à  tous 
les  problèmes  qu'elle  pose.  C'est,  en  quelque  sorte,  de  la  science 
sociale  avant  la  lettre. 

«  Aussi  avec  quelle  ardeur,  avec  quelle  avidité  il  aspire  à  rece- 
voir les  enseignements  de  ceux  qui  se  sont  consacrés  à  l'é- 
tude de  ces  phénomènes!  C'est  Frédéric  Le  Play,  d'abord, 
Henri  de  Tourville,  ensuite,  auxquels  il  s'attache  de  suite  et 
définitivement,  pour  toute  la  vie.  Attachement  personnel  de 
reconnaissante  affection;  attachement  du  savant  aux  fonda- 
teurs de  la  méthode  qui  le  conduit  à  la  découverte  de  la  vérité; 
attachement,  enfin,  du  prosélyte,  de  l'apôtre,  à  ceux  qui  ont 
dégagé  une  doctrine  qu'il  prêche  et  qu'il  entend  réaliser  dans 
toute  la  mesure  de  ses  forces.  Car  l'homme  d'action  se  trouve 
en  lui  à  côté  de  l'homme  d'étude.  Il  n'est  pas  détaché,  indiffé- 
rent, enfermé  dans  sa  tour  d'ivoire.  Tout  au  contraire,  aussitôt 
qu'il  se  croit  en  possession  d'une  vérité,  il  s'efforce  d'abord  de 
la  formuler  pour  la  rendre  intelligible,  pour  la  marteler  dans 
la  tête  de  ceux  c[ui  l'écoutent  ou  qui  le  lisent;  puis  il  avise 
aux  moyens  de  la  mettre  en  pratique.  C'est  pourquoi  il  a  été 
un  meneur  d'hommes  et  un  fondateur.  C'est  pourquoi  il  a  exercé 
une  influence  directrice  sur  un  grand  nombre  d'intelligences. 
C'est  pourquoi  il  a  créé  cette  École  des  Roches  dont  il  ne  m'ap- 
partient pas  de  vanter  les  mérites,  mais  qui.  par  son  existence 
même,  son  succès  et  les  imitations  qu'elle  a  provoquées,  suf- 
firait seule  à  démontrer  la  puissance  de  son  action  et  à  per- 
pétuer son  nom. 

«  Les  origines  de  l'École  des  Roches  tiennent  tout  entières 
dans  la  science  sociale.  Sa  création  est  comme  l'aboutissement 
nécessaire  de  la  pensée  et  de  l'apostolat  de  Demolins.  Rien  des 
fois,  au  cours  de  ses  innombrables  conversations,  il  avait  pu  se 
rendre  compte  que  les   conclusions  d'ordre    pratique  qui    lui 


6  QUESTIONS   DU    JOUR. 

étaient  chères  rencontraient  l'adhésion  intellectuelle  de  ses  au- 
diteurs, mais  que  ceux-ci,  tout  en  étant  complètement  gagnés 
à  ces  conclusions,  se  trouvaient  dans  l'impossibilité  de  les  faire 
passer  dans  le  domaine  des  réalités.  C'est  tout  autre  chose,  en 
efiPet,  de  gémir  sur  le  manque  d'esprit  d'entreprise  de  la  bour- 
geoisie française  et  de  faire  preuve  soi-même  de  cet  esprit 
d'entreprise;  de  constater  avec  regret  l'abaissante  médiocrité 
et  la  dépendance  des  emplois  secondaires  et  de  s' affranchir  de 
cette  médiocrité  et  de  cette  dépendance  en  s'élevant  aux  situa- 
tions dirigeantes.  Un  homme  à  l'esprit  juste,  réfléchi,  éclairé 
par  la  connaissance  des  faits  contemporains,  peut  arriver  à  dé- 
terminer le  malaise  dont  souffre  la  société  à  laquelle  il  appar- 
tient; mais  il  lui  est  extrêmement  difficile,  parfois  impossible, 
de  réagir  efficacement  contre  ce  malaise,  même  en  ce  qui  le 
concerne  personnellement.  Précisément,  parce  qu'il  est  l'homme 
de  cette  société,  qu'il  est  adapté  à  son  organisation,  il  se  trouve 
mal  préparé  à  une  organisation  différente  reconnue  nécessaire. 
Cela  est  vrai  surtout  dans  les  sociétés  dépourvues  de  souplesse , 
emprisonnées  dans  des  traditions  trop  étroites.  C'est  le  cas,  en 
particulier,  pour  notre  société  française.  Les  hommes  de  la 
classe  dite  dirigeante,  qui  ont  été  élevés  selon  la  méthode  qui 
fait  des  fonctionnaires,  savent  par  expérience  combien  est 
malaisée  à  franchir  l'étape  qui  ramène  aux  professions  fonda- 
mentales, à  celles  qui  comportent  des  responsabilités  efl'ectives, 
une  direction  véritable. 

«  Ainsi,  pour  passer  de  la  théorie  à  la  pratique,  une  conviction 
arrêtée  n'est  pas  suffisante.  Il  faut  encore  une  préparation,  une 
éducation,  un  entraînement.  Demolins  avait  une  vue  très  claire 
de  cette  nécessité  et,  en  fondant  l'École  des  Roches,  il  a  voulu 
y  pourvoir.  Sentant  très  bien  que  la  génération  arrivée  à  l'âge 
d'homme  resterait  forcément  en  route  dans  l'étape  décisive,  il 
s'est  décidé  à  élever  une  génération  nouvelle,  capable  de  la 
franchir  allègrement. 

«  Tel  était  le  but.  Et  maintenant,  après  dix  années  accomplies, 
ïious  avons  le  devoir  de  nous  demander  si  le  but  a  été  atteint. 
Sommes-nous  demeurés  fidèles  à  la  visée  du   fondateur?  Lui- 


L  INALGUHAÏION    DU    MONUMENT   D  EDMOND    DEMOLINS.  7 

même,  au  travers  des  vicissitudes  qui  sont  l'inévitable  rançon 
(le  toute  création  hardie,  n'a-t-il  jamais  perdu  de  vue  la  raison 
première  qui  l'avait  déterminé  à  cet  immense  effort?  L'École 
des  Roches  arme-t-elle  véritablement  pour  la  vie  les  enfants 
qui  lui  sont  confiés?  Les  élève-t-elle  réellement  en  vue  de  l'a- 
venir dans  lequel  ils  vivront,  de  l'avenir  qu'ils  contribueront  à 
rendre  fécond?  Les  adapte-t-elle  aux  conditions  qui  s'impose- 
ront à  eux?  Cet  examen  de  conscience  est  nécessaire  .  Tous  ceux 
qui,  à  un  degré  quelconque,  participent  à  la  direction  de  l'École 
l'ont  entrepris  maintes  fois. 

«  Reconnaissons  tout  d'abord  que  si  on  lit  le  livre  de  V Éduca- 
tion nouvelle,  dans  lequel  Edmond  Demolins  traça  le  plan  de 
l'École  avant  sa  création,  et  si  on  compare  chacun  de  ses  cha- 
pitres avec  les  éléments  correspondants  de  l'École  actuelle,  on 
trouve  des  différences  sensibles  sur  certains  points .  Cette  cons- 
tatation est  loin  de  nous  scandaliser.  Elle  marque  que  nous 
sommes  en  présence  d'un  organisme  vivant  et  non  pas  d'une 
pièce  de  musée  pédagogique.  Toute  œuvre  qui  a  le  don  de  vie 
se  transforme  par  le  fait  même  de  son  développement.  Au  sur- 
plus, Edmond  Demolins  n'avait  jamais  entendu  substituer  au 
cadre  rigide  et  administratif  du  collège  français  un  autre  cadre 
rigide  et  administratif.  Il  voulait  que  l'École  devint  une  adap- 
tation à  la  vie.  Sa  première  qualité  devait  donc  être  la  souplesse, 
l'aptitude  à  se  modifier,  à  se  plier  aux  circonstances.  Si,  dans 
les  débuts,  il  s'est  très  positivement  inspiré  de  l'exemple  des 
écoles  anglaises,  c'est  qu'il  avait  reconnu  précisément  chez  elles 
une  correspondance  plus  exacte  entre  les  méthodes  qu'elles 
suivent  et  l'avenir  de  leurs  élèves.  Et  quelques  esprits  superfi- 
ciels purent  s'imaginer  que  les  Roches  seraient  une  école  anglaise 
transportée  en  France.  Ceux-là  n'avaient  certainement  pas  fait 
de  science  sociale.  Ils  n'avaient  pas  compris  non  plus  le  but 
poursuivi.  J'ajoute  qu'ils  avaient  mal  lu  VÉducation  nouvelle. 
Si  Demolins,  en  effet,  avait  voulu  copier  les  écoles  anglaises, 
c'est  dans  les  grandes  public  schools  d'Eton,  de  Harrow,  de 
Rugby,  de  Winchester,  qu'il  serait  allé  prendre  ses  modèles. 
Au  contraire,  c'est  très  authentiquement  à  des  écoles  en  réac- 


8  QUESTIONS   DU   JOUR. 

tien  contre  ces  types  traditionnels  qu'il  va  demander  des  ins- 
pirations. Abbotsholme  et  Bedales  cherchent  une  formule  d'é- 
ducation plus  en  harmonie  avec  les  besoins  modernes.  Leurs 
fondateurs  estiment  que  les  vieilles  public  schools  souffrent 
un  peu  de  leur  grand  âge,  de  l'observation  trop  stricte  de  tous 
leurs  usages  séculaires  sans  distinction;  qu'elles  aussi,  dans 
une  certaine  mesure,  élèvent  les  enfants  en  vue  du  passé.  Et 
c'est,  de  suite,  vers  ces  institutions  plus  ouvertes,  moins  étroi- 
tement anglaises,  que  Demolins  tourne  ses  regards. 

«  Faut-il  donc  s'étonner  que  l'École  des  Roches  soit  devenue 
une  école  française?  N'y  a-t-il  pas  lieu,  au  contraire,  non  seu- 
lement de  s'en  féliciter,  mais  de  voir  dans  ce  trait  l'accomplis- 
sement du  désir  très  net  de  son  fondateur?  A  maintes  reprises 
il  s'est  expliqué  sur  ce  point  et  Dieu  sait  s'il  avait  le  don  de 
s'expliquer  clairement!  Le  plus  bel  éloge  que  l'on  puisse  faire 
de  son  œuvre  est  précisément  celui-ci,  qu'ayant  diagnostiqué 
exactement  le  mal  profond  de  IJéducation  française,  il  lui  a  ap- 
pliqué un  remède  propre  à  lui  rendre  sa  vigueur.  Il  n'a  pas 
pris  des  petits  Français  pour  en  faire  des  Anglais;  mais  il  a  élevé 
ces  petits  Français  en  développant  leurs  dons  naturels  et  en 
formant  leur  caractère  par  des  méthodes  inspirées  de  celles 
qui  réussissent  aux  Anglais.  Je  comparerais  volontiers  sa  ten- 
tative à  celle  des  premiers  créateurs  de  parcs  «  à  l'anglaise  » 
en  France.  Abandonnant  les  conceptions  rectilignes  suivant  les- 
quelles le- développement  individuel  de  l'arbre  est  sacrifié  à  un 
effet  d'ensemble,  qui  font  disparaître  le  plus  possible  le  relief 
naturel  du  sol  pour  établir  une  série  de  terrasses  rigoureuse- 
ment plates  et  affectant  des  formes  géométriques,  qui  supposent 
une  transformation  complète  des  données  de  la  nature  et  leur 
subordination  étroite  à  un  plan  logique  arrêté  d'avance,  ces 
paysagistes  apprirent  en  Angleterre  comment  il  est  possible  de 
tirer  parti  des  éléments  de  beauté  fournis  par  des  arbres  dans 
leur  plein  développement,  d'obtenir  des  effets  de  perspective 
au  moyen  des  ondulations  du  terrain,  de  tracer  des  allées  de 
promenade  suivant  d'harmonieuses  courbes  de  niveau,  de  s'as- 
socier à  l'œuvre  de  la  nature,  de  l'épouser  au  lieu  d'en  triom- 


L  INAUCrHATlON   DU    MONUMENT   D  EDMOND    DEMOLINS.  î) 

pher  superbement.  Et  les  parcs  qu'ils  créèrent  furent  diÛcrents 
des  parcs  anglais  dans  la  mesure  où  la  fertilité  du  sol,  son  humi- 
dité, son  aptitude  à  porter  telles  ou  telles  essences  forestières, 
sa  déclivité,  dilt'éraient  en  France  et  en  Angleterre.  Suivant  les 
régions  mêmes  de  la  France,  ce  furent  les  grandes  futaies  de 
hêtres  normandes,  les  chênes  de  Bretagne  au  milieu  des  roches 
de  granit,  les  sapins  de  Sologne  encadrant  de  vastes  étangs,  les 
châtaigniers  en  Limousin,  les  platanes  dans  le  midi  de  la  France 
qui  fournirent  le  principal  ornement  de  ces  parcs  infiniment 
variés.  Ce  que  l'on  avait  pris  aux  Anglais,  c'était  le  secret  d'une 
souplesse  d'adaptation  inconnue  jusque-là,  d'une  personnalité 
plus  accusée.  De  la  même  manière,  Edmond  Demolins  avait 
emprunté  aux  collègues  anglais  quelque  chose  de  leurs  méthodes, 
afin  de  former  des  Français  plus  développés,  mieux  adaptés 
aux  conditions  de  leur  vie,  de  meilleurs  Français  en  un  mot. 
C'est  aujourd'hui  encore  la  visée  de  l'École  des  Roches. 

«  Tout  affirme,  au  surplus,  son  caractère  français.  En  premier 
lieu,  c'est  une  création  réfléchie,  répondant  à  un  but  précis, 
non  pas  une  institution  traditionnelle  justifiant  ses  méthodes 
par  l'antiquité  de  leur  consécration.  Elle  a  été  fondée  pour 
réagir  contre  des  pratiques  jugées  funestes;  elle  contrôle  ses 
résultats  d'une  façon  constante  pour  découvrir  la  raison  des 
échecs  ou  des  imperfections,  y  porter  remède,  chercher  la  voie 
des  progrès  possibles.  Je  suis  sûr  qu'aucun  des  professeurs  ici 
présents  ne  consentirait  à  tolérer  un  usage  absurde  sous  pré- 
texte qu'il  est  ancien,  par  exemple,  celui  de  briser  toute  la  vais- 
selle de  toilette  des  dortoirs  à  une  date  déterminée,  usage  pieu- 
sement conservé  dans  telle  «  public  school  »  anglaise.  Les 
exigences  logiques  de  l'esprit  français,  dont  nous  sommes  par- 
fois victimes,  nous  garantissent  tout  au  moins  contre  ce  respect 
superstitieux  de  coutumes  sacro-saintes. 

«  L'École  est  bien  française  encore  par  la  mesure  avec  laquelle 
y  sont  appliquées  les  idées  qui  en  ont  déterminé  la  fondation. 
La  préoccupation  d'un  développement  harmonique  de  l'enfant 
y  domine.  Au  début,  des*  esprits  simplistes  avaient  prédit,  les 
uns  avec  un  désir  non  dissimulé  de  critique,  d'autres  avec  une 


10  OIESTIONS   DU    JOUR. 

sympathie  mal  éclairée  et  plus  dangereuse  encore,  que  nos 
élèves  tourneraient  délibérément  le  dos  à  toute  culture  clas- 
sique; que  ce  seraient  de  solides  gaillards,  fortement  musclés, 
plus  aptes  à  défricher  la  brousse  qu'à  tenir  leur  place  dans 
une  société  compliquée.  Pour  conserver  aujourd'hui  ces  illusions, 
il  faudrait  se  refuser  obstinément  à  ouvrir  les  yeux.  Nous  n'en- 
tendons pas  sacrifier  le  développement  intellectuel  au  dévelop- 
pement physique,  ni  aucun  d'eux  au  développement  moral  ou 
inversement.  Nous  ne  voulons  pas  faire  des  êtres  monstrueux, 
préparés  à  une  besogne  étroitement  spécialisée;  nous  désirons 
fournir  à  notre  société  française  moderne  des  citoyens  capables 
de  la  bien  serWr.  C'est  pourquoi  les  élèves  des  Roches  s'instrui- 
sent. Ceux  qui  orientent  la  fin  de  leurs  études  secondaires  vers 
les  divers  baccalauréats  franchissent  ces  barrières  officielles 
avec  de  très  honorables  résultats.  Ceux  qui  se  préparent  plus 
directement  à  la  vie  pratique  emportent  des  Roches  un  bagage 
un  peu  plus  léger,  peut-être,  mais  plus  approprié  à  leurs  besoins 
particuliers.  Ni  pour  les  uns  ni  pour  les  autres,  le  Directeur  de 
l'Ecole  et  les  Professeurs  ne  mesurent  le  succès  à  la  somme  des 
connaissances  acquises,  mais  au  degré  de  capacité  pour  en  ac- 
quérir. Si  rélève  sort  de  l'École  avec  le  goût  de  la  culture  in- 
tellectuelle et  des  habitudes  de  travail,  on  peut  dire  que  le  but 
essentiel  de  son  instruction  a  été  atteint. 

('  Les  joueurs  de  foot-ball  et  de  cricket  de  l'École  des  Roches 
ne  sont  donc  pas  moins  instruits  que  nous  ne  l'étions  lorsque, 
à  leur  âge,  nous  nous  promenions  avec  monotonie  dans  les  cours 
entourées  de  hautes  murailles.  En  revanche,  ils  sont  beaucoup 
plus  ouverts  aux  impressions  artistiques,  à  la  vie  extérieure  du 
monde.  C'est  qu'ils  ont  vécu  dans  une  étroite  union  avec  des 
maîtres  qui  les  ont  initiés  et  fait  participer  à  leur  art  comme  à 
leurs  préoccupations  journalières.  Ils  sont  les  enfants  de  tous 
ces  professeurs  dont  ils  partagent  la  ^ie,  et  comme  il  arrive  à 
ceux  qui  rencontrent  dans  leur  milieu  familial  des  personnalités 
éminentes  de  se  développer  par  leur  contact  et  de  garder  toute 
leur  vie  comme  un  reflet  de  leurs  qusrlités.  ainsi  les  élèves  des 
Roches  mettent-ils  à  profit  pour  leur  formation  personnelle  les 


l/lNÀUGl'KAXrON    DU    MONUMENT    d'IlDMOND    DEMOLINS.  Il 

dons  variés,  les  acquisitions  diverses,  les  tournures  d'esprit  dif- 
férentes de  leurs  professeurs.  Et  la  variété  morne  de  ces  élé- 
ments garantit  les  enfants  contre  l'inconvénient  des  systèmes 
rigides  appliqués  uniformément,  contre  le  danger  d'une  éduca- 
tion déjetée  d'un  seul  côté.  Klle  est  un  précieux  élément  d'équi- 
libre, de  mesure  et  d'harmonie. 

«  Mais  ce  qui  reste  la  préoccu[)ation  essentielle  de  l'École  au- 
jourd'hui comme  il  y  a  dix  ans,  lorsque  Edmond  Demolins  en 
jetait  les  bases,  c'est  la  formation  de  l'homme  et  de  l'homme 
moderne.  Peut-être  n'est-il  pas  inutile  de  préciser  ici  ce  que  nous 
entendons  par  cette  expression  et  l'idéal  que  nous  cherchons  à 
réaliser  par  un  effort  quotidien.  On  se  iîgure  parfois  qu'en  ar- 
mant nos  élèves  pour  la  vie  nous  cherchons  à  en  faire  des  lut- 
teurs sans  scrupules,  des  renverseurs  d'obstacles,  traversant  la 
vie  victorieusement  comme  une  balle  traverse  une  planche,  en 
vertu  de  sa  force  initiale.  Ceux  qui  ont  partagé  cette  erreur 
font  une  injure  gratuite  à  la  mémoire  du  fondateur  de  l'École 
et  oublient  que  cette  fondation  lui  a  été  inspirée  parla  Science 
sociale.  La  base  première  de  la  science  sociale,  c'est  le  caractère 
social  de  la  plupart  de  nos  actes  réputés  individuels,  c'est-à- 
dire  le  fait  constaté  qu'ils  supposent  et  qu'ils  déterminent  des 
groupements  d'hommes  qui  influent  sur  eux  et  sur  lesquels  ils 
influent.  Dès  lors,  quiconque  a  fait  de  la  science  sociale  sait  à 
merveille  que  l'effort  individuel  le  plus  énergique  demeure 
toujours  conditionné  dans  ses  résultats  par  les  groupements  qui 
se  rattachent  à  lui  activement  ou  passivement,  et,  par  suite,  il 
sait  aussi  que  l'efficacité  pratique  de  cet  effort  — je  ne  dis  pas 
son  mérite  moral  —  dépend  de  ces  groupements.  L'organisa- 
tion si  complexe  des  sociétés  modernes  multiplie  à  l'envie  les 
vérifications  de  cette  loi.  Les  actes  individuels  de  notre  vie  quo- 
tidienne réclament  des  groupements  de  plus  en  plus  variés,  de 
plus  en  plus  nombreux  ;  l'action  isolée  disparaît  de  plus  en  plus 
devant  l'action  concertée;  de  telle  sorte  que  l'éducateur  mo- 
derne manquerait  radicalement  son  but  s'il  préparait  les  jeunes 
gens  à  un  «  splendide  isolement  ».  Être  bien  armé  pour  la  vie, 
pour  la  vie  contemporaine,  ce  n'est  pas  seulement  être  un  bel 


12  QUESTIONS    DU   JOUR. 

animal  humain,  vigoureux,  intelligent,  moralement  trempé 
pour  le  gouvernement  de  soi-même,  c'est  aussi  être  capable  de 
devenir  un  bon  ouvrier  dans  l'atelier  de  travail,  de  jouer  utile- 
ment son  rôle  dans  la  famille,  dans  les  associations  d'intérêt 
privé  comme  dans  celles  qui  visent  au  bien  public,  de  remplir 
pleinement  sa  fonction  de  citoyen  dans  la  cité  comme  dans  l'État, 
en  temps  de  paix  comme  en  temps  de  guerre,  d'être  adapté,  en 
un  mot,  à  toutes  les  nécessités  que  la  vie  moderne  comporte. 

«  Telle  est  la  raison  de  l'intérêt  puissant  qui  s'est  attaché  à 
l'œuvre  poursuivie  dans  cette  maison.  Par  là,  l'entreprise  toute 
privée  conçue  par  un  penseur,  mise  à  exécution  par  lui  au  mi- 
lieu d'innombrables  difficultés,  grâce  à  l'inlassable  dévouement 
de  l'énergique  compagne  de  sa  vie,  grâce  au  concours  de 
maîtres  conscients  de  la  grandeur  de  leur  tâche,  a  une  portée 
sociale  considérable. 

«  Nous  en  recueillons  aujourd'hui  le  témoignage  dans  cette 
fête  qui  réunit  aux  amis  de  la  première  heure,  aux  collabora- 
teurs et  aux  élèves  de  Demolins,  les  représentants  des  pouvoirs 
publics.  Les  hommes  auxquels  est  confiée  la  lourde  charge  de 
diriger  l'enseignement  et  l'éducation  dans  nos  universités  et 
dans  nos  collèges,  ceux  sur  lesquels  repose  le  fardeau  plus  lourd 
encore  du  gouvernement  de  la  Nation  ne  restent  pas  indiiTérents  à 
la  patriotique  tentative  qui,  depuis  dix  années,  a  suscité  tant 
d'efforts  et  fait  fructifier  tant  de  bonnes  volontés.  Nous  les  re- 
mercions des  encouragements  que  leur  bienveillance  apporte  à 
notre  marche  vers  le  progrès  et  de  Fhomraage  qu'ils  rendent  à 
celui  qui  le  premier,  héroïquement,  nous  a  montré  la  voie  à 
suivre.  Désormais,  grâce  au  talent  d'un  grand  artiste,  son  image 
présidera  à  toutes  les  solennités  qui  se  déroulent  dans  cette  en- 
ceinte; elle  rappellera  chaque  jour  à  tous  ceux,  maîtres  ou 
élèves,  que  leurs  occupations  y  ramènent,  la  noblesse  du  but  à 
atteindre  par  l'accomplissement  des  tâches  quotidiennes.  Dieu 
veuille  que  tous  demeurent  fidèles  à  l'enseignement  muet  qui 
s'échappe  encore  de  ces  lèvres  naguère  si  habiles  à  faire  péné- 
trer dans  les  esprits  de  hautes  conceptions  formulées  en  de 
claires  idées  !  » 


LA   FOIRE  DE  LEIPZIG 

A  LÉPOOUi:  ACTUELLE' 


LA  FOIRE  DE  LEIPZIG  ET  SES   <    HINTERLANDS 


I.    —    FOIRES    ET    MARCHES 

Dans  l'esprit  d'un  habitant  sédentaire  de  quelque  province 
française,  le  mot  Foire  suffit  déjà  à  éveiller  d'éclatantes  images. 
Sur  la  grand'route.  d'alertes  carrioles  filent,  coupant  les  rayons 
obliques  du  soleil  levant;  des  paysans  piquent  leurs  bœufs;  et, 
en  une  poussée  conquérante,  la  campagne  entière  semble  mar- 
cher sur  la  Ville.  Puis  la  cité  elle-même  s'évoque,  tourmentée 
par  une  agitation  insolite.  D'une  vaste  place,  où  fourmillent  à 
l'infini  les  pointes  aiguës  des  cornes  des  ruminants,  partent  des 
mugissements  prolongés;  circulant  à  travers  le  bétail,  des 
hommes  en  jaquette  de  gros  drap  ou  en  blouse  bleue  s'obser- 
vent, s'abordent,,  discutent,  font  mine  de  se  quitter,  brusque- 
ment se  rapprochent.  Ailleurs  se  dressent  des  éventaires.  qu'un 
pubhc  féminin  investit;  et  les  pièces  d'étoffe  se  déploient  sous 
la  caresse  des  doigts  fébriles,  des  rubans  multicolores  chatoient, 
du  linge  illumine  en  blancheur.  Sur  les  trottoirs  déambule  et 

1.  Après  avoir  étudié  la  Foire  d'autrefois  (Voir  :  La  Foire  de  Leipzig  dans  les 
temps  passés),  nous  abordons  l'examen  de  la  Foire  actuelle,  c'est-à-dire  d'un  phé- 
nomène encore  existant  et  directement  perceptible. 


14  LA    FOIRE    DE   LEIPZIG   A    L  EPOQUE    ACTUELLE, 

se  pavane  la  jeunesse;  les  élégances  paysannes  font  la  parade; 
les  enfants  échangent  des  regards,  cependant  que  les  parents 
calculent  et  supputent  les  fortunes.  Dynamique  mentale,  où  les 
attractions  du  sentiment  et  celles  de  l'intérêt  combinent  leurs 
énergies  en  des  résultantes  qui  vont  déterminer  les  mariages 
prochains,  par  lesquels  se  perpétuera  ce  groupe  éphémère 
d'humanité  lâché  en  ce  moment  à  travers  la  rue.  Toute  la  vie 
est  là,  avec  tous  les  désirs,  toutes  les  passions,  toutes  les  ma- 
nœuvres et  toutes  les  ruses.  Le  mystère  aussi  et  les  vagues  es- 
poirs, symbolisés  grossièrement  par  quelque  diseuse  de  bonne 
aventure.  Et  la  terreur  encore,  sentiment  parfois  cher  aux  hu- 
mains, et  qu'exploite  à  cet  instant  un  chanteur  de  complaintes, 
qui,  juché  sur  un  tréteau  et  montrant  avec  une  baguette  les 
cartons  successifs  d'une  chromolithographie  horrifique,  retrace 
lamentablement  les  phases  du  crime  épouvantable  commis  l'hi- 
ver passé  dans  quelque  «  sanglante  auberge  ».  Une  attention 
profonde  l'environne,  un  silence  recueilli  s'est  fait  autour  de 
lui.  Mais  soudain  se  produit  un  grand  ébranlement.  Tout  le 
monde  s'enfuit.  Qu'y  a-t-il?  C'est  un  bœuf  qui  s'est  échappé  et 
qui  donne  de  la  corne.  La  frayeur  provoque  des  remous  qui 
font  vibrer  au  soleil  toutes  les  couleurs  de  la  foule  bigarrée. 
Quelle  animation!  quelle  vie  frémissante  et  multiple!  Cepen- 
dant le  jour  tombe.  On  rattelle  les  carrioles.  Les  routes  se  cou- 
vrent de  voyageurs  allant  en  sens  inverse.  Malgré  la  perma- 
nence de  l'activité  urbaine,  un  engourdissement  semble  saisir 
la  Ville.  Et  les  citadins,  même  ceux  qui  étaient  le  plus  portés  à 
considérer  avec  dédain  ou  impatience  leurs  visiteurs  de  la  jour- 
née, ne  se  sentent  pas  exempts  d'une  légère  mélancolie.  Tant  de 
vie  tumultueuse  a  coulé  là,  et  puis  a  instantanément  reflué! 
C'est  comme  le  lit  desséché  d'une  mer  qui  se  serait  tout  à  coup 
retirée.  Telles  sont  les  images  que  laissent  derrière  elles  nos 
modernes  petites  foires  de  province,  rendez-vous  où  les  paysans, 
séparés  par  la  distance  et  par  l'absence  ou  la  rareté  de  moyens 
de  communication  perfectionnés,  se  rencontrent  pour  échanger 
entre  eux  certains  produits  agricoles  et  pour  vendre  aux  con- 
sommateurs urbains  ou  aux  marchands  de  la  ville  les  fruits  de 


LA    FOIRE   l>E    LEII'ZIC.    ET    SES    «    IJINTERLANDS    ».  13 

la  terre,  afin  de  se  procurer  à  la  place  de  l'argent  ou  des  pro- 
duits manufacturés. 

Il  y  a  une  forme  atténuée  de  ces  foires  :  c'est  le  petit  et  pé- 
riodique marché.  Diminuons  l'intensité  des  images  précédentes, 
adoucissons  les  traits,  éteignons  un  peu  les  couleurs,  et  nous 
aurons  la  représentation  du  marché.  Ici  les  transactions  portent 
sur  un  nombre  restreint  d'objets,  le  plus  souvent  sur  des  den- 
rées destinées  à  la  prompte  consommation.  Et  il  ne  s'y  conclut 
presque  uniquement  que  des  ventes  au  détail. 

Maintenant,  au  lieu  d'adoucir  les  iraits  du  tableau  ébauché 
tout  à  l'heure,  renforçons-les.  Au  lieu  d'amortir  les  couleurs, 
avivons-en  l'éclat.  Elargissons  les  plans,  creusons  les  perspec- 
tives. Ainsi  nous  ressuscitons  la  vision  des  grandes  Foires  d'Eu- 
rope au  Moyen  Age  et  nous  commençons  k  entrevoir  ce  que 
sont  encore,  avec  de  graves  modifications  d'ailleurs,  quelques 
grandes  Foires  survivantes,  comme,  par  exemple,  la  Foire  de 
Leipzig, 


11.    LEIPZIG    ET    SA    SITUATION    GEOGRAPHIQUE, 

C'est  à  Leipzig,  en  effet,  que  nous  allons  nous  transporter. 
Chacun  sait  que  cette  cité,  la  principale  ville  commerciale  du 
royaume  de  Saxe,  est  placée  à  l'extréme-ouest  du  royaume, 
tout  près  de  la  frontière.  Par  contraste,  Dresde,  la  capitale 
politique,  est  située  à  l'est  extrême.  La  troisième  ville  saxonne 
par  ordre  d'importance  se  trouve  au  sud  :  c'est  Chemnitz,  qui 
s'est  développée  vigoureusement  par  la  construction  des  ma- 
chines. 

Leipzig  est  la  Ville  sans  Eaux.  Elle  ne  doit  rien  à  la  présence 
d'un  grand  fleuve.  Sous  ce  rapport  elle  est  deshéritée.  L'Elbe 
coule  assez  loin  de  là,  à  l'est.  On  se  souvient  que,  descendu  de 
Bohême,  il  entre  en  Saxe  un  peu  avant  Pirna,  arrose  Dresde, 
Meissen,  la  Ville  de  la  Porcelaine,  et,  un  peu  avant  de  quitter 
le  Royaume,  Kiesa.  Pas  même  la  Mulde,  dont  un  affluent  touche 
Chemnitz,  ne  baigne  Leipzig.  De  Taulre  côté,  vers  l'ouest,  en 


l(î  .    LA   FOIRE   DE    LEIPZIG    A    l"ÉPOQUE    ACTUELLE. 

dehors  de  la  frontière  de  la  Saxe  royale,  dans  la  Province  de 
Saxe  prussienne,  se  déroule  le  cours  de  la  Saale,  qui  traverse 
Naumbourg-  et  Halle.  Près  de  Magdebourg.  la  Ville  des  Sucres, 
la  Saale  conflue  avec  l'Elbe  venant  de  Riesa. 

Et  ce  n'est  qu'un  petit  affluent  de  la  Saale,  l'Elster.  côtoyé 
par  son  propre  affluent,  la  Pleisse,  qui  passe  à  Leipzig  et  met 
un  soup«,on  de  fraîcheur  dans  l'aridité  de  cette  ville  sèche  et 
toute  de  pierre. 

m.    —    LES    HINTERLAXDS    DE    LEIPZIG. 

Mais  avant  de  faire  notre  entrée  dans  la  cité,  il  est  nécessaire 
que  nous  promenions  un  j)eu  le  regard  sur  les  régions  cir- 
convoisines.  Cela  nous  aidera  singulièrement  à  y  voif  clair 
dans  notre  étude.  Et  il  sera  bon  de  retenir  les  brèves  constata- 
tions que  nous  allons  faire. 

La  Fraxcome  '.  —  Au  sud-ouest  de  la  Saxe,  s'étend  la  Franco- 
nie.  Elle  constitue  aujourd'hui  politiquement  la  partie  nord  de  la 
Bavière,  et  a  pour  ville  principale  Nuremberg.  Nous  pourrions 
crayonner  ainsi  la  Franconie  :  hauts  coteaux  sablonneux,  bois 
de  pins,  et  (exception  faite  de  la  culture  du  houblon)  agricul- 
ture indigente.  Au  nord-est  de  la  Franconie,  s'élève  le  Fichtel- 
gebirge;  il  contenait  autrefois  des  gisements  d'étain,  qui  furent 
l'occasion  des  premières  industries  du  pays.  La  majorité  de  la 
population,  forcée  de  bonne  heure  à  la  fabrication  par  l'infécon- 
dité du  sol,  a  fini,  à  travers  de  nombreuses  vicissitudes  indus- 
trielles, par  trouver  sa  subsistance  dans  certaines  branches  de 
travail  caractéristiques,  dont  les  plus  importantes  sont,  à  l'heure 
actuelle,  celle  des  Jouets  de  métal  et  jouets  mécaniques  et  opti- 
ques, et  celle  des  ustensiles  de  ménage  en  tôle. 

Le  régime  de  production  est  en  partie  attardé  aux  formes  du 
travail  à  domicile  et  de  la  petite  industrie.  A  l'est  de  la  Fran- 
conie, la  zone  des  petits  ateliers  se  prolonge  à  travers  le  massif 

1.  Voir  :  La  Civilisalion  de  VÉtain  {Se.  soc.  2"  pér.,  fasc.  25). 


LA    FOIRE    DE   LEIPZIG    ET    SES    «    III.NTERLANDS    ».  17 

boisé  du  Baycrisclier  Wald,  et.  par  delà  celui-ci,  dans  le  massif 
parallèle  du  Boehmer  Wald  (Forêt  de  Bohème). 

La  Thuringk'.  —  Laissons  la  Franconie  et  montons  vers  le 
Nord.  Ici,  s'étend  la  vaste  région  naturelle,  connue  sous  le  nom 
de  Thiiringe.  Politiquement,  elle  présente  une  mosaïque  de 
petits  États  morcelés  qui  avoisinent  le  royaume  de  Saxe  au 
sud-ouest  et  à  l'ouest  :  Saxe-Weimar,  Saxe-Cobourg-Gotha, 
Saxe-Meiningen,  Saxe-Altenbourg,  Reuss  branche  ainée,  Reuss 
branche  cadette,  Schv^^arzbourg-Rudolsstad,  Schwarzbourg- 
Sondersliausen.  La  Thuringe  est  d'altitude  plus  considérable 
que  la  Franconie;  son  caractère  forestier  est  encore  bien  plus 
prononcé  :  sur  la  majeure  partie  de  son  territoire,  elle  est  le 
Thiiringer  Wald,  c'est-à-dire  la  Forêt  de  Thuringe.  Son  agri- 
culture est  bien  plus  indigente  encore  que  l'agriculture  franco- 
nienne. La  petite  industrie  supplée  à  l  insuffisance  absolue  des 
ressources  du  sol.  Nous  pourrions  silhouetter  ainsi  la  Thuringe  : 
chaînes  boisées,  étroites  et  profondes  vallées  en  forme  de  cou- 
loirs, humbles  villages  d'artisans  laborieux,  escarpements,  et. 
commandant  les  passages,  châteaux  dans  la  montagne. 

Tandis  que  les  artisans  franconiens  furent  patronnés  de 
bonne  heure  par  un  patriciat  de  grands  négociants  caravaniers 
et  métallurges,  les  artisans  thurinaiens,  encore  que  leur  pays 
fût  traversé  par  deux  ou  trois  routes  commerciales  de  première 
importance,  ne  connurent  d'autre  domination  que  celle  de 
moines  et  de  seigneurs  qui.  par  suite  de  diverses  circonstances 
historiques,  et  aussi  en  raison  de  la  configuration  géographique 
du  lieu,  furent  entraînés  à  remplir  d'une  façon  défectueuse  leur 
rôle  de  classes  dirigeantes.  La  Réforme,  qui  eut  dans  la  Thu- 
ringe un  de  ses  théâtres  essentiels,  et  qui  trouva  une  des  causes 
de  son  succès  dans  la  situation  sociale  du  pays,  ne  modifia  pas 
beaucoup  cet  état  de  choses,  et  la  Thuringe  demeura  privée  de 
véritables  chefs  économiques. 

Les  conditions  du  lieu  ont  maintenu  jusqu'à  nos  jours  la  Thu- 
ringe dans  cette  position  inférieure.  Exploités  plutôt  que  patron- 

1.  Voir  :  Lettres  sur  la  Thuringe  {Se.  soc..  T  pér..  fasc.  Gi). 


18  LA    FOIRE    DE   LEIPZIG    A   l'ÉPOQUE   ACTUELLE. 

nés.  les  ïhuringieiis  d'aujourd'hui  vivent  en  combinant  les 
ressources  d'une  culture  misérable  à  celles  d'un  certain  nombre 
de  petites  industries  manuelles,  qui  sont  pratiquées  la  plupart 
du  temps  dans  des  ateliers  familiaux.  Ces  petites  industries 
éveillent,  sinon  par  la  condition  des  artisans,  du  moins  par  le 
genre  d'objets  fabriqués,  des  idées  de  plaisir  et  d'amusement. 
On  pourrait  les  classer  sous  six  rubriques  principales.  Ce  sont  : 

1""  Les  industries  du  bois  taillé  .•jouets,  tels  que  petits  animaux, 
arches  de  Noë,  armoires  de  poupées,  petites  boites,  ustensiles 
de  ménage,  etc.  Cette  branche  de  fabrication  domine  dans  les 
environs  de  Gotha  et  dans  ceux  de  Sonneberg  (en  Saxe-Meinin- 
gen).  Sonneberg!  qu'on  pourrait  nommer  le  paradis  des  jouets, 
mais  sans  vouloir  dire  par  là  que  c'en  soit  un  pour  les  artisans 
occupés  à  la  production; 

2"  Les  industries  de  la  vannerie.  Elles  sont  en  quelque  sorte  à 
cheval  sur  la  Thuriuge  du  Sud  et  la  Franconie  du  Nord,  car  elles 
ont  leurs  stations  de  rassemblement  à  Lichtenfels  en  Franconie 
et  dans  la  fameuse  petite  capitale  thuringienne  de  Cobourg; 

3"  Les  industries  du  car/o/i  tnoulé  :  animaux,  poupées,  mas- 
ques de  carnaval,  articles  de  cotillon  et  de  théâtre,  bigotphones. 
cartonnages; 

4"  Les  industries  du  verre  soufflé  :  perles  de  verre,  billes, 
boules  pour  arbres  de  Noël,  boules  de  jardins,  yeux  de  poupées, 
yeux  artificiels,  éprouvettes,  tubes  thermométriques,  etc.  Lauscha 
(en  Saxe-Meiningen)  est  la  station  principale  pour  ce  genre  de 
travail  ; 

5"  Les  industries  de  la  porcelaine  :  poupées,  têtes  de  poupées, 
fèves  pour  gâteaux  des  Rois,  figurines  (A^//j/;e/i),  porte-allumettes, 
salières,  vaisselle  de  table,  isolateurs  électriques,  dents  artiti- 
cielles,  pipes,  etc.  ; 

6°  L'industrie  des  jouets  ae  peau  ou  petits  animaux  recou- 
verts de  peaux. 

Le  rapport  de  ces  différentes  branches  de  travail  au  milieu 
géographique  est  immédiat.  Le  bois  de  la  Forêt  de  Thuringe  est 
utilisé  tour  à  tour  comme  matière  plastique  et  comme  combus- 
tible pour  les  verreries  et  porcelaineries. 


LA    FOIRE    DE    LEIl'ZIG    ET    SES    «    IUM'ERLANUS    «.  19 

Les  artisans  thuringiens  ne  travaillent  presque  jamais  pour 
leur  compte.  Dégradés  au  rang  de  Heimarbeiter  (ouvriers  à  do- 
micile), ils  besognent  pour  le  compte  des  entrepreneurs  com- 
merciaux, qu'on  appelle  en  allemand  Verleger.  Verlegcr,  Vor- 
leger,  celui  qui  fait  des  avances.  Afin  de  les  mieux  enchaîner,  le 
Verleger  fait  en  efï'et  des  avances  aux  artisans,  soit  en  argent, 
soit  en  matière  première  ^  Et  le  Verleger  fait  encore  et  surtout 
des  avances  en  ce  sens  que,  disposant  seul  du  capital,  il  se 
charge  des  débours  nécessaires  pour  assurer  l'exportation  des 
articles.  Les  entrepreneurs  se  donnent  souvent  l'apparence  de 
fabricants,  mais  leurs  pseudo-fabriques  sont  surtout  des  stations 
de  rassemblement,  de  montage  et  d'achèvement  pour  le  produit 
du  travail  des  ouvriers  à  domicile.  Il  y  a  aussi  de  vraies  petites 
fabriques,  où  le  travail  est  en  partie  centralisé  ;  mais  leur  chefs 
appartiennent  la  plupart  du  temps  au  type  an  patron  indigent, 
et  ils  sont,  tout  comme  les  artisans,  dans  la  main  des  entrepre- 
neurs commerciaux  et  des  commissionnaires. 

Le  royaume  de  Saxe.  —  A  la  partie  est  de  la  Thuringe  se  rat- 
tache immédiatement  la  partie  méridionale  du  royaume  de 
Saxe.  C'est  également  un  grand  massif  boisé,  où,  comme  dans 
les  deux  régions  précédentes,  les  nécessités  naturelles  ont  tôt 
fait  surgir  la  petite  industrie.  Voici  d'abord  la  contrée  du 
Vogtland,  avec  sa  métropole,  Plauen.  Il  vit  essentiellement  de 
la  broderie  à  la  main.  Puis,  plus  à  l'est  encore,  c'est  VErzgebirge 
ou  Monts  des  Minerais.  Effectivement  l'on  y  trouvait  autrefois 
des  mines  d'étain,  de  fer  et  de  différents  autres  métaux,  qui  sont 
en  grande  partie  épuisées.  L'histoire  des  mines  d'étain  de 
l'Erzgebirge  se  lie  à  celle  des  gisements  d'étain  du  Fichtelge- 
birge  franconien,  aveclequell'Erzgebirge  est  articulé.  Ici,  comme 
en  Franconie,  la  confection  des  jouets  et  celle  des  ustensiles  de 
ménage,  pouvant  se  rattacher  toutes  deux  aux  vieilles  industries 
de  l'étain,  fournissent  de  la  besogne  à  une  fraction  considérable 
de  la  population  actuelle. 

1.  L'arlisan  tburingien  n'a  pas  imHne  le  droil  de  prendre  du  bois  dans  les  forêts, 
car   le  bols  appartient  à  l'Etat  et  sa  vente  donne  lieu  à  des  encbères. 


20  LA    FOIRE   DE   LEIPZIG   A   LÉPOOLE   ACTUELLE. 

Emouvant  pays  que  cet  Erzgebirge  !  Presque  pas  de  campagne. 
Les  petites  villes,  les  bourgs  et  les  gros  villages  se  succèdent  à 
intervalles  très  raj^prochés.  tantôt  s'étalant  dans  les  vallées, 
tantôt  escaladant  les  pentes,  tantôt  couronnant  les  sommets  et 
s'encadrant  de  la  sombre  verdure  des  bois  de  pins.  Tous  les  toits 
des  maisons  et  beaucoup  de  façades  sont  couverts  d'ardoises  aux 
tons  noirâtres.  Chaque  bourg,  chaque  gros  village  érige  vers  le 
ciel  les  longues  cheminées  de  trois  ou  quatre  petites  usines.  La 
concentration  de  la  fabrication  s'opère  avec  lenteur  sur  ce  ter- 
ritoire d'ailleurs  industrialisé  dès  les  premiers  temps,  mais  que 
les  conditions  du  lieu  semblent  vouer  d'une  manière  générale  à 
la  production  en  petits  et  moyens  ateliers. 

Sol  rebelle,  vallées  encaissées,  pentes  raides,  âpres  chnes,  pins 
noirs,  ardoises  funèbres,  cheminées  fumantes!...  c'est  l'Erzge- 
birge,  —  où  la  nature  est  marâtre,  — où  le  labeur  ininterrompu 
est  d'obligation,  —  et  où,  parmi  le  battement  infatigable  des 
moulins  et  des  marteaux,  le  voyageur  obsédé  croit  entendre  le 
ahanement  laborieux  des  lutins  travailleurs  et  des  gnomes  for- 
gerons dont  la  légende  avait  peuplé  les  mines  primitives. 

A  côté  des  industries  du  jouet  et  des  ustensiles  de  ménage  et 
de  diverses  industries  textiles,  il  y  a,  dans  l'Erzgebirge,  et  dans 
une  partie  du  Vogtland,  une  autre  branche  de  fabrication  très 
attrayante.  Elle  est  également  fort  ancienne,  et  fait  vivre  une 
multitude  d'artisans.  C'est  la  fabrication  des  petits  instruments 
de  musique  '.  En  même  temps  que  le  bois,  le  cuivre,  dont  l'Erz- 
gebirge recelait  autrefois  des  gisements  connus,  joue  un  rôle 
appréciable  dans  cette  industrie. 

De  même  que  le  Bayeiischer  Wald,  à  l'est  de  la  Fraiiconie,  se 
double  du  Boehmer  Wald  ou  Forêt  montagneuse  de  Bohême, 
dans  les  profondeurs  de  laquelle  la  petite  industrie  prolonge  son 
empire,  l'Erzgebirge  saxon  se  double,  au  sud,  de  l'Erzgebirge 
bohémien,  qui  est  une  des  terres  d'élection  de  l'industrie  à  do- 
micile. A  celte  sorte  de  complexus  géographique  et  économique 

1.  Voir  :  D"'  Louis  Bein,  L'Industrie  du  Vogtland  saxon  (Die  Industrie  des  sa- 
chsischen  Voigtlandes),  1'' partie,  L'Industrie  des  Instruments  de  musique  [Die 
Musililnsirumenten-lndustrie),  Leiijzig,  1884,  Duncker  elHuinblot,  éd. 


LA    FOIRE    DE    LEll'/Ki    ET    SES    «    IlINTERLANDS    ».  21 

il  y  aurait  lieu  de  rattacher  les  Monts  Sudètes.  Bayeriseher  Wald 
ctBochmer  Wald,  —  Erzgebirge  saxon  et  Erzgebirge  bohémien, 
—  Sudètes,  ce  sont  là  les  trois  éléments  d'une  espèce  d'U  renversé, 
intéressant  à  la  fois  rAllemagne,  l'Autriche  et  la  Russie,  et  qui 
forme  l'un  des  montagneux  royaumes  de  la  petite  industrie. 
Nous  avons  vu  qu'elle  règne  aussi  sur  le  Jura  franconien  et  dans 
la  Forêt  de  Thuringe.  On  la  retrouve  encore  beaucoup  plus  à 
l'ouest  dans  la  Forêt  Noire  et  dans  le  Jura  français. 

Dans  le  nord  du  royaume  de  Saxe,  c'est  la  grande  industrie 
qui  l'emporte.  Mais  les  liens  de  parenté  de  cette  grande  fabrica- 
tion avec  la  petite  sont  visibles. 

La  première  en  importance  des  grandes  industries  saxonnes, 
c'est  Yindustrie  textile;  or  ses  bases  ont  été  jetées  il  y  a  plusieurs 
siècles  dans  la  Saxe  méridionale  par  les  pauvres  paysans  éle- 
veurs de  moutons  etfileurs  de  laine,  et  par  les  artisans  drapiers  ^  ; 
encore  aujourd'hui  les  derniers  petits  tisserands,  s'obstinant  en 
une  résistance  impossible  contre  l'évolution  de  l'industrie,  pro- 
longent leur  existence  de  misères  incroyables  dans  le  sud  de  la 
Saxe.  Chemnitz,  la  Ville  des  Machines,  s'est  développée  surtout 
comme  centre  de  construction  des  machines  textiles  par  les- 
quelles l'industrie  textile  saxonne  fut  rénovée. 

11  y  a  des  connexions  étroites  entre  l'histoire  de  la  petite  in- 
dustrie porcelainière  en  Thuringe  et  celle  de  la  grande  porce- 
laine de  Saxe  à  Meissen  -. 

Et  l'on  pourrait  montrer  tous  les  anneaux  de  la  chaîne  qui 
relie  la  petite  verrerie  thuringienne  au  phénomène  plus  com- 
plexe   que  constituent  de  grands   établissements  comme,  par 

1.  Le  Dr  Curt  Bokelmann,  dans  son  Aufkommen  der  Crossindustrie  im  sàch- 
sischen  Wollgewerbe  [La  Surgie  de  la  Grande  Industrie  dans  la  fabrication 
•lainière  saxonne),  Heidelberg,  1906,  Horning  éd.,  décrit  bien  la  transformation  qui 
a  fait  sortir  la  grande  industrie  de  la  petite. 

2.  Consulter  :  Stieda,  Die  Anfchu/e  der  Porzellanfabrikalion  auf  dem  Thilrin- 
gerwalde  {Les  Débuts  de  la  Fabrication  liorcelainière  dans  le  Thuringerwald), 
léna,  1902,  ei  Y (Jrkmidliche  Ceschichte  und  Statistik  der  Meissner  Porzellanma- 
nufaktur  {Histoire  authentique  et  statistique  de  la  Manufacture  de  Porcelaine  de 
Meissen),  par  Boehinert,  dans  le  tome  XXVI,  année  .1880,  de  la  Zeitschrifl  des  K. 
Sàchsischen  Bureau  {Bulletin  du  Bureau  royal  saxon  de  statistique). 


'â'2 


LA    FOIRE    DE    LEIPZIG    A    L  EPOQUE    ACTUELLE. 


exemple,  à    Dresde,    la   célèbre    fabrique    de    verre   armé   de 
Frédéric  Siemens. 


IV.    LES  CARACTERISTIQUES  DE  LEIPZIG. 

Les  plans  de  perspective  ayant  ainsi  été  établis,  transportons- 
nous  dans  Leipzig-.  La  ville  est  énorme  et  multiple.  Il  n'est 
pas  facile  de  la  bien  camper  de  profil.  Sans  doute,  vue  d'un  cer- 
tain côté,  c'est  toujours,  avec  une  formule  plus  moderne  d'ail- 
leurs, la  Ville  des  Foires.  Mais  la  Leipzig  nouvelle  est  bien  autre 
chose  encore.  De  solides  branches  d'industrie  et  de  commerce 
s'y  sont  développées  en  rameaux  extrêmement  vigoureux.  Si  la 
population  ouvrière,  incessamment  accrue,  demeure  très  pauvre, 
une  grande  richesse  s'est  accumulée  dans  les  mains  de  quelques 
familles  patronales.  La  cité,  disposant  de  contributions  abon- 
dantes et  soutenue  par  des  dons  généreux,  s'augmente  sans 
discontinuer  d'imposantes  constructions.  Le  Nouveau  Rathaus, 
beau  d'une  forte  et  insolente  beauté  avec  ses  pierres  rugueuses 
et  sa  grande  tour  hautaine,  fantôme  de  la  tour  abolie  de  Pleis- 
senburg,  est  le  type  de  ces  monuments  somptueusement  massifs 
qui  écrasent  l'arrivant  sous  leur  lourde  magnificence.  Ajoutez  à 
cela  le  manque  de  fleuve.  Et  vous  comprendrez  le  genre  d'im- 
pression que  donne  au  premier  abord  Leipzig  :  impression  d'une 
puissance  aride  et  cruelle.  La  Ville  fait  l'effet  dune  sorte  de  pé- 
trification grandiose.  Leipzig  n'a  point,  comme  Francfort,  la 
large  nappe  mouvante  du  Mein  pour  adoucir  d'un  peu  de  grâce 
molle  son  énergie  tendue  et  son  orgueil  affirmé  en  dure  et 
agressive  splendeur. 

Les  hommes  montrent,  eux  aussi,  une  physionomie  spéciale.  De 
l'avis  unanime  de  tous  les  habitants  de  l'Empire,  les  Saxons  et 
en  particulier  les  Lipsiens  sont  très  difTérents  des  autres  Alle- 
mands. Leur  charpente  osseuse  est  d'une  vigueur  singulière  et 
surprenante.  De  même  que  Leipzig  produit  l'efTet  d'être  toute  en 
pierre,  les  Lipsiens  ont  souvent  l'air  d'être  tout  en  os.  Ces  mar- 
chands, ces  éditeurs,  ces  professeurs,  ces  étudiants,  ces  artistes 


LA    KOÎRE    DE    LEIPZir,    ET   SES    «    HTNTEULANDS    ».  23 

étonnent,  lorsqu'ils  sont  issus  de  familles  autocbthones,  par  leurs 
amples  boites  crâniennes,  par  leurs  mâchoires  non  moins  vastes, 
par  leurspommettes  et  leurs  mentons  saillants,  ba  tête,  également 
d'un  fort  calibre  dans  ses  deux  parties  constitutives,  témoigne  à 
la  fois  d'une  intellectualité  hardie  et  d'une  robuste  animalité. 
Avec  l'éclairtransfigurateur  qu'y  jette  le  génie,  vous  retrouverez 
quelque  chose  de  cet  aspect  dans  le  masque  héroïquement  vo- 
lontaire du  plus  illustre  enfant  de  Leipzig  :  Richard  Wagner. 

L'image  évoquée  du  puissant  compositeur,  avec  son  large 
béret,  avec  sa  mise  originale  et  ses  allures  indépendantes  de 
vieil  étudiant,  nous  amène,  par  une  association  naturelle  d'idées, 
à  nous  rappeler  qlie  Leipzig  est  le  siège  de  la  plus  fameuse  peut- 
être  des  Universités  allemandes'.  La  tradition  rapporte  que  le 
plus  notoire  assurément  de  tous  les  étudiants,  le  Docteur  Faust, 
y  fit  ses  études.  Le  caveau  de  V Auerbachs  Relier,  où  Goethe  nous 
le  montre  en  compagnie  de  Méphistophélès  stupéfiant  les  bu- 
veurs par  ses  artifices,  le  caveau  de  V Auerbachs  Relier  existe 
toujours,  et  l'on  y  boit  du  vin  du  Rhin  devant  le  tonneau  que 
Faust  obligea  un  jour,  parait-il,  à  le  porter  comme  un  cheval, 
et  sur  lequel,  assis,  il  escalada  l'étroit  escalier  pour  déboucher  en 
cavalcadant  au  milieu  de  la  rue.  Les  professeurs  de  l'Université 
de  Leipzig  exercent  une  forte  influence  sur  la  pensée  allemande. 
Wundt,  avec  Haeckel,  lun  des  deux  grands  philosophes  germa- 
niques existant  à  cette  heure,  y  continue  encore  son  enseigne- 
ment. Leipzig  est  la  ville  des  étudiants  tumultueux,  grands  vi- 
deurs de  chopes  et  grands  lanceurs  de  cartels.  Toute  une  partie 
de  la  cité  est  comme  un  immense  quartier  latin,  plus  cru,  plus 
âpre  et  plus  violent  que  le  nôtre. 

Les  destins  éclatants  de  cette  Université  ne  sont  pas  sans  cor- 
rélation avec  ceux  de  la  librairie  lipsienne-.  Leipzig  est.  depuis 
un  temps  lointain,  la  citadelle  de  la  librairie  allemande,  et, 
malgré  les  progrès  de  Berlin,  elle  le  demeure  encore.  C'est  le 
fief  d'une  aristocratie  de  grands  éditeurs  dont  beaucoup  furent 
de  brillants  érudits  :  les  Tauchnitz,  les  Teubner,  les  IMeyer,  les 

1.  Cf.  La  Foire  de  Leipzig  dans  les  temps  passés,  p.  50  et  66-68. 

2.  Ibid.,  p.  42  et  6.5-66. 


24  LA   FOIRE    DE    LEIPZIG   A   L  EPOOLE    ACTUELLE. 

Brockhaus.  Autour  de  ces  protagonistes,  gravite  la  foule  des 
éditeurs  secondaires.  Et,  au-dessous,  s'étagent  en  profondeur  les 
cercles  d'industriels,  d'artisans,  de  travailleurs  innombrables 
dont  l'activité  enfante  matériellement  le  livre  :  les  fondeurs  de 
caractères,  les  imprimeurs,  les  typographes,  les  graveurs,  les 
chromolithographes,  les  relieurs.  C'est  un  petit  univers,  dont 
l'exploration  réserverait  bien  des  découvertes. 

A  côté  de  l'édition  des  livres,  prospère  celle  des  ouvrages 
musicaux.  Il  suffit  de  citer  les  noms  de  Breitkopf  et  Haertel, 
qui  sont  associés  à  l'histoire  de  la  musique  allemande. 

Leipzig  a  du  reste  un  renom  justifié  comme  Ville  de  la  Musi- 
que^. Bach  y  vécut  et  y  œuvra.  Schumann,  Lortzing  y  vécurent 
de  nombreuses  années.  Wagner  y  naquit.  La  direction  de  Men- 
delssohn  a  conduit  à  un  haut  degré  de  perfection  l'orchestre 
des  concerts  du  Gewandhaus,  et,  de  nos  jours,  le  bâton  d'Arthur 
Nikisch  répand  à  nouveau  sur  ces  concerts  un  insolite  éclat. 
Une  foule  d'autres  solennités  musicales  ont  lieu  à  Leipzig-,  et 
l'hiver  n'y  est  qu'une  succession  de  concerts.  Le  Conservatoire 
(auquel  M.  Pierre  Lalo  reprochait  peut-être  avec  raison  de  res- 
sasser toujours  les  mêmes  formules  mendelssohniennes)  attire 
des  étudiants  étrangers.  Cette  activité  musicale  intense,  que 
Leipzig  déploie  depuis  deux  siècles,  est  certainement  secondée 
par  des  industries  adjuvantes  comme  celle  de  l'édition  musicale, 
dont  nous  parlions  à  l'instant.  Il  est  notoire  que  beaucoup  de 
concerts  sont  organisés  avec  le  concours  financier  des  industriels 
intéressés,  sur  la  prospérité  desquels  ils  influent  à  leur  tour  en 
aidant  à  la  vente  des  partitions,  en  entretenant  le  renom  musi- 
cal de  la  ville  et  en  y  faisant  accourir  les  amateurs  du  dehors. 

Une  autre  industrie  directement  intéressée  à  cet  ordre  d'acti- 
vité est  celle  des  instruments  de  musique.  Nous  l'avons  vue, 
comme  petite  fabrication  d'artisans,  régner  dans  l'Erzgebirge. 
A  Leipzig,  nous  la  retrouvons  promue  au  rang  de  grande  indus- 
trie. Les  formes  en  sont  multiples.  C'est  la  fabrication  des 
pianos,  comme  chez  Blûthner.  C'est   celle  des  phonographes, 

1.  Cf.  La  Foire  de  Leipzig  dans  les  temps  passés,  p.  83. 


LA    FOIRE   DE    LEIPZIG    ET    SES    «    IlINTERLANDS    ».  25 

considérablement  développée.  C'est  celle  des  pianos  mécani- 
ques à  exécutions  artistiques,  invention  récente.  C'est  celle  des 
orgues  automatiques,  et  des  «  orchestrions  »,  «  euphonions  », 
etc.,  tonitruants  instruments  avec  accompagnement  de  mando-^ 
Une,  de  castagnette,  de  cymbales,  et  avec  lampes  électriques 
multicolores  s'allumant  ou  s'éteignant  tour  à  tour  pour  combi- 
ner leurs  effets  avec  ceux  de  la  formidable  musique.  Le  vaste 
faubourg'  de  Gohlis,  dans  une  petite  maison  duquel  Schiller 
écrivit  cet  «  Hymne  à  la  Joie  »  que  Beethoven  a  placé  à  la  fin  de 
la  neuvième  Symphonie,  vit  en  partie  aujourd'hui  de  la  fabri- 
cation des  orgues  et  «  orchestrions  »  les  plus  étourdissants. 
Leipzig  est  bien  vraiment,  comme  on  le  voit,  la  Ville  de  la  Musi- 
que, et  de  la  plus  sublime  comme  de  la  plus  barbare. 

Tandis  que  la  plupart  des  grandes  industries  saxonnes,  orga- 
nisées commercialement  et  pourvues  de  voyageurs  et  de  repré- 
sentants, n'ont  plus  besoin  des  Foires  de  Leipzig  pour  écouler 
leurs  articles,  maintes  branches  de  la  fabrication  des  instru- 
ments de  musique,  parmi  celles-là  même  où  la  production  en 
grand  atelier  a  succédé  au  travail  d'artisan,  trouvent  toujours 
dans  ces  Foires  la  meilleure  occasion  de  vente  pour  leurs  pro- 
duits. C'est  le  cas  surtout  pour  la  fabrication  des  phonographes 
et  celle  des  orgues  mécaniques.  Ainsi  la  Foire  de  Leipzig  fournit 
à  d'autres  «  foires  »,  aux  foires  de  divertissement,  aux  «  foires  » 
populaires,  un  de  leurs  engins  essentiels  :  les  orgues  assourdis- 
santes qui  déchaînent  leurs  harmonies  à  la  porte  des  baraques. 
Il  convient  de  mettre  en  vedette  le  rôle  du  cuivre  '  dans 
l'industrie  des  instruments  de  musique.  Déjà  nous  l'avons  vu 
élaboré  par  les  artisans  de  l'Erzgebirge,  où  se  trouvait 
autrefois  l'un  de  ses  anciens  gisements.  Dans  les  instruments 
de  musique  modernes,  dans  les  gros  cuivres,  —  dont  quelques- 
uns  furent  justement  inventés  en  Saxe,  —  il  occupe  toute  la  place. 
Si  nous  considérons  que,  au  Moyen  Ag'e,  abstraction  faite  du 
cuivre  suédois  et  hanovrien,  la  totalité  du  cuivre  consommé 
était  tirée  de  la  Bohême,  de  la  Saxe,  de  la  Thuringe  et  du  Ilarz 


1.  Cf.  La  Foire  de  Leipzig  dans  les  temps  passés,  p.  37. 


20  LA   FOIRE   DE  LEIPZIG    A   L  EPOQUE   ACTUELLE. 

limitrophe  à  la  Thuringe,  nous  sommes  amenés  à  penser  que, 
tandis  qu'en  Franconie  s'est  déroulée  une  sorte  d'épopée  de 
l'Étaln,  la  Saxe  et  la  Thuringe  ont  peut-être  assisté  à  l'épopée 
du  Cuivre.  La  ville  de  Leipzig  n'a  cessé  d'avoir,  depuis  le  début 
du  XVII®  siècle,  des  intérêts  considérables  dans  les  mines  de 
cuivre  de  Mansfeld,  situées  dans  le  Harz,  près  de  la  frontière 
nord  de  la  Thuringe;  encore  en  1906  la  municipalité  a  encaissé 
de  ce  chef  un  revenu  de  820.440  marks'.  Nous  ne  pouvons 
insister  davantage  sur  ce  personnage  muet  mais  très  actif  du 
drame  social  :  le  cuivre.  Bornons-nous,  à  propos  de  l'industrie 
des  instruments  de  musique,  à  entrevoir  l'ampleur  de  son 
action.  Nous  l'avons  entendu,  dans  l'Erzgebirge,  prendre  une 
voix  timide  sous  la  main  des  artisans  montagnards.  Il  fait 
entendre  une  parole  plus  véhémente  dans  ces  grands  instru- 
ments à  vent  que  la  Saxe  fabrique.  Et  enfin,  s'évasant  en  les 
pavillons  de  ces  trompettes  «  tout  haut  d'or  »  que  Mallarmé 
nous  montre  «  pâmées  sur  les  vélins  »,  il  a  déployé  toute  son 
éloquence  titanique  dans  l'orchestre  du  Lipsien  Richard  Wa- 
gner. 

Le  Bruhl  et  le  commerce  des  fourrures.  —  L'un  des  plus 
grands,  peut-être  le  plus  grand  commerce  de  Leipzig  est 
aujourd'hui  celui  des  fourrures-.  Il  se  pratiquait  autrefois  aux 
Foires  de  Leipzig,  à  la  surgie  et  au  développement  desquelles 
il  a  largement  contribué.  Maintenant  encore  la  «  Foire  des 
Fourrures  »  figure  dans  la  liste  officielle  des  Foires  de  Leipzig, 
mais  cette  désignation  ne  correspond  plus  qu'imparfaitement  à 
la  réalité  des  choses. 

Le  commerce  des  fourrures  participe  toujours,  il  est  vrai,  au 

1.  On  sait  que  les  comtes  de  Mansfeld,  dont  le  nom  est  mêlé  aux  luttes  de  la  Ré- 
forme, exploitaient  au  xv"  siècle  les  mines  portant  ce  nom,  et  qu'ils  durent,  à  la 
suite  de  mécomptes,  concéder  des  droits  importants  aux  grands  marchands  et  à  de 
riches  municipalités  (Patriciens  de  ^'uremberg,  ville  de  Leii'zig). 

Rappelons  aussi  que  Luther,  —  fils  lui-même  de  mineur,  néà  Eisleben  (dans  le  Harz), 
où  se  trouvent  des  mines  de  cuivre  voisines  de  celles  de  Mansfeld,  —  a  écrit  deux 
lettres  célèbres  (datées  des  24  mai  1540  et  24  février  1542)  contre  les  exactions  des 
comtes  de  Mansfeld. 

2.  Cf.  La  Foire  de  Leipzig  dans  les  temps  passés,  p.  31  et  61-63. 


LA    FOIRE    DE   LEIPZIG    ET    SES    «    HINTERLANUS    >K  27 

caractère  du  commerce  de  foire  eu  ce  sens  que ,  dans  presque 
tous  les  cas,  le  vendeur  exhibe  les  marchandises  aux  yeux  de 
l'acheteur;  et  cela  est  rendu  nécessaire  par  la  nature  spécifi- 
que de  l'article.  Les  fourrures  sont  en  effet  des  articles  «  indi- 
viduels »  ;  on  ne  peut  les  comparer  entre  elles  pour  les  rame- 
ner à  des  étalons  fixes  de  sortes  et  de  qualités;  et  d'autre  part, 
comme  chacune  d'elles  forme  un  tout  indivisible  et  différent 
dans  ses  parties,  elles  ne  se  laissent  pas  échantillonner  par  frag- 
mentation. 

Le  commerce  des  fourrures  continue  en  outre  de  participer 
au  caractère  du  commerce  de  foire  en  ceci  que,  à  certains 
moments  de  l'année,  les  arrivages  sont  particulièrement  plus 
nombreux  et,  par  suite,  les  transactions  plus  intenses. 

Mais  ce  commerce  est  devenu  permanent  et  stable.  Les  négo- 
ciants ont  leurs  bureaux,  leurs  magasins  et  leurs  installations 
dans  les  maisons  du  Briihl  et  dans  celles  des  rues  et  passages 
latéraux.  Le  Briïhl!  jadis  la  grand'rue  du  vieux  Leipzig,  celle  où 
se  concentrait  l'animation,  celle  où  se  donnaient  rendez-vous 
les  élégances  du  lieu'!  A  présent,  le  commerce  des  fourrures 
en  a  fait  son  empire.  Là,  dans  une  atmosphère  de  naphtaline, 
gisent  les  dépouilles  de  milliers  d'animaux.  Sur  les  trottoirs  et 
sous  les  porches,  toute  une  population  spéciale  s'agite;  l'on  y 
voit,  mêlés  aux  gens  de  Leipzig,  des  Juifs,  des  Grecs,  des  Armé- 
niens. Il  suffirait  de  mettre  sur  le  Brûhl  un  couvercle  vitré  pour 
en  faire  une  sorte  de  vaste  Bourse  des  fourrures.  Comme  le 
Leipzig  de  la  Librairie,  le  Leipzig  Universitaire  et  le  Leipzig 
de  la  Musique,  le  Leipzig  des  Fourrures  est  une  façon  de  petit 
univers  où  il  serait  instructif  et  passionnant  de  promener  l'jn- 
vestigation. 

Les  Foires  d'Avant-Paques  et  de  la  Saint -Michel.  —  Parmi 
les  diverses  Foires  de  Leipzig  qu'énumère  encore  le  programme 


1.  Une  inscription  placée  sur  une  maison  du  Briihl  désigne  l'endroit  qui  fut  le 
tliéâtre  des  amours  de  Gœtlie  et  de  Kiitciien  Sciioeniiopf. 

Richard  Wagner,  enregistré  comme  le  fils  d'un  modeste  fonctionnaire  de  la  police 
de  Leipzig,  est  né  dans  une  maison  du  Briihl,  aujourd  hui  démolie. 


28  LA    FOIRE    DE    LEIPZIG    A    L  EPOQUE    ACTUELLE. 

officiel,  nous  pouvons  négliger  la  foire  des  cuirs  et  la  foire  des 
tissus,  parce  qu'elles  n'offrent  qu'un  intérêt  régional,  et  que 
d'ailleurs  on  ne  retrouve  plus  en  elles  les  caractères  des  véri- 
tables grandes  foires. 

Les  seules  Foires  de  Leipzig  qui  aient  aujourd'hui  une  réalité 
véritable  sont  celles  dites  (ï Avant-Pâques  et  de  la  Saint-Michel. 
Elles  se  différencient  elles-mêmes  des  anciennes  foires  par  leur 
nature  et  par  leur  objet. 

Les  modernes  Foires  dAvant-Pâqnes  et  de  la  Saint-Michel  se 
distinguent  des  anciennes  foires  par  leur  nature,  car  ce  ne  sont 
plus  des  foires  de  marchandises,  mais  des  foires  ou  comptoii's 
d'échantillons.  Les  vendeurs  y  exhibent  un  échantillonnage  aussi 
complet  et  aussi  sensationnel  que  possible  de  tous  les  articles 
qu'ils  sont  en  état  d'offrir.  Les  acheteurs  font  leurs  commandes 
d''après  les  échantillons  exposés.  Les  marchandises  sont  ensuite 
expédiées  directement  du  lieu  de  production. 

Les  modernes  Foires  d' Avant-Pâques  et  de  la  Saint-Michel  se 
distinguent  des  anciennes  foires  par  leur  objet,  car  il  n'est  admis 
que  certaines  catégories  d'articles.  Ce  sont  principalement  :  les 
articles  de  bois,  d'osier,  de  carton,  de  verre,  de  porcelaine,  de 
métal,  d'os,  de  corne  et  de  celluloïd;  les  jouets  et  la  bimbeloterie  ; 
les  articles  de  ménage  et  les  ustensiles  de  cuisine;  les  i?istruments 
de  musique;  la  papeterie;  les  articles  scolaires  et  articles  de 
bureau;  les  articles  de  bijouterie;  les  articles  de  parfumerie; 
les  fleurs  artificielles  ;  les  articles  de  voyage  et  de  sport;  les 
ustensiles  de  gymnastique  ;  les  instruments  des  sciences  et  des 
métie7's.  Les  vivres,  les  denrées  coloniales,  les  matières  premières 
de  l'industrie,  les  tissus  sont  exclus. 

La  moderne  Foire  d'échantillons  se  tient  au  cœur  même  de  la 
ville,  dans  le  quartier  le  plus  ancien,  qui  est  resté  le  plus  animé  '. 
Elle  est  concentrée  et  pour  ainsi  dire  ramassée  sur  un  petit 
espace  de  5i.000  m.  q.  Ainsi,  l'on  évite  les  pertes  de  temps 
causées  par  les  allées  et  venues. 

La  grande  majorité  des  comptoirs  d'échantillons  sont  même 

1.  C'est  également  le  quartier  de  l'Université. 


LA    FOIRE    DE    LEIPZIG    ET    SES    «    IIINTERLANDS    ».  29 

installés  dans  los  immeubles  des  doux  rues  principales  :  Pcter- 
strassc  et  Griuu7iaische  SlrasseK  Ces  rues  sont  longues,  assez 
étroites  (surtout  Peterstrasse),  et  bordées  de  hautes  maisons. 
Peterstrasse  décrit  une  courbe  prononcée  à  son  entrée  du  côté 
du  Ring. 

Représentez-vous  maintenant  l'aspect  de  ces  deux  rues  lors- 
que toutes  les  fenêtres  des  maisons  ,  presque  sans  exception , 
apparaissent  pourvues  d'enseignes  éclatantes ,  en  forme  de 
cartouches,  d'écussons,  de  pancartes  rectangulaires,  de  dra- 
peaux, d'oriflammes,  de  bannières  et  de  banderoles.  Les  pan- 
cartes et  les  cartouches,  en  carton,  en  bois,  en  toile  ou  en  métal, 
sont  posés  perpendiculairement  aux  fenêtres,  de  manière  à  être 
visibles  des  deux  côtés  et  à  pouvoir  être  lus  de  loin  dans  toute 
l'étendue  de  la  rue.  Les  drapeaux  et  les  bannières,  souvent  de 
grandes  dimensions,  claquent  au  vent  et  descendent  fort  bas 
vers  la  chaussée.  Ces  enseignes  sont  de  toutes  couleurs  et  allu- 
ment parmi  la  grisaille  des  façades  une  éclatante  allégresse.  En 
présence  de  ce  pavoisement  bizarre,  on  a  Fimpression  de  je  ne 
sais  quel  fantastique  li  juillet  du  négoce.  C'est  un  bariolage 
effréné,  une  polychromie  déhrante,  une  débauche  effrontée  de 
rouges,  de  jaunes,  de  verts  et  de  bleus  dans  toutes  les  valeurs 
et  dans  tous  les  tons. 

En  bas,  sur  la  chaussée,  le  spectacle  n'est  pas  moins  amusant. 
Un  interminable  cortège  d'hommes- sandwichs  se  déploie.  Au 
bout  de  longues  perches,  ou  par  le  moyen  d'autres  dispositifs, 
ils  offrent  aux  regards  d'énormes  objets  symboliques  figurant 
les  articles  proposés  en  vente.  Tel  dresse  au-dessus  du  public 
une  gigantesque  raquette  d'osier,  de  la  forme  de  celles  qui  ser- 
vent à  battre  les  habits.  Le  suivant  tire  derrière  soi  un  haut 
cheval  de  bois.  Un  homme  élève  une  couronne  funéraire  en 
perles  de  verre;  et  l'imagination  du  spectateur,  oubliant  la 
simple  réalité,  qui  est  une  réclame  pour  un  fabricant  de  cou- 
ronnes, rêve,  devant  le  moutonnement  de  la  foule,  à  l'ample  et 
lent  déroulement  d'obsèques  solennelles.  Successivement,  pro- 

1.  C'est  la  rue  où  se  trouve  le  caveau  de  VAuerbachs  Keller. 


30  LA   FOIRE   DE    LEIPZIG    A    l/ÉF>0OUE    ACTUELLE. 

cessionnent  une  canne  formidable,  un  panier  démesuré,  un 
disque  de  cinématographe  colossal.  Un  individu  passe,  portant 
sur  son  dos  une  baignoire.  Plus  loin  une  échelle,  s'avançant 
grâce  au  mouvement  d'une  planche  à  roulettes,  semble  se  dé- 
placer majestueusement.  Un  figurant  se  montre,  le  chef  couvert 
d'un  moulin  à  café.  Son  voisin  est  dissimulé  jusqu'aux  pieds 
par  un  cartonnage  simulant  une  bouteille  d'encre.  Un  homme 
habillé  en  soldat  d'autrefois  frappe  sur  un  tambour  d'enfant. 
Des  poupées  se  pavanent  en  chaise  à  porteurs.  Mille  objets  dis- 
parates ont  l'air  ainsi  de  s'animer,  de  prendre  vie.  On  croirait 
voir  marcher  un  immense  rébus  de  la  Mode  Illustrée  ;  ou,  mieux, 
l'on  songe  à  quelque  monstrueux  jeu  de  coq-à-l'âne,  auquel  se 
divertiraient  des  Pantagruels  en  gaîté. 

Ce  défilé  suffirait,  n'aurions-nous  pas  d'autres  moyens  d'infor- 
mation, à  nous  déceler  la  provenance  d'un  grand  nombre  des 
articles  apportés  aux  foires.  N'avons-nous  pas  dû  tout  de  suite 
reconnaître,  dans  les  objets  ainsi  promenés,  la  figuration  des 
produits  de  toutes  ces  petites  industries  de  la  Thuringe,  de  la 
Franconie  et  de  l'Erzgebirge  dont  il  était  question  il  y  a  un 
instant?  Mais  oui,  ils  sont  de  vieilles  connaissances  pour  nous, 
ces  objets  qui  passent.  Et,  quand  délile  la  raquette  d'osier,  nous 
pourrions  murmurer  :  «  Vous  la  tressâtes,  ô  vanniers  de  Lich- 
tenfels  ».  Et,  quand  s'avance  le  cheval  de  bois,  nous  le  salue- 
rions volontiers  en  ces  termes  :  «  Tu  as  été  taillé  parles  artisans 
des  villages  avoisinant  Gotha  ».  Et.  quand  la  couronne  plane, 
nous  dirions  avec  une  juste  assurance  :  «  Perles  de  verre,  vous 
avez  perlé  à  l'extrémité  des  chalumeaux  où  soufflent  les  artisans 
de  Lauscha  ».  Au  passage  du  tambour  d'enfant,  nous  reporte- 
rions notre  pensée  vers  les  bourgades  industrieuses  de  l'Erzge- 
birge. Ainsi  du  reste.  Car  nous  assistons  vraiment  là  comme  à 
une  revue  des  petites  fabrications  éparses  sur  les  montagnes 
boisées  des  régions  circonvoisines.  Toutes  répondent  :  «  Pré- 
sente ».  Pas  une  ne  manque  à  l'appel. 

Mais  il  y  a  aussi  beaucoup  d'articles  dili'érents  et  provenant 
d'autres  parties  de  l'Allemagne  :  la  coutellerie  de  Solingen.  la 
maroquinerie  d'Offenbach,  les  objets  d'art  industriel  en  verre 


I,A    rOIlîK    ItK    LKll'ZIC    ET    SES    «    UINTERLANDS    ».  31 

et  en  métal  qu'on  fabrique  à  Berlin,  à  Munich  et  dans  la  région 
rhénane. 

Cependant,  aux  croisées  des  maisons  de  Peter  ci  de  Grim- 
maische  Slrasse,  les  pancartes,  les  cartouches,  les  oriflam- 
mes et  les  drapeaux  clament  surtout,  mariées  aux  déno- 
minations des  marchandises  et  aux  noms  des  vendeurs,  les 
appellations  des  villes  et  des  bourgs  de  la  Thuringe,  de  la  Fran- 
conie  et  de  l'Erzgebirge.  Le  nom  de  Sonneberg  retentit  de 
fenêtre  en  fenêtre,  comme  répété  par  mille  joyeux  échos.  Celui 
de  Cobourg  lui  répond  en  prolongements  fraternels.  Le  nom 
plus  vibrant  encore  de  Nuremberg  mêle  son  beau  tintement  au 
concert.  Et  ils  sonnent  aussi  à  l'en vi ,  tous  les  vocables  désignant 
les  villes  plus  petites,  les  bourgs,  les  gros  villages.  Ohrdruf  et 
Ruhla  confondent  leurs  verbes  en  chants  alternés.  Grûnhainichen 
donne  infatigablement  la  réplique  à  Annaberg.  Comme  une 
voix  douce  et  obstinée,  s'élève  incessamment  le  nom  poétique 
de  la  thuringienne  Umenau.  Et  le  nom  bohémien  de  Gablonz 
l'accompagne  de  son  grave  bourdon.  Toutes  les  villes  allemandes 
de  la  petite  industrie  semblent  être  sorties  un  instant  de  leur 
solitude,  avoir  rompu  leurs  liens,  s'être  échappées  de  l'espèce 
de  réclusion  économique  où  elles  vivent,  pour  monter  respirer 
l'air  libre  du  grand  commerce  sur  la  haute  terrasse  des  foires. 
Le  long  de  Peter  et  de  Grimmaische  Strasse,  la  nomenclature 
géographique  de  Thuringe,  de  Franconie  et  d'Erzgebirge.  ins- 
crite sur  des  cartons  multicolores,  semble  être  venue  tout  en- 
tière se  suspendre  aux  croisées. 

Les  pancartes  des  maisons,  les  placards  et  les  prospectus  des 
camelots  indiquent  dans  quel  immeuble,  à  quel  étage  et  dans 
quelle  chambre  il  faut  aller  pour  trouver,  flanqué  de  sa  collec- 
tion d'échantillons,  le  vendeur  de  tel  ou  tel  article.  Mais,  en  réa- 
lité, les  acheteurs  n'ont  plus  guère  besoin  de  ces  avertissemenls 
violents.  La  Délégation  des  Foires,  émanation  de  la  Chambre  de 
commerce  et  du  Conseil  échevinal,  édite  et  distribue  gratuite- 
ment aux  intéressés  un  répertoire  alphabétique  des  vendeurs, 
successivement  classés  par  noms  de  personnes,  noms  de  mar- 
chandises, noms  des  villes  d'origine  et  noms  des  rues  de  Leipzig 


32  LA    FOIRE   HE   LEIPZIG    A   l'ÉPOQUE   ACTUELLE. 

OÙ  chacun  a  sa  chambre  d'échantillons.  Néanmoins,  la  proces- 
sion des  hommes-sandwichs  est  pieusement  conservée;  les  sa- 
laires distribués  à  cette  occasion  sont  comme  une  sorte  d'au- 
mône traditionnelle  jetée  aux  sans-travail  de  la  cité.  Et  se 
-perpétue  aussi  l'intempérant  bariolage  des  maisons,  comme  une 
façon  de  joyeux  feu  d'artifice  de  réclames  qui  excite  les  sens  et 
qui  prête  à  la  Foire  un  air  de  fête. 

Les  acheteurs  filent  au  milieu  de  ce  décor  sans  s'y  arrêter. 
C'est  en  pointant  les  pages  du  répertoire  alphabétique  des  expo- 
sants qu'ils  ont  dressé  rapidement  leur  plan  de  campagne.  Ils 
marchent  alors  d'un  pas  sûr  vers  les  maisons  à  l'intérieur  des- 
quelles les  verdeurs  sont  campés.  Le  temps  fort  lointain  n'est 
plus  en  effet  où  ceux-ci  exposaient  leurs  marchandises  en  plein 
vent  et  s'installaient  tant  bien  que  mal  dans  les  rues,  sous  les 
porches  ou  dans  les  cours.  Us  sont  à  présent  fort  bien  abrités. 
Tantôt  c'est  aux  divers  étages  d'immeubles  déjà  anciens  '  qui  ont 
été  édifiés  en  tout  ou  partie  à  l'intention  des  gens  de  foire  et  dont 
leurs  locataires  ordinaires  doivent,  en  vertu  d'une  clause  du 
contrat,  abandonner  momentanément  les  pièces  principales. 
Ces  immeubles  portent  des  noms  pittoresques  :  le  Groënlandais 
[Groenlaender),  la  Petite  Boule  de  Feu  [Kleine  Feuerkugel).  la 
Grosse  Boule  de  Feu  Grosse  Feiierkugel  .  etc.  Tantôt  c'est  dans 
des  boutiques  dont  leurs  possesseurs  habituels  ont  sous-loué  la 
moitié  du  local  et  de  l'étalage.  Tantôt  c'est  dans  des  hôtels  qui, 
comme  V Hôtel  de  Russie,  se  transforment  du  rez-de-chaussée  au 
faite,  par  un  véritable  changement  à  vue,  en  expositions  d'é- 
chantillons, et  dont  les  chambres  à  coucher,  les  salles  à  manger, 
la  salle  de  lecture,  soudain  béants  et  tumultueux,  apparaissent 
garnis  de  jouets,  d'articles  de  ménage,  de  vannerie,  de  porce- 
laines, d'objets  d'art  industriel.  De  nos  jours,  des  particuliers 
et  des  sociétés  ont  construit  de  vastes  édifices  destinés  essen- 
tiellement à  la  Foire  d'échantillons  Beichshof,  Messpalast 
Hansa,  Zeissighaus,  Speckhof,  etc.  La  ville  elle-même  avait 
bâti  il  y  a  plusieurs  années  un  grand  Palais  municipal  d'échan- 

1.  Cf.  La  Foire  de  Leipzig  dans  les  temps  passés,  p.  81  et  82. 


LA    I-OIIŒ    DK    I.KII'ZK;    KT    SES    «    III.NTERI.ANDS    ».  33 

t liions  de  't. 300  mètres  carrés  de  surface  (sans  les  cours  .  Elle 
vient  d'en  achever  un  second,  le  Palais  du  Commerce  \Han- 
delshof),  de  proportions  bien  plus  considérables.  A  la  porte  des 
vieilles  comme  des  nouvelles  maisons  d'exposition,  des  distri- 
l)uteurs  jettent  à  profusion  des  prospectus,  comme  on  jette  des 
bulletins  à  l'entrée  de  nos  sections  de  vote.  Les  flancs  des  mar- 
ches descaliers  sont  bardés  de  bandes  multicolores  rappelant 
les  noms  des  exposants.  A  l'intérieur  des  nouveaux  immeubles, 
des  ascenseurs  circulent,  des  services  de  pompiers  spéciaux 
veillent  à  la  sécurité,  des  garçons  vendent  des  rafraîchissements. 
Les  comptoirs  individuels  déchantillons  sont  ou  réunis  ou  sé- 
parés les  uns  des  autres  par  des  cloisons  d'espèces  diverses 
Parfois  plusieurs  comptoirs  partagent  une  salle  commune.  Par- 
fois un  comptoir  s'isole  dans  un  mystère  de  confessionnal  :  car 
le  secret  est  nécessaire  à  certains  articles  qui  craignent  la  con- 
trefaçon. Entre  la  fusion  complète  des  comptoirs  et  l'isolement 
absolu,  vous  trouvez  tous  les  types  intermédiaires.  Le  Palais 
mil)) icipal d' échantillons  résout  le  problème  d'unir  et  de  séparer 
à  la  fois  les  vendeurs,  grâce  à  ses  loges  de  verre  où  l'exposant, 
environné  de  ses  marchandises,  apparaît  sans  cesse  en  pleine 
gloire  tout  en  pouvant  adresser  des  propos  insidieux  au  visiteur 
qui,  après  s'être  nommé,  a  franchi  le  seuil  de  la  cellule 
vitrée. 

Qui  sont  les  vendeurs?  Qui  sont-ils,  ces  hommes  à  l'afTiit  près 
de  leurs  comptoirs  et  nous  dévisageant,  anxieux  de  savoir  si 
nous  sommes  le  concurrent  occupé  à  espionner  ou  l'acheteur 
prêt  à  formuler  une  commande?  Les  uns  sont  de  petits  fabri- 
cants. Les  autres,  plus  nombreux,  sont  les  Verleger  parla  puis- 
sance capitaliste  de  qui  la  production  artisans  est  subjuguée. 
Pour  les  articles  venus  de  provinces  éloignées,  ce  sont  aussi  des 
fondés  de  pouvoirs  ou  des  représentants. 

Qui  sont  les  acheteurs?  Qui  sont-ils,  ces  hommes  attentifs  à 
scruter  les  articles,  à  calculer  quel  bénéfice  en  pourra  laisser  la 
vente  au  détaillant?  Ce  sont  les  propriétaires  ou  les  hommes  de 
confiance  des  bazars  et  des  grands  mar/asins  de  l'Allemagne  et 
des  autres  pays.  Ce   sont  aussi  des  commissionnaires  et  négo- 

3 


:}4  LA   FOIRE    DE   LEIPZIG    A   L  EPOQUE   ACTUELLE. 

ciants  exportateurs  allemands,  et  des  commissionnaires  et  né- 
gociants importateurs  étrangers. 

Les  transactions  s'accomplissent  avec  une  foudroyante  rapidité. 
On  est  désireux,  en  etlet,  de  réduire  les  frais  au  minimum  et  de 
vider  la  place  le  plus  tôt  possible.  La  première  journée  est 
employée  par  les  acheteurs  à  passer  la  revue  des  échantillons. 
Le  second  jour,  on  engage  le  feu.  Propositions  et  contre-propo- 
sitions se  croisent  en  tous  sens.  Le  soir,  beaucoup  de  résultats 
sont  obtenus  et  un  grand  nombre  d'affaires  ont  été  conclues. 
Presque  toutes  les  autres  affaires  seront  réglées  le  troisième  jour. 
Dès  le  quatrième,  en  dépit  du  programme  officiel  fixant  la 
durée  de  la  Foire  à  deux  semaines,  on  commence  à  emballer:. 
La  Foire  d'Échantillons  est  donc  ramassée  à  la  fois  sur  un  petit 
espace  de  terrain  et  sur  une  courte  durée  de  temps. 

Malgré  cela,  acheteurs  et  vendeurs  trouvent  le  moyen,  suivant 
une  coutume  chère  aux  visiteurs  de  la  Foire',  de  sacrifier  à  la 
joie.  «  Après  les  affaires,  le  plaisir!  »  [Nach  dem  Geschaefte, 
das  Vergniiegen!)  Les  bazardiers  et  les  commissionnaires  pré- 
tendent que  ce  sont  les  gens  de  la  Thuringe  et  de  lErzgebirge 
qui,  sevrés  de  la  grande  ville  pendant  une  partie  de  l'année, 
profitent  du  rendez- vous  commercial  de  Leipzig  pour  se  diver- 
tir. En  réalité,  les  uns  comme  les  autres,  fidèles  à  une  sorte  de 
rite  ancien,  donnent  quelques  heures  à  l'orgie.  Les  soirs  et  les 
nuits  des  Foires  de  Leipzig  sont  voués  à  la  jouissance  brutale. 
Dans  les  «  Weinrestaurants  »,  nos  commerçants  s'attablent.  Les 
garçons  ont  fort  à  faire  pour  contenter  leur  inonde  et  courent 
de  tous  côtés,  portant  les  seaux  de  glace  d'où  émergent  les  cols 
bruns  des  flacons  de  vins  du  Rhin,  les  cols  verts  des  fioles  de  vins 
mosellans.  Par  fentrebàillement  des  rideaux,  vous  entrevoyez 
le  sourire  formidable  de  gros  hommes  apoplectiques.  Des  cla- 
meurs barbares  s'élèvent.  Plus  souvent  encore,  des  propos  ef- 
frontés. Ce  sont  les  compères  qui  s'interpellent  et  se  tiennent 
cyniquement  au  courant  de  leurs  bonnes  fortunes. 

Il  faudrait  suivre  nos  héros  jusque  dans  les  rues  noires  de  la 

1.  Cf.  La  Foire  de  Leipzig  dans  les  temps  passés,  p.  2<i  et  25. 


LA  roiKE  m-:  leipzic.  i-it  ses  «  iiintkiu.ands  ».  35 

ville  primitive,  où  les  fait  errer  leur  iioctamlnilisme  échauffé. 
Avec  eux  nous  pénétrerions  clans  ces  très  vieux  estaminets  où  le 
bois  des  tables  a  l'air  d'avoir  été  usé  autrefois  par  les  monnaies 
de  tous  les  pays.  Et,  avec  les  plus  attardés  d'entre  eux,  nous  ver- 
rions l'aube  grise  se  lever  et  éclairer  vaguement  les  enseig^nes 
d'hôtels  vénérables  :  la  Ville  de  Madrid,  la  Ville  de  Milan,  la 
Ville  de  Home.  A  cette  heure  trouble  où  les  fantômes  du  passé 
se  mêlent  aux  formes  indécises  et  mal  réveillées  du  présent,  on 
aurait  des  visions  confuses  et  profondes.  On  regarderait  la  cou- 
leur indéfinissable  des  murs,  qui  semblent  avoir  été  battus  de- 
puis des  siècles  par  le  remous  de  toutes  les  cupidités  interna- 
tionales. Alors  on  aurait  le  sentiment  de  l'émouvante  ancienneté 
des  Foires.  On  aurait  l'impression  dramatique  de  cette  primitive 
rencontre  d'avidités  et  de  passions,  de  cette  fusion  originelle 
d'éléments  divers,  de  cette  confluence  fougueuse  de  courants 
dissemblables,  dont  les  sédiments  semblent  s'être  étrangement 
amalgamés  aux  façades  des  vieux  quartiers. 

Il  y  a  des  endroits  où  des  sensations  et  des  émotions  analogues 
vous  assaillent  :  ce  sont  les  Ports.  Oui,  Leipzig,  la  Ville  sans 
Eaux,  émeut  à  la  fa(;on  des  Villes  maritimes.  C'est  qu'une 
grande  ressemblance  existe  entre  les  Villes  de  Foires  et  les  Villes 
de  Ports.  Dans  les  unes  comme  dans  les  autres,  les  nations  se 
joignaient  un  instant,  puis  se  séparaient  bientôt.  Une  vieille 
ville  de  Foire,  c'était,  si  l'on  peut  dire,  un  Port  terrien.  Et  les 
navires  qui  venaient  jeter  l'ancre  dans  ce  port,  c'étaient  les  an- 
ciennes caravanes  marchandes,  elles-mêmes  sortes  de  vaisseaux 
terrestres  se  mouvant  avec  précaution  à  travers  les  étendues 
hostiles  et  infécondes  pour  aborder  aux  cités  d'asile  où  il  était 
permis  de  commercer  sans  danger. 


II 


COMMENT    LA  FOIRE  DE    LEIPZIG  A  PROLONGÉ    SON  EXIS 
TENCE    AU    XIX'     SIÈCLE     ET    S'EST    TRANSFORMÉE     EN 
FOIRE  D'ÉCHANTILLONS. 


Ces  Foires  de  jadis,  nous  avons  tâché  de  les  ressusciter  dans 
une  précédente  étude.  Essayons  maintenant  de  comprendre 
comment  la  nouvelle  Foire,  dont  nous  venons  d'avoir  la  vision 
directe,  est  sortie  des  anciennes. 


I.    LK    DECLIN    DE    L  ANCIENNE    FOIRE 

Si  lente  que  fût  à  se  produire,  dans  les  régions  commandées 
et  patronnées  en  quelque  sorte  commercialement  par  la  Foire  de 
Leipzig',  l'évolution  qui,  dans  l'Europe  occidentale,  avait  amené 
la  disparition  des  autres  Foires'^,  cette  évolution  s'accomplis- 
sait cependant.  Les  moyens  de  communication  se  développaient, 
les  routes  se  faisaient  plus  sûres,  les  douanes  se  simplifiaient. 
La  population  devenait  plus  dense,  et  aussi,  par  suite  de  la  ré- 
forme du  droit  civil  allemand,  plus  mobile;  la  production  et 
la  consommation  s'accroissaient  ;  la  circulation  des  biens  pre- 
nait un  cours  plus  constant.  Du  jour  où  les  réseaux  de  chemins 
de  fer  commencèrent  à  pénétrer  les  nations,  l'évolution  s'accé- 

1.  Cf.  La  Foire  de  Leipzig  dans  les  temps  passés,  p.  55  et  50. 

2.  Ibid.,  p.  54. 


COMMENT    I.A    l'OlRE    DE    l.EUV.K;    A    PROLONGÉ    SON    EXISTENCE.  37 

léra.  Non  seulement  Leipzii^-  put  à  son  gré  s'approvisionner, 
elle  et  ses  alentours,  sans  attendre  la  Foire,  et  exporter  en  tout 
temps  une  bonne  part  des  produits  régionaux;  mais  encore  dif- 
férents pays  éloignés,  mis  tout  d'un  coup  en  rapports  directs  et 
réguliers  les  uns  avec  les  autres,  traitèrent  dorénavant  sans  in- 
termédiaire et  n'eurent  plus  besoin,  eux  non  plus,  du  truche- 
ment de  la  Foire. 

La  transformation  du  grand  commerce  se  précipita  en  Saxe 
comme  à  l'ouest.  Le  rôle  du  négociant  changea.  Celui-ci  n'eut 
plus  à  s'occuper  des  transports,  et  se  déchargea  de  ce  soin  sur  les 
entreprises  de  transports  publics  '.  Il  cessa  complètement  d'être 
un  caravanier,  un  errant,  un  nomade.  Il  devint  stable  et  séden- 
taire -.  Il  ne  renonça  point  pour  cela  à  avoir  des  communica- 
sions  vivantes  avec  les  clients  éloignés  :  car  il  fallait  bien 
qu'on  se  vit  et  surtout  qu'on  se  montrât  la  marchandise.  Mais, 
selon  qu'il  était  exportateur  ou  importateur,  il  se  Ht  repré- 
senter au  loin  par  des  commis  voyageurs  ou  par  des  «  ache- 
teurs »  visitant  les  lieux  de  production  '■^.  Le  commis  voyageur 
surtout  devint  un  personnage  essentiel  du  grand  commerce. 
Il  portait  le  dépôt  sacré  des  échantillons  '.  Dans  les  premiers 


1.  Les  services  rendus  par  les  transports  publics  ne  devaient  pas  se  limiter  à  réa- 
liser le  déplacement  des  personnes  et  des  marchandises;  ils  assurèrent  également  la 
correspondance  suivie  entre  chefs  de  maisons  et  représentants,  entre  commerçants 
et  clients;  ils  étendirent  indéliniment  le  champ  des  opérations  de  banque  et  de  cré- 
dit; ils  permirent  l'envoi  régulier  aux  clients  de  catalogues,  d'échantillons,  de  prix 
courants.  Sans  parler  de  facilités  ultérieures  comme  les  «  rendus  »,  etc.  L'instru- 
ment mis  à  la  disposition  du  commerce  fut  plus  parfait  encore  quand  on  employa 
l'électricité  (télégraphie,  téléphonie)  comme  moyen  de  correspondance. 

2.  Ce  qui  ne  l'empêcha  pas  de  voyager  pour  son  instruction,  pour  son  plaisir,  et 
pour  la  conclusion  de  certaines  grosses  affaires. 

3.  Le  commerçant  importateur  était,  de  son  côlé,  visité  à  domicile  par  les  commis 
voyageurs  des  négociants  vendeursdu  deiiors,  et  avait  la  faculté  soit  d'acheter  à  ces 
commis,  soit  de  faire  ses  acquisitions  par  l'entremise  de  ses  propres  «  acheteurs  » 
opérant  à  l'extérieur.  D'autres  modes  de  représentation  furent  l'établissement  d'a- 
gents sur  place,  la  fondation  de  succursales,  etc. 

Il  y  a  lieu  de  noter  qu'à  coté  des  maisons  de  commerce  proprement  dites,  prirent 
naissance  les  «  maisons  de  commission  ».  qui  procuraient  rapidement  la  mise  en  re- 
lation d'un  acheteur  et  d'un  vendeur.  Elles  avaient  aussi  en  «  consignation  »  diffé- 
rents articles  tout  prêts  à  être  livrés. 

4.  A  la  vente  sur  présentation  directe  de  l'objet,  qui  était  le  système  des  Foires,  se 
substitua  de  la  sorte  la  l'en/e  sur  échantillons.  La  autre  système  fut,  pour  certaines 


38  LA    FOIRE    DE  LEIPZIG    A    l'ÉPOQUE    ACTUELLE. 

temps,  il  devait  parcourir  encore  à  cheval  une  partie  de  son  tra- 
jet :  d'où  le  sobriquet  de  «  Musterreiter  »  (Chevalier  de  l'é- 
chantillon) qui  lui  fut  tout  d'abord  donné  dans  l'Allemagne  du 
j^fordi.  L'  «illustre  Gaudissart  »  avait  fait  son  apparition  sur  la 
scène  du  monde.  Avec  sa  caisse  d'échantillons  et  son  bagout, 
il  se  substitua  en  quelque  sorte  à  la  Foire.  Il  fut  lui-même, 
comme  l'écrit  Sombart,  une  espèce  de  Foire  ambulante-. 

Donc  on  assista  à  Leipzig  comme  partout  à  la  solidification  et 
en  quelque  sorte  à  la  cristallisation  du  grand  commerce  -^  On  vit 
s'établir  à  demeure  les  importateurs  de  vivres  et  ceux  de  denrées 
coloniales^.  Il  en  fut  de  même  pour  les  fournisseurs  de  matières 
premières  de  Tindustrie  saxonne,  notamment  ceux  de  laines"^. 
Comme  Leipzig  conservait  son  importance  stratégique  dans 
l'économie  des  régions  circonvoisines".  elle  continua  pour  une 
bonne  part,  ainsi  qu'au  temps  des  vieilles  Foires,  d'approvi- 
sionner dans  le  détail  un  grand  nombre  de  pays  d'alentour.  Par 
suite  de  cette  cause  et  d'autres  encore,  elle  resta  grande  place 
commerciale  pour  des  articles  dont  le  trafic  n'avait  plus  rien  à 
voir  avec  la  Foire  elle-même'.  A  côté  des  négociants  importa- 


marchandises  (sucre,  etc.),  la  vente  d'après  des  types  déUnisou  étalons  placés  sous  la 
garde  de  Chambres  de  commerce  qualifiées. 

•  1.  Le  «  Vieux  Lipsien  »  compare  («  Leipziger  Messen  »,  p.  32)  l'ancienne  détresse 
du  Chevalier  de  l'échantillon  pèlerinanl  sous  la  neige  aux  félicités  du  commis  voya- 
geur moderne  dormant  dans  son  compartiment  de  deuxième  classe  bien  chauffé,  ré- 
veillé en  temps  voulu  parle  chef  de  train  à  qui  il  a  donné  un  pourboire,  et  conduit 
par  l'omnibus  de  l'hôtel  à  la  chambre,  également  bien  chauffée  et  éclairée  à  l'électri- 
cité, qu'il  a  commandée  télégraphiquement. 

2.  Deutsche  Volkswirlschaft  iin  XlXen  .Jahrhundert. 

3.  Sur  l'ancien  commerce  de  foire  à  Leipzig  au  xviii'  siècle  voir  :  La  Foire  de 
Leipzig  dans  les  temps  j)assés,  p.  61  (vivres,  denrées  coloniales,  laines,  tissus, 
porcelaines  de  Meissen),  p.  80  (porcelaines  de  Meissen).  Sur  l'ancienneté  du  com- 
merce de  la  laine  aux  l'^oires  de  Leipzig,  voir  même  ouvrage,  p.  30  et  la  note. 

4.  Beaucoup  de  ceux-ci  étaient  représentants  ou  au  moins  tributaires  des  maisons 
de  Hambourg. 

5.  La  l'faffendorferstrasse  et  les  rues  avoisinantes  sont  devenues  le  quartier  des 
négociants  en  laine. 

Les  laines  de  Silésie,  autrefois  si  abondantes  (et  dont  la  vente  anima  longtemps  les 
Foires  de  Breslau),  se  sont  évanouies  devant  les  laines  de  l'Australie  et  de  l'Argen- 
tine. 

6.  Massifs  de  la  Thuringe,  de  l'Erzgebirge,  etc. 

7.  Mais  durant  la  seconde  partie  du  xix'=  siècle,  des  déplacements  de  courants  de- 


COMMENT    LA    FOIRK   DE    LEIPZIC    A    l'HOLONliÉ    SON    EXISTENCE.  39 

teurs.  des  exportateurs  de  produits  régionaux  s'établirent  pareil- 
lement à  Leipzig  à  poste  fixe.  D'autre  part,  beaucoup  d'indus- 
tries saxonnes  •  ne  tardèrent  pas,  durant  la  première  moitié  du 
xix^  siècle,  à  s'élever  au  stade  de  la  grande  fabrication  centra- 
lisée; il  s'agissait  en  effet,  dans  la  plupart  des  cas,  d'articles 
communs,  destinés  à  l'usage  courant  [tissus  ordinaires,  etc.), 
de  ceux  que  produisent  le  mieux  les  machines  -.  Les  entreprises, 
ayant  dû  se  pourvoir  d'un  capital  notable,  ne  manquèrent  pas 
de  s'outiller  à  la  fois  industriellement  et  commercialement,  et 
de  poursuivre  méthodiquement  au  dehors  la  vente  de  leurs  ar- 
ticles avec  l'aide  de  représentants  et  de  nombreux  voyageurs 
munis  d'échantillons.  Elles  aussi  se  passèrent  désormais  des 
Foires.  Il  n'est  enfin  jusqu'à  certaines  industries  toutes  spé- 
ciales, comme  celle  des  porcelaines  de  Meissoi,  qui  ne  s'assu- 
rassent d'un  instrument  commercial  ^. 

Ainsi  donc  :  denrées  coloniales,  laines^  tissus,  porcelaines  de 
Meissen,  etc.,  tout  ce  qui  avait  prolongé,  entretenu  et  exalté  la 
vie  des  Foires  de  Leipzig  au  xvni'  siècle,  leur  était  arraché  au 
Xlx^  Il  semblait  vraiment  que  cette  fois  elles  fussent  condamnées 
sans  retour. 

Les  transegrmations  de  la  librairie.  —  Issue  de  la  Foire 
aux  livres,  l'industrie  du  livre  ^  avait,  on  l'a  vu,  pris  de  fortes 


Talent  s'opérer  au  profit  de  Berlin  et  d'autres  villes  et  enlever  à  Leipzig  le  trafic  de 
plusieurs  des  articles  qui  s'y  traitaient  au  temps  des  anciennes  Foires. 

1.  Le  Blocus  Continental  a  fortifié  encore  les  industries  saxonnes  et  les  a  amenéea 
à  produire  divers  articles  (quincaillerie,  etc.)  que  l'Angleterre,  au  xviii'^  siècle,  intro- 
duisait sur  le  continent  à  l'occasion  des  Foires  de  Leipzig.  (Voir  :  Foire  de  Leipzig 
dans  les  temps  passés,  p.  .59  et  61.) 

2.  La  ville  saxonne  de  Chemnitz  s'est  développée  en  construisant  des  machines 
pour  l'industrie  textile  du  pays.  Elle  est  aujourd'hui  peut-être  la  ville  allemande  la 
plus  remarquable  pour  la  fabrication  mécanique  des  machines  en  général. 

3.  La  Manufacture  royale  de  Meissen  eut  des  voyageurs  et  «;  consigna  »  des  dépôts 
de  marchandises  à  des  commissionnaires. 

4.  Sur  le  rôle  social  de  cette  industrie,  voir  l'ouvrage  de  Cari  Biicher  -.  Der  Buch- 
handel  und  die  Wissenschaft  {Le  Commerce  des  Livres  et  la  Science).  Voir  aussi 
six  conférences  données  en  1807  à  la  Maison  des  Libraires  de  Leipzig,  par  MM.  R.  Fock, 
G.  "Wilkowski,  R.  Kautzsch,  H.  Hermelink,  R.  'W'uttke  et  H.  Waentig  sur  les  rapports 
de  l'industrie  du  livre  «  avec  la  Science  ".  ^<  avec  la  Littérature  »,  «  avec  l'Art  », 
«  avec  la  Religion  »,  «  avec  l'Élat  »  et  «  avec  l'Économie  nationale  »,  et  qui  ont  été 


40  LA    FOIRE   DE    LEIPZIG   A    l'ÉPOQUE    ACTUELLE. 

racines  dans  Leipzig-  au  xvf  siècle  et  y  avait  épanoui  d'impo- 
sants rameaux  au  xvi^  et  au  xvii'^  La  frondaison  devint  encore 
plus  touffue  au  dernier  siècle.  Cent  spécialités  et  métiers  variés 
finirent  par  collaborer,  étageant  et  équilibrant  les  poussées  de 
leurs  activités  :  fabriques  de  papier  du  Vogtland  et  de  l'Erzge- 
birge,  fonderies  de  caractères  (en  attendant  l'électro-typogra- 
phie),  imprimeries,  ateliers  de  litho  et  de  chromolithographie, 
de  gravure,  de  phototypie  et  d'impression  photog-raphique,  fa- 
briques de  machines  pour  la  papeterie  et  la  reliure,  ateliers  de 
reliure,  de  cartographie,  etc.,  etc.  11  est  de  grands  éditeurs 
qui  ont.  non  seulement  leurs  propres  imprimeries,  mais  aussi 
leurs  ateliers  de  reliure  et  autres  annexes.  Mais,  à  l'extrémité 
inverse  2,  il  en  est  un  très  grand  nombre  qui  nont  pas  d'outil- 
lage industriel  et  qui  traitent  avec  des  imprimeurs,  graveurs, 
reUeurs,  etc.,  pour  l'exécution  matérielle  des  livres.  Si  l'édition, 
considérée  dans  l'ensemble  de  ses  opérations,  est  une  grande 
industrie,  ces  sortes  d'éditeurs,  pris  en  eux-mêmes,  ne  sont  pas 
à  proprement  parler  des  industriels.  Ils  sont,  en  somme,  des 
espèces  d'entrepreneurs. 

Pendant  fort  longtemps,  l'industrie  du  livre  eut  besoin,  pour 
vendre  ses  produits,  de  cette  Foire  aux  livres  dont  elle  était 
sortie.  Le  dernier  siècle  devait  voir  l'industrie  de  l'édition  s'é- 
manciper, comme  tant  d'autres,  de  la  tutelle  commerciale  des 
Foires.  Par  un  processus  des  plus  intéressants,  il  se  constitua  à 
Leipzig  tout  un  corps  de  commissionnaires  spéciaux,  les  com- 
missionnaires  en  librairie,  sur  qui  les  éditeurs  purent  se  reposer 
du  souci  d'assurer  le  placement  des  livres,  et  aussi  du  soin  de 
les  emballer  et  de  les  expédier  3.  Il  advint  que  la  plupart  des 
éditeurs  eurent  chacun    '  son  »  commissionnaire  ',  à  qui  il  re- 


réunies sous  le  titre  de  DasBucliç/ewerbe  and  die  Kulliir  {L'Industrie  du  Livre  cl 
la  Civilisation)  en  un  petit  volume  publié  par  B.-G.  ïeubner.  Leipzig. 

1.  Cf.  La  Foire  de  Leipzig  dans  les  temps  passés,  p.  42,  52,  65  et  (56. 

2.  On  observe  dans  la  réalité  tous  les  types  intermédiaires. 

3.  Ainsi  nombre  d'éditeurs  se  trouvèrenldébarrasséset  de  toute  besogne  industrielle, 
et  d'une  partie  de  la  besogne  commerciale. 

i.  Il    existe    quelques   grands    éditeurs  qui  sont    en  même  temps    commission- 
naires. 


COMMENT    l-A    FOIHK    HE    I.EIPZH;    A    l'HOLONUÉ    SON    EXISTENCE.  41 

mettait  tout  ou  partie   de  ses   éditions,  aussitôt  qu'avait  cessé 
de  retentir  le  «  gémissenïent  »   des  presses. 

Le  rôle  des  commissionnaires  en  librairie  est  des  plus  com- 
plexes et  des  plus  agissants.  Ils  font  imprimer  à  l'usage  des 
libraires  de  détail  des  pays  de  langue  allemande  '  de  remar- 
qual)les  catalogues,  parfaitement  tenus  à  jour,  et  donnant 
toutes  indications  désirables  relativement  au  prix,  au  format, 
au  poids.  Ils  empaquettent  les  ouvrages  et  les  expédient  aux 
libraires  ~.  Beaucoup  de  livres  sont  remis  à  ceux-ci  «  à  condi- 
tion »,  et  peuvent  être  rendus  ultérieurement.  L'on  sait  que,  à 
leur  tour,  les  libraires  communiquent  à  domicile  les  «  nou- 
veautés »  aux  clients  qu'elles  sont  susceptibles  d'allécher.  Ainsi 
la  présentation  directe  de  la  marchandise  est  réalisée,  tout 
comme  à  la  Foire!  D'une  manière  générale,  les  libraires,  à  la 
condition  de  s'être  affdiés  à  la  Fédération  constituée  à  Leipzig 
sous  le  nom  de  Bôrsenverein  der  deutschen  Buchhândler^  sont 
autorisés  à  ne  régler  qu'au  moment  de  la  semaine  de  Pâques. 
Par  les  crédits  étendus  qu'ils  consentent,  les  commissionnaires 
sont  donc,  par  surcroît,  des  façons  de  banquiers  de  la  librairie  '. 

A  Pâques,  les  libraires  sont  tenus  de  payer  les  volumes  qu'ils 
ont  définitivement  acquis;  ils  doivent  également  rendre  aux 
commissionnaires  les  livres  qu'ils  ne  gardent  point  iremittenden) 
ou  demander  la  permission  de  les  conserver  encore  quelque 
temps  [clisponenden).  A  la  même  date,  les  commissionnaires 
règlent  leurs  comptes  entre  eux  et  avec  les  éditeurs. 

Les  libraires  font  ordinairement  en  personne  le  voyage  de 
Leipzig  pour  procéder  à  cette  liquidation  annuelle.  Elle  a  lieu 

1.  Les  ouvraj;es  alleinands  Irouvent  aussi  un  lerrain  d'exportation  en  Scandinavie, 
où  une  propagande  liabile  a  été  faite  pour  mettre  en  faveur  la  science  germanique. 

2.  Les  commissionnaires  en  librairie,  qui  doivent  disposer  d'importants  capitaux, 
ont  en  outre  à  entretenir  un  personnel  considérable  de  portefaix  [Mitrkthelfer]  et 
ne  peuvent  se  passer  de  nombreux  chevaux  et  voitures. 

3.  L'établissement  à  Leipzig  de  cette  puissante  organisation  commerciale  et  linan- 
cière  a  contribué  a  maintenir  dans  la  ville  le  siège  de  l'industrie  du  livre.  11  y  a 
aujourd'hui  beaucoup  de  maisons  d'édition  à  Stuttgart  et  surtout  à  Berlin.  Mais  une 
partie  de  ces  maisons,  comme  aussi  des  maisons  de  la  Suisse  allemande  et  de  l'Au- 
triche, ont  leurs  commissionnaires  à  Lei|izig.  Et,  pour  éviter  d'inutiles  transports, 
elles  font  imprimer  et  relier  à  Leipzig,  alin  (jue  les  volumes  passent  tout  droit  de 
l'imprimerie  et  de  l'atelier  de  reliure  dans  les  magasins  du  commissionnaire. 


42  LA   FOIRE    DE   LEIPZIG    A   L  EPOQUE    ACTUELLE. 

dans  la  belle  Maison  des  Libraires,  qui  est  une  des  curiosités 
de  la  ville.  Elle  est  suivie  d'une  fête  et  de  réjouissances.  On  a 
conservé  à  la  réunion  le  vieux  nom  de  Journée  de  la  Cantate 
des  Libraires.  Cette  assemblée  pascale  de  tous  les  hommes  de  la 
branche  est  iin  dernier  souvenir  de  l'ancienne  Foire  aux  Livres. 

Les  transformations  du  commerce  des  fourrures  ^ .  —  Ainsi 
donc,  à  la  suite  de  la  révolution  des  moyens  de  communica- 
tion, la  vieille  Foire  aux  livres  s'est,  pour  ainsi  dire,  volatilisée. 
Les  ouvrages  imprimés,  qui  sont  pourtant  un  article  d'espèce 
tout  à  fait  originale,  ont  pu  être,  eux  aussi,  grâce  à  l'organi- 
sation appropriée  qui  relie  les  libraires  aux  grands  commis- 
sionnaires et  ceux-ci  aux  éditeurs,  projetés  dans  toutes  les  di- 
rections, rayonnes  jusqu'à  la  table  des  amateurs  supposés  et 
des  lecteurs  éventuels.  Mais  si  les  livres  sont  un  article  sui 
generis,  et  si  la  modernisation  de  leur  commerce  requérait 
dans  la  pratique  une  organisation  toute  spéciale,  ils  ressemblent 
tout  de  même  aux  autres  produits  de  la  grande  industrie  en  ce 
qu'ils  sont  fabriqués  par  séries  homogènes  :  l'œuvre  de  l'im- 
primerie étant  justement  de  reproduire  un  texte  à  un  certain 
nombre  d'exemplaires  identiques. 

Il  n'en  pouvait  être  dit  autant  d'une  autre  marchandise  tra- 
ditionnelle des  anciennes  Foires  :  nous  voulons  parler  des  four- 
rures. Celles-ci  sortent  non  pas  des  fabriques  humaines,  mais 
des  ateliers  de  la  nature  vivante;  or  <(  le  bon  Dieu  »,  comme 
un  marchand  de  fourrures  nous  priait  de  le  noter.  «  ne  fait 
pas  deux  bêtes  pareilles  >>.  Dès  lors,  il  était  impossible  d'en- 
voyer au  loin  des  «  spécimens  »  de  ce  genre  d'articles.  On  ne 
devait  pas  songer  non  plus  à  les  échantillonner  par  fragmen- 
tation, puisque  c'eût  été  les  endommager,  et  que  d'ailleurs 
une  même  peau  est  souvent  très  variée  dans  ses  parties  consti- 
tutives. Il  semblait,  par  conséquent,  que  la  Foire,  avec  son 
vieux  système  de  l'exhibition  de  la  marchandise  en  un  lieu 
convenu  entre  vendeurs  et  acheteurs,  dût  continuer  d'être  l'or- 

1.  Cf.  supra  :  l"  partie,  IV,  Les  CaractérisUques  de  Leipzig  :  le  Briihl,  et  :  La 
Foire  de  Leipzig  dans  les  temps  passés,  p.  31  et  61-63. 


COMMENT    LA    FnlKE    I»E    l.i:il'/.Ii;    A    l-ROLONC.É    SON    EXISTENCE.  43 

ganisation  la  mieux  adaptce  aux  conditions  du  négoce  des 
fourrures.  En  réalité,  il  n'en  a  point  été  absolument  ainsi,  tant 
s'en  faut.  Le  commerce  des  fourrures  s'est  modernisé,  comme 
les  commerces  précédents.  Néanmoins,  à  quelcfues  égards,  il 
participe  toujours  de  la  nature  de  l'ancien  commerce  de  foire, 
et  il  a,  en  tous  cas,  manifesté  des  traits  qui  lui  sont  bien  propres. 
Voyons  quelle  physionomie  singulière  il  a  prise  au  milieu  des 
autres  tralics  lipsiens. 

Nous  avons  dit  que  les  })rogrès  de  la  navigation  au  xviii'  siècle 
avaient  accru  l'importance  déjà  grande  du  marché  des  four- 
rures à  Leipzig,  en  permettant  d'adjoindre  la  vente  des  four- 
rures du  Canada  à  celle  des  fourrures  de  Russie  ^  Le  développe- 
ment des  chemins  de  fer  au  xix*  siècle  renforça  encore  cet  effet. 
Le  commerce  lipsien  des  fourrures  prit  des  proportions  gran- 
dioses. Comme  les  négociants  en  denrées  coloniales,  en  laines, 
en  matières  grasses,  etc..  etc.,  les  négociants  en  fourrures  ces- 
sèrent d'être  en  camp  volant,  devinrent  sédentaires.  Chose 
notable,  ils  concentrèrent  systématiquement  toutes  leurs  instal- 
lations sur  un  point  déterminé  de  la  ville  :  le  Brûhl  et  les  rues 
adjacentes.  Ces  négociants  étaient  presque  tous  Israélites  —  et 
l'on  sait  du  reste  que  les  Juifs  avaient,  depuis  des  siècles,  joué 
un  rôle  prépondérant  dans  le  trafic  des  fourrures;  —  plus  que 
jamais,  ce  commerce  devint  leur  chose;  aussi  bien  les  riches 
marchands  que  la  tourbe  des  courtiers  indigents  et  des  inter- 
médiaires faméliques  appartiennent  en  grande  majorité  à  la 
race  hébraïque;  et  c'est  encore  des  Juifs  qu'on  trouve  s'em- 
ployant  aux  opérations  de  rabattage  sur  tous  les  chemins  qui 
vont  des  magasins  du  Brûhl  aux  lointains  territoires  de  chasse 
où  les  bêtes  abandonnent  leurs  peaux  -.  Si  le  commerce  se  fit 

1.  Ibid.,  p.  62. 

2.  Plusieurs  raisons  peuvent  être  invoquées  pour  expliquer  cette  prédilection  des 
Juifs  pour  le  commerce  des  fourrures.  Citons  les  principales  :  1°  les  variations  d'ap- 
préciation dans  la  valeur  de  l'objet,  qui  ouvrent  la  possibilité  de  réaliser  de  gros 
gains:  2"  les  fluctuations  des  cours,  qui  permettent  de  spéculer;  3»  la  circonstance 
que  les  fourrures  représentent  une  grande  valeur  sous  un  petit  volume:  or,  les  Juifs, 
souvent  menacés  au  Moyen  Age,  se  sont  habitués  à  traiter  de  préférence  ce  genre  de 
marchandises  (par  exemple  :  l'argenl),  parce  qu'il  est  possible  de  se  sauver  en  les 
emportant.  (A  rapprocher  aussi  certaines  habitudes  mentales  résultant  de  la  condi- 


M  LA    FOIRE   DE   LEIPZIG    A    L  EPOQUE   ACTUELLE. 

permanent,  les  arrivages  continuèrent,  pour  des  raisons  natu- 
relles, d'avoir  lieu  surtout  à  certaines  époques  de  Tannée;  les 
transactions  conservèrent  donc  un  caractère  de  périodicité 
relative;  même  aujourd'hui  le  programme  officiel  «  des  Foires 
de  Leipzig-  »,  mentionne,  un  peu  anachroniquement,  la  «.  foire 
des  fourrures  »  comme  se  tenant  au  début  de  janvier,  à  Pâques 
et  à  la  Saint-Michel.  Les  fourrures  étant,  encore  un  coup,  des 
articles»  individualisés  »,  incommensurables,  non  ramenablesà 
des  étalons  suffisamment  définis,  le  commerce  des  fourrures 
s'apparente  également  toujours  à  celui  des  anciennes  Foires 
en  ce  sens  que,  répétons-le,  la  présentation  directe  de  la  mar- 
chandise reste  désirable  et,  théoriquement  tout  au  moins, 
semble  nécessaire;  effectivement  nombre  de  marchands  de 
fourrures  au  détail  viennent  de  villes  éloignées  pour  faire  eux- 
mêmes  leurs  emplettes  à  certaines  dates.  Cependant,  en  ce 
domaine  aussi,  une  catégorie  de  commissionnaires  spécialistes 
a  fait  son  apparition;  ils  achètent  pour  le  compte  des  maisons 
étrangères;  afin  de  fournir  une  certaine  garantie  d'indépen- 
dance, ils  n'ont  pas  eux-mêmes  de  marchandises  en  magasin. 
Cela  ne  suffirait  pas  à  rassurer  pleinement  sur  la  valeur  de 
leurs  services  et  il  est  indispensable  que  leurs  commettants 
aient  en  eux  une  grande  confiance,  qu'ils  les  aient  éprouvés 
au  cours  d'une  longue  suite  do  rapports  d'aflaires,  et  que,  cela 
va  sans  dire,  ils  connaissent  de  leur  côté  parfaitement  l'article 
et  soient  capables  déjuger  la  qualité  des  marchandises  que  le 
commissionnaire  envoie.  Celui-ci  prête,  en  somme,  ses  yeux  et 


lion  civile  faite  à  la  femme  par  le  droit  talmudique,  qui  ne  leur  attribue  que  la 
jiropriété  des  objets  à  leur  usage  personnel  :  ce  qui  a  amené  les  Juives  à  rechercher 
les  objets  précieux,  de  petit  volume  et  de  faible  poids,  qu'elles  peuvent  enfermer 
dans  la  malle  où  elles  serrent  tout  leur  avoir);  4"  le  fait  que  les  fourrures  excitent 
de  vives  passions  (on  sait  quel  désir  de  possession  elles  éveillent  chez  les  femmes, 
et  que  certaines  peaux  provoquent  chez  les  Slaves  une  convoitise  allant,  nous  disait 
un  fourreur,  «  jusqu'à  la  folie  »);  or.  les  Juifs  aiment  à  traiter  ce  genre  d'articles, 
parce  que  l'exploitalion  des  passions  est  fructueuse,  et  que  le  génie  sémitique  ex- 
celle d'ailleurs  à  les  attiser  à  propos;  5°  un  antisémite  ne  manquerait  pas  d'ajouter  : 
les  nombreuses  fraudes  qu'on  peut  pratiquer  sur  l'article. 

Cf.  ce  que  nous  avons  écrit,  dans  notre  étude  sur  les  Houblonniers,  des  causes 
qui  ont  amené  la  spécialisation  des  Juifs  dans  le  commerce  du  houblon. 


COMME.NT    LA    FOIHR    1»E    LFJI'ZIG    A    l'KOLONCl':    SON    1:\IST1:N(:i:.  4") 

la  finossc  de  sa  vision  ^  aux  acheteurs  qui  aiment  mieux  ne  pas 
venir  à  Leipzii^'.  Les  commissionnaires  sont,  en  dernière  analyse, 
des  experts  en  fourrures  '  mettant  leur  acuité  sensorielle  et  leur 
compétence  à  la  disposition  de  clients  éloignés. 

U  n'y  aurait  besoin,  comme  nous  le  disions  au  début,  que 
d'enclore  le  Briihl  et  de  lui  donner  un  couvercle  vitré  pour  en 
faire  une  espèce  de  Marché  ou  de  Bourse  des  Fourrures^.  La  con- 
centration du  commerce  sur  ce  point  déterminé  est  un  fait  très 
remarquable.  Elle  a  répondu  à  des  nécessités  dérivant  de  la 
nature  même  du  trafic.  En  effet,  quelle  que  soit  V  «  individua- 
lité »  des  articles,  le  commerce  des  fourrures,  inclinant  à  suivre 
une  des  tendances  maîtresses  du  commerce  moderne,  cherche 
malgré  tout  à  réunir  le  semblable  et  à  tirer  du  sein  de  l'hétéro- 
généité une  homogénéité  relative.  U  est  donc  indispensable 
que  la  totalité  des  marchandises  soit  étalée  sur  une  petite  surface 
afin  que.  parmi  cette  diversité,  les  négociants  puissent  incessam- 
ment découvrir  ce  qui  s'apparie.  Le  quartier  des  Fourrures  à 
Leipzig  est  d'abord  un  immense  atelier  de  tri.  Par  cette  confluence 
de  toutes  les  marchandises  en  un  seul  carrefour,  le  commerce 
lipsien  des  fourrures  reproduit,  en  l'accentuant,  un  trait  des 
vieilles  Foires. 

Le  tri  opéré,  la  juxtaposition  des  magasins  de  fourrures  sur 
un  petit  espace  n'est  pas  moins  avantageuse  aux  acheteurs,  qui 
sont  heureux  de  pouvoir  visiter  rapidement  toutes  les  collec- 
tions pour  avoir  chance  de  trouver  ce  qui  leur  convient.  Le  quar- 
tier des  Fourrures  à  Leipzig  est,  par  conséquent,  encore  une 
exposition  complète  des  sortes  de  marchandises  disponibles.  Par 
là  aussi  le  commerce  lipsien  des  fourrures  prolonge  la  Foire 
d'autrefois. 

Le  rapprochement  des  Ldger  (entrepôts)  rend  chaque  jour 
d'autres  services  au  négoce  et  à  la  clientèle.  Les  articles  une  fois 
harmonisés  et  rangés  dans  les  rayons  par  qualités  et  par  nuances, 
il  arrive  à  tout  instant  que  tel  négociant  manque  d'une  peau  ou 

1.  C'est  par  la  vue,  non  par  le  toucher,  qu'on  distingue  surtout  les  fourrures. 

2.  A  comparer  :  le  rôle  des  dégustateurs  dans  le  commerce  du  Ihe. 

6.  U  a  été  question  à  plusieurs  reprises  de  créer  une  vraie. Bourse  des  Fourrures. 


40  LA    FOIRE    DE   LEIPZIG    A    L  EPOQUE    ACTUELLE. 

d'un  fragment  de  telle  couleur,  et  qu'il  aurait  intérêt  à  les  avoir 
sur  l'heure  pour  compléter  une  série  ou  pour  remédier  à  la 
défectuosité  d'un  article.  Cette  peau  ou  ce  fragment  désirés,  il 
les  obtiendra  chez  un  voisin.  Souvent  c'est  le  pauvre  diable  bat- 
tant la  semelle  sous  le  porche  d'en  face  qui  sera  à  même  de  les 
lui  procurer  le  plus  rapidement'.  Sans  parler  de  bien  d'autres 
offices.  De  là  une  entente,  une  fraternité,  une  franc-maçonnerie 
de  la  fourrure.  Quotidiennement,  les  Rois  des  fourrures  arpen- 
tent le  Bruhl  et  ne  dédaignent  de  serrer  aucune  main,  même  la 
plus  décharnée  et  la  plus  griffue. 

Puis,  le  Brïihl  est  vraiment  une  façon  de  Bourse.  Le  thermo- 
mètre des  fluctuations  s'y  trouve  en  permanence,  La  foule  des 
rôdeurs  à  joues  caves,  à  barbes  incultes  et  à  yeux  cupides,  ce 
sont,  à  certaines  heures,  comme  autant  de  tentacules  explora- 
trices, en  qui  réside  la  sensibilité  périphérique  et  qui  renseignent 
le  cerveau. 

Toutes  ces  raisons  font  concevoir  pourquoi,  sur  le  continent 
européen,  le  commerce  naoderne  des  fourrures  est  demeuré  con- 
centré dans  une  seule  ville  et  même  s'est  retiré  dans  un  seul 
quartier  de  cette  cité,  où  il  a  pris  sa  position  de  combat,  où  il 
s'est  replié,   ramassé  sur  soi. 

Si  l'on  comprend  assez  aisément  que  le  commerce  moderne  des 
fourrures  se  soit  ainsi  condensé  sur  un  point,  on  se  demandera 
quelle  cause  a  maintenu  précisément  à  Leipzig  un  négoce  qui 
embrasse  dans  ses  opérations  à  la  fois  les  articles  russes  et  les 
articles  américains.  Ce  n'est  pas  seulement  affaire  de  tradition. 
Il  y  a  une  activité  locale  d'ouvriers  et  d'artisans  associée  au  trafic 
lipsien  des  fourrures  !  De  même  que  la  Foire  aux  livres  a  fait  naî- 
tre dans  la  cité  l'industrie  de  l'édition,  la  Foire  aux  pelleteries  a, 
de  longue  date,  fait  surgir  dans  le  pays  divers  métiers  spéciaux 
qui  se  sont  développés  en  terrain  favorable.  Leipzig  n'est  pas 
simple  ment  atelier  de  tri .  Là  se  tannent,  se  lustrent  les  fourrures  ^ . 

1.  Parmi  les  traflcs  subalternes  auxquels  donne  lieu  le  commerce  des  fourrures,  il 
faut  citer  celui  des  queues,  pratiqué  par  quelques  petits  négociants.  Entre  autres 
usages,  les  queues  peuvent  être  employées  comme  «  pièces  »  rapportées  pour  corri- 
ger le  défaut  d'une  grande  peau. 

2.  Le  lustrage  comj)rend  en  même  temps  la  leinture.  Diverses  couleurs  noires  ne 


COMMENT    LA    1-0II5E    DE   LEII'ZK;    A    PROLONGÉ    SON    EXlSTEiNCE.  47 

Une  opération  encore  plus  essentielle  est  la  couture  des  peaux. 
Dans  bien  des  cas,  il  ne  s'agit  point  d'une  pratique  frauduleuse; 
elle  ne  le  devient  que  lorsque  le  marchand  veut  vendre  comme 
peau  originale  une  peau  formée  de  plusieurs.  Mais  il  est  normal, 
à  condition  que  cela  s'avoue,  de  coudre  ensemble  de  petites 
peaux,  voire  de  réunir  deux  à  deux,  par  une  sorte  de  chassé- 
croisé,  les  moitiés  de  deux  peaux  diflérentes,  quand  les  colora- 
tions s'harmonisent  mieux  ainsi'.  Ces  travaux  méticuleux  sont 
exécutés  avec  une  patience  et  une  perfection  difficilement  imi- 
tables par  les  gagne-petit  de  Markranstaedt  et  de  Skheuditz, 
près  Leipzig,  et  de  la  ville  thuringienne  voisine,  Weissenfels, 
près  Weimar^.  Sans  cesse,  les  fourgons  des  marchands  de  four- 
rures visitent  ces  petites  localités  laborieuses.  Minuscules  arti- 
sans, appartenant  au  type  par  nous  décrit  maintes  fois  déjà! 
Leur  habileté  manuelle  tient  du  prodige  \  leur  frugalité  touche 
à  l'ascétisme.  Les  ateliers  de  ces  tâcherons  constituent  les 
arrière-plans  du  Briihl  *  I 

Le  Briihl  est  une  assez  large  voie  bordée  de  façades  brunes 
ou  grisâtres.  Beaucoup  de  vieilles  maisons  ont,  comme  le  disait 
Gœthe,  «  deux  visages  "^  »  et  sont  traversées  par  de  longues  cours 
débouchant  sur  d'autres  rues.  Toutes  ces  bâtisses  sont  enfumées, 
ténébreuses,  et  ont  un  air  de  mystère;  quelques-unes  sont  tru- 
quées comme  des  théâtres,  car  les  négociants  font  parfois  des- 
cendre dans  des   double-fonds  certaines  peaux  afin  de   raréfier 

sont  obtenues  parfaitement  que  dans  les  ateliers  de  teinturerie  français.  Aussi  les 
marci)ands  lipsiens  envoient-ils  en  P'rance  certaines  fourrures  pour  les  faire  teindre. 
C'est  en  France  aussi  que  se  fait  1'  «  épilage  électrique  «  des  fourrures  de  rais 
d'Amérique,  grâce  auquel  ces  fourrures  peuvent  imiter  la  loutre. 

1.  A  comparer  :  le  coupage  des  vins. 

2.  La  confection  des  «jouets  de  peau  »  (petits  animaux  recouverts  de  peaux),  pra- 
tiquée surtout  dans  la  région  de  Weirnar,  se  relie  à  cette  industrie. 

3.  Les  artisans  orientaux,  très  patients  eux  aussi  et  très  adroits,  et  exaltés  encore 
par  l'appât  du  gain,  rivalisent  avec  les  artisans  Ihuringiens  et  saxons  dans  la  couture 
des  fourrures.  Nous  avons  vu  une  peau  formée  de  cent  rognures  et  morceaux  déchi- 
quetés, formidable  «  jeu  de  patience  »  où  avait  triomphé  l'industrieuse  application 
d'uncouseur  oriental. 

4.  Cette  fonction  industrielle  du  marclié  des  fourrures  de  Leipzig,  où  l'on  trie  et 
travaille  les  peaux,  le  distingue  du  grand  marché  de  Londres,  où  l'on  vend  des  «  lots  » 
de  marchandises  brutes. 

5.  Cf.  La  Foire  de  Leipzig  dans  les  lemps  passes,  p.  82. 


48  LA    FOIRE    DE   LEIPZIG    A    L  ÉI'OOUE    ACTUELLE. 

l'article  et  de  provoquer  une  hausse,  dont  ils  profitent  ensuite 
en  rappelant  à  la  lumière  du  jour  les  fourrures  un  moment  éclip- 
sées. Une  odeur  de  naphtaline  s'épand  dans  l'air  du  Brûhl.  Des 
voitures  passent,  apportant  des  peaux  brutes;  il  en  est  de  retour- 
nées autour  de  morceaux  de  bois  servant  d'armature,  et  qui 
montrent  leurs  envers  graisseux  et  sanguinolents.  Sur  les  trot- 
toirs et  sous  les  porches,  se  tient  debout,  en  permanence,  une 
population  de  courtiers,  de  revendeurs  et  d'intermédiaires.  La 
plupart  sont  Juifs,  comme  les  grands  négociants  eux-mêmes.  Il  y 
a  là  aussi  des  Grecs,  des  Arméniens  ;  malgré  l'uniformisation  des 
costumes,  on  voit  de  temps  en  temps  surgir  un  chef  couvert  du 
fez.  L'on  aperçoit  des  figures  creuses  et  plombées;  des  yeux 
avides  et  scrutateurs  flamboient  sous  des  sourcils  broussailleux. 
Il  est  des  encoignures  où  parait  se  tenir  une  sorte  de  «  bourse 
des  pieds  humides  ».  Des  individus,  le  regard  aux  aguets,  glis- 
sent le  long  des  façades  :  cela  coule,  semble  suinter  des  murs. 
Dans  les  cours,  il  y  a,  outre  la  prolongation  des  magasins, 
quantité  de  bouges,  d'indescriptibles  «  bouibouis  ».  Çà  et  là  un 
minable  restaurant  se  révèle,  avec  son  enseigne  en  caractères 
hébreux.  De  petits  escaliers  tout  noirs  montent  vers  d'étranges 
asiles.  Un  Sue  pourrait  écrire  les  «  Mystères  du  Brtihl  »;  ce  ne 
sont  pas  les  «  tapis-francs  »  qui  manqueraient  à  son  observation. 
Dans  les  sous-sols,  il  trouverait  également  de  petits  concerts  fort 
<(  canailles»,  où  des  femmes  en  cotillon  court  beuglent  et  se 
trémoussent. 

Pénétrons  dans  un  Lager  de  négociant.  Nous  reconnaissons, 
posées  sur  des  tables,  les  peaux  grasses  et  sanglantes  que  nous 
avons  aperçues  tout  à  l'heure  dans  la  rue.  Ce  sont  des  four- 
rures de  rats  d'Amérique,  arrivées  justement  en  bon  état  grâce 
à  la  couche  adipeuse  qui  les  a  conservées.  Epilées  électrique- 
ment, elles  imiteront  la  loutre.  Il  s'en  traite  pour  16  millions 
de  marks  par  an,  à  Leipzig!  A  droite,  à  gauche,  des  caisses  dé- 
clouées sont  pleines  de  fourrures  américaines.  Une  odeur  de 
naphtaline  et,  on  dirait,  de  jambon  charge  l'air.  Plus  loin, 
nos  narines  perçoivent  le  relent  désagréable  des  skunks  ou 
«  bêtes  puantes  ».  Nous  passons  devant  les  marmottes  du  Ca- 


COM.MKNl'    LA    l'OlUK    ])[■]    I.KIPZIG    A    l'ROLONGÉ   SON    EMSTKNCK.  40 

nada.  Voici  les  opossums  aux  ([ueues  effilochées,  usées,  car  ces 
marsupiaux,  uon  contents  de  porter  leurs  petits  dans  leurs  po- 
ches, souffrent  que  ceux-ci  s'accrochent  à  leur  appendice  cau- 
dal. Donnons  un  coupd'œil  aux  peaux  de  castors,  rondes  comme 
des  .galettes.  Quittons  TAniérique  et  approchons-nous  des  four- 
rures de  Russie.  Enchantons-nous  de  la  pompe  des  astrakans  et 
laissons-nous  émouvoir  par  la  caressante  chaleur  des  zibelines. 
Ayons  un  regard  pour  les  agneaux  «  à  queue  large  »  [brcitsch- 
ivanz),  de  bonne  heure  immolés,  qui  étalent  devant  nous  une 
fourrure  innocente.  Entrons  dans  la  salle  des  écureuils  petits- 
gris.  Ceux-là  sont  déjà  préparés.  Le  jour  pauvre  qui  vient  de  la 
cour  nous  montre  des  touffes  suspendues  au  plafond  et,  sur  le 
parquet,  de  grandes  nappes  soyeuses.  Les  unes  sont  formées 
d'un  certain  nombre  de  ventres  de  petits-gris,  les  autres  d'une 
juxtaposition  de  dos  (les  fourreurs  séparent  ces  deux  parties  de 
la  peau).  L'art  des  couseurs  de  Weissenfels  a  fait  ici  de  l'unité 
avec  la  pluralité  au  moyen  d'invisibles  sutures.  Et  ce  sont  vingt 
espèces  de  fourrures  encore.  Toutes  les  bêtes  sont  là,  représen- 
tées par  leurs  dépouilles.  Des  animaux  ainsi  détroussés  par 
l'homme,  il  en  est  qui  abondent  toujours  dans  la  nature,  parce 
qu'ils  sont  très  féconds,  ou  parce  qu'ils  se  reproduisent  dans 
quelques  régions  désolées  du  globe  d'où  ils  descendent  en  foule 
pour  aller  choir  bénévolementsous  l'épieu  dos  trappeurs.  Il  eu  est, 
au  contraire,  qui  se  font  de  plus  en  plus  rares,  parce  qu'ils  sont 
médiocrement  prolifiques,  ou  parce  que  la  civilisation  empiète 
aujourd'hui  sur  leur  habitat.  Les  bêtes  à  fourrure  ont  en  vain, 
par  la  sélection,  pu  acquérir  des  couleurs  qui  les  dissimulent, 
et  devenir  blanches  lorsqu'elles  hantent  le  pôle,  ou  fauves  lors- 
qu'elles rôdent  sur  la  terre  jaune  des  plateaux  d'Asie  :  cela  ne 
les  a  point  préservées  de  l'agression  humaine.  Les  voici  jonchant 
le  parquet,  tous  les  animaux  que,  «  pour  ne  pas  abîmer  la  peau  w, 
le  chasseur  a  tués  lentement,  avec  une  circonspection  cruelle  : 
ceux  qu'on  a  poussés  dans  des  trous  pour  les  assommer  par  le 
bâton,  ceux  que,  comme  la  zibeline,  on  a  fait  tomber  dans  des 
pièges  à  bascule,  et  ceux  qu'on  tire  à  petite  charge,  comme  le 
renard,   qui,  perdant  son  sang,    est  suivi  pendant  plusieurs 

4 


50  LA    FOIRE    ]JE    LEII'ZU;    A    I.  ÉPOQUE   ACTUELLE. 

heures  par  son  assassin  attendant  son  trépas.  Tandis  que  nous 
nous  abandonnons  à  ces  pensées,  nous  voyons,  au  sommet  d'un 
escalier  en  échelle,  par  la  trappe  qui  ouvre  sui-  l'étage  supé- 
rieur, apparaître  deux  grands  pieds  chaussés  de  bottines  jaunes, 
puis  une  blouse  blanche  couvrant  l'habit  de  ville;  enfin  se 
montre  une  tête  robuste,  moustachue  et  haute  en  couleur.  C'est 
J...,  le  maître  de  céans.  Énergique  et  puissant,  taillé  pour  le 
travail,  pour  le  plaisir  et  pour  le  combat,  il  sourit  au  milieu  de 
ce  champ  de  carnage  qu'est  son  Lager.  Et  l'expression  triom- 
phale de  sa  face  osseuse  et  sanguine  semble  proclamer  la  loi 
qui  fait  détruire  la  vie  par  la  vie  K 


1.  J...  venait  de  succéder  à  son  père,  décédé  quelques  jours  auparavant,  après 
une  carrière  glorieuse.  Je  m'étais  trouvé  par  hasard  sur  le  passage  du  convoi  funè- 
bre de  ce  Roi  des  Fourrures.  Tandis  que,  au  milieu  de  Karl  Tauchniizstrasse,  s'a- 
vançait le  char  très  simple,  recouvert  d'un  drap  noir  portant  une  inscription  en 
caractères  hébreux,  quelqu'un  m'avait  conlé  l'histoire  du  rude  conquérant  qui  des- 
cendait au  Chéol  : 

Né  en  .\lsace,  il  avait,  paraît-il,  commencé  par  ramasser  des  peaux  de  chats  à 
Leipzig.  A  force  de  peines  et  a'économie,  il  était"  parvenu  un  matin  à  posséder  la 
somme  de  mille  marks.  Muni  de  ce  pécule  et  «  d'un  grand  mouchoir  rouge  »  pour 
tout  avoir,  il  était  parti  aux  Etats-Unis.  Là.  il  acheta  des  liqueurs,  en  fit  le  com- 
merce, et,  tantôt  par  la  vente,  tantôt  par  le  troc,  acquit  des  fourrures  canadiennes. 
Après  des  opérations  de  toute  sorte,  il  conçut  et  réalisa  le  projet  d'entrei)rendre  en 
grand  le  trafic  des  fourrures  russes  et  américaines  et  de  créer  pour  cela  deux 
comptoirs  solidaires  à  New-York  et  à  Leipzig.  Il  mena  rapidement  son  «  atfaire  »  au 
succès.  Alors  c'avait  été  la  fortune  et  le  bonheur,  mais  le  travail  joyeux  et  le  com- 
bat toujours.  Pais  était  venue  la  vieillesse  sereine  et  encore  active,  la  collabora- 
tion du  fils  grandi,  la  réputation  mondiale  et  les  hommages  du  Briihl,  et  les  beaux 
jours  de  repos  lumineux  —  les  premiers  de  cette  existence!  —  l'hiver  à  INice,  l'été 
dans  l'Engadine... 

Pendant  que  le  char  mortuaire  continuait  son  chemin ,  s'éloignant  de  la  jolie 
villa  de  Grassistrasse,  une  image  rapide,  enregistrée  par  la  mémoire,  me  revenait  à 
l'esprit  :  —  Le  soleil  d'été  chauffait  la  façade  de  la  villa  et  les  vérandas  drapées 
de  fleurs.  La  lourde  grille  tournait.  La  voiture  sortait,  pleine  d'enfants  rieurs. 
Derrière,  roulait  un  omnibus  chargé  de  malles.  Une  voix  criait  aux  enfants  : 
«  Amusez-vous  bien  en  Suisse  !  »  Grand-père  au  mouchoir  rouge,  tes  trocs  de 
liqueurs  et  ton  vouloir  obstiné  avaient  fait  sortir  du  néant  cette  élégance  heu- 
reuse... 

Le  char  couverl  du  modeste  drap  noir  tournait  devant  l'énorme  amoncellement 
de  pierres  rugueuses  du  Nouveau  Rathaus.  Des  employés,  portant  des  branches  de 
palmier,  faisaient  escorte.  Ensuite,  venaient  des  voitures  ;  il  en  sortait  des  têtes  de 
jeunes  Juifs  aux  favoris  noirs,  et  aussi  des  figures  de  vieux  Sémites  aux  regards  de 
tlamme,  avec  parfois  une  expression  farouche  qui  eût  pu  faire  songer  à  de  mena- 
çants Ezéchiels.  Et  je  me  disais  que  le  simple  drap  enveloppant  le  cercueil  du  con- 
quérant n'était  qu'un  substitut.  Ce  qui  parait  idéalement  le  char,  c'étaient  les  peaux 


COMMENT    I.A    KdIKi;    lll     LEIPZIC    A    l'HOLONGK    SON    EXISTENCE.  51 

Avant  do  quitter  pour  toujours  le  Brïihl,  arrêtons-nous  chez 
un  autre  négociant.  Celui-là  «  tient  »  surtout  les  peaux  prépa- 
rées. Il  est  installé  au  large  dans  le  ((  hall  »  d'un  ancien  con- 
cert. Un  sous-sol  adjacent  à  l'immeuble  abrite  encore  un  petit 
«  beuglant  >,  et  le  couloir  que  nous  arpentons  se  prolonge  là- 
bas,  tout  au  fond,  vers  une  ouverture  que  la  lumière  du  jour 
n'atteint  pas  et  où  brûle  perpétuellement  un  cordon  de  verres 
de  couleurs:  une  musique  satanique  s'échappe  de  cet  antre. 
Faisons  halte  à  mi-chemin  et  engageons-nous  dans  le  large  esca- 
lier, où  de  grandes  bêtes  empaillées  semblent  faire  la  haie.  Le 
négociant  nous-  reçoit.  Il  a,  lui  aussi,  une  figure  osseuse  et  dure 
de  chien  fort.  Dans  le  «  hall  )>,  d'autres  animaux  empaillés  met- 
tent le  décor  d'une  vie  illusoire.  Un  lion  fier  se  campe.  Des  tigres 
ont  l'air  de  calculer  leur  élan.  Cependant  le  marchand  de  four- 
rures nous  entraine.  Nous  longeons  des  murs  que  des  peaux  de 
renards  arctiques  pavoisent  en  blancheur.  Voici  les  renards 
rouges;  ce  sont  de  médiocres  seigneurs,  et  le  commerce  ne  les 
utilise  qu'après  les  avoir  teints.  Le  négociant  nous  détourne  de 
nous  attarder  aux  peaux  d'ours  :  «  Ce  sont  des  articles  à  bas 
prix,  et  ils  servent  le  plus  souvent  à  emmitoufler  les  cochers  ». 
Plus  volontiers,  il  appelle  notre  attention  sur  les  petites  bêtes, 
qui  sont  les  plus  fines.  Il  nous  convie  à  séjourner  parmi  les  her- 
mines, dont  il  a  d'innombrables  tiroirs  pleins  :  il  y  a  là  de  quoi 
fourrer  toute  la  magistrature  d'un  pays! 

A  la  fête  des  yeux  succède  celle  des  mains  quand  nous  cares- 
sons les  chinchillas  du  Pérou,  de  la  Bolivie  et  de  l'Argentine. 
Le  patron  nous  en  arrache  pour  nous  faire  les  honneurs  de  sa 


que  le  défunt  avait  fait  enlever  à  toutes  les  bétes  de  la  création,  ces  peaux  dans 
lesquelles  il  avait  taille  rudement  son  manteau  de  victoire. 

Des  images  plus  fantastiques  m'assiégeaient  aussi.  Je  songeais  à  toutes  ces  libres 
vies  animales  tranchées  net  pour  enrichir  J...,  à  toutes  les  loutres  dont  il  avait  ar- 
rêté la  nage,  à  toutes  les  hermines  dont  il  avait  suspendu  les  bonds.  Je  pensais  voir 
les  victimes  planer,  en  une  nuée  tragique,  au-dessus  du  convoi  et  s'acharner  à  sa 
poursuite,  dans  un  affreux  concert  fait  de  cris  de  bètes  écorchées,  où  le  rugisse- 
ment des  fauves  se  mêlait  aux  cris  aigus  des  rats  d'Amérique.  Toutes,  je  crus  les 
discerner,  les  bêtes  que  J...  avait  pelées.  L'accompagnant  en  une  sorte  de  «  chasse 
infernale  »,  elles  réclamaient  leur  joie  de  vivre  interrompue  et  leurs  peaux  confis- 
quées. 


52  LA    FOIKE   DE    LEIPZIG   A   L'ËPOQUE    ACTUELLE. 

spécialité,  les  Nutnas,  appelés  en  France  rats  gondins.  Après 
avoir  passé  devant  les  lynx,  dont  l'œil  réputé  ne  sut  pourtant 
déjouer  la  ruse  des  mercantis,  nous  rendons  aux  loutres  Flioiu- 
mage  que  mérite  leur  beauté  délicate;  nous  payons  surtout  un 
tribut  d'admiration  à  la  reine  des  loutres,  la  loutre  du  Kamt- 
chatka, dont  le  noir  est  piqué  çà  et  là  de  poils  blancs,  et  que 
des  fraudeurs  géniaux  imitent,  paraît-il,  en  insérant  des  poils 
blancs  dans  ime  fourrure  de  loutre  ordinaire.  Nous  subissons 
l'irrésistible  charme  des  renards  argentés  et  des  renards  bleus. 
Enfin,  traversant  le  rayon  blond  des  chats  roux  de  Hollande, 
nous  arrivons  à  la  salle  où  sont  les  chats-civettes.  Leur  fourrure 
présente  un  dessin  en  forme  de  lyre.  Et,  quand  les  couseurs  de 
Weissenfels  en  ont  ajusté  ensemble  un  certain  nombre,  cela  fait 
une  sorte  de  manteau  décoré  d'une  profusion  de  lyres.  Par  ma- 
nière de  jeu,  et  aussi  pour  nous  permettre  de  mieux  juger  l'ef- 
fet, le  patron  ramasse  l'un  d'eux  et  s'en  drape.  Avec  sa  face  os- 
seuse toute  rasée  et  ses  yeux  durs,  il  a  l'air  ainsi  d'un  Néron 
prenant  des  poses  au  milieu  d'une  tuerie.  Justement,  la  musique 
diabolique  du  sous-sol  entre  par  une  fenêtre  ouverte  et  vient 
corser  encore  l'originalité  du  tableau. 

Les  Bourses  de  commerce.  —  La  Foire  des  Soies  de  porc  pour- 
rait donner  lieu  à  une  analyse  et  à  des  réflexions  analogues  i. 

Le  programme  officiel  des  Foires  de  Leipzig  actuelles  énumère 
d'autres  réunions,  qui,  celles-là,  n'intéressent  pas  Fétranger  ni 
même  l'Allemagne  entière,  mais  seulement  l'Allemagne  centrale  : 

Ce  sont  la  Foire  et  la  Bourse  des  Cuirs,  qui  se  tiennent  trois 
fois  l'an.  Marchands  et  industriels  s'y  rencontrent  pour  parler 
de  la  situation  et  pour  nouer  des  rapports  commerciaux;  il  y  a 
aussi  présentation  d'échantillons. 

C'est  la  Foire  des  tissus,  où  se  traitent,  en  partie  sur  échan- 
tillons, un  certain  nombre  de  marchés. 

C'est  encore  la  Bourse  du  Fil,  qui  a  lieu  deux  fois  chaque 
année.  Filateurs,  marchands  et  tisseurs  y  échangent  des  vues 

1.  Les  soies  de  porc,  surtout  les  soies  rude?,  viennent  en  grande  partie  de  Russie. 


COMMENT    LA    l'OIHK    DE    LEIl'ZKi    A    l'HOf.ONGÉ    SON    EXISTENCE.  53 

et  y  ébauchent  des  affaires.  Il  y  a  eu  mAme  temps  exposition  des 
nouveautés  de  la  branche  :  appareils  divers,  articles  brevetés, 
échantillons  des  tissus  particulièrement  recherchés  à  l'étranger, 
spécimens  de  la  récolte  du  coton'. 


II.    —    LES    FOIUKS   I)  ECHANTILLONS. 

En  réalité,  toutes  les  «  Foires  »  qui  viennent  d'être  passée^ 
en  revue  n'ont  plus  avec  celles  d'autrefois  que  des  rapports 
superficiels. 

La  seule  Foire  de  Leipzig"  actuelle  dont  on  puisse  dire  <[ue, 
avec  bien  des  transformations,  elle  continue  l'ancienne  est  une 
réunion  qui  se  tient  deux  fois  l'an  :  quelque  temps  avant  Pâques, 
et  au  moment  de  la  Saint-Michel.  C'est  une  Foire  singulièrement 
évoluée  dans  son  objet  et  dans  sa  forme.  Le  programme  officiel 
la  définit  ainsi  :  Exposition  de  Comptoirs  d'échantillons  pour  les 
articles  de  céramique,  de  verre,  de  métal,  de  bois,  de  papier, 
de  cuir,  de  caoutchouc,  d'os  et  de  celluloïd;  les  objets  d'art  et 
de  décoration;  les  ustensiles  de  ménage  et  de  cuisine;  les  ar- 
ticles d'ornementation  intérieure;  les  petits  articles  {Kw'zwa- 
ren),  les  articles  «  de  galanterie  »  iGalanteriewaren)  et  les 
jouets;  les  articles  de  carnaval  et  de  cotillon;  les  articles  «  d'at- 
trape »  [Attrappen)\  les  articles  pour  décoration  d'arbres  de 
Noël;  les  fleurs  artificielles;  les  savons  et  la  parfumerie;  les  ar- 
ticles de  toilette,  de  voyage  et  de  sport;  les  articles  pour  l'écri- 
ture et  le  dessin;  les  articles  scolaires  et  fournitures  de  bureau; 
les  instruments  de  musique  et  appareils  musicaux  ;  les  automates  : 
les  instruments  des  sciences  et  des  métiers  ;  et  tous  les  articles 
servant  aux  mêmes  buts  -. 

1.  A  ces  institutions  issues  de  l'ancienne  Foire  et  lui  survivant  s'en  estajoutée  une 
nouvelle  :  le  Marché  international  et  Exposition  d'automobiles,  moteurs,  moto- 
cycles,  bicyclettes,  ainsi  que  de  machines  à  écrire  et  autres  produits  de  la  «  méca- 
nique fine  i>. 

2.  Sur  la  Foire  d'échantillons  à  Leipzig,  voir  :  D'  P.  L.  Heubner,  Der  Muslerla 
(jerverhehr  der  Leipziger  Messen  (Le  Trafic  aux  Comptoirs  déchanlillons  des 
Foires  de  Leipzig],  ïlibingen,  l'JOi. 


54  LA   FOIRE    1»E    LEIPZIC.    A    L  EPOQUE   ACTUELLE. 

Les  Foires  dites  «  d'Avant-Pâques  »  et  «  de  la  Saint-Michel  » 
se  distinguent  donc  essentiellement  des  Foires  de  jadis  :  1°  par 
la  restriction  de  leur  objet  à  certaines  catégories  d'articles  bien 
délimitées;  2°  par  la  circonstance  que  les  vendeurs  n'apportent 
sur  la  place  que  les  échantillons  des  marchandises  et  non  les 
marchandises  elles-mêmes. 

Par  quel  mécanisme  l'objet  des  vieilles  Foires  a-t-il  pu  se  res- 
treindre, nous  le  savons  déjà,  puisque  nous  avons  vu  le  com- 
merce d'une  foule  de  marchandises  (tissus,  vins,  produits  chi- 
miques, etc.,  etc.)  subir,  par  suite  de  la  révolution  des  moyens 
de  transport,  un  changement  complet  d'organisation  et  en  venir 
à  s'effectuer  désormais  d'une  façon  permanente  avec  le  concours 
de  «  voyageurs  »  munis  d'échantillons. 

Mais  pourquoi  le  commerce  des  articles  dont  nous  reprodui- 
sions à  l'instant  la  nomenclature  détaillée  n'a-t-il  pas  subi  le 
même  changement?  Pourquoi  les  articles  précités,  tout  en  se 
dégageant  du  vieux  système  de  la  Foire  de  marchandises  et  en 
se  laissant  dorénavant  appliquer  la  pratique  de  l'échantillon- 
nage, se  sont-ils  en  quelque  sorte  arrêtés  à  mi-chemin  et  ont-ils 
donné  lieu  à  cette  espèce  de  cote  mal  taillée  ou,  si  l'on  préfère, 
à  cette  solution  mixte  qu'est  la  Foire  d'échantillons? 

Influence  de  la  nature  des  objets  fabrioués.  —  Nous  "en 
trouverons  une  raison  essentielle  en  réfléchissant  à  la  nature 
desdits  articles.  Us  se  prêtent  bien  à  l'échantillonnage,  mais 
dans  des  conditions  difficiles.  En  tous  cas,  les  vendeurs  ne 
peuvent  guère  songer  à  faire  promener  les  collections  d'échan- 
tillons par  des  «  voyageurs  ».  En  effet,  beaucoup  de  ces  articles 
sont  en  matières  lourdes  (métal,  porcelaine).  Un  grand  nombre 
sont  en  matières  cassantes  (porcelaine,  verre).  La  majorité  d'en- 
tre eux  ne  souffrent  pas,  à  l'inverse  des  marchandises  composées 
d'une  substance  homogène  (tissus,  etc.),  d'être  échantillonnés 
par  fragmentation,  car  chaque  objet  pris  en  lui-même  est  cons- 
titué déléments  dissemblables  dans  leur  forme  et  leur  matière. 
Les  séries  d'articles  considérées  sont  en  outre  d'une  prodigieuse 


COMMKM    l.A    FOI  HE    DE   LKU^ZK;    A    rROLONr.K    SON    EXISTENCE.  55 

diversité  et  nécessitent  un  échantillonnage  extrêmement  abon- 
dant. Les  vendeurs,  au  lieu  d'envoyer  au  loin  des  «  voyageurs  », 
ont  par  conséquent  trouvé  plus  commode,  en  raison  de  la  7ia- 
ture  des  articles,  de  convier  les  commerçants  acheteurs  à  faire 
périodiquement  le  voyage  de  Leipzig  pour  visiter  des  «  comptoirs 
d'échantillons  »  et  faire  leur  choix  sur  place. 

La  commande  reçue,  les  marchandises  seront  expédiées  au 
domicile  de  l'acheteur  quelque  temps  après,  du  lieu  de  produc- 
tion, qui  n'est  ordinairement  pas  à  Leipzig  '.  Les  industries  in- 
téressées se  servent  donc  du  vieux  système  de  la  Foire  pour 
exhiber  les  spécimens,  pour  montrer  l'image  de  leurs  produits, 
et  usent  de  l'organisation  moderne  des  transports  pour  expédier 
les  marchandises  elles-mêmes.  La  Foire  d'échantillons  est  une 
solution  transactionnelle,  un  compromis,  un  moyen  terme  entre 
le  grand  commerce  moderne  et  l'ancien  système  de  la  Foire  de 
marchandises. 

Maintenant,  comment  la  transformation  s'est-elle  opérée?  De 
quelle  manière  la  Foire  actuelle  est-elle  sortie  de  celle  d'autre- 
fois? Pas  en  vertu  d'un  raisonnement  abstrait  ni  d'une  décision 
d'assemblée.  Les  commerçants  se  sont,  chacun  de  son  côté,  laissé 
guider  par  l'intérêt  bien  entendu.  Il  en  est  résulté  un  travail 
colonial,  madréporaire,  qui  a  métamorphosé  la  Foire.  Un  beau 
matin,  les  gens  d'administration  et  les  gens  de  science  ont  cons- 
taté que  beaucoup  d'articles  ne  paraissaient  décidément  plus 
aux  Foires  et  que  d'autres  n'y  venaient  désormais  que  sous  la 
forme  d'échantillons  ~.  Les  administrateurs  ont  étiqueté  et  ré- 
glementé le  phénomène.  Les  économistes  l'ont  «  découvert  »  pour 
la  science.  11  en  est  ainsi  de  beaucoup  de  phénomènes  sociaux. 
Us  sont  produits  souvent  par  une  poussée  collective  d'instincts 
et  d'intérêts.  Un  jour,  l'intelligence  raisonneuse  en  prend  une 
conscience  plus  ou  moins  «  claire  »,  Le  politique  se  met  en  de- 

1.  La  transformation  de  la  Foire  de  marchandises  en  Foire  d'échantillons  a  rendu 
nécessaire,  en  considération  du  délai  indispensable  pour  la  livraison  des  articles 
commandés,  davancer  la  date  du  rendez-vous  commercial.  Ainsi  la  Foire  de  Pilquee 
s'est  changée  en  Foire  «  d'Avant-Pàques    ). 

2.  C'est  à  la  période  comprise  entre  iSCo  el  18(55  que  remontent  les  premières 
observations  faites  à  ce  sujet. 


50  LA    FOIKE   llE   LEIPZIG    A   l'ÉPOQUE   ACTUELLE. 

voir  de  loger  ces  phénomènes  inattendus  dans  un  cadre  légal. 
Le  logicien  les  analyse  doctement.  Et  il  arrive  facilement  que  le 
politique  se  figure  de  bonne  foi  les  avoir  suscités  par  une  inspi- 
ration de  son  génie  tutélaire,  et  que  le  penseur,  de  son  côté,  les 
envisage  non  moins  sincèrement  comme  des  créations  de  la  pure 
intelligence. 

Influence  de  l'origine  des  ob.iets  fabriqués.  —  Une  autre 
question  se  présente  aussitôt  d'elle-même  à  l'esprit.  Pourquoi 
est-ce  précisément  à  Leipzig  qu'il  continue  de  paraître  commode 
d'appeler  les  amateurs  d'Allemagne  et  de  l'étranger  à  venir 
acheter,  sur  échantillons,  ces  sortes  de  marchandises? 

La  réponse  est  simple.  C'est  qu'une  bonne  partie  de  ces  sortes 
d'articles  sont  spécialement  confectionnées,  comme  nous  l'avons 
vu  au  début  de  notre  étude,  dans  les  «  hinterlands  »  plus  ou 
moins  immédiats  de  Leipzig  :  dans  FErzgebirge  saxon  et  bohé- 
mien, dans  le  Vogtland,  en  Thuringe,  en  Franconie.  C'est  le  cas 
des  articles  de  bois  et  d'osier i,  de  porcelaine,  de  verre-,  de 
métal;  c'est  le  cas  des  jouets 3,  des  ustensiles  de  ménage  %  des 
instruments  de  musique,  des  articles  pour  arbres  de  Noël  ',  des 
articles  de  cotillon  et  de  carnavaF%  des  fournitures  de  bureau", 
etc.,  etc.. 

Ces  articles  ou  leurs  analogues  apportaient  déjà  un  aliment  à 
l'activité  des  anciennes  Foires  de  Leipzig.  Leur  exportation  avait 
été,  nous  le  savons^,  l'une  des  fonctions  qui  créèrent  en  quelque 
sorte  cet  organe  commercial.  Elle  ne  cessa  pas  de  l'occuper'. 

1.  Cf.  nos  Lettres  sur  la  Thvrincje. 

2.  Voir  nos  Faiseurs  de  Jouets  en  Franconie,  p.  137,  et  Lettres  sur  la  Thu- 
ringe, p.  9. 

3.  Cf.  les  deux  études  précitées. 

4.  Voir  nos  Industries  de  l'Elain  en  Franconie,  p.  89,  elles  Faiseurs  de  Jouets 
en  Franconie,  p.  175  et  la  note  2  au  bas  delà  page. 

:>.  Cf.  Lettres  sur  la  Thuringe,  p.  18. 
G.Ibid.,  p.  34. 

7.  Faiseurs  de  Jouets  en  Franconie,  p.  200.  —  Lettres  sur  la  Thuringe,  p.  8. 

8.  Cf.  La  Foire  de  Leipzig  dans  les  temps  passés,  p.  30.  34  et  37. 

9.  Une  pièce  de  1580  signale  parmi  les  métiers  dont  les  ouvrages  sont  représentés 
à  la  Foire  :  les  faiseurs  de  bourses,  les  faiseurs  de  brosses,  les  faiseurs  d'aiguilles, 
les  couteliers. 

En  1640,  un  écrit  du  liath   de  Leipzig  atteste  l'importance  des  transactions  aux.- 


COMMKNT    LA    FOIIU'.    DE    I.KII'ZIC.    A    l'l{OLOX(;É    SON    KXISTENCE.  O? 

Mais  ils  avaient  été  loin  d'être  le  seul  apport  dont  se  nourrit  le 
tourbillon  des  Foires.  Pendant  de  longues  périodes,  l'importance 
de  ce  genre  d'articles  fut  éclipsée  par  celle  d'autres  marchan- 
dises d'importation,  d'exportation  et  de  transit  :  les  vivres, 
les  vins,  la  laine,  les  matières  premières,  les  denrées  colo- 
niales, les  tissus,  etc.  La  révolution  des  moyens  de  transports 
a  arraché  aux  Foires  ces  marchandises  qui,  durant  si  long- 
temps, en  firent  la  fortune  et  la  gloire.  Alors  il  n'est  plus  de- 
meuré que  les  petits  objets  dont  nous  parlions  tout  à  l'heure, 
les  ÂMrsi<;«re/i  (petits  articles),  les  articles  <*  de  galanterie  »,  les 
jouets,  les  ustensiles  de  ménage,  et  aussi  la  plupart  des  objets 
de  verre  et  de  porcelaine.  Cet  élément  des  Foires  s'est  trouvé  en 
quelque  sorte  mis  à  nu.  Il  en  a  été  le  noyau  résistant  etpersistani. 
Il  a  survécu  à  la  dispersion  du  reste. 

La  nature  de  ces  articles  a,  en  effet,  comme  il  vient  d'être 
exposé,  empêché  qu'ils  ne  se  prêtassent  complètement  aux 
transformations  du  commerce.  Ils  ont  continué  de  s'accommoder 
excellemment  du  système  de  la  Foire.  Ils  ont  d'ailleurs  donné 
lieu  au  développement  d'une  Foire  rajeunie  et  modernisée  :  la 
Foire  d'échantillons. 

quelles  donnent  lieu  les  Kurzwaren  (petits  articles)  de  Nuremberg,  articles  de  lai- 
ton, articles  à  un  pfennig,  etc.  De  Leipzig,  ces  marchandises  s'en  vont  ;i  Hambourg, 
en  Silésie,  en  Pologne,  en  Angleterre,  en  Ecosse,  en  Prusse,  voire  dans  les  Indes 
orientales  et  occidentales. 

Marsperger  {Beschrelbung  der  Messen,  1711)  parle  complaisamnient  des  «  nou- 
velles inventions  de  Nuremberg  »,  des  articles  d'argent,  d'acier  et  de  bois,  de  ]'«  ar- 
genterie »  d'Augsbourg,  des  articles  «  de  galanterie  »,  et  de  tous  les  produits  des 
«  manufactures  de  Nuremberg,  d'Augsbourg,  de  la  Thuringe,  du  Voglland  et  de  la 
Saxe»,  qui  trouvent  à  Leipzig  leur  «  point  de  rassemblement  ». 

J.  S.  Heinsius  [Allgemeiner  SchatzkavDiier,  1742)  explique  ce  que  sont  les  «  ar- 
ticles de  Nuremberg  ».  Ils  comprennent  «  presque  tout  ce  qui  peut  servir  au  corps 
de  l'bomme  :  objets  de  laine,  de  lin,  dor,  d'argent,  de  laiton,  d'acier,  de  fer,  de 
bois  »,  puis  aussi  les  poupées,  les  boites,  les  bibelots  de  bois,  les  couteaux,  les  mi- 
roirs, les  grelots.  Les  miroirs  et  les  verres  à  boire  se  vendent  beaucoup  à  la  Foire. 
Parmi  les  articles  «  de  galanterie  »,  Heinsius  cite,  indépendamment  des  articles  de 
vêtement  et  de  parure,  les  miroirs,  les  écritoires,  les  étuis,  les  boucles  de  chaus- 
sures, les  anneaux,  les  tabatières,  les  drageoirs,  les  couteaux,  les  ciseaux. 

((  A  la  même  époque,  dit  Heubner  {op.  cil.,  p.  .5,  note  4),  on  voit  les  marchands 
de  Nuremberg  apporter  à  la  foire  les  jouets  et  objets  en  bois  de  la  Thuringe  (ré- 
gion de  Sonneberg)  et  de  l'Erzgebirge  ;  ils  y  apportaient  les  articles  de  Sonneberg  de- 
puis fort  longtemps  déjà;  ils  continuèrent  d'y  convoyer  les  articles  de  l'Erzgebirge 
jusque  dans  les  premières  années  du  \i\'  siècle.  » 


58  LA    FOIRE    DE   LEIPZIG   A    l'ÉPOOUE    ACTIELLE. 

Et,  répétons-le,  c'est  à  Leipzig,  siège  des  vieilles  Foires  de 
marchandises,  que  lajeune  Foire  d'échantillons  a  naturellement 
élu  domicile,  parce  qu'une  bonne  part  des  sortes  d'articles  qu'on 
traite  à  cette  réunion  commerciale  sont  confectionnées  dans  les 
pays  qui  entourent  Leipzig i.  La  ville  est  toujours,  comme  au 
temps  de  Marsperger,  le  «  point  de  rassemblement  »  de  ce  genre 
de  produits  industriels 2. 

Simple  partie  de  la  Foire  de  jadis,  ils  sont  l'essence  même  de 
la  Foire  d'aujourd'hui.  Leur  importance  absolue,  entant  que 
marchandises,  s'est  du  reste  accrue  plus  encore  que  leur  impor- 
tance relative,  car  la  fabrication  de  ces  sortes  d'objets  a  pris 
une  extension  considérable  dans  les  régions  d'alentour.  Le 
noyau  survivant  à  la  dessiccation  de  l'ancienne  Foire  n'est  pas 
resté  rigide.  Il  contenait  une  semence  de  nouvelle  vie. 


Influence  du  lieu  et  du  mode  de  production  des  ob.iets.  — 
Il  suffit  d'avoir  reporté  notre  pensée  vers  les  «  hinterlands  »  de 
Leipzig,  vers  la  Thuringe,  l'Erzgebirge  et  la  Franconie,  où 
se  confectionnent  un  grand  nombre  des  articles  traités  aux 
Foires  d'aujourd'hui,  pour  apercevoir   aussitôt  quelles    autres 


1.  Ceci  suffit  à  expliquer  l'insuccès  de  Berlin  dans  sa  tentative  (1893)  pour  attirer 
à  soi  la  Foire  d'échantillons. 

2.  Les  statistiques  analytiques  établies  par  Heubner  {op.  cil..),  et  qu'il  a  accompa- 
gnées d'intéressants  tableaux  synoptiques  en  couleurs,  permettent  de  se  rendre 
compte  de  la  contribution  qu'apportent  les  c-  hinterlands  »  de  Leipzig  à  la  Foire  d'é- 
chantillons. En  faisant  il  y  a  quelques  années  cette  enquête,  Heubner  a  constaté 
que,  dans  la  branche  de  la  céramique,  la  Thuringe  avait  fourni  43  %  des  expo- 
sants, la  Bohême  '.»  %,  la  Bavière  8  %,  la  province  prussienne  de  Saxe  6  %,  la  Saxe 
5,5  %. 

Dans  la  branche  du  verre,  la  Bohême  pouvait  revendiquer  28  %  des  exposants, 
la  Thuringe  14,  5  9e,  la  Saxe  13  %. 

Dans  la  branche  du  bois  tnillé,  la  Saxe  avait  envoyé  3'.  %  des  exposants,  la  Thu- 
ringe 19,  5  %,  la  Bavière  8  %. 

Dans  la  branche  des  articles  de  métal,  la  Saxe  était  représentée  par  26  %  des 
exposants,  la  Thuringe  par  8,  5  %  ;  la  Bavière  par  7,  5  %,  la  Bohème  par  4,  5  %.  la 
province  de  Saxe  par  3,  75  96. 

Dans  la  branche  des  articles  de  cuir,  de  caoutchouc  et  de  papier,  la  Saxe  avait 
un  contingent  de  32,  5  96 des  exposants,  la  Thuringe  de  25,  5  %,  la  Bavière  de  i%. 

Dans  les  autres  branches,  la  Saxe  pouvait  compter  36  %  des  exposants,  la  Thu- 
ringe 12  %,  la  Bavière  4,  75  %. 


COMMENT    I.A    FOIRE    HE   LEIPZIG    A    l'UOLONGÉ    SON    EXISTENCE.  .VJ 

raisons  doivent  s'ajouter  à  la  première  '  —  tirée,  on  s'en  souvient, 
delà  nature  des  objets  fabriqués  — dans  une  explication  définitive 
des  motifs  pour  lesquels  le  système  de  Foire  continue  d'être  le 
plus  propre  à  assurer  l'écoulement  de  ces  articles  : 

2"  La  nature  du  lieu  de  fabrication  intervient  ici.  Ces  pays 
montagneux  et  boisés  n'ont  pas  cessé,  au  xix'^  siècle,  d'opposer, 
conmie  auparavant,  au  développement  des  moyens  de  commu- 
nication bien  des  difficultés  et  des  obstacles.  Or,  nous  savons  que, 
d'une  manière  générale,  l'utilité  des  Foires  n'a  diminué  que 
dans  la  mesure  où  les  moyens  de  communication  se  perfection- 
naient. 

3°  Le  mode  de  fabrication  des  articles  exerce  son  influence. 
Les  petits  métiers  qui  se  sont  développés  presque  spontanément 
dans  ces  hauts  pays  d'agriculture  pauvre  et  de  forêts  profondes 
sont  des  métiers  reposant  sur  l'activité  et  la  dextérité  des  mains 
(taille  du  bois,  tressage  de  l'osier,  soufflage  du  verre,  moulage 
du  métal  et  du  carton,  moulage  et  peinture  de  la  porcelaine),  et 
où  il  se  mêle  le  plus  souvent  une  opération  artistique  (prépara- 
tion des  figurines  de  bois,  d'étain.  de  plomb,  de  carton  moulé  et 
de  porcelaine).  Ces  métiers  sont  restés  en  grande  partie  besogne 
d'artisans;  s'ils  se  sont,  dans  bien  des  cas,  prêtés  à  un  régime 
de  fabrication  mixte  (coordination  des  ateliers  d'ouvriers  à  do- 
micile et  d'une  petite  ou  moyenne  fabrique),  ils  ont  opposé  une 
sérieuse  résistance  à  la  centralisation  de  la  production  et  aux 
conquêtes  du  machinisme»  Or,  nous  avons  vu  que  cette  centra- 
lisation et  cette  «  mécanisation  »  de  la  production,  en  amenant 
les  entreprises  à  augmenter  leurs  moyens  financiers  et  à  se  pour- 
voir d'un  coûteux  outillage  industriel,  sont  les  forces  économi- 
ques qui  les  ont  déterminées,  du  même  coup,  à  s'assurer  d'un 
outillage  commercial  («  voyageurs  »,  agents,  succursales)  leur 
permettant  d'atteindre  directement  et  en  tout  temps  la  clientèle 
éloignée,  au  lieu  de  la  convoquer  par  intermittence  au  rendez- vous 


1.  L'influence  de  Voriyine  des  objets  fabriqués  étant,  d'autre  part,  et  à  un  autre 
point  de  vue,  invoquée  pour  rendre  compte  de  la  localisation  à  Leipzig  (ville  en 
rapport  de  voisinage  avec  les  lieux  de  production)  de  la  Foire  d'échantillons  où  se 
traitent  lesdits  objets. 


(>0  LA    FOIHE    ItE    LEIl'ZIti    A    l'ÉPOQUK   ACTUELLE. 

des  Foires.  Là  où  la  centralisation  et  où  les  progrès  du  machi- 
nisme ont  été  retardés,  les  considérations  qui  rendent  utile 
l'institution  des  Foires  ont  donc  conservé  une  partie  de  leur 
valeur. 

4°  Une  autre  raison,  qui  s'apparente  intimement  à  la  précé- 
dente, est  la  condition  des  producteurs.  Ces  artisans,  obligés,  pour 
remédiera  l'insuffisance  des  fruits  d'une  terre  avare,  de  besogner 
à  bas  prix  dans  leurs  minuscules  ateliers;  ces  chefs  de  petites 
fabriques  et  ces  «  patrons  indigents  »,  vivant  au  jour  le  jour  et 
sans  cesse  à  court  d'argent  :  tous  ces  hommes  de  petits  moyens 
et  de  petits  horizons  sont  hors  d'état  de  s'organiser  commercia- 
lement «  à  la  moderne  ».  Il  est  même  permis  de  dire  que. 
dans  une  certaine  mesure,  le  caractère  «  artiste  »  de  la  produc- 
tion étouffe  chez  quelques-uns  les  facultés  calculatrices  et  mer- 
cantiles, fait  peu  à  peu  des  producteurs  des  sortes  de  petits 
poètes  imprévoyants,  pécheurs  de  lunes  et  poursuivants  d'illu- 
sions. (Je  parle  ici  suivant  l'ordre  ancien,  car  je  n'ignore  pas  que 
notre  époque  a  vu  apparaître  le  type  social  nouveau  du  poète 
fabricant  devers  et  homme  d'affaires,  distillateur  ingénieux  d'un 
lyrisme  de  qualité  marchande  et  supportable  aux  estomacs 
moyens,  et.  par  surcroit,  négociant  avisé,  habile  à  placer  avan- 
tageusement ses  «  produits  »  sur  le  marché  national  et  à  faire 
sonner  toutes  les  trompettes  de  la  réclame  pour  obtenir  une 
«  exportation  »  rémunératrice.)  —  Cette  débilité  commerciale  des 
producteurs  de  la  Thuringe,  de  l'Erzgebirge  et  d'une  partie  de 
la  Franconie  s'accuse  d'autant  plus  que,  si  la  fabrication  est 
simple,  le  commerce  des  articles  fabriqués  est  au  contraire  très 
compliqué,  attendu  qu'il  faut  se  mettre  en  rapports  avec  des 
clients  très  lointains  (comme,  par  exemple,  dans  lexportation 
des  perles  de  verre,  des  miroirs  et  des  articles  de  clinquant, 
qui  s'effectue  en  partie  à  destination  des  pays  extra-européens). 

5°  Un  autre  facteur  est  le  caractère  alternant  et  périodique 
d'une  partie  de  la  production.  Dans  quelques  «  hinterlands  » 
de  Leipzig,  l'hiver  rigoureux  arrête  décidément  une  activité 
agricole  déjà  très  réduite  et  concentre  sur  la  fabrication  do- 
mestique   (taille  du   bois,  moulage    du   carton,   etc.)   tous  les 


'comment  la  foihk  de  i.kii'zk;  a  I'Hoi.ongk  son  existence.       01 

efforts  des  familles  ouvrières.  Ceiic  /jr/'/odic lié  de  la  production 
s'accorde  à  merveille  avec  la  périodicité  des  Foires.  La  Foire 
d  échantillons  dite  «  d'Avant-Pâques  »  vient,  à  intervalles  ré- 
guliers,  traire  en  quelque  sorte  la  production. 

Influence  uv  mode  d'ii irisation.  —  Toutes  les  raisons  pré- 
cédentes ont  trait,  dans  leur  ensemble,  à  la  nature  des  produits 
ainsi  qu'aux  lieu  et  mode  de  production.  Il  s'y  en  adjoint  d'au- 
tres encore,  se  rapportant,  celles-ci,  aux  mode  de  vente  au 
détail  et  mode  de  consommation. 

6°  S'il  y  a  alternance  et  périodicité  relative  dans  la  produc- 
tion, ce  caractère  se  retrouve  aussi,  chose  curieuse,  dans  la 
demande  elle-même.  Beaucoup  des  objets  produits  sont  par 
excellence  des  articles  «  de  saison  »  :  articles  de  Noël,  articles 
de  carnaval  et  de  cotillon,  articles  de  voyage  et  souvenirs  de 
voyage  ',  fournitures  scolaires,  etc..  La  périodicité  de  la  con- 
sommation se  combine  avec  celle  de  la  production  pour  aboutir 
à  une  harmonie  parfaite  avec  la  périodicité  des  Foires.  —  Etant 
des  articles  qui  répondent  à  une  demande  périodique,  les  ar- 
ticles en  question  sont  de  ceux  pour  lesquels  la  mise  au  jour 
des  nouveautés  a  pris  un  caractère  périodique  également  '.  Cela 
est  d'autant  plus  accentué  que  bon  nombre  d'objets  sont  ins- 
pirés parla  fantaisie  et  s'adressent  à  l'imagination.  Les  indus- 
tries du  jouet,  par  exemple,  sont  comme  des  «  auteurs  »>,  dont 
on  attend  chaque  année  la  pièce  nouvelle.  La  plupart  des  ar- 
ticles d'utilité  représentés  à  la  Foire  ne  sont  pas  moins  soumis 
à  la  nécessité  du  renouvellement,  car  ils  se  proposent,  en  gé- 
néral, de  résoudre  quelques-uns  de  ces  petits  problêmes  domes- 
tiques dont,  malgré  leur  simplicité  apparente,  la  solution  défi- 
nitive est  perpétuellement  ajournée.  Dans  ce  domaine,  il  faut 
citer  entre  mille  :  les  articles  pour  poser  et  fixer  les  rideaux, 
pour  préserver  les  brosses  à  dents,  pour  enlever  la  poussière, 
pour  aérer  les  appartements,  pour  cuire  à  point  les  œufs  à  la 


1.  Cf.  Industries  de  l'Étain  en  l'ranconie,  p.  39  et  43. 

2.  Cf.  Faiseurs  de  Jouets  en  Franconie,  p.  161. 


62  LA    KOIKE    liK    LKU'ZIG    A    l'ÉI'OoUE    ACTUELLE. 

coque,  etc.,  etc.  La  Foire  est  ainsi  devenue  pour  les  diverses 
industries  qui  y  exposent  l'occasion  de  «  faire  feu  »  de  toutes- les 
nouveautés.  C'est  la  grande  <(  première  »  où  les  poètes  du  jouet 
et  les  génies  de  l'ustensile  de  ménage  prennent  un  contact 
émouvant  avec  le  public  des  acheteurs  en  gros.  Les  truculences 
de  la  Foire  éveillent  pour  eux  l'impression  des  feux  de  la  rampe. 
La  Foire  leur  apporte  tous  les  inconnus  et  toutes  les  surprises. 
Tel  objet  que  son  créateur  ou  lanceur  jugeait  d'un  etTet  irré- 
sistible fait  un  four  lugubre.  Telle  invention  «  drolatique  »  ne 
déride  personne.  Tel  «  ingénieux  »  appareil  se  révèle  comme 
un  avorte  ment  pitoyable.  Au  contraire,  un  article  dont  son 
vendeur  lui-même  doutait,  touche  Tacheteur,  conquiert  son 
intérêt.  Un  joujou  de  rien  du  tout  suspend  la  marche  des  pas- 
sants, épanouit  sur  leurs  bouches  le  sourire  propice.  Un  insi- 
gnifiant ustensile  provoque  les  clins  d'yeux  approbateurs.  Le 
bibelot  tout  à  l'heure  obscur  devient  un  Treffer,  un  «  clou  » 
de  la  Foire.  Son  lanceur  a  fait  mouche,  a  «  mis  dans  le  1000  ». 
Il  y  a  là  toutes  les  rencontres,  toutes  les  incidences  d'où  sort 
le  succès.  Et  cela  dramatise  encore  la  Foire,  lui  donne  le  ca- 
ractère d'un  champ  consacré  que  la  Fortune  sillonne  à  cer- 
tains moments  de  sa  roue  fulgurante  et  où  elle  édicté  de  fou- 
droyants arrêts.  Les  acheteurs  ne  sont  d'ailleurs  que  d'autres 
marchands,  qui  songent  eux-mêmes,  en  faisant  un  succès  à  tel 
ou  tel  objet,  à  celui  —  définitif,  celui-là  —  que  la  foule  des  con- 
sommateurs lui  accordera;  et  souvent  ils  risquent  de  se  tromper 
dans  leurs  prévisions.  Les  mille  pensées  qui  les  assiègent  por- 
tent le  pathétique  à  son  comble.  L'on  peut  se  figurer  les  autres 
drames  qui  vont  se  jouer  dans  leurs  bazars  et  dont  le  dénoù- 
ment  sera  pour  eux  heureux  ou  funeste,  selon  que  l'objet  s'en- 
lèvera ou  qu'il  leur  restera  pour  compte. 

7°  C'est  en  eiiet  dans  les  bazars  et  dans  les  «  grands  maga- 
sins »  —  ces  deux  formes  typiques  de  la  grande  entreprise  capi- 
taliste moderne  de  vente  au  détail  —  que  la  grande  majorité 
des  articles  traités  à  la  Foire  d'échantillons  seront  plus  tard 
débités  aux  consommateurs.  Le  mode  de  vente  au  détail  ajoute 
son  action   à  celle  de  toutes  les  causes  précédentes  pour  pro- 


coMME.NT  LA   idiKK  ml:  ij;ii'zn;  A  i'iioi.Oi\(ii':  si>.\  KxiyiL'NCK.     ■    O;} 

longer  rexistencc  du  .système  de  la  Foire  '.  Effective  ment  l'on 
conçoit  (|u*il  serait  difficile  aux  propriétaires  de  ces  établisse- 
ments de  s'entendre  par  correspondance  avec  leurs  innombra- 
bles fournisseurs.  Car  le  propre  des  bazars  et  des  grands  ma- 
gasins est  de  vendre  une  multitude  d'objets  différents.  Les 
propriétaires  trouvent  plus  commode  d'aller  en  personne  ou 
d'envoyer  leurs  «  acheteurs  »  de  confiance  à  la  Foire,  où  ils 
trouvent,  juxtaposés  cote  à  côte  sur  un  petit  espace,  des  comp- 
toirs d'échantillons  de  tous  les  articles  dont  ils  ont  besoin.  En 
quelques  heures  ils  peuvent  conclure  leurs  marchés.  Et  ils  le 
font  avec  moins  de  crainte  d'avoir  été  mal  compris,  puisqu'ils 
ont  «  pris  -l'article   en  main   ». 

8°  La  visite  de  la  Foire  d'échantillons  par  les  acheteurs  en 
gros  permet  enfin  à  ceux-ci,  tout  en  arrêtant  leur  choix  en 
pleine  connaissance  de  cause  sur  un  article,  de  prescrire  dif- 
férentes modifications  qui,  pour  répondre  plus  exactement  au 
but,  devront  être  apportées  à  cet  article.  En  effet,  les  marchan- 
dises ne  seront  expédiées  à  l'acquéreur,  du  lieu  de  production, 
que  quelques  jours  après  la  conclusion  du  marché;  souvent 
même,  les  magasins  du  producteur  ne  contiennent  pas  assez 
d'articles  terminés  pour  pouvoir  exécuter  la  commande,  et  il 
faut  fabriquer  encore  ce  qui  manque.  En  tout  cas,  achevés  ou 
non.  les  objets  reçoivent  les  corrections  indiquées  par  l'ache- 
teur ~.  Cette  possibilité  de  modifications  offre  un  grand  avan- 
tage quand  il  s'agit  de  catégories  d'objets  dont  les  uns  sont 
destinés  à  la  décoration  des  foyers,  les  autres  s'adressent  à 
l'imagination  ou  au  sentiment  des  enfants  et  des  grandes 
personnes.  Grâce  à  elle,  il  est  tenu  compte  des  goûts  et  des 
caprices    de    chaque  pays,  il  est  donné   satisfaction  à  ses  en- 

1.  Les  raisons  sé|)arées  ici  par  l'analyse  ont  eu,  dans  la  réalité,  maintes  répercus- 
sions les  unes  sur  les  autres.  En  se  renforçant  nuituellement.  en  s'imbriquant  pour 
ainsi  dire,  elles  ont  enveloppé  d'une  forte  armature  l'institution  des  Foires  d'échan- 
tillons. Si  le  genre  de  commerce  des  bazars  contribue  à  faire  durer  les  Foires,  la 
confluence  aux  Foires  de  certaines  espèces  d'articles  a  pu,  inversement,  contribuer 
à  déterminer  la  «  formule  »  des  bazars  et  le  groupement  d'articles  qui  leur  est 
propre. 

2.  Cela  a  été  une  raison  de  plus  pour  avancer  la  Foire  et  pour  la  tenir  non  plus  à 
Pâques,  mais  «  avant  Pâques  ». 


(J4  LA    FOIRE   DE    LEIPZK".    A    l'ÉPOQUE    ACTUELLï:. 

g-oûments '.  Tout  en  conservant  l'essentiel  de  l'article,  l'ache- 
teur en  gros  lui  fait  ajouter  quelque  attribut  à  la  séduction 
duquel  certaine  clientèle  d'acheteurs  au  détail  sera  sensible. 
Une  couleur  déplaisante  est  remplacée  par  une  autre  plus  en 
faveur.  Tels  lutteurs  anonymes,  tout  en  continuant  de  se  battre 
par  le  jeu  du  même  ressort,  prendront  la  tête  de  personnages 
dont  les  démêlés,  au  pays  de  l'acheteur  en  gros,  occupent 
l'attention  populaire.  Tel  coffret  s'adornera,  selon  les  cas,  de 
l'image  d'un  bouillant  héros  militaire,  ou  de  celle  d'un  apôtre 
pacificateur  et  bénin  -. 


Le  développement  des  fabrications  dans  les  hinterlands. 
—  Le.«  fond  du  sac  »,  si  je  puis  dire,  de  la  moderne  Foire 
d'échantillons  est  donc  formé  par  les  petits  articles  de  bois,  porce- 
laine, verre  et  métal  (jouets  et  bimbeloterie,  ustensiles  de  mé- 
nage, articles  «  de  galanterie  »,  etc.)  qui  se  confectionnent 
dans  les  «  hinterlands  »  de  Leipzig.  Ces  articles  sont  beaucoup 
plus  nombreux  qu'autrefois.  Les  espèces  s'en  sont  multipliées 
à  l'infini  ^.  Et  non  seulement  les  artisans  et  petits  fabricants 
ont  mis  au  jour  de  nouvelles  sortes  d'objets,  mais  encore  ils 
ont,  par  un  enchaînement  de  causes  et  d'effets  bien  connu, 
appris  à  travailler  d'autres  matières  (carton  moulé,  cellu- 
loïd, etc.)  ^. 


1.  Cf.  Faiseurs  de  Jouets  de  Nuremberg,  p.  209. 

2.  Heubner  signale  encore  comme  cause  ex|)liqiianl  la  conservation  du  système  de 
foire  la  difficiiUé  de  faire  de  la  réclame  pour  les  articles  qui  s'y  traitent.  Celte 
difficulté  résulte  de  la  médiocrité  des  ressources  des  fabriques  et  de  l'extrême  di- 
versité des  objets  produits. 

D'autre  part,  le  système  de  la  foire  n'a  pas  cessé  de  présenter  plusieurs  avantages 
qui,  dans  le  commerce  organisé  à  la  moderne,  disparaissent  plus  ou  moins.  Les 
principaux  sont  : 

La  mise  en  contact  des  acheteurs  et  des  vendeurs,  qui  permet  de  dissiper  vile 
les  malentendus  ; 

La  juxtaposition  de  tous  les  vendeurs  d'une  même  sorte  d'articles,  qui  donne  à 
l'acheteur  le  moyen  de  comparer  très  vite,  et  le  fait  bénéficier  de  la  concurrence 
s'établissanlimmédiatement  entre  tous  ces  fournisseurs. 

3.  Il  va  sans  dire  que  quelques  espèces  sont  mortes  et  que  d'autres  se  sont  trans- 
formées. 

4.  Cf.  Industries  de  l'Étain  en  Franconie,^.  17. 


((iM.Mll.NT    LA    FoIHi:    MK    l.KIl'Zlii    A    l'KOLO.NCK    <(iN    EXISTENCE.  ().") 

Lci  production  a  aussi  augmenté  considérablement  d'impor- 
tance, parce  que  la  consonmiation  de  ce  eenrc  d'articles  est 
devenue,  en  raison  de  l'accroissement  de  la  population  du 
monde,  bien  plus  grande,  et.  en  raison  de  l'accroissement  du 
bien-être,  bien  plus  générale. 

Mais  si  la  production  dans  les  «  hinterlands  »  montagneux 
et  boisés  de  Leipzig  a  pris  toujours  plus  d'ampleur,  c'est  sur- 
tout parce  qu'ils  se  sont  «  spécialisés  »  décidément,  en  vue  de 
l'exportation,  dans  ce  genre  d'industries.  Des  pays,  comme  par 
exemple  les  pays  anglo-saxons,  se  sont,  eux,  «  spécialisés  »  au 
contraire  dans  la  grande  fabrication  mécanique;  leurs  ouvriers 
ne  voudraient  jamais  produire  dans  les  mêmes  conditions  que 
les  artisans  de  la  Thuringe,  de  l'Erzgebirge  et  de  la  Franconie, 
tous  les  bibelots  que  ceux-ci  confectionnent  à  force  de  pa- 
tience et  d'adresse  manuelle  et  pour  des  salaires  très  minimes. 
Tant  que  ces  fabrications  n'évolueront  pas  vers  les  formes  de 
la  grande  industrie  let  celte  évolution  rencontre  un  sérieux 
obstacle  dans  le  caractère  plastique  et  «  artistique  »  du  tra- 
vail], les  «  hinterlands  >>  de  Leipzig  conserveront  la  place  qu'ils 
ont  prise  parmi  les  grands  pourvoyeurs,  pour  ce  genre  d'ob- 
jets, des  autres  pays.  —  surtout  de  ceux  où  la  grande  fabri- 
cation mécanique  a  triomphé. 

Les  INSTRUMENTS  DE  MUSIQUE  ^  —  Lcs  instrument  S  de  musique 
occupent  une  position  spéciale  à  la  Foire.  Leur  situation  diffère 
par  plusieurs  côtés  de  celle  des  autres  objets.  Tandis  que  beau- 
coup de  ceux-ci  sont  créés  par  la  petite  et  la  moyenne  industrie, 
ils  sont,  eux,  en  partie  le  produit  de  la  fabrication  artisane 
(comme  les  petits  instruments  de  musique  de  l'Erzgebirge i  et 
en  partie  celui  de  la  grande  industrie  (comme  les  instruments 
de  musique  automatiques,  «  orchestrions  »,  pianos  électri- 
ques, etc.  .  Les  instruments  de  musique  automatiques  offrent, 
en  outre,  la  particularité    d'être  pour  la  plupart   fabriqués  à 


-  1.  Voir  r"  partie,  cliapitre  :  Les  Hinterlands  de  Leipzig,  alinéas  :    l'Erzgebirge, 
et  :  Le  Rovaume  de  Saxe. 


66  LA    FOIRE    DE   LEIPZIG    A    l'ÉPOOUE    ACTUELLE. 

Leipzig  même  et  non  dans  ses  «  hinterlands  ».  Depuis  le  point 
de  départ  qu'était  la  simple  boite  à  musique  de  jadis,  l'in- 
dustrie des  instruments  mécaniques  a  parcouru  un  long- 
chemin.  Une  des  étapes  les  plus  notables  a  été  marquée  par 
la  création  du  phonographe.  La  Foire  de  Leipzig  est  aujour- 
d'hui le  grand  marché  des  phonographes  dans  l'Europe  cen- 
trale. 

Aux  instruments  de  musique  automatiques,  se  laissent  ratta- 
cher les  automates,  qui  sont  aussi  un  des  articles  essentiels  de 
la  Foire.  L'automate  s'apparente  lui-même  étroitement  au 
jouet.  Tous  deux  sont  fréquemment,  à  l'origine,  le  fruit  de 
l'application  et  de  l'ingéniosité  des  artisans  dans  certains 
pays  montagneux  et  d'agriculture  pauvre'.  Les  modernes 
jouets  mécaniques  soiit  d'intéressants  automates.  Mais,  à  la 
Foire  de  Leipzig,  la  qualification  «  automates  »  s'applique 
surtout  à  d'autres  articles,  qui  se  distinguent  des  jouets  pro- 
prement dits.  Ces  articles  ne  rappellent  aussi  qu'en  partie  les 
curieux  personnages  mécaniques  (nègres  joueurs  de  flûte, 
danseurs,  etc.)  dus  au  patient  génie  de  quelques  constructeurs 
du  xviii''  siècle.  Ou,  s'ils  y  font  songer,  ils  y  ajoutent  un  côté 
mercantile  tout  nouveau.  Le  personnage  ne  se  met  en  mouve- 
ment qu'à  la  condition  d'  «  introduire  la  pièce  de  monnaie  » 
dans  une  fente  disposée  à  cet  effet.  Y\\  grand  nombre  d'auto- 
mates sont  ainsi  destinées  à  recevoir  de  l'argent,  en  échange 
duquel  ils  procureront  un  renseignement,  un  amusement  ou 
un  spectacle  imprévu.  A  ce  type,  appartiennent  les  tirs  auto- 
matiques, les  panoramas,  les  balances,  etc..  Tous  ces  engins 
sont  employés  à  garnir  les  «  salons  d'automates  »,  si  en  faveur 
dans  les  villes  d'Allemagne  et  de  divers  pays.  Le  côté  mercan- 
tile domine  définitivement  dans  d'autres  appareils  comme  les 
caisses  enregistreuses,  les  automates-vendeurs  ou  distributeurs 
automatiques. 

Élargissement    du    rayon    d'attraction    de    la    Foire    aux 

1.  Cf.  Faiseurs  de  Jouels  en  Franconie,  p.  141.  A  ra|iproclier  également  :  la  con- 
fection des  coucous  dans  le  SchwarzvvalJ. 


COMMK.NT    LA    FOIHE    DE   LKIl'ZKi    A    l'HTiLONÙÉ    SON    EMSTENCt:.  ()7 

ÉciiANTiLLOxs.  —  Si  les  articles  confectionnés  dans  les  «  hin- 
terlands  »  de  Leipzia  tiennent  une  grande  place  à  la  Foire 
d'échantillons,  ils  n'y  sont  pas  seuls.  Ils  ont  pour  voisins  cer- 
tains produits  de  diverses  villes  et  régions  d'Allemagne,  d'Au- 
triche et,  pour  un  faihle  contingent,  de  quelques  autres  pays. 
Ces  produits  ont  été  pour  ainsi  dire  magnétiquement  attirés  à 
la  Foire  d'échantillons,  parce  qu'ils  appartiennent  aux  mêmes 
catégories  que  les  articles  de  la  Thuringe.  de  la  Franconie  et 
de  l'Erzgebirge;  ou  parce  qu'ils  sont  faits  des  mêmes  sul)stances 
(porcelaine,  verre,  etc.),  et  présentent  les  mêmes  difficultés  en 
ce  qui  regarde  la  circulation  des  échantillons;  ou  parce  qu'ils 
sont  en  partie  l'œuvre  de  la  fabrication  artisane  et  de  la  petite 
industrie  et  que  leur  exportation  directe  se  heurte  aux  obstacles 
déjà  signalés;  ou  parce  qu'ils  trouvent  une  excellente  occa- 
sion de  vente  à  la  Foire,  étant  de  ceux  qui  se  débitent  au  détail 
dans  les  bazars  et  les  «  grands  magasins  ».  La  formule  de  la 
Foire  s'est  ainsi  trouvée  élargie. 

Parmi  ces  recrues  d&  la  Foire  d'échantillons,  nous  men- 
tionnerons la  maroquinerie  commune  cVOffenbach  '. 

Nous  devons  citer  aussi  la  coutellerie  de  SoUngen-.  la  bijou- 
terie commune  de  Pforzheim. 

Du  concours  des  produits  de  la  Thuringe.  de  la  Franconie 
et  des  autres  centres  porcelainiers.  résulte  le  groupe  le  plus 
important  de  la  Foire  d'échantillons  au  point  de  vue  du  chiffre 
d'affaires  :  c'est  le  groupe  des  articles  de  porcelaine.  En  même 
temps  que  les  porcelaines  communes,  se  traitent  toutes  les  por- 
celaines de  luxe.  Nymphenbourg.  Berlin,  Copenhague  exposent 
leurs  dernières  créations  '^  Et.  à  côté  de  la  porcelaine,  paraissent 
tous   les    autres    articles    plastiques    :    articles  de  faïence,   de 

1.  Voir  ;  Jules  Huret.  /:"/(  Allemagne,  t.  II:  Rhin  et  Weslphalie,  p.  80,  le  clia- 
pilic  :  Oft'enbach. 

2.  L'industrie  coutelière  de  Solingen  repose  en  partie  sur  la  fabrication  artisane. 
Sur  cette  industrie,  voir  ;  Grunow,[Die  SoUmjer  Industrie,  dans  le  tome  LXXWIII 
des  «>  Schriflen  des  Vereins  fur  Sozialpolitik  ».  Leipzig,  1300. 

3.  Nous  avons  vu  que  la  manufacture  royale  de  porcelaine  de  Saxe  à  Meissen  n'a 
plus  besoin  de  la  Foire  de  Leipzig  pour  assurer  l'exportation  de  ses  produits.  Mî^is 
cette  manufacture  a  un  dépôt  permanent  à  Leipzig,  où  s'opèreut  toujours  des  transac 
lions  à  l'occasion  de  la  Foire. 


68  LA    FOIRE    DE   LEIPZIG    A    L  EPOQUE    ACTUELLE. 

plâtre,  de  terre  cuite,  de  grès,  de  marbre  vrai  ou  artifi- 
ciel. 

De  la  confluence  des  produits  de  laThuringe.  de  la  Bohême, 
du  Riesengebirge,  de  la  Haute-Bavière,  des  Provinces  Rhé- 
nanes et  de  la  Lorraine,  s'est  formé  un  second  groupe  d'im- 
portance également  capitale  :  celui  des  articles  de  verrerie.  Indé- 
pendamment de  la  verrerie  commune,  se  traite  la  verrerie  de 
luxe.  L'on  voit  à  la  Foire  d'échantillons  toutes  les  sortes  de 
miroirs,  tous  les  articles  de  verre,  de  verre  moulé,  de  verre 
taillé,  tous  les  cristaux,  et  les  «  verres  artistiques  »  aux  flam- 
bantes polychromies. 

Du  l'assemblement  des  produits  de  Dresde,  Nuremberg. 
Munich,  Cologne.  Berlin.  Vienne,  est  constitué  un  troisième 
groupe  essentiel  :  celui  des  articles  de  métal.  Avec  les  articles 
de  métal  communs,  se  traitent  les  objets  d'art  industriel  en 
métal.  Aux  comptoirs  d'échantillons  s'alignent  les  objets  en 
cuivre,  en  cuivre  et  fer,  en  étain,  en  nickel,  en  «  Britania  »,  en 
alfénide,  en  métal  argenté  ^ 

La  réunion  aux  Foires  d'échantillons  de  la  porcelaine  de 
luxe,  de  la  verrerie  de  luxe  et  des  objets  dart  en  métal,  fait  de 
ces  modernes  Foires  un  grand  marché  des  objets  d'art  indus- 
triel en  général -. 

La  porcelaine,  le  verre  et  le  métal  s'allient  pour  composer 
des  articles  d'une  destination  spéciale  qui  jouent  un  rôle  mar- 
quant à  la  Foire  :  ce  sont  les  articles  cV éclairage  et  articles  de 
lustrerie.  Il  en  est  de  tout  prix,  suivant  les  matériaux  et  la 
décoration;  l'on  s'élève  du  simple  objet  d'utilité  jusqu'aux  plus 
coûteux  objets  d'art.  L'évolution  des  procédés  d'éclairage  s'est 
répercutée  naturellement  sur  les  formes  des  appareils.  Le 
chandelier,  la  lanterne,  la  lampe   avec  son  abat-jour  ne  sont 


1.  En  résumé,  les  industries  de  la  porcelaine,  du  verre  et  du  métal  comprennent  : 
\<>  les  jouets  (poupées  de  porcelaine,  perles  et  boules  de  verre,  jouets  de  métal): 
2"  les  objets  d'utilité  (services  de  porcelaine,  gobelelterie  de  verre,  ustensiles  de 
métal);  3°  les  objets  d'arl  industriel. 

2.  Entre  les  véritables  objets  d'art  et  les  objets  d'utilité  proprement  dits,  il  se  ren- 
contre bien  entendu  à  la  Foire  tous  les  articles  de  «  faux  luxe  »  et  toute  la  «  came- 
lote d'art  ». 


CO.M.MKM'    LA    FOlltF,    DE    LEIPZIG    A    l'HOLO.N'GÉ    SON    EXISTENCE.  Ciil 

pas  morts;  ils  se  renouvellent  incesscamment.  Mais  Téclairage 
par  l'incandescence  a  l'ait  naitre  l'industrie  des  manchons  métal- 
liques. Et  l'emploi  de  l'électricité  a  fait  surgir  la  lusti  prie  élec- 
trique. Les  industries  de  la  porcelaine,  du  verre  et  du  métal 
s'adjoignent  ici  tomme  collaboratrice  supplémentaire  l'indus- 
trie électrique. 

Enfin  il  paraît  à  la  Foire  d'échantillons  des  articles  non 
fabriqués  en  Europe,  qui  viennent  à  Leipzig  chercher  la  clien- 
tèle des  propriétaires  de  bazars  et  de  «  grands  magasins  »  :  ce 
sont  les  articles  Chine  et  Japon,  introduits  en  Allemagne  par 
des  importateurs  de  Hambourg  '. 


111.    —    COMMENT    SE    FONT    LES    TRANSACTIONS. 

Les  maisons  de  Foire,  —  Telles  .sont  les  diverses  marchan- 
dises dont,  aux  jours  de  Foire,  des  hommes-sandwichs,  déam- 
bulant à  travers  Peterstrasse  et  Grimmaischestrasse,  portent, 
en  une  figuration  symbolique,  les  spécimens  gigantesques  et 
les  reproductions  en  carton-pàte.  Un  fourneau  de  cuisine 
s'avance.  Une  lessiveuse  de  ménage  le  suit.  Une  immense  cage 
d'oiseaux  surgit  un  peu  plus  loin.  Le  cortège  macaronique  se 
déploie  et  ondule... 

1.  En  parlant  des  objets  traités  à  la  Foire  d'échantillons,  nous  avons  parfois,  comme 
le  fait  le  «  programme  officiel  ».  dû  classer  ces  objets  en  mêlant  les  points  de  vue 
(substance,  destination).  Une  classification  scientifique  ne  doit  se  placer  qu'à  un  seul 
point  de  vue  à  la  fois,  et  c'est  à  juste  raison  que  Heubner  [op.  cit.)  s'est  préoccupé 
de  classer  les  articles  tour  à  tour  selon  la  substance  et  selon  l'utilité. 

.\u  regard  de  la  substance,  il  distingue  les  objets  :  1"  de  céramique;  T  de  verre; 
3"  de  métal;  4°  de  bois  et  de  substances  taillées;  ."y  de  papier,  de  caoutchouc  et  de 
cuir;  6"  d'autres  matières. 

Eu  égard  à  l'emploi  des  objets  traités  à  la  Foire  d'échantillons,  il  propose  les 
dix  catégories  suivantes  : 

1"  Objets  d'art  et  articles  de  liue.  —  Par  exemple  :  bustes,  ligurines,  vases,  tables 
de  salons,  colonnettes,  écrans,  étagères,  miroirs,  etc.,  etc.; 

'!"  Appareils  d'éclairage.  —  Par  exemple  :  lampes,  lustres,  chandeliers,  candé- 
labres, ampoules,  etc.  ; 

3°  Vaisselle  et  ustensiles  de  table.  —  Par  exemple  :  services,  surlouts,  cruchons, 
seaux  à  glace,  etc.,  etc.  ; 

4'  Ustensiles  de  cuisine  et  de  ménage.  —  Par  exemple  :  fourneaux,  casseroles, 


70  LA    FOIHE    OK   LEIPZIG    A    L  EPOijl  E    ACÏUELI.E. 

On  peut  trouver  laide  cette  procession'.  Nous  avons  dit  d'ail- 
leurs, au  commencement,  qu'elle  n'a  plus  grande  utilité,  parce 
que  les  acheteurs  se  guident  surtout  grâce  à  l'annuaire  alpha- 
bétique des  vendeurs.  Néanmoins  elle  est  pittoresque  et  carac- 


forines  de  pâtisserie,  couteaux,  fourchettes  et  cuillers,  tire-bouchons,  plumeaux, 
brosses,  pinceaux,  paillassons,  tapis,  machines  à  balayer,  porte-inanteaux,  stores, 
serrures,  outils  de  ménage,  échelles,  pièges  à  rais,  garnitures  de  cheminées,  thermo" 
mètres,  appareils  de  chauffage  pour  salles  de  bain,  bassinoires,  éponges,  hamacs, 
outils  de  jardinage,  meubles  de  jardin,  etc.,  etc.; 

5"  Articles  dits  «  de  (jalanterie  »,  articles  de  voyage,  articles  de  toilette.  —  Par 
exemple  :  peignes,  fers  à  friser,  rasoirs,  parfums,  nécessaires,  épingles,  boutons,  cein- 
tures, bretelles,  boucles  d'oreille.*,  chaînes,  broches,  lorgnons,  lunettes,  jumelles, 
éventails,  portefeuilles,  étuis,  tabatières,  pipes,  cannes,  parapluies,  malles,  etc.,  etc.  ; 

6"  Jouets.  —  Par  exemple  :  soldats  de  plomb,  panoplies,  petits  chevaux  de  bois, 
petites  voitures,  petits  chemins  de  fer,  épiceries  enfantines,  petites  boîtes  d'outils, 
poupées  de  toute  espèce,  maisons  et  meubles  de  poupées,  petits  fourneaux,  billes  de 
pierre  et  de  verre,  balles  de  caoutchouc.  Jouets  mécaniques  et  optiques,  jeux  de 
jardin,  jeux  de  société,  boites  de  physique,  casse-têtes,  etc.,  etc.  ; 

7"  Articles  de  décoration,  articles  jwur  arbres  de  Noël,  articles  dits  «  d'at' 
trape  »,  articles  de  carnaval  et  de  cotillon.  —  Par  exemple  :  masques,  figures  et 
fruits  en  carton  moulé,  bigotphones,  bonbonnières,  fils  mélalliques  et  boules  de  verre 
pour  arbres  de  Noël,  bonbons  à  «  pétards  »,  lanternes  véniliennes,  feux  d'artifice, 
fleurs  artificielles,  abat-jour,  articles  Chine  et  Japon,  etc.,  etc.  ; 

8°  Arlich'spotir  l  écriture  elle  dessin,  fournitures  scolaires  et  fournitures  de  bu- 
reau. Par  exemple  :  papier,  carle.s,  cartes  postales  illustrées,  albums  pour  poésies, 
carnets,  registres,  étiquettes,  enveloppes,  crayons,  craie,  ardoises,  crayons  d'ardoise, 
plumes,  porte-plumes,  buvard, couleurs,  compas,  règles,  images  à  colorier,  décalco- 
manies, calendriers,  pupitres,  serviettes,  encriers,  plumiers,  presse-papier,  classeurs 
de  lettres,  gibecières  d'écoliers,  albums  pour  timbres-poste  et  pour  cartes  postales 
illustrées,  etc.,  etc.; 

9"  Instruments  de  musique,  montres,  automates.  Par  exemple  :  pianos,  harmo- 
niums, violons,  accordéons,  guitares,  flûtes,  instruments  à  cordes,  instruments  à 
vent  en  bois  et  en  cuivre,  orgues  à  manivelle,  boîtes  à  musique,  instruments  de 
musique  automatiques,  «  orchestrions  »  géants,  instruments  de  musique  pour  enfants, 
montres,  distributeurs  automatiques,  etc.,  etc.  ; 

10»  Instruments  des  sciences  et  des  métiers,  articles  de  sport,  véhicules.  Par 
exemple:  instruments  pour  chimistes,  pour  pharmaciens,  pour  chirurgiens,  banda- 
ges, yeux  artificiels,  boîtes  d'accumulateurs,  isolateurs,  articles  d'électro-technique, 
articles  pour  conduites  d'eau  et  de  gaz,  mètres,  articles  de  photographie,  loupes, 
lentilles,  vernis,  colles,  articles  pour  enseignes  et  étalages  de  magasins,  articles  de 
sport,  articles  de  chasse  et  de  pôclie,  fouets,  armes,  traîneaux,  patins,  agrès  de  gym- 
nastique, chaises  roulantes  de  malades,  voitures  d'enfant,  etc.,  etc  . 

Nous  avons  eu  l'occasion,  au  cours  de  nos  études  antérieures  sur  la  Franconieet  la 
Thuringe  (Civilisation  de  lÉtain,  Lettres  sur  la  T/iuringe],  de  montrer  en  détail 
comment  plusieurs  des  articles  précités  sont  confectionnés  dans  les  ateliers  d'artisans 
et  dans  les  petites  fabriques. 

1.  Voir  notamment  le  rapport  de  M.  E.  Joly,  président  de  la  Foire  de  Paris,  dans 
le  n'  35  de  la  Foire  de  Paris,  janvier  1908. 


COMMENT  LA  Foiiu:  nii  i.i;ii'Zii;  a  prolonge  son  emstexce.        il 

téristique.  Elle  revêt  la  Foire  d'un  costunie  amusant  et  bariolé. 
Les  gens  de  Leipziu  trouveraient  avec  raison  ({uil  leur  manque 
quelque  chose  si,  à  l'Avant-Pàques  et  à  la  Saint-Michel,  ne  se 
montrait  pas  la  théorie  burlesque  des  porteurs  de  cartonnages. 
Ils  la  veulent  voir  tourner  sans  fin,  de  Peterstrasse  dans  Peters- 
kirchhof,  de  Peterskirchhof  dans  Neumarkt,  de  Neumarkt  dans 
Grimmaische  et  de  Grimmaische  dans  Peter,  comme  un  <v  ser- 
pent qui  se  mord  la  queue  ».  Il  faut,  pour  leur  complaire,  que 
le  casse-noisette  géant  marche  derrière  le  crayon  monumental, 
que  le  formidable  entonnoir  fasse  escorte  au  plumeau  tita- 
nique,  et  que  la  raquette  de  tennis  monstrueuse  précède  un 
mirliton  à  proportions  de  colonne  Trajane '.  Ce  sont,  pour  le 
vieux  Leipzig  mercantile,  comme  ses  charivariques  Panathé- 
nées ! 

Des  deux  côtés  de  Peterstrasse  et  de  Grimmaische,  et  dans  les 
petites  rues  adjacentes,  se  trouvent  les  jnaisons  de  Foire.  La 
Foire  est  ainsi  concentrée  sur  un  espace  de  5i.000  mètres  car- 
rés environ.  Ce  peu  dextension  s'explique  facilement  quand 
l'on  songe  que  les  marchandises  ne  sont  ici  représentées  que 
par  des  échantillons.  La  Foire  d'échantillons,  c'est,  en  quelque 
sorte,  une  Foire  sublimée  ! 

Les  maisons  de  Foire,  que  d'aucuns  appellent  parfois  empha- 
tiquement «palais  »,  ne  sont  pour  la  plupart  point  vouées  à  ce 
seul  objet.  Elles  ont  des  boutiques  au  rez-de-chaussée;  il  est  vrai 
que,  au  moment  de  la  Foire,  celles-ci  sont  sous-louées  par  leurs 
détenteurs  à  des  exposants.  Anciennes  ou  rebâties,  certaines 
maisons  de  Foire  évoquent  par  leurs  noms  les  beaux  jours  de 
l'histoire  intellectuelle  de  Leipzig.  Ici  est  VOurs  d'Or,  où  le 
jeune  Goethe,  visitant  Gottsched,  surprit  le  critique  sans  per- 
ruque. Là  sont  les  Trois  Roses,  où  habitait  .lean-Paul...  Les 
vieilles   maisons   de  Foire  sont   étroites,  noires,  enfumées.  Les 


1.  Tandis  que,  dans  la  rue,  des  cartonnages  représentent  les  objets  grossis  déme- 
surément, l'on  voit,  dans  les  )naiso)ts  de  Foire,  à  côté  des  objets  grandeur  nature, 
leurs  réductions  et  diminutifs  sous  forme  de  jouets  et  d'ustensiles  de  poupée.  Et  l'on 
songe  à  cetle  féerie  où  il  y  avait  deux  fontaines,  dont  l'une  grossissait  les  objets 
qui  y  étaient  plongés,  tandis  que  l'autre  les  rapetissait. 


72  LA    FOIRE   DE   LEIPZIG.  A    l'ÉPOOFE    ACTLKLLE. 

nouvelles  sont  plus  spacieuses  et  plus  claires.  L'on  s'élève  ainsi 
par  degrés  jusqu'à  des  édifices  imposants  comme  les  deux 
Palais  de  Fo'n^e  municipaux,  l'ancien  et  le  nouveau,  qui,  eux, 
justifient  pleinement  leurs  noms  de  «  palais  ». 

L'ampleur  des  nouvelles  constructions  permet  à  plusieurs 
articles,  qui  ont  besoin  d'espace,  d'être  mis  dans  toute  leur 
valeur.  C'est  le  cas  des  articles  d'éclairage  et  de  lustrerie  et  des 
lampes  électriques.  Ils  accrochent  et  épanouissent  leurs  fleurs 
de  lumière  aux  plafonds  et  aux  murs  des  modernes  salles  d'expo- 
sition. 

Be  plus  en  plus,  une  tendance  se  manifeste  à  grouper  sur 
de  mêmes  points  les  mêmes  genres  d'objets.  Les  industries  du 
papier  ont  depuis  longtemps  donné  l'exemple  en  réunissant  la 
plupart  de  leurs  expositions  dans  l'immeuble  donnant  sur  Pe- 
terstrasse  et  sur  le  «  Reiterpassage  »  f  Passage  du  Cavalier).  En  ce 
lieu  se  tient  la  «  Papiermesse  »  ou  Foire  du  papier.  L'on  y  trouve 
tous  les  articles  de  papeterie,  fournitures  de  bureau,  fourni- 
tures scolaires,  calendriers  et  chromolithographies  '.  La  carte 
postale  illustrée  est  un  article  très  important  de  la  Foire  du 
Papier.  Elle  a  à  Leipzig  un  de  ses  grands  centres  de  fabrica- 
tion. L'édition  des  cartes  postales  illustrées  peut  se  ratta- 
cher aux  autres  branches  de  l'édition.  Seulement,  tandis  que 
celles-ci  n'ont  plus  besoin  de  la  Foire,  l'industrie  des  cartes 
illustrées,  elle,  profite  beaucoup  de  ce  rendez-vous  pério- 
dique, où  elle  entre  en  contact  avec  la  clientèle  des  bazar- 
diers. 

La  tendance  n'est  pas  moins  marquée  à  séparer  les  articles 
de  luxe  et  de  prix  élevé  des  marchandises  commuues  et  à  bas 
prix.  Les  vendeurs  de  cristaux  d'art  et  de  porcelaine  de  luxe  se 
sont  en  général  assuré  pour  longtemps  la  location  des  salles 
d'exposition  du  Palais  Municipal  ancien  et  du  Nouveau  Palais. 
Au  contraire,  les  articles  de  «  toc  »  ont  élu  pour  nids  certains 
vieux  locaux  où  les  affaires  se   concluent    dans  la  pénombre, 


1,  La  ctiromolithograplue  est  une  des  industries  principales  de  la  Franconie.  Cf. 
Faiseurs  de  Jouets  en  Franconie,  p.  175,  note  1. 


COMMENT    LA    roinK    DF.    l.KIl'ZK;    A    l'ROLOM.l',    S<i\    EM-ILNCK.  7;j 

comme  s'il  s'agissait  d'un  mauvais  coup,  entre  les  vendeurs  de 
cette  camelote  et  les  projiriétaires  de  bazars  qui  la  feront  ab- 
sorber par  le  public  des  acheteurs  peu  fortunés. 

LiiS  vE\Di:uRS.  —  Eoibusqués  auprès  de  leurs  comptoirs,  les 
vendeurs  tiuettent  les  gens  qui  passent,  les  flairent  pour  ainsi 
dire,  cherchent  à  savoir  immédiatement  s'il  s'agit  d'un  ache- 
teur de  bon  aloi  ou  d'un  concurrent  épiant  les  modèles  nou- 
veaux. En  théorie,  seules  les  personnes  faisant  des  affaires  ont 
le  droit  de  se  promener  dans  les  salles  d'échantillons.  Mais  l'on 
conçoit  que  le  concurrent  malin  est  le  moins  en  peine  de  ré- 
pondre aux  interrogations  qui  pourraient  lui  être  adressées  à 
cet  égard.  La  Foire  donne  ainsi  lieu  à  une  foule  de  petites  ra- 
pines. Si  voler  des  modèles  brevetés  est  difficile,  il  est  en  tout 
cas  des  formes  qu'il  y  a  avantage  à  se  mettre  dans  l'œil,  des 
figures  qui  se  laissent  pasticher,  des  «  trucs  »  dont  l'imitation 
est  possible  au  moins  par  des  équivalents  ou  des  à  peu 
près,  des  idées  dont  il  est  profitable  de  tirer  une  inspira- 
tion * . 

Les  t-endeurs  sont  souvent  de  petits  fabricants,  venus  en  ma- 
jorité de  la  Thuringe  et  de  lErzgebirge.  Au  dernier  étage  d'une 
maison  de  Foire,  nous  découvrons  par  exemple  Sander,  le  fa- 
bricant de  chevaux  d'enfants  dont  nous  avons  monographie 
l'établissement  à  Waldhaus  -.  Il  est  là,  entouré  de  ses  petits 
chevaux  bridés,  équipés,  tout  fringants.  C'est  dans  cet  immense 
brouhaha  de  la  Foire  de  Leipzig  que  vient  retentir  le  dernier 
chant  du  poème  de  travail,  dont  les  premiers  accents  ont  ré- 
sonné là-bas  dans  la  vallée  de  Louisenthal  et  chez  les  ouvriers 
à  domicile  de  Catterfeld! 

Car  beaucoup  de  petits  fabricants  sont,  comme  celui-là,  des 
patrons  ayant  un  atelier  central,  mais  donnant  en  même  temps 
de  l'ouvrage  à  un  grand  nombre  d'ateliers  familiaux.  Certains 
fabricants  n'ont  même  que  de  pseudo-fabriques,  où  il  est  sim- 

1.  Les  modèles  de  jouets  sonf  dans  bien  des  cas  malaisés  à  proléger  efficace  ni  en  1. 
Cf.  Faiseurs  de  Jouets,  p.  Kil. 

2.  Lettres  sur  la  Thuringe. 


7i  LA    FOIHE   DE    LEIPZIG    A   L  EPOOl'E    ACTUELLE. 

plemeiit  procédé  au  montage  des  jouets  et  autres  articles 
analogues.  Nous  sommes  de  la  sorte  conduits  par  diverses 
gradations  au  type  du  Verleger,  c'est-à-dire  de  Fentrepre- 
neur  commercial ',  lequel  est,  en  somme,  dominant  à  la  Foire 
de  Leipzig  parmi  les  vendeurs  des  petits  articles  de  la  Thu- 
ringe  et  de  FErzgebirge.  Le  Verleger,  fournisseur  de  ma- 
tière première,  prêteur  avisé  d'outils  et  parfois  d'un  peu 
d'argent,  et,  au  bout  du  compte,  tyran  impérieux  de  la  pro- 
duction a r tisane  I 

Ainsi,  pour  une  bonne  part,  ce  n'est  pas  la  petite  fabrica- 
tion œuvrant  dans  les  «  hinterlands  »  de  Leipzig  qui  se  rend  en 
personne  à  la  Foire  d'échantillons,  si  proche  qu'elle  soit,  si  à 
jiortée  qu'elle  semble.  Le  pas  de  cette  minuscule  industrie  est 
trop  chétif,  sa  sujétion  est  trop  grande.  Comme  l'esclave  aveugle, 
elle  est  attachée  à  la  meule  de  son  labeur  de  tous  les  instants. 
Ce  sont  les  Verleger,  ses  martres,  qui  recueillent  le  fruit  de  sa 
besogne  et  vont  en  tirer  parti  à  Leipzig. 

Il  y  a  également  à  la  Foire  de  grands  fabricants  de  jouets  et 
articles  de  ménage,  notamment  ceux  de  la  capitale  commer- 
ciale de  la  Franconie.  Les  deux  plus  importantes  maisons  de 
Nuremlierg  sont  là  :  Bing  et  Carette.  Si  le  nombre  des  vendeurs 
franconiens  est  plus  restreint  que  celui  des  vendeurs  thurin- 
giens,  quelques-uns  parmi  les  premiers  représentent  des  éta- 
blissements considérables.  Nous  avons  vu  ailleurs  comment  la 
grande  fabrication  des  jouets  en  Franconie  reste  apparentée  à 
la  petite  ~.  Pour  les  grandes  maisons  comme  pour  les  moindres, 
la  Foire  de  Leipzig  reste  d'ailleurs  une  excellente  occasion  de 
vente,  la  plus  favoral)le  peut-être  -^ 


1.  Ibid.,  p.  86,  note  1. 

2.  Faiseurs  de  Jouets,  p.  201  et  202. 

3.  En  réponse  à  la  question  que  nous  lui  posions  à  ce  sujet,  M.  Carette  écrit  : 
c<  L'importance  de  la  Foire  de  Leipzig  est  pour  nous  très  grande,  vu  que  tous  les 
principaux  acheteurs  non  seulement  de  toute  l'Allemagne  et  des  pays  limitrophes, 
mais  aussi  presque  du  monde  entier,  s'y  donnent  rendez-vous  pour  arrêter  leur  choix 
pour  toute  l'année  et  y  placer  leurs  commandes  à  temps.  De  celte  façon,  les  acheteurs 
reçoivent  les  livraisons  à  temps  et  en  bonnes  conditions,  et  les  fabricants  ont  de 
l'occupation  pour  une  bonne  partie  de  l'année,  surtout  pendant  la  saison  morte.  — 
Sur  quoi  voulez-vous  que  je  me  base  pour  exprimer  le  pourcentage  des  articles  fran- 


COMMENT    I.A    lOIIŒ    Hi:    I.HII'ZKI    A    PROLONGE    S0.\    l'.XISTKNCK.  75 

Les  négociants  exportateurs  de  jouets,  bimbeloterie  et  usten- 
siles de  ména,i:e.  ces  patrons  véritables  de  la  petite  el  de  la 
moyenne  industrie  du  jouet  et  de  l'article  en  tôle  vernie  ',  sont 
également  présents.  A  coté  des  relations  directes  qu'ils  entre- 
tiennent avec  leurs  succursales  et  leurs  agents  de  l'étranger  et 
d'outre-mer,  ils  se  servent  de  l'instrument  de  la  1^'ôire  d'échan- 
tillons, grâce  auquel  ils  prennent  contact  avec  les  bazar- 
diers  -. 

Des  négociants  importateurs  quittent  aussi  leurs  résidences 
lointaines  pour  venir  à  ce  rendez -vous  commercial  ;  souvent,  ce 
sont  les  correspondants  eux-mêmes  des  exportateurs  allemands 
de  Nuremberg  et  Sonneberg.  Aux  uns  et  autres,  la  Foire  permet 
de  parfaitement  examiner  la  marchandise  et  d'aviser  aux  modi- 
fications qui  la  rendront  mieux  appropriée  aux  goûts  et  aux 
caprices  des  ditlerents  pays. 

Les  fabriques  et  ateliers  des  autres  régions  de  lAllemagne 
sont  représentés  par  leurs  patrons,  ou  par  des  fondés  de  pou- 
voirs, ou  par  des  agents. 

Quelques  fabriques  étrangères,  qui  ont  des  comptoirs  perma- 
nents à  Berlin,  détachent  pour  quelques  jours  à  Leipzig  leur 
chef  de  dépôt  '^,  muni  d'une  cargaison  d'échantillons;  au  besoin, 
le  directeur  général  fait  le  voyage  d'Allemagne  et  vient  passer 
vingt-quatre  heures  dans  la  Ville-Foire  pour  aider  à  l'amorçage 
des  affaires  '". 

coniens  écoulés  à  l'occasion  de,  la  Foireï  Que  ce  soit  sur  le  chiffre  annuel  d'affaires 
ou  sur  les  résultats  obtenus  par  les  diverses  maisons  exposantes?  Tout  cela  dépend 
de  la  nouveauté  des  articles.  Des  maisons  peuvent  recevoir  des  commandes  absorbant 
toute  leur  production  annuelle.  Daulres.  seulement  une  partie  pouvant  chiffrer  de 
10  à  75  %.  Ce  résultat  change  chaque  année,  car  il  dépend  des  articles  exposés  et  de 
leurs  prix.  »  —  M.  Carette,  Français,  conseiller  du  commerce  extérieur,  dirige  à 
Nuremberg  la  plus  importante  maison  vouée  uniquement  à  la  production  des  jouets 
de  métal,  jouets  mécaniques,  optiques  el  électriques. 

1.  Cf.  Faiseurs  de  Jouets,  p.  200. 

'>..  Ilnd.,   p.  208. 

.J.  Par  exemple  :  les  cristalleries  de  Baccarat. 

4.  Parmi  les  vendeurs,  l'on  voit  encore  les  négociants  hambourgeois  importateurs 
d'articles  Chine  et  Japon. 

Il  faut  citer,  d  auire  pari,  les  marchands  de  matières  premières  jiour  les  petites 
industries  des  «  hinterlands  »  de  Leipzig  :  marchands  de  bambou  pour  Tes  vanniers, 
de  corne,  de  nacre,  etc..  etc. 


70  LA    FOIRE    DE   LEIPZIG    A    L  EPOQUE    ACTUELLE. 

La  statistique  des  vendeurs^  classés  par  lieux  de  provenance 
montre  qu'ils  arrivent  en  majorité  de  très  petites  villes  (loca- 
lités de  la  Thuringe,  de  l'Erzgebirg-e)  et  de  très  grandes  villes 
(Berlin).  Ce  fait  s'explique  suffisamment  quand  l'on  songe  que 
l'industrie  à  domicile  règne  surtout  dans  les  campagues  peu 
fertiles  et  dans  les  grandes  cités-;  et  quand  l'on  considère  que 
les  métiers  et  industries  d'art  ont  leurs  sièges  principaux  dans 
les  capitales. 

Donc,  Verlegcr,  agents,  exportateurs  sont  à  leurs  postes  près 
des  comptoirs  d'échantillons.  Sanglés  dans  des  vêtements  neufs, 
des  cravates  voyantes  au  col,  les  cheveux  solidement  cosmé- 
tiques, de  pesantes  bagues  aux  doigts,  les  gros  hommes  à  nuque 
forte,  à  faces  sanguines,  attendent  les  ordres.  Leur  brutalité  se 
contient,  se  fait  obséquieuse,  se  discipline  au  sourire.  Et  l'on 
devine,  sous  leur  grimace  d'affabilité,  tout  le  grondement  sou- 
terrain de  leurs  énergies  matérialistes,  leur  mépris  des  col- 
laborateurs employés,  leur  désir  implacable  du  gain,  leur 
appétit  de  jouissances.  Cela  aussi  contribue  à  dramatiser  la 
Foire. 

Verleger,  primitivement  Vorleger,  c'est-à-dire  :  celui  qui  fait 
des  avances  3.  Il  est  à  remarquer  que  ce  mot  allemand  désigne 
à  la  fois  l'entrepreneur  commercial,  patron  véritable  des  petites 
industries  où  domine  la  fabrication  collective,  —  et  l'éditeur 
d'ouvrages  imprimés.  Rapprochement  inattendu!  Deux  des  per- 
sonnages essentiels  de  Faction  économique  dont  Leipzig  est  le 
théâtre  se  trouvent  compris  sous  une  dénomination  identique. 
Ce  n'est  pas  pur  hasard  de  révolution  des  mots.  Il  y  a  entre 
l'entrepreneur  commercial  et  l'éditeur  certaines  ressemblances. 


1.  On  trouvera  cette  statistique  complète  dans  louvraE^e  cité  de  Heubner,  p.  45  et 
suivantes.  Voir  aussi  la  grande  carie  en  couleurs  qu'il  a  placée  à  la  fin  de  son 
livre. 

2.  On  sait  que  l'industrie  à  domicile,  éliminée  tout  d'abord  par  suite  du  dévelop- 
jiement  des  villes  et  de  la  grande  industrie,  se  reforme  ensuite,  avec  toutes  les 
horreurs  du  «  sweating  System  )>,  dans  les  faubourgs  des  grandes  cités,  aux  dépens 
de  la  partie  la  plus  faible  ou  la  moins  capable  de  la  population.  Voir  :  Paul  de  Rou- 
siers,  La  Question  ouvrière  en  Angle/erre.  Consulter  aussi  les  monographies  de 
Uu  Maroussem,  Le  Joucl  parisien  et  Les  Grands  ma(jasins. 

3.  Cf.  Lettres  sur  la  Thuringe,  p.  86,  note  1. 


COMMENT    LA    loWŒ    DE    LKII'ZKI    A    l'MOLdNGli:    SON    KMSÏKNCE.  77 

Le  Verleger  de  la  petite  industrie  prête  à  Tartisan  les  outils  et 
lui  avance  les  matériaux  nreossaires  pour  réaliser  le  joujou  que 
la  fantaisie  de  celui-ci  a  souvent  seule  conçu.  De  môme  l'éditeur 
apporte  au  littérateur  ou  au  savant  les  moyens  de  réaliser  l'ex- 
pression matérielle  du  résultat  de  leur  rêve,  de  leur  méditation, 
de  leur  réflexion.  Pareillement,  l'entrepreneur  commercial, 
aussi  bien  cjue  l'éditeur,  assument  habituellement  les  ris- 
ques, mais  se  ménagent  la  part  du  lion  dans  le  profit  éven- 
tuel. 

Le  Verleger  de  la  petite  industrie  «  édite  »,  si  l'on  peut  dire, 
les  joujoux  et  les  petits  objets  dont  l'idée,  fréquemment,  est 
née  dans  la  tète  inventive  des  artisans.  Et  l'éditeur  est  le  patron 
économique  de  la  production  cérébrale,  l'entrepreneur  com- 
mercial qui  achète  parfois  d'avance  le  travail  intellectuel,  à 
charge  pour  le  travailleur  de  lui  réserver  la  propriété  de  ses 
œuvres  à  naître,  et  de  lui  abandonner  les  bénéfices  que  leur 
vente  rapportera. 

Lks  ACHETKi'RS.  —  Lcs  aclicteurs.  fœil  diligent,  vont  et  vien- 
nent à  travers  les  salles  d'exposition.  Us  pénètrent  les  échan- 
tillons de  regards  fouilleurs.  Ils  demandent  les  prix.  La  pau- 
pière un  instant  baissée,  ils  font  mentalement  des  hypothèses 
sur  l'accueil  cjue  rencontrera  l'article  —  et  aussi  des  calculs 
pour  fixer  le  prix  de  détail  et  pour  juger  du  bénéfice.  Parfois 
ils  ne  se  décident  pas,  ou  veulent  réfléchir  :  et  ils  s'éloignent, 
esquissant  un  geste  vague.  D'autres  fois  ils  se  déterminent,  et 
la  main  à  gros  doigts  égratigne  du  crayon  une  page  du  carnet 
de  commandes,  déchire  la  feuille,  la  présente  au  vendeur  in- 
cliné 1. 

Parmi  ces  acheteurs,  se  trouvent  des  négociants,  des  «  gros- 
sistes »,  des  commissionnaires,  des  agents  d'exportation-,  etc.  \ 

1.  Souvent,  l'acheteur  s'assure  le  monopole  d'un  article  pour  tel  ou  tel  j)ays. 

Des  acheteurs  acquièrent  le  «  modèle  »  d'un  article,  pour  le  faire  eux-mêmes  fabri- 
quer en  grand  (Cf.  Faiseurs  de  Jouets,  p.  212). 

2.  On  voit  encore  des  représentants  de  coopératives  d'achat,  des  organisateurs  de 
tombolas,  etc.. 

3.  Notons  que  plusieurs  petits  fabricants  achètent  des  marchanilises  nécessaires  à 


78  LA    FOIRE   DE    LEIPZIG    A   L  EPOOfE    ACTUELLE, 

Cependant  la  majorité  est  composée  des  propriétaires  de  bazars 
et  de  grands  magasins  K  II  en  est  ])eaucoiip  accourus  des  di- 
verses régions  d'Allemagne.  Il  en  est  de  l'étranger.  Ceux-ci  ar- 
rivent principalement  des  pays  de  l'Est  et  du  Nord^.  Mais  il  en 
débarque  également  de  France.  Sous  leur  nom  réel  ou  sous 
celui  d'un  homme  de  paille,  quelques-uns  des  plus  notoires 
parmi  nos  «  grands  magasins  »  et  nos  bazars  se  pourvoient  à 
Leipzig  de  joujoux  et  de  soi-disant  «  articles  de  Paris  »  qui  ont 
été  confectionnés  à  Nuremberg  et  en  Franconie'. 

Vertigineusement  les  afTaires  se  concluent,  car  chacun  est  sou- 
cieux de  réduire  les  frais  de  séjour.  Sur  le  vu  de  ces  «  species  », 
de  ces  «  idées-images  »  que  sont  les  échantillons,  les  acheteurs 
se  tiennent  pour  instruits,  et  adhèrent.  Le  rùle  des  échantillons, 
de  ces  vélites-éclaireurs,  est  fini.  Bientôt  les  lourds  bataillons 
des  marchandises  elles-mêmes  se  mettront  en  mouvement  et  se- 
ront, parchemin  de  fer,  envoyés  de  Thuringe,  d'Erzgebirge  ou 
de  Franconie  jusqu'à  destination.  Elles  iront  garnisonner  dans 
les  bazars  et  remplir  les  étalages  d'articles  «  à  2  fr.  i5  »  et  à 
«  V  fr.  95  »  !  Elles  feront  leur  entrée  dans  les  «  grands  magasins  ». 
occuperont  les  rayons  de  vannerie,  d'articles  de  bureau,  de 
jouets,  d'articles  d'éclairage.  Et,  dans  les  «  Bonheurs  des  Dames», 
au-dessus  des  foules  urbaines  moutonnant  sans  bruit  sur  les 
tapis  des  grands  halls,  elles  s'étageront  en  colonnes,  elles  s'in- 
curveront en  arcades,  en  s'auréolant  de  la  lumière  violet  et  or 
des  lampes  électriques. 

leur  industrie  :  des  matières  premières  (comme  on  la  déjà  vu),  des  articles  de  dé- 
coration, des  articles  d'empaquetage,  ou  des  articles  fabriqués  d'un  genre  apparenté 
à  celui  des  objets  que  l'acheteur  lui-même  confectionne  (Pt  celui-ci  les  vendra  en 
même  temps  que  les  siens;. 

1.  Mentionnons  la  présence,  à  côté  d'eux,  de  propriétaires  de  magasins  de  spécia- 
lités (où  l'on  ne  vend  que  des  articles  de  porcelaine,  ou  que  de  la  maroquinerie  com- 
mune, etc.). 

2.  Le  retard  persistant  de  ces  pays  au  point  de  vue  du  développement  des  moyens 
de  communication  continue  d'agir  comme  circonstance  favorable  au  maintien  de  la 
Foire. 

3.  Certains  grands  bazars  acliètent  même  bien  au  delà  de  leurs  besoins  et  reven- 
dent à  des  bazars  plus  petits. 


COMMENT    LA    |-0IH1-:    DE    I.EIPZK.    A    l'ROLONGE    SON    EXISTENCE. 


IV.    —    ASPECT    UE    LA    FOIUE. 

Telle  est  l'actuelle  Foire  de  Leipzig.  Bien  que  modernisée  du 
fait  de  sa  transformation  en  Foire  d'échantillons,  on  voit  tout  ce 
ce  qu'elle  conserve  de  traits  anciens  qui  la  font  paraître  ana- 
chronique au  milieu  du  inonde  commercial  nouveau ^ 

Pour  contempler  dans  son  intég-rité  le  phénomène  d'autrefois  : 
la  Foire  de  marchandises,  il  faut  aller  à  l'est,  par  exemple  en 
Russie,  à  Nijni-Novgorod.  où  confluent  tous  les  produits  de 
rOural,  de  la  Caspienne  et  du  centre  de  l'Asie,  où  se  réunis- 
sent tous  les  marchands  du  Caucase,  d'Astrakan  et  du  Turkestan. 
Là,  les  fers,  les  céréales,  les  cotons,  les  vins,  les  thés  sont  exposés 
sur  d'immenses  étendues... 

Inversement,  nous  avons  vu  que,  un  peu  partout,  à  l'occident 
comme  au  levant,  le  phénomène  des  Foires  se  reproduit  en  tout 
petit  dans  certaines  localités  plus  centrales  que  les  autres,  où 
les  paysans  des  campagnes  environnantes  se  rendent  à  dates  pé- 
riodiques pour  échanger.  L'absence  de  moyens  de  communica- 
tions perfectionnés  est  encore  la  cause  principale  de  ces  rendez- 
vous. 

Les  Foires  d'animaux  s'expliquent  en  partie  de  la  même  ma- 
nière. Mais  leur  institution  a  aussi  pour  raison  d'être  la  variété 
et  l'individualité  des  marchandises,  qui  ne  peuvent  être  traitées 
que  sur  présentation  directe. 

Quant  aux  «  Foires  »  d'amusement,  aux  «  Foires  »  populaires, 
elles  sont  une  curieuse  survivance  de  cet  organe  des  anciennes 
Foires  du  Moyen  Age  qui  était  constitué  par  l'assemblée  des 
charlatans  et  des  montreurs.  Parfois  ces  kermesses  sont  asso- 


1.  Une  institution  qui  vise  à  détrôner  les  Foires  d'échantillons  est  celle  des  comp- 
toirs permanents  d'échantillons,  entretenus  dans  un  local  commun  en  certaines 
grandes  villes  par  divers  fabricants.  Quelques  administrateurs  sont  placés  à  la  tète 
du  palais  d'exposition,  et  ils  sont  chargés  d'entamer  les  pourparlers  avec  les  ache- 
teurs éventuels.  L'institution  otl're  des  avantages,  mais  les  défenseurs  des  Foires 
d'échantillons  observent  avec  apparence  de  raison  que  l'instrument  des  comptoirs 
permanents  agit  dans  bien  des  cas  avec  moins  d'efficacité  et  plus  de  lenteur. 


80  LA    FOIRE   DE   LEIPZIG    A  L  EPOOl  E    ACTUELLE. 

ciées  à  une  petite  Foire  de  marchandises.  Souvent  elles  existent 
pour  elles-mêmes.  L'on  comprend  l'intérêt  qu'elles  provoquent 
dans  les  bourgades  où  d'autres  spectacles  font  défaut.  Leur 
succès  persistant  dans  les  grandes  villes  est  plus  malaisé  à  jus- 
tifier. Les  citadins  n'ont-ils  pas  des  théâtres,  des  cirques  et  des 
panoramas  à  demeure,  des  jardins  zoologiques,  etc.,  le  tout  plus 
confortable  et  plus  beau  que  les  baraques  de  la  «  Foire  »?  Ce- 
pendant les  Parisiens  se  ruent  à  la  «  Foire  de  Neuilly  »,  cette 
fête  dont  M.  Barrés',  regardant  une  réunion  de  paysans  grecs, 
découvrit  tout  à  coup  le  caractère  «  proprement  ignoble  ». 
Il  faudrait  recourir  en  ce  lieu  aux  analyses  de  la  psychologie 
des  régressions.  La  «  Foire  »  débride  la  sensualité,  et.  qui  sait, 
réveille  peut-être  certains  instiucts  nomades,  déchaîne  certaines 
sauvageries  toujours  grondantes  au  fond  de  Tâme  du  «  civi- 
lisé ^  ». 

Enfin  l'on  pourrait  reconnaître  la  manifestation  d'une  sorte  de 
((  transformisme  »  social  dans  la  circonstance  que,  au  cours  de 
la  seconde  partie  du  xix"  siècle,  la  grande  industrie  et  les 
beaux-arts  ont  eu,  eux  aussi,  leur  Foire  sous  la  forme  à'Exposi- 
lions  Universelles.  Qu'étaient-elles  en  elfet.  à  tout  prendre,  —  et 
en  dépit  de  toutes  les  fantasmagories,  —  sinon  des  espèces  de 
Foires  d'échantillons  pour  diverses  catégories  de  produits  coû- 
teux et  difficilement  transportables  (machines,  œuvres  d'art)? 
Ces  produits  formaient  la  réalité  essentielle  des  Expositions.  Le 
reste  était  graphiques,  schémas,  ou  trompe-l'œil  de  grandioses 
leçons  encyclopédiques,  de  qui  la  foule,  à  qui  elles  devaient  être 
administrées,  ne  se  souciait  guère,  ma  foi.  Elle  allait  plutôt, 
cette  foule,  vers  les  exhibitions  et  les  amusements  qui  étaient 
une  partie  intégrante  de  l'Exposition  aussi  bien  que  des  Foires 
d'autrefois.  Elle  allait  vers  les  «  rues  du  Caire-^  ». 


1.  \  oyage  t'i  Sparle. 

2.  A  rapprocher  du  livre  de  Paul  Adam,  Les  Lions,  étudiant  les  ravages  émotion- 
nels occasionnés  dans  une  petite  ville  par  le  séjour  d'une  ménagerie. 

Voir  aussi  certains  dessins  de  Steinlen  évoquant  bien  quelques  aspects  hallucinants 
des  l'êtes  foraines. 

3.  Au  sujet  de  la  psydio-sociologie  des  Expositions,  voir,  dans  le  n"  9  de  <(  Mor- 
gen  »,  année  1908  (Marquardt,  Berlin),  l'article  de  W.  Sombart  :  Die  Àusslellung. 


COJIME.NT    LA    KUIHE    DE    LEIPZIC    A    l'HOÎ.ONGÉ    SON    EXISTENCE.         8i 

L'état  éconoinicjiic  auquel  irpondaicnt  les  Expositions  Univer- 
selles n'est  déjà  plus.  Par  contre,  il  y  a  encore  de  beaux  Jours 
pour  les  Expositions  spéciales  de  certains  produits  et  de  cer- 
taines branches,  qui  sont  le  dernier  aboutissement  de  l'évolution 
des  Foires. 

Au  milieu  de  toutes  ces  variétés  et  de  toutes  ces  <léiivations, 
la  Foire  de  Leipzig,  même  rajeunie  sous  la  forme  de  Foire  d'é- 
chantillons, reste  en  Europe  comme  un  saisissant  témoin  du 
passé.  Sa  vision  émeut  et  obsède. 

Lorsque,  il  y  a  trois  ans,  fut  mise  au  concours  Taffiche  illus- 
trée, il  était  curieux  de  voir  comment  les  artistes  avaient  tra- 
duit cette  vision. 

Beaucoup  de  Mercures.  La  plupart  étaient  d'assez  misérables 
poncifs  classiques.  Mais  il  y  avait  aussi  des  Mercures  affranchis 
de  toute  convention,  individuels,  originaux,  trois  ou  quatre 
même  presque  troublants,  et  faisant  songer  à  l'étrange  Lucifer 
du  dessinateur  Fidus;  des  Mercures  pensifs,  tourmentés,  dou- 
loureusement calculateurs,  n'ayant  rien  de  la  légèreté  un  peu 
sautillante  de  l'homme  au  caducée  ;  des  Mercures  modernes, 
dont  la  complication  croissante  du  commerce  avait  plissé  les 
fronts,  approfondi  les  yeux. 

Les  tenants  de  l'art  populaire,  de  l'art  social,  et,  parmi  ce 
groupe,  les  peintres  de  muscles  travailleurs,  de  dos  courbés,  de 
poitrines  ahanantes,  tous  les  petits  Constantin  Meunier  avaient 
représenté,  ployant  sous  le  fardeau  des  malles  d'échantillons, 
des  portefaix  tragiques'. 

Un  concurrent  s'était  contenté  de  montrer  un  grand  cercle 
de  lumière  blanche,  et  une  multitude  de  petits  personnages 
noirs  qui  s'en  approchaient,  sollicités,  fascinés,  bientôt  absor- 
bés. Celui-là  avait  compris  ce  qu'il  y  a  d'émotionnant  dans  lat- 
trait  exercé  par  la  Foire,  dans  la  convergence  de  forces  qu'elle 
provoque,  dans  la  fusion  d'éléments  sociaux  qu'elle  déter- 
mine. 

«  Livres  et  fourrures  »,  telle  était  l'épigraphe  choisie  par 
plusieurs  artistes.  Ils  faisaient  allusion  à  deux  des  l)ranches 
primitives  du  commerce  lipsien,  aujourd'hui  détachées  de    la 

G 


82  LA    FOIRE    DE   LEU'ZK;    A    l/ÉPOOlE    ACTUELLE. 

Foire,  mais  toujours  en  rapports  avec  elle.  Iai  de  ces  dessina- 
teurs avait  tiguré  un  vieil  érudit  de  jadis,  un  Érasme  frileux  et 
subtil,  douillettement  enveloppé  dans  un  manteau  fourré,  et 
déehitîrant  voluptueusement  un  vétusté  in-folio. 

Traitée  en  noir  sur  fond  blanc  et  bleu,  l'image  primée  faisait 
voir  un  gros  marchand,  coiffé  d'un  chaperon,  qui  débarcjuait 
sur  la  place  du  Marché,  devant  le  «  Rathhaus  »  de  Hyéronimus 
Lotter.  Au  fond,  une  grande  voiture  à  ])âche,  que  ses  conduc- 
teurs déchargent.  Le  marchand  déroule  une  longue  feuille  de 
papier  sur  laquelle  sont  consignées  ses  dispositions.  Aux  autres 
plans,  divers  personnages  surgissent;  ils  prennent  contact, 
échangent  des  propos,  en  apparence  avec  bonasserie.  mais  en 
réalité  avec  la  perspicacité  secrète  d'escrimeurs  qui  tàtent  le 
fer. 

Deux  images,  supérieures  peut-être,  avaient  été  distinguées. 
Un  marchand  oriental  range  d'un  air  distrait  ses  ballots.  Il  est 
inditférent,  semble-t-il.  aux  propos  que  lui  tient  un  grand  jeune 
homme  habillé  à  l'européenne.  L'irritation  d'une  volonté  con- 
trariée, mais  une  irritation  qu'atténue  l'intention  de  convain- 
cre quand  même,  se  lit  sur  le  visage  de  ce  dernier,  qui  ponctue 
par  la  pantomime  des  mains  de  nouveaux  arguments  lui  parais- 
sant péremptoires.  L'autre  cependant,  d'autant  plus  figé  que 
son  interlocuteur  s'anime  da.vantage.  tourne  à  moitié  le  dos  et 
porte  vers  les  lointains  le  regard  de  ses  yeux  fendus  en  aman- 
des. Tout  le  vieux  commerce  traditionnel  de  l'Europe  occiden- 
tale avec  l'Orient  se  trouve  symbolisé  dans  ce  captivant  duo. 

Au  premier  plan  de  l'image  suivante,  deux  personnages  s'en- 
lèvent, figurés  en  bustes.  L'un,  placé  à  droite,  est  dans  la  force 
de  l'âge;  il  a  les  cheveux  et  la  barbe  noirs  et  drus;  le  nez  est 
])usqué;  les  yeux  sont  larges,  avec  je  ne  sais  quoi  de  vif  et 
d'oblique  à  la  fois  :  on  dirait  d'une  sorte  de  duc  d'Albe  entré 
dans  le  négoce.  Cet  homme,  vêtu  d'un  manteau  bleu  à  col  fourré, 
s'efibrce  avec  véhémence  de  persuader  son  antagoniste,  campé 
vers  le  milieu  du  tableau.  Celui-ci  est  vieux  déjà,  avec  des  che- 
veux blancs,  un  front  serein,  des  yeux  bleus  lucides  et  clair- 
voyants, et  cju'eux-mémes  on  dirait  limpides.  Pourtant  le  menton 


COMMEiNT   LA    FOIRE    DE    LEIPZIG    A    l'HOI.ONGÉ    SOX    EMSTENCK.  .S;{ 

saillant,  dur  comme  roc,  annonce  l'obstination  :  c'est  une  figure 
dans  le  genre  de  Wagner,  ce  Lipsien  glorieux.  Et  le  vieux  mar- 
chand habillé  de  rouge,  un  rouge  qu'avive  la  blancheur  nei- 
geuse de  la  chevelure,  écoute  avec  un  demi-sourire  les  expli- 
cations du  premier  personnage,  tandis  que  de  ses  mains,  fines 
et  volontaires,  il  tient  avec  fermeté  une  bourse  close. 

Les  impressionnistes  avaient  évoqué  avec  un  mystérieux  plai- 
sir le  multicolore  fouillis  de  la  Peterstrasse  :  les  enseignes  bi- 
garrées, les  cartouches,  les  drapeaux-réclame,  les  bannières, 
toute  cette  foret  inextricable,  tout  ce  jardin  fleuri  d'annonces 
tirant  Fœil.  Spectacle  propre  à  tenter  un  Caillebotte  ou  un 
Claude  Monetl  .l'eusse  rêvé,  de  celui-ci.  une  Foire  de  Leipzig, 
dans  le  goût  de  sa  Gare  Saint-Lazare.  Du  moins  ses  petits  émules 
avaient  essayé. 

Au  centre  d'une  de  ces  rutilantes  images  de  Peterstrasse, 
l'auteur  avait  mis  une  sorte  de  Faust.  Autour  de  ce  protago- 
niste, la  foule  pullulait.  Des  physionomies  variées  s'accusaient, 
avec  des  expressions  diverses.  Les  unes  disaient  la  simple  cu- 
pidité, d'autres  la  ruse,  d'autres  l'inquiétude  d'une  opération 
manquée.  Il  en  est  au  contraire  qui  resplendissaient  de  la  satis- 
faction d'un  bénéfice  inattendu.  Plusieurs  de  ces  visages  por- 
taient la  marque  des  débauches  de  la  veille.  Il  y  avait  des  rires, 
des  contorsions,  des  grimaces.  Cependant  Faust  continuait  sa 
marche,  l'air  prodigieusement  intéressé.  Il  semblait  plonger 
avec  délices  à  travers  ce  flot  véhément.  Il  laissait  déferler  sur 
lui  toutes  les  vagues  de  cette  réalité  violente. 

Imitons-le,  et,  pour  avoir  une  image  plus  intense  encore, 
pour  avoir  une  image  totale  de  la  Foire  d'échantillons,  immer- 
geons-nous dans  la  cohue  qui  encombre  Pelerstrasse.  Aux  fenê- 
tres, les  cartouches,  les  drapeaux  et  les  oriflammes  allument 
des  feux  d'artifice  de  vives  couleurs.  Partout  les  noms  des  pe- 
tites villes  et  des  bourgs  de  Thuringe,  d'Erzgebirge  et  de  Fran- 
conie  vibrent  dans  la  lumière.  Et,  à  qui  les  visita,  ces  localités 
travailleuses,  —  cela  procure  un  agréable  sentiment.  L'on  ou- 
blie la  sujétion  des  artisans  courbés  sous  la  matraque  des  Ver- 
Icger.  L'on  a  l'illusion  que  toutes  ces  minuscules  industries  sont 


84  LA    FOIRE    DE    LEIPZIG    A    L  EPOQUE    ACTUELLE. 

réellement  présentes  au  rendez- vous.  L'on  croit  que  ces  «  em- 
murées »  se  sont  échappées  un  instant  de  leur  prison  et  qu'elles 
sont  venues  faire  joyeusement  leur  partie  dans  le  grand  tinta- 
marre. 

Puis,  non  seulement  les  joujoux  suscitent  chez  grands  et  pe- 
tits des  idées  plaisantes,  mais  encore  l'ingéniosité  des  inven- 
teurs éveille  l'approbation  et  le  contentement.  Et  c'est  là,  en 
cette  occasion  solennelle  de  la  Foire,  que,  on  le  sait,  toutes  les 
créations  nouvelles  se  manifestent  pour  la  première  fois,  qu'elles 
jaillissent,  qu'elles  montent  au  jour.  L'on  perd  momentanément 
le  souvenir  des  mécomptes  de  certains  artisans,  frustrés  du  bé- 
néfice de  leur  invention  par  l'entrepreneur.  L'on  ne  s'arrête  pas 
davantage  à  penser  à  la  tristesse  des  créations  mal  venues,  aux 
insuccès,  aux  avortemenis.  L'on  a  l'impression  sympathique 
d'une  germiuation,  d'un  épanouissement  triomphal,  d'un  gai 
printemps  multicolore. 

Toutes  les  souffrances,  toutes  les  laideurs  se  fondent  dans  l'é- 
clat de  l'image  totale.  La  Foire,  en  sa  complexité,  en  son  mou- 
vement, devient  belle  d'une  beauté  impersonnelle. 

Les  poètes  pourraient  l'incarner,  la  figurer  sous  les  traits  d'une 
déesse  bruyante  qui,  échevelée,  vêtue  d'étoffes  aux  aveuglantes 
couleurs,  court  à  travers  Peterstrasse  en  y  répandant  le  tumulte. 
Ils  la  montreraient  soufflant  la  cupidité,  suggérant  la  ruse,  exci- 
tant les  désirs  et  les  convoitises. 

Un  Zola  lui  eût  avec  sincérité  prêté  vie,  lui  eût  donné  une 
àme  ardente  et  dévergondée.  Il  l'eût  perçue  véritablement 
comme  un  être.  Et  la  Foire  semble  vivre,  en  effet,  d'une  vie 
plusieurs  fois  séculaire.  Mais  elle  a  vécu  en  se  transformant. 
Elle  est  comme  ces  divinités  qui  passent  par  une  série  d'avatars, 
qui  meurent  pour  renaître  sous  des  formes  nouvelles. 

Pourtant,  au  fond  de  cela,  que  trouverait  l'analyste?  Des 
vendeurs,  des  acheteurs.  Ceux-là  sont  à  l'affût,  ceux-ci  vont  et 
viennent.  Et  chacun,  pris  en  particulier,  est  uniquement  occupé 
de  certaines  sortes  d'articles  que  l'on  peut  désigner  par  x.  Son 
cerveau  déroule  des  pensées  techniques,  ayant  trait  à  la  confec- 
tion de  ces  articles,  à  leur  forme,  à  leur  usage,  à  la  faveur  qu'ils 


COMMENT    I..V    rdlHi:    DE  LEII'ZIG    A    l'Ilol.iKNCE    SON    EXISTENCE.  S.) 

peuvent  rencontrer.  En  même  temps  il  élabore  des  calculs  ap- 
propriés, pour  évaluer  le  bénéfice  devant  résulter  de  la  vente. 
Nos  hommes  sortent  de  l'abstraction  et  redeviennent  dyonisia- 
ques  lorsqu'ils  sonaeut  aux  satisfactions  personnelles  et  aux 
jouissances  que  le  bénéfice  en  question  est  appelé  à  leur  assu- 
rer. 

Une  forte  et  brutale  animalité  se  manifeste  dans  ces  mercantis. 
L'on  voit  de  tous  côtés  des  corps  massifs  posés  sur  des  cuisses 
énormes  et  surmontés  de  cous  courts  et  apoplectiques.  Le  sang 
affleure  aux  joues  fraîchement  rasées.  Les  grosses  moustaches 
pommadées  se  retroussent  fièrement.  Des  raies  «  sortant  de  chez 
le  coiffeur  »  divisent  les  chevelures,  souvent  clairsemées.  Les 
yeux  rusés  et  sensuels  s'ettorcent  à  une  passagère  expression  de 
bonhomie.  Les  gestes  tâchent  à  être  courtois  et  amènes.  L'on  a 
devant  soi  des  carnassiers  qui  font  momentanément  patte  de 
velours. 

Le  soir,  tous  ces  gros  hommes,  obéissant  avec  empressement 
à  une  longue  tradition,  se  livreront  sans  vergogne  à  la  joie. 
Renforçant  le  bataillon  des  Lipsiennes,  de  nombreuses  femmes 
sont  d'ailleurs  accourues  de  diverses  villes  allemandes  pour  re- 
cevoir les  «  oncles  de  foire  »,  comme  elles  les  appellent.  Elles  y 
mettent  de  l'enthousiasme.  Un  vent  de  folie  passe.  Ces  femmes 
s'abandonnent  à  l'armée  d'envahisseurs  mercantiles  du  même 
élan  qui  les  jetterait  dans  les  bras  de  conquérants  militaires. 
Puis  l'on  dirait  aussi  que,  en  le  vieux  sabbat  de  vente  et  d'achat 
que  sont  les  Foires,  les  créatures  vivantes  sont  entraînées  elles- 
mêmes  à  se  vendre,  à  devenir  des  marchandises.  Au  moment  de 
la  clôture  du  Palais  Municipal  d'échantillons,  c'est  un  curieux 
spectacle  que  de  voir,  dans  la  coulée  de  lumière  électrique  sor- 
tant des  porches,  les  silhouettes  de  femmes  en  attente. 

Verlecjer  et  bazardiers  ont  la  débauche  incongrue  et  clairon- 
nante. Us  veulent  s'amuser  tout  leur  saoul,  et  ne  craignent  pas 
qu'on  le  publie.  La  carte  postale  illustrée  célèbre  leurs  exploits. 
Voici  r  «  oncle  de  foire  »  qui  débarque  Peterstrasse,  un  sourire 
d'ogre  aux  lèvres.  Et  Cupidon  va  à  sa  rencontre,  le  renseigne. 
A  quelques  pas  de  là,  une  fille  est  déjà  en  faction.  D'autres  ima- 


80  LA    FOIRE    DE    LEIPZIG    A    l'ÉPOoIE    ACTUELLE. 

ges  sont  plus  rudes  (rinspiration.  Et  le  rapprochement  qui  vien- 
drait à  l'esprit  du  censeur  morose,  il  vient  aussi,  par  une  sorte 
de  fatalité  justicière,  à  la  pensée  du  dessinateur.  Regardez  le 
«  Bal  de  la  Foire  »  :  de  gros  hommes  dansent  éperdument  avec 
des  femmes  à  têtes  de  truies.  Ailleurs,  nous  voyons  un  pourceau 
retour  de  la  Foire  et  assis  devant  son  hureau.  Cet  animal  s'é- 
crie :  «  Grâce  à  Dieu,  la  Foire  s'est  bien  terminée.  Moi,  Pour- 
ceau, j'ai  fait  un  gros  profit.  Mais,  écoutez,  je  rapporte  à  la 
maison  autre  chose  :  une  tête  affreusement  lourde,  un  porte- 
monnaie  vide,  endommagé  et  déchiré.  Honreusement  que  j'ai 
conquis  de  nouveaux  clients!  »  Derrière  le  porc,  un  matou  noir, 
qui  symbolise,  en  Allemagne,  ce  que  les  Français  appellent  «  mal 
aux  cheveux  »  —  fait  le  gros  dos.  Ce  ne  sont  là  que  les  cartes 
postales  décentes. 

La  nuit  achevée,  les  «  oncles  »  seront  de  nouveau  à  leur  poste, 
le  crayon  à  l'oreille.  Il  faut  les  contempler  dans  toute  leur 
gloire.  Leurs  yeux  vifs  et  lucides  révèlent  leur  activité  mentale 
de  bêtes  calculatrices.  Il  luit  de  la  sérénité  sur  leurs  faciès  im- 
pudents. Quelque  chose  d'équilibré  et  de  puissant  s'avère  dans 
leur  grossièreté.  Malgré  que  des  graisses  vénéneuses  capitonnent 
leurs  gros  ventres  et  distendent  leurs  gilets  de  fantaisie  sur  les- 
quels battent  des  chaînes  d'or;  malgré  que  de  leurs  visages,  Huys- 
mans  n'eût  pas  manqué  de  dire  qu'ils  «  participent  à  la  fois  du 
blair,  de  la  hure  et  du  groin  ->,  il  y  a,  convenons-en,  une  har- 
monie dans  ces  personnalités  vigoureuses.  Un  optimisme  triom- 
phal illumine  leurs  trognes.  Tout  proclame  en  eux  qu'ils  sont 
sûrs  d'avoir  compris  le  sens  de  la  vie,  et  que  la  vie,  apparem- 
ment, les  a  justifiés  de  l'avoir  traitée  comme  ils  la  compre- 
naient. 

Sans  bouder  davantage,  grisons-nous  de  toute  cette  activité 
bruyante  et  papillottante.  Laissons-nous  cribler  de  prospectus 
multicolores  par  les  hommes-sandwichs.  Marchons  vers  les  pa- 
villons béants  des  phonographes,  immenses  comme  des  trom- 
jiettes  de  Jugement  Dernier.  L'air  de  fête  d'Aïda,  tonitrué  par 
une  de  ces  énormes  gueules  de  cuivre,  éclate  là-bas  sous  un 
porche.   Plus  loin,  c'est  la   marche   des  femmes  de   la   Vetive 


COMMK.NT    LA    I-OIHK    ME    LKIPZIC    A    l'IîOLONGE    SON    E.\ISTr..M:e.  8/ 

Joyeuse.  A  deux  pas,  la  Ibule  se  presse  dans  une  boutique  où 
un  autre  instrument  fait  entendre  la  voix  de  Zepj)elin.  Dans  le 
magasin  suivant,  des  lampes  de  couleurs  tournent  au  milieu  des 
pavillons  des  phonographes;  et.  les  parois  internes  étant  striées, 
des  visions  kaléidoscopiques  éblouissent  les  spectateurs,  tandis 
que  la  musique  étourdit  leurs  oreilles.  Un  parasol  japonais  a 
l'air  de  se  déployer  ainsi  sans  fin  dans  la  cavité  du  pavillon.  A 
côté,  il  semble  au  contraire  se  i-eployer  indéfiniment  sur  lui- 
même.  Ailleurs,  ce  sont  de  petites  étoiles  blanches  qui  tourbillon- 
nent sur  un  fond  rouge  et  bleu  d'étendard  américain.  Et,  devant 
ces  machines  assourdissantes  et  aveuglantes,  les  gros  négociants 
cosmétiques  sourient,  donnent  des  explications,  font  la  parade. 
Allons  un  peu  plus  avant...  Mais  déjà  la  cohue  a  augmenté  dans 
Grimmaische  Strasse,  et  l'on  a  peiiie  à  fendre  le  flot.  Levons 
les  yeux  en  l'air  pour  voir  un  peu  de  ciel.  Au-dessus  de  nous, 
nous  n'apercevons  guère  que  cartouches,  drapeaux-réclames  et 
banderoles. 

Nous  avons  tourné  dans  Neumarkt  et  passons  devant  Gewand- 
gasschen.  Au  bout  de  la  petite  rue,  quels  sont  cette  grille  et  ce 
portail  surmonté  d'une  devise  grecque?  C'est  l'entrée  de  la  fa- 
meuse Université.  Nous  sommes  au  temps  des  vacances,  et  un 
voile  de  silence  parait  jeté  sur  la  porte.  Mais  notre  mémoire  y 
replace  l'image  de  Wundt.  Nous  revoyons  le  vieux  philosophe 
franchissant,  comme  il  y  a  quelques  jours,  cette  grille.  Son  inou- 
bliable regard,  ce  regard  qu'il  semble  par  moments  rappeler  en 
lui-même  comme  pour  le  diriger  sur  le  mécanisme  de  sa  propre 
pensée,  s'évade  une  seconde  par-dessus  les  verres  fumés  des 
lunettes.  Puis  son  corps  chétif  et  courbé  s'achemine  vers  l'es- 
calier du  laboratoire  de  psychologie  physiologique.  Et,  nos 
yeux  tout  emplis  de  la  polychromie  de  la  Foire,  nous  nous  sou- 
venons de  la  dernière  leçon  de  Wundt  sur  la  j^erceplion  des 
couleurs.  La  Ville-Foire  tout  entière  ne  se  livre-t-elle  pas  à 
nous  dans  l'intensité  de  cette  minute,  avec  la  chaude  pulsation 
de  son  trafic  et  avec  l'envol  éperdu  de  sa  science? 

Mais  non,  pour  envelopper  vraiment  Leipzig  dans  une  étreinte 
maîtresse,  il  serait  nécessaire  d'embrasser  ses  immenses  fau- 


88  LA    FOIRE    DE    LEIPZIG    A   l'ÉPOQIE    ACTUELLE. 

hourgs,  formant  encore  comme  autant  de  petites  cités  séparées  : 
Gohlis,  Plagwitz,  Lindenau,  Volksmarsdorf,  où  s'agite  une  po- 
pulation de  plus  de  500.000  habitants,  pauvre,  mais  ardente 
au  travail,  à  la  vie  et  aux  joies  élémentaires.  Il  faudrait  notam- 
ment saisir  le  quartier  de  Reudnitz  et  ses  alentours,  ce  petit 
univers  de  l'édition,  ce  monde  où  l'on  imprime,  où  Ion  grave 
et  où  l'on  relie.  Même  il  faudrait  porter  plus  loin  l'effort,  atteindre 
une  partie  de  cette  Saxe  qui  n'est  guère  qu'un  paysage  de  fa- 
briques, sentir  les  couches  serrées  de  ces  populations  rudes, 
énergiques,  laborieuses,  sensuelles,  et  mal  nourries  ^ 

Ensuite,  il  conviendrait  de  s'enchanter  au  miracle  du  Leipzig 
musical;  d'entrer  en  contact  avec  la  population  du  Conserva- 
toire; de  suivre  de  près  l'existence  des  professeurs  de  musique, 
des  étudiantes,  des  virtuoses.  Cette  femme  qui  passe,  c'est  Te- 
resa  Carreno,  qui  possède  la  clé  d'or  du  monde  magique  de 
Schubert.  Cet  homme  à  visage  creusé  de  fiévreux  ascète,  c'est 
le  jeune  Pembaur.  Cet  autre  à  face  bouffie,  à  mine  de  gros  étu- 
diant débraillé,  c'est  Max  Reger,  l'homme  des  fugues,  en  qui 
plusieurs  critiques  voient  le  successeur  4e  Jean-Sébastien  Bach. 
Cet  autre  à  longs  cheveux  qui  marche  précautionneusement 
sous  les  beaux  arbres  de  Grassistrasse,  et  qu'une  jeune  fille 
parait  conduire  —  son  regard  caressant  se  posant  sur  lui 
comme  un  rayon  de  soleil  sur  un  vieux  mur  —  c'est  Klengel, 
le  maître  du  violoncelle. 

Où  l'activité  musicale  de  Leipzig  aboutit  et  se  concentre  en 
éblouissement.  c'est  aux  concerts  du  Gewandhaus .  En  ce  jeune 
«  quartier  des  concerts  »  qui  donne  une  si  étrange  impression  de 
force  violente  et  de  richesse,  le  nouveau  Gewandhaus  dresse 
son  péristyle.  La  statue  de  Mendelssohn  en  garde  l'entrée. 
Allez-y  un  jeudi  soir  en  hiver!  Une  file  d'équipage  amène    l'é- 


1.  Manquant  d'élevage,  la  Saxe  est  obligée  d'importer  de  la  viande  du  loin  ou  de 
se  contenter  de  celle  d'animaux  perpétuellement  nourris  de  fourrages  secs  :  viande 
très  médiocre,  qui  doit  rester  un  certain  nombre  de  jours  dans  la  glacière  avant  de 
pouvoir  être  consommée.  La  viande  de  chien  joue  un  nMe  dans  l'alimentation  de  plu- 
sieurs cités  saxonnes.  Surl'abatage  des  chiens  à  l'abattoir  municipal  de  Chemnitz,  voir 
l'article  de  Kurt  .\ram  dans  le  BerUner  Tageblatt  du  19  janvier  l'.tlO.  édition  du 
soir. 


COMMENT    LA    lOlRi:    1)1",    LKII'ZK;    A    l'ItOLONC^H    SoN    EXISTEN'CK.  89 

lite  de  Leipzig  en  habits  de  cérémonie.  Solennelleiiient,  tout  ce 
monde  gravit  les  larges  escaliers.  Puis  il  prend  place  dans  la 
belle  salle  aux  ors  mats.  Voici  les  visages  rocailleux,  comme 
taillés  dans  du  silex,  des  officiers  généraux  saxons.  Ailleurs  vous 
voyez  les  faces  graves  des  juristes  de  la  Cour  d'Empire ^  Les 
professeurs  de  l'Université  s'abritent  derrière  leurs  lunettes 
d'or.  Les  éditeurs  et  les  grands  commerçants  penchent  vers 
l'orchestre  leurs  larges  figures  osseuses  et  colorées.  Les  cheveux 
blonds,  les  bijoux  et  les  robes  très  claires  des  jeunes  filles  et  des 
femmes  adoucissent  de  grâce  les  contours  anguleux  de  tous  ces 
hommes  à  silhouette  plus  ou  moins  batailleuse.  Les  gestes  sont 
compassés,  mais  les  conversations  fort  animées.  Elles  s'arrêtent 
brusquement.  Arthur  Nikisch,  à  la  fois  très  dédaigneux  et  très 
doux,  vient  de  monter  au  pupitre.  Le  Hongrois-  apparaît,  frêle 
et  redoutable,  comme  tout  chargé  d'électricités  magnifiques. 
Devant  lui  est  le  monstre  orchestral,  composé  de  cent  tètes  ger- 
maniques. Nikisch  lève  le  bâton.  Et,  dès  lors,  de  ce  bâton  tout 
va  sembler  sortir.  Le  monstre  instrumental,  comme  Nikisch  le 

1.  Lors  de  la' fondation  du  Nouvel  Empire,  il  a  été  accordé  à  Leipzig  d'être  le  siège 
du  Reichsgei'icht  ou  Cour  Suprême,  dont  l'immense  bâtiment  sélève  maintenant  à 
cillé  du  (Jewandhaus.  Tout  un  Leipzig  judiciaire  s'est  juxtaposé  aux  autres  Leipzig. 
C'est  un  monde  assez  indépendant,  qui  a  ses  ligures  illustres:  il  se  relie  au  personnel 
des  grands  juristes  de  l'Université  ,  où  les  hommes  de  premier  jiian  sont  également 
nombreux  :  Wach  (allié  à  la  famille  de  Mendeissohn).  Binding,  etc.,  etc. 

Ce  n'est  pas  seulement  la  présence  du  Reichsgericlit.  où  se  jugent  entre  autres  les 
procès  de  trahison,  qui  manifeste  à  Leipzig  le  triomphe  de  1  idée  d'Empire.  Leipzig,  la 
vieille  ville  internationale  des  foires,  est  pénétrée  aujourd'hui  de  l'esprit  germanique 
le  plus  agissauL  Elle  l'était  déjà  en  partie  jadis  grâce  à  son  Université,  qui,  ainsi  que 
nous  l'avons  vu  (Cf.  La  Foire  de  Leipzig  dans  les  temps  passés,  p.  50),  fut 
fondée  par  des  étudiants  et  professeurs  allemands  abandonnant  l'Université  de 
Prague  après  un  épisode  particulièrement  aigu  de  la  lutte  entre  le  Ciermanisme 
et  le  Slavisme.  Le  souvenir  de  la  bataille  des  Nations,  qui  va  être  consacré  par 
l'achèvement  d'un  monument  cyclopéen  éditié  au  milieu  de  l'immense  plaine  désolée 
du  champ  de  bataille,  a  contribué  à  «  impérialiser  »  Leipzig.  L'esprit  lipsien  a  été 
encore  tourné  dans  ce  sens  par  l'effet  d'une  vieille  jalousie  contre  Dresde,  la  capi- 
tale administrative,  située  à  l'autre  extrémité  du  royaume  de  Saxe.  Leipzig  se 
trouve  en  outre  orientée  vers  l'idée  impériale  parce  que  la  ville  est  l'un  des  princi- 
paux foyers  de  la  science  allemande,  dont  l'une  des  tendances  maîtresses  est  l'apo- 
logie systématique  de  la  culture  germaine.  Leipzig  est  le  boulevard  du  panger- 
manisme; Ernst  liasse,  l'auteur  même  de  V Histoire  des  foires,  a  été  jusqu'à  sa  mort 
le  président  général  de  l'Association  pangermanisle. 

2.  11  est  à  noter  que  beaucoup  des  grands  chefs  d'orcheslre  d'Allemagne  sont  Au- 
trichiens (Weingartner,  MottI,  etc.). 


90  LA    FOIRE    DE    LEIPZIG   A   l'ÉPOQUE    ACTIELLE. 

discipline  !  Comme  il  le  force  à  plier  les  genoux,  à  se  courber, 
puis  à  se  relever  tout  à  coup,  frémissant!  Comme  il  Toblige  à 
s'arrêter  soudain,  puis  à  courir!  Il  le  déchaîne,  le  précipite, 
l'exaspère,  et.  d'un  seul  mouvement,  le  bride  et  le  musèle.  D'un 
simple  relèvement  ou  d'un  abaissement  de  paupière,  il  suscite 
ou  apaise  le  grondement  effroyable  des  contrebasses.  Sur  un 
éclair  de  ses  yeux,  les  pavillons  des  cuivres  se  dressent  béants, 
comme  de  grandes  bouches  qui  lanceraient  des  appels  héroï- 
ques. 

Tous  ces  hommes  qui  soufflent  dans  des  cornets  de  métal  et 
de  bois,  qui  frottent  des  cordes  ou  qui  frappent  sur  des  peaux 
tendues,  ne  sont  plus  que  le  prolong-ement  de  sa  pensée  à  lui, 
en  qui  revit  celle  des  maîtres.  Endormie  il  y  a  un  instant  sous 
les  symboles  hermétiques  des  portées,  l'ouverture  des  Hébrides 
de  Mendelssohn  —  nommée  aussi  ouverture  de  r//«?  Déserte  on  de 
la  Grotte  de  Fingal  —  se  reconstruit,  reprend  sa  forme  idéale. 
Nous  sommes  dans  l'Ile  solitaire,  loin  des  hommes,  loin  des  com- 
rnerzienrdthe  et  des  militaires  saxons.  Nous  avons  le  sentiment 
du  grand  mystère  de  la  nature  inanimée. 

Un  temps  d'arrêt.  Maintenant  Nikisch  interprète  une  de  ces 
symphonies  de  Brahms  que  lui  seul  a  su  bien  déchiffrer.  De  pro- 
digieuses architectures  de  sons  s'édifient.  IVikisch  érige  des  pi- 
liers fabuleux,  les  couronne  de  chapiteaux  singuliers.  Il  trace 
l'arc  de  voûtes  inouïes.  Il  superpose  et  équilibre  des  masses 
sonores  formidables.  Il  étage  et  distribue  d'immenses  harmo- 
nies. Bâtisseur  prométhéen,  il  tente  lescalade  du  monde  divin, 
et  semble  défier  la  foudre.  Ou,  quelques  instants  après  ,  il  a  l'air 
de  conduire  quelque  bataille  contre  les  forces  du  destin.  Il  lance 
les  violons  à  l'assaut.  Il  fait  donner  les  grondantes  contre- 
basses. Il  démasque  les  cuivres  comme  une  artillerie.  Il  coupe 
du  bâton  les  ondes  sonores  déchaînées  autour  de  lui.  puis  les 
réunit,  les  enveloppe,  et  les  divise  encore.  Il  a  parfois  sur  le 
front  les  lassitudes  et  les  mélancolies  de  la  défaite.  Ou  bien  il 
reçoit  d'un  cœur  palpitant  le  baiser  de  la  victoire.  Ou  enfin  il  a 
des  airs  de  noblement  mourir. 

L'entracte  venu,  l'élégante  assemblée  se  répand  au  foyer  et 


COMMF.NT    LA    l(HKi;    UE    I.I.IIV.K;    A    l'ItOLONCK    SON    KXISTENCE.  1)1 

dans  les  couloirs.  Les  conversations  et  les  caquetages  produisent 
un  véritable  ])ruit  de  volière.  Parmi  les  personnes  qui  sont  là, 
combien  aiment  vraiment  la  musique?  Bien  peu,  assurent  des 
gens  malicieux.  La  plupart  des  auditeurs  s'abonnent  au  Gewan- 
dhaus  par  vanité  ou  pour  y  ilirter.  (Ju'iinporte,  puisqu'en 
venant,  ils  font  vivre  l'institution?  Les  noms  de  grands  éditeurs 
et  de  grands  commerçants  inscrits  à  la  muraille  attestent  même 
les  munilicences  dont  le  Gewandhaus  est  l'objet.  Le  Gewan- 
dhaus,  c'est  l'orgueil,  c'est  la  religion  de  Leipzig.  Si  beaucoup 
de  ses  fidèles  sont  sourds  aux  enseignements  profonds  de 
cette  religion,  n'est-il  pas  encore  plus  merveilleux  qu'elle 
s'impose  à  leur  adoration  et  qu'elle  obtienne  leurs  sacri- 
fices ? 

Regardez-les  de  tous  vos  yeux  au  foyer  et  dans  les  couloirs 
du  Gewandhaus,  ces  éditeurs,  ces  négociants.  Ils  ont  plus  haute 
mine  que  les  mercanti  et  les  Verleger  de  la  foire.  Us  ont  été 
polis  par  le  travail  d'affinement  de  plusieurs  générations.  Pour- 
tant il  y  a  un  air  de  parenté  assez  étroite  entre  eux  et  les 
autres.  De  la  brutalité  se  mêle  à  leur  assurance.  Sous  le  vernis 
d'une  civilisation  indiscutable  mais  d'originalité  très  âpre,  per- 
siste une  indéniable  rudesse.  C'est  que,  souvenez-vous-en,  Leip- 
zig s'est  peuplé  surtout  par  l'immigration  et  l'établissement 
de  gens  qu'y  avait  d'abord  passagèrement  attirés  le  trafic  de  la 
foire.  Comme  la  cité  elle-même,  cette  aristocratie  lipsienne  est 
issue  en  grande  partie.de  la  foire.  Bon  nombre  des  fiers  visiteurs 
du  Gewandhaus  descendent  des  commerçants  armés  qui  sil- 
lonnèrent les  routes  d'autrefois.  Ils  sont  le  résultat  d'une  sélec- 
tion du  calcul  et  de  la  force.  Aussi  quelques-uns  restent-ils 
inquiétants  sous  leurs  formes  courtoises.  L'ossature  de  la  face 
demeure  fortement  accentuée  chez  beaucoup  d'entre  eux.  L'ha- 
bitude fashionable  de  se  raser  le  visage  souligne  encore  davan^ 
tage  la  combativité  de  leurs  mâchoires. 

iMalgré  tout.  Ton  ne  peut  sempècher  d'admirer  leur  carrure 
et  leur  solidité.  L'on  discerne  vite  en  eux  un  l)on  sens  inébran- 
lable, un  intellect  de  trempe  extraordinaire,  une  imperméabilité 
parfaite  aux  désespérances,  un  désir  de  vivre  et  de  jouir  perpé- 


92  LA    FOIRE    DE    LEIPZIG    A    l'ÉPOQLE    ACTUELLE. 

tuellement  amorcé.  Même  ils  ont  une  haute  allure  quand  ils  trô- 
nent dans  leurs  villas  opulentes. 

Et  cependant  ils  éveillent  toujours  des  idées  de  violence.  En 
les  voyant  attablés  devant  ces  fastueux  services  de  vieux  Saxe  qui 
font  Torg-ueil  des  bonnes  maisons  lipsieiines,  l'on  ne  peut  se 
défaire  de  la  crainte  d'une  trop  brusque  déflagration  d'énergie, 
Ion  appréhende  que  ces  rudes  jouteurs,  dans  l'élan  soudain 
d'un  toast,  ne  mettent  tout  à  coup  en  pièces  leurs  délicates  ]Jor- 
celaines. 


III 

LA  FOIRE  AUX  IDÉES   A  LEIPZIG 


La  Foire  I  Toute  réduite  que  seniJjle  être  sa  place  dans  la  cité 
moderne,  vous  croirez  la  retrouver  plartout  à  Leipzig,  même  là 
où  elle  ne  paraît  avoir  que  faire.  C'est  une  impression  de  Foire 
qu'on  éprouve  —  de  Foire  intellectuelle,  s'il  est  permis  de  dire 
—  au  spectacle  de  l'étonnante  diversité  des  publications  qu'en- 
fante le  Leipzig'  de  la  librairie.  Le  contenu  eflarant  de  ces  mil- 
liers de  volumes,  c'est  comme  une  Foire  aux  idées,  ou  plutôt  une 
Foire  aux  notions,  une  Foire  aux  concepts.  Inépuisablement  se 
renouvelle  le  flot  de  ces  in-folios,  de  ces  in-8.  de  ces  plaquettes, 
de  ces  brochures.  Un  encyclopédisme  somptueux  et  chaotique 
s'y  manifeste.  Vies  des  animaux  et  des  plantes,  systèmes  du 
monde,  histoires  de  lart.  éthiques,  dissertations  sociales  et  mo- 
rales, tracts  de  physiologie  amoureuse,  tout  cela  jaillit  et  s'en- 
tre-croise.  C'est  comme  un  immense  déballage  de  science. 

Entrez  à  l'Institut  bibliographique  Meyer.  Un  peuple  de  rota- 
tives y  gémissent.  Parcourez  les  salles  innombrables.  Assistez  à 
l'élaboration  du  grand  Dictionnaire.  Chromolithographes,  typo- 
graphes, metteurs  en  page,  plieuses  et  brocheuses  font  rage. 
Ici,  un  artiste  prépare  le  pilori  des  «  champignons  vénéneux  ».  Son 
voisin  colorie  les  <(  uniformes  de  toutes  les  armées  ».  Un  autre 
portraicture  le  spectre  solaire.  Et  cela  se  prolonge  ainsi  à  l'infini. 
Certes,  il  s'imprime  aussi  des  encyclopédies  dans  les  autres 
pays.  Mais  nulle  partit  ne  se  dépense  à  cette  œuvre  autant  d'en- 


9i  LA    FOIRE    IiE    LEIPZIG   A    I.  EPOOIE   ACTUELLE. 

tliousiasme  qu'ici^.  Le  dictionnaire  encyclopédique,  n'est-ce  pas 
une  façon  de  livre-foire  ?  Plus  loin,  les  ouvriers  de  iMeyer  con- 
fectionnent les  bons  almanachs  historiques  et  géographiques, 
bourrés  d'éphémérides.  truffés  de  citations,  farcis  d'images  : 
tout  un  fouillis  de  notions  qui  vont  aller  se  mêler  à  la  vie  men- 
tale des  familles,  alimenter  le  pédantisme  des  pères,  rendre  pen- 
sifs les  enfants. 

Sans  trop  d'injustice,  il  est  possible  do  faire  les  mêmes  rap- 
prochements à  propos  de  la  vie  universitaire  et  scientifique  de 
Leipzig,  au  moins  prise  dans  son  ensemble  et  dans  sa  masse. 
Aventurez-Yous  dans  ces  estaminets  enfumés  qui  bordent  les 
sombres  ruelles  du  quartier  central,  et  regardez,  au  risque  de 
vous  voir  proposer  par  l'un  d'eux  quelque  rencontre  à  la  rapière, 
ces  étudiants  balafrés,  informes,  souvent  obèses  à  vingt  ans-. 
Leurs  cerveaux  sont  aussi,  bien  souvent,  des  sortes  de  champs  de 
foire  où  les  notions  sont  entassées  comme  des  ballots  de  mar- 
chandises. Plusieurs  de  ces  buveurs  à  casquettes  de  couleur  se- 
ront certes  bientôt  propres  à  écrire  de  vastes  compilations,  où 
les  sujets  choisis  seront  traités  copieusement,  interminablement. 
A  moins  que,  passant  de  la  vision  panoramique  à  la  myopie,  ces 
jeunes  érudits  ne  penchent  le  nez  sur  une  question  microsco- 
pique, à  l'examen  de  laquelle  ils  se  voueront  pour  longtemps. 
Et  il  ne  faut  faire  fi  ni  d'encyclopédistes  aussi  consciencieux,  ni  de 
spécialistes  pleins  de  tels  scrupules 3;  ils  sont  autrement  estima- 
bles que  tant  de  creux  bavards  et  d'ineptes  déclamateurs  méri- 
dionaux. Néanmoins,  tout  en  rendant  hommage  à  l'application 
de  nos  jeunes  Germains,  il  est  permis  de  dire  qu'à  trop  d'en- 
tre eux  manque  une  originalité  intellectuelle,  une  conception  per- 
sonnelle des  choses.  Beaucoup  rattachent  leur  savoir  à  certains 


1.  Cf.  Industries  de  l'Étain.  p.  68. 

2.  Les  joies  violentes  de  beaucoup  déludiants,  comme  aussi  la  brutalilé  d'une  par- 
tie de  la  population,  ont  fait  écrire  à  Nietzsche,  alors  en  train  d'admirer  l'élégance  de 
Vérone,  que  Leipzig  (non  loin  de  laquelle  naquit  lauteur  de  Zaralouslra  et  près  de 
laquelle  il  est  enseveli)  est  d'une  «  vulgarité  inhabitable  ». 

3.  Ils  font  la  supériorité  scientilique  de  leur  pays  à  une  époque  où,  comme  l'a 
exposé  si  bien  Sombart,  la  science  est,  aussi  bien  que  l'industrie,  quelque  chose  de 
quantitatif,  oii  l'accumulation  des  constatations  est  de  première  importance. 


LA    KÔUŒ    AL.\    lltl':i:>   A    LKII'ZK,.  95 

principes  admis  sans  discussion,  reinis  comme  une  consiane. 
Mais  la  science  allemande  est  grande  et  noble.  Elle  n'est  pas  com- 
promise par  les  petitesses  qu'une  critique  sévère  constate  en 
ceux  qui.  patiemment  et  lourdement,  travaillent  à  la  produire. 
C'est  que  justement  elle  vit  au-dessus  d'eux.  Elle  vit.  elle  aussi, 
d'une  vie  impersonnelle.  Elle  se  développe  au  moyen  d'eux  bien 
plus  qu'ils  ne  la  créent.  Elle  est  voulue  et  conçue  pleinement 
par  certains  esprits  magistraux  qui  surgissent  de  temps  à  autre 
et  utilisent  l'énorme  labeur  collectif  ainsi  entassé,  le  mettent  en 
ordre,  le  coordonnent,  l'organisent. 

A  de  tels  esprits  organisateurs,  peu  de  centres  intellectuels 
offrent  une  aussi  abondante  réunion  d'éléments  que  Leipzig.  La 
spécialisation  des  érudits  y  est  poussée  à  Fextrème.  Et  le  zèle 
des  encyclopédistes  n'y  connaît  pas  de  bornes.  D'autre  part,  la 
présence  des  forces  vives  de  la  librairie  fait  de  la  ville  le  colossal 
répertoire  mnémonique  où  s'enregistrent  les  résultats  de  toutes 
les  recherches,  de  toutes  les  enquêtes,  de  tous  les  relevés,  de 
toutes  les  constatations.  Les  documents  y  sont  dans  un  continuel 
foisonnement.  Leipzig  est  un  admirable  magasin  où  les  grands 
penseurs  synthétiques  se  pourvoient  magnifiquement. 

Aussi  Leipzig  est-il  non  seulement  la  ville  des  éléments  dis- 
cords,  mais  encore  le  lieu  où  s'opèrent  à  certains  moments  les 
fusions  créatrices.  La  Ville  sans  eaux,  la  Ville  toute  de  pierre,  res- 
semble à  un  somljre  et  énorme  creuset.  Les  marchandises  de 
toute  la  terre  s'y  sont  confondues.  Les  classes  sociales  et  les 
peuples  différents  s'y  sont  amalgamés,  A  leur  tour  les  notions 
et  les  idées  s"y  sont  pénétrées. 

Ici  comme  partout  les  belles  synthèses  d'idées  sont  rares  pour- 
tant, parce  que  seuls  des  génies  les  déterminent.  L'impression 
qui,  malgré  tout,  domine,  au  point  de  vue  intellectuel  comme 
au  point  de  vue  matériel,  est  donc  bien  celle  d'un  caphar- 
naiim,  d'un  caravansérail.  Il  semble  que  le  Leipzig  littéraire  et 
scientifique  soit  une  sorte  de  Peterstrasse  de  l'intelligence. 
Grâce  à  l'application  des  encyclopédistes  et  des  érudits  lipsiens, 
toutes  les  explications,  toutes  les  théories,  toutes  les  doctrines 
y  figurent,  prêtes  à  être  enqDortées  et  mises  en  service.  Les  ban- 


9t)  LA    FOIRE    DE     LEIPZIG   A    l/ÉI'OQlE    ACTUELLE. 

deroles  de  tous  les  systèmes,  les  étendards  de  toutes  les  philo- 
sophies,  les  drapeaux- réclame  de  toutes  les  œuvres  claquent  aux 
croisées.  Le  rouge  des  optimismes  flambe.  Le  noir  des  négations 
jette  son  ombre.  Le  bleu  des  lyrismes  met  le  frisson  de  sa 
caresse.  Le  violet  somptueux  des  éruditions  s'étale  en  confor- 
table splendeur. 

C'est  un  prodigieux  décrochez-moi-ça  de  la  pensée,  une  balle 
aux  principes,  un  bazar  d'idées.  L'on  s'y  heurte  la  tète  aux  spé- 
culations les  plus  disparates. 

L'on  est  choqué  tout  d'abord  de  cette  diversité  hurlante.  Mais 
l'on  ne  tarde  pas  à  se  féliciter  d'une  si  riche  multiplicité,  à  se 
trouver  heureux  de  tant  de  carrières  .ouvertes  au  choix,  à  jouir 
d'une  si  grande  variété  de  combinaisons  offerte  à  l'activité  de 
l'esprit.  L'on  éprouve  un  âpre  plaisir  à  puiser  dans  cette  ri- 
chesse confuse,  puis  à  bâtir  des  palais  avec  toutes  ces  pierres 
amoncelées  au  hasard,  mais  déjà  taillées.  Nulle  part  peut-être 
la  volupté  d'assembler  et  de  mettre  de  l'ordre  n'est  aussi  intense 
que  dans  ce  splendide  chaos. 

L.  Arqué. 


L'Administrateur-Gérant  :  Léon  Gangloff. 


TYPOGRAPHIE  FIRMIN-DIDOT   ET  C".   —  PAP.IS 


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